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21 juillet 2014 1 21 /07 /juillet /2014 14:23

 

Peu connus mais pourtant témoins d’une production longtemps nécessaire au niveau local : les fours à plâtre de Pont-de-l’Arche méritent notre attention. On les trouve dans une cour privée au n° 63 du Quai Maréchal-Foch. Tout d’abord, nous nous étonnons car, pour faire du plâtre, il faut du gypse. Or, ce sont plutôt les régions de Paris et de Pacy-sur-Eure qui en sont riches, pas la nôtre. Force est pourtant de constater que des carrières ont été nombreuses à Pont-de-l’Arche...  

 

Photographie panoramique des fours à plâtre de Pont-de-l'Arche (janvier 2011).

Photographie panoramique des fours à plâtre de Pont-de-l'Arche (janvier 2011).

 

Des carrières locales ? 

À Pont-de-l’Arche comme aux Damps, commune limitrophe, une rue des Carrières jouxtait le lieu d’une ancienne plâtrerie. En effet, la rue Henry-Prieur était dénommée rue des Carrières avant son baptême officiel le 4 mars 1937 par le Conseil municipal présidé par Raoul Sergent. Ce nom, que l’on retrouve sur le plan cadastral de 1837, désigne tout d’abord une ferme. Le plan montre une délimitation peu linéaire entre une parcelle de cette ferme et un espace sous le coteau, au nord. Cela indique la présence de carrières à ciel ouvert dont l’espace a depuis quelques années été occupé par quelques maisons neuves. 

 

Les fours à plâtre sont situés près de l'ancienne ferme des Carrières, près des carrières le long du coteau. Extrait du plan cadastral de 1837 consulté sur le site des Archives départementales de l'Eure.

Les fours à plâtre sont situés près de l'ancienne ferme des Carrières, près des carrières le long du coteau. Extrait du plan cadastral de 1837 consulté sur le site des Archives départementales de l'Eure.

La sente des Plâtriers en avril 2013. Sente qui jouxte les fours à plâtre et qui permet d'aller vers l'ancienne ferme des Carrières.

La sente des Plâtriers en avril 2013. Sente qui jouxte les fours à plâtre et qui permet d'aller vers l'ancienne ferme des Carrières.

 

La rue des Carrières indiquait aussi l’orientation vers le coteau de l’Eure, autrefois bras de Seine, vers Bonport. Il est vrai que le coteau, loin de descendre en douceur vers l’Eure, a un relief concave semblant indiquer qu’on y exploitait la roche calcaire à ciel ouvert. Nous ne savons pas si des carrières souterraines ont été exploitées avant que leur entrée ne soit éventuellement rebouchée. 

Il est probable qu’une partie de la roche ayant servi à la construction des murs de remplissage de l’ancienne abbaye de Bonport ait été extraite directement des carrières locales du bord de l’eau ou de la forêt de Bord. Nous traitons ici du remplissage car les pierres de taille de Bonport proviennent de carrières de qualité, telle que celle de Vernon, offrant de la roche calcaire dure et donc résistante.  

La roche locale a dû servir aux constructions de la ville de Pont-de-l’Arche, que ce soit les maisons, les murs et le remplissage des remparts (notamment avec le creusage des fossés). C’est ce que tend à prouver une charte de 1284 où il est fait mention d’une carrière de pierres à côté de la “Basse sentele”, c’est-à-dire la rue de l’Abbaye-sans-toile. Il est vrai que le sol de la ville y est singulièrement bas. C’est même le seul endroit où les remparts ont été fondés au niveau de la Seine et non sur le coteau calcaire. Il faut imaginer que tout l’espace entre l’escalier du pont actuel, l’arrière du Manoir de Manon et le bout de l’Abbaye-sans-toile ont été exploités. Peut-être même se trouve-t-il des carrières souterraines courant sous la ville. C’est ce que tendrait à prouver un témoignage d’un Archépontain qui, durant les travaux de l’espace Jacques-Henri-Lartigue, a vu un éboulement. Celui-ci laissait entrevoir une galerie perpendiculaire au Manoir de Manon et allant vers le sud. Certains en ont conclu qu’il existait des galeries à vocation militaire sous la ville. Il est probable qu’on ait affaire à une ancienne carrière souterraine. 

