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6 septembre 2020 7 06 /09 /septembre /2020 13:23
La Croix de Rouville, ses vestiges du moins, par une belle journée d'aout 2020 (cliché d'Armand Launay).

La Croix de Rouville, ses vestiges du moins, par une belle journée d'aout 2020 (cliché d'Armand Launay).

 

Il suscite l’interrogation, quelque part entre Ymare et les hauteurs d’Alizay, cet ancien monument aux formes dolméniques qu’on appelle la Tombe du druide. Il est réputé propice à la santé et porte, gravée, une croix liturgique. Est-ce un vestige préceltique comme l’affirme sa fiche de la base Mérimée, recensant le patrimoine français, ou bien une tombe chrétienne ?   

 

La Tombe du druide dans la littérature... 

Jusqu’à plus ample informé, c’est l’abbé Jean Benoit Désiré Cochet, érudit havrais, qui a le premier écrit sur le monument qui nous intéresse. En 1871, il publia la notice que nous reproduisons ci-dessous. Ymare y semble posséder comme meilleur élément patrimonial une “table de pierre posée sur deux autres”. L’auteur ni ne la nomme ni ne la date. Il la situe à la limite d’Ymare et... de Pîtres, ce qui est partiellement erroné. En bon pâtre, meneur d’âmes, il accorde une importance aux croyances populaires affirmant que le fait de passer sous la table de pierre guérit de la fièvre et de la morsure des chiens enragés. Il suppose que cette table a remplacé un ancien monument, sans plus de précision. 

Quelle est cette “Tombe du druide” à Ymare ? Dolmen ou calvaire ?

 

Nous ne savons s’il y a un lien de cause à effet mais, 8 ans plus tard, les abbés Joseph Bunel et Albert Tougard mirent leurs pas dans ceux de l’abbé Cochet. Les auteurs de la Géographie du département de la Seine-inférieure inclurent dans le patrimoine d’Ymare cette “table de pierre” située près d’un carrefour. En 1879, ce monument était désormais une curiosité ymaroise. Les auteurs entérinèrent l’hypothèse de l’abbé Cochet qui ne demandait qu’à être formulée : ce monument témoigne de temps plus anciens. S’ils n’osèrent écrire que cette table de pierre était druidique, ce sont les rites populaires autour de la guérison de la fièvre et de la rage qui, selon eux, provenaient de “superstitions gauloises ou druidiques”. On appréciera la distinction, byzantine, entre ces adjectifs.   

 

Huit ans plus tard, de nouveau, c’est l’érudit normand Léon Coutil qui reprit la recherche et osa une interprétation allant dans le sens des abbés Bunel et Tougard mais en plus précis. Dans le Bulletin de la Société normande d'études préhistoriques, publié en 1897, Léon Coutil accorda une page de texte et un dessin à “La croix de Rouville ou Croix d’Ymare”. Lui donnant enfin son vrai nom, La Croix de Rouville, il se trompa toutefois en affirmant que ce monument était au carrefour de quatre communes dont Pîtres, comme le fit l’abbé Cochet. Il avança, de plus, que cette table de pierre était un dolmen christianisé. Ceci à cause de sa forme générale, son matériau et sa croix gravée, vraisemblablement plus récente. Mesurant tout de même la petitesse du dolmen, il affirma que ses pierres avaient été “aplanies et amincies”. C’est une interprétation qui lui permit d’ajouter un monument supplémentaire à son recensement des menhirs et dolmens de Seine-Maritime. L’érudit ne s’intéressa pas aux légendes populaires mais seulement à l’objet et ses dimensions. Voici la copie des texte et dessin de Léon Coutil. 

 

Illustrations de l'article de Léon Coutil ci-dessus avec, en sus, des exemples de mégalithes christianisés, selon lui, dans la région. Nous pouvons douter de cette affirmation et penser qu'il s'agit, pour certains, de calvaires originaux avec table de prière, voire autel pour les Rogations ou autres processions.
Illustrations de l'article de Léon Coutil ci-dessus avec, en sus, des exemples de mégalithes christianisés, selon lui, dans la région. Nous pouvons douter de cette affirmation et penser qu'il s'agit, pour certains, de calvaires originaux avec table de prière, voire autel pour les Rogations ou autres processions.
Illustrations de l'article de Léon Coutil ci-dessus avec, en sus, des exemples de mégalithes christianisés, selon lui, dans la région. Nous pouvons douter de cette affirmation et penser qu'il s'agit, pour certains, de calvaires originaux avec table de prière, voire autel pour les Rogations ou autres processions.

Illustrations de l'article de Léon Coutil ci-dessus avec, en sus, des exemples de mégalithes christianisés, selon lui, dans la région. Nous pouvons douter de cette affirmation et penser qu'il s'agit, pour certains, de calvaires originaux avec table de prière, voire autel pour les Rogations ou autres processions.

Puis, au Vingtième et Vingt-et-unième siècles on retrouve dans la littérature régionale, qu’elle soit imprimée ou sur le Net, des articles qui reprennent les mêmes interprétations que ci-dessus sans les critiquer et en se cachant derrière le mystère afin de ne pas avoir à en proposer une étude rationnelle.  

