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30 août 2014 6 30 /08 /août /2014 12:12

Balade littéraire et poétique

aux Damps et à Pont-de-l’Arche

 

Lever de soleil sur l'Eure(1).jpg

Armand Launay

 

                            À Dany

                                Patrice

                                    Peggy et David…

 

 

Avant propos

Qui n’a pas connu le plaisir de la balade, dans les rues de son petit village, quand le ciel du printemps permet de remettre le bout du nez dehors sans risquer un gros rhume ?

Qui ?

À vrai dire je ne connais personne. Personne qui reste insensible au vert tendre des bourgeons et au rayon de soleil qui redonne au paysage un charme que l’hiver lui a interdit… En fait, au printemps tout le monde redécouvre la nature et, en même temps, son âme de poète… comme dirait l’autre !

    Eh bien ! Ce printemps là, en rentrant aux Damps chez mes parents, quelques jours seulement entre deux semaines d’étude au Havre, j’ai eu une envie irrésistible et spontanée d’aller respirer l’air vif du redoux en arpentant les ruelles du patrimoine local que j’aime tant. En plus, je dois l’avouer, même si Le Havre est une ville que j’ai appris à aimer et que je trouve belle aujourd’hui, quoi qu’en disent les sceptiques (!), mon petit coin de Normandie natal m’a manqué et j’ai eu besoin de le retrouver…

    C’est pourquoi, ayant eu l’envie d’écrire mes sensations, j’ai emmené quelques feuillets que j’ai griffonnés en me baladant à droite et à gauche. Après deux ou trois retouches -quand il le fallait vraiment- j’ai trouvé que le résultat n’était pas si décevant et j’ai eu envie de partager mes sensations, grâce à un petit livre, avec mes contemporains mais aussi avec des lecteurs de demain. En fait, inspiré du livre d’Edmond Spalikowski et de mon goût pour l’Histoire, j’ai tenu à laisser un témoignage avec l’espoir que son message procurera autant de plaisir à ses lecteurs que je n’en ai eu à lire le livre de 1930…

    Le résultat est comme le début de ma balade : imprévu et donc imprévisible dans sa spontanéité. Alors, ma plume s’est promenée entre la littérature, la poésie, l’Histoire et le témoignage sur les modes de vie d’aujourd’hui... En fait, c’est peut-être ça la véritable originalité de cette balade, outre le fait que les publications sur Pont-de-l’Arche et, à plus forte raison, sur Les Damps sont rares : elle se propose d’aborder de nombreux aspects du patrimoine sans les analyser avec rigueur.

    Enfin, chacun verra s’il le souhaite si le résultat et jugera par lui-même ! Quoi qu’il en soit, je ne suis sûr que d’une chose : ces lignes chantent le plaisir et c’est bien là tout ce qui compte !

 

                                                     Armand Launay

 

                     Aux Damps,

le vendredi 4 avril 2003

            



 

Prendre le temps de flâner                    

 

J’aime ces douces heures passées à flâner, à rêver.

Ces heures où le temps cesse

Un instant, de m’éroder comme

La mer usant les falaises d’Étretat.

 

Entre le temps que l’on a et celui que l’on prend,

J’ai choisi celui que l’on dit " Hors du temps "…

Comme suspendu au-dessus de la toile tissée

Par les impératifs au temps métrés du quotidien.

Il est le moment que l’on vit à plein temps

Car il permet que l’on se retrouve, seul ou non.

 

Il est le temps où l’on ne quitte

Pas même quelqu’un, pas même quelque lieu,

Pour en effleurer de nouveaux et éphémères,

Et ce en courant, en s’oubliant.

 

Il est l’instant où, sur les berges de l’Eure

Ou ailleurs en forêt de Bord, on glisse

Sur la pente des jours… et l’on se regarde vivre.

La pensée devient fluide lorsque les sens épousent

Le doux courant de la rivière ou la cascade des feuilles

Parcourues par le vent de doux échos printaniers.

 

C’est le moment du plaisir.

Mais ce plaisir n’est rien

Si la conscience n’y est pas.

Seule la conscience de ce plaisir et des moments paisibles

Engendre le bien-être, le bonheur.

Le bonheur est la conscience que l’on est heureux.

Sans conscience, l’existence est bien peu,

Elle ne réalise pas la chance d’être aux côtés

Des gens que l’on aime, des paysages du quotidien

Qui sont le cadre des visages aimés…

Elle ne mesure pas la valeur des échos des temps passés

Qui résonnent dans nos murs actuels

Et qui raisonnent nos actes et pensées.

Or, l’éveil de la conscience a besoin de temps à soi.

 

"Hors du temps" ou, plus justement,

Au cœur même du temps que l’on prend,

Arpentons nos bois et ruelles

Qu’elles soient des Damps,

Qu’elles soient de Pont-de-l’Arche,

En quête de richesses humaines,

Historiques et naturelles…

  


 

                  Les Damps,

                        le vendredi 4 avril 2003


À l’aube des temps

 

Notre balade qui suit les hommes

Dans leurs paysages et dans leur histoire

Débute dans ce grand massif

Qu’est la forêt de Bord de Seine.

 

Ici, aujourd’hui, le printemps

Hisse la sève des arbres

Et l’air bourgeonne du soleil.

 

Le craquant tapis de feuilles,

Ces héroïnes de l’automne passé

Qui virevoltaient au vent,

Laisse peu à peu place sous les pieds

À un tendre duvet, de couleur prairie,

Constellé de fleurs blanches,

Une mauve de-ci de-là.

 

C’est un plaisir chaque année renouvelé

Lorsque le soleil regagne sa place,

Celle de clé de voûte, celle d’étoile de vie.

 

Cet après-midi, le ciel revêt

La même couleur que les tableaux

Des impressionnistes,

Eux qui surent savourer la lumière

Et les couleurs normandes.

 

Sur le promontoire naturel qu’est la Crûte, on aperçoit furtivement

Une échappée colorée sur le paysage de la vallée et, parfois,

Sur Les Damps, d’où percent les cris enjoués des enfants

À l’heure de la récré tant espérée.

 

Le vent de Nord-ouest me baigne de son eau aérienne

D’une tiède légèreté. Éole me fait écho

Des activités des hommes de la vallée

Et des gens de la nuit des temps car,

Non loin d’ici, fut levé un voile de mystère

Lorsque deux ou trois vestiges,

D’un bronze vert et mordu par le poids des âges,

Furent détectés et déterrés.

L’homme, bien avant notre ère,

Façonnait sa hache dans la pierre,

Mais le métal est ici le premier jalon

Décelé de l’évolution de l’homme.

 

Le bois alors gagné sur la forêt servît-il de poutre à l’habitat,

De rempart contre l’excès hivernal,

De figure de proue d’un voyage sur Seine ?

C’est un mystère qui recèle de bien plus grands charmes

Qu’une réponse nette et assurée.

 

Cependant, la forêt garde aussi en mémoire

Les anodins dés à coudre,

Romains tout comme contemporains,

Qui trahissent les actes immémoriaux

De nos lointaines mères, elles qui tuaient le temps,

L’aiguille à la main, en gardant le troupeau.

C’est ce que m’avoua le timide talus,

Longiligne et caché sous l’humus,

Qui dessine sous nos yeux d’antiques parcelles

Qui crient toujours, aux promeneurs,

Leur raison d’être, tout en restant incomprises.

 

Ici, le petit bruit d’un scarabée attire l’œil curieux

Qui voit la feuille lentement se soulever.

Là-bas, la chaleur d’un rayon outrepasse le branchage

Fraichement fleuri et verdi avant qu’un nuage n’ose,

Un court instant, l’interrompre insolemment.

 

Dans le sous-bois ou aux abords d’un chemin

Le couvert végétal éparpillé laisse paraître sa moue désolée.

Le groin du cochon l’a retourné :

Il abandonne alors ses plaies au regard étranger.

 

Et là, encore un hêtre, au tendre vert d’une jeune feuille,

Présente un corps harmonieux sur lequel j’appose ma feuille

Ma plume et ma prose. D’ailleurs, plus le tronc du hêtre choisi est fin,

Plus mon écriture tremblante me rappelle mon âme d’enfant.

 

En revanche, je ne me risque pas au chêne sur lequel le mariage

Entre ma plume et l’écorce déchirerait ma feuille de longs regrets.

 

Mais je reprends mon chemin entre les essences en ébullition.

 

Une voie pourfend le bois : je préfère l’ignorer

Et poursuivre à travers les sentiers non battus, les sentiers préservés.

 

Mais très vite, sous le pas, la terre laisse paraitre

Un vallon qui courbe l’horizon et invite la curiosité

À assouvir son penchant : c’est une des portes de la vallée.

Au rebord du promontoire où j’arrive bientôt

Une souche me propose ses assises où je me pose.

Ici apparaissent les couleurs vertes, presque bleues,

Des falaises accompagnant la côte des Deux Amants,

Ainsi que les couleurs végétales qui parcourent la plaine

En formant une mosaïque traversée par la tendre courbe de l’Eure.

 

Un train pourfend soudain la plaine

Et traverse la Seine par le couloir du Manoir,

Cette dentelle de métal suspendue,

Et disparait bien vite derrière les usines qui

Négligent notre vue, notre nez et notre santé,

En nourrissant de moins en moins les familles alentour.

 

La Seine se laisse deviner grâce aux furtives apparitions,

Entre deux bouquets d’arbres,

D’une péniche qui semble flotter

Entre deux sillons de cultures.

 

En contrebas, vrombissent les flèches roulantes

Sur le chemin de grisaille qu’est l’asphalte.

 

Les ronces abondent depuis peu avec leurs fraiches pousses

Qui mordent parfois le mollet du promeneur

Comme si elles défendaient un lieu un peu mystérieux

Qu’un curieux enjambe allègrement.

 

Et l’endroit ne manque pas d’énigmes et de légendes…

 

À deux pas d’ici domine la côte de la Crûte,

Petite élévation de terre telle une motte,

Qui fit couler l’encre autour du dilemme :

Est-elle naturelle ou fille de l’homme ?

Mais surtout, est-elle le lieu de la bataille des Damps ?

 

Depuis la côte, la pente, sévère, accélère le cœur et retarde le pas.

Or, dans les brumes de la Seine du siècle neuvième,

Surgirent les hommes du Nord dont les figures de proue des navires

Étaient des têtes de dragons que l’on nomma "drakkars".

 

Dudon de Saint-Quentin narre une bataille opposant

Francs et Normands non loin de la confluence de l’Eure et de la Seine.

Les enfants de Scandinavie, retranchés derrière une fortification,

Battirent l’armée franque à As Dans, devenu Les Damps.

Alors, le flou des textes lointains et miraculeusement conservés

Fut une porte à l’imagination, aux rêves et à la légende.

D’aucuns situèrent, qu’ils soient historiens ou romantiques,

Le lieu de la bataille ici même où on surplombe les premières demeures.

Le paisible chant des oiseaux contraste avec les faits rapportés,

Mais l’image est saisissante : les Normands, sortis de leurs navires,

Barrèrent la route aux Francs et voguèrent vers Paris.

Peut-être ce sol fut-il maculé ? Toutefois, les mystères qu’il recèle

Entretiennent la mémoire des hauts faits des temps passés.

 

Mais là où la magie le dispute résolument à l’histoire,

C’est le terrain des couloirs souterrains.

Cette légende locale, où réalités et rêveries

Tourbillonnent ensemble dans la même danse,

Donne le pétillant dans l’œil de nos ainés

Dont l’âme d’enfant narre à cœur joie

Les anecdotes glanées, çà et là,

En jouant aux gendarmes et aux voleurs

En forêt de Bord, en se réfugiant, dans une cavité,

Des bombes de la guerre passée…

 

Parfois, au hasard de promenades

Dans d’autres splendeurs de la forêt,

On croise de grands effondrements :

Certains sont des témoins des bombes

D’il y a six décennies,

Mais les autres sont-ils

Les éboulements de galeries souterraines

Qui courent de part et d’autre

Rejoindre une commanderie templière ?

 

Enfin, franchissons l’orée et gagnons le petit village blotti

Au bord de l’Eure : la patrie dampsoise…




 

Aux Damps,

                                le samedi 5 avril



Au cœur des Damps


Quelques arpents plus loin, sur le chemin de la Crûte,

On entre dans une partie préservée des Damps

Où les balles de paille s’alignent non loin des haies

Qui plongent avec le chemin vers le cœur du village.

 

D’ici, en faisant quelques pas avec le vent

Qui s’engouffre fraichement dans cette allée verte et fleurie,

Quelques échappées de paysage laissent entrevoir les colombages

Et les pierres du pays accompagnés de blancs pommiers en fleurs.

 

Le soleil, qui a récemment percé le frêle voile matinal,

Rayonne sur les jardins de l’ile étalés le long de la Seine

Et juste devant le monde bétonné d’une usine indicible

Mais que les mots ne peuvent taire.

 

Cette descente de la Crûte évoque

Les tortueuses routes du bocage normand

Où l’ancien bitume est noyé dans une verdure

Dont le feuillage salue le vent au passage.

La Maison Commune des Damps émerge ici et veille sur le hameau.

Cette Mairie fut l’enjeu, en 1879, d’un combat entre une population

Éprise de l’universel esprit républicain et les résistances obscures

Des sujets de "Sa Majesté", camelots du roi ou de l’empereur.

Ces hommes et ces femmes voulaient fonder la jeune République

Sur l’éducation et la culture, sans lesquelles ces mots ne seraient.

 

Mais la balade me mène au fond du val au creux duquel

Se blottissent frileusement les colombages, le torchis et les briques

Du dernier corps de ferme animé. Témoin de temps récemment révolus,

Cette ferme me rappelle qu’il y a six décennies – à peine –

Une dizaine de domaines fertilisaient le sol et élevaient le troupeau

Dont la présence aujourd’hui encore confère aux Damps

Un cachet rural des plus appréciables. En ces lieux,

La vie n’a pas rompu avec les temps passés qui l’ont conçue…

 

La rue des Carrières est une véritable notice historique :

Elle rappelle qu’elle est le berceau de nombreuses pierres

Aujourd’hui insérées dans les murs de nos ruelles.

Sous le chant du coq, la rue des Plâtriers

Ainsi que l’inscription presque entièrement effacée

Indiquent l’activité des ancêtres du maçon qui vit ici.

 

Poursuivant la visite vers la rue des Carrières,

J’observe l’ancienne charrette abandonnée,

Et la plante grimpant sur la façade,

Qui jalonnent le chemin à peine perturbé

Par quelque vrombissement soudain.

 

L’ancienne épicerie s’est endormie ainsi que la pompe communale

Alors que, issue du Moyen-Âge,

Resplendit la maison de la "Dame Blanche" :

Un petit reptile, qui lézardait sur la pierre baignée de soleil,

Ose fuir ses poutres croisées et ses petits carreaux en losanges.

 

 

Après cette rencontre avec le plus lointain souvenir,

Fièrement dressé dans un recoin du village,

Le chemin dessine un coude vers l’Eure,

Point d’arrivée et d’attache de nos aïeux.

 

Il suffit "d’aller aval" de quelques pas,

Comme disait le marinier,

Pour faire la rencontre avec le cœur

Du village des Damps : la place.

 

Vue du petit pont, elle est aujourd’hui

Bien anodine et reposante avec ses peupliers

Tendrement caressés par le frai vent du Nord.

Qui se souvient qu’on les plantait pour tendre le fil

Qui séchait les toiles lavées dans l’eau ?

 

Combien de femmes ont plongé le linge,

Toute leur vie durant, et frotté, et frotté ?

Combien d’enfants ont joué à la balle

Dessus les fils tendus alors que leurs pères

Amassaient les stères sur la place

Avant de les charger sur la Seine.

 

La Seine, eh oui ! car c’est ici , jusqu’en 1934,

Que se trouvait la confluence entre les deux cours.

C’est ici que l’Eure perdait son nom.

C’est ici encore que l’on trouvait le bac,

Dix mètres en amont du pont.

 

Mais tout l’ancien temps du lieu n’est pas réservé à la sensibilité,

Qui nous fait voir ce qui n’est plus :

L’âme des mariniers et du passé de la Seine

Se lit encore dans les linéaments du paysage mais aussi dans les actes

Des pêcheurs qui perpétuent une occupation ancestrale.

 

Enfin, peut-on encore s’imaginer qu’ici passèrent les fûts qui firent

Les bateaux de la monarchie de la fin des âges médiévaux

Mais aussi qu’un jour les navires normands

Passèrent et s’arrêtèrent en ces lieux si paisibles ?

 

Aujourd’hui, quelques voitures sont garées

Devant le bien nommé "Café de la Place",

Lieu de sociabilité des gens d’ici depuis des temps immémoriaux.

Il garde la mémoire du rendez-vous

Des mariniers et des paysans qui l’animaient.

 

Maintenant que l’Eure, "La rivière d’Ure",

Comme le prononçaient nos ancêtres,

Est découverte, la suite de notre balade

Passe par ses contours où un sentier pittoresque

Rappelle le chemin de halage et passe à travers les pâquerettes,

Les pissenlits et les boutons d’or.

 

L’eau fait scintiller de mouvements

Les piles du pont, toujours ombragées.

Les remous de l’eau font onduler

La surface de la rivière et de curieux dessins

Tourbillonnent lentement au gré du courant

Comme des galaxies dans l’immensité noire.

 

Le vent, qui accélère le courant, ride la surface de l’Eure

Qui garde, néanmoins, un cours paisible et ponctué de vaguelettes.

 

Les chiens du lointain aboient en canon.

Les motos et les mobylettes percent l’air tel l’essaim d’abeilles.

Les taupes façonnent leurs mottes.

Les plantes aquatiques se laissent bercer

Par le silencieux courant.

 

Toujours assoiffé de nouveauté, je m’enfonce dans le marais,

Asséché ces temps-ci, et y découvre un sol moelleux

Parcouru de sèches failles et où poussent en tous sens

Les troncs et les branches à la recherche de lumière.

 

Pendant que j’avance, un oiseau signale de deux cris qui s’envolent

Ma dangereuse présence aux siens. Deux canards viennent rayer

La surface de l’Eure où le bleu du ciel clignote désormais.

 

Cependant, alors que je suis à l’ombre de hauts arbres,

Un cygne blanc nage avec célérité en ma direction

Et s’arrête sur la berge, peu avant mon pas.

Il doit s’étonner de ma présence dans ce marais retranché,

Me dis-je. Mais non, pas du tout, ce cygne est une mère attentive

Qui est venue protéger ses petits, encore tout ronds au fond du nid,

Vaste berceau de paille.

Cette attendrissante protection vaut bien mon départ silencieux

Qui préserve cette beauté, après quelques secondes d’admiration.

Je l’admire encore, en m’éloignant et rêve déjà au plaisir de l’été prochain

Où elle glissera sur l’eau, contrastant par sa blancheur étincelante,

Suivie de ses petits, les fruits de son amour.

 

Un peu plus en aval, c’est un bras mort que je découvre,

Flaque bleue dans le vert dominant du pré de l’ile Saint-Pierre.

Une poule d’eau détourne mon attention en s’envolant de la berge.

