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28 octobre 2011 5 28 /10 /octobre /2011 10:57

Non, il n’y a pas d’erreur ! A un siècle d’intervalle les photographies ci-dessous montrent le même endroit aux Damps : la « maison Ainobrot » des cartes postales ou le « château de Fouquières » de la mémoire locale. La disparition de ce vaste édifice nous a intéressé et voici ce que l’on a découvert…

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      2011

 

 7

      1950

  


Un remarquable édifice dans un agréable lieu de villégiature

Si l’origine de cette demeure nous échappe, son architecture révèle une construction du milieu du XIXe siècle avec de la pierre en matériau principal. Ses courbes rectilignes et parfaitement symétriques le rattachent à l’architecture classique française. Les dimensions et son toit à pavillons démontrent l’envie de créer un ambiance « château ». Le premier propriétaire que nous ayons retrouvé est un parisien : Alexandre Ainobrot, qui habita Les Damps au moins de 1899 – où ce rentier adhérait à la Société des amis de l’école – jusqu’en 1914. Les Damps était alors un lieu de villégiature apprécié. Nombreux sont les rouennais et parisiens à y avoir eu une résidence secondaire, le plus connu étant Octave Mirbeau. Pour revenir à la demeure qui nous intéresse ici, le dernier propriétaire fut André Becq de Fouquières (1874-1959) qui y habitait en 1931 et qui l’avait appelée l’Ermitage. Celui-ci n’était la moindre des personnalités françaises.

 

La famille Becq de Fouquières

La famille Becq de Fouquières est originaire du Pas-de-Calais. Plusieurs de ses membres ont brillé entre la fin du XIXe siècle à la moitié du XXe siècle :

-       Louis Becq de Fouquières (1831-1887) travailla sur André Chénier, le poète antirévolutionnaire, sur Aspasie de Milet, sur les poètes de la Pléiade et sur la versification française, la diction et la mise en scène ;

-       Pierre Becq de Fouquières (1868-1960) fut chef du protocole de l’Elysée et introducteur des ambassadeurs de 1920 à 1937 ;

-       André Becq de Fouquières (1874-1959) fut un homme de lettres ;

-       Louis Becq de Fouquières (1913-2001) fut colonel dans l’aviation actif pendant la Seconde guerre mondiale et pendant l’expédition de Suez en 1956.

 

André Becq de Fouquières (1874-1959)

 

André de Fouquières

André est le troisième fils de Louis Becq de Fouquières (1831-1887) et frère de Jacques (1866-1945) et de Pierre (1868-1960). Diplômé de l'École des langues orientales, il milita pour la restauration monarchique. Il renonça à la vie politique après des échecs électoraux mais garda ses contacts avec l’aristocratie monarchiste et de nombreuses personnalités du spectacle. Il écrivit en collaboration plusieurs pièces de théâtre et différents ouvrages de souvenirs. Il fut l’auteur de plusieurs pièces de théâtre et d'ouvrages sur l'art de vivre. Ses talents de conférencier furent très demandés.

 

Ouvrages

De l’Art, de l’élégance, de la charité (1910), Au Paradis des Rajahs (1912), Les Amours de Lauzun (1931), Cinquante ans de panache (1951), La Courtoisie moderne (1952), Mon Paris et ses Parisiens : I. Les Quartiers de l’Etoile (1953), II. Le Quartier Monceau (1954), III. Pigalle 1900 (1955), V. Le Faubourg Saint-Honoré (1956), V. Vers le Point du Jour (1959).

 

Théâtre

C’est pas chic, Une Nuit, J’attends Zoé !, Le Subterfuge, Sensationnel article, Recommencement, La bonne à rien faire, Le Tiers-porteur, Le Chien dans un jeu de quilles.

 

Pourquoi André Becq de Fouquières s’installa aux Damps ?

André Becq de Fouquières a expliqué son choix pour Les Damps dans son ouvrage de souvenirs : Cinquante ans de panache, édité en 1951 aux éditions Pierre-Horay (pages 376-377).