Nous citons pour l’exemple cet article du Petit Manchot, La Croix d’Ymare, qui a le mérite de mettre en valeur ce monument et ses légendes. Il cite Léon de Vesly qui est l’auteur de la meilleure étude parue sur la Croix d’Ymare et que nous aborderons plus bas. Le Petit Manchot cite une autre légende attachée à la Croix d’Ymare : celle avançant que celui qui touche cette pierre est assuré de mourir dans son pays natal. Mais l’auteur du blog n’exploite pas la matière de l’article de Léon de Vesly. D’ailleurs, il cite l’article de Léon Coutil alors qu’il s’inspire et cite celui de Léon de Vesly. Le Petit Manchot n’a pas pris le sujet à bras-le-corps. 

 

Léon de Vesly avait pourtant bien écrit et pensé au sujet de la Croix de Rouville et mérite d’être lu. Son article, intitulé “Légendes, superstitions et vieilles coutumes”, a été publié en 1895 dans le Bulletin de la Société libre d'émulation du commerce et de l'industrie de la Seine-Inférieure. On le lit grâce à la numérisation proposée par Gallica (voir notre bibliographie). 

Illustration de Léon de Vesly issu de son article traité ci-dessus et référencé dans la bibliographie.

Illustration de Léon de Vesly issu de son article traité ci-dessus et référencé dans la bibliographie.

 

Léon de Vesly narra une anecdote d’ouvriers des chemins de fer ayant déposé la table au sol et peinant à la remettre sur les autres pierres, ceci après un pari bien arrosé. C’est un bien curieux mégalithe... portatif, que voilà. Il narra surtout son témoignage sur la vivacité d’une croyance et pratique ymaroise et alentour : toucher la pierre offrirait de finir ses jours au pays. Or, il vit écrits dans la neige tombée sur la table de pierre les noms de deux navires de guerre français affectés dans la colonie de Madagascar. Des soldats ou les membres de leur famille les avaient sûrement écrits en ce lieu dans l’espoir que la vie soit plus forte que la mort. Le passage est à lire directement dans le texte de Léon de Vesly. 

L’auteur écrit avoir cru un temps que la Croix de Rouville était un dolmen. Il l’a même fait figurer sur une carte des dolmens du département. Mais il est revenu de cette croyance qu’il dit avoir hérité de savants “qui ne sont même pas venus dans les lieux”. On apprécie la ruade. L’auteur affirma que ce monument est une “table de justice”, là où les seigneurs de Rouville, du nom du fief sis à Alizay, rendaient leur jugement en cas de litige. L’auteur nous apprend aussi que ce monument était appelé “la grosse pierre” par les Ymarois et que des érudits avaient émis l’hypothèse qu’il constituait un vestige de thermes antiques… 

 

Les différentes interprétations quant à la fonction de ce monument nous laissaient sceptiques depuis longtemps et nous rejoignons les propos de Léon de Vesly. Cet auteur use d’humour lorsqu’il ironise sur la croyance selon laquelle la Croix de Rouville guérit aussi les rhumatismes lombaires si le souffrant passe sous la table… Quelle scène en effet que de faire cette gymnastique dans cet état de santé… Mais l’auteur n’a pas creusé plus loin son analyse rationnelle et nous a laissé sur notre faim de connaissance. Nous avons adopté une autre méthode pour mieux connaitre cette “grosse pierre”, ou ces trois pierres : la visualisation de cartes disponibles sur le site Géoportail.

 

Que nous apprennent les cartes actuelles et anciennes ?

Nous avons consulté les plans cadastraux de la commune mais ceux-ci sont rongés à l’endroit qui nous intéresse. Les parcellaires d’Ancien Régime disponibles sur le site des Archives départementales ne montrent pas cet espace. 

 

La carte IGN actuelle montre que La Croix de Rouville désigne, de nos jours, un champ situé sur la commune d’Alizay. Le monument qui nous intéresse est appelé “Tombe du druide”. Il est rehaussé par le symbole indiquant les dolmens. On voit, au nord-ouest, un début de chemin du village dénommé “Croix de Rouville” et qui finit rapidement en impasse.

 

Carte IGN actuelle de l'espace qui nous intéresse (capture d'écran du site Géoportail).

Carte IGN actuelle de l'espace qui nous intéresse (capture d'écran du site Géoportail).

 

La vue aérienne des années 1950-1960 montre un espace de champs ouverts qui permet de retrouver les limites communales que l’on voit dans la carte IGN actuelle. On voit aussi quelques arbres épars et même un alignement d’arbres le long du chemin de la Croix de Rouville. La “grosse pierre” se confond avec eux. Il semble qu’il y ait un arbre derrière elle, vers l’ouest. La trace d’un ancien chemin allant de l’impasse de la Croix de Rouville en direction de la vallée Galantine, et donc de Pîtres, se lit ça-et-là par une teinte parfois plus sombre parfois plus claire à travers les champs.

 

Vue aérienne des années 1950-1960 de l'espace de la Croix de Rouville (capture d'écran du site Géoportail).

Vue aérienne des années 1950-1960 de l'espace de la Croix de Rouville (capture d'écran du site Géoportail).

 

Puis, la carte d’état major de 1866 montre un petit carré au sud du chemin de la Croix de Rouville représentant assurément ladite Croix ou, tout du moins, ce qu'il en restait. Il n’était question ni de tombe ni de dolmen. C'est à partir de ce point notable du territoire que l'altitude fut prise et rapportée : 134 m. Notons qu'en ce temps la délimitation entre Alizay et Ymare était encore nette et que le monument qui nous intéresse était ymarois.

 

La Croix de Rouville sur la carte d'état major en 1866 (capture d'écran du site Géoportail).

