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8 décembre 2011 4 08 /12 /décembre /2011 16:08

Dès les années 1620, la région du confluent de l’Eure et de la Seine fut gagnée par la culture du tabac, cette plante américaine qui s’adapte à tous les climats chauds et tempérés. Mais comment se fait-il que cette région précise fût particulièrement propice à la culture du tabac ? La réponse est simple : la plaine alluviale et les berges de l’Eure et de la Seine étaient enrichies par le limon des crues survenant chaque hiver, ou presque.

Ainsi, certains habitants des Damps, Léry, Saint-Cyr-du-Vaudreuil, Notre-Dame-du-Vaudreuil[1] mais aussi Pîtres et Romilly-sur-Andelle (selon Jules Sion) se mirent à cultiver l’herbe de Nicot. Pour expliquer quelques gestes des planteurs de tabac dans la région, ainsi que leur période de travail, nous reproduisons ici le texte de Georges Dubosc (cf. sources) :

 

Tabac (plant adulte)

  Un plant de tabac adulte (source Wiki).

 

« Il fallait, dit un adage, que le tabac vît tous les jours son maître ». Sur des couches, par planches, on commençait dans les jardins à procéder à des semis très difficiles car la graine est extrêmement petite.

…Gare aussi, pendant ce temps, aux limaçons, aux vers, aux insectes de nuit, à la lanterne ou aux flambeaux !

A la fin de mai ou de juin, dit Le Plan Général pour la Culture du tabac, dans les terres grasses, labourées et bêchées très soigneusement, amendées grâce aux engrais, par toute la plaine de Léry, on voyait ces travailleurs, femmes, enfants et gens du voisinage accourus de Poses, de Tournedos, planter ou piquer, avec un plantoir, les pieds de tabac.

On les disposait à trois pieds l’un de l’autre, au cordeau, plus souvent en quinconce qu’en carré, le tout  par un temps ni trop sec no trop chaud.

Peu à peu, la petite plante, n’ayant alors que 13 cm de hauteur, croissait et en étendait ses feuilles. Mais que de soins exigés, que de sarclages attentifs, que de binages répétés ! A la fin de juillet, arrivait l’écimage : femmes et planteurs, d’un coup d’ongle habilement donné, supprimaient la fleur jaunâtre ou rouge du tabac : en même temps on procédait à l’enlèvement des feuilles basses, des feuilles de terre, à celui de tous les bourgeons qui détruisaient la force de la plante et son arôme.

Enfin, une centaine de jours après le repiquage, venait la récolte, vers le mois d’août, quand les larges feuilles conservées commençaient à jaunir et à se marbrer, à s’incliner vers la terre. Soit qu’on les enlevât une à une, en trois fois, soit qu’on coupât la tige entière, on la laissait à terre, pendant une belle journée ensoleillée d’été, toute cette récolte qui séchait sur le sol. Ensuite, suspendue à des cordes ou à des perches, on disposait les feuilles dans les greniers ou des appentis aérés, jusqu’au jour où on les assemblait en "manoques" de 25 à 50 feuilles, ensuite réunies en balles ou ballots que venait acheter le fermier ou les sous-fermiers, pour les envoyer aux manufactures, à Dieppe, à Rouen, où il existait, au XVIIIe siècle, 3 ou 4 fabriques de tabac…

 

Champ de tabacUn champ de tabac, de nos jours, dans des contrées plus méridionales... (source Wiki).

 

La remise en cause du privilège local

Or, le temps où chacun pouvait cultiver librement des plants de tabac, pour son jardin ou pour une consommation personnelle, arriva bientôt à son terme. En 1674, Louis XIV institua un monopole du tabac qu’il donna à ferme à Jean Breton. Ce dernier espérait gagner près de 500 000 livres chaque année en commerçant avec les colonies.

En 1676, Colbert décida de limiter l’étendue des terres réservées au tabac. Pour quelles raisons ? La production métropolitaine permettait de satisfaire une partie non négligeable de la consommation ce qui contournait, en quelque sorte, les taxes imposées sur les importations des colonies. Par ailleurs, Colbert argumenta son choix par la prévention de toute nouvelle famine : "Il faut retrancher  la culture de cette herbe de toute la Normandie, parce qu’elle n’est pas nécessaire, que cette province a plus besoin de bled (blé) que de tabac".

Néanmoins, la culture qui fut proscrite, en général, sur les bords de Seine put se maintenir dans les villages du confluent et ce grâce à l’appui de l’Intendant de Normandie, Louis Le Blanc. En fait, d’un côté le gouvernement appuyait le fermier général et, de l’autre, l’Intendant de Normandie soutenait les producteurs locaux dont il devait obtenir autre chose qu’une bonne et simple estime. En effet, et Georges Dubosc le mentionne clairement, ces petites aires de production devenaient de véritables foyers de contrebande au sein du royaume et dont les intérêts étaient immenses. La ferme du tabac dépensait près de 50 000 livres chaque année afin de surveiller la région du confluent par le biais de ses majors et contrôleurs à cheval. Ces derniers tentaient de mettre au pas, avec leurs fusils, les producteurs de la région.

Cependant, Louis Le Blanc résista à Colbert, dépassant par là-même son domaine de compétence, et empêcha les agents royaux d’arracher les plants de tabacs de nos villages. Ce choix fut heureux pour les habitants de la région car la culture du tabac nécessitait une main-d’œuvre nombreuse dans les contrées européennes (deux hommes par arpent), ce qui procurait une certaine aisance au pays.