C’est l’exemple des Damps qui peut, à défaut de prouver tout cela, rendre crédibles ces affirmations non prouvées. En effet, la commune des Damps, s’étalant de nos jours le long d’un coteau calcaire, présente toujours des entrées de carrières souterraines qu’on appelle des cavages. Venant de Pont-de-l’Arche, la première se trouve après la rue du Val, aux alentours de la maison Morel-Billet. Puis, une entrée bouchée se situe juste après la maison Langlois, vaste propriété du bout de la rue des Peupliers, au-dessus d’une falaise. Puis, une entrée de carrière se trouve au fond de la cour du restaurant la Pomme, de nos jours. Enfin, une entrée se trouve dans la rue des Carrières, avant la maison de la Dame-Blanche. Celles-ci ont cessé d’être exploitées vraisemblablement à la fin du XIXe siècle. Par ailleurs, elles ont servi de refuge durant les bombardements précédant la Libération de 1944.

 

Vue sur le bâtiment des fourneaux, détail d'une photographie aérienne des années 1960. Ce bâtiment s'est effondré en 2004.

Vue sur le bâtiment des fourneaux, détail d'une photographie aérienne des années 1960. Ce bâtiment s'est effondré en 2004.

 

La sente des Plâtriers et ses fourneaux

Une “sente des Plâtriers” existe toujours à Pont-de-l’Arche. Elle dénomme l’escalier situé en contrebas de la tour de Crosne, entre la rue Henry-Prieur et le quai Maréchal-Foch. Il doit son nom aux fours à plâtre situés dans un modeste bâtiment effondré en 2004. Ces fours ont alimenté les constructions de Pont-de-l’Arche au XIXe siècle. 

Nous n’avons pu fouiller beaucoup d’archives, mais un chaufournier apparait dans la capitation de 1788. C’est ce que nous apprend Bénédicte Delaune à la page 60b de son mémoire de maitrise soutenu en 1992 et intitulé Pont-de-l’Arche, population, pouvoir municipaux et société à la fin du XVIIIe siècle et pendant la Révolution. Rien ne prouve que ce chaufournier ait utilisé les fourneaux qui nous intéressent mais, en l’absence de mention d’autres fours, nous pensons qu’il s’agit-là d’une référence en lien avec notre plâtrerie des bords de l’eau. Cette plâtrerie a assurément remplacé un ancien four à chaux, aux cheminées plus massives donc. Celui-ci, au pied des fossés de la ville, a dû servir aux maçonneries des fortifications et aussi des bâtiments publics et privés. Ceci d’autant plus qu’en 1697 Louis XIV obligea les propriétaires de maisons à pans de bois à couvrir ceux-ci de plâtre pour limiter la propagation des incendies.  

Ce four, étant donné que la chaux était un engrais, dut aussi servir à enrichir les terres, notamment de la ferme de la Carrière, voire des fermes du Becquet et du Bon-air.

De manière plus précise, un document des Archives de l’Eure (460 Q 19) montre que les fours étaient utilisés en 1849 quand Édouard Collet, maitre plâtrier, signa un bail d’occupation de 9 ans de la propriété d’Éléonore Frigard. Le bail, contre 250 francs par an, comprenait une maison avec cuisine, une petite salle à côté, une chambre au-dessus sans cheminée, une écurie, une plâtrerie ayant deux fourneaux, le tout dans le même enclos et le long de la rivière allant à Bonport. Édouard Collet utilisait ces lieux depuis plusieurs années. 

Éléonore Frigard décéda le 16 octobre 1850. Sa propriété fut reprise par ses frères Jean-Baptiste Louis Frigard, huissier, Napoléon Frigard, Euphrosine Frigard et Caroline Frigard. Le bail n’a semble-t-il pas été dénoncé et le maitre plâtrier a continué son activité.  

