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2 janvier 2021 6 02 /01 /janvier /2021 15:45
Automne, Pont-de-l'Arche, œuvre impressionniste de Clarence Gagnon peinte aux Damps. Perspective sur le pont de Pont-de-l'Arche et les coteaux de Freneuse (Muséum national des beaux-arts du Québec, 1905, détail de l'œuvre).

Automne, Pont-de-l'Arche, œuvre impressionniste de Clarence Gagnon peinte aux Damps. Perspective sur le pont de Pont-de-l'Arche et les coteaux de Freneuse (Muséum national des beaux-arts du Québec, 1905, détail de l'œuvre).

 

Cela fait bien des années que le Muséum national des beaux-arts du Québec a proposé en ligne les œuvres de Clarence Gagnon (1881-1942), au moins depuis 2005, notamment celles que ce peintre québécois a réalisées sur Pont-de-l’Arche, ville de Normandie. Mais le Muséum a récemment renouvelé son site Internet et proposé de meilleures reproductions d’œuvres conservées dans ses collections. Nous devons à Philippe Bourghart ‒ sûrement le plus Archépontain des Québécois, avec son frère Jean-Pierre ‒ d’avoir attiré notre attention sur ce fait qui nous permet de proposer ce modeste article au grand public. Nous l'avons complété avec des découvertes d'œuvres du même artiste passim sur le Net.

 

Qui était l’auteur ? 

Clarence Gagnon (1881-1942) fait l’objet d’études biographiques sur le site du Muséum national des beaux-arts du Québec et sur une fiche Wikipédia qui semble reposer principalement sur l’ouvrage d’Hélène Sicotte et Michèle Grandbois, Clarence Gagnon, rêver le paysage, édité à Montréal, aux éditions de l'Homme, en 2006. Nous y apprenons que Clarence Gagnon s’est installé à Paris en 1904 pour parachever sa formation de peintre et dessinateur. Il y conserva à partir de 1907 un atelier de peinture à Montparnasse. Il a cependant la réputation de préférer la peinture in situ, c’est-à-dire dans les lieux, et non en atelier, à la manière des impressionnistes donc. Comme ces derniers, Clarence Gagnon se promèna dans les environs de Paris, en Normandie et en Bretagne pour y trouver les paysages, les scènes qui l’animaient, qui l’inspiraient, c’est-à-dire le paysannat, l’artisanat, la campagne. Il voyagea aussi en Espagne, au Maroc et en Italie. Il s’attachait beaucoup aux paysages et aux traditions populaires. En ce sens, il se refusait aux courants artistiques qui se détachaient de plus en plus du classicisme et se voulaient révolutionnaires.

 

Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.

 

“Rue Haute” à Pont-de-l'Arche (1906) 

La première œuvre s’intitule “Rue Haute”. L’auteur l’a située à Pont-de-l’Arche et l’a datée de 1906. Sous sa signature, son logotype presque, se trouve la mention “Pont de l'Arche 03”. Deux autres œuvres ou versions de celle-ci, au moins, doivent être issues de la main de Clarence Gagnon. Elles échappent à nos recherches sur le Net, hormis un dessin au crayon reproduit plus bas. 

Deux notices en ligne permettent de voir “Rue Haute”, avec zoom surtout, en cliquant ici et . Il semble s’agir de deux reproductions de la même œuvre. Celle qui apparait plus nette au premier coup d'œil ne peut pas être agrandie. C’est sûrement la version la plus ancienne qui était déjà lisible en 2005. L'œuvre originale est une eau-forte en brun sur papier japon. L’eau-forte est une technique qui consiste à peindre avec de l’acide une plaque de métal. Le métal se détériore. Il faut ensuite plaquer un papier et l’encre se dépose là où il reste de la matière, c’est-à-dire là où l’acide n’a pas été déposée. Son support mesure 25 x 20 cm et le dessin 21 x 14,1 cm. Elle a été achetée en 1909 par le Musée des beaux-arts du Canada (n° 197).

Quant au sujet représenté, il s’agit de la cour du Lion d’or, de nos jours, qui était alors une rue : la rue aux Rois, ou rue Haute, comme l’auteur l’a noté. Le document original du muséum est lui-même une reproduction inversée du dessin de l’auteur. En effet, c’est ce que démontre la comparaison avec une carte postale des années 1910, reproduite ici, et la lecture de l’enseigne au centre du dessin où, sans pouvoir lire quoi que ce soit, permet de mesurer que les lettres latines sont inversées.

Outre ce défaut technique, le contenu est réaliste. On y voit des dames en tenue habituelle. La dame au second plan descend son seau de nuit, son “Jules” comme on l’appelait, vers la rue Abbaye-sans-toile. La lumière montre qu’il s’agit d’un début d’après-midi. Une œuvre ci-dessous intitulée “automne, Pont-de-l’Arche” indiquerait la saison, d’autant plus qu’une cheminée en usage démontre que la fraicheur était tombée sur la ville, malgré l’ensoleillement. 

 

Rue Haute, détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.
Rue Haute, détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.
Rue Haute, détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.

Rue Haute, détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.

 

Clair de lune à Pont-de-l'Arche (1909)  

Cette œuvre, dans la lignée de la première, date pourtant d’un second séjour puisqu’elle porte la date de 1909 sous la signature de l’auteur. Il faut dire que Pont-de-l’Arche avait une station ferroviaire sur la voie Paris-Le Havre. Elle était donc accessible aux artistes. On connait, à ce titre, des toiles de Camille Pissarro dans la cour d’Octave Mirbeau, aux Damps, à un kilomètre du sujet traité ici. 

Le site du Muséum propose deux notices en ligne, accessibles en cliquant et ici. C’est aussi une eau-forte en brun mais sur papier vergé mesurant 21,9 x 16,8 cm. Le dessin mesure 15,7 x 12,4 cm. Il fut acheté en 1926 par le Musée des beaux-arts du Canada (n° 3469). 

 

Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.

 

Le sujet est la maison à pans de bois du coiffeur J. Gouyé, de nuit, et une dame jetant son pot de chambre. Cette maison se trouve déjà dans la première vue, au centre de la perspective. L’auteur prend plaisir à reproduire l’ambiance créée par le contraste entre la lumière lunaire et artificielle (le lampadaire de la rue Abbaye-sans-toile). Ici est notable le traitement des ombres sur les façades de torchis et les distorsions des pans de bois, surtout sur les pigeards et les sablières en encorbellement. L’auteur montre son attachement à l’architecture traditionnelle, déjà pittoresque en ce temps. Il faut dire que cet édifice, datant vraisemblablement d’avant le début du XVIe siècle, fut démoli juste dans l’année qui suivit de dessin. Comme l'œuvre précédente, cette reproduction est inversée. C’est ce que démontre la comparaison avec une carte postale des années 1910 reproduite ici. La rue principale, la rue Alphonse-Samain, devrait être à gauche et la rue Abbaye-sans-toile, qui descend vers les berges de la Seine (en ce temps), devrait être à gauche. On peut imaginer le peintre, sorti d’un hôtel des rues archépontaines, se poser dans la fraicheur du soir pour dresser un dessin rapide mais précis, avant de regagner sa chambre, bien au chaud.