La Croix de Rouville sur la carte d'état major en 1866 (capture d'écran du site Géoportail).

Enfin, la carte de Cassini, datant de 1780 environ, atteste l’existence d’une “Croix d’Ymare” au sud du village symbolisée par un rond au-dessus du “m” du mot “Imare”. Il rend d’ailleurs moins lisible le nom de la paroisse qui apparait comme “Limares”. Nous avons eu des doutes car les noms des lieux se tassent sur ce précieux document. Néanmoins, un symbole de village est dénommé Quèvreville. Un autre est dénommé la Poterie entre Quèvreville et Ymare. Il ne s'agit donc pas d'une Croix d'Ymare qui aurait désigné le précédent calvaire du rondpoint du château-d'eau. Le nom de Croix d'Ymare, par élimination, ne peut désigner que ce rond qui jouxte le "m" d'Ymare.

Extrait de la carte de Cassini (vers 1780) sur Ymare et sa proche région (capture d'écran du site Géoportail).

Extrait de la carte de Cassini (vers 1780) sur Ymare et sa proche région (capture d'écran du site Géoportail).

Était-ce une croix de carrefour ? 

À la lecture des documents cartographiques, nous trouvons que ce monument a plusieurs caractéristiques des croix de carrefour, c’est-à-dire des calvaires que l’on trouve nombreux au bord des routes, surtout celles des régions encore (récemment) attachées au catholicisme. 

Outre le rappel de la foi et ses valeurs morales, ces croix servent à orienter les voyageurs. C’est ainsi qu’on la retrouve nettement indiquée dans la carte de Cassini. Ces croix annonçaient aussi souvent la limite de paroisses. On peut ainsi citer le calvaire d’Ymare, redressé en 1791 à l’ouest de la paroisse et l’emplacement du calvaire près de la pharmacie de Quèvreville-la-poterie. Celle de Rouville était à la limite entre les paroisses d’Ymare et d’Alizay dont faisait partie la proche ferme du Solitaire. Or, les terres de la paroisse d’Alizay sont devenues au Moyen Âge la propriété des seigneurs de Rouville, du nom du château situé près de l’usine Double A de nos jours. Cette mainmise seigneuriale sur les terres alizéennes se lit dans l’article “Alizay” écrit par Louis-Étienne Charpillon et l’abbé Anatole Caresme dans leur imposant Dictionnaire des communes de l’Eure. Les seigneurs de Rouville ont dû prendre possession de la ferme du Solitaire, comme le prouve les noms de lieux : le Bois de Rouville et la Croix de Rouville. La croix en question se trouve à la limite intérieure de la paroisse d’Ymare. Elle n’a peut-être pas été la propriété des Rouville mais elle se trouvait en direction des terres rouvillaises. Ce sont les habitants d’Ymare, proches et nombreux, qui ont dû forger ce toponyme. 

Quoi qu’il en soit, ces délimitations d’Ancien Régime ont servi de trame à la constitution des territoires communaux en 1790. 

 

Un calvaire presque déchristianisé ? 

Ce qui était auparavant dénommé croix est devenue, dans les consciences, une tombe ou un mégalithe. Nous pensons que cela est dû à la déchristianisation. Celle-ci peut se lire dans l’érosion de monuments religieux et leur manque d’entretien. Une croix en bois ici n’a peut-être pas été remplacée d’autant plus que le chemin a été de moins en moins fréquenté. Puis, la Révolution française a connu un mouvement antireligieux où des calvaires ont été démolis comme celui de Pont-de-l’Arche par exemple. Les délibérations du conseil municipal ymarois contiennent peut-être la réponse. 

La Croix de Rouville a cependant survécu par ses trois pierres, contrairement à d’autres croix qui ont pleinement disparu comme la “croix Maurice” aux Damps. S’il est difficile d’imaginer quelle forme avait le calvaire, il est possible d’affirmer que ces pierres n’en sont que des restes. Il suffit de les voir pour réaliser que les rebords de la table sont cassés, que celle-ci est déséquilibrée et que les deux assises sont somme toute petites même si je ne les porterai pas, même après un pari bien arrosé. On est loin d’un mégalithe ou, tout simplement, d’un portail en pierre dont la région est, ou était, coutumière comme le montre notre illustration portant sur une propriété de Montaure. De même, Léon Coutil a dessiné des autels qui, adjoints à un calvaire, montrent que ce type d’édifice existait même sous des formes assez peu dégrossies. 

Avions-nous ici affaire à un calvaire original, avec un autel-table devant une croix, propice à la prière agenouillée ? Etait-ce une croix-reposoir comme la croix de La Villeneuve-les-Convers, notamment, qu’on voir sur le net grâce au cliché d’un certain Michel Foucher ? La table servait-elle, non à poser des cercueils, comme ont servi certaines tables-reposoirs, mais d’autel à office lors des Rogations, ces prières collectives prononcées trois jours avant l’Ascension et ce dans l’espoir d’avoir de belles récoltes ? La table servait-elle de pause lors de processions et de pose de la statue du saint vénéré localement ?

Nous ne pouvons rien prouver. Il serait intéressant de trouver des autels ruraux ou des preuves de leur existence passée. L’origine de noms de communes, principalement normandes, laisserait alors entendre qu’ils ont existé. Nous songeons aux Authieux dont la thèse étymologique principale est les “autels”. 

