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17 juillet 2013 3 17 /07 /juillet /2013 12:34

 

Avec nos remerciements à Jean Baboux

 

Le vitrail du halage est un joyau du patrimoine de Pont-de-l’Arche. Daté de 1606, il témoigne d’une des activités cardinales du Pont-de-l’Arche d’avant 1813 qui vivait, pour partie, du montage des bateaux.

Le vitrail du montage, église Notre-Dame-des-arts (photo A. Launay, 2013)

Le vitrail du montage, église Notre-Dame-des-arts (photo A. Launay, 2013)

Le vitrail du halage : fenêtre sur une activité révolue

Le vitrail d’un point de vue patrimonial

Le vitrail du halage est situé au registre inférieur de la deuxième fenêtre sud de l’église Notre-Dame-des-arts. Classé Monument historique en 1862, comme l’ensemble des vitraux en place à cette date, il fut fabriqué en 1605 par Martin Vérel, un peintre verrier de Rouen. C’est ce que nous apprend un procès retrouvé parmi les archives du bailliage de Vernon (sic) et relaté (page 42) par Bernadette Suau dans « A Pont-de-l'Arche, la vitre des bateaux ». Ce vitrail bénéficia d’une restauration en 1883 par l’atelier Duhamel-Marette.

Description de la scène

Ce vitrail représente une scène de montage, c’est-à-dire le halage sous le pont. Au premier plan, plusieurs dizaines de haleurs – hommes, femmes et enfants – en tenue du dimanche tirent des cordages avec l’aide de quelques chevaux. Au bout des cordages, un premier bateau, suivi d’un second encore sous le pont, remonte le courant de la Seine. En bas à droite se trouve le fort de Limaie (démantelé peu après 1782) qui était situé sur la rive droite de la Seine. Au bout du pont, la ville de Pont-de-l’Arche est représentée par deux tours. Sur le pont, en dessous de la croix, se trouve le maitre de pont, personnage qui guidait les monteurs afin d’éviter que le bateau ne percute une pile du pont. Le montage nécessitait une force parfaitement maitrisée. En bas, sur le chemin de halage, se trouvent deux commerçants, propriétaires des bateaux, reconnaissables à leurs capes de voyageurs.

Détails du vitrail du montage (photos A. Launay, 2013)
Détails du vitrail du montage (photos A. Launay, 2013)
Détails du vitrail du montage (photos A. Launay, 2013)
Détails du vitrail du montage (photos A. Launay, 2013)
Détails du vitrail du montage (photos A. Launay, 2013)
Détails du vitrail du montage (photos A. Launay, 2013)
Détails du vitrail du montage (photos A. Launay, 2013)

Détails du vitrail du montage (photos A. Launay, 2013)

Une scène profane dans une église ?

Le halage, revenu de la paroisse

Des scènes profanes ornent les vitraux des églises. Parmi elles, la scène du montage de bateaux est particulièrement intéressante car elle illustre une activité professionnelle révolue. Pourquoi représenter le travail des monteurs ? Les registres de la fabrique paroissiale peuvent nous fournir une réponse. Ceux-ci nous apprennent qu’en 1511 « On a commencé à faire payer les bateaux qui montent les festes. » C’est-à-dire que la paroisse percevait de l’argent sur le montage des bateaux lors des jours fêtés. Nul doute que cette somme a largement participé à la construction de l’église Saint-Vigor dont le gros œuvre fut érigé entre 1499 et 1566.

 

Un revenu revendiqué car détourné…

Ce droit perçu par la paroisse sur les bateaux a été usurpé par la garnison royale du fort de Limaie. C’est ce qu’indique une remontrance de 1620 résumée ainsi dans les registres de fabrique : « On a aussy prié M. le colonel Dornano, lieutenant en la province de Normandie, de donner des ordres à ses soldats qui montoient les bateaux et en prenoient le droit qui avoit esté donné par les habitants à l'église. Ledit sieur Dornano ordonna que les soldats de la ville et du château auroient pour tout droit à chaque bateau quarante sols et le surplus seroit donné à l'église à quelque prix qu'il pût aller. » L’on apprend donc que des soldats montaient aussi les bateaux et qu’ils s’accaparaient la taxe donnée par les habitants de Pont-de-l’Arche à la paroisse en 1511. Depuis quand ? Les registres de fabrique ne le précisent pas. Mais cette usurpation devait avoir lieu depuis quelques années puisqu’un temps a dû s’écouler avant que la paroisse ne se retourne vers le représentant du roi en Normandie. On peut aussi l’imaginer car la réponse de ce dernier, en répartissant les taxes entre les militaires et la paroisse, a entériné l’habitude des militaires à percevoir une taxe sur les bateaux montés. Dans une note (page 59) de Diaire ou journal du voyage du chancelier Séguier en Normandie Amable Floquet rapporte que « Au mois de mai 1616, ceux qui gardaient le château du Pont-de-l’Arche se permettaient des exactions sur les marchandises dont étaient chargés les navires qui passaient par là. Plus tard, l’abbé de « Bois-Robert, ayant découvert au cardinal que Saint-Georges, gouverneur du Pont-de-l’Arche, prenoit tant sur chaque bateau qui remontoit, et qu’on appeloit ces bateaux des cardinaux, Saint-Georges fut chassé. » Une mention des registres de fabrique datée de 1629 apporte cette précision : « Le Parlement se fait montrer les titres du droit de cinq sous par courbe de chaque bateau. » Nous avons donc les sommes données par les habitants de Pont-de-l’Arche à la paroisse. Amable Floquet rapporte aussi que les Etats de Normandie, réunis à Rouen le 26 novembre 1643, remontrèrent au roi que « La garnison du Pont-de-l’Arche est un impost sur le vin » et qu’il faudrait faire « défenses aux soldats de rien prendre ausdicts basteaux » et en faire « respondre le capitaine du chasteau » qui était toujours Jean de Lonlay, seigneur de Saint-Georges. Le même Amable Floquet clôt la note ainsi : « Le 11 mars 1649 (pendant les troubles de la Fronde), le Parlement supprima, comme illégal, le droit de cinq sous par courbe de chevaux hallants bateaux entre Elbeuf et le Pont-de-l’Arche. » Quoi qu'il en soit, il nous est impossible de savoir si cette décision a définitivement clos ces exactions, tant à l'encontre de la paroisse que des marchands. Selon la tradition orale, le sobriquet des Archépontains – les Carnages – viendrait de cette situation où Pont-de-l’Arche était un pays où les "quarts (de vin) nagent" ; les marchands devant lâcher une partie de leur marchandise dans l’eau, à destination des soldats.

 

Un vitrail comme légitime revendication ?

Cette situation nous fait penser que la commande du vitrail du montage doit avoir eu pour motivation de rappeler à tous les droits donnés par les Archépontains à la paroisse en matière de montage des bateaux sous le pont. Ce vitrail nous rappelle aujourd’hui le poids des activités fluviales dans la vitalité archépontaine. Mais en quoi consistaient les professions touchant au montage ?

Vue d'élévation & plan du château de Limaie. Avant 1782. Un feuillet de papier (210 x 125 mm), lavis, aquarelle & encre. La garnison de ce fort posa bien des soucis aux marchands et à la paroisse Saint-Vigor de Pont-de-l'Arche.

Vue d'élévation & plan du château de Limaie. Avant 1782. Un feuillet de papier (210 x 125 mm), lavis, aquarelle & encre. La garnison de ce fort posa bien des soucis aux marchands et à la paroisse Saint-Vigor de Pont-de-l'Arche.

Maitre de pont et haleurs

Pourquoi monter les bateaux à Pont-de-l’Arche ?

Si Poses et Martot ont été des étapes fluviales, c’est à cause de la perte d’altitude naturelle du lit de la Seine. Pour Pont-de-l’Arche, située entre ces deux stations, ce sont les réalisations humaines qui ont contrarié la navigation fluviale. En cause, les ponts bâtis en ce lieu depuis le pont de Charles le Chauve, construit entre 862 et 873 pour barrer le fleuve aux Vikings. Ces ponts créaient une légère chute d’eau, variant selon les marées, et perturbant les courants si bien que des pilotes locaux étaient nécessaires pour aider les bateaux à passer le pont sans dommage. Lors de la description du vitrail du montage (plus haut), nous avons vu le maitre de pont donner des instructions aux monteurs depuis le tablier du pont pour éviter que le bateau ne cogne une pile.

 

Profession : maitre de pont

C’est en février 1415 le que le roi Charles VI institua l’office de maitre du pont de Pont-de-l'Arche par une ordonnance qui ne varia pas jusqu’à la Révolution française. On retrouve donc cette ordonnance dans les recueils juridiques des marchands et prévôts de Paris, qui nommaient le maitre de pont de Pont-de-l’Arche. Ce document visait à encadrer une activité qui semble avoir été très convoitée, ce qui devait perturber la navigation. En déterminant la rémunération revenant au maitre de pont (5 sous tournois par courbe), puis à ses assistants et ses « valets », cette ordonnance nous apprend que le halage avait aussi lieu, pour un moindre tirant d’eau, du côté de la ville (payé 32 deniers contre 40 deniers du côté de Limaie). Cet office sera supprimé à la Révolution et remplacé par la charge de chef de pont nommé par le sous-secrétariat des travaux-publics, dépendant du ministère de l'Intérieur.

Le maitre de pont donnant des instructions aux monteurs grâce à son chapeau. Détail du vitrail (photo A. Launay, 2013)

Le maitre de pont donnant des instructions aux monteurs grâce à son chapeau. Détail du vitrail (photo A. Launay, 2013)

Les monteurs

Combien fallait-il payer de haleurs ? L’ordonnance royale se débarrasse de la question en ces termes : « Et au cas que les eaux seront si fortes qu’il y faudra plus de gens que ledit Maistre ne doit bailler, iceluy Maistre les querra, & les Voicturiers payeront le pardessus. » Selon Joseph Dutens (page 388), la chute d’eau de 50 cm occasionnée par le pont nécessitait un halage assuré jusqu’à « soixante chevaux, et le secours de deux à trois cents hommes… ». La dépense pouvait aller jusqu’à 200 francs vers le début du XIXe siècle. Cela laisse imaginer que quelques dizaines de personnes servaient régulièrement au halage et que quelques centaines d’autres venaient ponctuellement. A défaut d’apporter une grande richesse au pays, cela devait occuper une part non négligeable d’une population estimée à 1639 habitants en 1793.

Dans son mémoire de maitrise, Bénédicte Delaune note (page 60) que les capitations de 1788 répartissent comme suit les professions à Pont-de-l’Arche : artisanat 102 personnes (dont cuir 28 et textile 37), commerce 48, notables 23, pont et eau 22 (dont commis du maitre de pont 2 et aides de pont 8), nature 25, domestique 10 et autres 13. Les métiers de l’eau formaient le quatrième secteur professionnel de la ville. Bénédicte Delaune avance (page 76) le chiffre de 10 % des électeurs qui vivaient, en 1788, des activités fluviales. Ceci ne représente, pour le montage, que les cadres d’une profession qui recourait largement aux journaliers.

Les haleurs

Combien fallait-il payer de haleurs ? L’ordonnance royale se débarrasse de la question en ces termes : « Et au cas que les eaux seront si fortes qu’il y faudra plus de gens que ledit Maistre ne doit bailler, iceluy Maistre les querra, & les Voicturiers payeront le pardessus. » Selon Joseph Dutens (page 388), la chute d’eau de 50 cm occasionnée par le pont nécessitait un halage assuré jusqu’à « soixante chevaux, et le secours de deux à trois cents hommes… ». La dépense pouvait aller jusqu’à 200 francs vers le début du XIXe siècle. Cela laisse imaginer que quelques dizaines de personnes servaient régulièrement au halage et que quelques centaines d’autres venaient ponctuellement. A défaut d’apporter une grande richesse au pays, cela devait occuper une part non négligeable d’une population estimée à 1639 habitants en 1793.

Dans son mémoire de maitrise, Bénédicte Delaune note (page 60) que les capitations de 1788 répartissent comme suit les professions à Pont-de-l’Arche : artisanat 102 personnes (dont cuir 28 et textile 37), commerce 48, notables 23, pont et eau 22 (dont commis du maitre de pont 2 et aides de pont 8), nature 25, domestique 10 et autres 13. Les métiers de l’eau formaient le quatrième secteur professionnel de la ville. Bénédicte Delaune avance (page 76) le chiffre de 10 % des électeurs qui vivaient, en 1788, des activités fluviales. Ceci ne représente, pour le montage, que les cadres d’une profession qui recourait largement aux journaliers.

 

Comment halez-vous ?

A Pont-de-l’Arche

Nous utilisons le témoignage de l’ingénieur-hydrographe Pierre-Alexandre Forfait qui était mandaté, en 1796, par le ministre de la marine, Jean Dalbarade, pour étudier les pistes d’amélioration de la navigation entre la mer et Paris. Fort de son voyage sur un lougre appelé Le saumon, il rapporta que les principaux obstacles à la navigation étaient les 9 ponts situés entre Rouen et Paris car ils interrompaient lourdement le chemin de halage. Ainsi, il décrivit précisément le montage à Pont-de-l’Arche à titre d’illustration du fonctionnement de l’ensemble des ponts. C’est cet ingénieur qui proposa la construction d’un canal et d’une écluse en lieu en place des fossés du fort de Limaie. Il écrivit sur son arrivée au pied des ruines du fort de Limaie : « On a porté trois amarres de 2PO ½ à une pointe de terre saillante à l’amont du pont et sur laquelle est établi un pilotage destiné à servir de conducteur à ces traits. Deux rouleaux verticaux terminent une grande encochure, l’arche et le poste où le navire est amarré se trouvent à peu près dans la même direction… [page 20] Cette amarre se fait avec de fortes bosses disposées et entretenues par la marine ou les navigateurs. Elles sont frappées sur le chapeau par de forts poteaux de garde bordés, qui déffendent la maçonnerie et les batteaux contre les abordages qui se feroient réciproquement. [page 21]

Cet amarrage est réalisé « par un batelier du pays qui en a le privilège sous la dénomination de "Pêcheux" ». Il est 11 heures du matin et le pont ne sera franchi qu’à la fin de la journée car le maitre de pont souhaite attendre le flot de la marée, à 6 heures du soir, pour aider le lougre de Pierre-Alexandre Forfait à passer. Ce dernier, ainsi que son pilote, ont trouvé ce secours de la marée bien inutile. Pour pouvoir passer sous la grande arche (celle de Limaie), les matelots amènent les mâts et le gréement. Trois amarres sont fixées au bateau et passées sous l’arche grâce à un canot. Sur la rive gauche (la ville), deux amarres sont attachées à quatre chevaux chacune. Sur la rive droite (Limaie), une amarre est attachée à huit chevaux. Le montage commence par le travail des chevaux de la rive gauche qui, malgré les remous du fleuve, viennent placer le lougre le long de la première pile du pont. Le bâtiment est « emponté ». Le maitre de pont donne alors l’ordre aux 16 chevaux de tirer. Pierre-Alexandre Forfait nota que, sous l’effort, deux chevaux tombèrent… Le lougre monta cependant sans difficulté et fut amarré 25 toises en amont du pont. Vers 7 heures, le montage était fini et il fallut aux matelots 45 minutes pour remonter les mâts et regréer.