Elle frappe l’Eure de ses ailes cinq ou six fois

Avant de lâcher un cri surprenant et d’atterrir sur la rive d’en face.

 

La chapelle, derrière moi, même si elle n’a que cent cinquante ans,

Marque l’emplacement de l’antique église de Saint-Pierre des Damps.

 

Appelé par la découverte, je gravis sur ma gauche

Le moins connu "passage des marronniers",

Étroit et boisé, ce passage pittoresque ravine

Ce qui rend son ascension moins aisée

Et presque digne de celles des Vosges.

Les Vosges, nom auquel fait écho

Cette partie du village appelée Les Vauges,

Mais qui n’a de lien que le son,

À l’inverse de ma poésie qui préfère faire rimer

Les sens plutôt que les sons.

 

        Au sommet du chemin de pierre,

        Apparaissent les toits plats de Le Corbusier

        Et les résidences toutes récentes des Merisiers.

        À gauche encore, de retour vers la Mairie,

        Je longe les terrains de jeux et l’école

        Qui a libéré, tout à l’heure, à "l’heure des mamans",

        Les enfants vers un samedi radieux.

        

        L’œil du quotidien passe sans savoir

        Près de deux ou trois plaisirs à saisir :

        Qui a lu, sur la pierre du mur qui fait face à l’aire sportive

        Cette ancienne gravure, "1833", à moitié effacée,

        À moitié recouverte par le lierre vert tendre.

        

        Qui a pris le temps de lire les noms

        De ceux qui tombèrent durant les guerres

        Sur l’humble monument d’un village

        Ému et meurtri par le sacrifice

        Consenti pour la liberté

        Et qui déplore à jamais la guerre

        Qu’elle soit d’aujourd’hui dans les sables,

        Qu’elle soit d’hier dans la boue…

 

        Qui apprécie la poésie et la touche d’humour

        Du nom de la rue Monte au Ciel,

        Rue escarpée que l’on nommait Saint-Jean

        Et ce deux siècles auparavant ?

 

        Qui ? Peut-être ce couple qui se promène,

        Avec l’enfant dans le landau,

        À qui je souhaite un bonjour

        Qu’il me retourne.

 

Derrière moi, ce terrain anodin recèle les vestiges d’une villa romaine

Révélés par une fouille lorsque je n’étais pas encore de ce monde.

La cave et ses soupiraux furent épargnés par la mécanique

Et offerts à notre savoir et à nos divagations teintées de rêve.

 

Tous ces secrets à peine voilés me font dire que la routine n’est pas le fait

De vivre le même quotidien mais d’y apposer le même regard.

Que ton œil garde la curiosité qui pétille dans l’œil des enfants

Et chaque journée que tu vis t’apportera son écot de nouveauté

Et de charme…

Ces balades, où le temps est celui de la nature, qui ne compte

Ni les heures, ni les révolutions de la terre,

Est le terreau de ces découvertes que je veux partager avec toi.

Alors, si tu le peux, vas sur ces lieux que je dépeins et jouis de tes sens.

 

Ces lieux sont le cadre d’un tableau, celui du bonheur,

Que tu peins avec les couleurs que sont tes sens.


 

                            Aux Damps,

                                     le samedi 5 avril


 

Sur le chemin des Haies


 

La chaleur dans le dos,

Le parfum des fleurs qui virevolte dans les airs,

Quelques filaments blancs en guise de nuages,

Je m’oriente maintenant vers Pont-de-l’Arche.

 

Le Chemin des Haies, ce long chemin qui domine l’Eure,

Tel une petite corniche, se resserre pendant un instant

Qui s’interdit aux moteurs.

 

Ici, à l’ombre d’un mur et d’une haie,

Le piéton savoure le raccourci

D’un rare espace qui lui est réservé.

 

En bas, deux pêcheurs perdus entre les branches

Occupent l’entrée du bras mort,

Le tout en silence et à l’insu de tous, ou presque.

 

Les insectes s’activent, sous ce soleil d’avril,

Tout comme les propriétaires de terrains

Non loin du "passage des Thuyas".

 

Ici et là, dans les cours, ou derrière la grande usine,

Des parterres de béton apparaissent à la surface

Comme des couches géologiques.

 

Une oie passe à l’instant et m’interrompt.

Toutes ailes déployées et impressionnantes

Elle va, d’Est en ouest, en exprimant

De rapides gémissements essoufflés.

 

Ces étendues bétonnées témoignent de l’emplacement

D’une base aérienne anglaise datant de la Grande Guerre.

On réparait ici les moteurs dans des bâtiments parfois disparus.

On se restaurait dans ce qui est, aujourd’hui,

Le Café des Dardanelles et l’on occupait l’usine qui demeure.

 

Le nom de la rue est, une fois encore, révélateur : la rue des Dardanelles.

Ce nom commémore les terribles combats qui firent rage au large

De l’actuelle Turquie et qui meurtrit les Français et les Anglais,

Unis face à l’Ottoman et l’Allemand de ces temps.

 

Alors qu’une fourmi me chatouille, un sac qui vole à l’horizon

Rappelle à mon regard l’usine de briques rouges,

Symbole d’un temps qui fait écho dans ma raison

Comme celui de la chaussure et du chausson.

C’est le temps de l’industrie, des abus des uns

Sur le faible, l’honnête : c’est un temps éternel et humain, trop humain...

 

C’est le temps de la grande grève de 1932,

Sous les yeux de la gendarmerie à cheval :

La plus grande manifestation qu’aient connue

Les Damps et Pont-de-l’Arche.

"Morel à l’iau ! Morel à l’iau ! Vivent les dix pour-cent !"

Criait la majeure partie des gens de la région

Dans les rues médiévales du chef-lieu de canton.

 

Cette usine symbolise, à elle seule,

Sa période : grâce à son toit de sheds

Fabriqué selon la dextérité anglaise ;

Et le pays de ses origines d’où nous vint,

Aussi, la révolution industrielle,

La brique rouge systématique et

Le train qui roule toujours à gauche…

 

En face d’elle, des pans entiers des Damps

Ont grandi depuis l’Armistice et, depuis peu,

Grâce à d'entières familles heureuses de vivre

Dans un cadre aussi accueillant et je les comprends.

 

Un faisceau blanc pourfend le ciel à la suite d’un lointain avion.

Arrivé au Val des Damps, je ne peux que penser à Octave Mirbeau,

Ce journaliste, cet écrivain, épris de justice sociale.

Il  appela de tous ses vœux une société libertaire en réaction à

Une économie dont il voyait les méfaits sur le peuple des Damps,

De Pont-de-l’Arche et de partout ailleurs, et à une République

Qu’il jugeait pas assez sociale et radicale.

Je pense ici à lui car c’est là qu’il habita,

Quatre ans durant après 1889, dans un cadre qu’il aima

Et qu’il décrivit par ces mots que je vous livre…

 

    « Je ne retrouverai nulle part un spectacle aussi admirable que celui là.

Toute la vallée de la Seine, la vallée de l’Andelle, au loin s’ouvrant derrière le mont des Deux Amants, et tout près de nous l’embouchure de l’Eure.

Le petit village des Damps est bâti, près de l’embouchure de l’Eure, sur un bras de la Seine que sépare du grand fleuve une île plantée de hauts peupliers et d’oseraies abandonnées, maintenant envahies par une flore exubérante et vagabonde qui donne l’impression d’une jungle mystérieuse. Du grand bras de Seine, caché par le niveau de l’île, on n’aperçoit que la rive droite, plate, nue, découvrant par places les écorchures blanchâtres d’un terrain marneux. La plaine ensuite, çà et là semée de bouquets de trembles et de pommiers solitaires, s’étend en paisibles carrés de cultures, jusqu’à des coteaux aux souples ondulations, aux pentes orangées, couronnées de forêts, dont la tache sombre s’attendrit, se voile de bleu léger et semble se vaporiser avec la brume qui monte, soir et matin, des nappes d’eau et des prairies riveraines. Gaiement éparpillés sur une même ligne, des villages longent le pied des coteaux, et leurs toits rouges et leurs façades blanches éclatent parmi les verdures estompées. Un peu vers la droite, la plaine s’élargit, les coteaux s’exhaussent en montagnes et s’ouvrent brusquement pour laisser voir un espace très lointain, très bleu et très rose, une enfoncée de vallée qu’on dirait remuante et légère autant que des nuées. Le spectacle de cet horizon est délicieux à regarder ; il est d’une douceur infinie, d’une lumière opaline, exquise, rendue plus exquise par la dureté des premiers plans et la complication de leurs arabesques emmêlées. Durant les mois d’automne, le brouillard y promène ses rêves fugitifs et ses mystères changeants dans la fine transparence de ses voiles argentées. »

Octave Mirbeau

 

Dès lors, notre balade littéraire nous amène à emprunter

La rue Morel-Billet, voie que se partagent les villages

Des Damps et de Pont-de-l’Arche.

 

Nos premiers pas archépontains nous montrent un petit ange

Dessiné dans le bout de plâtre isolé dans la façade de pierre

De la dernière bâtisse, à gauche, avant la grande route de Rouen.

Un ouvrier s’amusa à imiter l’artiste qui donna aux églises

Tout son savoir faire, il y a des siècles.

 

Franchissons le pont qui eut l’insigne honneur

D’être inauguré par Pierre Mendès France.

L’intérêt de quitter Pont-de-l’Arche et de gagner les terres d’Igoville

Est d’avoir un point de vue imprenable sur la cité millénaire…

 

 

Igoville,

le samedi 5 avril

 

Au fort de Limaie

 

Sous le ciel limpide, à l’abri du vent,

Le soleil double sa superbe

En faisant de la Seine le miroir de sa majesté.

 

La chaleur monte au visage et seule une brise

Parvient à percer le bouquet végétal, derrière moi,

En face de Pont-de-l’Arche, au lieu dit "Le Fort".

 

Ici, face à la Seine, en contrebas de l’actuel pont,

Je suis avec un ami sur les bases de l’ancien ouvrage

À l’endroit même du pont de Charles le Chauve,

Ce roi qui, en 862, voulut barrer la Seine aux Normands.

 

Ce lieu, inaccessible jusqu’à la semaine passée,

Où mes mains n’écrivirent mais frayèrent

Un passage à travers les ronces,

Est un promontoire humain

Qui montre le point de départ du pont

Qui menait à la rue Alphonse Samain,

Au centre ville de Pont-de-l’Arche.

 

Nous sommes assis, les jambes dans le vide,

À l’endroit même de la porte du château de Limaie,

La forteresse qui défendait le pont et qui disparut il y a deux siècles.

 

Combien de milliers de mil de passages !

Et quel silence aujourd’hui…

Il n’y a plus que l’esprit pour aimer à rêver

Au trot du cheval tirant la charrette.

J’imagine ce bruit de herse, s’éveillant dans mon dos,

Laissant place au trot de ce cheval fantôme

Qui me traverse : il apparait à mes yeux,

S’éloignant sur ce pont, puis entre dans Pont-de-l’Arche

Entre deux remparts et sous la maison du portier.

 

C’est un luxe de l’esprit que de créer ce qui n’est pas

Et ceux qui ne sont plus.

C’est un lèse de l’automobile que de me réveiller de ce rêve.

 

Mais, ce qui me console, c’est le cadre naturel :

Le déversoir laisse entendre, par intermittences éoliennes,

Ses rêves où il s’imagine en cascade de Mortain

Ou même, l’orgueilleux, en chute alpine.

 

Le soleil scintille çà-et-là sur l’eau tout comme l’image des isles

Qui font rêver celui qui ne connait pas même le village d’à côté.

 

Et, droit devant, l’église, toujours imposante,

Laisse apparaitre par transparence

La lumière provenant de derrière deux vitraux.

La tour de Crosne, de même,

Par l’alignement de ses deux fenêtres,

Est percée d’un rayon de lumière

Qui fait d’elle le phare tardif

D’un port qui n’est plus.

 

Les iles verdissent mais, manquant d’arbres,

Laissent à Pont-de-l’Arche la place qui doit lui être impartie :

La première dans le paysage. Or, ici, fait singulier,

Peu d’annonces criardes le long de la route.

Aucune pollution visuelle, de ce côté-ci de la Seine,

Pour le grand commerce – le grand appât –

Ou de la grande industrie ne nuit au paysage et au cadre de vie.

 

Je songe à cette ville où je vécus enfant et adolescent

Avant de gagner Les Damps tout en allant

Apprendre l’étude historique au Havre de Grâce.

Je me dis que, tout en évoluant, la bourgade a gardé son charme.

Elle n’a jamais rompu avec la tradition qui, certes,

N’est pas un point d’attache mais constitue un point de repère :

Elle nous dit d’où nous venons et donc qui nous sommes

Afin d’évoluer tout en restant nous-mêmes,

Afin d’évoluer sans nous dénaturer

Et sans dénaturer nos enfants par là même.

 

Mais ce fil ténu de l’évolution est mal compris

Entre ceux de la révolution qui du passé veulent faire table rase

Et taire ses enseignements et ceux de la tradition

Qui se ferment aux solutions actuelles

Que propose et impose une situation nouvelle.

J’aime à me voir, tel l’arbre, prenant mes racines

Dans le terreau de mes ancêtres et

Me déployant vers de nouveaux horizons : nul extrême.

 

Une péniche interrompt mes considérations

Le "Bay Trader" va aval et gagne Rouen

En claquant les vaguelettes sur les berges du fleuve.

 

Le soleil décline, en cette fin d’après-midi,

Et illumine l’horizon du couchant,

Laissant avec parcimonie

Aux blanches maisons du centre ville

Quelques rayons aux façades bien orientées.

Les oiseaux volent au-dessus de l’eau

En quête d’insouciants moustiques.

Les voitures reflètent – une seconde à peine –

L’astre déclinant par leurs vitres.

 

Mais Pont-de-l’Arche mérite mieux qu’un regard lointain,

Même à la base de son ancien pont, son acte fondateur.

Approchons nous…

 

 

À Pont-de-l’Arche,

le 6 avril

 

Lumières nocturnes

 

Si la plume prend ses pauses,

La prose ne tarit pas sous l’effet bénéfique des Muses

Qui m’insufflent les doux airs de lyre de la vie.

Nos déesses me réchauffent le cœur et je me sens en sécurité,

Lové dans la blanche chaleur de leurs bras,

Quand je les entends entonner les chants

Qui louent le plaisir de vivre au milieu des hommes,

Dans la culture et la quête du bien-être en société.

Chose étrange, alors que Clio, l’Histoire, est la déesse

À qui je donne le plus de temps et adresse le plus de pensées,

C’est Polymnie, la Poésie, qui me susurre depuis deux ou trois jours

Les notes que je joue à la lyre qu’est ma plume.

Parfois même, Érato, la tendre et triste nostalgie,

Me chante sa mélopée que je sème çà et là dans mes vers.

Ainsi quelques fleurs tendrement nostalgiques

Apparaissent dans les recoins du tableau que je dépeins.

Érato est aussi belle que ses sœurs avec ce timide sourire

Des jours où le soleil intérieur peine à se lever.

 

Je reviens donc, bien plus tard, voir ce paysage

Que chaque instant renouvèle,

Que chaque heure recolore,

Que chaque couleur redécore.

 

La moitié de la nuit a sonné sous l’infinité céleste ponctuée d’étoiles,

Et je me suis posté à l’affût de l’insolite, à l’endroit même du quotidien,

Assis sur une marche du tourbillon qui relie le pont à l’ile Saint-Pierre.

 

Les lampes et le va-et-vient automobile

Accompagnent ma prose nocturne.

L’obscurité du fleuve et de la rivière

Font écho – encore et encore – au ciel :

Les étoiles scintillent dans un ballet de clins-d’œil.

Bleu tout à l’heure, le ciel est désormais noir

Comme la rétine du chat que j’ai croisé en venant des Damps.

Le chat, ce furtif de nos nuits,

Était là, sur le muret du Val,

Dans la sempiternelle position du félin

Lorsqu’arrive l’homme inconnu ;

L’œil plus vif que jamais,

La tête basse tournant en un instant,

Une fois à droite, une fois à gauche,

Pour mesurer où sa fuite bondissante

Se traduira par le succès le plus assuré.

 

L’araignée, au milieu de sa toile,

A tissé son réseau, mortel,

Dans celui de la rambarde écaillée.

Elle qui attend l’imprudent moustique

Me sert de point de mire sur la ville

De Pont-de-l’Arche, au second plan.

Une partie de sa toile est déchirée

Mais l’autre trahit sa position

Car la soie relaie les lumières

Et révèle son piège fatal.

Non loin d’ici, l’Eure est comme un ruban

Qui brille et qui glisse avec aisance et douceur

Entre les doigts des herbes qui peuplent les rives.

Derrière elle, sur la place,

Quelques jeunes prisonniers de leurs voitures

Ne tardent pas à démarrer vers un nouveau samedi soir.

L’ironie des temps me prête à sourire :

Naguère, ils eussent gagné l’Hôtel de Normandie,

Au lieu même de l’actuelle banque,

Où la salle de concert accueillait

Le on ne peut plus local Monte Carlo Jazz band.

 

Ma frêle enveloppe corporelle tremble parmi cette fraicheur

Pourtant atténuée grâce à un vent qui tomba avec l’astre du jour.

Des odeurs d’herbages adoucissent – un instant – le climat

Grâce aux rayons précieusement recueillis le jour durant.

Mais le bourg dort au chaud :

Ses maisons blotties les unes aux autres

Rappellent un temps où la nécessité

Drapait les hommes de solidarité

Dans le tissu social qu’est la condition commune.

On a gagné la couette, où l’on tue encore le temps

À l’aide d’un écran … Ah si l’écran ne tuait que le temps…

Quand on le regarde de trop près,

On en oublie parfois jusqu’à son propre foyer.

La télévision jette le voile sur la parole, la lecture, les amis et

L’empathie qui sont les acteurs des riches et longues veillées…

 

Les anciennes pêcheries, au pied de la courtine,

Au pied de l’église et de la tour de Crosne,

Laissent rayonner leurs façades

Aidées en cela par la guirlande lumineuse

Qui éclaire nos vieilles rues.

 

Enfin, Notre-Dame-des-Arts, derrière mon araignée,

Reste grave et impassible. La forme de ses fenêtres

En ogive, lui confère un regard sévère et austère

Renforcé par un contraste entre sa façade éclairée

Et ses vitraux, son toit, qui rivalisent avec l’obscur céleste…

Il est vrai que l’Archange de la lumière descendit,

Une à une, les marches séparant le Paradis de l’Enfer…

Les Lumières et les Églises…

Mais mes doigts se crispent et mon imaginaire prend

De plus en plus les étoiles comme le scintillement

De lumières sur la glace… Je pars donc rejoindre

La chaleur de celle qui donne un visage à l’amour

Et un bonheur à mes jours.

Ma plume m’a dérobé trop longtemps

À sa présence, à ses précieux moments.

 

Je tais mon verbe et l’offrirai tout à l’heure au soleil.

 

À Pont-de-l’Arche,

le dimanche 6 avril

 

Le marché de Pont-de-l’Arche


Sortant du pont, sur ma droite, le dimanche matinal consacre

Le lieu privilégié de la balade le long des étals du marché.