Il semble que la plâtrerie ait cessé ses activités avant 1891 car, dans le recensement de la population, aucun plâtrier n’est mentionné dans la rue de la Petite-chaussée, actuel quai Maréchal-Foch. En 1896, seuls subsistent les tailleurs de pierre Parfait Lefebvre, 57 ans, et son fils Robert, 24 ans, mais sans lien direct avec le sujet qui nous intéresse. 

 

 

Description des fourneaux

Jusqu’en 2004, les fourneaux étaient protégés par un étage en moellons calcaires sciés datant vraisemblablement des années 1860. Cet étage était couvert par un toit à pan simple en ardoise. Il servait assurément de réserve à bois, peut-être amené depuis la forêt de Bord par le chemin puis la sente des Plâtriers où une porte donnait accès à cet étage. Par chance, l’effondrement de la partie haute de la plâtrerie n’a pas endommagé les fourneaux et les propriétaires ont, d’urgence, mis hors d'eau les fours afin de préserver. 

Grâce à quelques clichés de janvier 2011, on peut voir les fourneaux dans un relativement bon état de conservation. La photographie panoramique montre deux fourneaux à plâtre avec, à l’est (à gauche), un espace de stockage. Ces fourneaux en plein cintre sont maçonnés en brique de pays datant de plusieurs campagnes de restauration s’étalant, semble-t-il le long du XIXe siècle. Le sol est couvert d’un pavé qui semble plus ancien, peut-être de la fin du XVIIIe siècle. 

Au fond des fours se voient encore des conduits d’aération, depuis bouchés. Autre partie bouchée, un puits situé dans le bâtiment.

La plâtrerie était accessible depuis la rue de la Petite-chaussée en passant par une petite cour en légère montée, donc adaptée au charrettes tirées par des animaux, comme l’illustre le célèbre tableau de Théodore Géricault, “le four à plâtre”, daté de 1821 ou 1822. 

 

Photographies des fours à plâtre (janvier 2011).
Photographies des fours à plâtre (janvier 2011).
Photographies des fours à plâtre (janvier 2011).

Photographies des fours à plâtre (janvier 2011).

Illustration de ce que fut un four à plâtre selon Théophile Géricault, vers 1821 ou 1822 (musée du Louvre).

Illustration de ce que fut un four à plâtre selon Théophile Géricault, vers 1821 ou 1822 (musée du Louvre).

 

Du plâtre et donc du gypse ?

N’étant pas spécialiste du sujet, nous nous étonnons de voir qu’ici fut produit du plâtre. En effet, si cette production est bel et bien attestée, tant à Pont-de-l’Arche qu’aux Damps où l’on en exportait dans les années 1850 par le petit port, elle ne va pas de soi d’un point géologique car la roche adaptée à la fabrication du plâtre est le gypse, non la craie locale.  

Pour poursuivre cette étude nous avons consulté la carte géologique de la France sur le site Géoportail et lu la Notice explicative de la carte géologique au 1/50 000e, dite des Andelys, éditée par le Service de la carte géologique de la France. 

 

Détail de la carte géologique du site Géoportail consulté le 19 juillet 2014. Les fours à plâtre des Damps et Pont-de-l'Arche sont signalés ainsi que les zones ont le calcaire coniacien, dégagé des alluvions, est localisé.

Détail de la carte géologique du site Géoportail consulté le 19 juillet 2014. Les fours à plâtre des Damps et Pont-de-l'Arche sont signalés ainsi que les zones ont le calcaire coniacien, dégagé des alluvions, est localisé.

