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8 septembre 2019 7 08 /09 /septembre /2019 15:38

 

Quand on les nomme, on les appelle “les poternes”, faute de savoir précisément à quoi on a affaire. Il s’agit des deux alcôves situées en contrebas du pont Maréchal-de-Lattre-de-Tassigny, là où les escaliers penchent drôlement. Une poterne désigne une porte piétonne perçant l’enceinte de fortifications médiévales. Mais, cette appellation elle-même est problématique : pourquoi mettre deux portes côte-à-côte ? Quelle fut leur utilité, si proches de l’ancienne porte de Pons, une des quatre grandes entrées de la ville, qui se trouvait à l’entrée de la rue Jean-Prieur (rue du marché) ? De plus, pourquoi faire entrer des passants dans l’espace non bâti d’une propriété privée située à contremont ? 
 

 

 

Les mystérieuses alcôves en mars 2010 (cliché Armand Launay) le long du pont du Maréchal-de-Lattre-de-Tassigny, du côté des Damps.

Les mystérieuses alcôves en mars 2010 (cliché Armand Launay) le long du pont du Maréchal-de-Lattre-de-Tassigny, du côté des Damps.

 

Observons le rempart, oh oui !

Le rempart qui nous intéresse ici se trouve entre la rue Jean-Prieur (rue du marché) et le quai de Verdun (les berges de l’Eure, où s’installe la fête foraine de la Sainte-Anne). Il est longé par le pont et deux volées d’escaliers ne possédant aucun nom officiel. Cette partie des remparts de la ville a été inscrite sur l'inventaire supplémentaire des Monuments historiques le 15 juin 1939.

Les escaliers déformés par un tassement de terrain (juillet 2018, cliché Armand Launay).

Les escaliers déformés par un tassement de terrain (juillet 2018, cliché Armand Launay).

 

Dans sa partie haute, seul demeure le tracé des anciens remparts. Ce tracé est aujourd’hui occupé par un mur d’enceinte en brique et moellon calcaire et, aussi, par une petite maison qui servait, naguère, de cabinet de feu le docteur Attal. Ce mur se poursuit jusqu’au dessus du rempart du quai de Verdun. Il repose sur une élévation de terre retenue par les anciens remparts. De ces anciennes fortifications, il reste l’épaisseur d’un mur longeant les escaliers sans nom dont nous traitons. Les escaliers cachent, en partie, les vestiges des remparts. 

Dans sa partie la plus basse, au nord, ce mur comporte toujours quelques belles pierres de taille qui semblent dater des XVIIe et XVIIIe siècles et qui servaient de parement aux murs d’enceinte. Remaniées depuis, elles se situent de part et d’autre des alcôves qui nous intéressent. Les autres pierres sont des moellons calcaires qui servaient au remplissage des murs. L’état général de ce mur est sain. Il semble donc avoir fait l’objet de restaurations assez récentes, peut-être au XIXe siècle et après 1952 pour les jointures (comme le démontre une vue de 1952 reproduite plus bas). 

Vue sur les alcôves en juin 2010 (cliché Armand Launay).

Vue sur les alcôves en juin 2010 (cliché Armand Launay).

 

En contrebas, sur le quai de Verdun, on peut voir et mesurer l’épaisseur de ce mur. On comprend que ces quelques parties du rempart ont été préservées car elles avaient toujours une utilité : celle de retenir la masse de terre de la propriété sise plus haut, intramuros. 

L'épaisseur du rempart à l'angle des escaliers des alcôves et du quai de Verdun (2008 et 2010, clichés Armand Launay).
L'épaisseur du rempart à l'angle des escaliers des alcôves et du quai de Verdun (2008 et 2010, clichés Armand Launay).

L'épaisseur du rempart à l'angle des escaliers des alcôves et du quai de Verdun (2008 et 2010, clichés Armand Launay).

 

L’épaisseur du rempart ?

Elle va bien merci. Dans sa partie haute, le mur du rempart laisse apparaitre quelques pierres alignées les unes au-dessus des autres. Elles sont légèrement décalées vers l’Est (vers Les Damps, à gauche de notre photographie) par rapport au mur sur lesquelles elles reposent. Il semble qu’on ait affaire au départ d’un mur de parement de l’ancienne tour d’angle qui se trouvait ici et qui fut représentée par le cartographe Nicolas Magin, vers 1702, dans un plan des fortifications de la ville conservé à la Bibliothèque nationale de France et accessible sur Gallica. 