 

Le ciel offre un mélange cotonneux

Tel un camaïeu de blancs et de gris.

Une légère bise nous rappelle

Que la dure saison n’a pas renoncé

À ses prétentions sur la Normandie.

Mais l’œil l’ignore, attiré par le fruit, le légume,

Le fil tissé aux couleurs de l’été.

Le regard se pose furtivement,

Pudeur oblige, sur le promeneur qui vient en face.

 

Je reste parfois incompris et éveille souvent l’étonnement

En consignant sur le papier quelques impressions glanées

Devant la demeure du luthier.

 

Les sacs s’emplissent à mesure que les billets glissent de main en main.

Le panier des anciens se balance paisiblement ou se protège sur le flanc.

 

Le repos dominical que symbolise le marché,

Où le contact humain reste privilégié,

Est un havre, le long de la rue Montalent,

Pardon ! de la rue Jean-Prieur.

Il est entouré de l’océan bruyant

Du véhicule roulant vers Rouen,

Ou de celui du ballet motorisé

De l’âpre quête de la place

De stationnement.

 

Le marché mêle, côte à côte,

Grands et petits, humbles et opulents,

Ainés et puinés, bérets et casquettes,

Dans une activité tout droit issue

Des temps immémoriaux.

Ici on croise l’ami, le voisin, la famille, les copains,

Ceux que l’on voit tous les dimanches

Et ceux que l’on revoit au gré des vents.

La discussion fait alors écho sur les murs anciens

Faits de sombres colombages, de rouges briques,

De blanches pierres et de clairs crépits.

Le tout se déroule autour de bavardages épars

Et d’éclats de rire de-ci de-là,

Sous la rouge coccinelle de l’enseigne.

 

Je me lève et pense à ces quelques pierres

Qui sont les lointaines filleules

Des pierres de taille depuis lors morcelées

Qui servirent à la construction

De la porte du rempart médiéval.

Cette porte, avec pont et fossé,

Se situait ici même…

 

Marcher le long de la rue animée,

C’est traverser des univers de senteurs

Aux horizons divers : viandes rôties,

Fruits du verger, légumes du potager…

 

Les cloches sonnent soudain annonçant la fin du catholique office

Alors que, à tour de rôle, on propose Jéhovah aux paniers déjà repus.

 

Je suis arrivé et installé, après le lent pas du marché,

Au buste de Hyacinthe Langlois où la sèche fontaine est envahie

Par les étals répandus sur la place.

Ce buste n’existe plus depuis la dernière guerre,

Mais en 1930, Edmond Spalikowski,

Grand amateur de culture et de Normandie,

Pouvait encore écrire ces quelques vers :

 

« Hyacinthe Langlois, poète archéologue

« Qui sur ta stèle vois, surpris, tendant le dos,

« Dévaler le troupeau bondissant des autos

« Échappées aux éclairs du mont Décalogue,

« Pour assaillir le pont cher à Charles le Chauve,

« Dans un mugissement de démon ou de fauve,

« Lève pour dissiper l’effroi de ta prunelle

« La tristesse de tes regards

« Que consolait jadis l’inflexion d’une aile

« Vers le sourire gothique

« De Notre-Dame-des-Arts,

« Reine aux fleurons de pierre en couronne au portique.

« Mais prête aussi l’oreille à l’argot des commères

« Bourdonnant à tes pieds aux étaux du dimanche,

« À leur langue salée, à l’invective amère

« Lancée en bon patois, les deux points sur les hanches

« Et tu reconnaîtras par ce verbe gaulois,

« Le sang fier de la race aux illustres exploits

« Dans les veines d’enfants des "machons" d’autrefois. »

 

Edmond Spalikowski

 

Mais le temps vient à me manquer :

Un rendez-vous familial m’attend

Lui qui consacre une institution

Bien française… le repas dominical.

Mon pas oublie la place Langlois

Sous les senteurs envoutantes

De la boulangerie, mais je reviendrai…

 

Pont-de-l’Arche,

le 12 avril



Dans les ruelles médiévales

 

Six jours ont passé et nous ont fait frissonner,

Eux qui sont les derniers soubresauts de l’hiver.

 

Le temps est redevenu clément et les ruelles archépontaines

Sont animées par les roues et les pas d’un samedi après-midi.

 

Quelques enfants dévalent la pente

Qui relie la fontaine à la Seine

Et ce grâce à leurs trottinettes.

 

Assis devant la cascade

Je prends le temps de voir les passants

Sortir et entrer d’un magasin à l’autre

Comme l’abeille butine de fleur en fleur

Le nectar de son quotidien.

Et les enseignes ne trompent pas,

Du Coccinelle aux Quatre-Saisons,

Car ici les senteurs se marient

Sous le nez du promeneur

Averti du conseil du vendeur.

 

C’est lorsque l’on est épris d’histoire

Que l’on en vient ici à s’étonner

De cette route qui descend et qui meurt

Avant même d’atteindre le bord de l’Eure

Et qui laisse apparaitre au loin

Les ruines désolées de l’ancien pont fortifié

Où tant d’armées croisèrent le fer.

 

C’est un bonheur de voir que la ville

Qui naquit pour des raisons belliqueuses

Est aujourd’hui un parfait havre de paix.

 

Les poutres anciennes sont repeintes

De toutes les couleurs, selon l’usage médiéval,

Et côtoient les façades, de plâtre ravalées,

Nées du vingtième siècle aux idéaux

De richesses et d’apparences.

 

Une façade présente de vieilles peintures,

Les réclames d’une chapellerie-mercerie,

Qui apparaissent comme un ancien maquillage

Qui a conservé un charme certain

À défaut d’un éblouissant éclat artificiel.

 

Un parterre de fleurs orne la rue

Devant le fleuriste qui remplaça,

Récemment, le cordonnier qui

Laissa le soin à l’usine Marco

De rappeler à nos contemporains

Le passé de la chaussure des Archépontains.

Tout comme les Ch’tis

Qui voient poindre dans leur cœur

Un soupçon de nostalgie quand

On parle de ceux qu’allotent à l’ fosse,

Je pense aux Archipontins

Qui, eux, allaient à la cauchure.

Comment qu’on l’appelait le père untel ?

C’était quoi son soubriquet ?

I’l’en avait bien un comme tout le monde ici.

L’Cat Qui Miaule, voilà son surnom,

Mais qu’est-ce que ça veut dire aujourd’hui ?

Cela voulait-y dire qu’il avait écorché un nom

Ou qu’il avait une grande goule ?

Mai j’sais pâs. J’sais juste qui l’était fâniâ !

 

Mais l’arc de cercle de la rue Blin m’appelle.

Il me propose de faire plus ample connaissance :

Avec l’hôpital qui fut un couvent

Qu’un chemin droit devant reliait à l’église ;

Avec la maison du gouverneur

Du Pont de l’Arche, au coude à droite ;

Avec l’ancienne Mairie, au coude à gauche,

Qui était le bailliage et la prison de l’Ancien-Régime.

 

Quelques pas plus loin la vue se dégage

Sur les arrières de la tour de Crosne et de l’église

Tandis que la maison du gouverneur dévoile

De nouveaux charmes sous un jour nouveau,

Un jour bien lointain de ceux où

Saint-Louis et Henri V vinrent ici.

 

Ce décor est impressionnant car il marie le cadre urbain

Aux charmes champêtres de ces arbres, toujours plus verts,

Qui sont les demeures des chants d’oiseaux.

 

L’église, dans laquelle j’entre,

Porte en elle une page d’histoire

Sous la forme du verre du vitrail du halage :

Le maitre de pont dirige les siens

Et les chevaux, de son dix-septième siècle,

Qui tirent l’embarcation peinant

À remonter le courant concentré

Entre les piles du vieux pont.

 

Et je sors du monument : les gargouilles m’inquiètent

Certes moins par la forme de leur sculpture

Que par le risque de chute qu’elles représentent.

 

Le cadran solaire tait le temps,

Qui se lisait selon les pas du soleil,

Car les nuages font leur entrée

Sur la scène du ciel normand.

 

Sous les échos de la place Langlois,

En contrebas à droite,

Je m’oriente vers le petit chemin,

La Sente de Beauregard,

Qui serpente derrière l’église

Et traverse l’ancien rempart.

Il me rappelle le village de Provence

Où la venelle escalade le caprice naturel d’une pente

Encline à exaspérer le promeneur.

Tout en gagnant l’Eure, cette brève descente

Laisse admirer combien les habitations entremêlent

Les toits et les façades dans un dédale de rues alors invisibles.

 

Les couleurs s’offrent à nouveau au regard

Quand la pierre cède la place au végétal

Qui borde la Seine et l’Eure.

 

Mais je me tourne vers ces verbes que j’étale et réfléchis sur le papier

Et je me dis que le mot exprime la pensée,

Épouse les contours d’un paysage et révèle un sentiment.

Autant Les Damps offre à ma prose un visage aux linéaments poétiques,

Autant Pont-de-l’Arche fait prendre à ma plume

Le cours littéraire d’une balade historique et touristique.

Aux Damps le lyrisme et à Pont-de-l’Arche la solennité

Prouvent que la littérature et le paysage

Font partie du domaine sentimental de l’homme.

 

Aucun lieu ne fait écho dans nos cœurs

S’il n’y a derrière le visage d’un être aimé,

S’il n’y a le souvenir d’un bonheur, d’un sentiment…

Le lieu n’est pas le nom d’un cadre géographique

Mais celui d’un espace sentimental : le tien, le mien…

Les lieux revêtent la richesse des sentiments :

La larme d’une chambre désormais vide ;

La nostalgie de temps heureux

Lovés dans le monde de l’amour maternel ;

Les rires partagés avec des alcoolytes du lycée ;

Les retrouvailles des parents et des amis

Après la distance d’un voyage…

Les lieux sont imprégnés d’humanité

Ce qui leur donne une dimension que

Ni les richesses du bout du monde

Ni l’empire d’à-côté ne revêtent.

Un charme ne se lit pas sur les traits du paysage

Mais sur les élans du cœur.

Un charme ne réside pas

Dans la beauté d’un visage

Mais dans le pouvoir, l’emprise,

D’une femme ou d’un homme

Sur nos sentiments.

Les sens et les sentiments doivent

Vivre et évoluer à travers les lieux et le temps.

Mon espace sentimental est différent du tien

Mais ils vivent côte à côte

Et, parfois, et c’est le cas des amoureux,

Ils s’entremêlent en partageant le même plaisir.

 

Et je poursuis la balade qui suit le cours de l’Eure

Entre le terrain de camping,

Où arrivent les premiers touristes,

Et la berge caressée par l’eau.

Le soleil ne danse plus au creux des remous de l’Eure

Car le voile vaporeux des nuages a drapé le ciel printanier.

Le soleil éclaire le voile blanc ce qui dessine une véritable

Feuille naturelle sur laquelle s’écrivent les rêves de ceux

Qui s’allongent sur les prés de l’été.

Il leur faudra attendre encore un peu.

 

Mais la crue de la Seine s’impose aux yeux du curieux

Qui peut lire, à la base du mur, sur l’anodine plaque :

"Crue 2 février 1910". Sa hauteur coupe le souffle

 

Et rappelle immédiatement la carte postale

De noir et blanc illustrée et maculée d’une belle plume,

Cursive et courbée.

 

Mais longer l’Eure c’est aussi croiser

Le petit pont qui mène à l’ile et

Qui garde pour lui son passé oublié,

Celui où ses semblables, parmi tant d’autres,

Formèrent le port artificiel d’Arromanches

En juin 1944, à la Libération.

Aujourd’hui, Pont-de-l’Arche

Garde en mémoire les plus connus

Des libérateurs de l’époque :

Rue Roosevelt, Charles de Gaulle,

De Lattre de Tassigny, Mendès-France…

Mais, à côté de ceux-ci,

Les résistants et les malchanceux

Ont leur part de souvenir :

Rue Cacheleux, Samain, Antoine, Bonnet…

Néanmoins, de nombreux noms

De ceux qui sauvèrent l’honneur de la Cité

Ont été oubliés : Roger et Jean Tardy,

Robert Doucerain, Victor et Berthe Désert…

Mais ce n’est pas tout, jeunes et moins jeunes

Se rappellent encore l’anecdote du grand père

Lors de l’exode de 1940 ou encore les canons français

Placés sur les remparts de Pont-de-l’Arche

Et bombardant l’Allemand arrivant sur les hauteurs d’Igoville :

Ce fut la dernière fois que les fortifications millénaires

Eurent une fonction militaire.

 

Toujours plus loin, vers l’abbaye de Bonport,

Le chemin prend des allures un peu écossaises

Lorsque l’on ouvre et referme sur nos pas

La clôture veillant sur les moutons.

Ici les anciennes barques sont toujours attachées

À leurs pontons ou à leurs amarres de fortune.

Leur proue pointue fait triste mine

Car elle manque de fraiche peinture

Et de nouvelles aventures.

Une barque apparait derrière

Le miroir qu’est la surface de l’Eure :

Elle touche le fond

Sous les derniers rayons

Qui parviennent à elle.

Ce lieu est le terrain propice au pique-nique de l’été,

Près du puits artésien et de la petite ferme

Sertie de haies à la normande.

 

Vers Bonport, se dresse à gauche

Une légère corniche restée naturelle

Et percée par d’anciennes carrières

Et ce à quelques pas de la Seine d’époque

Où l’on chargeait la pierre qui bâtit les villes de Paris à la mer.


 

Pont-de-l’Arche,

le 16 avril

 

Derniers rayons sur l’Eure

 

Désormais, c’est l’heure où les rayons solaires

S’étalent longuement avant de laisser place à l’ombre.

 

C’est le moment où les ombres s’allongent en fuyant

Le soleil qui se couche dans son berceau flavescent,

Mêlant le bleu-azur, l’or et les pourpres.

 

C’est le moment où les ombres s’allongent de plus en plus

Avant de recouvrir le théâtre des cieux.

Le soleil dépose encore, çà et là,

Les quelques langues roses du soir venu

Sur les vieilles barques où s’écaille la peinture.

 

Je suis assis sur la berge

Qui relie Bonport à Pont-de-l’Arche.

C’est elle qui accueille les moutons,

Qui bêlent au loin, rappelant ainsi la campagne.

 

Une barque retournée ferme les yeux sur son passé

Alors qu’une autre offre au regard la douce danse

Des reflets de lumière sur l’eau

Et qui ricochent sur son bois.

 

Le soleil, presque orange, double son visage sur l’eau

Laissant la berge isolée entre deux feux.

Néanmoins, les derniers rayons de la journée,

Véritable enclave estivale dans la beauté du printemps,

Ne parviennent plus à contenir le frai courant d’air

Qui remonte du calme courant d’eau.

 

Les poumons inspirent un air plus vif, dans sa tiédeur,

Qui laisse indifférents les canards

Remuant la surface de l’Eure.

 

Les moustiques virevoltent et s’entrecroisent

Sous les projecteurs solaires

Comme de furtives poussières.

 

Et le soleil descend lentement

De ses hauteurs olympiennes

Tel un dieu que l’on tutoie

Et devant lequel on ne baisse plus les yeux.

 

L’horizon invite l’astre à se retirer du paysage

Et à laisser les plaisirs d’aujourd’hui

Devenir, peu à peu, les rêves de demain,

Les rêves pour le lendemain.

 

Déjà affaibli derrière les branches des saules,

Pleurant son départ, l’astre d’or

Entre en terre derrière la presqu’ile de Freneuse.

 

Il prend la forme d’un amphithéâtre

Dans lequel il est enseigné à quiconque

Le plaisir, la fascination,

De voir un coucher de soleil

Et de ressentir pleinement la nature.

 

Le ciel perd ses accents dorés.

Une flèche de fumée relaie les rayons,

Désormais cachés, à la suite d’un avion.

 

L’Est se pare de rose et d’une auréole incandescente

Alors que les senteurs florales cèdent la place

Aux odeurs des herbages et des bords de l’Eure.


 

Pont-de-l’Arche,

le jeudi 10 juillet

 

 

Aux abords de Bonport

 

Sur le chemin de l’abbaye,

C’est une ou deux lieues qu’il me faut parcourir

Accompagné par le destin de l’Eure

Qui rejoint doucement celui de la Seine à Martot.

 

Les murs silencieux de l’édifice religieux

Indiquent, par les divers parements qui l’habillent,

Le nombre de siècles qui, l’un après l’autre,

Se sont pris pour les vagues de l’océan,

Elles qui sont les magiciennes de l’érosion.

 

Ils marquent aussi la volonté des hommes

Qui ne veulent pas que le temps ait de prise

Sur leurs corps, leurs esprits ou, encore,

Sur l’expression matérielle de leurs rêves.

 

Cette belle journée d’été prolonge

Mon plaisir printanier à cela près

Que la chaleur a rejoint mon pas.

 

L’herbe, aux pointes sèches battues par la brise,

Abrite un monde dont l’écho traduit les rêves

D’une infinité d’insectes qui caricaturent

Les chanteuses d’oc : les cigales du midi.

 

D’ailleurs, ce sont peut-être ces doux sons

Que vont chercher les vacanciers qui défilent,

Non loin, sur l’autoroute de Normandie,

Cette grise entaille qui ne brise qu’à peine

La sérénité impavide de l’abbaye de Bonport,

Une lointaine filleule de Bernard de Clairvaux.

 

Et je me plais à imaginer, dans la voiture,

Les enfants assoupis, rêvant de plage et de glaces,

Lovés dans l’amour parental : ils sont

Une des sources intarissables du bonheur.

 

Le papillon, à l’imprévisible tracé,

Me rappelle que là, derrière le pré,

L’Eure s'était dérobée à ma conscience.

Elle revient à moi accompagnée,

Comme toute parcelle de savoir,

D’un autre vécu, littéraire celui-ci :

Cette expérience, toute Archépontaine,

Enrichit mon savoir lorsque je lus l’ouvrage

De Léon de Duranville, datant de 1856.

J’y appris que, jusqu’au XVIIIe siècle,

Une fête chrétienne perpétuait

Le rituel du paganisme en proposant aux fidèles

De communier par un bain dans la Seine,

Acte répandu dans de nombreuses contrées païennes.

Cette lointaine habitude de nos ancêtres

Me fait alors immédiatement penser

À l’arbre du Petit Saint-Ouen de Léry.

Ici encore le Christianisme fit perdurer

Ce qu’il condamnait encore au XIe siècle :

Le culte de la nature et des divinités plurielles

Qu’elle insuffle dans le cœur des hommes

Qui n’ont pas rompu leurs liens avec elle.

 

Mais reprenons une lecture plus onirique

Et prenons plaisir à imaginer que cette communion annuelle

Fut la commémoration de l’acte fondateur de l’abbaye :

La chute du duc de Normandie et roi d’Angleterre

Dans les eaux plus actives de la Seine d’alors.

La légende, encore vivace à Pont-de-l’Arche,

Dit que Richard Cœur de Lion, poursuivant une proie

Lors d’une chasse en forêt de Bord,

Tomba dans les eaux du fleuve et failli s’y noyer.

Or, le courant rapprocha le Lion de la berge

Ce qui le persuada d’une bienveillance divine.