Clarence Gagnon est réputé, dans sa biographie, pour travailler ses œuvres in situ. Ici, il est clair que l'œuvre a été aussi travaillée après sa reproduction puisque le nom du coiffeur est lisible alors que la vue est inversée. 

De ces deux eaux-fortes de Pont-de-l’Arche, il ressort que l’artiste a campé des paysages déjà pittoresques dans les mentalités. Ce sont des vues que les libraires et cafetiers locaux avaient largement fait photographier et imprimer sur des cartes postales, alors très en vogue. Clarence Gagnon ne s’est absolument pas voulu original dans ce traitement. Il accentue peut-être la ruralité, l'ancienneté de modes de vie qu'il sait appelés à disparaitre. Ou bien seules ces vues, alors considérées comme pittoresques, ont été reproduites par l’auteur et les amateurs ce qui a assuré leur communication jusqu’à nous.

 

Clair de lune, Pont-de-l'Arche. Détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.
Clair de lune, Pont-de-l'Arche. Détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.
Clair de lune, Pont-de-l'Arche. Détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.

Clair de lune, Pont-de-l'Arche. Détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.

 

Le coiffeur J. Gouyé (1908)

ne autre vue, reproduite ci-dessous, existe sur le Net à propos du même sujet. Nous l'avons retrouvée sur le site eterart.com. Il s'agit d'un dessin crayonné en 1908 et vendu par l'"atelier Gagnon". Celui-ci est bien à l'endroit et démontre deux choses :

- l'auteur a commercialisé dans sa boutique parisienne ce genre de vues rurales, anciennes, authentiques qui devaient rencontrer leur public et payer l'artiste ;

- les inversions des deux vues du Muséum proviennent du passage à l'eau-forte.

 

 

 

Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.

 

Automne, Pont-de-l’Arche (1905)

Il s’agit ici d'une huile sur toile datée de 1905 et donnée au Musée des beaux-arts de Montréal par James Morgan en 1909. Elle date donc du premier séjour connu de Clarence Gagnon à Pont-de-l’Arche.

 

Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.

Sur cette œuvre, accessible ici et mesurant 65,4 sur 92,3 cm, on voit une dame cueillant vraisemblablement des champignons. En arrière-plan, éclairé par la lumière des rayons matinaux, se voit un des ponts de l’histoire de Pont-de-l’Arche : celui construit sous la direction de MM. Méry et Saint-Yves en 1857. L’auteur s’est promené le long de la rue Morel-Billet, où résida Octave Mirbeau justement. Aux Damps, il a passé le Val qu’on appelait alors les Quatre-vents et a, semble-t-il, grimpé la petite côte du chemin des Haies. De là, il s’est arrêté en haut du coteau d’où il a immortalisé cette scène quotidienne. Derrière le pont se voient les très reconnaissables coteaux de Freneuse, perdant de l'altitude à mesure qu’il s’approchent de Saint-Aubin-lès-Elbeuf. Quelques bouleaux, avec leurs troncs blancs, renforcent la touche ensoleillée de ce paysage. Nul doute qu’ils rappelaient à leur auteur son Québec natal et ses automnes que l’on dit brefs.

 

Brume matinale - Pont-de-l'Arche (1909)

Une autre vue existe dans le traitement du pont de Pont-de-l'Arche par Clarence Gagnon. Il s'agit d'une huile sur toile de 1909 intitulée "Brume matinale - Pont-de-l'Arche". Cette œuvre, très impressionniste, se trouve dans les collection du Muséum du Nouveau-Brunswick. On y voit le chevet de Notre-Dame-des-arts et le pont de 1857 se refléter dans l'eau.

Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.

Pont-de-l'Arche, scène de rue (1909)

Une autre très belle vue est signée de Clarence Gagnon sur Pont-de-l'Arche. C'est une aquarelle de 1909 intitulée "Pont-de-l'Arche, scène de rue". Nous l'avons trouvée sur le site mutalart.com.  Elle présente la rue Sainte-Marie, vue depuis l'est vers la rue Président-Roosevelt. On y voit une maison de la place Rouville. Surtout, se trouvent les femmes cousant sur le pas de porte, assises sur des chaises selon la pratique de l'époque. Quelques années auparavant, elles cousaient des chaussons de lisière qu'un fabriquant récupérait régulièrement. Très émouvant, sur la droite, on devine une grande sœur faisant des papouilles à un bébé.  

Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.
Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.
Le même lieu de nos jours (cliché de Frédéric Ménissier, janvier 2021).

Le même lieu de nos jours (cliché de Frédéric Ménissier, janvier 2021).


Criquebeuf-sur-Seine (1907)

Il s’agit ici d’une huile sur toile datée de 1907 dont les dimensions sont 54,2 x 80,9 cm. Sa notice sur le site du Muséum est accessible ici. L’original est entré dans ses collections par un “don de la succession de l'honorable Maurice Duplessis”.

Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.

 

On y voit Criquebeuf-sur-Seine, commune à 3 kilomètres de Pont-de-l’Arche, vers l’est. Le peintre s’est positionné de l’autre côté du bras de Seine longeant le village. Il est sur la berge de l’ile Launy, juste en amont d’un passage entre cette ile et l’ile de Quatre-âges vers le cours principal de la Seine. On retrouve, timidement mais sûrement, la présence d’une dame, une travailleuse avec sa coiffe traditionnelle. Elle semble reprendre sur son épaule du linge rincé dans le fleuve et remonter vers son foyer, non loin de l’église Notre-Dame. Nous sommes avec l’artiste dans l’ombre alors que le ciel est plutôt clair. Le coteau au-dessus de Freneuse, au loin, est quant à lui sous la lumière de la seconde moitié de l’après-midi. L’ile de Quatre-âge, pourtant proche, est elle aussi illuminée ce qui achève de démontrer que le peintre a voulu mettre en valeur le contraste entre sombreur et clarté. On se retrouve seul, un peu intimidé par cette solitude dans la nature, au bord de l’eau, au bout d’un petit sentier de pêcheurs, alors que le regard est porté par la lumière vers le voyage, la découverte… Mais cet ailleurs qui fait rêver est aussi ce qui crée l’envie de profiter de l’intimité d’un clocher, d’une nature timide mais authentique. De ce contraste ressort l’eau claire du bras de Seine dont les remous sont nets et attirent le regard vers la perspective de l’aval et sa lumière.   




