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21 avril 2021 3 21 /04 /avril /2021 09:46

 

Dans le bois privé du Mesnil-Jourdain, au nord du ravin de Becdal, se trouve le “Fort aux Anglais”. Une sorte de quadrilatère avec fossés et talus de 90 mètres de longueur sur 80 mètres de largeur environ, se trouve presque au bout de cet éperon naturel culminant à 133 m au-dessus du méandre fossile de La Haye-le-comte. Le quadrilatère est entouré d’un espace plus vaste délimité par un petit talus d’un mètre cinquante, presque invisible. 

Le nom de Fort aux Anglais démontre que ce site était notable. On lui a attribué une origine du XVe siècle car il devait sûrement paraitre étranger, loin dans les bois, et tourné contre les habitations. Or, un ennemi situé dans la région et construisant un fort en terre ne pouvait être ‒ dans les consciences façonnées par l’école républicaine et ses images d’Épinal ‒ que l’Anglais de la guerre de Cent-ans. Léon Coutil, infatigable et stimulant archéologue normand, a démenti cela en avançant qu’on a affaire ici à des fortifications antiques, sans plus de précisions toutefois. S’il n’a pas décrit le fort dans son article intitulé “Archéologie gauloise, gallo-romaine, franque et carolingienne de l’arrondissement de Pont-Audemer”, il l’a néanmoins cité et nous a légué un plan finement réalisé. On peut le trouver dans le tome XVIII du Bulletin de la Société d’études diverses de Louviers paru en 1925.

Le Fort-aux-Anglais au Mesnil-Jourdain avait-il une fonction militaire ?

 

Léon Coutil y affirma que ce type de retranchements de pierre, assez courant au-dessus des vallées de l’Eure et de l’Iton, ont pu être occupés par les Normands. Il cita, avec le Fort qui nous intéresse, le Château-Robert à Acquigny et la Motte du Vieux-Rouen près des Monts de Louviers. L’auteur cita aussi le Parc ou Parterre aux Anglais, au Testelet d’Incarville. Nous publions ici un détail du plan réalisé par Léon Coutil. La porte d’entrée se situait à l’est, au-dessus de la vallée, près de la voie menant à Louviers et d’un chemin longeant le rebord de l’éperon occupé par le bois du Mesnil-Jourdain comme le montrent les délimitations cadastrales du site Géoportail. 

 

Que penser de ces vestiges ? Léon Coutil sembla avancer qu’on avait affaire à des fortifications autour de Louviers. Servaient-elles de postes de surveillance ? Logeaient-elles des garnisons prêtes à contre-attaquer des assiégeants ? Les difficultés d’interprétation sont nombreuses et le doute est permis. On peut en effet imaginer des coteaux déboisés, mis en culture et en pâturage, et donc propice à l’observation et aux mouvements de troupes. Mais ces fortifications et ces troupes ne seraient-elles pas, justement, exposées, et n’offriraient-elles pas des places de fortune aux assaillants de Louviers ? 

Qui plus est, nous n’avons pas affaire à de grandes fortifications : tout au plus 3 mètres entre le fond du fossé et le haut du talus, rehaussé sûrement d’une palissade. Le fossé semble avoir surtout servi à fournir le matériau du talus et, sûrement, à avoir drainé les eaux en vue de les récupérer. De plus, le “fort” n’utilise pas le potentiel défensif des reliefs. En effet, à notre connaissance l’éperon du bois du Mesnil-Jourdain n’est pas barré par un premier rempart, à la manière d’un oppidum gaulois. De même, le fort n’est qu’un modeste quadrilatère sur le replat de l’éperon. Il aurait pu être bâti au-dessus des pentes raides, comme au Château-Robert d’Acquigny, de manière à protéger ses flancs et concentrer les fortifications là où les assaillants seraient les plus à même d’attaquer. Enfin, contrairement aux fanas et restes de villas retrouvés dans la forêt de Bord et fouillés par Léon Coutil et Léon de Vesly, il n’y a pas eu, à notre connaissance, de découvertes archéologiques significatives au Fort aux Anglais. Où sont les sépultures, les armes, le puits, les monnaies, les trous de poteau ou les bases de murs des habitations ? Tout au plus, la position du fort, avec une tourelle d’angle au nord-est, constituerait un poste d’observation. Mais, encore une fois, pourquoi ne pas avoir bâti ce poste à l’angle nord-est de l’éperon du bois ? 


Nous sommes inspirés par un écrit d’Henri Guibert : "Note au sujet de retranchements aux environs de Louviers" paru dans le tome VIII du Bulletin de la Société d'études diverses de Louviers, en 1903. De la page 57 à 62, l’auteur démolit la thèse des retranchements à finalité militaire en forêt de Bord.

Article d'Henri Guibert sur les retranchements de la forêt de Bord et du Mesnil-Jourdain (reproduction artisanale).
Article d'Henri Guibert sur les retranchements de la forêt de Bord et du Mesnil-Jourdain (reproduction artisanale).
Article d'Henri Guibert sur les retranchements de la forêt de Bord et du Mesnil-Jourdain (reproduction artisanale).
Article d'Henri Guibert sur les retranchements de la forêt de Bord et du Mesnil-Jourdain (reproduction artisanale).