Pierre-Alexandre Forfait était révolté comme on le lit dans les propos rapportés par Jean Legoy : « Au Pont de l’arche tout est préjugé ; on doutait que nous passions avec 16 chevaux sans le secours d’un grand nombre d’hommes ainsi que c’est l’usage. Le maitre de pont a trois brigades d’ouvriers sous ses ordres, des compagnons, des farigouliers. Les hommes restant attachés à quelques amarres, leurs fonctions sont nulles pour des navires (comme « Le saumon »). On ne fait rien au passage de ces ponts qu’avec des chevaux. Ce sont des chevaux qui halent le trait sous le pont, ce sont des chevaux qui remontent le bateau, les hommes ne font rien. Cependant, les hommes, femmes et enfants ont la prétention d’être employés à tous les passages de navires. » Après Vernon, l’ingénieur poursuit : « Nous reconnaissons de plus en plus que les manœuvres des ponts sont dirigées par l’habitude et le préjugé. Ils ne font rien qu’avec des chevaux, dont le mouvement ne pouvant être simultané, occasionne nécessairement des secousses qui causent des accidents de toute espèce. »

Evidemment nous sommes en pleine période de remise en cause des corporations et des monopoles, mais ce propos traduit peut-être la situation difficile des contemporains de Pierre-Alexandre Forfait. A Pont-de-l’Arche, il reproche la présence trop nombreuse de monteurs qui ne serviraient à rien à côté de la puissance aveugle des chevaux. On pourra objecter qu’en période de crise les monteurs ne devaient avoir la pleine possession de leurs moyens et que les mettre au chômage eût été bien pire encore.

 

1813, le halage obsolète

Comme nous l’avons étudié dans l’article « L’écluse de Limaie entre Pont-de-l’Arche et Igoville (1813-1858) », le montage est devenu insupportable aux autorités pour sa lenteur, son cout et le doute qu’il laissait planer sur l’approvisionnement de Paris. Qui plus est Pierre-Alexandre Forfait devint ministre de la marine et, semble-t-il, eut l’oreille de Napoléon Bonaparte quant au projet de créer une écluse à Pont-de-l’Arche. L’empereur alloua les crédits nécessaires au percement d’un canal et à la construction d’une écluse ouverte à la navigation en 1813. Désormais, un éclusier et deux aides rendaient inutiles les dizaines, voire centaines, de monteurs grâce au contournement du pont. Lorsque ce pont s’écroula en 1856, il fut remplacé par un autre ouvrage d’art aux arches suffisamment grandes pour laisser passer sans encombre le trafic fluvial. L’écluse de Limaie devint à son tour obsolète et les haleurs de la Seine perdaient leur travail à mesure que la navigation se motorisait. Pont-de-l’Arche cessa d’être une étape fluviale.

 

Conclusion

Le vitrail du montage illustre l’histoire des techniques et donc des modes de vie. Les progrès techniques (ponts, écluses, bateaux) ont permis une amélioration des moyens de transports. Mais il semble que ce soit l’approvisionnement de la capitale et la volonté de libérer le commerce qui ont motivé les autorités nationales à transformer les infrastructures locales, ce qui a bouleversé des habitudes pluriséculaires. Peut-être que de nombreux haleurs archépontains, qui se sont retrouvés sans emploi à partir de 1813, se sont reconvertis dans le chausson, un objet du quotidien qu’ils devaient user en tirant les bateaux ? C’est l’hypothèse que nous avons formulée dans notre ouvrage sur l’industrie de la chaussure à Pont-de-l’Arche. Quoi qu’il en soit, ces réalisations ont auguré les constructions de la seconde moitié du XIXe siècle – les barrages – et les vastes travaux d’endiguement de la Seine dans les années 1930. Depuis, la Seine est une voie commerciale et Pont-de-l’Arche a cessé d’être une étape fluviale.

http://pontdelarche.over-blog.com/article-pont-de-l-arche-cite-de-la-chaussure-78659707.html

 

A lire aussi…

http://pontdelarche.over-blog.com/article-l-ecluse-de-limaie-entre-pont-de-l-arche-et-igoville-1813-1858-78659430.html$

http://pontdelarche.over-blog.com/article-grands-travaux-de-la-seine-dans-la-region-de-pont-de-l-arche-annees-1930-78659526.html

 

Sources

Les ordonnances royaux, sur le faict et jurisdiction de la prevosté des marchans & eschevinage de la ville de Paris, Paris, P. Rocolet, 1544, voir chapitre XL, page 137.

Delaune Bénédicte, Pont-de-l’Arche, population, pouvoirs municipaux et société à la fin du XVIIIe siècle et pendant la Révolution, mémoire de maitrise préparé sous la direction de Claude Mazauric, université de Rouen, vers 1992, 130 pages.

Dutens Joseph, Histoire de la navigation intérieure de la France…, tome I, Paris, A. Sautelet et Cie, 1829, 651 pages.

Floquet Amable, Diaire ou journal du voyage du chancelier Séguier en Normandie après la sédition des nu-pieds (1639-1640) et documents relatifs à ce voyage et à la sédition, Rouen, E. Frère, 1842, 448 pages.

Forfait Pierre-Alexandre, Mémoire et Observations concernant la navigation du lougre de la République, sur la Seine, du Havre à Paris l’an 4e de la République, 1796, 30 pagesmanuscrit conservé à la bibliothèque municipale du Havre sous la cote mss 241.

Legoy Jean, « Le voyage du Havre à Paris par la Seine en 1796 », in Cahiers Léopold-Delisle, t. XXV-XXXVI, années 1986-1987, La Normandie et Paris : actes du XXI congrès des sociétés historiques et archéologiques de Normandie, 255 pages.

Suau Bernadette, « A Pont-de-l'Arche, la vitre des bateaux », in Nouvelles de l'Eure, n° 64-65, 1978, pages 42-55.

Collectif, « Note de ce qui s'est passé de curieux et de ce qui a été fait dans l'année de chaque trésorier », in Semaine religieuse du diocèse d'Evreux, n° des 24, 31 aout, 14, 21 septembre 1918.

Monteurs et chevaux en action. Détail du vitrail (photo A. Launay, 2010)
Monteurs et chevaux en action. Détail du vitrail (photo A. Launay, 2010)

Monteurs et chevaux en action. Détail du vitrail (photo A. Launay, 2010)

Comment halez-vous ?

Nous utilisons le témoignage de l’ingénieur-hydrographe Pierre-Alexandre Forfait qui était mandaté, en 1796, par le ministre de la marine, Jean Dalbarade, pour étudier les pistes d’amélioration de la navigation entre la mer et Paris. Fort de son voyage sur un lougre appelé Le saumon, il rapporta que les principaux obstacles à la navigation étaient les 9 ponts situés entre Rouen et Paris car ils interrompaient lourdement le chemin de halage. Ainsi, il décrivit précisément le montage à Pont-de-l’Arche à titre d’illustration du fonctionnement de l’ensemble des ponts. C’est cet ingénieur qui proposa la construction d’un canal et d’une écluse en lieu en place des fossés du fort de Limaie. Il écrivit sur son arrivée au pied des ruines du fort de Limaie : « On a porté trois amarres de 2PO ½ à une pointe de terre saillante à l’amont du pont et sur laquelle est établi un pilotage destiné à servir de conducteur à ces traits. Deux rouleaux verticaux terminent une grande encochure, l’arche et le poste où le navire est amarré se trouvent à peu près dans la même direction… [page 20] Cette amarre se fait avec de fortes bosses disposées et entretenues par la marine ou les navigateurs. Elles sont frappées sur le chapeau par de forts poteaux de garde bordés, qui déffendent la maçonnerie et les batteaux contre les abordages qui se feroient réciproquement. [page 21]

Cet amarrage est réalisé « par un batelier du pays qui en a le privilège sous la dénomination de "Pêcheux" ». Il est 11 heures du matin et le pont ne sera franchi qu’à la fin de la journée car le maitre de pont souhaite attendre le flot de la marée, à 6 heures du soir, pour aider le lougre de Pierre-Alexandre Forfait à passer. Ce dernier, ainsi que son pilote, ont trouvé ce secours de la marée bien inutile. Pour pouvoir passer sous la grande arche (celle de Limaie), les matelots amènent les mâts et le gréement. Trois amarres sont fixées au bateau et passées sous l’arche grâce à un canot. Sur la rive gauche (la ville), deux amarres sont attachées à quatre chevaux chacune. Sur la rive droite (Limaie), une amarre est attachée à huit chevaux. Le montage commence par le travail des chevaux de la rive gauche qui, malgré les remous du fleuve, viennent placer le lougre le long de la première pile du pont. Le bâtiment est « emponté ». Le maitre de pont donne alors l’ordre aux 16 chevaux de tirer. Pierre-Alexandre Forfait nota que, sous l’effort, deux chevaux tombèrent… Le lougre monta cependant sans difficulté et fut amarré 25 toises en amont du pont. Vers 7 heures, le montage était fini et il fallut aux matelots 45 minutes pour remonter les mâts et regréer.

Pierre-Alexandre Forfait était révolté comme on le lit dans les propos rapportés par Jean Legoy : « Au Pont de l’arche tout est préjugé ; on doutait que nous passions avec 16 chevaux sans le secours d’un grand nombre d’hommes ainsi que c’est l’usage. Le maitre de pont a trois brigades d’ouvriers sous ses ordres, des compagnons, des farigouliers. Les hommes restant attachés à quelques amarres, leurs fonctions sont nulles pour des navires (comme « Le saumon »). On ne fait rien au passage de ces ponts qu’avec des chevaux. Ce sont des chevaux qui halent le trait sous le pont, ce sont des chevaux qui remontent le bateau, les hommes ne font rien. Cependant, les hommes, femmes et enfants ont la prétention d’être employés à tous les passages de navires. » Après Vernon, l’ingénieur poursuit : « Nous reconnaissons de plus en plus que les manœuvres des ponts sont dirigées par l’habitude et le préjugé. Ils ne font rien qu’avec des chevaux, dont le mouvement ne pouvant être simultané, occasionne nécessairement des secousses qui causent des accidents de toute espèce. »

Evidemment nous sommes en pleine période de remise en cause des corporations et des monopoles, mais ce propos traduit peut-être la situation difficile des contemporains de Pierre-Alexandre Forfait. A Pont-de-l’Arche, il reproche la présence trop nombreuse de monteurs qui ne serviraient à rien à côté de la puissance aveugle des chevaux. On pourra objecter qu’en période de crise les monteurs ne devaient avoir la pleine possession de leurs moyens et que les mettre au chômage eût été bien pire encore.

 

1813, le halage obsolète

Comme nous l’avons étudié dans l’article « L’écluse de Limaie entre Pont-de-l’Arche et Igoville (1813-1858) », le montage est devenu insupportable aux autorités pour sa lenteur, son cout et le doute qu’il laissait planer sur l’approvisionnement de Paris. Qui plus est Pierre-Alexandre Forfait devint ministre de la marine et, semble-t-il, eut l’oreille de Napoléon Bonaparte quant au projet de créer une écluse à Pont-de-l’Arche. L’empereur alloua les crédits nécessaires au percement d’un canal et à la construction d’une écluse ouverte à la navigation en 1813. Désormais, un éclusier et deux aides rendaient inutiles les dizaines, voire centaines, de monteurs grâce au contournement du pont. Lorsque ce pont s’écroula en 1856, il fut remplacé par un autre ouvrage d’art aux arches suffisamment grandes pour laisser passer sans encombre le trafic fluvial. L’écluse de Limaie devint à son tour obsolète et les haleurs de la Seine perdaient leur travail à mesure que la navigation se motorisait. Pont-de-l’Arche cessa d’être une étape fluviale.

 

Conclusion

Le vitrail du montage illustre l’histoire des techniques et donc des modes de vie. Les progrès techniques (ponts, écluses, bateaux) ont permis une amélioration des moyens de transports. Mais il semble que ce soit l’approvisionnement de la capitale et la volonté de libérer le commerce qui ont motivé les autorités nationales à transformer les infrastructures locales, ce qui a bouleversé des habitudes pluriséculaires. Peut-être que de nombreux haleurs archépontains, qui se sont retrouvés sans emploi à partir de 1813, se sont reconvertis dans le chausson, un objet du quotidien qu’ils devaient user en tirant les bateaux ? C’est l’hypothèse que nous avons formulée dans notre ouvrage sur l’industrie de la chaussure à Pont-de-l’Arche. Quoi qu’il en soit, ces réalisations ont auguré les constructions de la seconde moitié du XIXe siècle – les barrages – et les vastes travaux d’endiguement de la Seine dans les années 1930. Depuis, la Seine est une voie commerciale et Pont-de-l’Arche a cessé d’être une étape fluviale.

 

 

A lire aussi…

L'écluse de Limaie

Les grands travaux de la Seine

 

 

Sources

Les ordonnances royaux, sur le faict et jurisdiction de la prevosté des marchans & eschevinage de la ville de Paris, Paris, P. Rocolet, 1544, voir chapitre XL, page 137.

Delaune Bénédicte, Pont-de-l’Arche, population, pouvoirs municipaux et société à la fin du XVIIIe siècle et pendant la Révolution, mémoire de maitrise préparé sous la direction de Claude Mazauric, université de Rouen, vers 1992, 130 pages.

Dutens Joseph, Histoire de la navigation intérieure de la France…, tome I, Paris, A. Sautelet et Cie, 1829, 651 pages.

Floquet Amable, Diaire ou journal du voyage du chancelier Séguier en Normandie après la sédition des nu-pieds (1639-1640) et documents relatifs à ce voyage et à la sédition, Rouen, E. Frère, 1842, 448 pages.

Forfait Pierre-Alexandre, Mémoire et Observations concernant la navigation du lougre de la République, sur la Seine, du Havre à Paris l’an 4e de la République, 1796, 30 pages, manuscrit conservé à la bibliothèque municipale du Havre sous la cote mss 241.

Legoy Jean, « Le voyage du Havre à Paris par la Seine en 1796 », in Cahiers Léopold-Delisle, t. XXV-XXXVI, années 1986-1987, La Normandie et Paris : actes du XXIe congrès des sociétés historiques et archéologiques de Normandie, 255 pages.

Suau Bernadette, « A Pont-de-l'Arche, la vitre des bateaux », in Nouvelles de l'Eure, n° 64-65, 1978, pages 42-55.

Collectif, « Note de ce qui s'est passé de curieux et de ce qui a été fait dans l'année de chaque trésorier », in Semaine religieuse du diocèse d'Evreux, n° des 24, 31 aout, 14, 21 septembre 1918.

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

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30 janvier 2013 3 30 /01 /janvier /2013 22:58

Le barrage de Poses et les écluses d'Amfreville-sous-les-Monts ont été construits de 1879 à 1885. Le barrage arrête l’eau grâce à des déversoirs mobiles montant ou descendant selon les besoins. Après de longs travaux, ces imposants ouvrages furent inaugurés le 3 juillet 1887 et constituaient la plus forte chute d’eau sur la Seine. Il faut dire que l'ingénieur en chef Caméré devait pallier les problèmes posés à la navigation par le pertuis de Poses qui, de toute histoire, a été un des passages les plus périlleux sur la Seine à cause du courant causé par le dénivelé. Rappelons que la marée cessait ses effets au pertuis de Poses précisément ; celui-ci marque donc la séparation entre la haute et la basse Seine.

Nous publions la numérisation d’une série de photographies industrielles du studio Henry (Louviers) qui fut missionné par la direction des Ponts et chaussées à l’occasion d’importants travaux de restauration de l’écluse d’Amfreville, du barrage de Poses et des aménagements alentours. Si la date ne figure pas, il s’agit des années 1945 à 1947. On aperçoit sur les photographies de visite du chantier, Maurice Blosset, ingénieur en chef des Ponts et chaussées. Ces clichés contenteront les spécialistes et amateurs de la navigation et du génie civil ; les autres lecteurs apprécieront les permanences et les changements qui ont pu affecter les lieux depuis lors. Nous ajoutons aussi deux clichés montrant la Seine gelée, vraisemblablement en 1940.