 

Criquebeuf-sur-Seine, détail de l'œuvre.

Criquebeuf-sur-Seine, détail de l'œuvre.

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

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5 juin 2019 3 05 /06 /juin /2019 11:34

 

Il occupe beaucoup de cartes postales anciennes et occupait un important espace du centre-ville de Pont-de-l’Arche occupé de nos jours par le Crédit agricole, dans la rue Alphonse-Samain. Nous avons souhaité en savoir plus sur cet ancien hôtel un peu mystérieux...

L'hôtel de Normandie a fait l'objet de nombreuses éditions de cartes postales illustrées que l'on retrouve aisément de nos jours. Il les commercialisa assurément lui-même.
L'hôtel de Normandie a fait l'objet de nombreuses éditions de cartes postales illustrées que l'on retrouve aisément de nos jours. Il les commercialisa assurément lui-même.
L'hôtel de Normandie a fait l'objet de nombreuses éditions de cartes postales illustrées que l'on retrouve aisément de nos jours. Il les commercialisa assurément lui-même.

L'hôtel de Normandie a fait l'objet de nombreuses éditions de cartes postales illustrées que l'on retrouve aisément de nos jours. Il les commercialisa assurément lui-même.

L’hôtel le plus soigné de la ville ?

L’hôtel de Normandie a, semble-t-il, été l’établissement le plus soigné de la ville. Il est très documenté par les cartes postales illustrées. Son nom indique que les tenanciers de cet hôtel voulait en faire une étape à dimension régionale entre Paris et Rouen. C’était le cas du temps où il fallait une bonne journée pour gagner la capitale normande depuis Paris. C’était toujours le cas dans la première moitié du vingtième siècle où de longues heures de route étaient nécessaires pour réaliser le trajet ou aller au Havre, ou sur la côte fleurie. Le nom exprime donc la volonté d’accueillir des Parisiens ou autres personnes extérieures à la Normandie. Ce nom témoigne aussi d’une époque où, la France s’unifiant culturellement et commercialement, des habitants ont ressenti l’envie de valoriser leurs particularités, leurs pays ou provinces, leurs folklores.

Cet hôtel était bien situé le long de la route principale entre Paris et Rouen et, plus précisément, au bord de la Seine, lieu de pêche, de navigation, de loisirs pour les classes aisées.

Nous construisons une bonne partie de notre étude sur la comparaison entre le plan cadastral de 1834 (archives départementales de l'Eure) et un détail d'une photographie aérienne de la toute fin des années 1950.
Nous construisons une bonne partie de notre étude sur la comparaison entre le plan cadastral de 1834 (archives départementales de l'Eure) et un détail d'une photographie aérienne de la toute fin des années 1950.

Nous construisons une bonne partie de notre étude sur la comparaison entre le plan cadastral de 1834 (archives départementales de l'Eure) et un détail d'une photographie aérienne de la toute fin des années 1950.

 

Un édifice datant approximativement de 1880 ?

L'édifice en brique de l’hôtel de Normandie doit dater des années 1880. La France connaissait alors une période de prospérité depuis 1860 où les auberges d’antan ont laissé place à des établissements plus conformes aux exigences hygiéniques et hédoniques. C’est ce que semble prouver l’usage de la brique pour deux des quatre corps de bâtiments composant l’édifice de l’hôtel.

Nous avons comparé trois documents ici :

Tout d'abord, le détail d’une photographie aérienne de la fin des années 1950 illustrant une carte postale. Puis, nous avons observé le plan cadastral de 1834. Une première observation permet de comprendre que les corps de bâtiments ne sont plus les mêmes, sauf exceptions partielles. Enfin, nous avons consulté un dessin de 1873 réalisé par Paul Langlois qui montre que les bâtiments nouveaux n'existaient pas encore. En effet, Paul Langlois représenta la maison natale de son grand-père Hyacinthe Langlois. Sur la droite du dessin réalisé depuis la rue Abbaye-sans-toile se voit une maison à pans de bois datant vraisemblablement du XVIIe siècle. Deux grandes ouvertures, au deuxième niveau, montrent que ce bâtiment était peut-être déjà destiné à l'accueil des voyageurs.

Dessin de Paul Langlois, daté de 1873, où l'on voit la maison natale de son grand-père, Hyacinthe Langlois du côté de la rue Abbaye-sans-toile. Sur la droite, se voit un bâtiment qui préexista à l'hôtel de Normandie en brique que nous retrouvons à partir des années 1880.

Dessin de Paul Langlois, daté de 1873, où l'on voit la maison natale de son grand-père, Hyacinthe Langlois du côté de la rue Abbaye-sans-toile. Sur la droite, se voit un bâtiment qui préexista à l'hôtel de Normandie en brique que nous retrouvons à partir des années 1880.

Le corps d’hôtel en brique

La réception de l’hôtel et les chambres se trouvaient dans deux corps de bâtiments différents. C’est ce que montre la photographie aérienne notamment par les ruptures entre les lignes de toit et, aussi, la différence entre les encadrements en pierre des portes et fenêtres du corps faisant l’encoignure et l’exclusivité de la brique dans le corps plus haut dans la rue Alphonse-Samain. Nous sommes ici dans une période de transition architecturale. La brique prédomine mais la pierre est toujours vue comme matériau noble. Elle sert à orner les parties notables du corps de bâtiment. Puis, on apprend à disposer la brique de manière à ornementer les façades. Les deux corps qui nous intéressent ici sont couverts d’un toit à la mansarde, technique prisée dans les maisons de ville à la fin du XIXe siècle. Un passage existe dans le corps signalé comme “garage” (voir la carte postale plus haut), ceci afin de gagner la cour intérieure et les écuries. Il semble que l’hôtel de Normandie occupât d’abord uniquement le corps faisant l’angle entre la rue Alphonse-Samain et le quai de Verdun. Il dût s’agrandir par l’acquisition d’un deuxième corps plus haut dans la rue et constituer ainsi un bâtiment plus imposant.  

