Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 17:57

 

 L’Industriel de Louviers du 26 Mars 1913

 

pont-1856

 

Pont-de-l’Arche

Témoins et victimes de l’écroulement du pont de Pont-de-l’Arche, le 12 juillet 1856 ; la famille du meunier Desmarest.

 

A propos de l’écroulement du pont de Saint Pierre du Vauvray causé par le choc d’un train de bateaux dans la soirée du 7 février 1913, nous avons publié un long article rappelant l’écroulement du pont de Pont-de-l’Arche en 1856.

 

Ce vieux pont de pierre avait été construit sur l’ordre de Charles le Chauve [1] vers l’an 862 ; son agonie sous l’action des eaux de la Seine grossie par des pluies dura du samedi 12 au lundi 14 juillet 1856.

Des vies humaines étaient pour ainsi dire suspendues aux arches croulantes, car trois moulins perchés sur de hauts pilotis comme sur des échasses s'appuyaient contre le côté aval du pont et utilisaient la dénivellation de 50 centimètres produite sous les arches par l'obstacle que formaient au courant les vingt-trois piles épaisses et rapprochées.

Le moulin du milieu, dit moulin de Parnay [2], était habité par le meunier Demarest.

Deux fils du meunier vivent encore : l’un est M. l'abbé Michel Desmarest qui fut pendant une quinzaine d'années archiprêtre de la cathédrale d'Evreux, et qui, étant atteint de paralysie et d'affaiblissement sénile, s'est retiré à la maison de retraite de Saint-Aubin-d'Ecrosville. L'autre est M. Ernest-Sainte-Marie Démarest qui habita Pont-de-l’Arche presque toute sa vie et fût pendant 18 ans courrier des postes de Pont-de-l’Arche à Lyons-la-Forêt.

Nous avons en l'occasion de causer avec M. Ernest Sainte-Marie Démarest, qui s'est retiré à la Haye-Malherbe depuis le mois de février.

M. Demarest avait 7 ans à l’époque de la catastrophe. Son père et sa mère habitaient le moulin avec 5 de leurs enfants. La fille aînée seule était mariée ; elle était boulangère à Pont-de-l'Arche. Pour un des trois moulins, c'était donc sept personnes mises en danger. Heureusement, le vieux pont de pierre ne s'abattit pas tout d’une pièce comme le ferait le pont actuel avec ses arches larges d'une cin­quantaine de mètres.

Les habitants des trois moulins eu­rent le temps de se sauver et même de déménager.

Rappelons un passage de l'article pu­blié dans le Courrier de l'Eure par M. J T. Bonnin, inspecteur des monu­ments historiques, et père de M. René Bonnin, agent-voyer en chef de l'Eure, qui reconstruisit le pont d'Andé en 1873-1874.

« Lundi 14 juillet, deux nouvelles arches poussées dans la vide occasionné par l'é­croulement des premières s'ouvraient et se lézardaient en tous sens.

À 7 heures du soir, sous la pression du mouvement de la marée descendante, la partie en amont de ces arches ayant pour centre le moulin de Parnay [3] s'est détachée du côté de l'amont.

Soutenu par les frêles étais du moulin, le surplus des piles resté suspendu ne laisse d'incertain que le moment plus ou moins prochain d'un nouveau désastre.

Le meunier Démarest, forcé d'évacuer à la hâte son mobilier du moulin, sa seule propriété, verra des fenêtres de son habi­tation la consommation de sa ruine, dans un temps bien rapproché. »

Bien que 56 ans soient passés depuis le désastre. M. Sainte-Marie Desmarest s'en souvient fort bien :

« J'avais 7 ans, nous dit-il, je me rappelle que ma sœur, la seconde, qui n’était pas mariée, revenait du marché de Louviers au moment de la catastro­phe. Nous avons déménagé le jour même. Tout le quartier de l’Abbaye-sans-Toile [4] nous a aidé. Rien de perdu, rien de volé.

Le père Mélinant qui conduisait le camion de M. Carpentier a passé l'un des derniers sur le pont.

Après l’écroulement des arches du côté d’Igoville, le moulin de Parmi (c’est ainsi qu’il appelle le moulin de Parnay [5]) était encore relié à Pont-de-l’Arche par le reste du pont ; l’écroulement s’était fait devant le moulin dans le sens longitudinal, mais les poutres du moulin qui s’encastraient de 3 ou 4 mètres (?) dans le pont avaient soutenu cette partie de l’arche. Moi qui étais gamin et qui ne connaissais pas le danger j’ai été encore au moulin pour sauver diverses choses sans valeur.

Le moulin de Parmi qui avait appartenu à l’abbaye de Bonport avant la Révolution nous avait été vendu 36 000 francs par deux richards d’Igoville, MM. Fréret [6] et Nouvel.

C’était abominable comme habitation ; il était en bois et en plâtre ; il avait un étage. Les planchers étaient troués ; on bouchait les trous l’hiver.

Après la catastrophe, M. Bonnin fit des recherches aux archives pour démontrer que le moulin était une propriété privée. Mon père reçut une indemnité de 11.000 fr. Le matériel fut vendu en compte du Domaine. Une paire de meules de 1 100 fr. fut vendue 30 fr. à M. Girod d’Elbeuf. »

M. Desmarest nous raconte ses souvenirs avec la satisfaction des personnes qui semblent redevenir jeunes en reparlant de leur jeunesse.

« - Ah ! C’était le bon temps » nous dit-il. « Mon père faisait 24 sacs de farine par 24 heures, à 3 fr. de mouture par sac. Si on ne le payait pas en argent, il avait 30 livres de farine pour l’émoutage du sac de 320 à 340 livres.