 

Photos du chantier de construction (1879-1885…)

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b1200075v

 

Pour les précisions techniques

http://fr.structurae.de/structures/data/index.cfm?id=s0017907

 

Pour accéder au diaporama, cliquez sur la photo ci-dessous : 

Barrage de Poses

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 22:41

 

Le pont du diable à Pont-de-l’Arche : la légende face à l’histoire

Il fut un temps, pas si lointain, où l’on bâtissait tout ou presque à la force du poignet, les ponts y compris. Les chantiers étaient alors de vastes entreprises qui devaient impressionner nos ancêtres tout comme nous sommes admiratifs des prouesses tecniques et donc humaines que sont le pont de Normandie ou le viaduc de Millau, par exemple.

C’est pourquoi les observateurs du chantier d'un pont devaient se dire que l’architecte avait vendu son âme au diable pour mener à bien une entreprise de cette ampleur, voire de cet orgueil. Enfin, avait-il vendu son âme ou conclu quelque autre marché satanique ? L’architecte exposait toujours la vie des autres ; que ce soit celle des ouvriers pendant les travaux ou celle des usagers depuis l’inauguration du pont jusqu’à son délabrement. Il avait, en ce sens, pouvoir sur autrui ou encore partie liée avec Satan. 

Les légendes qui font intervenir le diable dans la construction de ponts sont loin d’être rares. Citons pour témoin le pont sur le Vaerebro, près de Roskilde (dans le canton de Jyllinge au Danemark, sur la même ile que Copenhague) [1].

Plus précisément, l’exemple de Pont-de-l’Arche nous a fait remarquer que de nombreuses versions existaient autour d’un même pont. Si elles peuvent se résumer autour de mêmes personnages aux actes assez similaires, elles expriment chacune une originalité qui dénote la culture, la sensibilité de leurs auteurs.

Les versions de la légende touchent aux thèmes de la prouesse déployée pour la construction du pont et de son érosion. Trois des quatres versions que nous reproduisons ci-dessous citent la dernière arche du pont, celle qui permet le passage des bateaux. Difficile à bâtir et à entretenir, c'est donc l’arche du diable. Ce point semble inspiré de la réalité...

En effet, aux XVIIe et XVIIIe siècles, des témoins ont noté la difficulté de l’entretien de la grande arche, près du château de Limaie. Lorsque le dimanche 1er janvier 1640 M. le chancelier Séguier inspecta en personne le pont et le château de Limaie, il remarqua dans son Diaire que l’une des piles de l’arche principale, proche le dict chasteau, par laquelle on faict remonter les bateaux… est presque toute ruinée et consommée soit par le hurt des glaçons, soit par le courant de l’eaüe… Cette même année commencèrent de vastes travaux financés par l’État afin d’ériger un pont neuf.

Or on rapporta, dès 1712, que ce pont menaçait déjà ruine et que la navigation était entravée par les pêcheurs et les gords [2]. Selon Yves Fache, dont les références sont parfois aléatoires, deux arches du pont s’ouvrirent au début du XVIIIe siècle [3].

Du fait de la grandeur de l’arche sous laquelle on halait les navires, il n’est pas étonnant de penser qu’elle était la plus exposée à la chute et, par conséquent, qu’elle nécessita plus d’entretien que les autres arches. À notre avis, la légende du pont diabolique trouve son origine ici même ainsi que dans l’impression de défi humain que constitue l’érection et l’entretien d’un tel ouvrage. Les variantes autour de la la légende restent mineures et doivent provenir des érudits qui ont eu l’heureuse idée de coucher par écrit cette légende populaire. C'est ce qui expliquerait le mélange des siècles, la présence du duc de Normandie, du gouverneur d’Hasdans (terme qui n’a pu franchir les âges puisqu’il s’est transformé, dans sa forme populaire, en Les Damps)…

A. Launay

 

 

A lire aussi...

Les ponts de Pont-de-l'Arche de 862 à nos jours

 

 

Notes

[1] Dumézil Georges, "La gestatio de Frotho III et le folklore du Frodebjerg", pages 81 à 90, in Mythes et dieux de la Scandinavie ancienne, Paris : Gallimard, 2000, coll. Bibliothèque des sciences humaines, 373 pages ;

[2] Brisson Charles, Hostalier A., "Le sixième pont de Pont-de-l’Arche – I.– Un pont millénaire", 7 mars 1952, 1 page, archives d’Elbeuf : Fonds Brisson, dossier 188 C 329 ;

[3] Fache Yves, Histoire des ponts de Rouen et de sa région, Luneray : Bertout, 1985, 392 pages.

 

 

Version de la légende par Alf. B. (1833) 

Alf. B., "Le Pont-de-l’Arche – Tradition normande", in La Revue de Rouen, 2e semestre 1833, 423 pages.

 

 

Nam asellus, quem ante me agebam,

Primus tibi occurrit.

 

Car l’âne que je menais devant moi

Vous a rencontré le premier.

 

                (Hist. d’Alexandre-le-Grand).

 

« Par saint Vigor, mon patron ! Voici bien du nouveau ! Pauvre passager que je suis ! Comment nourrir, maintenant, ma bonne mère que j’aime ? Comment épouser Brigide, la fille du pêcheur ? »

Et le malheureux s’élança dans la ville, criant partout au miracle !

C’est qu’en vérité ses yeux avaient été frappés d’un bien incroyable prodige : la veille encore, lorsqu’aux rayons du soleil couchant il avait attaché sa barque au rivage, la Seine passait libre et fière devant sa cabane : esclave aujourd’hui, elle partage ses eaux aux vingt-deux arches d’un pont.

Certes, il y avait, dans cette rapide construction, quelque chose d’inaccessible à toute intelligence humaine, et les bourgeois se refusèrent, tout d’abord, au témoignage de l’infortuné batelier. Mais, enfin, comme il continuait de crier, sans qu’on eût pu apercevoir en lui aucune marque de folie, un, puis deux, puis tous, descendirent aux poternes : Force leur fut alors de se rendre compte à l’évidence.

Or, ce que le seul Jehan, compagnon cordonnier, osa penser à cette époque, tous le répètent aujourd’hui : « Ce pont était œuvre infernale. » 

Voici le fait : 

Dans une année qui n’est plus bien connue, mais que l’on sait seulement être fort éloignée, le désir vint au duc de Normandie d’aller faire une visite au comte d’Évreux, son puissant vassal. D’aucuns disent qu’il y avait, dans cette démarche, plus que de la courtoisie, quelque arrière pensée d’usurpation. D’autres témoignent, au contraire, de la bonne foi du prince, et il en est même qui rappellent un mariage. Quelle que soit, du reste, la meilleure de ces opinions, peu importe à notre récit. Le point principal, le seul nécessaire est le passage du duc par la ville théâtre de cette action, et située entre Rouen et Évreux.

Toutes les lumières étaient disparues des maisons ; le fiancé de Brigide, lui-même, reposait depuis deux heures, et la garde de nuit était déjà renouvelée trois fois à la grande tour du château. Tout à coup retentissent au loin les pas d’un cheval au galop ; puis un homme d’arme paraît bientôt, qui d’un seul mot fait tomber le pont-levis. Il semblait un guerrier normand, et se disait chargé pour le gouverneur des volontés du terrible duc, leur souverain seigneur à tous les deux. Aucune porte ne résistait à ce nom tant redouté, et l’envoyé se trouva bientôt en présence de celui qu’il cherchait. Le gouverneur était un homme bon et vaillant à demande, épris, avant tout, de son épée et de sa fille.

Ne saurait dire quel effet produisit sur lui l’arrivée de l’inconnu, car ses gardes étaient éloignés, et l’homme qu’il aperçu n’était plus celui qu’avaient reçu ses archers.

Au lieu de l’humble costume d’un chevaucheur, une armure noire étincelant brillait sur sa poitrine. Sa taille était haute, son visage livide et profondément ridé. Quand il s’approcha du grand foyer, la flamme pâlit, et ce fut comme un bruit d’airain quand il vint à parler :

« Messire, dit-il, un homme venait de Rouen vers toi à la plus grande vitesse de son cheval. Mais, entourés des ténèbres, coursier et cavalier se sont abîmés dans le fleuve. L’ordre qu’ils portaient, le voici, de son exécution dépend ta bonne où ta mauvaise fortune. »

Le gouverneur étendit le bras comme porté par une force invisible, et reçut une large parchemin au sceau du duc de Normandie.

Lecture faite, il semble réfléchir, puis il allait appeler :

« Quels ordres veux-tu donner ? » dit, en l’arrêtant, son mystérieux interlocuteur : « la deuxième heure n’aura pas sonné demain depuis le lever du soleil, que déjà le duc paraîtra sur la rive opposée, suivi de ses hommes d’armes et des gens de sa maison.

En si peu de temps, que faire ?

Ne te serait-il pas impossible de rassembler le nombre de barques nécessaire au passage, que de manquer aux volontés de si puissant et si impérieux seigneur ? »

Le gouverneur ne répondit rien, mais il sentait toute la portée de ces paroles.

« Que les ordres du duc soient remplis, ajouta l’inconnu, et puissance croîtra suivant son bon désir. Néglige, au contraire, de le satisfaire, et ta ruine entraînera celle des tiens, celle de ta fille.

Puissance de Satan ! Qui peut m’aider en ce pressant danger ?

- Celui-là même que tu viens d’invoquer. »

Le gouverneur frémit, car il savait maintenant quelle voix lui parlait, quelle main s’appuyait pesante sur son épaule.

« Nos conditions, dit-il en balbutiant ?

- Pour toi un pont, pour moi le premier être qui de ses pas en pressera les dalles. »

Le gouverneur jura sa parole de chevalier, et Satan disparut pour tenir la sienne.

À ce nom, disent les vieilles, un bruit de chaînes, mêlé de voix nombreuses, retentit par tout le pays.

Cette apparition resta toute la nuit comme un songe dans l’esprit du gouverneur. Puis, à la première lueur du jour, poussé par je ne sais quel mouvement indicible qui, dans les choses même les plus incroyables, nous fait toujours tenter une vérification, il sortit de son château sans trop se faire compte de cette démarche. Mais le même instinct qui l’avait amené dans la ville, le conduisit au rivage. Partout régnait le silence car les bourgeois dormaient encore.

Déjà, il était en vue du pont, lorsque accourut vers lui son enfant bien aimée qui, inquiète de ne l’avoir point trouvé à son réveil, le cherchait partout, et pensa, dans la rapidité de sa course, être entraînée sur les dalles maudites.

Le souvenir des paroles de Satan vint alors frapper comme la foudre, la tête du malheureux père. Un froid subit courut par tous ses membres ; une sueur glaciale couvrit son visage ; et ce fut comme machinalement qu’il trouva encore assez de force pour lancer avant sa gentille Alice un chat, mis près de lui, disent les braves gens, par la protection de saint Vigor.

Anéanti, tremblant de tout son corps, il serre sa fille contre son sein, et, chargé de ce précieux fardeau, regagne précipitamment le château.

Une heure après, le passager, avait, comme nous l’avons dit, réveillé tout le monde ; et ce ne fut, durant la journée, que bruits d’hommes et de chevaux. Sur le soir, le duc de Normandie quitta la ville pour continuer son voyage ; mais on ne m’a point dit s’il fut ou non surpris de l’architecture diabolique du pont.

Seulement, au milieu de la nuit suivante, une forte odeur de soufre arracha le gouverneur au sommeil, et l’homme de la veille apparut à son chevet.

« J’ai accompli ma promesse, dit-il, et toi, tu as éludé la tienne : par grâce pour les bourgeois de la ville, ce qui est fait est fait ; mais, quand le jour m’a surpris, une arche restait inachevée : jamais on ne la finira. Ta mauvaise foi l’a méritée ; ma puissance y pourvoira. »

Il dit, et s’abîme comme la première fois.

Huit jours plus tard, le batelier, riche d’un trésor qu’il avait trouvé, épousa Brigide, sa fiancée.

La ville où tout cela s’est passé a reçu depuis le nom de Pont-de-l’Arche ; et cette arche si célèbre, on la montre encore à gauche, en arrivant de Rouen, à l’entrée du pont. Souvent, on a tenté de la fermer, mais les pierres qu’on a employé, ou deviennent tout à-coup disproportionnées en longueur, ou, placées pendant le jour, disparaissent la nuit au fond des eaux. »

 

                                                                                                          Alf. B. (Rouen) 

 

Version de la légende par Léon de Duranville (1843)

Léon Levaillant de Duranville, "Nouveaux documents sur la ville de Pont-de-l’Arche", in Revue de Rouen, 1843, vol.1-2.

 

Comme si ce n’était point assez, pour le pont construit sous Charles-le-Chauve, et qui fournit le nom de la petite ville de Pont-de-l’Arche, que de remonter jusqu’aux invasions normandes, et d’avoir été construit au chant des terribles litanies du IXe siècle, on a voulu lui donner une origine diabolique : le prince de l’enfer a semblé préférable au roi de France, au petit-fils de Charlemagne.

Il existe plusieurs variantes de cet événement merveilleux. [...]. Ou bien l’architecte n’aurait pas voulu de l’assistance du prince d’enfer, qui lui faisait offre de services, et pour lors Satan, partout reconnaissable à ses griffes, c’est-à-dire à ses mauvais tours, aurait juré que personne ne verrait le pont fait et parfait, ni dans les IXe, Xe et XIe siècles, ni même dans le XIXe. Ou bien le découragement de l’architecte fut si grand, qu’il supplia le mauvais génie de lui venir en aide. Le prix qu’il s’engageait à payer était d’une autre valeur que le premier objet vivant : il promettait de livrer son âme, de la dévouer aux tourments éternels de l’autre monde, à ces supplices que le tentateur porte partout avec lui, à cet enfer, qui n’abandonne jamais Satan quand il apparaît sous forme humaine, quand il se plonge dans les eaux de l’Océan et soulève d’affreuses tempêtes. Le jour de l’échéance devait être le propre jour où l’ouvrage serait terminé : “Or sus, maintenant,” lui crierait une voix épouvantable, “tu m’appartiens à bon droit, tu es un de mes vassaux.” Désolé d’avoir souscrit un semblable engagement, il répandait des larmes amères : on peut en répandre à moins. Heureusement, son repentir intéresse son patron en sa faveur et, chaque nuit, ce bienheureux habitant du ciel enlève quelque pierre du pont. Il en fut ainsi de la toile de Pénélope et du tonneau des Danaïdes : le pont ne fut jamais achevé entièrement ; l’architecte eut le temps de mourir de sa belle mort et d’échapper aux griffes qui le convoitaient » 

 

 

 

Version de la légende par Louis Bascan (1902) 

Bascan Louis, Légendes normandes, Paris : C. Delagrave, 1902, 238 pages, voir page 135.

 

 

Il y a des siècles et des siècles, la ville de Pont-de-l’Arche s’appelait Hasdams, et Hasdams était fort connu dans toute la Normandie par son pont de vingt-deux arches qui faisait communiquer les rives de la Seine.

Il n’avait pas été facile à construire, ce pont-là. L’architecte qui en avait dressé les plans avait bien édifié vingt et une arches sans trop de difficulté, mais la vingt-deuxième défiait tous ses efforts. On apportait des montagnes de moellons : en quelques heures, le courant les entraînait. On entassait des blocs énormes : les pierres s’allongeaient ou se rétrécissaient. On coulait du mortier au fond de l’eau : il s’en allait comme du sable fin. Le malheureux architecte était désespéré.

Un jour qu’une nouvelle tentative venait d’échouer piteusement, il s’assit par terre, mit sa tête entre ses mains et s’écria plein d’amertume :

« Je n’ai plus rien à faire. Que le diable finisse le pont s’il le peut ! »

À peine avait-il achevé ces paroles qu’il entendit une voix étrange lui répondre :

« Le diable peut tout ce qu’il veut. »

L’architecte, stupéfait, regarda autour de lui. Il ne vit personne, sauf son chien, un grand lévrier noir, qui fixait sur lui des yeux de flammes. Jamais il ne lui avait vu des yeux pareils. Toutefois, croyant être le jouet d’une hallucination, il haussa les épaules et laissa retomber sa tête sur sa poitrine.

