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8 juin 2014 7 08 /06 /juin /2014 19:23

Le moulin de la Couture, plus connu sous le nom de moulin de Tostes, a été inventorié par le service régional de conservation du patrimoine culturel (référence IA00018023). Celui-ci le date du XIVe siècle avec un point d’interrogation. Il a raison car aucune étude n’a encore posé la question sur cette propriété privée qui ne fait l’objet d’aucune protection. 

Le moulin de la Couture vue de l'ouest (route de Tostes à Montaure) (cliché Armand Launay, novembre 2013).

Le moulin de la Couture vue de l'ouest (route de Tostes à Montaure) (cliché Armand Launay, novembre 2013).

Repères historiques : une propriété de Bonport

La plus ancienne mention du moulin de la Couture se trouve dans le travail d'Etienne Deville qui a recueilli les manuscrits de l'ancienne abbaye de Bonport et publié leur contenu (voir les sources). A la page 24 du second fascicule, il résume un document rédigé par un moine ou un prieur : « Etat du revenu de l'abbaye de Bonport ordre de Cisteaux diocèse d'Evreux et ce commençant à la Saint Michel mil six cens six. » Parmi les bénéfices cités, Bonport possède des droits sur la « grande ferme » de la vallée de la Corbillière, le Camp des Ventes, Montore [sic], Blacquetuit, la Cramponnière et Tostes. A la page 25 est écrit que, parmi les propriétés tostaises, Bonport percevait des revenus sur le « moulin de Tostes » et, plus précisément sur Pierre le Bourgeois et Pierre Martin.

Ensuite, nous empruntons au précieux travail de Max Masson (voir les sources) qui a passé au crible les archives municipales de Tostes et dressé une liste de propriétaires du moulin de la Couture (tome 1, folios 74 et 75). Max Masson trouve trace du moulin vers 1670 où il est toujours une propriété bonportaise. La Couture, culture en normand, formait alors un hameau qui regroupa « jusqu'à sept masures ». Grâce aux archives d'état civil, Max Masson cite les meuniers tostais : Jean Auger (1707), Jean Pétel (1759), Jean Moreau (1771), François Longuemare (1796) et François Langlois (1801). Le moulin fut nationalisé ainsi que l'ensemble des propriétés de Bonport et revendu comme bien national à certain Quesney, fabricant à Elbeuf. C'est peut-être cet homme qui est honoré par une belle stèle dans le cimetière de Pont-de-l'Arche. Max Masson rapporte des souvenirs d'anciens du village de Tostes se rappelant avoir vu des débris d'ailes et « même une aile qui pendant encore au mécanisme du sommet, après avoir tourné longtemps aux grands vents venus de la mer... » Enfin l'auteur tostais rapporte une légende locale donnant aux moulins un rôle de surveillance militaire tant leur architecture massive rappelle des tours de guet.

1606 est donc, jusqu'à plus ample informé, la date la plus reculée concernant ce moulin et ce malgré une analyse attentive du Cartulaire de l'abbaye royale de Notre-Dame de Bonport dressé en 1862 par Jules Andrieux. En effet, dans cette importante somme de documents, l'entrée des terres tostaises dans le giron de Bonport n'est pas mentionnée. La mention la plus reculée date du 15 novembre 1456 où les moines rendent aveu de leurs biens en Normandie et en Ile-de-France. Parmi ces biens (page 405) « plusieurs terres labourables avec trois manoirs ou granches, nommées Tostes, Blacquetuit et la Corbeillerre. » Pas de référence à notre moulin donc. Pourtant celui-ci a nécessairement dû être bâti ou acquis par Bonport pour moudre les récoltes des importantes granges locales. Nous notons que, sans être à équidistance, la Couture forme un quatrième point entre Tostes, la Corbillière et Blacquetuit.

D’après le même cartulaire, il semble que Bonport n'acquit aucun terrain à Tostes au XIIIe siècle où les chartes sont nombreuses. Cependant, Jules Andrieux reproduit (page 159) une charte de février 1246 par laquelle Louis IX céda 100 acres en forêt de Bord aux moines de Bonport. Le roi accorda ces terres forestières en réparation de dommages antérieurs causés sur des terres cultivées : « ... pro restauratione dampnorum que sustinebant, ut dicibant, pro terris traditis ad culturam in forestis de Borz et de Aquosis, dedimus et concessimus in perpetuam centum acras terre, sitas in dicta foresta de Borz... » Qui plus est, Louis IX accorda de nouveaux droits aux moines sur un moulin de Pont-de-l’Arche. Ces terres de la forêt de Bord semblent avoir un lien fort avec la culture. Peut-être tenons-nous là une partie des terres de Tostes tombées dans la mouvance de Bonport.

En résumé, nous entrevoyons le début de la mainmise de Bonport sur Tostes et ses dépendances à partir du XIIIe siècle et officiellement au XVe siècle. En toute logique, ces nouvelles terres fertiles ont nécessité la présence d’un moulin pour moudre les récoltes.