L'hôtel de Normandie géré par M. Gonnord, papier à en-tête datant des années 1890 retrouvé dans les archives de la mairie de Pont-de-l'Arche. Il servit de brouillon pour réfléchir à des concessions du cimetière. Nous avons recadré la représentation dessinée de l'hôtel. L'hôtel de Normandie géré par M. Gonnord, papier à en-tête datant des années 1890 retrouvé dans les archives de la mairie de Pont-de-l'Arche. Il servit de brouillon pour réfléchir à des concessions du cimetière. Nous avons recadré la représentation dessinée de l'hôtel.

L'hôtel de Normandie géré par M. Gonnord, papier à en-tête datant des années 1890 retrouvé dans les archives de la mairie de Pont-de-l'Arche. Il servit de brouillon pour réfléchir à des concessions du cimetière. Nous avons recadré la représentation dessinée de l'hôtel.

 

L’adjonction en bois : la salle de restaurant

Un des attraits de l’hôtel de Normandie était sa salle de restaurant, très lumineuse grâce à de nombreuses baies. Celles-ci étaient rendues possibles par l’architecture légère en bois. L’analyse des photographies montre que cette adjonction, apparue à une date que nous ignorons, était assise sur un mur fait de chainages en brique et de remplissage en moellon calcaire scié. Il semble que ce mur soit issu d’un remaniement datant approximativement de 1860 et qui reprend les limites d’un précédent corps. Deux portes au rez-de-chaussée donnaient accès à ce qui était une réserve, donnant peut-être accès à une cave. La façade de l’hôtel vante sa “terrasse”. Celle-ci devait se trouver du côté de la cour intérieure. On peut rêver aujourd’hui à la belle vue que devaient offrir ces baies sur les berges de Seine. On peut imaginer aussi les concerts et les danses donnés ici les weekends et jours de fête.  

La salle du restaurant de l'hôtel dans une adjonction plus récente que le corps principal de l'hôtel (copie d'une carte postale illustrée).
La salle du restaurant de l'hôtel dans une adjonction plus récente que le corps principal de l'hôtel (copie d'une carte postale illustrée).

La salle du restaurant de l'hôtel dans une adjonction plus récente que le corps principal de l'hôtel (copie d'une carte postale illustrée).

Les écuries

La photographie des années 1950 montre un corps de bâtiment qui daterait bien, partiellement, d’avant la période de remaniement de cet ensemble urbain. Il se trouve du côté de la rue Abbaye-sans-toile. Il est marqué du nombre 261 sur le plan cadastral. Il présente un haut mur fait de chainages en brique et de remplissage composé de moellon calcaire scié et de pierres de taille, assurément récupérées de l’ancien rempart. Au rez-de-chaussée, une large porte donne sur la rue qui semble indiquer l’utilisation de ce corps comme réserve, notamment de foin. Peut-être que cette porte donnait aussi accès à une cave. Quant au deuxième niveau, il comporte une petite porte donnant sur le vide au-dessus de la rue et une série de petites ouvertures assurant la respiration, au figuré, du bâtiment et, au propre, des chevaux. Sa partie haute est faite de pans de bois. Ce corps semble avoir été remanié au milieu du XIXe siècle. Ce qui nous fait penser cela est l’espacement entre les pans de bois et, surtout, la faible pente des pans du toit. Les ouvriers ont repris les matériaux les moins chers mais assemblés selon une technique de leur temps. Ce choix a dû être motivé par le fait que ce corps de bâtiment servait de réserve, d’écurie et non d’habitation humaine. Ce corps a, semble-t-il été agrandi comme l’indique la rupture de ligne entre la partie basse du mur et la partie à pans de bois.   

Cette copie de carte postale illustrée offre une vue sur la rue de l'Abbaye-sans-toile et permet d'analyser les matériaux et l'architecture des écuries de l'hôtel de Normandie.

Cette copie de carte postale illustrée offre une vue sur la rue de l'Abbaye-sans-toile et permet d'analyser les matériaux et l'architecture des écuries de l'hôtel de Normandie.

 

De quoi était fait l’intérieur ?

Louis Müller a laissé un témoignage de l’intérieur de cet hôtel, plus précisément la salle du restaurant, dans son Guide du promeneur autour de Rouen. Publié à Rouen en 1890, il traite de Pont-de-l’Arche et de l’ancienne abbaye de Bonport aux pages 126 à 140. À la page 134, il écrivit : "En quittant le pont, on voit à gauche un hôtel bien connu des artistes normands et parisiens qui viennent en villégiature dans les environs : l’hôtel de la Normandie. Le propriétaire, M. Gonnord, a eu l’heureuse pensée de garder de leur séjour un souvenir durable. Il a multiplié dans la salle à manger les placards en les faisant étroits et hauts. Vous êtes certainement anxieux de savoir quel rapport ces fouilles dans les murailles peuvent offrir avec l’art. Eh bien ! Le placard n’est qu’un prétexte à panneaux. Chacun des deux battants qui les ferment est divisé en trois compartiments, dont l’intermédiaire, au rebours des deux autres, est plus large que l’autre. Sur chacun d’eux, un peintre, selon son inspiration, a brossé ici une scène champêtre, là un portrait, là une allégorie, là un coin de Pont-de-l’Arche. Certains de ces panneaux, signés Joubert, Renault, Hédou, Jourdeuil, de Vergèse, Baillet, sont de charmants tableaux, pleins de reliefs et de coloris, et surprennent agréablement les convives, peu habitués à de pareils régals dans un hôtel de bourgade rurale ".

On retrouve deux cartes postales illustrées de ces estampes. C’est assurément l’hôtel de Normandie lui-même qui les fit éditer et qui les vendait.

Reproduction d'estampes d'artistes décorant les placards de la salle de restaurant. Elles ont été reproduites sur des cartes postales illustrées.  Peut-être attestent-elles d'une activité hôtelière au début du XIXe siècle déjà où le vieux pont était encore debout ainsi que les remparts, dont la poterne de la Petite-chaussée.
Reproduction d'estampes d'artistes décorant les placards de la salle de restaurant. Elles ont été reproduites sur des cartes postales illustrées.  Peut-être attestent-elles d'une activité hôtelière au début du XIXe siècle déjà où le vieux pont était encore debout ainsi que les remparts, dont la poterne de la Petite-chaussée.

Reproduction d'estampes d'artistes décorant les placards de la salle de restaurant. Elles ont été reproduites sur des cartes postales illustrées. Peut-être attestent-elles d'une activité hôtelière au début du XIXe siècle déjà où le vieux pont était encore debout ainsi que les remparts, dont la poterne de la Petite-chaussée.

Une place dans la sociabilité locale ?