La même voix étrange reprit avec force :

« Je te répète que le diable peut tout ce qu’il veut. »

Cette fois, il n’y avait point à s’y méprendre : c’était son chien qui avait parlé, car il avait encore la bouche ouverte.

L’architecte voulut répondre ; aucun son ne put sortir de sa gorge.

« Allons, dit son chien d’un ton sarcastique, n’aie pas peur. Je suis venu pour t’aider.

- Alors, demanda l’architecte, c’est donc vrai ce qu’on disait ?

- Que disait-on ?

- On disait que vous êtes le diable.

- C’est vrai ; je n’ai pu le cacher. Un jour que des apprentis voulaient me jeter à l’eau, je saisis le plus méchant d’entre eux par le cou et le lançai dans le fleuve, où il se noya. Depuis cette aventure on me laisse tranquille, mais j’ai une mauvaise réputation. Qu’importe après tout ! Voyons, ne perdons pas de temps : désires-tu que je finisse ton œuvre ?

- Je le souhaite de tout mon cœur ; mais c’est impossible.

- Impossible ! Rien ne m’est impossible. Si je le veux, la vingt-deuxième arche de ton pont touchera la rive demain matin.

- Oh ! que je vous serais reconnaissant !

- Merci, je ne tiens pas à la reconnaissance. Je préfère quelque chose de positif.

- Quoi donc ?

- Pas grand’chose.

- Mais encore ?

- L’âme de la première créature qui franchira le pont.

- C’est tout ?

- Je voudrais bien traiter avec vous, mais qu’est-ce qui me prouve que...

- Ah ! tu doutes de ma puissance ?

- Ma foi !...

- C’est bon ; je vais te montrer des choses que tu n’as jamais vues. Monte sur mon dos, prends-moi par le collier, et ferme les yeux ; tu ne les ouvriras que lorsque je te le dirai. »

Machinalement, l’architecte obéit à son chien, et, en un clin d’œil, il se trouva transporté dans un lieu désert et sauvage. D’énormes quartiers de rocs, dressés çà et là, donnaient à ce lieu l’aspect d’un cimetière de géants. Une herbe maigre et courte, qui poussait par places, semblait couvrir la terre d’un manteau déchiré.

Le chien tendit le cou vers un fossé où remuait quelque chose et aboya. Aussitôt les rocs disparurent ; à leur place s’éleva un merveilleux palais. Des colonnes d’onyx soutenaient le fronton imposant ; les marches étaient de granit rose ; les couloirs et les murs, brillants comme des glaces, étaient incrustés de marbres de toutes les couleurs ; le plafond, lumineux comme un ciel d’Orient, resplendissait d’étoiles.

L’architecte ébloui se tourna vers le chien pour lui exprimer son admiration. À ses côtés, il ne vit plus un lévrier noir, mais un beau seigneur vêtu de velours rouge et couvert de pierreries étincelantes.

« Eh bien! lui demanda le beau seigneur, doutes-tu encore de ma puissance ?

- Excusez-moi, balbutia l’architecte.

- Volontiers, mais je veux te montrer autre chose avant de travailler pour toi. »

Il frappa dans ses mains. Au même instant, une salle immense apparut à leurs yeux, remplie de seigneurs et de dames richement vêtus, qui dansaient au son d’un orchestre invisible. La musique était douce et langoureuse comme un chant d’amour. Puis, les couples s’assirent devant des tables chargées de flacons dorés, de coupes de cristal et de fruits superbes. De petits hommes, d’une prestesse inouïe, satisfaisaient leurs moindres désirs. Bientôt après, la salle du festin s’évanouit, et devant les convives, à perte de vue, s’étendirent des jardins avec de vertes pelouses, de frais ombrages et des fontaines murmurantes.

- « Que tout cela est beau ! s’écria l’architecte ravi.

- Alors, c’est entendu ? dit le diable. Rentre chez toi et dors en paix jusqu’à demain matin. Pendant ce temps, je vais achever ton pont, et j’aurai en récompense l’âme de la première créature qui le franchira.

- Entendu, » dit l’architecte.

Un voile de ténèbres s’abattit devant ses yeux ; il s’affaissa sur le sol et s’endormit d’un profond sommeil...

Quand il se réveilla, il était chez lui, dans une cabane en planches construite non loin du pont. S’étant frotté les yeux, il aperçut son chien qui paraissait le veiller. Cette vue le tira de sa torpeur : vite il se leva, se vêtit et courut dehors.

Ô prodige ! la vingt-deuxième arche s’arrondissait par dessus le fleuve.

L’artiste ressentit une fierté inconnue. Son orgueil fut bientôt caressé par les éloges de ses compagnons, des habitants du pays, du seigneur et de sa suite. Jamais il n’avait rêvé pareil triomphe. Sa joie fut complète lorsque le seigneur, à haute voix, devant tout le monde, promit de lui accorder ce qu’il voudrait.

Notre homme, embarrassé, demanda un jour de réflexion. Il se retira dans sa cabane, l’esprit préoccupé. Il n’était pas sans remords. Toute la nuit, il médita sur les terribles conséquences du pacte qu’il avait conclu avec Satan. Il craignit pour les autres, il craignit pour lui-même. Son front était baigné de sueur. Des visions épouvantables défilaient devant lui...

Enfin, après avoir souffert mille angoisses, il poussa un soupir de soulagement, sourit et se frotta les mains : il venait de trouver le moyen de duper l’éternel dupeur.

Le lendemain matin, il pria le seigneur de lui donner un âne pour éprouver lui-même la solidité du pont. Dès qu’on le lui eut amené, il s’arma d’un aiguillon, piqua le baudet, qui partit au galop et traversa la vingt-deuxième arche ; ce fut ainsi la première créature qui passa le pont.

Le diable, qui avait repris la forme d’un lévrier noir et qui était assis à l’extrémité de son œuvre, comprit le mauvais tour qu’on lui jouait. Humilié de sa défaite, il jura, mais trop tard, qu’on ne le prendrait plus à contracter des marchés avec des architectes normands.

 

 

Version de la légende par Charles Brisson (1929)

Brisson Charles, Herval René, Lepilleur A., Légendes et récits de Normandie, Elbeuf : Paul Duval, 1929, 157 pages, voir pages 25 à 29.

 

 

Dendeville--pont-diable-.JPGIllustration de Raymond Dendeville dans Légendes et récits de Normandie de Charles Brisson, René Herval… voir page 8. 

 

Le 12 juillet 1856, s’écroulait le vieux pont de Pont-de-l’Arche, sur la Seine, l’un des doyens des ponts de France, puisqu’édifié en trois ans, de 862 à 865 par ordre de l’archevêque Hincmar.

C’était à la fois un barrage et un pont fortifié, portant moulins et demeures, et solidement défendu à ses extrémités par des ouvrages militaires.

Il s’en fallait donc de peu – neuf ans seulement, – que le vénérable édifice ne vécut mille ans ! Naturellement, il avait sa légende, née du fait qu’une telle construction ne pouvait être œuvre humaine. – Si l’histoire affirme que trois années avaient été nécessaires, la légende qui voyait là œuvre surnaturelle se contentait... d’une nuit ! mais avec l’inévitable concours du Diable.

Hincmar avait appelé des ingénieurs byzantins réputés, tenant à ce que son seigneur et roi, Charles-le-Chauve, disposât d’une œuvre susceptible de défier le temps et les hommes. Mais Byzance était loin et la route longue... Le roi se morfondait en l’attente des orientaux attendus et chaque jour craignait quelque nouvelle incursion des pirates venus du bas-fleuve.

C’est alors qu’un pauvre homme de la paroisse de Saint-Germain d’Alizay, désireux de voir son roi débarrassé de tout souci, et sans doute aussi de savoir son chétif patrimoine à l’abri, se dit à haute voix sans doute :

« Si je connaissais quelque moyen de satisfaire le désir du Roi nostre Sire, sans attendre ceux qui tardent tant, certes ma fortune serait chose faite... Mais seul le Diable pourrait faire celà et m’assister ! »

Il n’avait pas achevé sa phrase... ou sa pensée, que Satan surgissait, dans la classique odeur de souffre qui accompagne ses apparitions. – Le bonhomme, dit la Légende, n’en fut pas exagérément surpris, ce qui peut paraître étrange, mais il avait tant de fois vu le diable logé en sa bourse qu’une apparition de plus n’était pas pour l’effrayer outre mesure !

« Tu as besoin de moi ?

- Sire diable, dit le paysan, je ne t’ai pas appelé, mais puisque te voilà, dis-moi donc si tu saurais bâtir un pont solide, d’ici où nous sommes jusqu’à l’autre côté de la vallée ?

- Jeu d’enfant pour moi ! » répliqua le Malin.

- « Possible ! mais quelle preuve peux-tu me donner d’un pouvoir dont j’ai ouï parler, mais que je n’ai jamais éprouvé ?

- Une preuve ? Tiens, prends les charbons qui rougeoient en ton âtre ! »

L’homme cherchait déjà sa pelle, mais Satan le repoussant, se baissa et prit à larges poignées les charbons ardents.

- « Ouvre tes mains ! »

Or, quand le paysan se décida à obéir, ce furent lingots froids et plus lourds que du plomb qui churent en ses paumes : c’était de l’or !

- « Comment ne te croirai-je maintenant ! Je cours chez le roi et lui vais dire que son pont sera bâti... quand donc, au fait ?

- Demain matin, avant même que le soleil soit levé ! »

Satan attendait son homme au logis et eut tous les remerciements qu’il pouvait désirer, et auxquels il se contenta de répondre :

- « Je n’ai que faire de tes mercis ! Certes, ma complaisance est grande, mais elle se paie : il me faut, corps et âme, le premier qui passera sur le pont. »

Il était bien tard pour reculer, le paysan était pris, il ne pouvait qu’accepter la condition... se réservant de ne pas passer le premier. – Mais déjà une idée venait de germer en lui.

La nuit venue, il était aux aguets, désireux de voir s’accomplir l’œuvre prodigieuse dont il était tout de même un peu l’auteur.

Satan était là, commandant à des milliers de pierres qui, toutes taillées, arrivaient sans bruit sur toutes routes et chemins et prenaient leur place, s’assemblaient, s’entassaient sans répit...

Il fallut quinze minutes pour la première arche, et quatre autres s’élevaient au bout d’une heure ! Or, pas un ouvrier n’était là ! Tout se faisait sans un homme, sans une main, sans un outil, sans mortier ni    ciment : Satan suffisait à tout, mais encore sa présence était-elle suffisante ! Par exemple, il suait à grosses gouttes, et sans doute, mais pour tout autre motif, le paysan de même !

Quand minuit sonna à Pont-de-l’Arche, les vingt-quatre petites arches de la vallée étaient alignées... Quand les premières lueurs du jour apparurent à l’orient, le Diable ordonnait aux pierres de s’assembler pour la dernière arche !

Le bonhomme était fou de joie ! II voyait sa fortune assurée, il était certain de la magnifique reconnaissance du roi ; demain il serait comte, duc, prince...

Et c’est alors qu’il se précipita en sa demeure avant que le Diable eut repris le chemin du royaume des Ténèbres ! II détacha son âne et prit une branche de chardon qu’il réservait pour le repas de l’animal, puis s’en fut à l’entrée du pont.

Satan, se frottant les mains, attendait sans trop d’impatience quelque croquant, voire même un personnage d’importance – la proie promise – qu’amènerait la stupéfaction devant l’œuvre surnaturelle de la nuit passée...

Mais le bonhomme lança de toutes ses forces l’appât sur le pont et déjà l’âne se précipitait pour le saisir ; Satan, quelque peu tard, comprit la ruse et disparut en emportant pour tout butin un corps et une âme d’âne, en admettant que les ânes aient une âme !

... Par contre, une arche demeurait inachevée, mais la terminer était si peu auprès de l’œuvre accomplie ! Or, on ne put jamais en venir à bout et le nom lui demeura d’Arche du Diable.

... De retour chez lui, le paysan se dit que la perte de son âne était certes largement compensée par le monceau d’or que le Diable avait tiré de l’âtre ; il y avait à peine porté la main qu’il la retira avec un horrible cri : le charbon était redevenu charbon, et bel et bien ardent. Ce fut d’ailleurs la seule vengeance du Démon !

Telle est la légende du défunt pont de Pont-de-l’Arche ; fait curieux, elle se retrouve sous la même forme et avec les mêmes péripéties sur les bords du Rhin – avec une seule différence que, comme il se doit, l’âne y est devenu… un chat.

 

Charles Brisson

 

 

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

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20 juillet 2012 5 20 /07 /juillet /2012 10:19

 

Benoist--Charpentier--La-Normandie-illustree--1852--2-.JPG

 

Cette célèbre vue sur le pont aux moulins de Pont-de-l’Arche est une lithographie de Charpentier réalisée d'après le dessin de Félix Benoist. Elle fut éditée dans un magnifique ouvrage : 

La Normandie illustrée : monuments, sites et costumes.../ dessinés d'après nature par Félix Benoist et lithographiés par les premiers artistes de Paris, les costumes dessinés et lithographiés par François-Hippolyte Lalaisse,... ; texte par M. Raymond Bordeaux et Amélie Bosquet, sous la direction de M. André Pottier,... pour la Haute-Normandie…, Nantes : Charpentier père, fils et Cie, 1852, 2 volumes. 

La portée scientifique de l’ouvrage indique que cette vue est assez fidèle au Pont-de-l’Arche de l’époque. Le pont, avant que les Ponts et chaussées ne le laissent s’effondrer en 1856, soutient trois moulins dont l’un est très nettement visible ici, dont sa roue à aube.

Sur les alluvions laissées par la Seine entre les piles aval du pont, sont représentés des filets et une nasse attestant la vivacité de la pêche. Un marinier en tenue pilote une barque sur la droite.

Sur le rempart, au second plan, la poterne de la Petite chaussée est visible. Elle doit son nom au petit quai chaussé. Par différence, le quai situé en amont du pont était nommé Grande chaussée. A droite du rempart face à l’église, la courtine et la tour du presbytère étaient plus hautes que leurs vestiges actuels. Au loin, la partie haute de la tour de Crosne est déjà rehaussée dans un style néogothique.

Seule fantaisie – modérée – de cette vue : au loin se profilent coup sur coup les lignes de toit du dortoir et du réfectoire de l’ancienne abbaye de Bonport. Situés à deux kilomètres, ces bâtiments n’étaient pas plus visibles à l’œil nu qu’aujourd’hui. Les éditeurs auront dû composer entre la réalité financière et la soif d’exhaustivité scientifique… et rassembler ces deux magnifiques sites.

La marée est haute, comme le montrent les eaux aussi hautes en amont qu’en aval du pont. La beauté de cette vue donne envie de discuter avec ce fumeur de pipe et son acolyte ; d’attendre la marée basse et d’apprécier le bruit de la légère chute d’eau entre les piles…

 

A lire aussi...

Les ponts de Pont-de-l'Arche de 862 à nos jours 

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com/

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5 octobre 2011 3 05 /10 /octobre /2011 12:19

Les trois moulins de Pont-de-l'Arche ont disparu avec le pont médiéval en 1856. Depuis, ils continuent de peupler les lithographies anciennes chéries par les collectionneurs et les amateurs d'histoire. IIls appellent donc à se questionner sur leur origine, leur activité et c'est pourquoi nous avons mis à plat nos connaissances sur cet aspect de l’histoire industrielle de Pont-de-l’Arche et d'Igoville. 

 

Moulins 4

Girard, del et lith., lithographie monochrome, 47,3 x 31,9 cm, en bas : Paris, publié par Victor Delarue, 10, place du Louvre, Archives de l’Eure (1 Fi 841).

