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17 janvier 2014 5 17 /01 /janvier /2014 19:12

Le Manoir de Manon désigne un édifice du centre-ville de Pont-de-l’Arche dont les parties les plus anciennes datent du XVIe siècle. Hôtel particulier des Jeucourt, il fut habité ensuite par Jules Massenet et Jacques-Henri Lartigue.  

Le Manoir de Manon est une des plus grandes propriétés intra-muros de Pont-de-l'Arche (cliché Armand Launay, 2012).

Le Manoir de Manon est une des plus grandes propriétés intra-muros de Pont-de-l'Arche (cliché Armand Launay, 2012).

Description

Le manoir de Manon comprend les numéros 6, 8 et 10 de la rue Jean-Prieur. Le premier numéro est une propriété privée. Les autres numéros désignent des propriétés municipalisées en 1996. Le manoir fut inscrit sur la liste complémentaire des Monuments historiques le 4 mars 2003 (référence : PA27000057) : « Le bâtiment […] en totalité ; les façades et toitures du bâtiment central et du bâtiment ouest, à l'exclusion des constructions adventices au nord, avec les murs de terrasse au nord » ce qui ne désigne pas les vestiges de remparts au-dessus du quai de Verdun.

 

Photographie prise durant les travaux de l'espace Jacques-Henri-Lartigue en 1995 (cliché Ville de Pont-de-l'Arche).

Photographie prise durant les travaux de l'espace Jacques-Henri-Lartigue en 1995 (cliché Ville de Pont-de-l'Arche).

Architecture et datation

Prise de la rue Jean-Prieur, la photographie du Manoir permet de distinguer un bâtiment central, daté du XVIe siècle ou du XVIIe siècle par la conservation régionale des Monuments historiques, auquel ont été adjointes deux ailes datées de la fin du XVIIe siècle ou du début du XVIIIe siècle. Le plan cadastral confirme cette configuration des bâtiments et montre, de plus, des ailes s’engageant plus avant dans l’arrière-cour. Il s’agit de bâtiments à pans de bois reposant sur un sous-sol et comprenant un étage carré et étage de comble. Des parties sont réalisées en moellon calcaire, en bois et en brique. Malheureusement, les murs sont largement enduits de crépit du XIXe siècle masquant la beauté et la variété des matériaux. La couverture est composée de toits à deux croupes. Les pans de la partie privée du Manoir sont brisés (mansardes).

Le plan cadastral de 1834 montre l'emprise foncière du Manoir de Manon et de sa terrasse côté Seine (Archives départementales de l'Eure).

Le plan cadastral de 1834 montre l'emprise foncière du Manoir de Manon et de sa terrasse côté Seine (Archives départementales de l'Eure).

Le même Manoir vers 2011 (vue satellitaire Google).

Le même Manoir vers 2011 (vue satellitaire Google).

L'aile Est du Manoir vue depuis le pont de Pont-de-l'Arche (cliché Armand Launay, 2011).

L'aile Est du Manoir vue depuis le pont de Pont-de-l'Arche (cliché Armand Launay, 2011).

Une partie du Manoir vue depuis le pont de Pont-de-l'Arche (cliché Armand Launay, 2013).

Une partie du Manoir vue depuis le pont de Pont-de-l'Arche (cliché Armand Launay, 2013).

Détail de la partie Est du Manoir vu depuis la rue Jean-Prieur (cliché Armand Launay, 2013).

Détail de la partie Est du Manoir vu depuis la rue Jean-Prieur (cliché Armand Launay, 2013).

Historique

Le nom «  Manoir de Manon »

Ce nom fut donné le 7 novembre 1998 par le maire, Paulette Lecureux, lors de l’inauguration de la crèche associative Bidibul dans les locaux acquis par la Ville de Pont-de-l’Arche en 1996. Cet ancien maire a souhaité honorer la mémoire de Jules Massenet, auteur en 1893 de l’opéra « Le portrait de Manon ». Ce compositeur habita en ce lieu (voir plus bas). Ces mots sont gravés sur le linteau de la porte principale.  

 

Le Vieux manoir et la Royal air force

Avant de d’appeler le Manoir de Manon, l’édifice qui nous intéresse était connu sous le nom de Vieux manoir. C’est sous ce nom que l’armée de l’air britannique le loua durant la Première guerre mondiale afin d’y établir les quartiers généraux du camp de Pont-de-l’Arche – Les Damps. A lire à ce sujet notre étude sur ce même blog en cliquant ici.