 

Le premier constat est l’absence de gypse dans la proche région de Pont-de-l’Arche. La région de Pont-de-l’Arche est constituée d’alluvions récentes en fond de vallée et d’alluvions plus anciennes sur le petit rebord de plateau partant des Damps (la Crute) et descendant en douceur vers Bonport. Géologiquement, ce sol est classé “Fy” ce qui désigne les alluvions fluviatiles anciennes de basses terrasses datant du pléistocène supérieur, période que l’on fait débuter à 126 000 ans avant Jésus-Christ. Ces alluvions proviennent d’un ancien lit de la Seine, plus en altitude et décalé par rapport à son lit actuel. Ce lit est à relier au méandre fossile des Authieux-sur-le-Port-Saint-Ouen. Les alluvions Fy sont distinguées selon leur altitude en Fyc pour les terrasses élevées entre 30 et 35 m et Fyb pour les terrasses allant jusqu’à 75 m et composées d’un sol plus riche en sable. 

Les alluvions ne constituent que des couches sur des sols calcaires bien plus anciens. Ces couches sont épaisses de 1,50 à 3 m pour Fyc, 3 à 10 m pour Fyb selon les carottages réalisés au niveau de l’autoroute A13.

Or, les roches calcaires affleurent par endroits. C’est le cas aux Damps entre la Crute et la rue des Plâtriers et à Pont-de-l’Arche dans un triangle près du bord de l’eau où se trouvent les fours qui nous intéressent ici. Il semble évident que nos ancêtres ont privilégié ces lieux car le calcaire y était directement exploitable. Ceci n’a pas empêché d’exploiter aussi les carrières le long du coteau mais celles-ci nécessitaient un plus long travail de transport.   

Le calcaire local est le même que celui des falaises d’Amfreville-sous-les-Monts ou Orival. Il est appelé “craie à Micraster coranguinum” et abrégé en C4 sur les cartes. Il s’agit d’un calcaire coniacien (c’est-à-dire que son stratotype a été fixé à Saintes, en Charente-Maritime) datant d’entre 86 et 89 millions d’années. 

Il ne s’agit pas de gypse et, si l’on peut comprendre aisément qu’il servit à faire de la chaux, on peut présumer que la pureté de son calcaire a permis de faire un plâtre de qualité relative mais présentant l’intérêt d’être produit localement.

 

Des questions demeurent : où et comment concassait-on les moellons calcaires ? Les plâtriers ici n’étaient-ils que producteurs de plâtre ou, aussi, artisans qui appliquent le plâtre dans les chantiers ?  

 

Depuis 140 ans les propriétaires ont souhaité protéger les fours à plâtre, témoin de pratiques qui ont rendu maints services au niveau local. Une mise hors d'eau a de suite été réalisée afin de préserver les fours (cliché de septembre 2012).

Depuis 140 ans les propriétaires ont souhaité protéger les fours à plâtre, témoin de pratiques qui ont rendu maints services au niveau local. Une mise hors d'eau a de suite été réalisée afin de préserver les fours (cliché de septembre 2012).

 

Fermeture mais conservation de la plâtrerie

Avec l’amélioration des moyens de transport, il a été possible d’importer des plâtres de meilleure qualité. La plâtrerie locale a été victime de cette nouvelle concurrence et l’on estime à 1882 la date de fermeture de l’établissement archépontain. 

Aujourd’hui ce petit élément du patrimoine a toute sa place dans la compréhension de ce qui fit la vie en collectivité. Un nom de voie l’évoque nettement : la sente des Plâtriers. Par chance, ce n’est que l’étage supérieur du bâtiment qui tomba en 2004. Les deux fourneaux méritent d’être préservés, d’autant plus qu’ils ne dérangent pas. Il conviendrait de les protéger, comme l’ont fait tous les propriétaires depuis au moins 140 ans. Un nouvel étage, pouvant accueillir un petit logement ou un espace de rangement, serait le bienvenu dans ce bel espace de la ville. 

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

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  • : Pont de l'Arche histoire, patrimoine et tourisme
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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au cœur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

- Mieux connaitre Pont-de-l'Arche à travers 150 noms de rues et de lieux ! (Autoédité, 2019, 64 pages). 

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte.

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