 

 

I) Origine et architecture des moulins de Pont-de-l’Arche 

 

1)      Origine des trois moulins du pont : premières traces en 1020 

Dans notre étude sur les ponts de la ville, nous avons réussi à dater la construction du premier pont. Cependant, nous avons remarqué qu’il existait une période obscure, c'est-à-dire non documentée correspondant à la naissance de la ville entre le IXe siècle et le début du XIe siècle. Cette période concerne les moulins qui nous intéressent.

            On peut néanmoins envisager avec sérieux que le pont fut muni de moulins dès ses premières années. En effet, l’on sait que Charles le Chauve accorda à l’évêque de Paris la possession du Grand pont et de ses moulins en 861. C’est donc qu’il était techniquement possible, dès l’époque de Charles le Chauve, de munir les ponts de moulins[2]. Patrick Sorel (voir sources) précise qu'en ce temps il devait s'agir de moulins-bateaux et non de moulins à roue pendante que l'on voit sur les lithographies et qui ne sont apparus que vers le XIIIe siècle et le XIVe siècle. Ces équipements devaient être essentiels aux hommes de garnison de Pont-de-l'Arche mais aussi à leurs familles qui ont peu à peu donné naissance à la ville.

Nous retrouvons trace de l’histoire de la ville en 1020 grâce à une charte officialisant la donation par le duc de Normandie Richard II de plusieurs droits sur Pont-de-l’Arche au bénéfice des religieux de l’abbaye de Jumièges. Ces droits portent sur l’église, le tonlieux[3], avec les droits sur les moulins et les pêcheries situées sous le pont aux moulins, un pré de deux acres, et un moulin appartenant à l’église[4].

 La présence d'un pont contrariait le cours de la Seine et concentrait son courant entre les piles. Une cataracte de plusieurs dizaines de centimètres existait qui devait rendre l'endroit particulièrement intéressant pour établir des moulins. La région de Pont-de-l'Arche était déjà très intéressante comme en témoignent les nombreux moulins établis à proximité : Martot, Cléon, Freneuse, Poses, Amfreville-sous-les-monts...   

 

2)      L’architecture des moulins 

           Comme le montrent les deux reproductions de gravures ci-dessous, les moulins reposaient sur des pieux et étaient rattachés au tablier du pont. Le moulin Saint-Ouen, sur la gravure, fournit le meilleur document relatif à l’architecture de ces ouvrages. Les moines de l’abbaye Saint-Ouen de Rouen dressèrent un document, en 1759, qui reprend  point par point les travaux à accomplir dans les nombreuses propriétés de l’abbaye et notamment au moulin de Pont-de-l’Arche[5].

 

  Moulins 2

Ch. Dubourg sc., d’après un croquis de Mme Drouin, eau-forte, début XIXe siècle, 23,5 x 15,3 cm (Archives départementales de l’Eure : 1 Fi 843).

 

Ce document nous apprend que les motelles (les assises de terre qui émergent de l’eau au pied du pont[6]) faisaient l’objet d’un entretien très élaboré et ce principalement pour le maintien des berges de celles-ci. Cet aspect de l’entretien n’est pas perceptible dans les gravures anciennes, tout comme celui de la vanne du moulin.

Ensuite, élément frappant des dessins, le document aborde les pieux sur lesquels repose la partie supérieure des moulins. La majorité de ces pieux est à remplacer. Ce qui n’apparait pas, en revanche, c’est le dispositif devant préserver chaque pieu de la glace hivernale et, tout simplement, de l’usure des eaux.

Tout l’ensemble de la roue : l’arbre qui tient la roue, celle-ci et ses 54 dents doit être refait à neuf, tant les bois sont usés. Le nombre de pièces participant au maintien et à la rotation de la roue est impressionnant qui compte parmi les réparations. De même pour les lanternes, ces engrenages reliant par un système de roues dentelées tous les arbres qui, au final, donnent la force du mouvement de l’eau à la pression exercée sur la meule.

La maisonnée et les bâtiments annexes qui se trouvent à hauteur de la chaussée du pont doivent être rénovés par l’usufruitier, c’est-à-dire le locataire, en quelque sorte, qui habite et fait moudre le grain en permanence. C’est aussi lui qui règle des droits aux propriétaires de l’abbaye. Les moines ont tout de même noté, pour mémoire, les travaux à réaliser. Est-ce en vue d’une vérification ultérieure des travaux réalisé ou bien (aussi ?) par crainte que les réparations soient faites sans soin, sans connaissances techniques par l’usufruitier ? Toujours est-il que ces dernières réparations sont celles d’une maison comme les autres (colombages, dallages, tuiles de pays, cheminées…).

Un document qui remonte au XIIIe siècle, montre comment les religieux de Saint-Ouen se fournissaient en matériaux. Ils exigeaient de certains de leurs vassaux qu’ils fournissent annuellement le bois nécessaire à l’entretien de leurs édifices. Le fief forestier de Sotteville-sous-le-Val doit garder les bois des Autiez et de Bonet par nuit et par jour et doit rapporter touz les meffés as seignor de Saint Oen et doit avoir ses pors frans de pasnage a son user et doit avoir 12 d. por semondre le pasnage et la moitié des coupeax des arbres qui sont coupez es devant diz bois por fere merrien au molin du Pont de l’Arche (…) et doit moldre eu molin Saint Oen aprez celui de la treimie…[7]

Quant au transport de ce matériau, c’est le fermier de Houlegate (ferme aujourd’hui disparue), à Sotteville-sous-le-Val, qui en était, notamment, chargé : La masure villaine de Houlegate (…) doit l’aide de la porte de Lyons refere et deu merrien du molin carier. [8] Outre le fait que le vassal des religieux devait charrier le bois, il devait aussi, si nous interprétons bien l’ancien français, participer à l’entretien de la porte de Lyons ce qui doit désigner la porte du château de Limaie donnant sur la route de Pîtres, Fleury-sur-Andelle, Lyons-la-Forêt. 

À l’issue de ce court descriptif et après avoir observé les anciennes gravures, nous notons que, malgré de nombreux siècles d’existence, les moulins qui nous intéressent ont la même architecture, à défaut d’avoir les mêmes proportions.

Chacun des édifices a ses deux bâtiments annexes, ses quatre cheminées, semble-t-il (car les représentations diffèrent), ses lucarnes

 

 

II) Dénominations des moulins ; les propriétaires et leur utilisation

 

 1)      Les propriétaires des moulins et les noms attribués à ces édifices

 

Moulins 3

 

  Les noms des trois moulins de Pont-de-l’Arche avaient une origine géographique ou faisaient référence aux propriétaires. Les édifices se trouvent "près de la ville", "près du château de Limaie" et  "au milieu du pont" (ou Parmi, Treimie[9], mots synonymes de "milieu" dans l’usage local). Ils ont tout naturellement trouvé une appellation des plus évidentes… et facile à retenir !

Les moulins dépendaient de fiefs. Il n'est donc pas étonnant que les noms de propriétaires de ces fiefs aient été uilisés pour identifer ces équipements. Le moulin de Saint-Ouen dépendait du fief d'Igoville, propriété de l'abbaye Saint-Ouen de Rouen. L'ensemble des vassaux de ce fief étaient obligés de moudre leurs grains au moulin de leu seigneur, moyennant redevance. Cette pratique féodale a pris fin en 1789 avec la liverté du commerce.      

 

Dates (sources)

Saint-Ouen – château

Parmi – Matignon

Danois – Dames – ville

1025 (Marie Fauroux, p. 139).

Église Saint-Vigor (Par déduction du texte ci-dessous)

Propriété ducale

Propriété ducale

1025 (Marie Fauroux, p. 139)

Richard II cède l’église de Pont-de-l’Arche ainsi que le moulin qui lui appartient et le tribut des trois moulins du pont.

Propriété ducale

Propriété ducale

XIIIe siècle (Henri Dubois)

Propriété des moines de l’abbaye Saint-Ouen

Propriété royale

Famille Le Danois (?)

1308 (Charpillon & Caresme)

Un sieur Jean Larchevêque tenait en fief-ferme les moulins du roi de Pont-de-l’Arche (cela s’applique-t-il au moulin Saint-Ouen ?).

1324 (P.-F. Lebeurier, p. 332, 357)

1321 (selon Charpillon & Caresme)

 

 

 

Jean Gougeul obtint du roi Charles le Bel que le moulin Aux Dames soit réuni au fief de Rouville.

XVe siècle (Yvette Petit-Decroix)

 

Propriété de Guy de Matignon

 

1688 (Charpillon & Caresme)

 

Emmanuel Théodore de la Tour d’Auvergne, duc d’Albret, abbé de Saint-Ouen, donna aux Jésuites de Rouen, un moulin à blé.

 

 

1750 (P.Sorel, p. 25)

 

Dépendance du fief de Port-Pinché, propriété des de Matignon

Faisait encore partie du fief de Rouville

1838 (Yvette Petit-Decroix, p. 91[10])

M. Foucher ou Lequeux

M. Fréret

M. Foucher ou Lequeux

L’Industriel de Louviers 1856

 

Le moulin de Parmi qui avait appartenu à l’abbaye de Bonport avant la Révolution nous avait été vendu 36 000 francs par deux richards d’Igoville, MM. Fréret et Nouvel. 

 

L’Industriel de Louviers 1856

 

Famille Desmarets

 

 

Le nom de moulin aux Danois a plu à certains historiens qui ont vu dans cette appellation un témoin de l’ancien colon scandinave. D’une part, il est douteux que ce nom, dont la première occurrence connue date du XIVe siècle, remonte à la période des invasions et de l’implantation des scandinaves. D’autre part, nous retrouverions des forêts, villages, masures danoises partout où nos lointains ancêtres nordiques ont posé le pied et utilisé le soc…

Le nom de Aux Danois est lié, pour commencer, aux seigneurs de Rouville. En effet, ces deux appellations ont coexisté du XIVe au XVIIIe siècle. Plus précisément, en 1324, lorsque Jean Gougeul, seigneur de Rouville fit l’acquisition de ce moulin, ce dernier portait déjà le nom de aux Danois. Nous pensons que aux Danois désigne un nom de famille ou un surnom. Nous avons deux thèses à ce sujet : soit un seigneur de Rouville a porté ce nom ; soit un autre personnage a possédé ledit moulin.

Nous apprenons de l’article "La Haye-Malherbe" du Dictionnaire historique de MM. Charpillon & Caresme que Guillaume de Rouville dit Taupin, vendit en 1391 le fief Aux-Danois, qu’il possédait à Thuit-Signol. C’est lui qui a probablement laissé son nom au fief de Rouville ou Saint-Saire. Parallèlement, nous apprenons de la lecture du résumé du mémoire de Sophie Roullé que :  En 1278, André le Danois vend aux moines toutes les dîmes qu’il possédait au Thuit-Signol et à Saint-Pierre-des-Cercueils. "[11]

Nous concluons qu’il existait une famille Le Danois dans la région du Thuit-Signol aux XIIIe et XIVe siècle et qu’elle tirait une partie de ses revenus des céréales. Il ne nous étonnerait donc pas : soit que les Le Danois aient acquis provisoirement les droits sur un moulin de Pont-de-l’Arche ; soit qu’un seigneur de Rouville ait acquis le surnom de Aux Danois de sa propriété du Thuit-Signol. Il n’y a donc pas de traces de grands blonds chevelus portant des casques à cornes sur le pont de la ville ! 

 

3)      Que produisait-on aux moulins du pont ? 

Selon MM. Charpillon et Caresme, en 1209, Philippe Auguste permit aux religieux de moudre au moulin de Pont-de-l’Arche le mercredi de chaque semaine. Il échangea ensuite ce droit contre le septième du revenu de ce moulin, ce qui devait être un gain pour les moines.

Cette activité occupa la quasi totalité du temps d’existence des moulins de Pont-de-l’Arche car on voit que le blé est encore moulu en 1856, année où s’effondra le dernier pont d’Ancien Régime et les moulins qu’il portait. Moudre le blé, les céréales et les végétaux (comme le pavot) alimentaires est une activité qui approvisionne les habitants de la proche région de Pont-de-l’Arche. Elle n’apporta cependant aucune activité originale à la ville, aucune industrie, aucune prospérité retombant sur l’ensemble de l’économie urbaine.

Nous allons nous pencher sur une activité qui a apporté une originalité à l’histoire des moulins qui nous intéressent. Ce qui suit est un résumé des travaux de M. Drouet, publiés en 1903. Pont-de-l’Arche fut le lieu ponctuel de frappe de monnaies royales quand, pour une fois, le monarque décida de faire battre sa monnaie sur des presses privées, en 1654. Et l’on fit battre des liards de cuivre à Pont-de-l’Arche

Le liard de cuivre est une monnaie qui existe depuis le règne de Louis XIV. Il y eut six émissions différentes de cette monnaie durant le règne de ce monarque et c’est la troisième de celles-ci qui intéresse les moulins de Pont-de-l’Arche.

Les moulins de la localité n’avaient jamais battu la monnaie. C’est donc un contexte très particulier qui engendra cette reconversion d'un d'entre eux, vraisemblablement, et sur lequel nous allons nous pencher. 

En 1654, le trésor royal avait besoin d’argent à cause notamment des troubles de la Fronde et de l’expédition des Flandres. Il concéda à un fermier général le droit de fabriquer et d’émettre le numéraire de cuivre dénommé liard. Il était temps car les commerçants, le peuple, les établissements religieux manquaient de numéraire pour leurs échanges quotidiens.

Isaac Blandin, bourgeois de Paris, se vit confier l’entreprise générale de fabrication des liards en cuivre pur pour deux ans. Contre paiement des redevances au Trésor royal, celui-ci avait toute liberté de sous-traiter.

Ceci était un fait nouveau. Jamais auparavant la monnaie n’avait été fabriquée en dehors des ateliers royaux. L’hostilité des monnayeurs officiels doit donc expliquer le refuge dans des villes qui n’avaient encore jamais accueilli ce type de production. La présence de moulins à Pont-de-l’Arche, mus par un courant constant, était donc une manne pour les projets d’Isaac Blandin.

M. Drouet narre les aménagements de ces moulins (page 131) : La roue motrice met en mouvement un arbre de couche pourvu, à intervalle égaux, de taquets soulevant chacun un pilon dans lequel est encastré un coin qui retombe sur un autre coin fixe ; il suffit alors qu’un ouvrier, sans le moindre apprentissage, une femme, un enfant même, glisse à chaque fois que le pilon se relève, une rondelle de métal dans le coin fixe pour obtenir la fabrication considérable sans la moindre difficulté.

Le nombre de monnaies créées devait être contrôlé par les pouvoirs royaux afin qu’il n’y ait pas de surproduction. En effet, si le nombre de pièces créées dépassait les besoins du peuple, il y aurait une inflation et, bien vite, un refus d’une monnaie sans valeur.

En principe, 120 presses devaient servir en France à la frappe des liards (Drouet, page 132). Mais le décret du 1er juillet 1654 réduisit ce nombre à 40 seulement. Un liard devait valoir 3 deniers et 64 pièces au marc. Le travail devait durer depuis 4 heures du matin à 8 heures le soir. Les poinçons devaient être gravés par le tailleur général des monnaies. Des commissaires, provenant de la Cour des monnaies, devaient être établis dans les dites fabriques par le roi et devaient fermer à clé les lieux où étaient réservées les monnaies afin que nul n’y travaille en dehors des heures officielles. 