Ces pierres sont-elles plus simplement des restes de paliers formant une assise pyramidale couronnées d’une croix de bois ? Nous ne pouvons pas plus le prouver. 

Ce trilithe, c’est-à-dire ces trois pierres, avec une croix liturgique gravée sur sa table, semble être une recomposition de fortune visant à prolonger la présence chrétienne en ce carrefour déclassé. Les calvaires entretenus en priorité ont, selon toute vraisemblance, été ceux des axes amenés à être les plus empruntés. Or, les croyances populaires associées à ce calvaire montrent qu’ici les rituels ont été plus nombreux qu’ailleurs, autrefois. Cette survivance des croyances, avec le besoin de délimitation spatiale, a sûrement contribué à sauver ce vestige de calvaire. 

 

Ces piliers de portail de la rue des Forrières, à Montaure, montrent que des mégalithes ("grandes pierres", en grec de salon) plus imposants que ceux de la Croix d'Ymare ont pu être utilisés par nos ancêtres bien après la préhistoire (cliché d'Armand Launay en mai 2013).

Ces piliers de portail de la rue des Forrières, à Montaure, montrent que des mégalithes ("grandes pierres", en grec de salon) plus imposants que ceux de la Croix d'Ymare ont pu être utilisés par nos ancêtres bien après la préhistoire (cliché d'Armand Launay en mai 2013).

 

Conclusion

La Croix de Rouville fut un calvaire de carrefour. On a oublié jusqu’à son nom et sa fonction, y compris les hommes de foi du XIXe siècle en quête d’exotisme. Les trois pierres actuelles, connues sous le nom de “Tombe du druide”, sont des vestiges d’un monde révolu : celui de chemins de campagne nombreux et variés ; de petits champs familiaux ; de haies et de bouquets d’arbres épars… Elles évoquent un monde parcouru quotidiennement par une foule de voyageurs de Poses et Pîtres à Boos et Rouen mais aussi, peut-être surtout, de cultivateurs et d’éleveurs de la paroisse. Ici le calvaire d’Ymare servait de repère aux passants et de support autant que de rappel aux prières catholiques. On peut imaginer les cultivateurs priant ici un instant pour l’Angélus. Il reste de ces prières des légendes assez récentes, c’est-à-dire de la fin du XIXe siècle, évoquant l’espoir de guérison et de vie bonne ressenti par nos ancêtres. C’est à peine si nous les comprenons aujourd’hui, nous qui cherchons des dolmens, des résurgences païennes à tous les carrefours, ou presque. Si l’on cherche des mégalithes, notre contrée n’en manque pas. Si l’on regrette la disparition de ces croyances catholiques populaires à l’endroit de la Croix de Rouville, il suffit d’aller dans les églises où s’expriment les vœux de ceux qu’on appelle les petites gens ; vœux adressés au divin par sainte Rita, Saint Expédit, la Vierge Marie...

Quel fut ce calvaire précisément ? Nous ne pouvons que conjecturer un autel-table ou un piédestal à paliers. Les trois pierres actuelles sont-elles des fragments d’un ancien dolmen ou, plus largement, d’une allée couverte ? Peut-être mais dans quel lieu furent ces mégalithes ? Rien n’indique qu’il y ait eu une telle construction. Rien ne l’exclut non plus mais ces trois restes de pierre n’attestent rien et ne prennent sens que dans la délimitation foncière médiévale entre les paroisses d’Ymare et d’Alizay. 

Nous avons donc étudié un espace tellement changé que le fil permettant d’en comprendre son usage a été rompu. L’avons-nous rattaché ? 


 

Orientations bibliographiques

- Bunel et Tougard, Géographie du département de la Seine-inférieure, 1879, voir la page 130, consulté sur Google livres le 3 septembre 2020 ;

- Léon Coutil, “Inventaire des menhirs et dolmens du département de la Seine-Inférieure”, voir la page 124 et après, in Bulletin de la Société normande d'études préhistoriques, publié en 1897. Consulté sur Gallica le 3 septembre 2020, ark:/12148/bpt6k54417513 ;

- Léon de Vesly, “Légendes, superstitions et vieilles coutumes”, Bulletin de la Société libre d'émulation du commerce et de l'industrie de la Seine-Inférieure, voir les pages 100 à 106, publié en 1895. Consulté sur Gallica le 3 septembre 2020, ark:/12148/bpt6k5725972c/f104.image.r=Ymare.

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 22:16

Lieu d'accueil aux abords des villes, la maladrerie était destinée aux lépreux du Moyen Âge à la Renaissance. Celle de Pont-de-l'Arche s'est peu à peu évanouie dans les brumes de l'histoire mais le cimetière communal semble bien en être l'héritier...

 

Diis manibus

 

Cimetière (vue aérienne Google)

Le cimetière de Pont-de-l'Arche par satellite vers 2006 (image Google). 

 

 

Un nom de lieu pour seul vestige de la maladrerie ? 

Avec la matrice, le plan cadastral est un document fiscal permettant de délimiter les terrains et de répertorier les propriétaires. Celui de Pont-de-l’Arche, achevé en octobre 1834 par Le Fébure, géomètre en chef et Girard, géomètre, a enregistré sous le nom de Maladrie tout l’espace situé autour du cimetière, y compris de l’autre côté de la route d’Elbeuf. Depuis, son orthographe a été corrigée en « maladrerie », comme le montre l’inventaire des Monuments historiques qui répertorie une maladrerie disparue à Pont-de-l’Arche[1]. Surtout, une impasse longeant le cimetière a porté ce nom jusqu’au 12 octobre 1973 où le Conseil municipal, suivant l’avis des riverains, la renomma Impasse de la Vallée.