Qui plus est, dans un article intitulé "Moulins seigneuriaux et moulins royaux en Normandie : marché de l'énergie et institution (XIIe-XVe siècles)" Mathieu Arnoux note (page 520) "deux épisodes de forte croissance économique" durant la période étudiée : les "XIe-XIIe siècles" et la "seconde moitié du XVe siècle".  Cette période serait donc propice à la construction de notre moulin.  

 

Description architecturale

Le moulin de la Couture a été bâti sur une motte de terre ; motte certainement amoindrie par la hausse naturelle du sol autour. Depuis qu'il est tombé en désuétude, le moulin a perdu sa toiture et ses pales. Aujourd'hui demeure le corps principal, de type moulin à tour cylindrique, réalisé en pierre calcaire locale et en silex. Deux larmiers séparent trois niveaux dont la circonférence diminue avec l'altitude. On peut parler d’architecture télescopique. Le premier niveau – la base de la tour – est légèrement évasé. Avec le deuxième niveau, il présente une décoration esthétique reposant sur une alternance d'assises en pierre de taille et en silex gris. Le troisième niveau est orné d'un damier de pierres de taille et de silex. Quelques ouvertures étroites ponctuent le corps du bâtiment. Elles devaient servir d’éclairage et d’aérations faciles à boucher en périodes de froid. Le mouin est percé de deux portes (Est et ouest) voutées en tiers-point selon les canons de l'architecture gothique. La toiture a entièrement disparu. Paul Hélot, dans un article intitulé « Document sur les moulins à vent de France » décrit la toiture des moulins à tour (page 18) : « la toiture seule est mobile, supportée par deux gros sommiers qui reposent à chacune de leur extrémité sur un rail circulaire surmontant l’arête du mur. Ils reposent sur ce rail par l’intermédiaire de galets en fonte, c’est en somme une plaque tournante montée sur le rail et qui sert de base à la charpente du toit. Cette charpente est munie d’une lucarne qui laisse passer l’arbre des ailes. On peut faire tourner toute cette toiture au moyen d’une queue que l’on pousse du sol ; elle est fixée à la charpente du côté opposé aux ailes. » On parle ainsi de moulin-tour à calotte tournante. Ainsi s’explique la présence de deux portes afin que l’on pénètre dans le moulin quelle que soit l’orientation de ses pales.

Paul Hélot précise que le moulin à tour à calotte tournante est un véritable donjon de pierre qui fit son apparition dans le nord de la France « que vers le XVe siècle ». Ses murs ont souvent « plus d’un mètre d’épaisseur, il y a presque toujours un rez-de-chaussée et un étage ». Une description allant parfaitement au moulin de la Couture.

Le moulin de la couture vu de l'Est (cliché Armand Launay, novembre 2013).

Le moulin de la couture vu de l'Est (cliché Armand Launay, novembre 2013).

Détail de la porte ouest (cliché Armand Launay, novembre 2013).

Détail de la porte ouest (cliché Armand Launay, novembre 2013).

Détail de l'appareillage du niveau supérieur de la tour du moulin (cliché Armand Launay, novembre 2013).

Détail de l'appareillage du niveau supérieur de la tour du moulin (cliché Armand Launay, novembre 2013).

Le moulin de la Couture est habité par au moins un personnage halloweenien (cliché Armand Launay, novembre 2013).

Le moulin de la Couture est habité par au moins un personnage halloweenien (cliché Armand Launay, novembre 2013).

Autre perspective sur la porte ouest et les reflets d'automne sur les moellons de silex (cliché Armand Launay, novembre 2013).

Autre perspective sur la porte ouest et les reflets d'automne sur les moellons de silex (cliché Armand Launay, novembre 2013).

Comparaisons architecturales

Les assises de notre moulin font penser à celles d'une tour d'angle de l'enceinte de l'abbaye de Bonport, réalisé toutefois avec du silex blanc.

Elles se rapprochent aussi de la technique utilisée pour le moulin d’Hauville (construit en 1258 par les moines de Jumièges et détruit en 1400 selon l'association du moulin) et le proche moulin de Beauregard à La Haye-Malherbe, daté du XVe siècle par la conservation régionale (référence IA00019331) avec un point d'interrogation. Ce moulin, dont nous ignorons le nom des seigneurs propriétaires, a remplacé un édifice mentionné en 1246 selon la conservation régionale. Son troisième niveau est réalisé en pierre de taille et, sur toute la tour, des trous de solives trahissent les niveaux des anciens planchers. Cet édifice est situé sur un point culminant (160 m) de cette partie du plateau d’où naissent de belles vues (le « Beauregard » ?) jusqu’aux hauteurs de Rouen. A noter, ce moulin est situé dans le prolongement de la Rue de Heurtevent, à Surtauville, et l’IGN nomme Hourtevent un espace entre le bourg et le moulin. Ce moulin était encore utilisé en 1868 selon Louis-Etienne Charpillon et Anatole Caresme (article La Haye-Malherbe). Sa ressemblance avec le moulin de la Couture est frappante.

Les assises d'une tour d'angle de l'enceinte de Bonport ressemblent à celle du moulin de la Couture, le silex en moins (cliché Armand Launay, 2012).