Le 3 aout 1654, la Cour des monnaies autorisa officiellement Isaac Blandin à procéder à l’exécution de sa commission pour la fabrication des liards de cuivre. La Cour l’aida à préparer les outils de fabrication. Isaac Blandin prêta serment le 21 octobre 1654. Il fut autorisé par un arrêt du Conseil du 10 décembre 1654 à établir 44 presses dont 5 à Pont-de-l’Arche (Drouet, page 133). Or, l’arrêt du 9 aout 1656 accorda à René Péchenat, procureur de Pont-de-l’Arche, deux presses d’augmentation, outre les six portés à son traité et ce pour le dédommager des préjudices par lui subis (cf. plus bas).

Le 13 mai 1655 commença l’exploitation des liards à Pont-de-l’Arche et Acquigny jusqu’à la fin de l’année 1657. Près de 350 livres de liards furent produites chaque jour soit 28000 pièces à raison de 80 par livre de métal[12].

           Mais bien trop de pièces furent frappées… De nombreuses plaintes s’ensuivirent. Les producteurs locaux (les sieurs Ravillard Case, Péchenat de la Salle, Béthencourt) furent assignés à comparaitre le 2 mars 1656 par un arrêt du Parlement de Rouen (Drouet, page 137).

            Les producteurs fabriquaient bien trop de liards par marc de cuivre : 69 voire 76 au lieu de 60. Ce procédé leur permettait de spéculer sur la valeur des liards lorsqu’ils échangeaient (dans les bureaux de change locaux) cette monnaie contre de l’argent ou de l’or. Ils cédaient leurs liards à prix avantageux sachant que celui-ci ne valait pas sa valeur nominale et sachant aussi qu’une concurrence faisait rage entre les producteurs qui avaient donc tendance à baisser leurs prix.

           Quelques extraits du jugement sont particulièrement éloquents (Drouet, page 138) :

On espérait que cette fabrication des liards ne donnerait qu’une somme modique ; mais cette monnaie de liards, que l’on proposait pour la commodité du peuple, s’est trouvée amenée à sa ruine par la quantité qui s’en retrouvée distribuée et répandue depuis dix-huit mois dans toutes les villes, bourgs et maréchaussées de cette province…Au seul bureau de Pont-de-l’Arche, on y a travaillé jour et nuit, même pendant les fêtes, à six presses, contre l’ordonnance expresse de la Déclaration.

            Cependant, le Parlement, qui avait fait interdire la fabrique de liards à Pont-de-l’Arche, fut dénigré par le roi en personne. Celui-ci rétablit la fabrique dans son droit par un arrêt du 24 mai 1656. M. Blandin obtint même un dédommagement suite aux émeutes qui nuisirent à ses intérêts et suite à la suspension ponctuelle de la production. Le roi accorda au fermier général 4 mois de droits de production supplémentaires. René Péchenat, déclarant avoir commencé à travailler le 13 mars 1655, put travailler jusqu’à la fin de l’année 1657 (Drouet, page 140).

De guerre lasse, le roi interdit néanmoins toute fabrication de liards à partir du 31 aout 1657 à cause des trop nombreuses protestations.

            Le dernier incident relatifs à ces liards est consécutif à l’édit du 20 juin 1658 qui réduisit la valeur d’un liard de 3 à 2 deniers (Drouet, page 141). Ceci exacerba la souffrance et le mécontentement des gens du peuple qui avaient durement travaillé pour gagner 3 deniers et qui devaient maintenant vivre avec seulement 2 deniers. Les boulangers fermèrent leurs boutiques car ils ne voulaient plus accepter les liards, réputés ne valoir plus qu’un denier. Le Parlement ne put rétablir la situation qu’après une dizaine de jours d’émeutes (Drouet, page 142).

 

Liard-Louis-XIV-1656-B.jpg

 

Liard de France recto-verso frappé à Pont-de-l'Arche en 1656. Il est identifiable grâce à la lettre B, au I de liard qui est pointé et au point sur le T de "ET.DE.NA". Source Liards de France. 

 

Les presses de Pont-de-l’Arche et d'Acquigny fonctionnèrent donc en même temps, de mai 1655 à décembre 1657. M. Péchenat semble avoir été bien plus présent à Acquigny, où il resta quelques années après la fin de la fabrication des liards (Drouet, page 143, note 1).

M. Drouet n’a pas trouvé trace des commissaires de la Cour des monnaies à Pont-de-l’Arche et Acquigny. Ceci lui fit émettre des doutes quant à la présence de tels agents de l’État, du moins durent-ils rester bien sourds et aveugles.

Le copinage du roi couta cher au Trésor et à la police intérieure. Les quelques années de frappe de la monnaie royale à Pont-de-l’Arche ne durent guère apporter d’emploi et moins de richesses encore. Quant au mécontentement du peuple au sujet des liards, il fut important comme on peut le lire dans les cahiers de doléances de l’année 1655.

Les meules de la ville reprirent leur activité habituelle en écrasant du blé jusqu’à la chute du pont en 1856, et ce malgré au moins une tentative de reconversion : un certain Quesney, chef de la 1re division des bureaux de la préfecture de la Seine-Inférieure, réagit dans une lettre du 24 fructidor an X (11 septembre 1802) aux propos tenus dans un journal intitulé Annales de statistique ou Journal général d’économie politique[13]. Il niait qu’il existât à Pont-de-l’Arche une manufacture de draps. Il profitait de cette précision pour proposer aux autorités de favoriser l’implantation de manufactures de draps mues par la force hydraulique des moulins. Cependant, comme nous l’avons déjà noté[14], les manufactures de draps à Pont-de-l’Arche n’ont jamais pu vivre durablement à cause de la pression des industries lovériennes et elbeuviennes. La demande de M. Quesney resta lettre morte.

 

Conclusion

          Entre les brumes de la Seine et de l’histoire, nous avons esquissé quelques contours de ce qui a fait l’histoire des moulins du pont de Pont-de-l’Arche et Igoville. Cette histoire est celle de la subsistance : un moulin permettait de fournir la farine nécessaire à la consommation quotidienne de près de 1200 personnes au XIIe siècle. Les moulins utilisèrent la force hydraulique afin de nourrir la population d’une ville qui naquit au Xe siècle. Ils accompagnèrent ensuite l’accroissement démographique de la vallée.

            À n’en pas douter, les trois moulins de la ville attirèrent la population des villages alentours afin de faire moudre leur propre grain ou de trouver sous les halles de la ville la farine des producteurs locaux. Ils attirèrent aussi les communautés de moines qui recherchaient les moyens de leur autonomie financière. 

            Ces moulins, lucratifs par l’argent perçu sur le service de moulage mais aussi par les taxes, devinrent l’objet de convoitises. Les différents noms donnés à ces édifices se font l’écho des propriétaires qui spéculaient sur leur valeur. 

            Enfin, ces moulins ont intéressé des industries. De 1655 à 1657, ils ont frappé de la monnaie royale exceptionnellement accordée au secteur privé. Si l’idée naquit d’utiliser la force hydraulique des moulins au profit de l’industrie du drap, elle ne put être concrétisée car les industriels d’Elbeuf et Louviers ont fait pression sur les autorités afin de limiter la concurrence locale. La concurrence était faussée.

           Durant de nombreux siècles, ces édifices ont apporté des services à la population locale sans apporter d’autre prospérité que celle de leurs quelques propriétaires. 

En 1856, ces figures familières qui peuplent les anciennes gravures de la ville ont été emportées dans les eaux de la Seine, avec le pont ancestral. Presque oubliés, ils n’apparaissent plus que dans les écrits à caractère historique et dans les rêveries de ceux qui aimeraient bien se balader à travers les âges… Ceux-ci peuvent toujours aller à Vernon où subsiste un de ces édifices sur les restes de l’ancien pont de la ville. Ils écouteront le murmure de l’eau et les vieilles histoires de ce grand-père de la force hydraulique. 

 

       A. Launay, avec nos remerciements à Patrick Sorel

 

 

Réparations à faire au moulin de Pont-deL’arche

 

=> Abbaye de Saint-Ouen de Rouen, [Cahier des réparations à faire dans les propriétés de l’abbaye], 1759, Archives départementales de Seine-Maritime, 1 B 5657. 

 

Autour des motelles seront remplacés quatorze pieux neuf pieds de longueur sur sept à huit pouces d’équarissage, lesquels seront armés d’un sabot de fer a quatre branches du poids de dix livres compris les cloux, et seront enfoncés jusqu’à six pouces au dessus de l’affleurement des pièces de Rives de la motelle aux quelles ils seront retenus chacun par un étrier de fer du poids de neuf livres compris les cloux, ensuite seront remplacées trois pièces de rives aux dites motelles pour servir à encastrer les Radiers lesquels auront chacun trente six pieds de longueur sur six à onze pouces à l’équarissage et seront retenües ensemble à leur extrémité par un boulon de fer à tête et clavelle, du poids de six livres.

Pour entretenir les dites motelles et retenir l’écartement  seront remplacées treize solles gravières en bois de chesne neuf de douze pieds de longueur chacune sur six à onze pouces d’équarissage, et pour contre garder les pièces de la motelle, sera remplacé quarante pieds de longueur de planches de douze pouces de large, et deux pouces d’épaisseur ; en plus à la grande motelle est à remplacer trois madriers de douze pieds de longueur chacun sur neuf pouces de large et quatre pouces d’épaisseur.

À l’angle de la digue sera aussi remplacé un pilot de neuf pieds de longueur sur sept à huit pouces d’équarissage lequel sera battu à refus et armé d’un sabot de fer de quatre branches du poids de dix livres compris les cloux comme ci devant.

 

Pieux pour le soutien du moulin

Du coté de la ville il sera remplacé un pieux d’écorre de trente deux pieds de longueur lequel sera placé en grume et aura quatre pouces de diamètre moyen, et pour soutenir ledit pieu d’écorre et le garantir du choc des glaces, il sera placé une pièce de garde en guette qui sera assemblée laquelle aura vingt un pieds de longueur sur dix pouces de gros ; Sera aussi remplacé pour soutenir ledit moulin douze autres pieux intermédiaire en grume de même longueur  et équarissage que celui ci dessous, tous seront solidement affermis et assemblés à tenons sur les Brayes ou semelles qui y seront fournis à neuf et auront cinq pieds de longueur chacune sur treize à quatorze pouces d’équarissage.

Parmi le surplus des pieux qui servent à soutenir ledit moulin, dix qui peuvent encore servir seront rafraîchis et il sera remplacé sous chacun une Braye ou semelle de cinq pieds de longueur, comme ci devant, sur treize à quatorze pouces d’équarissage.

Sera remplacé neuf masuriaux de neuf pieds de longueur chacun et de dix à onze pouces d’équarissage.

Sera posé pour la réparation de la vanne du moulin une planche de douze pieds de longueur, quatorze pouces de largeur et deux pouces d’épaisseur.

Sera remplacé au harnois d’en bas du moulin un seüil de vingt huit pieds de longueur que quatorze à quinze pouces d’équarissage.

On remplacera aussi deux Rayes pour élever ledit harnois, elles auront trente six pieds de longueur chacune et six à dix pouces d’équarissage.

Sera pareillement remplacé à neuf deux glisseurs pour porter les extrémités de l’arbre tournant, ils auront cinq pieds de longueur chacun sur douze à quinze pouces d’équarissage et seront posés sur les quatre selettes qui auront cinq pieds de longueur chacune, huit à neuf pouces de gros et qui seront aussi remplacés à neuf.

Sera remplacé, six arbalestriers de vingt pieds de longueur chacun sur onze à douze pouces d’équarissage pour porter le grand arbre tournant.

La grande roüe du moulin est à reconstruire à neuf, les bois en sont entièrement consumés ; pour ce on fournira un arbre tournant de vingt quatre pieds de longueur sur vingt cinq pouces en quarré, de droit fil et équari à vive arrette, six courbes avec leurs doublures pour le grand Roüet chacune de huit pieds de longueur sur quatorze pouces de largeur et neuf pouces d’épaisseur avec la doublure.

Cinquante quatre chevilles ou dents de Roüet, chacune de dix huit pouces de longueur et cinq à six pouces de gros.

Trois grands bras chacun de six sept pieds de longueur neuf pouces de largeur et quatre pouces et demy d’épaisseur, neuf autres bras pour porter les cintres aussi de dix sept pieds de longueur chacun sur quatre à cinq pouces d’équarissage.

Dix huit pièces de petits cintres chacun de dix sept pieds de longueur sur quatre à cinq pieds de gros.

Quarante huit esseliers ou lieus dont douze pour le grand cintre de deux pieds de longueur chacun et de six à quatre pouces d’équarissage et trente six pour le petit cintre de dix huit pouces de longueur chacun et quatre à cinq pouces d’équarissage. Dix huit aubes de seize pieds de longueur chacune sur un pieds de largeur et neuf lignes d’épaisseur plus six joües pour attacher les petits cintres de cinq pieds de longueur chacune sur quatre pouces de largeur et un pouce d’épaisseur ?

Tous ces bois seront bien choisis et bien servis, chacun de l’espée destinée à son usage, bien et solidement chevillé et assemblés suivant l’art, les cintres seront retenus et liés avec les grands bras, avec six boulons de quinze pour pouces de longueur chacun et un pouce d’épaisseur ; seront placés aux extrémités de l’arbre tournant trente six allumelles de fer de dix huit pouces de longueur, deux pouces de largeur et neuf ligues d’épaisseur. L’un des liens des extrémités de fer de l’arbre tournant sera remis en œuvre, l’autre sera fourny à neuf et aussy sept pieds quatre pouces de circonférence, trois pouces de largeur et neuf ligues d’épaisseur.

L’arbre montant de la lanterne sera remplacé à neuf, il sera équari à vive arreste et aura trente six pieds de longueur sur treize à treize (sic) pouces d’équarissage.

La grande lanterne sera reconstruite à neuf, les tourteaux auront cinq pieds de diamètre et huit pouces d’épaisseur avec leurs boubleuses, ou fournises pour ladite lanterne seize fuseaux de trois pieds de demy de longueur chacun et quatre à quatre pouces d’équarissage.

Sera remplacé à la heuse une pièce de neuf pieds de tour sur trente pouces d’épaisseur. Plus deux semelles de cinq pieds de longueur chacune sur dix à douze pouces de gros. Sera encore remplacé deux moises qui seront assemblées dans l’acolade de la heuse et qui auront sçavoir neuf pieds de longueur sur vingt à dix pouces de gros et l’autre neuf pieds aussy de longueur sur huit à vingt pouces de gros. Le hérison sera remplacé à neuf et composé sçavoir de huit bras de neuf pieds de longueur chacun et sept à huit pouces de gros et trente cinq pieds de cintre intérieur pour servir de doublure de même échantillon que les premiers ; soixante et douze dents ou chevillette de quinze pouces de longueur chacune sur cinq à six pouces d’équarissage. Les boulons de l’ancien hérison seront remis en œuvre.

La petite lanterne du montage sera aussy remplacée à neuf. Les tourteaux auront deux pieds un pouce de diamètre et cinq pouces d’épaisseur. On fournira douze fuseaux de deux pieds de longueur chacun sur trois pouces de diamètre. Sera aussy fourni à neuf pour laditte lanterne une frette de fer de six pieds sept pouces de circonférence deux pouces de largeur et six ligues d’épaisseur. Le pallier pour poser la meule sera aussy remplacé à neuf, il aura quinze pieds de longueur sur huit à huit pouces de gros, ensemble un montant de cinq pieds de longueur sur sept à huit pouces d’équarissage.

Sera encore remplacé à neuf trois visses et un héron desdits visses de cinq pieds de hauteur sur six pouces en quarré et l’héron de cinq pieds de longueur sur onze à treize pouces de gros.

 

Blutoir 

On fournira pour la réparation de la bluture vingt quatre pieds quarrés de planches de hêtre d’un pouce d’épaisseur assemblées à rainures et languettes plus deux potelets de quatre pieds six pouces de longueur chacun sur quatre à quatre pouces de gros.

Cette réparation étant à la charge de l’usufruitier [fermier, locataire], elle est énoncée icy seulement pour mémoire.

