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28 juin 2011 2 28 /06 /juin /2011 19:02

Contexte : le combat de Pont-de-l'Arche

 

Extrait du Journal de Rouen du 14 juillet 1940.

 igoville 13

La route d'Igoville en venant de Pont-de-l'Arche.

 

"EURE. Ce qui s’est passé à Igoville.

Nous avons reçu d’une jeune rouennaise qui, je l’espère, voudra bien me donner son nom – je lui promets la discrétion la plus absolue – cette lettre, qui est un vivant reportage de ce qu’elle a su voir. Nous ne changeons rien à ces pages qui révèlent un talent charmant et un don d’observation très rare. Elles renseigneront nos lecteurs qui connaissent ce coin ravissant de notre région. Ces notes précieuses serviront à notre petite histoire. Que notre aimable correspondante daigne trouver ici l'expression de nos remerciements. RD. »

« Vous demandiez, dans le Journal de Rouen du 4 juillet, que des personnes qui avaient vécu des heures tragiques durant la quinzaine si historique, veuillent bien vous les relater. Il me semble que celles vécues par ma famille et moi-même, valent la peine d’être contées.

Le samedi 8 juin, après une dernière journée de travail, je rentrais chez mes parents. L’atmosphère de la ville était fiévreuse ; dans toutes les grandes artères de Rouen circulaient des voitures chargées tant de personnes que de bagages... Je ne voyais passer que des automobiles dont le toit était recouvert d'un matelas. À l’arrière était accrochée la plupart du temps une bicyclette ; des gens à l’air affairé discutaient dans les rues.

Enfin, après bien des hésitations, nous décidions, mes parents, ma sœur, des amis et moi, de passer les ponts et d’aller coucher sur la rive gauche : nous devions partir en automobile et mon père devait nous suivre en moto.

Il était 21 h 10 et nous fûmes arrêtés au pont. Bloqués parmi toutes ces voitures, nous perdîmes mon père. Après un long moment d’arrêt, on nous fit obliquer vers la gauche, pour nous diriger ensuite sur Pont-de-l’Arche.

Un espoir venait de naître : passer le pont à Pont-de-l’Arche ou plus loin, et c’est ainsi que nous suivîmes la file des voitures. Tout alla très bien jusqu’à un petit chemin perpendiculaire à la route nationale, peu avant d’arriver à la côte de Port-Saint-Ouen.

Là, nous fûmes arrêtés – notre voiture se trouvait la première – par un motocycliste militaire ; puis venaient des chenillettes, des tanks, etc... Notre file de voitures se trouvait mélangée aux convois militaires. C’est pourquoi nous entendîmes bientôt la mitrailleuse en action, et c’est seulement à la lueur de celle-ci que nous pûmes nous rendre compte que nous nous trouvions en présence d'une colonne motorisée allemande.

Une fois cette colonne passée, nous continuâmes notre route sans nous douter que la forte émotion que nous venions de ressentir serait suivie de beaucoup d’autres encore.

Et c’est ainsi que nous arrivâmes à Igoville, juste à l’endroit où la route fait un grand tournant, avant d’arriver à la station-essence.

Impossible d’aller plus loin, on ne passait plus le pont de Pont-de-l’Arche, interdit par les Anglais et il y avait plus d’un millier de voitures devant nous jusqu’au pont. Nous passâmes donc toute la nuit sur la route.

Nous fûmes recueillis par une brave femme de 80 ans qui voulut bien nous permettre de nous réfugier dans sa cave avec le plus gros morceau de nos colis. Nous devions hélas ! abandonner le reste. Mais la bataille n’était pas terminée ! C’est sous le sifflement des obus que nous entrâmes chez cette bonne Mme M... Déjà, la maison du débitant et celle de son voisin étaient en partie éventrées.

Durant l’accalmie qui suivit cette première bataille, nous pûmes nous rendre compte des dégâts du vieux petit village : des vitres, des briques, des ardoises jonchaient le sol. Quelques morts étaient étendus aux abords du carrefour. Durant la nuit suivante et les 3 autres jours que nous restâmes à Igoville, la maison du brave curé fut traversée par un obus. Mais Dieu merci, l’église qui se dressait à côté fut épargnée et elle se dresse encore toute droite, semblant jeter toute sa protection sur ses fidèles paroissiens.

Dans la maison de cette chère Mme M..., nous eûmes des émotions violentes. En une seule nuit, nous fûmes entourés de quatre obus, dont un 75 qui tomba à 4 mètres de la porte de la cave où nous couchions et un 155 à une dizaine de mètres. Les deux autres allèrent éclater derrière nous, un peu plus loin. La maison était dans un triste état : plus de carreaux aux fenêtres, les ronds du foyer de la cuisinière se promenaient au milieu de la salle, les cadres étaient décrochés des murs, la suspension avait été projetée de l’autre côté de la pièce... et quand, au matin, nous fîmes un tour dans le village, nous pûmes nous rendre compte que plusieurs autres maisons avaient été touchées, des vaches avaient été tuées dans les marais, la maison du débitant, si fortement endommagée le dimanche, avait reçu un obus qui était passé par le premier étage et avait fait une brèche énorme. Par un miracle, nous étions tous vivants et le vendredi matin, nous reprenions à pied le chemin de Rouen.