Mais la limitation devint de plus en plus stricte : en 1677, les autorités royales publièrent une liste désignant toutes les paroisses autorisées à cultiver la riche plante dans tout le royaume. Désormais, les espaces autorisés étaient rares et disséminés dans le royaume. La région des Damps, de Léry et des Vaudreuil était encore privilégiée bien que remise en cause.

En 1681, une nouvelle ordonnance obligeait toute personne qui réservait des terres à cette culture à en faire une déclaration, précisant la localisation et l’étendue des terres en question, auprès d’un juge, notaire ou toute autre personne publique. Cette déclaration devait être fournie un mois après le nouveau semis sous peine de 500 livres d’amende.

En 1687, la Compagnie du bail Domergue (qui était la nouvelle détentrice de la ferme du tabac) proposa aux populations des villages des Damps, de Léry et des deux Vaudreuil de leur verser une indemnité afin qu’elles abandonnent leur droit de cultiver. L’Intendant de Normandie argumenta que ce compromis ne serait avantageux qu’aux propriétaires mais pas aux nombreux journaliers et manouvriers qui, grâce à cette activité, parvenaient à payer leur taille. Suite à cette défense, le Conseil du roi accorda un compromis en décidant de restreindre l’étendue des terres autorisées à être ensemencées de tabac. Ce compromis limita de 100 acres les plantations locales : 13 aux Damps, 55 à Léry, 27 à Notre-Dame-du-Vaudreuil et 5 à Saint-Cyr-du-Vaudreuil.

Mais cette remise en cause généra évidemment de nombreuses plaintes, résistances et litiges. C’est pourquoi, en 1688, c’est le nouvel intendant de Normandie, Feydeau de Brou, qui vint en personne arpenter les champs de tabac de la contrée afin de répartir les terres autorisées entre les paroisses. Ce fut l’occasion d’une grande mobilisation de la population locale, car l’enjeu était grand. Les notables, les syndics, les curés et les autres habitants étaient réunis dans un vaste débat.

Outre un nouvel accord en 1704, le coup fatal fut porté en 1719, après la création de la Compagnie des Indes, société détentrice de tous les droits relatifs à la production et à la vente du tabac dans tout le royaume. Cette société, grâce au monopole qui lui était conféré par la monarchie, interdit purement et simplement toute culture de tabac en France métropolitaine. Elle rétablit provisoirement le droit jusqu’en 1724. Entre temps, en 1723, les habitants de la contrée purent bénéficier d’une baisse de leurs impôts de taille de près de 6 000 livres car leurs récoltes avaient été détruites par des intempéries. Cette interdiction fut momentanément levée en 1794.

Quoi qu’il en soit, aucune loi ne put éliminer la totalité des plants de tabac. Ainsi il exista, aux Damps, des plants de tabac dans des cours de particuliers au moins jusque dans les années 1950... et l'on ne parle que de tabac...   

 

 

Sources

- Dubosc Georges (1854-1927), «  Le Tabac de Pont-de-l’Arche, 1696-1724 », in le Journal de Rouen du 13 avril 1919 (accès au plein texte sur le site de la Bibliothèque numérique de Lisieux) ;  

- Sion Jules (1879-1940), Les Paysans de la Normandie orientale, pays de Caux, Bray, Vexin normand, vallée de la Seine : étude géographique..., Paris : A. Colin, 1909.

 


[1] Ces deux derniers villages ont formé Le Vaudreuil depuis la construction de Val-de-Reui

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

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Published by Armand Launay - dans Les Damps Léry Le Vaudreuil
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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Compte LinkedIn.

Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au coeur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte. Gege wanazioni wangu !

Réflexion

Le temps n'est pas. Il n'y a qu'une règle graduée portant les marques "hier, aujourd'hui et demain" ; c'est-à-dire quelques traits issus de la faculté des Hommes à compter le passage des astres ; beautés et mesures à la fois, par Odin !

C'est avec cette règle que les Hommes tentent de mesurer les phénomènes les plus apparents. Ils se donnent des repères parmi l'érosion, véritable mère de la prise de conscience : "ce qui est rare à du prix" écrivait Chateaubriand. 

Il s'agit alors de prendre conscience de l'interdépendance entre tous les phénomènes, leur âme, et leur manière de s'attacher à notre âme. Pont-de-l'Arche où la terre natale... 

Ces phénomènes alimentent notre bonheur : sens du savoir, comment se crée notre notion du bienêtre, d'où vient notre conscience de ce qui est bon, quelles en sont les limites ? 

Bonheur, sens et quête du savoir ; horizon qui donne une orientation à notre cheminement ; orientation vers la naissance de la lumière quelle que soit la saison ; sève de notre arbre généalogique ; doute qui permet de poser peut-être les bonnes questions...

Rabelais quoi qu'il en soit... entre vins, livres et mets sapides : conscience du savoir s'il sait sucrer le faste palais du quotidien et donc là où se rassemblent les gens... érudition en entrée, curiosité en plat principal et conscience en dessert... et inversement, même si c'est moins agréable, pour un étudiant. 

Enfin, n'oubliez pas de poursuivre l'observation dans un verre à dégustation rempli de Calvados du bon bocage normand ! Au-delà des ténèbres de la Genèse, vous y verrez luire les étoiles de l'esprit et des plaisirs...