La trémie sera reconstruite à neuf et composée de quatre potelets de trois pieds de longueur chacun que quatre à quatre pouces de gros et vingt neuf pieds quarrés de planches de chesne d’un pouce d’épaisseur assemblées à rainures et languettes et retenües aux potelets avec quatre équerres de fer de huit pouces de branches est article cy inséré pour mémoire.

La cuve de meules sera réparée parce qu’il sera remplacé vingt deux pieds de longueur de cintres pour le bas sur cinq pouces de hauteur et douze pouces de largeur, dix montants  de deux pieds de longueur sur quatre et trois pouces de gros, quarante cinq planchettes de deux pieds de longueur chacune en mairain sur trois pouces de largeur et six lignes d’épaisseur, assemblées, à rainures et languettes. Inséré icy pour mémoire.

Les bois d’enchevesture du moulin sont entierrement consumés, il est nécessaire d’y remplacer quatre solives, sçavoir deux de neuf pieds de longueur et deux de huit pieds, les quatre de huit à douze pouces de gros, et assemblées aux bois, en observant les parties cintrées telles qu’elles sont aujourdhuy.

Sera remplacé au plancher du 1er étage deux poutrelles de neuf pieds de longueur chacune sur huit à neuf pouces de gros, plus deux pièces d’enchevesture chacune de dix pieds de longueur sur six à sept pouces d’équarrissage, plus deux autres pièces de trois pieds chacune aussi de six à sept pouces de gros, on employera à la réparation de ces planches soixante dix pieds quarrés de madriers de trois pouces d’épaisseur, assemblés ajouts quarrés, chevillés avec cheville ébarbelées de quatre à la livre.

Sera remplacée une dalle sous les colombages de vingt sept pieds de longueur sur onze à treize pouces d’équarrissage dans laquelle les dits colombages seront assemblés à tenons et mortoises. Pour parvenir à cette réparation, on fournira les étays nécessaires.

Sera remplacé deux auvents de vingt sept pieds de longueur chacun composés ensemble de cent trente six pieds quarrés de planches de chesne et quinze lignes d’épaisseur posées en recouvrant l’une sur l’autre de trois pouces, sur dix sept de chèvre (?) de trois pieds de longueur ? Inséré icy pour mémoire.

Sera fourni aussi pour garantir le moulin de l’égout des laviers (?) une gouttière de plomb de dix huit pouces de longueur sur quinze pouces de largeur et une ligne et demie d’épaisseur posée sur un triangle et une équerre de fer de force suffisante.

Le plancher du rès de chaussée sera réparé, on y employera vingt quatre pieds quarrés de planches de chesne sur deux pouces d’épaisseur. Inséré icy pour mémoire.

 

Cabinet au rès de chaussée, costé du château

Le cabinet sera reconstruit ainsy qu’il suit. Sera remplacé trois sommiers pour le plancher d’en bas de quinze pieds de longueur sur neuf à dix pouces d’équarrissage, lesquels seront recouverts dans toute la superficie du cabinet avec madriers de trois pouces d’épaisseur, assemblés à joints quarrés et chevillés sur chaque sommier avec chevilles de fer ébarbelées de quatre à la livre en nombre suffisant.

Sera posé tout au pourtour du cabinet un cours de dalle de vingt huit pieds de longueur et de six à sept pouces de gros sur lequel seront posés les poteaux de colombage lesquels auront huit pieds de longueur espacés à six pouces d’entrevaux et quatre à cinq pouces d’équarrissage et seront assemblés à tenons et à mortoises sur le cours de dalle et un cours de sablières qui sera à cet effet posés sur lesdits colombages et qui aura cinq à six pouces de gros.

Pour former le plancher supérieur sera posé deux sous glaces (?) de quinze pieds de longueur chacune sur trois à quatre pouces de gros attachées avec chevilles de fer aux pans de colombage sur lesquelles seront posés treize petits soliveaux de six pieds de longueur sur quatre à quatre pouces de gros, qui seront recouverts de planches de sapin d’un pouce d’épaisseur, cloüées sur les soliveaux avec bons cloux et assemblés à rainures et languettes.

Sera fourni pour la couverture dudit cabinet quinze chevrons de dix pieds de longueur sur trois à quatre pouces d’équarrissage. La couverture sera faite ensuite comme celle du moulin.

 

Des colombages

Les entrevaux tout au pourtour du cabinet seront remplis en plattre et gravelles et enduit de chaque côté à bois apparent. Dans l’intérieur du moulin il sera divers réparations aux entrevaux des colombages en plattre et gravelle montant ensemble à six toises superficielles. Inséré pour mémoire.

La couverture du moulin sera refaite à neuf en essaute, il y sera remplacé cinquante quatre pieds de longueur de chevrons, toute la latte, chaulatte, contrelatte et faitières seront fournis à neuf. Inséré pour mémoire.

Sera refait à neuf cinq croisées en bois de chesne et à un seul venteau, chacune de deux pieds et demi de largeur sur quatre pieds de hauteur, garnies de leurs ferrures et vitrage. Inséré pour mémoire.

 

 

Orientations documentaires

- Abbaye de Saint-Ouen de Rouen, [Cahier des réparations à faire dans les propriétés de l’abbaye], 1759, "Réparations à faire au moulin de Pont-deL’arche [sic]", Archives départementales de Seine-Maritime, 1 B 5657 et 14H919, article 19, pages 64-66 ;

- Charpillon Louis-Étienne, Caresme, Anatole, Dictionnaire historique de toutes les communes du département de l’Eure, Les Andelys : Delcroix, 1868, 960 pages ;

- Drouet " Liards de France frappés à Pont-de-l’Arche et Acquigny (Eure) avec le différent de Rouen en 1655, 1656 et 1657 ", in Procès-verbaux de la Commission des antiquités de la Seine-Inférieure pendant l’année 1903, séance du 18 décembre 1903, pages 121-169 ;

- Dubois Henri (dir.), Un censier normand du XIIIe siècle : le livre des jurés de l’abbaye de Saint-Ouen de Rouen, Paris : C.N.R.S., 2001, 478 pages ;

- Fauroux Marie, "Recueil des actes des ducs de Normandie (911–1066)", in Mémoires de la société des antiquaires de Normandie, tome XXXVI, Caen : Société des antiquaires de Normandie, 1961, 560 pages ;

- Petit-Decroix Yvette, Binay Jean-Pierre, Masson Patrick…, Les moulins à eau du pays de Louviers, Louviers : Société d’études diverses de Louviers et sa région, 2005., 96 pages ;

- Roullé Sophie, "Les activités économiques et l’abbaye de Bonport au XIIIe siècle", p. 25-32, in Connaissances de l’Eure n° 104, Évreux, Société libre de l’Eure, avril 1997, 42 pages ; 

Sorel Patrick, "Les moulins de la Seine normande de Vernon à La Manche, Eure et Seine-Maritime, moulins ruraux et isolés, moulins à roue pendante et moulins bateaux", in Les moulins, n° 24, Paris, Fédération française des Associations de sauvegarde des moulins, 2010, 151 pages ; 

- Viollet Pierre-Louis, Histoire de l’énergie hydraulique : moulins, pompes, roues et turbines de l’Antiquité au XXe siècle, Paris : Presse de l’école nationale des Ponts et chaussées, impr. 2005, 232 pages.

       

 

 

[2] Viollet Pierre-Louis, Histoire de l’énergie hydraulique : moulins, pompes, roues et turbines de l’Antiquité au XXe siècle, page 48.

[3] Teloneum, toloneum (latin tardif) : bureau du percepteur d’impôts, le tonlieux.

[4] Fauroux Marie, Pontem Archas, et ecclesiam, et theloneum, cum molendinis tribus et piscariis omnium sub ipso Pont molendinorum et duas acres prati, et molendinium unum ad ecclesiam pertinentem…, page 139.

[5] Cf. annexe I, qui reprend l’intégralité de la partie concernant Pont-de-l’Arche.

[6] Elles ont grandi au fil des siècles tant et si bien que lors des draguages du lit de la Seine, après la chute du pont de 1856, on dût se débarrasser de ces terres en les jetant sur la rive en face de Pont-de-l’Arche : c’est ce qui explique pourquoi on voit apparaitre, entre les dernières gravures et les premières photographies, une large bande de terre sur laquelle se trouve, aujourd’hui le terrain de camping...

[7] DUBOIS Henri (dir.), Un censier normand du XIIIe siècle, page 150.

[8] DUBOIS Henri (dir.), Un censier normand du XIIIe siècle, page 152.

[9] DUBOIS Henri (dir.), Un censier normand du XIIIe siècle…, page 150.

[10] Petit-Decroix Yvette  (page 91) : "En 1838, plainte auprès du préfet de l’Eure des trois propriétaires des moulins à blé : Fréret, Fouchet et Lequeux, car les " entrepreneurs de bateaux à vapeur, de Rouen à Paris et vice-versa, ont conçu le projet, dans le seul intérêt de leur entreprise, de faire creuser une partie du lit de la rivière à l’amont de l’Arche Lacroix, la plus rapprochée de celle où sont placés leurs moulins, dans le but de procurer à leurs bateaux, lors des basses eaux, une profondeur convenable pour passer par cette arche et éviter ainsi de passer par l’écluse..." Les travaux étaient censés être dangereux pour le pont. La passe fut creusée. 1856, chute du pont justement à l’arche de la Croix.  

[11] Roullé Sophie, "Les activités économiques et l’abbaye de Bonport au XIIIe siècle", p. 28.

[12] M. Drouet : Nous tenons de la bouche d’un vieillard, qui avait travaillé à la reconstruction du pont de Pont-de-l’Arche, que, lors des dragages opérés pour déblayer le chenal obstrué par les fondations du vieux pont, des quantités de pièces de monnaie furent extraites parmi les déblais fournis par cette opération ; toutes les terres en provenant furent employées à l’établissements des talus qui bordent aujourd’hui les berges du fleuve du côté de la ville. Ces nombreuses pièces tombées montrent la vétusté des planchers des moulins mais aussi le peu d’importance bientôt attribuée à ces liards.  

[13] N° 4 d’aout 1803, p. 183. La réaction de M. Quesney fut vraisemblablement publiée dans le n° 5 de septembre, pages 55-57.

[14] Launay Armand, "Les manufactures de drap de Pont-de-l’Arche (XVIIe-XVIIIe siècle)", pages 21-24, in La Fouine magazine n° 10, décembre 2005.  Aussi sur le Net.

 

Armand Launay

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24 août 2011 3 24 /08 /août /2011 16:58

Le barrage de Martot qui nous intéresse n’est évidemment pas le petit ouvrage qui maintient aujourd’hui le niveau de l’Eure. Il s'agit de son ancêtre, plus grand, qui fut détruit en octobre 1938 avec les écluses de la Requête (commune de Saint-Aubin-lès-Elbeuf) à la suite d’importants travaux.Entamés en 1934, ces aménagements avaient pour objectif de faciliter la navigation entre Paris et Le Havre. Mais pour détruire le barrage, il fallait annuler la dénivellation du fleuve, d’où les dragages de la Seine depuis le barrage de Poses. Le lit de la Seine était alors aussi profond en amont qu’en aval du barrage de Martot, le rendant parfaitement inutile.

 

barrage-de-martot

De nos jours, il est intéressant de parcourir les témoignages de nos aïeux sur leurs activités, surtout lorsqu’ils sont à la fois passionnés et soucieux de leur parler quotidien. Or, Armand Billard fut le dernier pêcheur professionnel de la région de Rouen. Jusqu’à la fin des années 1970, il pêchait, comme ses ancêtres, depuis le port de Grand-Couronne. Il est auteur de plusieurs ouvrages sur la culture et les mœurs populaires, comportant souvent des passages rédigés en normand comme Simples narrées d’un Normand, (éd. Charles Corlet) et Flux et reflux de la Seine normande, dont est extrait le texte suivant :

 

"La pêque à la puchette [1] s’faisait sous le l’grand barrage de Martot (…) avant que cet ouvrage sèye supprimé et que le bief seit reporté à eune vingtaine de km plus haut, à Poses ; y a toujou eun barrage à Martot (…), eun petit ; ch’est l’Eure qui se jette là. (…) la puchette des professionnels qui besognaient là en était eune grande, du genre havenet, avec eune très long manche en bois. Cha s’utilisait surtout pou certains peissons d’montée : saumons, aloses, fintes, caluyots. Fallait aver eun coutumier coup d’main pou fondrer [2] cha dans l’iau, espérer [3] (…) eune minute ou deux, pis sitôt senti douguer (…) l’peisson, r’lever la puchette. J’vos parle de la pêque à la puchette que j’ai ma-même connue sous l’barrage de Martot ; mais on puchait étou parfois au long de certaines berges de par en haut (au d’sus de Rouen), quand les fintes et caluyots, qui montaient généralement des premiers jours de mai à fin juin, v’naient y battre (frapper l’eau de leur queue en surface) à la saison de leurs amours. On pêquait à la puchette étou ailleurs autfeis, avant que la Seine ne sèye tant creusée. Men père, qu’était né en mars 1868, m’avait aussi dit que jadis on puchait aux caluyots au long de Croisset (en aval de Rouen), près du pavillon de Flaubert."

 

      ______

Billard Armand, Flux et reflux de la Seine normande, Condé-sur-Noireau : C. Corlet, 1989, 84 p.

 

[1] Epuisette, en normand.

[2] Enfoncer profondément (note de l’auteur).

[3] Attendre.

Armand Launay

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20 juillet 2011 3 20 /07 /juillet /2011 10:57

Alizay (14)

 

Qui aurait cru que les terrains actuellement occupés par l’usine m-real avaient connu, sous l’Ancien régime, des activités très diverses et  parfois étonnantes pour nous contemporains ?  

Quelques anciens parchemins conservés aux archives de la mairie des Damps nous apprennent l’existence d’un bac entre le village des Damps et la rive droite de la Seine. Mais où se trouvait ce bac ? La réponse est assez simple : l’usine m-real est à peu près située entre le cœur historique des villages d’Alizay et des Damps et, dans cette dernière commune, un bac existait encore dans les années 1930 à peu près à ce niveau (mais uniquement sur l’Eure). Le bac d’origine se trouvait donc entre les deux villages mais aussi dans la lignée du château de Rouville.  

Or, ce bac ne reliait pas Les Damps à une rive droite qui aurait été totalement délaissée par les hommes. D’anciennes chartes[1] nous apprennent que ce bac menait à une hôtellerie, appelée La Maison Rouge , et qui appartenait au seigneur de Rouville. Cette hôtellerie, outre des activités agricoles,  devait principalement accueillir les mariniers et les voyageurs qui empruntaient le cours de la Seine. Effectivement , le passage du pertuis[2] de Poses étant difficile, il nécessitait une journée de travail pour faire passer une embarcation chargée. C’est pourquoi les haltes nocturnes étaient fréquentes avant et après le franchissement de cette difficulté naturelle.  

Enfin, nous ne pouvons évidemment pas passer sous silence des siècles et des siècles d’exploitation agricole. Alors, sans nous attarder sur les cultures les plus élémentaires et les plus courantes, nous parlerons rapidement de l’exploitation du chanvre. Cette plante, servant à la confection de tissus rudimentaires, était cultivée dans cette portion de territoire comme l’atteste encore le nom d’une parcelle de terrain appelée "le port au chanvre". Non seulement ce nom nous apprend la présence de cette culture dans la localité mais il nous renseigne aussi sur une activité portuaire et fluviale sous l’Ancien régime.  

Nous aurons donc vu, malgré la difficulté d’analyser une seule parcelle de la commune d’Alizay, que les activités économiques furent importantes et même variées sur le terrain qu’occupe actuellement m-real. Nous pouvons alors conclure que cette portion de Normandie était industrieuse… avant d’être industrielle…


 

[1] Dictionnaire Historique de toutes les Communes de l’Eure, Charpillon L.E., Caresme A.   