Cet hôtel a joué un rôle dans la sociabilité archépontaine comme en témoignent les articles du journal L’Industriel de Louviers. Nous citons, à titre d’exemples, la tenue des réunions de l’Association républicaine du canton (ARC) regroupant des républicains de gauche, des radicaux, voire des radicaux-socialistes, très présents parmi les commerçants du centre-ville. Le 11 mars 1914 témoigne aussi d’un banquet, à “l’hôtel Meyer”, précédant la tenue du Conseil de révision en mairie (alors au bailliage). S’y tenaient aussi, des représentations cinématographiques. Par exemple, le “Cinéma Gaumont” était venu en octobre 1913 pour projeter deux films dans “la salle des fêtes de l’hôtel de Normandie”. Il projeta notamment “Par l’amour”.

Copie d'une partie de l'article de L'Industriel de Louviers qui traite du conseil de révision dont le banquet se tint à l'hôtel de Normandie, alors tenu par M. Meyer. La photographie semble montrer des jeunes hommes concernés par le conseil de révision (collection de Catherine Didelon).
Copie d'une partie de l'article de L'Industriel de Louviers qui traite du conseil de révision dont le banquet se tint à l'hôtel de Normandie, alors tenu par M. Meyer. La photographie semble montrer des jeunes hommes concernés par le conseil de révision (collection de Catherine Didelon).

Copie d'une partie de l'article de L'Industriel de Louviers qui traite du conseil de révision dont le banquet se tint à l'hôtel de Normandie, alors tenu par M. Meyer. La photographie semble montrer des jeunes hommes concernés par le conseil de révision (collection de Catherine Didelon).

 

L’hôtel de Normandie rasé par le Crédit agricole.

Cet hôtel ne disparut pas à cause des combats de la Seconde guerre mondiale, on songe surtout au dynamitage et aux bombardements du pont situé immédiatement à côté. On voit toujours l’hôtel de Normandie sur des éditions de cartes postales des années 1950 et 1960. Il a cependant perdu de son utilité et de son aura à mesure que les transports routiers et les moyens de locomotion ont gagné en efficacité. Citons, dans notre ville, l’ouverture en 1955 du nouveau pont qui a permis de réaliser la déviation nord-sud de Pont-de-l’Arche.

Cliché tardif de l'hôtel de Normandie, sur une carte postale des années 1960.

Cliché tardif de l'hôtel de Normandie, sur une carte postale des années 1960.

 

Nous ignorons dans quelles conditions cet établissement fut vendu. Mais l’acheteur visait surtout l’imposante emprise foncière, pour le centre-ville, des quatre corps de l’hôtel. Tous furent rasés vers 1965 afin de construire un édifice contemporain bâti pour servir d’agence bancaire sous l’enseigne du Crédit agricole. Cette agence fut inaugurée en 1985. L’ampleur de cet aménagement augura l’arrivée d’agences bancaires dans le centre-ville. Cependant aucune ne rivalisa en taille et ne bouleversa autant l’urbanisme existant.  

Sur cette photographie aérienne se voit la toute récente piscine municipale inaugurée en 1967. Sur la gauche se voient nettement les fondations et quelques cases de garage de ce qui sera l'agence du Crédit agricole.

Sur cette photographie aérienne se voit la toute récente piscine municipale inaugurée en 1967. Sur la gauche se voient nettement les fondations et quelques cases de garage de ce qui sera l'agence du Crédit agricole.

 

Cette opération eut lieu au début de la deuxième mandature de Roland Levillain, maire de droite, promoteur immobilier, appuyé par les commerçants du centre-ville. L’édifice du Crédit agricole fait référence à l’architecture médiévale par des pans de bois en trompe-l’œil et par des pentes aux fortes déclivités rappelant les toitures se jouxtant dans le désordre d’un intense tissu urbain médiéval. Mais l’édifice rompt avec l’architecture traditionnelle : larges baies, toit plat à certains endroits, rampe d’accès... et se fond mal dans la vue générale depuis le pont sur le vieux Pont-de-l’Arche.   

Des Archépontains ont témoigné des travaux. Ils ont été frappés par les toupies de ciment nécessaires au comblement d’une ancienne cave. Cette cave aurait ressemblé à celle de la Salle d’Armes, ce qui serait l’indicatif d’une origine médiévale. Où était-elle précisément ? Nous ne le savons pas. Ces témoignages sont-ils délirants ? Pas du tout quand on connait l’existence d’une cave dont l’entrée est visible à contrehaut dans la rue Abbaye-sans-toile et dont le vaisseau se situe sous une maison de la rue Alphonse-Samain.

L'actuelle agence du Crédit agricole (clichés Armand Launay, juillet 2019).
L'actuelle agence du Crédit agricole (clichés Armand Launay, juillet 2019).
L'actuelle agence du Crédit agricole (clichés Armand Launay, juillet 2019).

L'actuelle agence du Crédit agricole (clichés Armand Launay, juillet 2019).

Vue générale sur Pont-de-l'Arche depuis le pont (cliché Armand Launay, juin 2006) où l'agence du Crédit agricole jure par la différence de ses volumes, ses espaces perdus par fantaisie et ses lignes ne régnant volontairement pas avec celles des édifices du quartier.

Vue générale sur Pont-de-l'Arche depuis le pont (cliché Armand Launay, juin 2006) où l'agence du Crédit agricole jure par la différence de ses volumes, ses espaces perdus par fantaisie et ses lignes ne régnant volontairement pas avec celles des édifices du quartier.

Enseigne du Crédit agricole reprenant son logotype, au premier plan. Au second plan, une lucarne en oeil-de-boeuf avec bel encadrement ouvragé en plomb d'une maison voisine (cliché Armand Launay, avril 2016).

Enseigne du Crédit agricole reprenant son logotype, au premier plan. Au second plan, une lucarne en oeil-de-boeuf avec bel encadrement ouvragé en plomb d'une maison voisine (cliché Armand Launay, avril 2016).

 

En guise de conclusion, nous avons jalonné de dates ‒ sans grande précision ‒ les activités et l’occupation des lieux d’une partie du centre-ville de Pont-de-l’Arche. Après la démolition des remparts de la ville et donc de l’entrée fortifiée protégeant l’entrée du pont, il semble qu’une auberge ait prospéré. Vers 1880, les anciennes maisons à pans de bois ont été remplacées par des édifices en brique, le plus souvent, hormis des corps servant de réserves. L’hôtel de Normandie s’est agrandi, semble-t-il, au point d’occuper tout l’espace entre la rue Alphonse-Samain et la rue de l’Abbaye-sans-toile. Il a été l’établissement hôtelier le plus notable de la ville durant plusieurs décennies. Or, il a été victime de la révolution des transports ‒ routes et moyens de locomotion compris. Il a perdu une grande partie de sa clientèle et ferma ses portes vers 1965. Il a été acheté, démoli, et remplacé par une agence bancaire, activité très en vogue, depuis, dans le centre-ville qui en regorge. Quant à l’offre hôtelière plus globale, nous lui consacrons un article ici.   