 

Une maladrerie ? Définition

Dans les villes, les hôtels-Dieu accueillaient les malades. Cependant, les lépreux, étaient renvoyés vers les maladreries des abords des villes. La première léproserie connue, celle de Saint-Claude (Jura), est citée par Grégoire de Tours dans Les Vies des pères, au VIe siècle. Les léproseries, comme nombre d'institutions charitables, se multiplièrent au XIIe siècle dans un contexte d'essor économique. Elles étaient placées sous la responsabilité d’établissements religieux. Mais que savons-nous de l’histoire de la maladrerie de Pont-de-l’Arche ?

 

Vers 1250 : une léproserie gérée par Bonport

La plus ancienne mention de la maladrerie se trouve dans le cartulaire de Bonport. Par un acte d’aout 1259 Jean Goceselin, bourgeois de Pont-de-l’Arche, concéda des libéralités et des biens immobiliers à l’abbaye de Bonport, conformément au souhait de sa femme Mathilde. Il céda deux sous à la « leprosie » de Pont-de-l’Arche, propriété de l’abbaye donc, chaque année à la saint Jean-Baptiste[2]. La localisation de celle-ci, à mi-chemin entre l’ancienne abbaye et la ville de Pont-de-l’Arche, est donc parfaitement logique, d’autant plus que cet ancien lit de Seine, sans relief, était destiné aux cultures du fait de la présence d’eau[3].

Louis-Etienne Charpillon et Anatole Caresme citent cet acte de 1259 et avancent qu’il est probable qu’il s’agisse de la « même maison que le Bel-Air cité en 1265 »[4]. Nous nuançons le propos car la Maladrerie a pu être appelée Bon-air à cause de sa proximité avec la « maison » ou ferme du Bon-air. Quant à la date de 1265, les auteurs ne la citent pas dans leur article sur Pont-de-l’Arche et nous ne la trouvons pas ailleurs. Néanmoins, Léon de Duranville écrivit qu’il « y avait eu jadis une maladrerie, qui porte maintenant le nom de Bon air ». Du vivant de Léon de Duranville, une ferme du Bon-air existait. Cela semble confirmer que c’est ce nom qui prévalait et qui caractérisait tout l’espace entre Pont-de-l’Arche et Bonport, comme aujourd’hui. Léon de Duranville précisa aussi que « la chapelle fut bénite par Eudes Rigaut. »[5] 

Bruno Tabuteau, docteur en histoire, auteur de "Les maladreries et léposeries en Normandie" (Cahiers Jacques-Charles, AMSE, 2011), répare l'erreur de De Duranville en précisant qu'en 1261 Eudes Rigaud rejoignit le roi Saint Louis, le 1er juin, à la chapelle Saint-Etienne du château de Pont-de-l'Arche (Limaie) où il célébra la messe le 2 juin. Cependant le 4 et le 5 juin, Eudes Rigaud consacra l'église du couvent des dominicains de Rouen comme le montre le Journal des visites pastorales d'Eudes Rigaud (page 402). Il ne s'agit donc pas de la chapelle de la maladrerie de Pont-de-l'Arche. Bruno Tabuteau nous donne, en revanche, nombre d'informations sur l'aumône de Normandie dont bénéficiaient les comptes de la maladrerie de Pont-de-l'Arche. Se fondant sur les Journaux des trésors des rois Philippe IV le Bel (Jules Viard, Paris, imprimerie nationale, 1940) et Charles IV (id. 1917), l'historien note des versements irréguliers allant de 1297 à 1384.   

 

Renaissance : la maladrerie entre paroisse et ordres religieux

A une date indéterminée, il semble que la gestion de la maladrerie est passée des moines de Bonport à la paroisse Saint-Vigor. En effet, les registres de la fabrique nous apprennent qu’en 1539 Claude Hays, curé, qui avait « joui du revenu de la léproserie pendant dix-huit ans, a remis les titres et payé les arrérages, suivant l’accord qu’il a passé au parlement le 17 janvier 1538.[6] » Que s’est-il passé 18 ans auparavant, en 1520 ? Nous l’ignorons. Quoi qu’il en soit, nous apprenons que la maladrerie était passée dans le giron de l’hôtel-Dieu qui, en 1648, passa sous la responsabilité des frères pénitents. Ceci ne dura pas car, suite aux édits de décembre 1672 et du 20 février 1673 réorganisant le fonctionnement de divers hôpitaux, la Chambre royale les condamna le 31 mai 1673 à laisser à l’Ordre du Mont-Carmel la libre possession et jouissance de « la malladrerie et hospital » de Pont-de-l’Arche dont ils étaient propriétaires depuis 25 ans[7]. Puis, un édit de mars 1693 confia aux villes la gestion des hôpitaux. Qu’en fut-il de la maladrerie ?

 

Bien paroissial, la maladrerie devint cimetière communal

Les registres du conseil de fabrique indiquent que la maladrerie était devenue un bien paroissial car de 1781 à 1782, alors que Michel Duval était curé, « on a fait faire un cimetière neuf au même lieu et place de l’ancien, nommé Maladrerie ». Ceci atteste que l’espace autour de la maladrerie était connu comme cimetière et explique pourquoi le plan de Pont-de-l’Arche dressé vers 1702 par le cartographe Nicolas Magin (1663-1742) montrait un cimetière au lieu dit La Maladrerie. Les bâtiments avaient déjà peut-être été démolis. 