 

« Cherchant un refuge facilement accessible au cours de l’année, lorsqu’on ressent le besoin de rompre, serait-ce pour quelques heures, avec la vie fiévreuse à quoi Paris nous condamne, j’arrêtai mon choix, certaine matinée d’automne, sur une maison située entre Paris et Deauville. Une maison toute simple, assez ancienne pour avoir une âme, à Saint-Pierre-des-Damps, petit village adossé à la forêt de Louviers, à l’ombre de Pont-de-l’Arche. Les buis, les rosiers et les tilleuls contribuaient à doter ma demeure d’une atmosphère de douceur et de paix. L’Eure se glissait contre un mur avant de mêler ses eaux à celles de la Seine. J’apercevais au loin les cheminées des remorqueurs et les mâts des péniches sur fleuve deviné, et la « côté des deux amants » dont le nom évoque une vieille légende effacée. Avoir élu cette retraite ne signifiait nullement que je songeasse le moins du monde à renoncer à tout ce qui avait toujours été ma vie : Paris à cent kilomètres, le tourbillon d’élégance de Deauville était plus proche encore, et Rouen, cité glorieuse d’un incomparable passé, fière de sa prospérité industrielle et de son négoce, Rouen n’était qu’à quelques lieues. Tout cela avait fixé mon choix, tout cela m’avait décidé, moi un homme du Nord doublé d’un parisien, moi qui avais promené le panache de France des palais des rajahs hindous à ceux des milliardaires de la Cinquième Avenue, qui avais porté mes pas sur les parquets des plus illustres familles d’Europe, tout cela m’avait décidé à venir me reposer parfois ici pour méditer un moment sur les vanités du monde.

Mon ami Maurice Doutre avait mis son goût délicat au service de ma maison des champs. J’avais amené là des meubles qui m’étaient chers, des tableaux, des tapis, des souvenirs, des documents, une bibliothèque de 4000 volumes composée d’éditions rares et de livres richement reliés, les uns provenant de ma famille, les collectionnés avec amour. »

 

Ce passage ne dit pas que la région de Pont-de-l’Arche était déjà connue de la famille Becq de Fouquières. En effet, son frère, Jacques, s’était établi à 4 kilomètres de là, à Criquebeuf-sur-Seine, de 1909 à 1922. Le choix d’André a donc porté sur une région qui lui était familière. Cependant, s’il venait souvent à son Ermitage des Damps, il n’en fit jamais sa résidence principale.

 

Une description de l’Ermitage par Edmond Spalikowski

 

Carte postale des Damps(39)

L'Ermitage, côté cour.

 

Dans Pont-de-l’Arche d’hier et d’aujourd’hui, édité en 1930 à Rouen chez A. Lestringant, Edmond Spalikowski décrit la demeure d’André Becq de Fouquières.

 

« Sur trois larges baies s’ouvre le hall imposant dans son austérité rompue par quelques meubles, divan, fauteuils. Le portrait du maître de ces lieux dans une pose romantique, reçoit, dès l’escalier de fer forgé, les hôtes et les amis. Voici l’antichambre aux murs tendus de nattes où se détachent quelques toiles et dessins anciens, la salle à manger au décor jaune de toile cirée, ainsi que les rideaux portières et sa longue table dont les dimensions révèlent que l’hospitalité généreuse ne regarde pas au nombre des convives. Du premier étage où se déroule la succession des chambres meublées à la moderne dans l’intimité desquelles survivent quelques souvenirs de familles ou reliques d’hier, le panorama s’élargit, et l’œil s’éjouit du spectacle des futaies en ligne pour la parade. Le jardin à son tour réserve des surprises. Le rideau des grands arbres, aux bras étendus dans un geste de bénédiction ou de protection, dissimule à peine un petit édicule de la Restauration, la bibliothèque aux reliures attristées d’un abandon qu’impose l’existence trépidante de la capitale, les communs où se tapit l’auto toujours prête, aux bondissements vers l’aventure de la route. Puis là-bas, au delà du potager orgueilleux de son exposition légumière et florale, un simple rez-de-chaussée qui, jadis, remplit l’office de mairie pour le village des Damps, a vu transformer la salle municipale en chambre-salon au lustre d’un modern-style audacieux et ses annexes en cabinet de bain et cuisine. Voici vraiment l’ermitage rustique bien que confortable, contrastant avec le manoir d’en face, aux lignes rigides, aux toits d’ardoises à lucarnes. Les murs du verger courent le long d’un sentier qui limite le domaine jusqu’à la grille ouverte sur le mystère des buissons et des ombrages. Et c’est là, douce demeure de grand seigneur doublé d’un artiste et d’un lettré, dont l’accueil dit le grand cœur et la race. »

 

La fin des « délices » aux Damps…

 

Nous reprenons la suite du passage de Cinquante ans de panache cité ci-dessus :

 