Armand Launay

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24 octobre 2015 6 24 /10 /octobre /2015 11:45
Difficile de croire, même après des recherches dans les archives, qu'un couvent de bénédictines occupait la moitié ouest (à gauche, ici) de l'espace Jacques-Henri-Lartigue avant 1738... (cliché Armand Launay, mars 2014).

Difficile de croire, même après des recherches dans les archives, qu'un couvent de bénédictines occupait la moitié ouest (à gauche, ici) de l'espace Jacques-Henri-Lartigue avant 1738... (cliché Armand Launay, mars 2014).

 

Souvent, quelques vieilles pierres indiquent des évènements passés ; le patrimoine visible motive alors la recherche historique. Parfois, ce ne sont que quelques archives qui témoignent de faits et de lieux complètement disparus. C’est le cas du couvent Saint-Antoine de Pont-de-l’Arche qui exista de 1635 à 1738. Nous utilisons, ici, les recherches d’Albert Lepage réalisées vers 1900 à partir des archives départementales. Nous les avons vulgarisées et nous avons localisé précisément ce couvent disparu.  

 

 

1634, le projet d’une famille noble : les de Montenay

Le travail spirituel doit reposer sur des assises temporelles. C’est ainsi que le projet de fonder un monastère naquit dans l’esprit d’un couple de nobles de la région de Saint-André-de-l’Eure : Antoine de Montenay, chevalier, baron de Garencières, conseiller du roi au parlement de Rouen, et sa femme Marguerite Dugué. Ils se marièrent en 1599.

Le 6 décembre 1634, ils officialisèrent auprès du tabellion (notaire) de Garencières un acte de fondation précisant les conditions de création d’un monastère de religieuses à Pont-de-l’Arche. Ce couvent catholique était créé en honneur de Dieu, de la Vierge et de saint Antoine le grand. On pourrait trouver orgueilleux de créer un couvent de Saint-Antoine quand on se prénomme, soi-même, Antoine… mais il s’agit ici autant de piété que de volonté d’immortaliser un nom de famille. Ceci est renforcé par la date de décès d’Antoine de Montenay, 1637, montrant que trois ans auparavant il devait avoir conscience qu’il était temps de s’assurer du salut de son âme.

Qui plus est, tous les nobles un minimum aisés offraient, en ce temps, aux paroisses des dons souvent mis en valeur dans les gisants, les dédicaces et les vitraux des églises. Selon l’évangile de Matthieu (19:24), Jésus dit, avec une image cocasse, qu’il est “plus facile de faire passer un chameau par le chas d’une aiguille que de faire entrer un riche au Paradis.” Alors, quand on est un bon catholique, mieux vaut transformer quelque bien terrestre en passeport spirituel pour soi et les siens.

Le choix des Montenay pour un monastère de femmes est très cohérent. La sœur d’Antoine de Montenay, Marguerite, était religieuse en l’abbaye du Val de Notre-Dame du Gif, dans le diocèse de Paris. Elle en fut même l’abbesse de 1610 à 1612. Albert Lepage écrit qu’elle était connue, en religion, sous le prénom de Madeleine. Or, Madeleine de Montenay est précisément le nom de la fille d’Antoine de Montenay, elle aussi religieuse en l’abbaye bénédictine du Gif où elle prononça ses vœux le 6 avril 1625. Ceci explique assurément le fait que le couvent archépontain se donna pour règle à la fois spirituelle et matérielle (organisation, tâches quotidiennes) celle de saint Benoit, souvent appelé le “père des moines”. Nous avons donc affaire ici à des bénédictines.

Les Montenay mobilisèrent une importante somme, 6 000 livres, pour acheter un bâtiment à Pont-de-l’Arche. Ils donnèrent au couvent une ferme à Mousseaux (près de Gisors) afin d’aider les sœurs à subvenir à leurs besoins. Dans l’acte de fondation du couvent, les Montenay stipulèrent que la fonction de prieure (la cheffe des sœurs) devaient revenir prioritairement aux membres de la famille de Montenay. Ils précisèrent aussi que quelques prières devaient leur être adressées et qu’ils pourraient faire graver ou suspendre leurs armoiries dans le monastère. Enfin, les Montenay nommèrent des procureurs chargés d’obtenir les permissions nécessaires à cette pieuse fondation. Le 7 mars 1635, l’évêque d’Évreux donna son aval au projet. Le 13 mai 1635, ce fut au tour des notables de Pont-de-l’Arche. En septembre, le roi Louis XIII en fit de même. En 1641, le Pape concéda des indulgences aux sœurs, ce qui témoigne de son aval à une date antérieure qui nous échappe.  

 

 

Pourquoi choisir Pont-de-l’Arche ?

Le choix d’installer un couvent dans la ville de Pont-de-l’Arche n’a été expliqué dans l’acte de fondation. Cependant, Albert Lepage nous apprend que, peu après la signature de cet acte, Marguerite de Montenay quitta le Gif pour devenir la première prieure du couvent de Pont-de-l’Arche. Elle y fut rejointe par Marthe Cousin, fille de Jean Cousin, seigneur de Martot, lieutenant général de la vicomté de Pont-de-l’Arche (c’est-à-dire le représentant du bailli de Rouen au bailliage secondaire de la ville : le premier homme de Pont-de-l’Arche donc, une sorte de sous-préfet de l’époque...). Qui plus est, l’évêque d’Évreux semblait motivé par l’ouverture du couvent comme le démontre la réprimande qu’il adressa à la prieure à cause du retard des travaux d’aménagement du bâtiment acquis à Pont-de-l’Arche. Il faut dire que celui-ci menaçait ruine. L’évêque fit de Nicolas Hays, avocat, le procureur des religieuses, c’est-à-dire le responsable de leurs biens. La famille Hays était une des familles d’officiers royaux établis au bailliage de Pont-de-l’Arche qui compta, plus tard, un de ses membres parmi les sœurs du couvent Saint-Antoine. Rappelons, comme précisé au début de cet article, qu’Antoine de Montenay était conseiller du roi au parlement de Rouen, c’est-à-dire confrère des officiers de Pont-de-l’Arche. Nous concluons que le couvent de Pont-de-l’Arche put se réaliser dans la mesure où il était destiné aux filles de nobles familles locales dont les ainés étaient des seigneurs et, bien souvent, des officiers du roi. Si les de Montenay se sont le plus investis à Pont-de-l’Arche, ce couvent concerna plusieurs grandes familles présentes dans la ville grâce au bailliage. Était-ce pour autant une bonne nouvelle pour les habitants ?

