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17 janvier 2014 5 17 /01 /janvier /2014 20:39

Difficile, quand on est jeune, de ne pas connaitre le Centre de loisirs de Pont-de-l'Arche tant ce service communal est central dans la sociabilité archépontaine. Cependant, bien qu’à deux pas du centre-ville, le beau « château » du Centre de loisirs reste bien énigmatique un peu caché dans sa bulle verte. Nous avons voulu faire le point sur l'historique et la valeur patrimoniale de ce bien du XVIIIe siècle, largement remanié au XIXe siècle.

 

La façade Est du Château du Centre de loisirs fraichement rénovée (cliché Armand Launay, juin 2013).

La façade Est du Château du Centre de loisirs fraichement rénovée (cliché Armand Launay, juin 2013).

Description architecturale du Château (2010)

Dans le langage courant, le « château » sert à désigner le bâtiment principal du Centre de loisirs. C’est dans le cadre d’une réhabilitation complète que l’équipe municipale, réunie autour de Richard Jacquet, a officialisé ce nom le 25 juin 2012 en même que « parc des loisirs » pour le domaine alentour.

Le Château est une maison bourgeoise constituée d’un corps de bâtiment unique rectangulaire à un étage plus un étage de comble. Reposant sur un sous-sol, cet édifice en brique partiellement enduite est parfaitement symétrique. Avec son programme décoratif, ceci le rattache à l’architecture néoclassique du XVIIIe siècle. Le toit mansardé, recouvert d’ardoises, est ajouré par deux séries de cinq lucarnes le long des murs gouttereaux et deux séries de trois lucarnes le long des murs pignons (largeur du bâtiment). Ce nombre d’ouvertures est le même au rez-de-jardin et au premier étage (trois ouvertures étant des portes). Des frontons triangulaires couronnent le dessus des fenêtres du premier étage et des lucarnes. Un léger avant-corps sur la façade dégage les portes principales. Des moulurations de plâtre décorent avec des motifs végétaux l’encadrement des portes d’entrée de certaines portes intérieures mais aussi des plafonds du rez-de-jardin. Ceux-ci sont notamment décorés de médaillons représentant des angelots mais aussi des profils de femmes comme dans des camées. Quelques boiseries, un parquet, un peu de faïence aux murs laissent entrevoir quelle fut la richesse de la décoration intérieure de ce bâtiment vraisemblablement construit au milieu du XVIIIe siècle mais largement remanié au XIXe siècle. La maison du concierge est contemporaine de ces remaniements, elle qui n'existait pas encore en 1834 sur le plan cadastral (voir plus bas), et qui présente une façade ressemblant à celle du Château.

Le pot-à-feu couronnant le chien-assis de la façade Est (cliché Bertrand Gascoin, 2011).

Le pot-à-feu couronnant le chien-assis de la façade Est (cliché Bertrand Gascoin, 2011).

Détails de décorations du Château et notamment les médaillons du rez-de-chaussée présentant des enfants montant des dauphins, frappant une enclume et cultivant un champ cliché Armand Launay, décembre 2010).Détails de décorations du Château et notamment les médaillons du rez-de-chaussée présentant des enfants montant des dauphins, frappant une enclume et cultivant un champ cliché Armand Launay, décembre 2010).
Détails de décorations du Château et notamment les médaillons du rez-de-chaussée présentant des enfants montant des dauphins, frappant une enclume et cultivant un champ cliché Armand Launay, décembre 2010).Détails de décorations du Château et notamment les médaillons du rez-de-chaussée présentant des enfants montant des dauphins, frappant une enclume et cultivant un champ cliché Armand Launay, décembre 2010).
Détails de décorations du Château et notamment les médaillons du rez-de-chaussée présentant des enfants montant des dauphins, frappant une enclume et cultivant un champ cliché Armand Launay, décembre 2010).Détails de décorations du Château et notamment les médaillons du rez-de-chaussée présentant des enfants montant des dauphins, frappant une enclume et cultivant un champ cliché Armand Launay, décembre 2010).
Détails de décorations du Château et notamment les médaillons du rez-de-chaussée présentant des enfants montant des dauphins, frappant une enclume et cultivant un champ cliché Armand Launay, décembre 2010).Détails de décorations du Château et notamment les médaillons du rez-de-chaussée présentant des enfants montant des dauphins, frappant une enclume et cultivant un champ cliché Armand Launay, décembre 2010).

Détails de décorations du Château et notamment les médaillons du rez-de-chaussée présentant des enfants montant des dauphins, frappant une enclume et cultivant un champ cliché Armand Launay, décembre 2010).