De cimetière pour malades contagieux, celui-ci devint cimetière paroissial mais le nom de maladrerie se converva. On le retrouve en 1812 dans une délibération du Conseil municipal du le 13 novembre où fut évoqué un pommier mutilé près de la « maison de la Maladrerie ». Cela désignait soit la maladrerie soit une maison qui la jouxtait.

Après la nationalisation des biens de l’Eglise, la maladrerie – tout du moins son terrain – passa dans le domaine communal. En effet, une délibération du 3 mai 1862 rappelle la décision du 4 novembre 1851 qui demandait aux personnes désireuses de maintenir des tombes dans l’ancien cimetière, celui autour de l’église Saint-Vigor, actuelle Notre-Dame-des-arts, de se manifester en mairie avant le 31 décembre. « Contre 30 fr. le mètre, les tombes pourront être maintenues, sinon elles seront ôtées « au fur et à mesure que le besoin d’inhumer se présentera selon l’ordre des sépultures. » La place manquait dans l’ancien cimetière, autour de l’église, et il semble que ses tombes n’étaient pas récentes puisqu’on ne se bousculait pas pour les conserver. Il faut dire que la translation du cimetière de l’église à la Maladrerie avait commencé en 1781. Quant aux premières photographies de l’église Notre-Dame-des-arts, vers 1895, elles montrent qu’il n’existait plus aucune tombe autour de l’église. La translation était achevée. Les seuls vestiges de ce cimetière se trouvent dans l’église où des plaques rappellent que certains nobles étaient inhumés en son sein.

 

Ce plan de Pont-de-l’Arche, dressé vers 1702 par le cartographe Nicolas Magin (1663-1742),

montre que la maladrerie (vers l'Est, à gauche, au-dessus du mot "Elbeuf")

était déjà assimilée à un simple cimetière (BnF, collection d'Anville).

 

A quoi ressemblait la maladrerie ?

Regardons la léproserie Saint-Lazare de Gisors, dont il reste la chapelle Saint-Luc. Elle se compose d'une simple nef rectangulaire de près de 110 m² réalisée en pierre calcaire et complétée d'un chevet à pans de bois. Elle devint une maison de charité durant le XVIIIe siècle puis fut reconvertie en grange à la Révolution. La Ville de Gisors l’acquit en 1967 et elle fut classée aux Monuments historiques en 1992[8]. Comme Gisors, Pont-de-l’Arche comptait parmi les petites villes de Normandie au Moyen Âge. La chapelle de la maladrerie de Pont-de-l’Arche a peut-être ressemblé à celle de Gisors, du moins dans ses dimensions et dans ses matériaux. Pour compléter l’image que l’on peut se faire de la maladrerie, il faut ajouter des bâtiments annexes, un cimetière autour, un calvaire et peut-être un enclos.

 

Léproserie Saint-Lazare (Gisors)

La chapelle Saint-Luc de la léproserie de Gisors,

une illustration de ce que pouvait être une partie de la

maladrerie de Pont-de-l'Arche ? (photo Wikipédia)

 

 

Le patrimoine confirme-t-il les textes historiques ?

Aujourd’hui, le mur autour du cimetière, fait de grandes pierres de taille calcaires, trahit bien son origine de la fin du XVIIIe siècle. Le plus ancien monument daté a été érigé en 1824 à la mémoire de Louis Joseph Quesney. La plus ancienne dépouille est celle de Julien Blin, ancien maire et bienfaiteur de la ville, dont l’enterrement eut lieu en 1826 et dont la stèle offerte par la ville fut posée vers 1830. Cependant, le plus ancien monument n’est pas daté : il s’agit du calvaire central…

 

Le plus ancien monument : le calvaire central

 

A lire aussi...

Le calvaire de la Procession

 

Un monument presque oublié

Au centre du cimetière se trouve un calvaire. Celui-ci était nettement visible quand les tombes n’étaient couvertes que de croix de bois. Aujourd’hui, il passe quelque peu inaperçu, de prime abord, tant les monuments funéraires sont devenus imposants depuis la moitié du XIXe siècle. La croix du calvaire, en pierre calcaire, présente de fines sculptures. L'érosion a surtout frappé les personnages, le Christ, l'Enfant Jésus et la Vierge dont la tête a disparu. Le corps de la croix est orné de palmettes étirées. Les bras de la croix sont reliés par d'élégantes décorations en forme de croissants de lune. Cette croix, qui semble dater du XVIe siècle, repose sur un socle de pierre restauré en 1998 par la Ville de Pont-de-l’Arche à l’initiative de Michel Lepont. En effet, cet organiste archépontain, correspondant de l’association Notre-Dame-de-la-Source, spécialisée en restauration du petit patrimoine religieux, a convaincu la municipalité présidée par Paulette Lecureux de restaurer ce bien communal. Le socle de pierre du calvaire s’effritant dangereusement, il lança un livre de soutien à la restauration de ce monument qui obtint plus de 100 signatures. Elles permirent d’inscrire la restauration du calvaire à la session 1996 du concours « Un patrimoine pour demain », organisé par Pèlerin magazine. Lauréat du concours, cette restauration fut soutenue par une subvention de 31 644 francs. Ce sont les Services techniques de la Ville qui assurèrent la restauration et notamment Alain Richard et Alain Morel.