Quand il y avait de grosse eau ou de la glace, on remontait la roue dont les aubes avaient 7m 50 de long et 0 m 80 de large. Mon père allait chercher ou réveiller les voisins ; il criait «  A bile ! A bile ! v’ la la grosse eau, » comme nous disons au téléphone « Allo Allo ! ». Le père Gonord, Michelot, le père Delalande, bourrelier et d’autres arrivaient. La roue  était suspendue aux quatre coins par des cordages à quatre vérins comme des vis de pressoir qui étaient placés sur la plateforme appelée parc. On s’attelait à cinq par vérin pour remonter la roue. C’était la glace surtout qui était terrible. Il y eut des coups de glace qui enlevèrent 6 à 8 pieux, enfoncés dans les Motelles, les petites îles en aval des piles.

Mon père y a gagné de l’argent dans son moulin, pour nous élever tous les six.

Il est mort, et il est inhumé comme ma mère à Criquebeuf sur Seine où mon frère fut curé pendant six ans. »

M. l'abbé Desmarest fut successivement vicaire à Pont-Audemer en 1859, curé à Bourneville, à Criquebeuf sur Seine, à St-Germain de Pont-Audemer et enfin curé doyen à la cathédrale d'Evreux,

Il a été remplacé depuis trois ans, comme archiprêtre à la cathédrale par M. l’abbé Lucas. Presque octogénaire, il n'est plus qu’une ruine humaine,

M. Sainte-Marie Demarest, l’ancien courrier de Lyons, a fait son devoir de patriote, d'abord pendant la guerre de 1870 ensuite depuis la guerre en luttant contre la dépopulation qui nous a fait perdre chaque année une bataille con­tre les Allemands. Ses trois garçons sont morts en bas âge, mais ses huit filles donneront de nombreux citoyens à la France.

M. Sainte-Marie a reçu la médaille de 1870. Il fut incorporé le 14 octobre 1870 au 18ème chasseurs à pied dans l’Armée du Nord, commandée par Faidherbe. II prit part aux batailles de Bapeaume ; Villers-Bretonneux ; il fut nommé caporal après cette bataille, le 26 novembre et fut blessé à Pont-Noyelle (Somme), le 23 décembre. »

 

A lire aussi... 

Les ponts de Pont-de-l'Arche de 862 à nos jours

 

 

Notes

[1] Le pont de Charles le Chauve fut détruit en 1203 par Jean Sans terre en fuite devant Philippe Auguste qui reconstruisit un nouveau pont, peut-être en utilisant les restes du pont de Charles le Chauve. Cette attribution (courante) du pont à Charles le Chauve est donc erronée.  

[2] Erreur du rédacteur : le moulin du milieu se nommait  le moulin de Parmi ou de Parmy ( ou encore moulin Matignon du nom d’un de ses propriétaires), il semble que les lettres my ont été transcrites nay. 

[3] Voilà peut-être le responsable de l’erreur de dénomination . 

[4] Ce quartier était à l’entrée du pont d’alors.  

[5] Et on a vu dans les notes précédentes qu’il a bien raison ! 

[6] Dans un document de 1838 on trouve effectivement un sieur Fréret parmi les propriétaires du moulin Parmi.

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

Bando 13x9 (1)

Partager cet article

Repost 0

commentaires

  • : Pont de l'Arche histoire, patrimoine et tourisme
  • Pont de l'Arche histoire, patrimoine et tourisme
  • : Bienvenue sur ce blog perso consacré à Pont-de-l'Arche et sa région (Normandie, Eure). Vos commentaires et messages sont aussi les bienvenus ! Pour utiliser mes travaux, contactez-moi;-)
  • Contact

Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Compte LinkedIn.

Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au coeur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte. Gege wanazioni wangu !

Réflexion

Le temps n'est pas. Il n'y a qu'une règle graduée portant les marques "hier, aujourd'hui et demain" ; c'est-à-dire quelques traits issus de la faculté des Hommes à compter le passage des astres ; beautés et mesures à la fois, par Odin !

C'est avec cette règle que les Hommes tentent de mesurer les phénomènes les plus apparents. Ils se donnent des repères parmi l'érosion, véritable mère de la prise de conscience : "ce qui est rare à du prix" écrivait Chateaubriand. 

Il s'agit alors de prendre conscience de l'interdépendance entre tous les phénomènes, leur âme, et leur manière de s'attacher à notre âme. Pont-de-l'Arche où la terre natale... 

Ces phénomènes alimentent notre bonheur : sens du savoir, comment se crée notre notion du bienêtre, d'où vient notre conscience de ce qui est bon, quelles en sont les limites ? 

Bonheur, sens et quête du savoir ; horizon qui donne une orientation à notre cheminement ; orientation vers la naissance de la lumière quelle que soit la saison ; sève de notre arbre généalogique ; doute qui permet de poser peut-être les bonnes questions...

Rabelais quoi qu'il en soit... entre vins, livres et mets sapides : conscience du savoir s'il sait sucrer le faste palais du quotidien et donc là où se rassemblent les gens... érudition en entrée, curiosité en plat principal et conscience en dessert... et inversement, même si c'est moins agréable, pour un étudiant. 

Enfin, n'oubliez pas de poursuivre l'observation dans un verre à dégustation rempli de Calvados du bon bocage normand ! Au-delà des ténèbres de la Genèse, vous y verrez luire les étoiles de l'esprit et des plaisirs...