Richard fit alors édifier l’abbaye qui consacra

Le "Bon port" du courant et ce à la fin du XIIe siècle.

Depuis lors l’abbaye accueillit les clercs et les laïcs

Jusqu’aux heures de la Révolution où les pierres de l’édifice,

Nées du labeur des humbles, passèrent des mains du privilège

Aux mains d’un autre privilège, monétaire celui-ci,

Et qui fit de Bonport le lieu d’une carrière.

Ainsi, les pierres du lieu furent vendues et éparpillées

Dans la région où, aujourd’hui,

On les trouve dans la Cour du Cerf,

À Pont-de-l’Arche, ou encore à l’entrée de la ferme,

À Sotteville-sous-le-Val, ou dans la rue d’Alizay.

 

L’image des austères bâtiments se traduit pour mon ouïe

Par des chants grégoriens d’une époque lointaine et

Qui donneraient aux murs une sagesse et une connaissance

Frustrante et magique… à cause de leur silence

Quand le regard se prend, aujourd’hui, à les interroger.

Mais je me vengerai dès ce soir car, si les siècles ont passé,

Les hommes laïcs d’aujourd’hui savent redonner de la vie et du charme

À ce site historique en proposant du théâtre aux influences italiennes

Et aux références grecque et française – Phèdre ou l’amour impossible –

Au sein du festival : l’été en Bord de Seine.

 

Mais je me regarde penser, tout d’un coup,

Et des ressemblances se dessinent sous mes yeux :

Les faits culturels, les faits historiques

Sont comme les faits personnels,

Les faits présents, les sentiments

Qu’ils soient amoureux ou amicaux,

Haineux ou dédaigneux, et encore

Comme les mots qui résonnent et

Qui encrent le papier…

Ils ont cela en commun

Qu’ils sont tous des expériences

Qui font la richesse de la vie

De celui qui en prend conscience

Et qui en ressort grandi

Par le savoir, la sagesse

Et le bonheur.

 

Ici s’arrête notre balade

Et ces moments solennels

Dont le privilège est la simplicité…

 

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18 décembre 2013 3 18 /12 /décembre /2013 11:45

« … la forêt de Bord n’est rien d’autre que celle du Pont-de-l’Arche. »

 

Eustache-Hyacinthe Langlois, La Croix-Sablier, page 308

 

 

La forêt de Bord-Louviers est un beau massif de 45 km² situé dans la vallée de la Seine, dans l’Eure. Elle se prête aux loisirs, aux rêveries et aux questions historiques. Cet article dresse un petit panorama de richesses offertes aux curieux…

Le hêtre Tabouel, une des figures tutélaires de la forêt de Bord (cliché Armand Launay, 2011).

Le hêtre Tabouel, une des figures tutélaires de la forêt de Bord (cliché Armand Launay, 2011).

Des origines au Moyen Âge…

Un coup d’œil sur une carte ou une vue satellitaire de la vallée de la Seine montre que la dénivellation a joué un rôle non négligeable dans la préservation de surfaces boisées, lointaines héritières de la grande forêt couvrant l’Europe au néolithique. Si la forêt de Bord n’est plus un espace naturel sauvage, elle constitue néanmoins le poumon vert de la boucle de Louviers où l’Eure et la Seine se rapprochent peu à peu avant leurs fiançailles à Pont-de-l’Arche et leur union à Martot. Elle se trouve à l’extrémité nord-Est du plateau du Neubourg.

 

L’arrivée de l’Homme…

Comme nous l’avons écrit dans un article consacré à Tostes, les traces de l’Homme en forêt de Bord remontent au néolithique. C’est ce que l’on peut lire dans l’ouvrage dirigé par Bernard Bodinier, L’Eure de la préhistoire à nos jours, qui fait état (pages 33 et 40) de poignards du Grand-Pressigny retrouvés en « forêt de Pont-de-l'Arche » et conservés au Musée des Antiquités de Rouen. Il localise aussi à Pont-de-l’Arche (page 41) une épée à lame pistilliforme du bronze final II (page 42) et des pointes de lance d'influence britannique du bronze final III (page 43). On peut cependant penser que l’Homme a commencé à exploiter la forêt auparavant car Léry et la boucle de Seine qui l’entoure était déjà habités dès 5 000 ans avant notre ère.

Léon Coutil écrivit dans « Ateliers et stations humaines néolithiques du département de l’Eure » que « Le Musée d'Elbeuf possède plusieurs belles haches trouvées à la Vallée, près Tôtes, au triage des Routis. Au triage des Treize-Livres, hache plate en silex rosé, trouvée en 1859 (Musée de Louviers) » (page 177).

Dans un autre article de 1893, « Résumé des recherches préhistoriques en Normandie (époque paléolithique) », Léon Coutil a fait état d’une autre découverte : « Dans les champs, à la surface, M. Noury a recueilli une large hache plate taillée à grands éclats des deux côtés ; cette pièce, un peu triangulaire et à patine ocreuse, mesure environ 0m15. On peut la voir au musée d'Elbeuf, ainsi que des lames moustériennes trouvées dans les mêmes conditions, au même endroit » (page 66).

Dans un article intitulé « Inventaire des menhirs et dolmens de France (département de l’Eure) » le même Léon Coutil expose que « sur la limite de la forêt, entre Tostes et Saint-Pierre-lès-Elbeuf, au triage de la Cramponnière, se trouve un grès d'environ un mètre de hauteur, que l'on désigne sous le nom de : Pierre du Gain » (pages 108-109). Ce monument désormais disparu doit vraisemblablement être un mégalithe préceltique attestant la présence de l’Homme, voire sa sédentarisation.

 

Des traces gallo-romaines

La Carte archéologique de la Gaule, éditée par Dominique Cliquet, fait état (page 227) de fouilles réalisées entre 1894 et 1904 par Léon de Vesly et Victor Quesné. Celles-ci eurent lieu à la Butte des Buis, en forêt, près de La Vallée. Elles ont restitué les bases d’un fanum (13 m de côté) à cella carrée (un sanctuaire) de 4,35 m de côté entourée d’une galerie. Les murs de cette dernière étaient recouverts d’une couche de gypse rose et surmontés d’un portique. Plus de 60 monnaies ont été retrouvées sur les lieux allant du début du Ier siècle avant notre ère au IVe siècle : Tibère, Claude, Néron, Marc-Aurèle, Lucille, Dèce, Gallien, Salonine, Postume, Claude II, Tétricus I et II, Probus, Constance Chlore, Maximien Hercule et Daia, Constantin, Licinius, Crispus, Constantin II.

D’autres vestiges sont signalés par la carte d’état-major de l’IGN en forêt de Bord, près du carrefour des Quatre-bancs, entre La Couture et Louviers. La carte IGN les considère comme des restes de villa avec son puits. Nous n’avons pas trouvé de rapport de fouille sur ces vestiges situées aujourd’hui dans le périmètre administratif de Louviers.

 

Les défrichements entre l’Antiquité et le Moyen Âge

Les éléments archéologiques laissent entrevoir un habitat gallo-romain dispersé dans des friches au sein d’une forêt de Bord aux contours différents de ceux que nous lui connaissons depuis le Moyen Âge. Au Moyen Âge, certaines clairières étaient refermées alors que d’autres avaient donné naissance à La Haye-Malherbe, Montaure et Tostes.

 

Bord : un nom mystérieux

C’est Edouard Jore, auteur de « La chasse en forêt de Bord », qui nous fournit (page 14) la plus ancienne référence du nom « Bord » : « il s’agit d’une charte du 11e jour des calendes d’octobre de l’an 1014, par laquelle Richard II, dit « le Bon Duc de Normandie » pour réparer les dommages que son armée avait causés aux possessions de la Cathédrale de Chartres, fait don à cette Basilique notamment de Vraiville entre Louviers et Elbeuf avec la dîme de la chasse dans la forêt appelée Bord ». Wikipédia, sans citer ses sources, donne le mot « Bortis » désignant en latin médiéval la forêt de Bord. Cette même encyclopédie avance que ce mot dériverait du celtique borto « ayant un sens forestier ».

En 1130, le grand rôle de l’Echiquier de Normandie cite notre forêt « … et de 4 lib. 14 sol. de pasnagio foreste de Bort ». » (Léopold Delisle, Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie, page 29, membrane 8).

Par ailleurs, Léopold Delisle cite des chartes royales présentes dans le cartulaire de Bonport sous Louis IX. En aout 1256, la forêt qui nous intéresse est nommée « in foresta nostra Bortis » (page 105, charte n° 567). En mars 1256 ou 1257, elle devient « foresta Bordi » (page 107, charte n° 574). En avril 1257, elle est nommée « in foresta silicet de Borz » (page 107, charte n° 578). Notons que les moines de Bonport, habitant à l’orée de la forêt et y étant bien possessionnés, étaient parmi les mieux placés pour connaitre ce massif.

Que ce soit Bort ou Bord, il semble que la dernière lettre reste muette. Nous conservons la forme « Bor » comme nom de la forêt. Si le terme de Bort a été identifié, il est difficile de lui donner un sens précis. Nous avons voulu connaitre l’origine des toponymes lui ressemblant. Ainsi, selon Stéphane Gendron, auteur de L’origine des noms de lieux en France, le toponyme germanique « borde » désignait une cabane, une maisonnette, une métairie. Il serait issu du francique « bort », désignant une planche, qui a donné le latin tardif « borda », cabane (page 146). Cependant, à la page 188, le même auteur avance que Bort-les-Orgues (Corrèze) est construit sur le mot prélatin « borna » signifiant « source », « trou ».

Quant à Ernest Nègre, auteur de Toponymie générale de la France, il cite deux formes anciennes de Bort-les-Orgues : « boort » datée de 944 et « bort » datée de 1315. Selon lui, ce toponyme est à rapprocher des mots gaulois « borduo » qui désigne la corneille et « ritum », le gué. Le « Gué de la corneille » est l’étymologie que l’auteur donne aussi à Bourth, dans l’Eure, écrit « boort » en 1131.

Nous n’avons pas d’éléments probants pour expliquer le sens du nom de la forêt de Bord.

 

Une forêt du pouvoir central

 

Propriété du pouvoir depuis le haut Moyen Âge

Si la forêt de Bord n’est pas explicitement mentionnée dans les archives antérieures au XIe siècle, trois sites qui l’entourent ont fait partie du domaine royal, appelé le fisc. C’est ce que note Lucien Musset (page 23) : « Parmi les fiscs, certains paraissent avoir fait, de toute antiquité, partie du patrimoine du souverain ; ce sont les grands axes de la vallée de la Seine, groupés autour des résidences royales : Arelaunum, en forêt de Brotonne ; Gemmeticum, Jumièges ; Pistae, Pitres ; Veteres Domus qui est sans doute Louviers ; Rotoialum, Le Vaudreuil, ce dernier même remonte peut-être à l’époque gallo-romaine... » L’historien se fonde (page 25) sur la lecture de Grégoire de Tours qui cite la villa royale de Rotoialum en 584. Lucien Musset détaille (page 24) les fiscs et y insère les communes actuelles de Pont-de-l’Arche, Léry, Pinterville et, pour le fisc du Vaudreuil, « un secteur de la forêt de Bord (dans laquelle le fisc de Veteres Domus devait aussi comporter des dépendances). » Enfin, Lucien Musset écrit aussi (page 50) que « Les ducs Normands ont hérité des domaines Carolingiens [avec] régularité ».

 

Une « forêt de Louviers » ?

Autre preuve que la forêt de Bord était une propriété du pouvoir, l’échange réalisé par Richard Cœur de Lion le 16 octobre 1197. Celui-ci donna à l’archevêché de Rouen la forêt de Bord proche de Louviers contre la ville des Andelys où le monarque construisait le Château-Gaillard. Ainsi naquit une « forêt de Louviers ». Le 2 novembre 1789, la forêt de Bord fut incorporée au domaine de l’Etat. La forêt de Louviers fut nationalisée en tant que bien religieux. Ce n’est qu’en 1983 que ces deux domaines furent réunis en une seule entité administrative : la forêt de Bord-Louviers. Preuve ultime que la forêt de Bord était un fief direct du roi, l’installation d’une administration contrôlant ce bien au nom du roi… à Pont-de-l’Arche.

Le siège de la Maitrise des eaux et forêt de Pont-de-l'Arche vu depuis le premier étage du bailliage (cliché Armand Launay, 2013).

Le siège de la Maitrise des eaux et forêt de Pont-de-l'Arche vu depuis le premier étage du bailliage (cliché Armand Launay, 2013).

La maitrise des eaux et forêts

Les forêts comptent parmi les ressources nécessaires au maintien d’un pouvoir. Cependant, les posséder ne suffit pas ; il faut contrôler l’usage qui en est fait. C’est pourquoi, dès que les archives le permettent, on voit apparaitre des gardes en charge de la forêt. Louis-Etienne Charpillon et Anatole Caresme citent une charte de 1327 mentionnant « Jean de Commeny, Jean de Vilaines, Jean de Guinemaut et Gaufroy Le Grieu » comme « gardes en la forêt de Bord ».

Puis nous utilisons les travaux de Pascal Le Berre, auteur de Délinquants et forestiers dans les bois du Roi, qui a retracé la mise en place et la vie d’une administration régissant les eaux et forêts. Police et tribunal, le corps des Eaux et forêts fut mis en place par Philippe IV Le Bel (1291) et surtout par l’ordonnance de Brunoy signée par Philippe VI de Valois en 1346. Ce corps hérita de la compétence judiciaire détenue jusqu’alors par le bailli. Louis-Etienne Charpillon et Anatole Caresme nous apprennent que « Le roi d’Angleterre étant à Pont-de-l’Arche, en 1418, donna l’office de verdier de la forêt de Bord, à Etienne Louvel, et nomma sergents de cette même forêt, Robin Le Tailleur, Jean Aubrée, Thomas Foucault et Simon de Daubeuf. » Le roi d’Angleterre a maintenu l’organisation hiérarchique autour du verdier et de ses adjoints, les sergents, en charge de secteurs particuliers de la forêt.

L’administration se précisa encore. A partir de 1555, les maitrises des eaux et forêts furent créées dans le royaume afin de contrôler, surveiller et juger en première instance des délits liés à l’exploitation des bois, de la chasse et de la pêche. Une maitrise fut créée à Pont-de-l'Arche. Sa juridiction, différente de celle du bailliage, comprenait les forêts de Bord, de Longboël et de Louviers. Elle incluait aussi les bois seigneuriaux et ecclésiastiques, ces propriétaires assurant eux-mêmes le contrôle de leurs propriétés. La maitrise de Pont-de-l’Arche dépendait de la Grande maitrise de Rouen (seconde instance), elle-même dépendante de la Table de marbre du Parlement de Normandie. Au XVIIIe siècle, les forêts de la Grande maitrise de Rouen étaient les plus rémunératrices du royaume. Cependant, Pont-de-l’Arche faisait partie des petites maitrises de la généralité de Rouen. En 1573, les offices forestiers furent institués et on lit qu'en 1613 « Jean Le Tellier, sieur des Hauguettes, était maître particulier aux Eaux et Forêts de Pont-de-l’Arche ; Louis de la Faye était lieutenant » (Louis-Etienne Charpillon et Anatole Caresme).

Pascal Le Berre détaille la profession d’officier des eaux et forêts : « Lors du décès de l’officier, il n’y a que quelques semaines de vacances le temps que la famille lui trouve un successeur et que celui-ci règle les formalités administratives. Les acquéreurs des charges ont quasiment tous moins de trente ans. Cette activité est, le plus souvent, la principale et la seule activité professionnelle de ces hommes. C’est une profession qui détermine non seulement l’individu mais aussi sa famille. L’hérédité est très fréquente. Presque tous sont des avocats, à la base. Leur métier est moins celui de forestier que de juriste. Ils font partie d’une élite locale bien enracinée ».

Les greffiers sont nos secrétaires actuels (tenue des archives et traitement des courriers) mais de luxe. C’est une bonne charge. Un commis accompagne souvent le greffier. Tout en apprenant le travail il accumule un pécule qui lui permettra d’acheter la charge à la mort du titulaire, assurant ainsi la pérennité de l’emploi et de sa qualité.

Les huissiers-audienciers sont censés transmettre les documents issus du greffe. Ils étaient trois à Pont-de-l'Arche avant 1690 et deux après. Ils pallient souvent le manque de gardes. Ce sont des personnages secondaires qui évoluent dans le même univers socioculturel.

Pascal Le Berre détaille un autre personnage : « A la fin du règne de Louis XIV encore, les gardes généraux-collecteurs des amendes de la maîtrise (…), de simples gardes, font plutôt figure d’aventuriers peu scrupuleux. La perception des amendes est leur principal gagne-pain et il leur faut parfois arracher les deniers de haute lutte ». Puis, vers 1750, son profil change. Il est un bourgeois rouennais ou archépontain respecté. La collecte gagne en importance. Les gardes forestiers de la maitrise devinrent plus nombreux : de 7 en 1685 à 17 en 1785. Cela fit suite à une longue période de stagnation des effectifs. Précaires car nommés par le Grand Maitre, les gardes ont souvent comme activité le travail de la terre ou l’élevage et passent pour être parmi les premiers à enfreindre les lois quant aux nombre d’animaux emmenés dans les bois. C’est une fonction très peu populaire qui attire, en conséquence, des personnes très pauvres. Ce travail peu rémunérateur en soi a favorisé la débrouille en défendant un peu moins la cause du roi. Leurs conditions de vie vont de l’aisance à la pauvreté.

Pascal Le Berre a constaté que 4 à 500 amendes étaient données chaque année, en moyenne, dans le ressort de la maitrise. Le montant variait de 4 à 6 livres en moyenne.

 

Répartition des délits dans la forêt de Bord en 1716 et en 1786 (Pascal le Berre)

 

 

 

 

1716

1786

Vol de bois

97 %

92,8 %

Pâturage illégal

3 %

7,2 %

 

Les animaux concernés en 1716 : 562 ; en 1786 : 386.

 

Les gardiens de bétail en 1786 sont de jeunes garçons (50,5 %), de jeunes filles (10,6 %), des domestiques (23 %) et des femmes (3,5 %). Pour l’essentiel, les animaux concernés sont des bovins. La rareté des porcs peut s’expliquer par la règlementation de la glandée. Les propriétaires déclarent leurs bêtes à la Maitrise qui, à l’automne, orchestre la paisson.

 

Répartition des essences faisant l’objet de délit dans la forêt de Bord en 1716 et 1786 (Pascal Le Berre)

 

Essences

1716

1786

Chêne

 

46,7 %

13,6 %

Hêtre

29

38

Bouleau

14,2

36,8

Tremble

6,9

10,4

Autres

3,2

1,2

 

 

 

L’auteur précise que ces délits reflètent moins un changement de gout qu’une évolution des essences. La délinquance est souvent le fait d’une personne, voire deux. C’est une délinquance familiale. En 1716, elle impliquait 75,6 % d’hommes et 2,7 % de valets et de servantes En 1786, elle concernait 84,1 % d’hommes et 3,9 % de valets et de servantes.

