À Pont-de-l’Arche,
le dimanche 6 avril 2003
Sortant du pont, sur ma droite, le dimanche matinal consacre
Le lieu privilégié de la balade le long des étals du marché.
Le ciel offre un mélange cotonneux
Tel un camaïeu de blancs et de gris.
Une légère bise nous rappelle
Que la dure saison n’a pas renoncé
À ses prétentions sur la Normandie.
Mais l’œil l’ignore, attiré par le fruit, le légume,
Le fil tissé aux couleurs de l’été.
Le regard se pose furtivement,
Pudeur oblige, sur le promeneur qui vient en face.
Je reste parfois incompris et éveille souvent l’étonnement
En consignant sur le papier quelques impressions glanées
Devant la demeure du luthier.
Les sacs s’emplissent à mesure que les billets glissent de main en main.
Le panier des anciens se balance paisiblement ou se protège sur le flanc.
Le repos dominical que symbolise le marché,
Où le contact humain reste privilégié,
Est un havre, le long de la rue Montalent,
Pardon ! de la rue Jean Prieur.
Il est entouré de l’océan bruyant
Du véhicule roulant vers Rouen,
Ou de celui du ballet motorisé
De l’âpre quête de la place
De stationnement.
Le marché mêle, côte à côte,
Grands et petits, humbles et opulents,
Aînés et puînés, bérets et casquettes,
Dans une activité tout droit issue
Des temps immémoriaux.
Ici on croise l’ami, le voisin, la famille, les copains,
Ceux que l’on voit tous les dimanches
Et ceux que l’on revoit au gré des vents.
La discussion fait alors écho sur les murs anciens
Faits de sombres colombages, de rouges briques,
De blanches pierres et de clairs crépis.
Le tout se déroule autour de bavardages épars
Et d’éclats de rire de-ci de-là,
Sous la rouge coccinelle de l’enseigne.
Je me lève et pense à ces quelques pierres
Qui sont les lointaines filleules
Des pierres de taille depuis lors morcelées
Qui servirent à la construction
De la porte du rempart médiéval.
Cette porte, avec pont et fossé,
Se situait ici même…
Marcher le long de la rue animée,
C’est traverser des univers de senteurs
Aux horizons divers : Viandes rôties,
Fruits du verger, légumes du potager…
Les cloches sonnent soudain annonçant la fin du catholique office
Alors que, à tour de rôle, on propose Jéhovah aux paniers déjà repus.
Je suis arrivé et installé, après le lent pas du marché,
Au buste de Hyacinthe Langlois où la sèche fontaine est envahie
Par les étals répandus sur la place.
Ce buste n’existe plus depuis la dernière guerre,
Mais en 1930, Edmond Spalikowski,
Grand amateur de culture et de Normandie,
Pouvait encore écrire ces quelques vers :
" Hyacinthe Langlois, poète archéologue
" Qui sur ta stèle vois, surpris, tendant le dos,
" Dévaler le troupeau bondissant des autos
" Échappées aux éclairs du mont Décalogue,
" Pour assaillir le pont cher à Charles le Chauve,
" Dans un mugissement de démon ou de fauve,
" Lève pour dissiper l’effroi de ta prunelle
" La tristesse de tes regards
" Que consolait jadis l’inflexion d’une aile
" Vers le sourire gothique
" De Notre-Dame-des-Arts,
" Reine aux fleurons de pierre en couronne au portique.
" Mais prête aussi l’oreille à l’argot des commères
" Bourdonnant à tes pieds aux étaux du dimanche,
" À leur langue salée, à l’invective amère
" Lancée en bon patois, les deux points sur les hanches
" Et tu reconnaîtras par ce verbe gaulois,
" Le sang fier de la race aux illustres exploits
" Dans les veines d’enfants des "machons" d’autrefois. "
Edmond Spalikowski
Mais le temps vient à me manquer :
Un rendez-vous familial m’attend
Lui qui consacre une institution
Bien française…le repas dominical.
Mon pas oublie la place Langlois
Sous les senteurs envoûtantes
De la boulangerie, mais je reviendrai…
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