 

 

1635, un accueil très réservé des Archépontains. 1640, idem chez Richelieu

Le dimanche 13 mai 1635, les officiers royaux, bourgeois et habitants de Pont-de-l’Arche étaient assemblés au prétoire (la salle du tribunal au bailliage) pour s’exprimer sur la fondation du couvent dans la ville. Cette réunion était présidée par Jean Cousin, le lieutenant général de la vicomté comme vu ci-dessus. L’avocat Jean Vitrecocq présenta la demande des de Montenay. Le sieur Dubosc, échevin en charge (sorte de maire) et aussi conseiller du roi, contrôleur du grenier à sel, et le syndic (les “conseillers municipaux”) étaient chargés de présenter l’accord et les restrictions ; les religieuses ne pourraient posséder ni plus d’un demi-acre de terre dans la ville et ni plus de trois acres de terres alentour. Il n’y aurait jamais plus de douze religieuses. En fait, les habitants, déjà peu fortunés, n’admettaient pas que les autorités placent de nouveaux propriétaires, de nouvelles bouches à nourrir ‒ fussent-elles bénies du ciel. Cette opposition fut encore plus forte, comme le nota Paul Goujon (lire les sources) quand en 1649 des frères pénitents s’installèrent dans la ville, certainement inspirés par ce précédent cas d’installation d’un établissement religieux dans la ville royale de Pont-de-l’Arche.

En 1640, le cardinal de Richelieu, gouverneur de Pont-de-l’Arche (responsable des “forces de gendarmerie”), écrivait à son lieutenant en place dans la ville : « Monsieur de Saint-Georges, je trouve un peu estrange que vous ne m’ayez pas averty qu’on veult establir un couvent de religieuses dans une maison qui est si proche du Pont de l’Arche [c’est-à-dire le pont en lui-même] qu’il est impossible sans que le chasteau et forteresse en reçoivent du préjudice. Mandez-moi parment ce que c’est et cependant empeschez qu’on ne face aucun establissement en ladite maison, lequel je ne puis en aucune façon consentir, si la chose est comme on me l’a représentée. J’attendray donc vostre response sur ce sujet, et vous asseureray cependant que je suis le meilleur de vos amis. Le card. de Richelieu. » Jean de Lonlay, seigneur de Saint-Georges, rassura son gouverneur ; le couvent ne gênait pas les défenses militaires du pont. Mais où était situé ce couvent pour qu’il y ait doute sur son potentiel de nuisance ?

 

 

Où s’installèrent les sœurs ?

Albert Lepage doit être à l’origine d’une légende urbaine : le nom de la rue et de l’impasse de l’Abbaye-sans-toile serait une déformation du nom du couvent Saint-Antoine. C’est ce qu’il indique déjà dans le titre de l’article qui nous instruit tant ici. Nous avons déjà rejeté cette interprétation dans un autre article où nous soulignons qu’au Moyen-âge on appelait cette voie la “basse sentelle”, c’est-à-dire la petite sente du bas. Dans le parler local, cela se prononçait la “bassontelle”. On l’aura francisé en “L’abba[ye] sans telle”, la telle signifiant la toile en normand.  

Partant sur une fausse piste, Albert Lepage décida de localiser le couvent au fond de l’impasse de l’Abbaye-sans-toile. Nous étions en train de le suivre au fond de l’impasse quand la lecture de son article nous indiqua que le couvent se situait entre les rues Fichet, de Montalent (actuelle rue Jean-Prieur), et Sainte-Marie (citées dans la vente de 1840). Il n’y a qu’à consulter le plan cadastral (ci-dessous) pour retrouver assez facilement l’appréciable étendue foncière finale du couvent. Celui-ci comprenait au sud une importante partie verte pour le jardin et le potager… Il devait comprendre deux bâtiments principaux et quelques édicules. Quant aux maisons situées au nord-est, elles devaient appartenir à des particuliers tant elles semblent isolées de la cour intérieure du couvent et tournées vers la rue. Albert Lepage précisa même que l’espace du couvent était occupé de son temps, vers 1900 donc, par la propriété de “Monsieur Thomas” (voir nos cartes postales ci-dessous). Selon notre auteur les archives rapportent que le bâtiment acheté pour placer le couvent était une maison “dite du Roy”, ce qui expliquerait la grande étendue verte à l’intérieur même des remparts de la ville, ce qui était l’apanage d’illustres propriétaires. Albert Lepage cite, parmi les aménagements du couvent, l’installation d’une niche “sur le pignon ensoleillé à midi afin d’y loger la statuette de saint Antoine”. Il cite aussi “des fenêtres ouvertes sur la cour intérieure” et celles de l’extérieur qui ont été murées afin d’isoler le couvent du monde extérieur. On apprend encore que l’église des bénédictines était située le long de la rue Jean-Prieur

 
Grâce au plan cadastral de 1834, signé Le Fébure (Archives de l’Eure), on localise l’assise foncière du couvent Saint-Antoine entre la rue de Montalent (au nord, le haut), la rue Fichet (à l’ouest) et la rue Sainte-Marie.

Grâce au plan cadastral de 1834, signé Le Fébure (Archives de l’Eure), on localise l’assise foncière du couvent Saint-Antoine entre la rue de Montalent (au nord, le haut), la rue Fichet (à l’ouest) et la rue Sainte-Marie.

 

Devenir prieure du couvent Saint-Antoine

Limité à douze personnes, ce couvent fut actif plus de 100 ans et ordonna de nouvelles sœurs le plus souvent parmi les familles nobles. Les nominations des prieures montrent que la direction du couvent intéressait les nobles et les religieux souhaitant, par là, favoriser leur candidate. Le 28 février 1641, le roi Louis XIII écrivit à son cousin le cardinal Anthoine pour nommer Madeleine de Montenay à la suite de sa tante Marguerite de Montenay. En 1647, l’évêque d’Évreux, monseigneur Boutaut, défendait Marie de Clinchamps de Bellegarde face à Marie de la Faye soutenue par la prieure Madeleine de Montenay. Marie de la Faye fut envoyée par l’évêque à Verneuil en 1651. En 1663, une bulle papale installa Anne Antoinette de Moy ce qui mécontenta M. de Montenay, conseiller au Parlement de Rouen. Il en référa au chancelier le 18 mai 1664 en se fondant sur l’acte de fondation favorisant les membres de sa famille mais n’obtint pas gain de cause. On apprend d’Albert Lepage qu’en 1679 le couvent Saint-Antoine reçut des lettres d’affiliation à l’ordre des chartreux (page 61) sans que nous ne puissions interpréter cette information.