 

 

Paroisses d’origine des auteurs de délits en forêt de Bord en 1716 (Pascal le Berre, page 135)

Paroisses

Nombre de feux en 1716

 

Foyers délinquants

 

Romilly

 

75

 

48 (64 %)

 

Pont-de-l’Arche

 

273

 

151 (55,3)

 

Les Damps

 

66

 

31 (47)

 

La Neuville

 

274

 

112 (41,1)

 

Saint-Cyr-du-Vaudreuil

 

124

 

48 (38,7)

 

Notre-Dame-du-Vaudreuil

 

116

 

44 (37,9)

 

Pont-Saint-Pierre

 

83

 

30 (36,1)

 

Léry

 

201

 

67 (33,3)

 

Incarville

 

45

 

12 (26,6)

 

Criquebeuf

 

146

 

35 (24,5)

 

Martot

 

39

 

8 (20,5)

 

Montaure

 

160

 

26 (16,3)

 

Pîtres

 

148

 

23 (15,5)

 

La Haye-Malherbe

 

156

 

20 (12,8)

 

Caudebec

 

400

 

48 (12)

 

Tostes

 

53

 

4 (7,5)

 

Saint-Etienne-du-Vauvray

 

60

 

4 (6,6)

 

Louviers

 

957

 

18 (1,9)

 

 

En 1790, dans un contexte de pillage généralisé, l’Assemblée constituante confia les attributions judiciaires des maitrises des Eaux et forêts aux tribunaux de district.

 

 

La cartographie : un outil du pouvoir

Louis-Etienne Charpillon et Anatole Caresme ont noté que « Vers 1508, le procureur du roi de Pont-de-l’Arche fit dresser une nouvelle carte de la forêt de Bord ». Ce document a, semble-t-il, disparu. Il témoigne de la volonté du pouvoir d’organiser le contrôle et l’exploitation forestière. La Bibliothèque nationale de France a numérisé une partie de ses collections (base Gallica) où figurent à ce jour trois cartes de la forêt de Bord. Nous les reproduisons ci-dessous. Les deux premiers documents semblent dater du XVIIe siècle et sont peu ou prou intitulés « Forêt de Bord de la maîtrise du Pont-de-l'Arche ». Mesurant 39 cm sur 26 cm, ils sont calqués l’un sur l’autre. Le premier constitue une présentation générale des propriétés royales et le second détaille leurs limites et leurs surfaces réparties en six gardes différentes. Il semble assez évident que ces cartes furent dessinées après l’ordonnance de Colbert, datant de 1669, qui constitue un point de départ dans le renouveau de la législation ainsi que dans l’organisation des eaux et forêts.

« Forest de bord de la Maistrise du Pont-de-l'Arche », fin XVIIe siècle (Bibliothèque nationale de France, GED-4526 : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb40722977n).

« Forest de bord de la Maistrise du Pont-de-l'Arche », fin XVIIe siècle (Bibliothèque nationale de France, GED-4526 : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb40722977n).

« Forest de bord de la Maistrise du Pontdelarche », fin XVIIe siècle (Bibliothèque nationale de France, GED-4529 : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb407229780).

« Forest de bord de la Maistrise du Pontdelarche », fin XVIIe siècle (Bibliothèque nationale de France, GED-4529 : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb407229780).

La troisième carte porte le titre de « Plan de la forest du Pont de l'Arche, autrement de Bord... faict à Paris de l'ordonnance de Monsr Le Feron, par Jean Fleury, arpenteur ». Ce document au 1/26 000e est daté de 1674. Il mesure 48 cm sur 67 cm.

« Plan de la forest du Pont de l'Arche, autrement de Bord... faict à Paris de l'ordonnance de Monsr Le Feron, par Jean Fleury, arpenteur » (Bibliothèque nationale de France, GECC-4945(12RES) : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb407682728).

« Plan de la forest du Pont de l'Arche, autrement de Bord... faict à Paris de l'ordonnance de Monsr Le Feron, par Jean Fleury, arpenteur » (Bibliothèque nationale de France, GECC-4945(12RES) : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb407682728).

Nous insérons aussi une reproduction de faible qualité de la carte dressée par Hyacinthe Langlois le 25 juillet 1796 pour son père Gérard. Celui-ci était garde-marteau en la maitrise des eaux et forêts du bailliage de Pont-de-l’Arche. Officier du roi, sa fonction consistait à contrôler les essences à vendre et à s’assurer de la légalité de leur vente. C'est lui qui détenait le marteau avec lequel on marquait les arbres à abattre. On y voit clairement les gardes publiques de Bord et Longboël et les bois privés de Bord : Martot, Bonport et Louviers. Cette carte a été reproduite en noir et blanc dans L’Eure de la préhistoire à nos jours (page 223).

La forêt de Bord par Eustache Hyacinthe Langlois (1796).

La forêt de Bord par Eustache Hyacinthe Langlois (1796).

En conclusion de cette partie, la forêt de Bord est donc pleinement une forêt, c’est-à-dire un domaine relevant de la cour de justice du roi, bois ou non, si l’on reprend le sens du mot bas latin forestis.

 

Les derniers défrichements du Moyen Âge

Le fait que la forêt de Bord ait été une propriété royale a largement protégé ses frontières. Cependant, les monarques n’ont pas possédé l’ensemble des bois et ont conféré des droits à des vassaux ayant défriché. Ainsi dans L’Eure de la préhistoire à nos jours on peut lire (page 122) : « Au début du règne de Saint-Louis (1226-1270), beaucoup [d’hôtes, de colons] furent lotis par le châtelain du Vaudreuil d'une parcelle de la forêt de Bord à défricher. Les défrichements dans cette forêt prirent d'ailleurs une telle extension que le roi dut, en 1246, dédommager les moines cisterciens de Bonport, qui y possédaient des droits ». Ces parcelles sont impossibles à localiser même s’il serait vraisemblable qu’elles désignent l’espace entre Le Vaudreuil et la forêt actuelle. Ce même ouvrage avance (page 130) que « quelques bourgs seulement eurent avoir avec les défrichements, et tardivement, au XIIIe siècle, comme La Haye-Malherbe, en forêt de Bord... » Les moines de Bonport ont aussi, semble-t-il, défriché sans que nous puissions localiser les terres concernées. Il semble donc qu'à partir du XIIIe siècle le massif de Bord ait stabilisé ses frontières. 

 

 

Activités anciennes

 

La coupe du bois

La proximité de la Seine a certainement favorisé le flottage des bois. Ce dernier compte peut-être parmi les raisons de la sauvegarde d’un massif forestier royal en ce lieu en plus d'une dénivellation moins propice à la culture. Naguère, la forêt était au cœur de toute industrie. Son bois fournissait le matériau nécessaire aux outils des artisans, aux maisons, aux véhicules, au chauffage...

Sans être en mesure de présenter ici une étude complète sur la coupe du bois en forêt de Bord, il nous plait de citer des passages d’une étude de Jean Boissière mettant en lumière l’importance de ce massif dans l’approvisionnement de Rouen et surtout de Paris : « Les forêts de la vallée de la Seine entre Paris et Rouen d’après l’enquête de 1714 ». Cette étude se fonde sur le procès verbal d’Hector Bonnet chargé par l’hôtel de Ville de Paris de comprendre pourquoi le bois ne parvenait pas suffisamment dans une période de disette de combustible. Cet homme voyagea de Paris à Rouen du 27 septembre au 18 octobre 1714. Il résida à Pont-de-l'Arche du 10 au 15 octobre. Il nous apprend que la forêt seigneuriale était composée en moyenne et uniquement d'un tiers de futaie, le reste n'étant que des taillis. L'état des forêts était donc médiocre du fait de son intense exploitation. 25 ports fluviaux existaient sur la Seine et ses affluents immédiats dont Les Damps, Pont-de-l'Arche et Bonport. Certains massifs avaient jusqu'à trois débouchés fluviaux ce qui laisse apparaitre l'émiettement du commerce du bois. Le flottage du bois existait sur l'Andellle et sur le cours supérieur de la Seine et de ses affluents. Hector Bonnet nota scrupuleusement les obstacles humains à la livraison du bois : les travailleurs de la voie d'eau qui tentaient d'améliorer leur revenu. L'auteur fait référence à un projet présenté au roi afin de rendre flottable l'Eure jusqu'aux Damps (tome 6, page 23). Voici la reproduction du procès verbal d'Hector Bonnet qui concerne Les Damps et Pont-de-l'Arche et qui cite des ventes encore connues sous les mêmes noms :

« ... nous nous sommes rendus au port appellé Les damps qui est l'embouchure de la rivière d'Eure sur lequel nous avons trouvé quinze milliers de cotterets appartenant a la dame Veuve Bouret provenant de la Vente de Cocaigne forest de Bord appellée communement de pont de l'arche, exploitation de mil sept cent treize, plus trente cinq milliers appartenant au Sr Lemire provenant du Recepage desd. Bois de Cocaigne exploitation de mil sept cent quatorze Et ensuite nous nous sommes rendus au port du pont de l'arche sur lequel nous aurions trouvé le nommé garde dud. port qui nous auroit dit y avoir sur iceluy quatre carterons de Bois de compte appartenant au Sr Carcillier provenant de la Vente Glajoleuse forest de Bord exploitation de 1713 quatre autres carterons de Bois d'andelle provenant de la Vente aud. Sieur, plus trois carterons de Bois d'andelle au Sr Roblasre provenant de l'exploitation de 1713 treize cartrerons de pareille Bois appartenant à lad. Veuve Bouret provenant des Ventes de Mollier et Glajoleuse plus a elle appartenant deux cent vingt milliers de cotterets compris quatre vingt dix mil restent dans celle de Glazoleuse, soixante huit milliers de cotterets appartenant au Sr le Cerf demeurant pres d'Elbeuf provenant de la Vente de Cocagne exploitation de 1714 trente huit autres milliers appartenant aux Srs marie freres provenant de la Vente Maigremont exploitation de 1713 et encore vingt huit milliers de cotterets appartenant au Sr Carcillier provenant de la Vente de la Glajoleuse exploitation de mil sept cent treize..."" (page 9, tome 7).

Enfin, nous aimons à rappeler que les pins sylvestres du rez-de-jardin de la Bibliothèque nationale de France ont été déracinés de la forêt de Bord. Sur 200 arbres prélevés, la moitié ne survit pas au transfert comme l'écrit Marie-Hélène Devillepoix suivant les propos du technicien forestier de Pont-de-l'Arche, Didier Lebogne.

 

Le droit de ramage

Dans « Promenez-vous en forêt » l’Archépontain Jean Mallet retrace, assurément avec des souvenirs d’enfance, une pratique ancestrale consistant à ramasser du menu bois en forêt (page 40) : « L'ouvrier allait souvent se fournir sur place et moyennant un droit dit de « soumission » acquitté au garde, il pouvait aller ramasser du bois mort et faire des fagots pendant un certain temps et dans des parcelles bien désignées. Pendant ce temps là, les « gamins » se battaient à coup de « sapinettes » pour finir par les ramasser dans des gros sacs appelés « pouches » heureux à la pensée de faire « péter » un peu plus tard, dans le poêle en fonte, émaillée ou non. On utilisait la brouette en bois avec parfois deux petites roues en fer sur le devant ou encore, soulevée à l'aide de sangles, afin de pouvoir prendre un plus grand chargement, ce n'était pas une mince affaire de la retenir dans les descentes, le dispositif ne comportant aucun système de freinage. Ce bois avait le privilège de chauffer trois fois, comme me l'avait rapporté naguère un Ancien, avec une pointe d'ironie : en allant le chercher, en le sciant et pour finir en le brûlant bien sûr ! Aujourd'hui, on ne se chauffe plus au bois que pour le plaisir et à la cheminée. »

Cette pratique rappelle le médiéval droit de ramage qui consistait à ramasser le bois mort pour se chauffer ou pour offrir un tuteur à certaines cultures comme celles de la vigne et du lin (André Plaisse, pages 24 et 25).

Un parquet nommé "Vestiges d'enceinte" sur la carte IGN au 1/25 000e.

Un parquet nommé "Vestiges d'enceinte" sur la carte IGN au 1/25 000e.

L’élevage et les parquets

La forêt a longtemps servi à faire paitre le troupeau. Cette pratique ne coutait rien et permettait de réserver de plus larges terres à la culture. Ainsi les prospecteurs de métaux anciens ont retrouvé d'importantes quantités de grelots qui permettaient de retrouver les animaux au son. Ils ont aussi retrouvé nombre de dés à coudre qui occupaient les longues heures des personnes chargées de la surveillance des bêtes. Dans le droit coutumier, le panage autorisait certaines personnes, moyennant une redevance le plus souvent, à faire manger les porcs dans la forêt (André Plaisse, page 20), surtout les glands et les faines. Plus largement, la forêt médiévale a servi de pâturage aux vaches et aux chevaux grâce à ses herbages, ses jeunes pousses, ses landes et bruyères et ses buissons (André Plaisse, page 21).

La carte IGN désigne des retranchements de la forêt de Bord sous le nom de « Vestiges d’enceinte » et même de « Vestiges d’enceinte antique ». Cependant, en 1903 Henri Guibert rédigea un bel article intitulé « Note au sujet de retranchements aux environs de Louviers » qui nous éclaire sur ces aménagements entourés de fossés et de talus. Tout d’abord, il en distingue quatre : celui de la Mare-au-coq dans une enclave du Vaudreuil (67 m sur 60 m avec un fossé de 1,5 m de largeur sur 0,8 de profondeur), celui du Testelet (Tostes), celui du Fort-aux-Anglais (Mesnil-Jourdain) et celui de la Mare-courante (Louviers, près de Montaure). Henri Guibert nous apprend que le retranchement de la Mare-au-coq est appelé « Le parquet » par les professionnels exerçant en forêt. Il rejette la thèse de camps militaires puisque ces retranchements sont situés parfois à mi-pente et donc exposés aux éventuels assaillants.

Plus précisément, Henri Guibert rappelle un ancien droit dont bénéficiaient au Moyen Âge les habitants des communes voisines de la forêt : le droit de pâturage. Des parties de la forêt étaient exclues de ces zones de pâturages (les « deffens ») et nécessitaient la présence de verdiers et de sergents, agents de la maitrise particulière des Eaux et forêt (bailliage de Pont-de-l’Arche) qui pouvaient saisir les animaux et les parquer dans des enclos réalisés à cette intention. On nommait ces agents des « parquiers ». C’est ce qui explique la présence régulière de parquets dans la forêt. Henri Guibert cite le très intéressant Léopold Delisle : « Le parc était plus ordinairement placé aux environs du château. Il paraît qu’on le fermait surtout avec des palissades de pieux. Le parc servait à la chasse, à la pâture et à la garde des bestiaux saisis pour dettes ou pour délits forestiers. S’il n’avait qu’une contenance assez bornée, on employait pour le désigner le diminutif Parquet » (Etudes sur la condition de la classe agricole et l’état de l’agriculture en Normandie au Moyen-Âge, page 347). Nous sommes tentés d’ajouter à la liste des parquets de la forêt de Bord un ancien enclos de la commune des Damps (au pied de la Crute, sur un monticule). Qui plus est, étant donnée la taille des parquets, nous nous demandons s'ils n'ont servi qu'à parquer les animaux paissant dans les défens. Ils auraient bien pu parquer les bêtes durant les nuits par trop incertaines. Vue la répartition des parquets, nous serions tentés d’écrire qu’il en existait un par garde forestière.

Cependant, le Fort-aux-Anglais sort de notre terrain d'étude. Nous sommes plus réservé quant à son origine et son emploi malgré les écrits d'enri Guibert.  

Les carrières

Les promeneurs en forêt de Bord pourront s’étonner des reliefs parfois torturés des sols de la forêt de Bord. Ceux-ci s’expliquent par les nombreuses carrières de craie, de sable, de silex et d’argile qui servaient à nos ancêtres, à la fin du XIXe siècle encore, pour l’agriculture ou la construction. Comme s’en font l’écho les archives départementales (7 M 297), l’administration accordait au nom de l’Etat des concessions à divers particuliers pour un espace et un temps donnés. Ces carrières se présentent à ciel ouvert (par exemple près de la maison forestière de Léry ou, à Pont-de-l’Arche, le chemin de la Borde et le long du chemin des Epinières) mais aussi sous forme de puits comme « le puits du roi » au Testelet (Jean Mallet, « Etude de la forêt », page 31).

 

 

Peurs et légendes et croyances

 

L'agonie du loup

Un nom comme « Le val à loups », vers Louviers en sortant de Pont-de-l’Arche, nous rappelle l’existence pas si lointaine de cet animal qui fit peur et qui alimente encore les imaginaires. Max Masson rapporte (folio 33) les battues organisées par la sous-préfecture de Louviers afin d’éradiquer le loup. Il y en eut en 1816, 1820 et surtout en 1835 où 2 000 hommes furent réquisitionnés en tant que tireurs et rabatteurs. Ils couvrirent 34 communes « sur un arc de cercle passant à Pont de l'Arche, Tostes, La Haye Malherbe, Hondouville, La Chapelle du Bois des Faulx, Ailly, Heudebouville, Venables et aboutissant à la Seine en face de Muids ». Dirigés par des gardes forestiers et des gendarmes, ils fondirent vers la Seine où d’autres chasseurs attendaient les animaux susceptibles de traverser.

Il y eut cependant des rescapés. Ainsi Max Masson note que le 5 septembre 1836 le garde Morlet fils abattit un loup à Tostes. Mais la question n’était pas réglée. Paul Petit témoigne de la survie de l’animal honni dans un ouvrage intitulé Sangliers dans l'arrondissement de Louviers et les vautraits… : « M. le marquis de Montalembert avait eu, en 1861, l'occasion de diriger une battue aux loups dans la forêt de Bord. Une louve, accompagnée d'un grand loup, était venue établir son liteau dans les parages de Criquebeuf ; leur présence se manifesta d'une façon soudaine. Pendant la nuit du 4 au 5 juillet, plusieurs loups attaquèrent le troupeau de M. Micaux, fermier à Blacquetuit, commune de Montaure. Les moutons étaient parqués sur le chemin de Montaure aux Fosses ; vingt-et-un furent étranglés, et le reste du troupeau se trouva disséminé dans la campagne. A cette nouvelle, M. de Montalembert envoya immédiatement ses hommes en forêt pour reconnaitre la demeure des loups ; le mauvais temps, presque continuel, et l'état de la plaine couverte de récoltes rendaient cette opération très difficile ; mais tout portait à croire qu'ils faisaient leur fort dans les sapins de Criquebeuf, près du Rond-de-Bord. Une battue fut ordonnée pour le 25 juillet : rendez-vous au carrefour Sainte-Anne, route de Tostes, à neuf heures du matin. M. le sous-préfet avait prié les maires des communes limitrophes de la forêt de réunir le plus de monde qu'ils pourraient. « Malgré les travaux urgents de la campagne, lisons-nous dans le Publicateur de Louviers du 31 juillet, les populations ont eu à cœur de répondre à cet appel, et les chasseurs se trouvaient en assez grand nombre pour qu'il devint impossible à aucun loup de sortir de l'enceinte sans être vu. « M. Lemaire, sous-inspecteur des forêts, et M. le marquis de Montalembert, lieutenant de louvèterie, avaient pris toutes les dispositions nécessaires pour assurer le silence sur la ligne des tireurs postés par leur soin. « Le héros de la chasse a été M. Béranger, de Saint-Pierre-lès-Elbeuf. Il a tué le premier loup (louveteau). Une demi-heure après, un second est mis en joue par deux tireurs ; l'animal, déviant de sa route, passe à M. Béranger qui le tire : blessé grièvement, il est achevé par le garde forestier Aubry, " M. Boulenger, de Louviers, a atteint un troisième loup qui a disparu, mais a été trouvé mort le lendemain. Un quatrième, que sa forte taille a fait supposer être le père ou la mère, a été tiré et blessé. Enfin, M. Gustave Dufossé, de Saint-Cyr-du-Vaudreuil, en avait tiré un autre en arrivant au rendez-vous ; le croyant mort, il se disposait à aller le relever, mais l'animal, qui s'était rasé probablement, s'est enfui rapidement à son approche. » La question du loup n’était donc toujours pas résolue en 1861 et nous n'avons pas trouvé la date de son extinction dans le domaine de Bord.