Plan de la ville et de ses fortifications vers 1702 par le cartographe Nicolas Magin. On y voit, au nord-Est, une vaste tour d'angle.

Plan de la ville et de ses fortifications vers 1702 par le cartographe Nicolas Magin. On y voit, au nord-Est, une vaste tour d'angle.

 

Les pierres des voutes, hum ?

La comparaison avec une photographie de 1952 (plus bas) montre que des grilles ont été apposées depuis et, sûrement, de petits murets au niveau du sol ; ceci pour éviter les intrusions et sécuriser ainsi les passants, voire les importuns. On peut imaginer que ces légers aménagements ont fait suite à l’inauguration du pont (1955) et des escaliers contigus.

Cette vue de 1952 montre aussi une alvéole, sur la partie gauche, ressemblant à un petit espace de stockage.

Les clés des deux voutes, en pierres de taille de moyen appareil, composent deux arcs surbaissés. Ces pierres ressemblent à celles du rempart que nous datons volontiers des XVIIe et XVIIIe siècles.  

Sur cette photographie de septembre 1952, issue des studios Henry (Louviers), les ouvriers travaillant à la culée de la rive gauche du nouveau pont s'étonnent devant ces vestiges de maçonneries. Au second plan se voit une des deux alcôves qui forment ici notre sujet. A gauche, on voit aussi une alvéole.

Sur cette photographie de septembre 1952, issue des studios Henry (Louviers), les ouvriers travaillant à la culée de la rive gauche du nouveau pont s'étonnent devant ces vestiges de maçonneries. Au second plan se voit une des deux alcôves qui forment ici notre sujet. A gauche, on voit aussi une alvéole.

Et les pierres du fond des alcôves ? 

Le fond des alcôves est composé de moellons calcaires réemployés et cimentés grossièrement, sans lit et sans appareillage. Dans l’alcôve du sud (du côté du marché), une pierre taillée montre le dessin d’une nervure. Elle dût être utilisée pour une nervure de croisées d’ogives, sûrement celle de la tour d’angle ayant disparu. Nous écrivons cela car la tour de Crosne possède encore les départs des croisées d’ogives de son rez-de-place (le niveau de la place forte).

Dans l’alcôve du nord, il existe d’autres voussures, plus profondes et plus basses. Elles témoignent d’une profondeur de vaisseau légèrement plus grande.

 

Quant aux vestiges de fondations en bois ?

Notre ami Frédéric Ménissier a observé que les vestiges de fondations en bois sur le cliché ci-dessus sont sûrement à relier à l'ancienne tour d'angle. En effet, celle-ci fut érigée dans la partie la plus basse des fortifications, au bord de la Seine qui était alors plus haute et moins profonde avant les travaux des années 1930. Or le bois est un bon matériau pour constituer des assises fiables en milieu humide. Les ouvriers des années 1950 ont dû exhumer ces pièces anciennes (que nous ne datons pas) lors du creusement de la roche en vue de la construction des fondations de la culée de la rive gauche. Nécessairement, selon cette hypothèse ménissière, ces pièces de bois n'étaient pas sous le rempart qui nous intéressent. Elles devaient assoir la tour d'angle, légèrement sortie du rempart.

 

Vue sur les pierres du fond de l'alcôve du nord, du côté des berges de l'Eure (cliché Armand Launay, juin 2010).

Vue sur les pierres du fond de l'alcôve du nord, du côté des berges de l'Eure (cliché Armand Launay, juin 2010).

Le plan cadastral de 1834.

Le plan cadastral ne nous apprend pas grand chose, ici. Dessiné en 1834, il ne montre pas d’aménagements particuliers en ce lieu ; si ce n’est que la tour d’angle et la porte de Pons avaient déjà complètement disparu.

Extrait du plan cadastral de 1834 (Archives départementales de l'Eure, accessibles en ligne).

Extrait du plan cadastral de 1834 (Archives départementales de l'Eure, accessibles en ligne).

 

Bons baisers des cartes postales de 1910.