 

Le Vieux manoir, propriété de Jules Massenet

Jules Massenet est un compositeur né le 12 mai 1842 à Saint-Étienne et mort le 13 aout 1912 à Paris. De 1891 à 1895, il habitait au Vieux manoir où il trouvait un cadre calme et agréable notamment grâce à la vue sur la vallée de la Seine et de l’Andelle. Inspiré par la localité, il composa ici certains de ses plus célèbres opéras : Werther (1892), Le portrait de Manon (1893) et Cendrillon (1895). Jules Massenet se montrait assez peu dans les rues de la ville. Il fut néanmoins président d’honneur d’un concours « d’harmonie et de fanfares » donné dans la ville en 1892 (Pont-de-l’Arche, cité de la chaussure, page 27). Il aida aussi Mlle Touzard, enfant du pays, qui tenait l’orgue de l’église alors qu’elle n’avait que 7 ans en 1891. Jules Massenet l’invita à se perfectionner à Paris. Il l’aida et la guida dans les débuts d’une intéressante carrière avant qu’elle ne devienne Mme Blanchard de Chatillon. En 1998, le maire Paulette Lecureux honora la mémoire de l’artiste en appelant « Manoir de Manon » ce bâtiment qui abrite depuis la crèche Bidibul.

 

Le Vieux manoir, maison d’enfance de Jacques-Henri Lartigue

Le photographe Jacques-Henri Lartigue passa quelques-unes de ses premières années au Vieux manoir, propriété acquise par ses parents de 1897 à 1909. Il prit ainsi ses premiers clichés à Pont-de-l’Arche. A lire à ce sujet notre article sur ce même blog en cliquant ici.

 

Le Manoir de Jeucourt : le plus ancien nom connu

Le Manoir de Manon porta le nom de Jeucourt, ainsi que la rue Jean-Prieur. Si Jeucourt est le nom d’une famille d’Incarville influente à Pont-de-l’Arche aux XIVe et XVe siècles, il semble que le Manoir ait dû ce nom à Nicolas Langlois, sieur de Jeucourt. Celui-ci était lieutenant général du bailliage de la ville, au moins en 1692 où il est cité dans une délibération du Conseil municipal en date du 26 novembre (archives municipales, BB1). Un document conservé aux archives de Seine-Maritime (1 B 5625) nous fournit d’autres éléments. Datant de février 1706, il traite d’un procès entre Mlle de Lacroix (de Tourville-la-Rivière) et M. Mauduit. Il cite Nicolas Langlois, seigneur et patron de Criquebeuf-la-Campagne, Auteuil et Jeucourt, conseiller du roi et « lieutenant général et particulier civil et criminel du bailli de Rouen au siège du pondelarche ». Il s’agit donc du même homme et sa fonction, la plus importante de la ville, doit expliquer pourquoi il était propriétaire d’une des plus grandes demeures de Pont-de-l’Arche. Puis, la notice Mérimée nous apprend que cet hôtel devint une propriété de la famille Le Cordier de Boisenval qui transforma « une nouvelle fois la demeure vers 1760, notamment pour la partie orientale : les façades en pierre de taille calcaire, baies plus larges, pièces à décors lambrissées et cheminées de marbre visibles aujourd'hui. » Jean Nicolas Le Cordier de Boisenval, receveur des tailles de l'élection de Pont-de-l'Arche, l'un des premiers maires connus de la ville (1735-1736 puis 1743-1771). On compte aussi un Anne-Henry Le Cordier de Boisenval, également receveur des tailles (au moins en 1757).

 

La duchesse de Longueville

Membre de la famille royale, Anne-Geneviève de Bourbon-Condé (1619-1679), sœur de Louis II de Bourbon-Condé et d’Armand de Bourbon-Conti, résida au Manoir de Manon. Elle épousa en 1642 Henri II d’Orléans (1595-1663), duc de Longueville et gouverneur de Normandie et passa à la prospérité notamment pour son rôle dans la Fronde. Elle tenta de fédérer la noblesse (1649) puis de soulever la Normandie (1650) contre le pouvoir exercé par Jules Mazarin durant la minorité de Louis XIV. A défaut de parvenir à ses fins, elle réussit à se glisser dans les écrits de Simone de Beauvoir qui la cita à la page 180 du tome 1 de Le Deuxième sexe en tant que témoin de l’ « arrivée des femmes à une influence sur les affaires d’État ». Dans la littérature, la duchesse de Longueville se retrouve citée dans Vingt ans après (chapitre 93), suite donnée à partir de 1845 par Alexandre Dumas aux Trois mousquetaires : « Mais lorsque Aramis lui eut présenté cette paix sous son véritable jour, c'est-à-dire avec tous ses avantages, lorsqu'il lui eut montré, en échange de sa royauté précaire et contestée de Paris, la vice-royauté de Pont-de-l'Arche, c'est-à-dire de la Normandie tout entière, lorsqu'il eut fait sonner à ses oreilles les cinq cent mille livres promises par le cardinal, lorsqu'il eut fait briller à ses yeux l'honneur que lui ferait le roi en tenant son enfant sur les fonts de baptême, madame de Longueville ne contesta plus que par l'habitude qu'ont les jolies femmes de contester, et ne se défendit plus que pour se rendre. »