Nous passâmes par Saint-Aubin-Celloville et nous nous arrêtâmes chez de braves gens près de la maison desquels un obus avait éclaté : deux soldats allemands étaient enterrés dans leur jardin, à l’endroit même où ils avaient été tués. Dans toutes les petites communes que nous traversâmes, il y avait quelques dégâts, mais peu importants.

Puis ce fut le passage à Boos. Que de maisons abîmées, éventrées... Enfin, après Mesnil-Esnard et Bonsecours, nous arrivâmes aux abords de Rouen : dans le bas de la côte gisaient les pierres qui formaient auparavant de solides constructions ; un peu plus loin, à notre gauche, le Pont aux Anglais était très mutilé ; les Français avaient dû le faire sauter... Puis nous aperçûmes la cathédrale de Rouen, notre si chère cathédrale de Rouen, dressant fièrement sa belle et superbe flèche. Mais autour d’elle, que de ruines... Quoi, c’était tout ce qui restait de notre cher vieux Rouen, si pittoresque pour les visiteurs, toutes ces ruelles étroites et qui faisaient tout le charme du vieux quartier, gisaient au milieu de ces pierres, de tous ces amoncellements de plâtras encore fumants.

Le quai de Paris, la " Petite Provence ", lieu tant aimé des rouennais en été, semblaient tristes, perdus dans ces ruines... Adieu beaux magasins que nous aimions tant regarder le dimanche, lorsque nous flânions en attendant l’heure de l’apéritif et du concert au Café Victor... Adieu joli théâtre où cet hiver encore vous receviez tant de spectateurs pour écouter Carmen, Faust, Manon et autres opéras célèbres. 

Nous nous retrouvions dans une pauvre ville mutilée, mais toujours fière et digne ! Où était-il notre Pont Transbordeur dont un seul pylône se dresse maintenant au bord de la Seine et dont on s’explique mal la destruction ?... Mais nous étions tout de même de retour chez nous. Que d’heures tragiques nous avions vécues et quelle anxiété nous empoignait lorsque nous nous demandions où pouvait être mon père !

Maintenant, tous ces vilains moments sont passés. Nous sommes de nouveau tous réunis mais pendant bien longtemps encore nous ne pourrons penser, sans un serrement de cœur, à toutes ces émotions vécues et à cette vision de Rouen dont tout un quartier était encore fumant après une semaine.

DL. Une jeune rouennaise de 23 ans.  

 

Note de la rédaction : on dit que M. le curé d’Igoville, auquel notre correspondante rend un juste hommage, possède une liste de victimes civiles dont plusieurs sont de la région. Nous serions heureux qu’il voulût bien nous la communiquer et nous l’en remercions vivement à l’avance. "

 

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Compte LinkedIn.

Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au coeur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte. Gege wanazioni wangu !

Réflexion

Le temps n'est pas. Il n'y a qu'une règle graduée portant les marques "hier, aujourd'hui et demain" ; c'est-à-dire quelques traits issus de la faculté des Hommes à compter le passage des astres ; beautés et mesures à la fois, par Odin !

C'est avec cette règle que les Hommes tentent de mesurer les phénomènes les plus apparents. Ils se donnent des repères parmi l'érosion, véritable mère de la prise de conscience : "ce qui est rare à du prix" écrivait Chateaubriand. 

Il s'agit alors de prendre conscience de l'interdépendance entre tous les phénomènes, leur âme, et leur manière de s'attacher à notre âme. Pont-de-l'Arche où la terre natale... 

Ces phénomènes alimentent notre bonheur : sens du savoir, comment se crée notre notion du bienêtre, d'où vient notre conscience de ce qui est bon, quelles en sont les limites ? 

Bonheur, sens et quête du savoir ; horizon qui donne une orientation à notre cheminement ; orientation vers la naissance de la lumière quelle que soit la saison ; sève de notre arbre généalogique ; doute qui permet de poser peut-être les bonnes questions...

Rabelais quoi qu'il en soit... entre vins, livres et mets sapides : conscience du savoir s'il sait sucrer le faste palais du quotidien et donc là où se rassemblent les gens... érudition en entrée, curiosité en plat principal et conscience en dessert... et inversement, même si c'est moins agréable, pour un étudiant. 

Enfin, n'oubliez pas de poursuivre l'observation dans un verre à dégustation rempli de Calvados du bon bocage normand ! Au-delà des ténèbres de la Genèse, vous y verrez luire les étoiles de l'esprit et des plaisirs...