Un bien communal depuis 1980

C’est le 11 aout 1980 que la Ville de Pont-de-l’Arche, représentée par son maire Roger Leroux, acquit la propriété « Meunier ». Située au n° 5 de la rue Roger-Bonnet, cette propriété des faubourgs était vaste (plus de 2 hectares notamment boisés) ce qui explique pourquoi la Ville souhaita y créer un Centre de loisirs, après l’avoir imaginé un temps à l’endroit où fut construite la résidence Pierre-Mendès-France. Une partie des terrains de la propriété Meunier permit la construction de la résidence Louis-Aragon. Une autre fut utilisée pour des constructions privées en bas de la rue Olivier-des-Bordeaux. Le Centre de loisirs fut géré par deux associations (l’ALEPA puis le CAEJ) entre 1982 et le 1er janvier 2004 où il fut municipalisé par l’équipe de Dominique Jachimiak. Le Château accueille aussi l’école de musique et de danse Erik-Satie. Celle-ci fut créée en 1979 sous le mandat de Roger Leroux et son adjointe Paulette Lecureux. Elle intégra le Château du Centre de loisirs et devint intercommunale en 1983 avec le concours d’Alizay puis d’autres communes locales. C’est en 1996 qu’elle prit le nom du compositeur normand Erik Satie. De 2001 à 2013, la Communauté de communes Seine Bord se substitua aux communes qui constituaient avec la Ville de Pont-de-l’Arche la tutelle de l’école.

 

Les précédents propriétaires

En 1980, Georges Armand Meunier et Marie-Thérèse Gaudard vendirent leur bien à la ville. Ils en étaient propriétaires depuis le 22 septembre 1965. A cette date, ils achetèrent deux parcelles à la Société cellophane et la Société civile immobilière du Manoir (SOCIM, dépendant de la SICA, papèterie d’Alizay). Ces deux sociétés avaient acheté ces parcelles à Jules Albert Prieur et sa femme Louise Marie Mallet le 24 avril 1953, pour la première, et le 8 mai 1962 pour la seconde. Jules Albert Prieur (1890-1965) est un personnage qui a compté dans l’histoire de Pont-de-l’Arche car il faisait partie des plus grands industriels de la chaussure. Albert, comme il se faisait appeler, reprit avec son frère Henry l’entreprise créée par leur père, Henry Prieur. Bâtie sur la route de Tostes (l’entreprise Luneau de nos jours), ils employèrent jusqu’à 350 personnes en 1923. Fortement mécanisée, cette entreprise se tailla des parts de marché au niveau national avant de décliner et de fermer ses portes en 1964. Pour revenir au « Château », Albert Prieur l’avait acheté le 11 mars 1919 à Jean Maurice Georges Ferrière, habitant la rue de la Seille, à Rouen. Ce dernier était maitre des lieux en 1908. En 1891, le Château et son domaine étaient le bien de la veuve Jean Gustave Tisset. Enfin, André Constant Delalande, fabricant de draps à Elbeuf, était propriétaire en 1877. Il mourut en 1884. Etant données les caractéristiques architecturales du Château, décrit ci-dessus, nous avons affaire à un bâtiment reconstruit vers le milieu du XIXe siècle. Mais la propriété de ce Château existait déjà auparavant…

 

 

Une propriété aristocratique

Plusieurs éléments nous permettent de resituer le Château dans son ambiance du XVIIIe siècle. Le plus clair est le plan cadastral de 1834 sur lequel est représenté le Château. Il est situé dans une vaste propriété enrichie, à l’ouest, d’un jardin à la française et de pièces d’eau qui campent un décor aristocratique. Il semble que des écuries soient situées le long de la route de Tostes. Une allée part vers le sud, vers la forêt. Ce domaine est représenté entouré de haies dans l'atlas de Daniel-Charles Trudaine, intendant des finances et directeur des Ponts et chaussées. On le voit sur la carte de Pont-de-l'Arche établie par Jean-Prosper Mariaval (fils) vers 1759. Elle fait partie des grandes propriétés bordant les faubourgs de la ville. Sans avoir retrouvé de preuve formelle, sous soupçonnons que cette propriété appartint à la riche famille Alexandre-Delafleurière, déjà étudiée par nos soins.

Le cadastre de 1834 montre nettement le Château du Centre de loisirs. La maison du concierge n'était pas encore bâtie et doit être contemporaines des remaniements du Château au XIXe siècle (Archives départementales de l'Eure).

Le cadastre de 1834 montre nettement le Château du Centre de loisirs. La maison du concierge n'était pas encore bâtie et doit être contemporaines des remaniements du Château au XIXe siècle (Archives départementales de l'Eure).

Dans l'atlas de Trudaine, la partie montrant Pont-de-l'Arche (1759) montre la propriété du futur Centre de loisirs entourée d'une haie.

Dans l'atlas de Trudaine, la partie montrant Pont-de-l'Arche (1759) montre la propriété du futur Centre de loisirs entourée d'une haie.

Un domaine de la famille Alexandre-Delafleurière ?