La conservation régionale des Monuments historiques possède quelques photographies commentées par un ancien propriétaire de la partie privée du Manoir de Manon. Celles-ci témoignent de la présence de la duchesse de Longueville en ce lieu. De nombreuses boiseries ornent les appartements ainsi que des peintures au-dessus de portes (XVIIe siècle). Le plancher en chêne est réalisé en point de Hongrie. De nombreux décors floraux agrémentent les pièces et la cheminée en marbre de la « chambre d’hôtes » porte une sculpture à double fleurs de lys en miroir d’eau, emblème de la famille royale. Celle de la « chambre de la duchesse » présente une « plaque alchimique ».

 

En guise de conclusion

La ville blottie dans ses remparts médiévaux a engendré beaucoup de petites maisons individuelles habitées par la partie humble de la population. Quelques riches demeurent contrastent avec cet habitat, tel le Manoir de Manon qui fut occupé par des personnages de premier plan tels qu’un gouverneur de Normandie, le duc de Longueville et sa célèbre femme, et du personnel de premier ordre rattaché au bailliage de Pont-de-l’Arche.

Plaque "alchimique" de la cheminée de la chambre dite de la duchesse de Longueville. Extrait du dossier de la Conservation régionale des Monuments historiques comportant plusieurs de ces photographies annotées par un ancien propriétaire - très renseigné - du Manoir de Manon.

Plaque "alchimique" de la cheminée de la chambre dite de la duchesse de Longueville. Extrait du dossier de la Conservation régionale des Monuments historiques comportant plusieurs de ces photographies annotées par un ancien propriétaire - très renseigné - du Manoir de Manon.

Rose des vents du Manoir de Manon, un enfant au-dessus d'une crèche... (cliché Armand Launay, 2013).

Rose des vents du Manoir de Manon, un enfant au-dessus d'une crèche... (cliché Armand Launay, 2013).

Sources

Chantepie Roland, Pont-de-l’Arche à travers les âges, manuscrit b, 2e partie, De la Révolution à nos jours (1944) ;

Ministère de la culture, base Mérimée : référence : PA27000057 ;

Pont-de-l’Arche ma ville : bulletin d’information municipal.

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

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commentaires

vinsareva 17/01/2014 18:58

J'aime beaucoup ce bâtiment.

  • : Pont de l'Arche histoire, patrimoine et tourisme
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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Compte LinkedIn.

Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au coeur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte. Gege wanazioni wangu !

Réflexion

Le temps n'est pas. Il n'y a qu'une règle graduée portant les marques "hier, aujourd'hui et demain" ; c'est-à-dire quelques traits issus de la faculté des Hommes à compter le passage des astres ; beautés et mesures à la fois, par Odin !

C'est avec cette règle que les Hommes tentent de mesurer les phénomènes les plus apparents. Ils se donnent des repères parmi l'érosion, véritable mère de la prise de conscience : "ce qui est rare à du prix" écrivait Chateaubriand. 

Il s'agit alors de prendre conscience de l'interdépendance entre tous les phénomènes, leur âme, et leur manière de s'attacher à notre âme. Pont-de-l'Arche où la terre natale... 

Ces phénomènes alimentent notre bonheur : sens du savoir, comment se crée notre notion du bienêtre, d'où vient notre conscience de ce qui est bon, quelles en sont les limites ? 

Bonheur, sens et quête du savoir ; horizon qui donne une orientation à notre cheminement ; orientation vers la naissance de la lumière quelle que soit la saison ; sève de notre arbre généalogique ; doute qui permet de poser peut-être les bonnes questions...

Rabelais quoi qu'il en soit... entre vins, livres et mets sapides : conscience du savoir s'il sait sucrer le faste palais du quotidien et donc là où se rassemblent les gens... érudition en entrée, curiosité en plat principal et conscience en dessert... et inversement, même si c'est moins agréable, pour un étudiant. 

Enfin, n'oubliez pas de poursuivre l'observation dans un verre à dégustation rempli de Calvados du bon bocage normand ! Au-delà des ténèbres de la Genèse, vous y verrez luire les étoiles de l'esprit et des plaisirs...