 

 Restauration calvaire (1998) 2

Les agents des services techniques de la Ville de Pont-de-l'Arche

restaurant le socle du calvaire en 1998 (photo Michel Lepont)

 

Un monument hautement symbolique

Presque toutes les tombes et stèles du cimetière sont orientées, c’est-à-dire qu’une face de leur forme rectangulaire est tournée vers l’orient (l’Est). Or, le calvaire est le seul monument à présenter un angle vers l’orient. Ses trois autres angles renvoient vers les autres points cardinaux. C’est donc sous la croix du calvaire que les quatre points cardinaux se rassemblent. Ils confèrent à ce monument une place cardinale, c’est-à-dire une place au cœur du cimetière et, symboliquement, du cosmos puisque les points cardinaux n’ont pas de limite. Le calvaire est comme un guide autour duquel est structuré le cimetière. Or, sur la croix du calvaire se trouve une image du Christ, le guide des chrétiens qui espèrent une vie après la mort. Une observation attentive montre que l’image du Christ n’est pas alignée sur l’angle Est du calvaire. Elle est décalée vers le sud-est, là où apparaissent les rayons du jour naissant au solstice d’été, le plus long jour de l’année. Symboliquement, le Christ est le premier à recevoir la lumière du jour renaissant après la nuit, la lumière de la vie après la mort. Au dos de la croix, une sculpture de la Vierge à l’Enfant est aussi symbolique. L’hiver, ces deux personnages voient le jour mourir au nord-ouest, horizon vers lequel ils sont tournés. Le Christ et sa mère vont mourir. Mais, avec le retour du jour, le Christ va ressusciter ainsi que ses serviteurs. Hautement symbolique, le calvaire s’inscrit dans une des plus anciennes traditions locales car, au néolithique, les sépultures collectives protégées par des allées couvertes étaient déjà orientées de manière à recevoir les rayons du jour naissant au solstice d’été. Aujourd’hui, les tombes de plusieurs prêtres de Pont-de-l’Arche - Jacques Lemariez (1828-1885), Philippe Damoiseau (1799-1874), Gabriel Caillet (1911-1994), Adrien Colin (1918-2002) et une tombe anonyme - jouxtent le calvaire. Tournées vers le nord, elles rappellent le rôle central du calvaire.

 

Calvaire

 

Un vestige de la maladrerie ?

Ce calvaire est-il le guide du cimetière paroissial ou celui de l’ancienne maladrerie ? Vue son ancienneté, nous sommes tentés de dire qu’il appartenait au cimetière de la maladrerie. Qui plus est, d’après le plan de Nicolas Magin la maladrerie ne jouxtait pas la route d’Elbeuf mais était située à mi-distance entre la route et le coteau bordant l’Eure. Le cimetière devait se trouver autour d’elle et son calvaire. Ceci dit, le calvaire a très bien pu être déplacé selon les besoins. C’est ce que la restauration de 1998 a révélé : le socle était réalisé avec le réemploi d’anciennes pierres tombales du début du XIXe siècle. On a très bien pu déplacer la croix et la poser sur un socle nouveau. Ce serait assez logique car le cimetière a bénéficié de plusieurs agrandissements. Un des premiers agrandissements s’est fait vers l’ouest et jusqu’à la route d’Elbeuf comme le montre le mur de pierre et l’entrée principale. Puis, le cimetière a été agrandi vers l’Est, décalant la porte principale vers l’ouest. Or, le calvaire est resté au centre du cimetière, preuve qu’il a été déplacé.  

 

La stèle de Louis Joseph Quesney (1824)

Nous n’avons pas trouvé d’information directe sur cet homme né à Elbeuf le 1er aout 1750 et décédé à Pont-de-l’Arche le 24 février 1833. Il appartint à une famille de nobles ayant joué un rôle pendant la Révolution parmi les républicains modérés, puis parmi les fidèles au pouvoir napoléonien. Ainsi le père de Louis Joseph, Louis Robert Quesney, était receveur des gabelles avant 1790. Il fut conseiller municipal en 1795 puis à partir de 1800. Entre temps, il fut nommé maire de Pont-de-l’Arche de 1796 à 1799. Un autre Quesney apparait dans les archives en tant qu’agent national en 1795. Un Quesney signa un bel article sur l’économie de Pont-de-l’Arche dans le 3e tome des Annales de statistiques en 1802 (page 55). Il signa en tant que chef de la 1re division des bureaux de la préfecture du département de la Seine-Inférieure et se dit natif de la commune. La stèle de Louis Joseph Quesney fut commandée 9 ans avant sa mort à « Requier », maçon à Alizay, qui finit de la tailler en avril 1824. Celle-ci est gravée de grands aphorismes romantiques.

 

Monument Quesney 5

Datant de 1824, la stèle rendant hommage à Louis Joseph Quesney

est le plus ancien monument individuel du cimetière de Pont-de-l'Arche.