 

 

Les raisons de la fermeture (1738)

Cette mélodie n’a guère changé ; il semble que les moyens financiers aient causé la perte de cet établissement qui se voulait retranché du monde matériel. Les revenus provenaient de la ferme de Mousseaux, des dons (sous forme de rentes notamment) et de pensions payées par des religieuses. Or, celles-ci n’ont jamais été très nombreuses. Au plus, il semble que le couvent ait compté 19 religieuses ; 15 étant des sœurs, 4 étant converses (c’est-à-dire qu’elles vivaient comme les sœurs sans avoir prononcé leurs vœux). Malgré la limite de 12 religieuses autrefois imposée par les Archépontains, 19 personnes au mieux constituaient ce qui n’était pas une grande communauté. Des religieuses s’entretenaient par leur travail autant que possible. Seule la nourriture leur était fournie sur place. Albert Lepage nota que les recettes excédaient très rarement les dépenses durant les 10 dernières années d’activités du couvent (1728-1738). On ne sait si l’argent explique seul la fermeture du couvent en 1738.

 

 

La postérité des bâtiments conventuels

Monseigneur de Rochechouart, évêque d’Évreux, donna les biens de cet établissement au couvent Saint-Nicolas de Verneuil-sur-Avre. Les religieuses entretinrent ces possessions et décidèrent de les faire fieffer. C’est Jean-Martin Le Brasseur, employé au grenier à sel du roi (Pont-de-l’Arche), qui les acheta comme le prouve le contrat passé devant un notaire de Verneuil-sur-Avre le 23 aout 1780. En plus du prix d’achat des locaux, il devait verser des rentes à la fabrique de l’église Saint-Vigor, aux chanoines de la Saussaie, aux religieuses de Verneuil et quelques autres personnes. En 1782, ce nouveau propriétaire concéda l’ancienne église à la ville afin d’y tenir une petite école, la première de la ville, nous semble-t-il.

Les autres bâtiments claustraux demeurèrent la propriété d’Anne-Marie Colombel, veuve de Le Brasseur, jusqu’en 1824. C’est sa fille, Marie-Madeleine Le Brasseur, épouse de Jacques-François Cirot, père (peintre et vitrier de la ville), qui les vendit en 1840. En état de vétusté, ces bâtiments furent aussitôt détruits. Ils laissèrent place à la propriété qui appartenait, au moins à la fin du siècle, à Monsieur Thomas (voir les copies de cartes postales ci-dessous). Il s’agit, semble-t-il, d’Adolphe Thomas qui fut maire de 1892 à 1894. Puis, cette propriété laissa place à l’imposante usine de chaussons puis de chaussures de Paul Nion… qui laissa elle-même place à l’espace Jacques-Henri-Lartigue. Le couvent Saint-Antoine a donc bel et bien disparu matériellement.

 
Sur cette copie de carte postale des années 1910, on voit une maison bourgeoise (qui doit dater des années 1840) ressemblant à l'hôtel de Ville, de la même époque. Son expéditeur indique qu'il s'agissait alors de la maison de Monsieur Thomas. Albert Lepage indiqua que les bâtiments du couvent furent rasés en 1840 et se situaient à cet emplacement, c'est-à-dire à l'angle de la rue Jean-Prieur et de la rue Fichet (voir la photographie ci-dessous).

Sur cette copie de carte postale des années 1910, on voit une maison bourgeoise (qui doit dater des années 1840) ressemblant à l'hôtel de Ville, de la même époque. Son expéditeur indique qu'il s'agissait alors de la maison de Monsieur Thomas. Albert Lepage indiqua que les bâtiments du couvent furent rasés en 1840 et se situaient à cet emplacement, c'est-à-dire à l'angle de la rue Jean-Prieur et de la rue Fichet (voir la photographie ci-dessous).

Cette autre copie de carte postale des années 1910 montre une photographie de la rue Jean-Prieur. Après les premières maisons à pans de bois à gauche, se trouve un mur en moellon calcaire, en remplissage, et en brique de chainage. Il délimite la propriété de Monsieur Thomas, dont on voit le portail d'entrée, visible sur la photographie précédente. Il délimite assurément l'ancienne assise foncière du couvent Saint-Antoine. Cette partie de la ville a ensuite été rasée par Paul Nion afin d'y construire son immense usine de chaussons puis de chaussures. Puis, dans les années 1990 fut construite la résidence Jacques-Henri-Lartigue dont la photographie sert de première illustration à cet article.

Cette autre copie de carte postale des années 1910 montre une photographie de la rue Jean-Prieur. Après les premières maisons à pans de bois à gauche, se trouve un mur en moellon calcaire, en remplissage, et en brique de chainage. Il délimite la propriété de Monsieur Thomas, dont on voit le portail d'entrée, visible sur la photographie précédente. Il délimite assurément l'ancienne assise foncière du couvent Saint-Antoine. Cette partie de la ville a ensuite été rasée par Paul Nion afin d'y construire son immense usine de chaussons puis de chaussures. Puis, dans les années 1990 fut construite la résidence Jacques-Henri-Lartigue dont la photographie sert de première illustration à cet article.

 

Sources

- Archives municipales de Pont-de-l’Arche ;

- Archives départementales de l’Eure ;

- Goujon Paul, « L'hôtel-Dieu et les pénitents du Pont-de-l’Arche », La Normandie, 1897, n° 3 de mars (pages 66-76), n° 4 d’avril (pages 105-115) ;

- Lepage Albert, « Essai historique sur le prieuré de Saint-Antoine du Pont-de-l’Arche vulgairement désigné sous le nom d'abbaye sans toile », in Bulletins de la Société d’études diverses de l’arrondissement de Louviers, tome V, année 1898, 439 pages, voir les pages 25-28 (chapitre 1) ; tome IX, année 1905, 76 pages, voir les pages 48-67 (chapitres 2-6). Albert Lepage, amateur de lettres et d’histoire de la région de Louviers, a rédigé un autre article sur Pont-de-l’Arche portant sur le commerce et l’industrie ;

- Pattou Étienne, Famille de Montenay, arbre généalogique, consulté le 23 octobre 2015 sur http://racineshistoire.free.fr/LGN

Armand Launay

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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au cœur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

- Mieux connaitre Pont-de-l'Arche à travers 150 noms de rues et de lieux ! (Autoédité, 2019, 64 pages). 

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte.

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