 

La Croix-Sablier

La Croix-Sablier est une nouvelle écrite par Eustache-Hyacinthe Langlois et qui explique la présence d’un calvaire en pierre « à égale distance », « près de l’ancienne route du Pont-de-l’Arche à Louviers ». Jean Mallet situe cet emplacement au rond Royal, ce qui est très probable puisque l'ancienne et la nouvelle route de Louviers étaient proches à cet endroit comme le montre une version de la carte de Cassini. Ce calvaire portait le nom de Croix-Sablier, « riche négociant du XVIIe siècle » qui fut assassiné au début du siècle par « un jeune homme dont il avait protégé l’enfance » et qui l’aidait dans ses tâches quotidiennes. Lors d’un énième déplacement, « par une journée de juillet », le négociant souhaita se reposer dans la fraicheur d’un sous-bois. Cet isolement fit naitre « de diaboliques pensées » dans l’esprit du jeune homme dit à son maitre : « … l’un de nous deux qui tuerait ici l’autre, ‘aurait pas de témoin à redouter. » Monsieur Sablier répondit : « ne vois-tu pas que nous sommes entourés de témoins vivants. Ces témoins, tu les vois dans ces moucherons qui nous importunent, et que le ciel exciterai à appeler sur ta tête la vengeance des lois. » L’argument ne fit pas mouche chez le jeune homme qui profita de l’isolement du sous-bois pour l’abattre son maitre d’un « coup de pistolet » et partir avec une « valise qui regorgeait d’or. » « Pendant qu’une croix expiatoire s’élevait sur le lieu du crime », le jeune homme changea de nom et fit commerce « dans une de nos villes frontières les plus éloignées ». Il se maria avec « une jeune personne bien née, dont les excellentes qualités eussent dû faire son bonheur, s’il était du bonheur pour une âme bourrelée de remords. » En effet, chaque été les moucherons rappelaient au jeune homme son crime, telles des « Euménides », de petites divinités persécutrices de la mythologie grecque. Le jeune homme révéla à sa femme la raison de son angoisse. Puis, il eut des revers commerciaux, s’appauvrit, sombra dans l’alcool, frappa sa femme… Victime de violence féroce, celle-ci révéla le crime de son mari aux voisins : « Misérable, assassine-moi plutôt comme tu assassinas ton maitre ! » Le meurtrier de la forêt de Bord fut « arrêté le lendemain, et bientôt le bourreau vont écrire, en caractères de sang, la péripétie de cet épouvantable drame. »

 

Le Val Richard

Près de La Plaine de Bonport un espace boisé est nommé Le Val Richard, surtout connu de nos jours pour la zone d’activités qui a repris ce nom. D’aucuns se plaisent à lire ici une trace du passage de Richard Cœur de Lion, parmi lesquels Eustache-Hyacinthe Langlois (La Croix-Sablier, page 309 : « le Vau-Ricard », en normand). Cependant, les noms de lieux ont des origines bien plus pragmatiques. Ainsi Louis-Etienne Charpillon et Anatole Caresme citent une charte datée vers 1230 qui nous apprend que « Raoul de Criquebeuf et Richard du Val, tenaient dans la forêt de Bord, 3 vergées et ¾ de vergée pour 12 s. 9 d. de rente. » Il y a de fortes chances que ce Richard du Val ait marqué de son nom un espace criquebeuvien, bien plus que Richard Cœur de Lion même s’il fut cofondateur de l’abbaye de Bonport en 1190. Le Val Richard ne désignerait donc pas – non plus – Richard Jacquet.

 

Les galeries souterraines

Nous avons consacré un article sur les légendes avançant que le sous-sol de Pont-de-l’Arche était troué de voies de circulation. Ces légendes veulent que des tunnels souterrains aient relié Bonport à Pont-de-l’Arche ; Pont-de-l’Arche à la maison de la Dame-blanche, aux Damps ; Les Damps à l’ancien château du Vaudreuil en passant sous la forêt ; Bonport à Argeronne en passant sous la forêt de Bord… Dans notre étude, nous avons remarqué que des éléments normaux du patrimoine, tels que les caves, suffisaient à alimenter les légendes. Nous avons cependant observé nos limites d’investigation, bloqués par notre incapacité à visiter de prétendues galeries situées derrière des parties murées bien existantes, elles. En forêt, les trous que l’on trouve de-ci de-là pourraient être interprétés comme des effondrements ou des sorties de galeries (près de la mare Planco, du chemin du Renard…). Nous penchons plus vers une explication faisant de ces trous des vestiges de marnières comme celle nommée le « puits du roi » à Tostes.

 

Petit Saint-Ouen de Léry

Voir notre article consacré à ce pèlerinage ancestral lié au bourg de Léry.

Sainte Anne faisant lire la Bible à sa fille, la Vierge Marie. Détail d'une statue en pierre peinte de la fin du XVIe siècle, église Notre-Dame-des-arts, Pont-de-l'Arche (cliché Armand Launay, 2011).

Sainte Anne faisant lire la Bible à sa fille, la Vierge Marie. Détail d'une statue en pierre peinte de la fin du XVIe siècle, église Notre-Dame-des-arts, Pont-de-l'Arche (cliché Armand Launay, 2011).

Sainte Anne

Sainte Anne, la mère de la Vierge Marie, occupe une place importante dans la région de Bord. Elle est la patronne de Tostes et de Pont-de-l’Arche. Dans un article intitulé « Pont-de-l’Arche », Jean Mallet écrit que le nom de la fête communale Sainte-Anne « viendrait d'Anne le Blanc du Rollet, gouverneur de la ville, proche d'Henri IV » (page 65). Nous serions étonnés que cette fête, à l’origine pieuse, ait pris le prénom d’un personnage, fût-il célèbre. Nous nous sommes plutôt intéressés au fait que sainte Anne est la patronne des menuisiers et des ébénistes. Le lien avec la forêt serait confirmé par le lieu où la Sainte-Anne était célébrée avant 1861, c’est-à-dire à l’orée de la forêt, sur un terrain appelé Sainte-Anne (aujourd’hui la déchèterie et le Village des artisans de la lisière). Une procession se faisait dans la ville avec une statue en bois de la mère de la Vierge, malheureusement volée dans les années 1970. Son parcours prenait fin au chemin de la Procession, nom toujours usité, qui aboutit sur le terrain Sainte-Anne. Dans un article consacré au paganisme dans la région, nous nous sommes même demandé si cette célébration religieuse avait une origine préchrétienne étant donné qu'un fanum y a été pressenti…

À l’issue de cette présentation, nous pensons que l’exploitation forestière a eu une répercussion sur le culte catholique local.

 

Guerre

La Seconde guerre mondiale a laissé des traces dans notre forêt. Des bombardements ou, plus vraisemblablement, des bombardiers se délestant pour faciliter leur retour, ont déformé certains terrains. La forêt compte aussi au moins un avion américain abattu, celui du chemin du Renard aux Damps.

Vue sur la forêt (cliché Armand Launay, 2011).

Vue sur la forêt (cliché Armand Launay, 2011).

Essences et arbres remarquables

La forêt apparait de nos jours sous forme de futaie dressée par la main de l’Homme de sorte que les arbres produisent de grands troncs. La forêt naturelle était bien différente et toutes ses parties ne se ressemblaient pas. C’est ce que nous avons vu plus haut avec Jean Boissière qui rapporte qu’en 1714 seul un tiers de la forêt était en futaie. La toponymie se fait aussi l’écho de ce changement. Ainsi, une des entrées de la Garde-Châtel est encore appelée « porte de la lande ». Entre la Couture de Tostes et Louviers, une route forestière s’appelle les « longues raies », signifiant les haies en normand. Un bois de Tostes allant vers Louviers s’appelle le « bois des Vignes », une essence bien connue à Léry et aussi un peu à Pont-de-l’Arche en 1340 avec la vigne dite de « l’Estourmy » (Cartulaire de Bonport, page 393). Il semble que les épineux soient arrivés d'Alsace à la fin du XVIIIe siècle comme le note Marie-Hélène Devillepoix d'après le témoignage du technicien forestier Didier Leborgne (Pont-de-l'Arche). Ainsi s’expliquent quelques noms comme l’Epine Enguerrand ou les Epinières (sur le plateau de Pont-de-l’Arche) qui désignaient les parties repérables grâce aux essences nouvelles.

Marie-Hélène Devillepoix a aussi noté les principales essences locales que sont les pins, les hêtres, les merisiers et les chênes. Elle a distingué la variété des essences qui fait de la forêt de Bord un massif original à côté des nombreuses hêtraies normandes. Les 16 km² de pins sont situés sur les terrasses alluviales dont la pauvreté des sols, sableux et caillouteux, convient aux conifères. La hêtraie s'épanouit, elle, sur les plateaux limoneux. Cette essence est privilégiée car, si elle « vit moins longtemps que le chêne », elle « croît plus vite » ce qui est bon pour le rendement.

Comme tout massif, la forêt de Bord comprend des arbres remarquables épargnés par l’Office national des forêts. Le chêne Leguay se trouve dans la commune de Montaure, aux Fosses. Il est réputé avoir 350 ans, fait 510 cm de circonférence à 1,3 m du sol. Il est haut de 30 m. Selon Jean Mallet dans « Promenez-vous en forêt », cet arbre porte le nom d'un « ancien inspecteur des Eaux et Forêts de Louviers » de la fin du XIXe siècle (page 26). Il semble qu’il ait raison car les archives départementales conservent un rapport, daté de septembre 1892, signé par M. Leguay, inspecteur des forêts (7 M 297). Autres arbres remarquables localisés sur les cartes IGN, le chêne des Régales (près du chêne Leguay) et le chêne Nicolas (à La Vallée).

 

La chasse à courre en forêt de Bord représentée sur une carte postale.

La chasse à courre en forêt de Bord représentée sur une carte postale.

Tourisme et loisirs

 

La chasse à courre

À la fois emblème et héritage des privilèges nobiliaires, la chasse à courre a continué à être pratiquée en forêt. Jean Mallet, dans « Promenez-vous en forêt », nous apprend qu’elle était mise en « en adjudication tous les 9 ans par les Eaux et Forêts ». Le même auteur, dans « Etude de la forêt », avance que « Les chenils d'où partaient les chasses à courre étaient au nombre de deux : la Vénerie à Pont-de-l’Arche et à Louviers, rue Saint-Hildevert » (page 35). Celle de Pont-de-l’Arche, en haut de la rue Charles-Cacheleux, est particulièrement impressionnante. Ses immenses locaux furent rachetés vers 1908 par Olympe Hériot (1887-1953), un des fils du Commandant Olympe Hériot et neveu d’Auguste Hériot, fondateur des Grands magasins du Louvre. L’Internet nous apprend que ce bourgeois, très en vue dans le Paris des années folles, était passionné de chasse à courre, comme ses parents. Il réunit à Pont-de-l’Arche une meute de 90 chiens et un équipage de 11 chevaux qui chassa le sanglier puis le cerf jusqu’en 1937 dans les forêts normandes. Les chasses qu’il donna étaient très réputées dans le milieu de la vènerie. Une sonnerie de cor de chasse a même reçu pour nom « la Olympe Hériot ». Il reçut le 26 avril 1951 les insignes de Commandeur de la Légion d'Honneur. Par ailleurs, il se lia d’amitié avec Charles Morel, industriel et maire de Pont-de-l’Arche, et c’est assurément pourquoi il fut conseiller municipal en 1930 sur la liste de Charles Morel. C’est à celui-ci qu’il a souhaité vendre La Vènerie, son immense propriété, en 1938. De la chasse à courre, il reste des noms tels que le Chemin des Cavaliers, le rond de France ou le peu républicain – et anachronique – Rond royal. Il reste itou une stèle en hommage à Paul Vigrare, piqueur décédé le 23 décembre 1950 durant une chasse (au début de la route forestière du ravin de la vallée d'Incarville, à Pont-de-l'Arche).

"Royal car", un véhicule à vocation touristique venu déposer des promeneurs en forêt de Bord (1936).

"Royal car", un véhicule à vocation touristique venu déposer des promeneurs en forêt de Bord (1936).

Le développement des loisirs

Si la forêt de Bord a été le terrain des balades familiales et amoureuses depuis longtemps, les années 1930 nous ont laissé les premiers témoignages touristiques telle cette photographie, ci-dessus, d’un autocar en 1936.

La forêt de Bord est aussi le domaine des randonnées pédestres, des sorties en VTT. Ainsi, à côté du GR 222 et 222A, nous proposons à titre d’exemple la « Balade du hêtre Tabouel ».

Les nombreuses mares qui ponctuent le massif de Bord pour l’équilibre de la faune offrent aussi de bons prétextes à la balade. Autre endroit attrayant, le parcours sportif des Damps qui propose aussi des tables de piquenique à proximité.

De très nombreuses voies de circulation coupent le massif de Bord. Ici la route de Tostes (cliché Armand Launay, 2012).

De très nombreuses voies de circulation coupent le massif de Bord. Ici la route de Tostes (cliché Armand Launay, 2012).

Des routes omniprésentes

Napoléon Bonaparte a laissé sa marque dans notre forêt entre Les Damps et Léry où passe la Voie impériale. En fait, ce chemin est tout simplement un tronçon déclassé d’une des voies qu’on appelle depuis les routes nationales. Jean Mallet avance que la route nationale entre Incarville et Pont-de-l’Arche, celle du Val-à-loup, « fut arrêtée par le Conseil du roi en 1780 » (« Promenez-vous en forêt », page 40). C’est tout à fait probable car une version de la carte de Cassini monte cette voie rectiligne à côté d’un chemin menant au Cavé et qui doit être l’ancien chemin de Louviers.

Le massif de Bord est imposant et, de ce fait, largement percé par des voies de communication. Les routes nationales coupent le massif entre Louviers et Elbeuf et Incarville et Pont-de-l’Arche. Depuis 1967, l’autoroute de Normandie sépare le massif hormis deux passages pour animaux, quelques ponts et tunnels. Enfin, le contournement de Pont-de-l’Arche inauguré en 2010 a encore coupé un peu plus cette belle forêt, limitant ainsi les espaces de refuge des espèces animales et les lieux où l’on peut se reposer du bruit des moteurs. Le projet de contournement Est de Rouen et son raccordement à l’autoroute A13 au niveau d’Incarville n’écarte pas totalement le risque de gâcher un peu plus encore le domaine de Bord.

 

 

A lire aussi…

Le désert de la Garde-Châtel

Un texte de Victor Hugo en forêt de Bord

Aux origines de Tostes

Aux origines de Montaure

 

 

 

Sources

- Bodinier Bernard, L'Eure de la préhistoire à nos jours, Saint-Jean-d'Angély, édition Jean-Michel Bordessoules, 2001, 495 pages ;

- Boissière Jean, « Les forêts de la vallée de la Seine entre Paris et Rouen d’après l’enquête de 1714 », Annales historiques du Mantois, Mantes, Centre régional d’études historiques, 1979, tome 6 (pages 3 à 31) et tome 7 (pages 3 à 20) ;

- Charpillon Louis-Etienne, Caresme Anatole, « Pont-de-l’Arche, pages 662 à 674, Dictionnaire historique de toutes les communes du département de l’Eure, Les Andelys, éd. Delcroix, 1868, 960 pages, voir à la fin de l’article sur Pont-de-l’Arche : « Forêt de Bord » ;

- Cliquet Dominique, Carte archéologique de la Gaule : l’Eure 27, Paris, ministère de la culture, 1993, 285 pages ;

- Coutil Léon, « Résumé des recherches préhistoriques en Normandie (époque paléolithique) », pages 34 à 142, Collectif, Bulletin de la Société normande d'études préhistoriques, Société normande d'études préhistoriques et historiques, Louviers, imprimerie Eugène Izambert, tome I, année 1893, 1894, 151 pages ;

- Coutil Léon, « Inventaire des menhirs et dolmens de France (département de l’Eure) », pages 36 à 122, Collectif, Bulletin de la Société normande d'études préhistoriques, Société normande d'études préhistoriques et historiques, Louviers, imprimerie Eugène Izambert, tome IV, année 1896, 1897, 222 pages ;

- Coutil Léon, « Ateliers et stations humaines néolithiques du département de l’Eure », pages 123 à 211, Collectif, Bulletin de la Société normande d'études préhistoriques, Société normande d'études préhistoriques et historiques, Louviers, imprimerie Eugène Izambert, tome IV, année 1896, 1897, 222 pages ;

- Delisle Léopold (publié par), « Cartulaire normand de Philippe Auguste, Louis VIII, Saint-Louis et Philippe le Hardi », Mémoire de la Société des antiquaires de Normandie, 6e volume, XVIe volume de la collection, Caen, 1852, 390 pages ;

- Devillepoix Marie-Hélène, La forêt de Bord, massif du bord de Seine, pages 36 à 37, Pays de Normandie, hors série « Balades et découvertes », 1999 ;

- Gendron Stéphane, L’origine des noms de lieux en France : essai de toponymie, Paris, éditions Errance, 2008, 340 pages ;

- Guibert Henri, « Note au sujet de retranchements aux environs de Louviers », pages 57 à 62, Bulletin de la Société d'études diverses de Louviers, tome VIII, 1903, 120 pages ;

- Jore Edouard, « La chasse en forêt de Bord avant 1789 », pages 14 à 18, Bulletin de la Société d’études diverses de l’arrondissement de Louviers, tome XVII, années 1923-1924, 134 pages ;

- Langlois Eustache-Hyacinthe, « La Croix-Sablier », pages 306 à 312, Revue de Rouen et de la Normandie, tome 6, Rouen, Nicétas Périaux, 1835. Aussi accessible sur le site de la Bibliothèque numérique de Lisieux : http://www.bmlisieux.com/normandie/croix01.htm (consulté le 28 novembre 2013) ;

- Le Berre Pascal, Délinquants et Forestiers dans les bois du Roi, les archives de la maîtrise des eaux et Forêts de Pont-de-l’Arche, de Colbert à la Révolution, mémoire de DEA préparé sous la direction de Serge Chassagne, Rouen, 1992, 199 pages ;

- Mallet Jean, « Promenez-vous en forêt », pages 25 à 31, Collectif, Louviers et sa Région : Gaillon, Le Vaudreuil, Pont-de-l'Arche, guide touristique, Syndicat d'Initiatives de Louviers, 1974, 87 pages ;

- Mallet Jean, « Etude de la forêt », pages 31 à 41, Collectif, Louviers et sa Région : Gaillon, Le Vaudreuil, Pont-de-l'Arche, guide touristique, Syndicat d'Initiatives de Louviers, 1974, 87 pages ;

- Mallet Jean, « Pont-de-l’Arche », pages 65 à 83, Collectif, Louviers et sa Région : Gaillon, Le Vaudreuil, Pont-de-l'Arche, guide touristique, Syndicat d'Initiatives de Louviers, 1974, 87 pages ;

- Musset Lucien, « Note pour servir d’introduction à l’histoire foncière de Normandie : les domaines de l’époque franque et les destinées du régime domanial du IXe au XIe siècle, pages 7 à 97, Collectif, Bulletin de la société des antiquaires de Normandie, tome XLIX, années 1942 à 1945, Caen, L. Jouan et R. Bigot, 1946, 622 pages ;

- Nègre Ernest, Toponymie générale de la France : étymologie de 35 000 noms de lieux, volume I, Formations préceltiques, celtiques, romanes, Genève, Librairie Droz, 1990, 704 pages ;

- Plaisse André, « La forêt normande à la fin du Moyen Âge », pages 17 à 28, Nouvelles de l'Eure n° 47, Evreux, 1993, 72 pages ;

- Office national des forêts, Département de l’Eure, Randonnées en forêt domaniale de Bprd-Louviers, 2 planches ;

- Petit Paul, Sangliers dans l'arrondissement de Louviers et les vautraits. Forêts, louveterie, équipages chasse, Evreux, C. Hérissey 1881, 126 pages.