Jacques Isaac Alexandre Delafleurière (1770-1837) s’engagea dans l’armée révolutionnaire comme écrit sur l’acte de naissance de Jacques Isaac Poupardin datée du 12 mai 1793. Il est signé par les parents, Nicolas Poupardin et Madelaine Baron, et par Jacques Isaac Alexandre décrit comme dragon de la Manche et domicilié sur la route du Neubourg. Or aucune autre habitation n’existait sur cette route que la propriété qui nous intéresse. La solde d’un jeune militaire n’expliquerait pas qu’il fût propriétaire d’un des plus vastes domaines archépontains. Son père, Jacques Joseph Alexandre Delafleurière (1747-1825) était conseiller du roi en la maitrise des eaux et forêts de Pont-de-l’Arche et, plus précisément, garde-marteau. Il joua un rôle de premier rang à la Révolution en devenant maire jacobin puis commissaire du canton et, ensuite, conseiller général. Il était un des plus riches notables de la ville avant 1789 et acquit des terres lors de ventes de biens nationaux au premier rang desquels Bonport. Il acquit aussi des terres le long de la route du Vaudreuil, au triège du Val, le long de la route du Neubourg, dans le faubourg de Limaie, à la Cavée, la Maladrerie, la ferme du Bon-air, au Chêne Jaunet, dans la forêt de Bord, dans l’ile de Bonport, à la Sente à Cagnon... Cet homme semble bien placé pour avoir laissé un bel héritage à son fils Jacques Isaac.

 

D’autres vestiges du bâtiment ayant précédé le Château ont été mis au jour en 2012 par les vastes travaux de réhabilitation de l’ensemble du Centre de loisirs lancés par l’équipe de Richard Jacquet. Les entreprises ont fait ressortir un mur à pans de bois séparant l’ancienne cuisine du couloir d’entrée du Château. Qui plus est, est apparu un parquet posé à bâtons rompus (en chevrons décalés) à même les solives reposant chacune sur deux rangées de briques. On peut ajouter à ces vestiges des parties de la cave réalisées en moellons calcaire.

Quelques vestiges du bâtiment antérieur au Château ont été mises au jour lors de la réhabilitation du Centre de loisirs (cliché Bertrand Gascoin, 2012).

Quelques vestiges du bâtiment antérieur au Château ont été mises au jour lors de la réhabilitation du Centre de loisirs (cliché Bertrand Gascoin, 2012).

Dernier élément qui atteste la préexistence d’une propriété en ce lieu, les bâtiments annexes du Centre de loisirs. Epars, ils sont constitués en moellon calcaire et trahissent une fonction agricole. Les plus anciens semblent dater de la fin du XVIIe siècle. Le long de la rue Roger-Bonnet, un mur en moellon calcaire, ses beaux piliers de portail et un muret (le long de la résidence Louis-Aragon) rappellent l’existence des murs d’enceinte de cette propriété ancienne et vaste propriété.

 

En guise de conclusion

Si les preuves formelles nous manquent, si les lieux ont largement été rebâtis au XIXe siècle, les quelques nouveaux éléments que nous avons mis en valeur confirment l’ancrage du Château du Centre de loisirs dans une atmosphère bourgeoise, voire aristocratique du XVIIIe siècle. Il semble que cet édifice et son domaine soient les héritiers d’une des vastes propriétés ayant appartenu aux notables du Pont-de-l’Arche de l’Ancien Régime.

 

Sources...

  ... citées dans l'article et archives municipales (matrices cadastrales). 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

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commentaires

vinsareva 16/01/2014 19:00

Merci pour ces infos. J'aime beaucoup ce château.

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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Compte LinkedIn.

Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au coeur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte. Gege wanazioni wangu !

Réflexion

Le temps n'est pas. Il n'y a qu'une règle graduée portant les marques "hier, aujourd'hui et demain" ; c'est-à-dire quelques traits issus de la faculté des Hommes à compter le passage des astres ; beautés et mesures à la fois, par Odin !

C'est avec cette règle que les Hommes tentent de mesurer les phénomènes les plus apparents. Ils se donnent des repères parmi l'érosion, véritable mère de la prise de conscience : "ce qui est rare à du prix" écrivait Chateaubriand. 

Il s'agit alors de prendre conscience de l'interdépendance entre tous les phénomènes, leur âme, et leur manière de s'attacher à notre âme. Pont-de-l'Arche où la terre natale... 

Ces phénomènes alimentent notre bonheur : sens du savoir, comment se crée notre notion du bienêtre, d'où vient notre conscience de ce qui est bon, quelles en sont les limites ? 

Bonheur, sens et quête du savoir ; horizon qui donne une orientation à notre cheminement ; orientation vers la naissance de la lumière quelle que soit la saison ; sève de notre arbre généalogique ; doute qui permet de poser peut-être les bonnes questions...

Rabelais quoi qu'il en soit... entre vins, livres et mets sapides : conscience du savoir s'il sait sucrer le faste palais du quotidien et donc là où se rassemblent les gens... érudition en entrée, curiosité en plat principal et conscience en dessert... et inversement, même si c'est moins agréable, pour un étudiant. 

Enfin, n'oubliez pas de poursuivre l'observation dans un verre à dégustation rempli de Calvados du bon bocage normand ! Au-delà des ténèbres de la Genèse, vous y verrez luire les étoiles de l'esprit et des plaisirs...