Les assises d'une tour d'angle de l'enceinte de Bonport ressemblent à celle du moulin de la Couture, le silex en moins (cliché Armand Launay, 2012).

Le moulin de Beauregard, à La Haye-Malherbe, est voisin de celui de la Couture. Hormis le garde-corps en brique (XIXe siècle) qui le couronne, il est en tous points semblable à celui de Tostes (cliché Armand Launay, novembre 2013).

Le moulin de Beauregard, à La Haye-Malherbe, est voisin de celui de la Couture. Hormis le garde-corps en brique (XIXe siècle) qui le couronne, il est en tous points semblable à celui de Tostes (cliché Armand Launay, novembre 2013).

En guise de conclusion

Le moulin de la Couture était une propriété de l’abbaye de Bonport au service des vastes terres mises en valeur par et pour les moines. Son architecture de moulin à tour cylindrique traduit une technologie arrivée dans le nord de la France vers le XVe siècle. Ce siècle nous a aussi laissé les plus anciennes chartes attestant la mainmise de Bonport sur Tostes (1456) et donc la nécessité, pour l’abbaye, de moudre le grain sur place. La seconde partie du XVe siècle étant une période de prospérité économique, nous sérions tentés de la retenir pour dater la construction du moulin de la Couture.

 

A lire aussi...

L'histoire de Tostes

La ferme de Blacquetuit

Sainte-Anne de Tostes

 

 

Sources

- Arnoux Mathieu, "Moulins seigneuriaux et moulins royaux en Normandie : marché de l'énergie et institution (XIIe-XVe siècles)", pages 505 à 520, Cavaciocchi Simonetta, Economia e energia (secc. XIII-XVIII), atti della "Trentaquattresima settimana di studi del'Instituto internazionale di storia economica "F. Datini "" 15-19 aprile 2002, Firenze, 2003 ;  

- Deville Etienne, Les Manuscrits de l'ancienne bibliothèque de l'abbaye de Bonport conservés à la Bibliothèque nationale et à la bibliothèque de Louviers, fascicule 2e, Paris, Honoré Champion, 1910, 36 pages ;

- Masson, Max, Histoire de Tostes par Tostes pour Tostes, 2 tomes, Tostes, mairie, 1986, 55 f. ;

- Hélot Paul, « Documents sur les moulins à vent de France », Nos vieux moulins, Société des amis des vieux moulins, Rouen, juillet 1933, 2e année, n° 1, 48 pages.

Deux cartes postales de la première décennie du XXe siècle. Sur la première se trouvent des vestiges de toiture. Deux cartes postales de la première décennie du XXe siècle. Sur la première se trouvent des vestiges de toiture.

Deux cartes postales de la première décennie du XXe siècle. Sur la première se trouvent des vestiges de toiture.

Armand Launay

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Published by Armand Launay - dans Tostes Blacquetuit Moulins Bonport
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commentaires

B Villedieu 03/02/2016 20:08

Votre Blog est très intéressant merçi à vous , j'aimerai vraiment que le Moulin retrouve ses ailes .

A. Launay 26/11/2013 13:16

Salut Candida, bizarre en effet car je n'ai touché à rien. C'est peut-être dû au changement de version du blog ? Bisous !

vinsareva 25/11/2013 17:59

Jolies photos. Bizarre, je ne reçois plus la news.

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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Compte LinkedIn.

Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au coeur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte. Gege wanazioni wangu !

Réflexion

Le temps n'est pas. Il n'y a qu'une règle graduée portant les marques "hier, aujourd'hui et demain" ; c'est-à-dire quelques traits issus de la faculté des Hommes à compter le passage des astres ; beautés et mesures à la fois, par Odin !

C'est avec cette règle que les Hommes tentent de mesurer les phénomènes les plus apparents. Ils se donnent des repères parmi l'érosion, véritable mère de la prise de conscience : "ce qui est rare à du prix" écrivait Chateaubriand. 

Il s'agit alors de prendre conscience de l'interdépendance entre tous les phénomènes, leur âme, et leur manière de s'attacher à notre âme. Pont-de-l'Arche où la terre natale... 

Ces phénomènes alimentent notre bonheur : sens du savoir, comment se crée notre notion du bienêtre, d'où vient notre conscience de ce qui est bon, quelles en sont les limites ? 

Bonheur, sens et quête du savoir ; horizon qui donne une orientation à notre cheminement ; orientation vers la naissance de la lumière quelle que soit la saison ; sève de notre arbre généalogique ; doute qui permet de poser peut-être les bonnes questions...

Rabelais quoi qu'il en soit... entre vins, livres et mets sapides : conscience du savoir s'il sait sucrer le faste palais du quotidien et donc là où se rassemblent les gens... érudition en entrée, curiosité en plat principal et conscience en dessert... et inversement, même si c'est moins agréable, pour un étudiant. 

Enfin, n'oubliez pas de poursuivre l'observation dans un verre à dégustation rempli de Calvados du bon bocage normand ! Au-delà des ténèbres de la Genèse, vous y verrez luire les étoiles de l'esprit et des plaisirs...