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

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16 octobre 2013 3 16 /10 /octobre /2013 14:05

Rechercher les origines de Montaure revient à analyser aussi le territoire de Tostes car cette paroisse fut créée en 1687 à partir de terres montauroises. Cette autonomie fut maintenue à la Révolution française où Tostes fut constituée en commune.

Le Montaure des origines est une clairière dans l’arc-de-cercle formé par la forêt de Bord depuis Elbeuf à Louviers en passant par Pont-de-l’Arche.

Des traces d’habitat épars ont été retrouvées, comme les vestiges gallo-romains des Quatre-bancs, en forêt de Bord, qui présentent des bases de murs et un puits. On ne retrouve cependant pas d’agglomération.

Vestiges gallo-romains des Quatre-bancs, dans la forêt de Bord (carte d'état major IGN).

Vestiges gallo-romains des Quatre-bancs, dans la forêt de Bord (carte d'état major IGN).

La Carte archéologique de la Gaule (CAG) fait état d’une enceinte quadrilatérale (page 222) dans la commune de Montaure. Elle pourrait bien n’être qu’un enclos d’élevage de la forêt de Bord à l’instar des autres enclos retrouvés au moins à quatre endroits de ce massif forestier. C'est la thèse publiée par Henri Guibert en 1903. Nous les avons localisés à partir de la carte d’état major de l’Institut géographique national (IGN) au 1/25 000e. Un enclos dit « vestige d’enceinte antique » est situé près de la route forestière de Montaure (commune de Louviers). D’autres « vestiges d’enceinte » sont localisés entre le chemin du Coq et la Vallée de la croix, près du bassin des Carènes.

Des vestiges d'enceinte, ici à Louviers, ponctuent la forêt de Bord. Il s'agirait en fait d'enclos pour bétail (carte d'état major IGN).

Des vestiges d'enceinte, ici à Louviers, ponctuent la forêt de Bord. Il s'agirait en fait d'enclos pour bétail (carte d'état major IGN).

La CAG mentionne aussi le passage par Montaure et Tostes d’une voie romaine reliant Le Vieil-Evreux à Pont-de-l’Arche. Elle n’appuie toutefois pas cette thèse sur une découverte archéologique ou une étude consolidée. Le doute quant à l’existence de cette voie romaine officielle est permis puisque Pont-de-l’Arche n’est apparu qu’au IXe siècle avec la création de son pont entre 862 et 873. La voie romaine Evreux-Rouen passait par Caudebec-lès-Elbeuf. Plus vraisemblablement, il devait exister des chemins ruraux serpentant jusqu’à la vallée de la Seine mais ils n’ont pas été mis au jour scientifiquement.

Jusqu’alors, il n’y a quasiment pas eu de matériel archéologique retrouvé à Montaure. Difficile, en l’état, de dire si ce rebord du plateau du Neubourg était défriché avant le Moyen Âge. Françoise Guilluy cite (pages 68 et 71) Joseph Drouet. A l’occasion de fouilles à Caudebec-lès-Elbeuf, cet homme avança en 1883 que certains objets en céramique retrouvés proviendraient de Montaure ou de La Haye-Malherbe. Preuve pour lui que ces localités existaient et exploitaient la terre, un coffret en fer rempli de bijoux en or et de pierres gravées fut retrouvé en 1848 avec des monnaies datées du haut-empire (Antonin le Pieux, Faustine, Domitien, Gordien, Philippe 1er). La découverte est située au Teurtre. D’autres objets furent trouvés aux « Friches Mongras » (au sud d'Ecrosville). Jusqu’à plus ample informé, ceci indiquerait que, du temps de la Gaule romaine, l’exploitation de l’espace par l’Homme s’arrêtait à La Haye-Malherbe, sauf enclaves de-ci de-là.

Avec les Friches-Montgras, Le Teurtre est un endroit où ont été retrouvés quelques vestiges archéologiques, à la limite sud du Montaure (carte d'état major IGN).

Avec les Friches-Montgras, Le Teurtre est un endroit où ont été retrouvés quelques vestiges archéologiques, à la limite sud du Montaure (carte d'état major IGN).

Moyen Âge, un toponyme : Montaure

L’espace montaurois était assurément exploité et défriché avant la colonisation scandinave comme en témoigne le toponyme roman de Montaure.

Selon Louis-Etienne Charpillon, Montaure est formé de Mont et « or » écrit sous la forme latine « mons aureus ». Les Regestrum visitationum d’Eudes Rigaut désignent par deux fois la paroisse de « Montoire » (1255 et 1258). On retrouve cette forme en 1506. Aux XVIIe et XIXe siècles, c’est la forme « Montore » qui est utilisée. Plusieurs théories sont avancées sans toutefois épuiser la question.

« Aureus » dérive du latin or, « qui brille », et par extension ce qui est « magnifique, splendide »… Louis-Etienne Charpillon a écrit que c’était une référence aux champs fertiles. Cependant, cela peut aussi être une référence à l’argile car Montaure a été bâti sur un important filon de cette terre. L’argile est blanchâtre. Dans le vocabulaire désignant les couleurs, l’argile est un gris neutre très pâle tirant sur le blanc. L’étymologie est aussi intéressante : du latin « argilla » : terre luisante, que l’on peut rapprocher de « arguo » signifiant « clarifier la situation ». Ce mot appartient à la même famille que « argentum », argent.

D’après l’abbé Bleunven, ancien de curé de Montaure, ce nom proviendrait du celte « or » signifiant froid (Françoise Guilluy).

Selon Auguste Le Prévost (page 413), Montaure proviendrait du latin « mons », montagne, et « aura », cours d’eau. Cependant, « aura » signifie « vent » en latin ; un vent dont la présence est attestée par les moulins à La Haye-Malherbe (moulin de Beauregard) et de Tostes (moulin de la Couture).

Enfin et plus simplement, en ancien et moyen français, une montoire désigne une montée, une colline, une montagne. Il existe le célèbre Montoire-sur-le-Loir, près de Vendôme, et un hameau Montaure en Haute-Loire.

A priori, appeler « colline » ou « montée » un hameau situé sur le plateau du Neubourg peut paraitre bien surprenant. Cependant, la topographie fait nettement apparaitre la naissance d’une dépression à La Haye-Malherbe qui se prolonge par la ravine de la Glacière, au-dessus de laquelle a été bâtie l’église Notre-Dame, et qui se creuse ensuite en vallon jusqu’à la vallée de l’Eure, à Louviers. Nous tenons-là le passage d’un cours d’eau asséché. En venant d’Ecrosville et de La Haye-Malherbe, cette dépression met en valeur l’église et le centre-bourg de Montaure qui peuvent apparaitre, aux yeux du promeneur, comme perchés sur une colline. Mais pourquoi installer un hameau en ce lieu ? Au-delà de la ravine qui a pu constituer un rempart naturel à des fortifications militaires, c’est peut-être une nappe phréatique aisément exploitable qui a attiré ici quelques familles. Cette nappe est identifiable de nos jours grâce aux deux puits centraux de Montaure et à la fontaine Saint-Eustache située dans la crypte de Notre-Dame. Cette dernière, comme nous l’écrivons dans un article consacré à l’église montauroise, a peut-être investi un lieu de culte païen dédié à une divinité de l’eau. Quoi qu’il en soit, la présence d’habitations groupées en ce lieu rend identifiable une « colline », une « montée », une Montoire par rapport à d’autres reliefs de la proche région.

Vu d'Ecrosville, Montaure apparait perché au-dessus de la ravine de la Glacière. Ce relief expliquerait l'étymologie de Montaure, "Montoire" qui signifiait la colline, la montée, en Ancien français (cliché Armand Launay, juillet 2013).

Vu d'Ecrosville, Montaure apparait perché au-dessus de la ravine de la Glacière. Ce relief expliquerait l'étymologie de Montaure, "Montoire" qui signifiait la colline, la montée, en Ancien français (cliché Armand Launay, juillet 2013).

Mais c’est peut-être le nom de Blacquetuit qui nous fournit un élément de réflexion plus précis sur le peuplement humain de Montaure. Le toponyme Blacquetuit est composé de deux éléments norrois : « Blákka » qui est peut-être un surnom dérivé de « bleu », voire « noir » et « thveitr » qui désigne un essart : l’ « essart de Blakka ». Cela semble prouver qu’il y eut une colonisation scandinave synonyme d’une nouvelle vague de défrichement si on relie les toponymes scandinaves de la proche région du plateau du Neubourg : La Londe, Le Thuit-Signol et Le Thuit-Simer, Daubeuf-la-campagne, Limbeuf... Or ce nom norrois a été donné à une grande ferme montauroise mais n’a pas désigné le bourg en lui-même. C’est peut-être l’indicatif d’une population suffisamment nombreuse autour de Notre-Dame pour conserver le toponyme roman de Montaure.

Ensuite, les textes font état de grandes propriétés seigneuriales de Montaure au XIe siècle. Les écrins de verdure situés au centre de Montaure témoignent toujours de ces grands domaines qui étaient dans la mouvance directe du pouvoir ducal normand. Ceci confirme que Montaure était la principale paroisse de la proche région. Elle devait attirer les convoitises pour ses richesses : culture, terres, forêts...

 

Sources

- Amsellem Emmanuelle, « Les Stigand : des Normands à Constantinople », Revue des études byzantines, tome 57, 1999, pages 283 à 288 ;

- Bonnin Thierry, Regestrum visitationum archiepiscopi rothomagensis : journal des visites pastorales d'Eude Rigaud, archevêque de Rouen, Rouen, Le Brument, 1852, 876 pages ;

- Charpillon Louis-Etienne, Caresme Anatole, Dictionnaire historique de toutes les communes du département de l’Eure, Les Andelys, Delcroix, 1868, 960 pages, tome II, voir les pages 541 à 543 ;

- Cliquet Dominique, Carte archéologique de la Gaule : l’Eure 27, Paris, ministère de la culture, 1993, 285 pages ;

- Delisle Léopold, Passy Louis, Mémoires et notes de M. Auguste Le Prévost pour servir à l’histoire du département de l’Eure, tome II, Évreux, Auguste Hérissey, 1864 ;

- Guibert Henri, "Note au sujet de retranchements aux environs de Louviers", Bulletin de la Société d'études diverses de Louviers, tome VIII, 1903, 120 pages, pages 57 à 62 ;   

- Guilluy Françoise, Tuiliers et potiers de l’Eure : La Haye-Malherbe et Montaure, Association pour la sauvegarde du patrimoine malherbois, 1995, 192 pages ;

- Ministère de la culture, Base Mérimée, www.culture.gouv.fr.

 

A lire aussi... 

Les châteaux de Montaure du XIe siècle à nos jours...

L'ancienne ferme de Blacquetuit (Montaure)

L'histoire de Tostes des origines à l'autonomie communale

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

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21 mars 2013 4 21 /03 /mars /2013 17:11

 

… ces âmes dévotes agenouillées devant la Vierge,

 leur adoration ne pouvait aller

à la seule image de marbre.

Elles brûlaient d’une piété sincère…

 

Mohandas Gandhi, lors d’une visite à Paris [1].

 

 

 

A Léry, le "petit Saint-Ouen" désigne une statuette représentant cet évêque nommé à Rouen en 640. Cette statuette passe l’essentiel de l’année dans l’église depuis les années soixante et est l’objet d’un culte, en forêt, le dimanche des Rameaux (quelques temps après l’équinoxe de printemps [2]).

Ce culte est assez populaire dans la région ; nombreuses sont les personnes qui se souviennent d’un après-midi passé en forêt de Bord à l’occasion de ce rendez-vous catholique et profane où la statuette est de nouveau de sortie comme pour honorer et commémorer la tradition.

Les textes qui traitent du petit Saint-Ouen ne sont pas rares, qu’ils soient écrits par des nostalgiques du patrimoine folklorique ou par des fervents, des historiens locaux ou encore des ethnologues.

Nous n’apprendrons rien de révolutionnaire au lecteur concernant le déroulement du culte mais, en revanche, nous allons nous attacher à mettre en valeur la logique qui motive les fidèles, depuis de nombreux siècles, à répéter des gestes similaires. Surtout, nous tenterons de mettre l’accent sur la continuité d’esprit qui unit le catholicisme, en l’occurrence local, au paganisme.  

 

Petit-Saint-Ouen-1.JPG

Le pèlerinage du "Petit Saint-Ouen" au début du XXe siècle.

 

 

I) Origine, évolution et déroulement du culte du "petit Saint-Ouen"

 

1) Déroulement du culte et des différents rituels 

Saint-Ouen n’est pas un saint mineur à Léry : il est le patron de l’église paroissiale ; le patron de l’ancienne confrérie mortuaire des charitons et enfin ; l’effigie de la statuette qui nous intéresse.

Un culte ancestral réunit les habitants de la paroisse et d’ailleurs autour d’un hêtre [3] dans lequel est placée la statuette, en forêt. Ce hêtre se situait juste à côté d’une mare et il est possible que celle-ci ait été creusée afin de remplacer une source tarie qui fut le premier lieu de culte.  

On prête à Saint-Ouen des vertus médicales qui, outre les prières et les pièces déposées dans un tronc, sont favorisées par un ensemble de gestes rituels :

 

-                           Saint-Ouen est propice à la guérison. L’eau de la mare Saint-Ouen était censée faire tomber la fièvre et guérir certaines maladies. D’après Claude Macherel et Jacques Le Querrec [4], le fidèle y allait au petit matin, rapportait de l’eau à la personne malade afin qu’elle en boive. Autrement, le fidèle pouvait utiliser le petit ruban noué au poignet gauche de la statuette : il le trempait dans l’eau de la mare puis le plaçait au cou du malade. Saint-Ouen devait soigner l’eczéma [5]. Selon le même principe, on disposait des pièces de tissu (des mouchoirs blancs, le plus souvent) sur des petits bâtons plantés tout autour de la mare ; on appliquait ensuite ces tissus sur les plaies ;

-                          des brins de buis, de genêt, et des rameaux de sapins tressés en couronne déposés sur un hêtre appelé Arbre de Saint-Ouen, soulagent les nouveaux nés de la fièvre. C’est ce que rapporta Edmond Spalikowski [6], dans les années trente, montrant qu’un rituel propre aux nouveaux nés était appliqué aux malades concernés ;

-                           Saint-Ouen est dit propice à la fertilité. Les couples stériles sont invités à faire sept fois le tour de l’arbre à reculon ;

-                           Saint-Ouen est dit propice au mariage, aidant les demoiselles à trouver un mari dans l’année. Pour cela, il faut que la demoiselle dérobe la statuette quelques semaines avant la cérémonie religieuse ; qu’elle lui confectionne une nouvelle tenue et qu’elle redépose l’objet dans la niche de l’arbre avant le jour du culte.

 

Toutefois, si ces rituels sont traditionnels, la cérémonie du « petit Saint-Ouen » a évolué durant ces dernières décennies.

 

2) L’évolution de la dévotion et de la cérémonie depuis 1900 

Il semble que l’on ne recoure plus aux vertus thérapeutiques du saint depuis les années soixante. Cependant, d’après MM. Macherel et Le Querrec, il n’y avait pas lieu de penser que la croyance fût éteinte en 1974, date de leur observation : cette foi ne se montrait tout simplement plus en public.

Les dévotions se pratiquaient durant toute l’année mais le dimanche des Rameaux était la date d’une procession menée par le curé paroissial, au moins jusqu’aux alentours de la Première Guerre mondiale. La communauté processionnait alors en passant par le cimetière et assistait ensuite à la messe auprès de l’arbre Saint-Ouen. Si le temps s’y prêtait, il semble que les fidèles piqueniquaient et se promenaient dans les bois durant la journée (comme le laisse entendre le témoignage de Hyacinthe Langlois ci-dessous). 

Cependant, cette solennité religieuse a peu à peu cédé le pas à des activités plus profanes. Les marchands sont les premiers acteurs peu catholiques à entrer en scène, comme l’exemplifie un article de L’Elbeuvien du 18 février 1906 : Il n’y a point de danses ; mais de jeunes gens et jeunes filles, voire même vieux et vieilles, désireux de se garantir des fièvres, s’y rendent en foule pour croquer figues, raisins et autres fruits secs, dont les petits marchands sont abondamment fournis ; ancienne coutume qui se perd dans la nuit des temps.

Au fil des ans, cette intrusion du profane a gêné des croyants et en premier lieu le curé, qui décida de ne plus guider de procession et ne célébra plus de messe en forêt depuis les années vingt. Depuis quelques décennies, une petite kermesse s’est installée auprès de l’arbre Saint-Ouen. L’observation de 1974 montre que les animations furent organisées par le comité des fêtes... La fanfare de la Madeleine, les majorettes Philips étaient aussi de la fête. Des jeux (chamboule-tout, casse-bouteilles), une buvette et une friterie investirent les lieux. Et, outre les fruits secs séculaires (figues, raisins secs symbolisant les anciens vignobles de Léry), les cacahouètes, les jouets en plastique se vendaient largement.  

Les fidèles, quant à eux, allaient le plus souvent faire un tour en forêt ou attendaient au village le temps que la kermesse et ses nombreux curieux libèrent les lieux. Tout l’après-midi voyait donc défiler devant l’arbre Saint-Ouen un curieux mélange de festivités et de dévotions.