 

La stèle de Julien Blin (1830)

Julien Blin (1738-1826) est un ingénieur des ponts et chaussées. En 1815, il fut nommé maire de Pont-de-l’Arche par le Préfet de l’Eure, fonction qu’il assuma jusqu’à sa mort. Il assainit les comptes de la Ville notamment en rappelant la Préfecture à ses obligations. Il enrichit la ville, alors très pauvre, en lui donnant des immeubles (et les rentes afférentes) qu’il avait acquis durant la période révolutionnaire. En 1818, il fit construire des logements au-dessus de la Salle d’Armes, ancien hôtel-Dieu, pour l’instituteur et deux sœurs qui enseignaient dans la ville. En 1822, il fit don à la commune de trois maisons, contre l’obligation de celle-ci d’en utiliser une comme presbytère. En 1827, le Conseil municipal rapporta les termes du don testamentaire établi par Julien Blin. Sans descendance, il fit don à la commune de biens immobiliers estimés à 236 450 francs,  presque 40 fois le budget communal de 1827 ! Parmi ces biens, Julien Blin souhaitait que l’ancien couvent des pénitents serve d’hôpital aux « indigents malades et inférieurs ». Julien Blin offrit aussi sept maisons et des terres cultivables. Les dons de ce bienfaiteur permirent entre autres de loger la première école de la ville conformément aux lois Guizot sur l’enseignement public (28 juin 1833). En 1830, les élus municipaux votèrent l’érection d’une « pierre tumulaire » sur la tombe de Julien Blin. En 1865, le nom de « rue Blin » fut officialisé par le Conseil municipal[9].

 

Monument Blin 1

Cette stèle de 1830 a été offerte par la Ville de Pont-de-l'Arche

en hommage à son ancien maire Julien Blin, bienfaiteur à

l'origine de l'hôpital local et des bâtiments de la première école publique.

 

Autres tombes et mur de clôture

Les plus anciennes tombes datent du dernier quart du XIXe siècle. Les stèles abordées ci-dessus sont séparées de plusieurs dizaines de mètres. Elles doivent leur conservation à leur caractère monumental et au renom des défunts qu'elles commémorent. Les tombes qui les entouraient ont été relevées au fil des générations. On peut donc déduire que ce cimetière était pleinement utilisé dès le début du XIXe siècle. Une partie du mur de clôture trahit des origines de la fin du XVIIIe siècle avec d’imposantes pierres de taille en chainage et dans les piliers de la porte d’entrée principale, porte qui, comme nous l’avons écrit plus haut, ne peut être celle du cimetière de la maladrerie qui ne jouxtait pas la route d’Elbeuf, selon le plan dressé par Nicolas Magin.

Notons aussi la présence de deux tombes d'artilleurs anglais tombés lors du combat de Pont-de-l'Arche en juin 1940.

 

P1050112Les pierres de taille du mur sud témoignent du XVIIIe siècle

(ici le pilier Est de l'entrée principale).

 

 

Conclusion

Le cimetière communal semble bien être l’héritier de la maladrerie du XIIIe siècle. Après les ordres religieux et la paroisse, ce bien communal a pris le relai du cimetière de la maladrerie ; relai symbolisé par le calvaire central du XVIIe siècle. A partir de 1781, il remplaça l’ancien cimetière autour et dans l’église Saint-Vigor, devenue Notre-Dame-des-arts en 1896. Quelques plaques et gisants y subsistent qui rappellent qu’on y enterrait les chrétiens depuis peut-être les fortifications de Charles le Chauve (IXe siècle) ?

 

 

Avec mes remerciements à Ulysse Louis, Michel Lepont et Bruno Tabuteau

 

 

[1] Base Mérimée : référence IA00017898.

[2] Delisle Léopold, « Cartulaire normand de Philippe Auguste, Louis VIII, Saint-Louis et Philippe le Hardi », Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie, 6e volume, XVIe vol., Caen, 1852, 390 p. cf. page 119 – n° 629, aout 1259 : « Noverint universi, tam presentes quam futuri, quod ego Johannes Goceselin (sic), burgensis de Ponte Arche, assensu et voluntate Matildis, uxoris mee, vendidi et concessi et omnino reliqui abbati et Conventui Beati Marie de Bonoportu quamdam domum quam habebam opud Pontem Arche […] et ad festum sancti Johannis Baptiste duos solidos, et ad dictos terminos leprosie (sic) de Ponte Arche (2) duos solidos… » 

[3] Dont on retrouve une résurgence au pied du coteau, sous le coude du chemin du Becquet, où fut installé un puits artésien au début du XXe siècle.

[4] Charpillon Louis-Etienne, Caresme Anatole, Dictionnaire historique de toutes les communes de l’Eure

[5] Duranville Léon Levaillant de, Essai historique et archéologique sur la ville du Pont-de-l’Arche…, page 122.

[6] « Note de ce qui s’est passé de curieux et de ce qui a été fait dans l’année de chaque trésorier », La Semaine religieuse du diocèse d’Évreux, 24 et 31 aout, 14 et 31 septembre 1918. Reproduction in extenso et sans modifications d’un manuscrit daté de 1722.  

[7] Goujon Paul, « L’Hôtel-Dieu et les pénitents du Pont-de-l’Arche », La Normandie, 1897, n° 3 de mars (pages 66-76), n° 4 d’avril (pages 105-115), page 109.

[8] Wikipédia : article « Gisors ».

[9]L’histoire est ironique : depuis 2008, nous lui avons rendu son prénom, Julien, dans des documents officiels (cartes de la Ville, site Internet…). Or, seul un prénom figure sur sa stèle : Armand, gravé il y a fort longtemps par l’on ne sait qui.

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au cœur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

- Mieux connaitre Pont-de-l'Arche à travers 150 noms de rues et de lieux ! (Autoédité, 2019, 64 pages). 

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte.

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