Article d'Henri Guibert sur les retranchements de la forêt de Bord et du Mesnil-Jourdain (reproduction artisanale).


L’auteur énonce les sites de la mare Courante, à Tostes ; du Testelet d’Incarville où se trouvent deux retranchements ; de la Mare-au-coq sur les hauteurs du Vaudreuil ; et du Mesnil-Jourdain qui nous intéresse ici. On peut au moins y ajouter le retranchement qui surplombe le ravin des Fosses recensé par la carte topographique de l’IGN. Selon Henri Guibert, qui a visité le Fort-aux-Anglais du Testelet avec Louis Vallée, garde-forestier, il s’agirait d’anciens parcs à bestiaux, le site du Testelet étant d’ailleurs appelé le “parquet”, c’est-à-dire le petit parc. Ces parcs, dans la forêt royale, étaient gérés par des parquiers, personnels de l’administration des eaux et forêts. Ils servaient à la chasse, le pâturage et la garde d’animaux saisis après délit. On peut aussi penser que ces parcs servaient à protéger les animaux, la nuit. Notons que le plan de Léon Coutil mentionne une cabane de chasse au Fort-aux-Anglais, dans l’angle nord-est. Henri Guibert, non spécialiste, s’appuie sur les écrits de Léopold Delisle sur les professions forestières au Moyen Âge où l’on retrouve justement la fonction de parquier et l’utilité de ces parcs. L’auteur avance que le parc est placé sous l’autorité d’un seigneur, souvent près de son château. Les parquets de la forêt de Bord devaient être gérés par le personnel royal exerçant au bailliage secondaire de Pont-de-l’Arche. Quant à celui du Mesnil-Jourdain, on pourrait penser que le seigneur le plus à même de l’aménager et l’utiliser était le seigneur de La Haye-le-comte, nom sous lequel Léon Coutil localise d’ailleurs le fort (avec la faute que nous faisons tous, ou presque : La Haye-le-compte).

Capture d'écran de la carte topographique accessible sur le site Géoportail avec trois repères ajoutés par nous.

Capture d'écran de la carte topographique accessible sur le site Géoportail avec trois repères ajoutés par nous.

 

Le manoir seigneurial était à côté de la ferme des Herbages, près du repère orange en haut à gauche de notre carte. Par deux chemins, les hommes pouvaient gagner Le Petit-Mesnil (deuxième repère de notre carte). Ce hameau sis au Mesnil-Jourdain doit sûrement son nom au fait qu’il était orienté, pour les Lovériens, vers  Le Mesnil-Jourdain. En effet, un ancien chemin pédestre allait ensuite au Mesnil-Jourdain par la vallée de Trifondouille et la mare Longue (comme le montre la carte d’état-major de 1840 accessible par le site Géoportail). Le nom du Petit-Mesnil doit être la contraction de “la ferme du petit chemin qui mène au Mesnil-Jourdain”. Or, au-dessus du Petit-Mesnil, un chemin monte vers le Fort-aux-Anglais (notre troisième repère) où converge le chemin de Sainte-Barbe. Ici nous ne sommes pas sur la voie du Mesnil-Jourdain mais bien plutôt dans un espace forestier exploitable où le troupeau était le bienvenu : nous pensons aux chevaux ou boeufs tirant les grumes. Deux mares permettaient d’abreuver les différents animaux : la mare Boissière, non loin du Fort-aux-Anglais, et la mare Longue à l’entrée de l’éperon. 

 

Finement, Henri Guibert écrit qu’il est probable que ces parquets aient été utilisés, un temps durant, par des troupes anglaises ; d’où les noms de forts aux Anglais donnés à au moins deux parquets. Mais le type de construction et l’emplacement du fort du Mesnil-Jourdain semblent aller bien plus dans le sens d’une exploitation forestière autant que de l’entretien des animaux. Quant à cette mystérieuse entrée par l’est, elle pourrait s’expliquer par la pente. En effet, la pente la moins rude est celle qui descend à 87 mètres au col situé en direction de la butte de Becdal. De là, le chemin descend vers le nord, vers Louviers, vers le couvent Sainte-Barbe aussi.

 

Nous battons en brèche la théorie d’une utilisation militaire du bois du Mesnil-Jourdain. Or, une lecture martiale des lieux est possible à l’endroit du Mesnil-Jourdain où se situe une motte castrale et une lignée de seigneurs dont certains étaient chargés de la défense de Louviers et Pont-de-l’Arche…

 

Armand Launay

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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages) ;

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages) ;

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages) ;

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au cœur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages) ;

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages) ;

- Mieux connaitre Pont-de-l'Arche à travers 150 noms de rues et de lieux ! (Autoédité avec Frédéric Ménissier, 2019, 64 pages) ; 

- Les Trésors de Terres-de-Bord : promenade à Tostes, ses hameaux, Écrosville, La Vallée et Montaure (édité par la mairie de Terres-de-Bord, à paraitre en 2022).

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis enseignant à Mayotte.

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