« … vint la guerre, la bataille de France, la retraite. Un pont dynamité[1] entraîna de graves dommages pour ma maison – la seule à avoir été sinistrée dans le village. Je n’étais pas là : ce fut le pillage. Les Allemands brûlèrent mes livres sur la pelouse. Aujourd’hui encore, ce qui reste de mon ermitage est indûment occupé… Ce qui fut mes délices durant plusieurs années m’est plus maintenant pour moi que sujet d’amertume. Si la belle chanteuse Jeanne Aubert, qui fut, avec Olympe Heriot[2], ma voisine, revient parfois à son rendez-vous de chasse, elle peut voir, sur place, une stèle que la guerre a laissée intacte : mon nom y figure, car j’avais obtenu du ministre compétent de fortes subventions pour les écoles[3]. Les enfants d’hier sont aujourd’hui des hommes. Ne pensent-ils pas que ce témoignage de gratitude, gravé en lettres d’or sur le marbre, acquiert une certaine force d’ironie de s’adresser à un homme dont nul n’a eu souci de protéger le bien en son absence, qui fut pillé, abandonné, spolié ? Est-là le prix qu’il faut payer pour l’intransigeance de la fidélité à ses convictions, pour l’attachement à la liberté des consciences, pour l’horreur de tout sectarisme ? Par une autre ironie du destin, le seul souvenir qui me reste de ma maison de Saint-Pierre-des-Damps est… une œuvre allemande : mon buste par Arnold Rechberg. Par miracle il a échappé au pillage et m’a été restitué. Arnold Rechberg était venu travailler à Paris bien avant l’autre guerre. Il rêvait d’une entente franco-allemande et fut mêlé à des conversations passablement mystérieuses et qui n’eurent pas l’heur de plaire au gouvernement de Berlin, qui en eu vent. Il tentait de mettre dans son jeu diverses dames de la Société et je me souviens qu’il donna une soirée costumée suivie d’un cotillon que je conduisis avec la princesse Lucien Murat… »

 

C’est ainsi que le château de Fouquières fut squatté puis finit en carrière de pierres. Un nouvel édifice bien plus modeste l’a remplacé et il ne reste, aujourd’hui, que la base d’un mur faisant office de clôture.

 

Avec mes remerciements à Louis-Aimé Becq de Fouquières.

 

Carte postale des Damps(47)



[1] Le pont de Pont-de-l’Arche fut dynamité par les armées française et anglaise le 9 juin 1940 pour retarder l’avancée des panzers de Rommel (note A. Launay). 

[2] Qui habitait la Vènerie, à Pont-de-l’Arche, à l’orée du bois sur la route de Louviers (note A. Launay).  

[3] Son nom figure toujours sur une des deux plaques du groupe scolaire Maxime-Marchand visible sur la photographie ci-dessous (note A. Launay).

 

Plaque école PA 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

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Published by Armand - dans Les Damps
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commentaires

Vinsareva 30/10/2011 10:31



C'était une magnifique demeure. Dommage qu'il n'en reste plus rien ou presque.



Armand 02/11/2011 08:44



Entièrement d'accord. C'est un charme qui manque désormais au centre des Damps ; une absence qui me fait apprécier plus encore les charmes subsistants tels que le Prieuré, la Gentilhommière, les
maisons à pans de bois du centre village, la chapelle et le patrimoine naturel des bords de l'Eure...



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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Compte LinkedIn.

Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au coeur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte. Gege wanazioni wangu !

Réflexion

Le temps n'est pas. Il n'y a qu'une règle graduée portant les marques "hier, aujourd'hui et demain" ; c'est-à-dire quelques traits issus de la faculté des Hommes à compter le passage des astres ; beautés et mesures à la fois, par Odin !

C'est avec cette règle que les Hommes tentent de mesurer les phénomènes les plus apparents. Ils se donnent des repères parmi l'érosion, véritable mère de la prise de conscience : "ce qui est rare à du prix" écrivait Chateaubriand. 

Il s'agit alors de prendre conscience de l'interdépendance entre tous les phénomènes, leur âme, et leur manière de s'attacher à notre âme. Pont-de-l'Arche où la terre natale... 

Ces phénomènes alimentent notre bonheur : sens du savoir, comment se crée notre notion du bienêtre, d'où vient notre conscience de ce qui est bon, quelles en sont les limites ? 

Bonheur, sens et quête du savoir ; horizon qui donne une orientation à notre cheminement ; orientation vers la naissance de la lumière quelle que soit la saison ; sève de notre arbre généalogique ; doute qui permet de poser peut-être les bonnes questions...

Rabelais quoi qu'il en soit... entre vins, livres et mets sapides : conscience du savoir s'il sait sucrer le faste palais du quotidien et donc là où se rassemblent les gens... érudition en entrée, curiosité en plat principal et conscience en dessert... et inversement, même si c'est moins agréable, pour un étudiant. 

Enfin, n'oubliez pas de poursuivre l'observation dans un verre à dégustation rempli de Calvados du bon bocage normand ! Au-delà des ténèbres de la Genèse, vous y verrez luire les étoiles de l'esprit et des plaisirs...