Les cartes postales des années 1910 montrent un environnement différent de celui que nous connaissons. Le pont du Maréchal-de-Lattre-de-Tassigny n’existait pas encore. Si les anciens fossés n’étaient toujours pas comblés en aval de la rue Jean-Prieur, ils étaient, cependant, désormais bâtis. Le long de la rue Jean-Prieur, la rue du marché, fut construite une maison en brique (du côté de la rue) et en moellon calcaire (au moins sur les murs pignons). Un vaste bâtiment, aligné dans le sens nord-sud, fut bâti qui servait d’espace de stockage. Un mur en moellon calcaire enceignait cet espace qui prolongeait le boulevard des Marronniers (aujourd’hui dit de la Marne) jusqu’à l’Eure en passant derrière le bâtiment de l’ancien bureau de poste. Une autre voie allait du quai de la Grande chaussée (aujourd’hui dit de Verdun) et remontait vers le boulevard des Marronniers. Ce mur défendait l’accès aux alcôves qui nous intéressent. Si celles-ci existaient, alors elles eussent une fonction privée.

La lecture précise des cartes postales, laisse entrevoir une différence entre le mur situé immédiatement en aval des alcôves et le reste du mur d’enceinte de la propriété. 

Il est possible qu’un propriétaire des lieux ait aménagé, un temps durant, une communication entre ses alcôves et les berges. Dans quel cas, les alcôves nous intéressant servissent d’espaces de stockage en vue de l’embarquement sur la Seine, ou après le débarquement, de matériaux divers.

Sur cette carte postale des années 1910, on aperçoit les vestiges de remparts à l'angle nord-Est de la ville. On y voit aussi le mur d'une propriété privée qui comprenait un bâtiment de stockage et une maison d'habitation accessible par la rue Jean-Prieur.

Sur cette carte postale des années 1910, on aperçoit les vestiges de remparts à l'angle nord-Est de la ville. On y voit aussi le mur d'une propriété privée qui comprenait un bâtiment de stockage et une maison d'habitation accessible par la rue Jean-Prieur.

Sur cette carte postale des années 1910, on aperçoit la maison du haut de la propriété où se trouvaient les alcôves qui nous intéressent.

Sur cette carte postale des années 1910, on aperçoit la maison du haut de la propriété où se trouvaient les alcôves qui nous intéressent.

 

 

En guise de conclusion, nous nous orientons vers l’hypothèse suivante : cette partie des remparts était particulièrement ruinée à la fin de l’Ancien Régime. Lorsque l’intendant de Rouen, Louis Thiroux de Crosne d’Arconville, autorisa en 1782 les habitants à démolir les remparts et permit à la municipalité de créer des boulevards, les pierres de cette partie des fortifications furent vite réemployées. La porte de Pons, rue Jean-Prieur, disparut ainsi que la tour de l’angle nord-Est. En 1834, il ne restait des remparts que leur tracé et quelques pierres à l’angle nord-Est de la ville. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, un propriétaire investit ce bout de fossé de la ville. À contremont, il fit construire sa maison et un bâtiment de stockage. En contrebas, il semble qu’il ait fait restaurer un bout de rempart, avec du matériau de réemploi, afin d’en faire un espace de stockage ; le tout étant protégé de murs d’enceinte. Comme le démontrent les recherches de Jean Mesqui, les alcôves semblent se situer à l'endroit de l'ancienne tour d'angle. La démolition de cette tour a dû laisser vacant un espace. Afin de maintenir la terre, il semble que des voutes ont été bâties avec du matériau de récupération et ce dans le prolongement des murs d'enceinte, permettant ainsi d'économiser de la pierre et, répétons-le, de créer un espace de stockage.

Le mystère des alcôves provient, semble-t-il, de la difficulté de faire la distinction nette entre des parties médiévales du rempart et des réemplois de matériaux des XVIIe et XVIIIe siècles et, sûrement, de siècles précédents. La difficulté se trouve aussi dans le mélange entre la fonction militaire des lieux, dont témoigne le tracé des remparts, et la réutilisation pragmatique de la seconde moitié du XIXe siècle (le soutènement, le stockage), seule période où les lieux furent à la fois privatisés et habités. Enfin, la difficulté se trouve dans une évolution plus forte et riche qu’on ne l’aurait imaginé pour un simple bout de rempart à la marge de la ville ancienne.  

 

 


Armand Launay

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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au cœur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

- Mieux connaitre Pont-de-l'Arche à travers 150 noms de rues et de lieux ! (Autoédité, 2019, 64 pages). 

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte.

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