[2] C’est à dire une perte d’altitude de la Seine à cet endroit qui accroît le courant et qui fait tourbillonner les eaux, rendant ainsi hasardeuse la navigation.


Armand Launay

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19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 17:57

 

 L’Industriel de Louviers du 26 Mars 1913

 

pont-1856

 

Pont-de-l’Arche

Témoins et victimes de l’écroulement du pont de Pont-de-l’Arche, le 12 juillet 1856 ; la famille du meunier Desmarest.

 

A propos de l’écroulement du pont de Saint Pierre du Vauvray causé par le choc d’un train de bateaux dans la soirée du 7 février 1913, nous avons publié un long article rappelant l’écroulement du pont de Pont-de-l’Arche en 1856.

 

Ce vieux pont de pierre avait été construit sur l’ordre de Charles le Chauve [1] vers l’an 862 ; son agonie sous l’action des eaux de la Seine grossie par des pluies dura du samedi 12 au lundi 14 juillet 1856.

Des vies humaines étaient pour ainsi dire suspendues aux arches croulantes, car trois moulins perchés sur de hauts pilotis comme sur des échasses s'appuyaient contre le côté aval du pont et utilisaient la dénivellation de 50 centimètres produite sous les arches par l'obstacle que formaient au courant les vingt-trois piles épaisses et rapprochées.

Le moulin du milieu, dit moulin de Parnay [2], était habité par le meunier Demarest.

Deux fils du meunier vivent encore : l’un est M. l'abbé Michel Desmarest qui fut pendant une quinzaine d'années archiprêtre de la cathédrale d'Evreux, et qui, étant atteint de paralysie et d'affaiblissement sénile, s'est retiré à la maison de retraite de Saint-Aubin-d'Ecrosville. L'autre est M. Ernest-Sainte-Marie Démarest qui habita Pont-de-l’Arche presque toute sa vie et fût pendant 18 ans courrier des postes de Pont-de-l’Arche à Lyons-la-Forêt.

Nous avons en l'occasion de causer avec M. Ernest Sainte-Marie Démarest, qui s'est retiré à la Haye-Malherbe depuis le mois de février.

M. Demarest avait 7 ans à l’époque de la catastrophe. Son père et sa mère habitaient le moulin avec 5 de leurs enfants. La fille aînée seule était mariée ; elle était boulangère à Pont-de-l'Arche. Pour un des trois moulins, c'était donc sept personnes mises en danger. Heureusement, le vieux pont de pierre ne s'abattit pas tout d’une pièce comme le ferait le pont actuel avec ses arches larges d'une cin­quantaine de mètres.

Les habitants des trois moulins eu­rent le temps de se sauver et même de déménager.

Rappelons un passage de l'article pu­blié dans le Courrier de l'Eure par M. J T. Bonnin, inspecteur des monu­ments historiques, et père de M. René Bonnin, agent-voyer en chef de l'Eure, qui reconstruisit le pont d'Andé en 1873-1874.

« Lundi 14 juillet, deux nouvelles arches poussées dans la vide occasionné par l'é­croulement des premières s'ouvraient et se lézardaient en tous sens.

À 7 heures du soir, sous la pression du mouvement de la marée descendante, la partie en amont de ces arches ayant pour centre le moulin de Parnay [3] s'est détachée du côté de l'amont.

Soutenu par les frêles étais du moulin, le surplus des piles resté suspendu ne laisse d'incertain que le moment plus ou moins prochain d'un nouveau désastre.

Le meunier Démarest, forcé d'évacuer à la hâte son mobilier du moulin, sa seule propriété, verra des fenêtres de son habi­tation la consommation de sa ruine, dans un temps bien rapproché. »

Bien que 56 ans soient passés depuis le désastre. M. Sainte-Marie Desmarest s'en souvient fort bien :

« J'avais 7 ans, nous dit-il, je me rappelle que ma sœur, la seconde, qui n’était pas mariée, revenait du marché de Louviers au moment de la catastro­phe. Nous avons déménagé le jour même. Tout le quartier de l’Abbaye-sans-Toile [4] nous a aidé. Rien de perdu, rien de volé.

Le père Mélinant qui conduisait le camion de M. Carpentier a passé l'un des derniers sur le pont.

Après l’écroulement des arches du côté d’Igoville, le moulin de Parmi (c’est ainsi qu’il appelle le moulin de Parnay [5]) était encore relié à Pont-de-l’Arche par le reste du pont ; l’écroulement s’était fait devant le moulin dans le sens longitudinal, mais les poutres du moulin qui s’encastraient de 3 ou 4 mètres (?) dans le pont avaient soutenu cette partie de l’arche. Moi qui étais gamin et qui ne connaissais pas le danger j’ai été encore au moulin pour sauver diverses choses sans valeur.

Le moulin de Parmi qui avait appartenu à l’abbaye de Bonport avant la Révolution nous avait été vendu 36 000 francs par deux richards d’Igoville, MM. Fréret [6] et Nouvel.

C’était abominable comme habitation ; il était en bois et en plâtre ; il avait un étage. Les planchers étaient troués ; on bouchait les trous l’hiver.

Après la catastrophe, M. Bonnin fit des recherches aux archives pour démontrer que le moulin était une propriété privée. Mon père reçut une indemnité de 11.000 fr. Le matériel fut vendu en compte du Domaine. Une paire de meules de 1 100 fr. fut vendue 30 fr. à M. Girod d’Elbeuf. »

M. Desmarest nous raconte ses souvenirs avec la satisfaction des personnes qui semblent redevenir jeunes en reparlant de leur jeunesse.

« - Ah ! C’était le bon temps » nous dit-il. « Mon père faisait 24 sacs de farine par 24 heures, à 3 fr. de mouture par sac. Si on ne le payait pas en argent, il avait 30 livres de farine pour l’émoutage du sac de 320 à 340 livres.

Quand il y avait de grosse eau ou de la glace, on remontait la roue dont les aubes avaient 7m 50 de long et 0 m 80 de large. Mon père allait chercher ou réveiller les voisins ; il criait «  A bile ! A bile ! v’ la la grosse eau, » comme nous disons au téléphone « Allo Allo ! ». Le père Gonord, Michelot, le père Delalande, bourrelier et d’autres arrivaient. La roue  était suspendue aux quatre coins par des cordages à quatre vérins comme des vis de pressoir qui étaient placés sur la plateforme appelée parc. On s’attelait à cinq par vérin pour remonter la roue. C’était la glace surtout qui était terrible. Il y eut des coups de glace qui enlevèrent 6 à 8 pieux, enfoncés dans les Motelles, les petites îles en aval des piles.

Mon père y a gagné de l’argent dans son moulin, pour nous élever tous les six.

Il est mort, et il est inhumé comme ma mère à Criquebeuf sur Seine où mon frère fut curé pendant six ans. »

M. l'abbé Desmarest fut successivement vicaire à Pont-Audemer en 1859, curé à Bourneville, à Criquebeuf sur Seine, à St-Germain de Pont-Audemer et enfin curé doyen à la cathédrale d'Evreux,

Il a été remplacé depuis trois ans, comme archiprêtre à la cathédrale par M. l’abbé Lucas. Presque octogénaire, il n'est plus qu’une ruine humaine,

M. Sainte-Marie Demarest, l’ancien courrier de Lyons, a fait son devoir de patriote, d'abord pendant la guerre de 1870 ensuite depuis la guerre en luttant contre la dépopulation qui nous a fait perdre chaque année une bataille con­tre les Allemands. Ses trois garçons sont morts en bas âge, mais ses huit filles donneront de nombreux citoyens à la France.

M. Sainte-Marie a reçu la médaille de 1870. Il fut incorporé le 14 octobre 1870 au 18ème chasseurs à pied dans l’Armée du Nord, commandée par Faidherbe. II prit part aux batailles de Bapeaume ; Villers-Bretonneux ; il fut nommé caporal après cette bataille, le 26 novembre et fut blessé à Pont-Noyelle (Somme), le 23 décembre. »

 

A lire aussi... 

Les ponts de Pont-de-l'Arche de 862 à nos jours

 

 

Notes

[1] Le pont de Charles le Chauve fut détruit en 1203 par Jean Sans terre en fuite devant Philippe Auguste qui reconstruisit un nouveau pont, peut-être en utilisant les restes du pont de Charles le Chauve. Cette attribution (courante) du pont à Charles le Chauve est donc erronée.  

[2] Erreur du rédacteur : le moulin du milieu se nommait  le moulin de Parmi ou de Parmy ( ou encore moulin Matignon du nom d’un de ses propriétaires), il semble que les lettres my ont été transcrites nay. 

[3] Voilà peut-être le responsable de l’erreur de dénomination . 

[4] Ce quartier était à l’entrée du pont d’alors.  

[5] Et on a vu dans les notes précédentes qu’il a bien raison ! 

[6] Dans un document de 1838 on trouve effectivement un sieur Fréret parmi les propriétaires du moulin Parmi.

 

Armand Launay

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19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 17:07

Charpillon Louis-E., Caresme Anatole, Dictionnaire historique de toutes les communes du département de l’Eure, Les Andelys : Delcroix, 1868, 960 p., t. II, p. 982-983. 

 

      poses

 

POSES  

 

Paroisse des : Dioc. d’Évreux. – Vic. et Élec. de Pont-de-l’Arche. – Parl. et Gén. de Rouen.   

Pauses est le nom sous lequel Poses est désigné dans la chronique de Fontenelle, qui nous apprend qu’en l’an 700, un certain Lutbrand donna aux moines de cette abbaye, une certne portion du village de Poses, dans l’Évrecin.  

Charles le Chauve, en 876, donna aux moines de St-Ouen de Rouen le village de Poses, qu’il perdirent probablement lorsque Philippe Auguste, par une charte de 1198, échangea Poses contre Limaye. 

Par une charte du commencement du XIe siècle, le duc Richard donna aux religieux de Fécamp l’église St-Quentin de Poses ; mais, vers 1198, cette église appartenait à l’abbaye de St-Ouen à laquelle Richd-Cœur-de-Lion l’avait donnée.  

Il existait, au commencement du XIIIe siècle, une famille de Poses : nous citerons seulement, en 1216 ; Hugues de Poses ; en 1226, Raoul son fils, et en 1248, Gaultier de Poses, chevalier.  

Guillaume Routier, de Poses, et Geoffroy du Val, de Poses, figurent dans une charte de 1340.  

En 1343, les religieuses de Lonchamps, avaient des biens à Poses ; Henri VI, roi d’Angleterre, prenant le titre de roi de France, confirma leurs propriétés, le 20 février 1434.  

Claude Duval, receveur du prieuré des Deux-Amants, donna à bail pour 5 ans, en 1627, moyennant 30 l. t. à Nicolas Hallé, le droit de nommer à la maîtrise du pertuis de Poses.   

 

Fiefs

1° Fief-de-l’Eau. En 1198, Richard-Cœur-de-Lion donna aux religieux de Bonport un moulin à Poses, avec toutes ses dépendances. Richard Anfrie de Poses vendit aux mêmes religieux tout ce qu’il avait sur le gord dit Angouland. En 1730, le Fief-de-l’Eau, situé à Poses, appartenait à l’abbaye de Bonport ;  

Le Fief de st Ouen. L’abbaye de St-Ouen de Rouen avait reçu, de Charles le Chauve, une partie de Poses que l’on appelait le fief de St-Ouen. Richard de Malpalu fut témoin à la confirmation faite par Gaultier le Magnifique, archevêque de Rouen, de l’échange fait par les religieux de St-Ouen avec Richard-Cœur-de-Lion, pour la terre de Poses et la dîme des moulins[1]. L’état des propriétés et des rentes que l’abbaye de St-Ouen possédait à Poses a été dressé très exactement, en 1291, dans le livre des jurés de St-Ouen[2]Les religieux conservèrent leur fief de St-Ouen, jusqu’à la Révolution.    

Le Mesnil. Nicolas, fils de Honfroy du Mesnil, vend, en 1234, une rente sur un tènement à Léry. En 1681, le Mesnil de Poses appartenait aux héritiers de Georges Le Grand, sieur du Mesnil, lieutenant général au bailliage de Pont-de-l’Arche. Le 9 janvier 1700, Nicolas, Jean et Morin Caresme, frères héritiers de Nicolas Caresme, leur aïeul de Surville, vendent à Jeanne Langlois, veuve de Georges Le Grand, esc., sieur du Mesnil, ½ acre de Surville. 

Le Pavillon, plein fief de haubert, à Poses, appartenait à l’évêque de Lisieux. On a différents aveux, en 1382 et 1659, du fief du Pavillon. En 1650, le Pavillon était affermé 150 l. ; il produisait 200 l. l’année suivante et 450 l. en 1754. L’évêque de Lisieux prenait le titre de seigneur du fief, terre et seigneurie du Pavillon ; en 1766, Henri le Daim, bailli d’Igoville, était sénéchal du fief.  

 

POSES, cant. du Pont-de-l’Arche sur la Seine, à 18 m. d’alt. – Sol ; alluvions contemporaines et craie blanche. – 4 cont. 6,472 fr. – Rec. ord. budg. 4,915 fr. – Surf. terr. 670 hect. – 1206 hab. – * de N.-D.-du-Vaudreuil. – Percep. de St-Cyr-du-Vaudreuil. – Rec. cont. ind. de Pont-de-l’Arche. – Paroisse. – Presbyt. – École spéc. de 95 garçons et de 82 filles. – 2 maisons d’école. – [un blanc] déb. de boissons. – 7 perm. de chasse. – Dist. en kil. aux ch.-l. de dép. 34, d’arrond. 12, de cant. 8.  

  

Dépendances : Le Mesnil-de-Poses, Le Moulin-à-Vent, La Vigne.   

Agriculture : Céréales, prairies, légumes.   

Industrie : Marine.  

Patentés : 21. 


 

[1] Dom Pommeraye.   

[2] Notes Le Prévost, p. 616, t. 2. 

 

Armand Launay

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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Compte LinkedIn.

Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au coeur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte. Gege wanazioni wangu !

Réflexion

Le temps n'est pas. Il n'y a qu'une règle graduée portant les marques "hier, aujourd'hui et demain" ; c'est-à-dire quelques traits issus de la faculté des Hommes à compter le passage des astres ; beautés et mesures à la fois, par Odin !

C'est avec cette règle que les Hommes tentent de mesurer les phénomènes les plus apparents. Ils se donnent des repères parmi l'érosion, véritable mère de la prise de conscience : "ce qui est rare à du prix" écrivait Chateaubriand. 

Il s'agit alors de prendre conscience de l'interdépendance entre tous les phénomènes, leur âme, et leur manière de s'attacher à notre âme. Pont-de-l'Arche où la terre natale... 

Ces phénomènes alimentent notre bonheur : sens du savoir, comment se crée notre notion du bienêtre, d'où vient notre conscience de ce qui est bon, quelles en sont les limites ? 

Bonheur, sens et quête du savoir ; horizon qui donne une orientation à notre cheminement ; orientation vers la naissance de la lumière quelle que soit la saison ; sève de notre arbre généalogique ; doute qui permet de poser peut-être les bonnes questions...

Rabelais quoi qu'il en soit... entre vins, livres et mets sapides : conscience du savoir s'il sait sucrer le faste palais du quotidien et donc là où se rassemblent les gens... érudition en entrée, curiosité en plat principal et conscience en dessert... et inversement, même si c'est moins agréable, pour un étudiant. 

Enfin, n'oubliez pas de poursuivre l'observation dans un verre à dégustation rempli de Calvados du bon bocage normand ! Au-delà des ténèbres de la Genèse, vous y verrez luire les étoiles de l'esprit et des plaisirs...