Malgré l’étiolement de la cérémonie religieuse, on aurait pu penser que la kermesse se maintînt. Or, elle connut quelques années de flottement, dans les années quatre-vingts et quatre-vingt-dix, avant de reprendre il y a peu grâce à l’initiative de l’Association culturelle lérysienne.

 

3) Origines du culte 

On ne peut pas dater avec précision l’origine du culte de Saint-Ouen à Léry, que ce soit le grand (à l’église) ou le petit. Certaines personnes ont pensé que l’origine du culte remontait à la période où vécut saint Ouen, évêque de Rouen, comme en témoigne cet extrait de l’ouvrage de Marcel Mage : Il existait à cet endroit un vieux hêtre que consacraient les traditions gauloises. Saint Ouen, évêque de Rouen, qui rendait souvent visite à l’évêque Taurin d’Evreux, en faisant halte à Léry connaissait bien ce rite autour de l’arbre sacré. Il y annexa le cérémonial de l’Église en bénissant l’arbre et en fondant à proximité un prieuré qui dépendait de l’Évêché de Rouen.

Chaque année l’habitude fut prise de célébrer une messe en forêt. C’est ainsi que s’établit et se perpétua la dévotion à Saint Ouen. Après la disparition du Prieuré la tradition se maintint avec quelques modifications.

M. de Vesly, historien local du début du XXe siècle n’en pensait pas moins, à quelques – notables – différences près, ainsi que le rapporte L’Elbeuvien du 30 mars 1918 : La tradition rapporte que, lors d’une de ses visites pastorales, saint Ouen, ami de saint Eloi, qu’il avait connu à la cour de Clotaire II, se serait reposé en cet endroit à l’ombre d’un arbre qui était l’objet du culte des idolâtres. Saint Ouen avait été nommé évêque de Rouen en 640.

Ces thèses sont artificielles. Les lieux bénits par des évêques sont innombrables et n’ont pas tous engendré des cultes, loin de là. La simple volonté d’un homme, fût-il religieux, n’engendre pas un culte qui investit une communauté pendant des siècles et des siècles. Il faut se méfier des écrits relatifs aux saints (les hagiographies), surtout lorsqu’ils donnent des détails à la fois précis et anodins : ils peuvent se remplacer les uns les autres tant ils n’apportent pas plus de sens aux faits observés. L’idée que Saint-Ouen se soit arrêté à Léry est, toutefois, séduisante étant donnée la présence d’un palais royal au Vaudreuil.

La référence au paganisme semble plus crédible mais reste décrite, à nos yeux, de façon caricaturale : le christianisme aurait remplacé l’ancien culte à 100 % et du jour au lendemain ? Ne l’aurait-t-il pas plutôt fait perdurer sous de nouvelles formes ? et comment ?

 

Petit-Saint-Ouen-2.JPG

 

 

II) Signification du culte au-delà de l’opposition entre paganisme et christianisme

     

1) La régénération et le culte de la vie 

Qu’est-ce qui unit toutes les croyances et tous les rituels attachés au " petit Saint-Ouen ", statuette, arbre et mare compris ?

Il semble, en effet, que les rituels du « petit Saint-Ouen » consistent tous à réparer la vie qui existe : guérison de la fièvre, de certaines maladies et notamment auprès des nourrissons. Ils aident ensuite à engendrer la vie comme le montre l’union mais aussi la fertilité des couples qui sollicitent Saint-Ouen. Enfin, de source sérieuse, ces rituels ont parfois eu la réputation de pouvoir faire renaitre à la vie, comme en témoigne avec une tristesse fort émouvante cet article de L’Elbeuvien du 30 mars 1918 : M. de Vesly vit une pauvre mère présenter à la statuette son bébé déjà touché par la mort ; après avoir prié avec ferveur, elle prit, et plaça sur son enfant un petit rameau d’une couronne qui entoure le tronc de l’arbre et qui est tressée de buis, de genêts et de rameaux de sapins. Cette couronne renouvelée aux Rameaux est bénie par le clergé de Léry le jour de Pâques fleuries.

Qui plus est, la cérémonie du " petit Saint-Ouen " fait écho, dans le calendrier, à la Toussaint, fête qui clôt la belle saison en célébrant les morts, elle aussi et de manière bien plus importante. Entre les deux – tel un point d’orgue – la fête patronale du 26 aout célèbre, quant à elle, le " grand Saint-Ouen ". La communauté de Léry possède donc ses repères dans le calendrier ; repères exprimés  par la spiritualité et observables dans le rythme des saisons.

Par conséquent, le culte du " petit Saint-Ouen " parait être le symbole de la renaissance de la nature et de la vie en général. Comme le notent MM. Macherel et Le Querrec, ce rendez-vous est la première festivité de l’année après l’hiver. Ce sont les premiers beaux jours " où l’espoir renait à l’espérance ", comme on dit en Normandie…

Est-ce propre au catholicisme de célébrer les forces de la nature, même à travers un saint ?

 

2) Liens spirituels avec le paganisme           

Les beaux jours voient les feuilles vert pâle du gui se dorer, d’où son autre nom, plus imagé, de rameau d’or. Or le gui, dans le culte païen, symbolise la régénérescence et l’immortalité. Sa cueillette par les druides coïncide avec la naissance de l’année et a donné pour partie naissance au non même de druide. Ce mot gaulois est composé de deux termes dru-vid, qui signifient force et sagesse (dans le sens de connaissance). Les symboles couramment associés à la force et la sagesse sont respectivement le chêne, déjà, et le gui. Cela signifie que les responsables du culte sont dotés d’un pouvoir sur le temporel, sur les objets et les forces de la nature et qu’ils sont capables de régénérer la vie… Le chef spirituel est toujours censé avoir un rapport privilégié avec les forces qui dépassent les hommes.

            Mais le rameau d’or connait son équivalent dans le culte catholique : le rameau vert, d’olivier ou de palmier. Le dimanche des Rameaux est, à ce propos, le rappel annuel de la dernière entrée de Jésus Christ dans Jérusalem car, dans la tradition orientale, ce végétal célèbre ceux qui triomphent. Dans la liturgie, la prière de bénédiction des Rameaux se prononce en ces termes : Bénissez, Seigneur, ces rameaux de palmier ou d’olivier, et donnez à votre peuple la parfaite piété qui achèvera en nos âmes les gestes corporels par lesquels nous vous honorons aujourd’hui. Accordez-nous la grâce de triompher de l’ennemi et d’aimer ardemment l’œuvre de salut qu’accomplit votre miséricorde. Le lien entre l’attitude (c’est-à-dire le ressenti, le sentiment, la pensée) et le comportement (le geste qui extériorise, qui manifeste quelque chose aux yeux de tous) est particulièrement clair : il y a un double mouvement entre le geste et la foi. Le rituel est censé aider l’accomplissement d’un désir intérieur.

Mais, qu’il y ait des points communs entre le paganisme et le christianisme n’est pas étonnant. Le catholicisme pratiqué par les gens n’est jamais que leur interprétation de cette religion et cette interprétation est basée sur leurs habitudes. Le catholicisme romain est donc une interprétation d’une branche du judaïsme (le pharisaïsme) par d’anciens païens de l'empire romain.

Mais, cette pensée païenne – elle même – était loin d’être imperméable à d’autres cultes (notamment les multiples mystères orientaux) y compris le monothéisme. Regardons le paganisme développé par l’empereur romain Marc Aurèle : les différences ne sont pas frappantes entre la croyance en plusieurs dieux et la foi en une divinité unique. Suivant la conception religieuse que développe l’empereur dans Pensées pour moi-même, les dieux aident les hommes dans leur quête spirituelle, un peu à la manière des saints du christianisme. Et ils les aident non seulement à œuvrer sur les choses extérieures à l’individu mais aussi sur la manière dont ils perçoivent les choses. Marc Aurèle recommande ainsi à sa conscience : Commence donc par les [dieux] en prier et tu verras. (…) Un autre [que toi dira] : « Pussé-je ne pas perdre mon enfant ! » Toi ; « Pussé-je ne pas être affligé de le perdre ! » (137, XL). Et ce ne sont pas des dieux fictifs qui servent à exposer la doctrine stoïcienne ; l’empereur y croit sincèrement : Je n’ai jamais vu mon âme, et pourtant je l’honore. Il en est ainsi pour les Dieux (174, XXVIII). Cela n’empêche pourtant pas Marc Aurèle de considérer qu’il existe un principe commun qui anime l’univers. C’est ce qu’il décrit, avec poésie, en ces termes : que dire de chacun des astres ? Ne sont-ils pas différents tout en collaborant à la même œuvre ? (95, XLI). Ce principe est appelé Dieu : I’intelligence de chacun est Dieu et découle de Dieu (173, XXVI).

Alors, selon cette conception, le passage du paganisme au christianisme ne se fait pas avec la violence qui a pu opposer, parfois, deux camps aux intérêts divergents, mais avec l’émergence progressive d’un principe premier – déifié – qui relègue les dieux au rang d’intermédiaires entre lui et les hommes et qu’on appelle " saints ".

Revenons à nos campagnes : les gaulois, comme maints autres peuples, n’ont pas révolutionné leurs croyances lorsque le christianisme est arrivé dans la province de Rouen, du moins si celui-ci est resté pacifique avec les cultes locaux. Quant au chêne portant le gui, lorsque les rameaux chrétiens l’ont remplacé (buis, genêt…), on a pu le remplacer par une autre essence très répandue, elle aussi ; le hêtre.

 

3) Le mythe et sa valeur sociale   

Les croyances au sein d’un même culte, d’une même idéologie, diffèrent mais partagent certaines valeurs. Dans le cas de Léry, même si les actes sont variés et revêtent de nombreuses significations, ils réunissent une population autour d'une même manière de ressentir la vie et d’appréhender la mort. Le culte du Petit Saint-Ouen fournit un repère connu de tous qui marque un moment de l'année et constitue un mythe.

Nous entendons par mythe, ce que Mircea Eliade a défini dans Aspects du mythe : Notre recherche portera en premier lieu sur les sociétés où le mythe est – ou a été jusqu’à ces derniers temps – « vivant », en ce sens qu’il fournit des modèles pour la conduite humaine et confère par là même signification et valeur à l’existence.

Or, le mythe relatif aux guérisons du " petit Saint-Ouen " n’a pas changé qu’il soit païen ou chrétien si, comme nous le pensons, le rameau de Jésus a pris le relai du rameau d’or païen.

Suivant l’argumentation de Mircea Eliade, nous remarquons que la répétition symbolique par des gestes – même à petite échelle – d’un mythe fondateur de l’univers et de l’humanité est sensée régénérer la vie dans la pensée païenne [7].

L’imitation des gestes fondateurs de l’univers (la cosmogonie) doit aider les hommes à faire un retour en arrière, avant que la vie ne dégénère. Et, ce re-commencement est, à proprement parler, la réplique du commencement absolu, la cosmogonie. La connaissance de l’origine de chaque chose (animal, plante…) confère alors une sorte de maitrise magique sur elle et procure la science de ce qui se passera à l’avenir.

Ce type de rituels a existé dans maintes sociétés et, sans savoir à quel mythe cosmogonique celte le rituel gaulois faisait référence, nous notons que les chrétiens ont dû le remplacer par un équivalent, c’est-à-dire Jésus en pleine gloire et avant qu’il ne meure…

            Le culte du " petit Saint-Ouen " garde donc le même sens pour des chrétiens ou des païens : il célèbre la vie quand elle rayonne et a pour objectif de recréer le monde d’avant le mal, la mort et la dégénérescence. Il semble que nous ayons affaire à un exemple de réappropriation d’un culte païen par les chrétiens. Cette transition a dû se faire au fil des générations sans quoi, un culte païen qui eût survécu trop longtemps à la christianisation eût été frappé d’interdiction pure et simple par les monothéistes.

            Pour les Lérisiens, ce culte a réuni la communauté pendant de longs siècles autour d’une espérance. Notons que cet acte a perdu son importance religieuse en même que les liens sociaux traditionnels se sont délités au cours du XXe siècle et surtout après 1945.

            Les quelques processions et animations actuelles ont désormais pour origine la conscience de la fragilité d’un folklore (dans le sens neutre de connaissance populaire), bien plus que la foi ou la tradition.

 

Conclusion 

Il semble qu’un culte païen de Léry survécut au christianisme en se mélangeant avec les nouvelles croyances.

Alors, quand les moines de l’abbaye Saint-Ouen de Rouen eurent la jouissance des terres lérisiennes, au moins depuis 1018 [8], ils durent avoir à cœur de mieux évangéliser la communauté locale, reconnaissant dans ce culte des éléments pas très catholiques. Ce culte, qui devint celui du petit Saint-Ouen, n’a pas pu être tout à fait païen quand des chrétiens l’ont réinvesti : à tout prendre, ils auraient préféré le détruire, comme partout ailleurs où il restait des fidèles à la foi de nos ancêtres. L’arbre sacré et la source ont dû passer par plusieurs phases de christianisation pour pouvoir être acceptés par les autorités religieuses.

La population, quant à elle, a dû souhaiter perpétuer les actes de ses ancêtres sans concevoir, pour autant, de rupture entre sa manière de vivre le sacré et celle de l’Église. En effet, bien que la religion ait changé, le culte du " petit Saint-Ouen " a continué à célébrer le renouveau de la vie au moment où la nature bourgeonne.

Le rameau d’or païen, le gui, fut remplacé par les rameaux qui accueillirent Jésus, selon la Bible, lors de sa dernière entrée à Jérusalem. Se rappeler le Jésus des rameaux, c’est régénérer la vie avant qu’elle se soit marquée par le péché et qu’elle subisse la crucifixion. Il est toutefois frappant de voir combien le paganisme s’exprime dans ce culte lui qui se soucie du renouveau des forces de la vie alors que le christianisme voit l’histoire d’une manière linéaire et toute tournée vers la question de la mort.

Plus profondément, le paganisme survit encore de nos jours bien que les hommes tendent vers une rationalisation de leur perception de la vie, rationalisation à laquelle le christianisme a, lui-même, beaucoup contribué en refoulant la superstition et en résumant le divin en un dieu.

 

 

Remerciements à Mme David et M. Dorival, de Léry, pour leur témoignage et leurs illustrations.  

 

 

Petit-Saint-Ouen-3.JPG

Voici le lieu encore appelé de nos jours le " petit Saint-Ouen ". En forêt de Bord, il est situé sur les hauteurs quelques lacets plus haut que la maison forestière de Léry-la Voie Blanche.

 

 

A lire aussi...

Le paganisme dans l'histoire de Pont-de-l'Arche et des Damps

 

 

Sources 

- Charpillon L.-E., Caresme Anatole, Dictionnaire historique de toutes les communes du département de l’Eure, Les Andelys : Delcroix, 1868, p. 430 à 432.

- Fournée Jean, L’Arbre et la forêt en Normandie : mythes, légendes et traditions, tome 2, imprimé par Le pays bas-normand, 1985, 302 p.

- Macherel Claude, Le Querrec Jacques, Léry, village normand : un croquis ethnologique, Nanterre : Service de publication du laboratoire d’ethnologie, 1974, 122 p.

- Eliade Mircea, Aspects du mythe, Paris : Gallimard, Folio / essais, 1988, 250 p.

- Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, Paris : Flammarion, 1992, 222 p.

- Mage Marcel (dir.), Léry de la préhistoire à l’aube du 3e millénaire, Léry : mairie, 1998 (réédition en 2010), 102 p.

 

 

 

 

Le hêtre Saint-Ouen

                              vu par Hyacinthe Langlois

 

 

Voyez-vous ce hêtre magnifique sur le tronc duquel est fixé, de temps immémorial, cette petite chapelle de planches, incomplet abri d’une figurine de bois vermoulue ? Cet arbre est le hêtre de Saint-Ouen, et cette image est celle du grand prélat de la Neustrie dont il porte le nom, du référendaire du bon roi Dagobert. Chaque année les bonnes femmes des environs s’empressent de la revêtir dévotement d’une robe et d’une coiffure nouvelles, taillées en forme de fourreau et de béguin d’enfant ; et ce renouvellement de toilette n’a jamais lieu sans glisser, dans la tirelire, suspendue à côté du saint, quelques pièces de monnaies qui doivent plus tard être échangées contre des évangiles. Chargé de sa hotte remplie de bois mort, le pauvre bûcheron lui-même sacrifie souvent, en l’honneur de saint Ouen, son modeste centime. Quant au fastinguant de premier ordre, au voleur de bois de lune, qui vient exploiter imprudemment la forêt de l’État avec une charrette attelée de plusieurs chevaux, celui-ci ne s’occupe guère de pieuses offrandes, et troquerait, contre les coupables bonnes grâces d’un garde-forestier, la protection de tous les sains du paradis.

Un jour, le hêtre séculaire allait, comme un vulgaire arbrisseau, tomber sous le fer d’une hache barbare ; mais un officier des eaux et forêts, destitué depuis, parce qu’un méchant homme l’avait dénoncé comme père d’émigré, étendit une main protectrice, et le mont-joie du bocage resta debout. Cette main était celle de mon digne père, et j’aime d’autant plus à m’en souvenir, qu’il y avait, à cette époque, un certain courage à conserver un objet auquel se ralliaient des coutumes religieuses.

Depuis des siècles, en effet, lorsqu’au chant de la grive, le rossignol d’hiver, succèdent les mélodieux accents de la classique Philomèle, le dimanche des Rameaux ramène autour de l’immense végétal des populations champêtres des environs. Là, se déploient, dans leur modeste éclat, tout le luxe des campagnes, toute la coquetterie villageoise ; mais le ménétrier n’y fait entendre aucun accord profane : tout se borne, dans ce divertissement solennel, à des repas sur l’herbe, à des prières, à explorer les étalages ambulants des petits marchands de joujoux, de gâteaux, et à prêter l’oreille aux vendeurs de complaintes, qui font redire aux échos du bois les malheurs de l’innocente épouse de Siffroy, les miracles de saint Hubert et la pénitence de Julien l’Hospitalier.

 

 

E.-H. Langlois

 

 

Hyacinthe Langlois, " La Croix Sablier ", in La Revue de Rouen, 1835, vol. 6, p. 306.

 

Cité par Duranville (Léon Levaillant de), Essai archéologique et historique sur la ville du Pont-de-l’Arche et sur l’abbaye Notre-Dame-de-Bonport, auto produit, 1856, p. 129 à 131.

 

[1] Autobiographie ou mes expériences de vérité, Paris : Quadrige ; PUF, 2003, 676 p., cf. p. 101.

[2] Les Rameaux sont célébrés sept jours après Pâques, fête qui évolue selon le calendrier lunaire : elle est célébrée le dimanche qui suit le 14e jour de la lune, soit le 21 mars ou immédiatement après.

[3] Cet arbre, rapporté par Eustache-Hyacinthe Langlois, fut remplacé au XIXe siècle (cf. L’Elbeuvien du 30 mars 1918 : Son remplaçant n’a que 1 m 20 de circonférence…).

[4] cf. bibliogr. : Observation du 4 avril 1974.

[5] Bien que Saint-Vulfranc, à la Haye-Malherbe, était dit plus efficace dans ce genre de traitements.

[6] Spalikowski Edmond, La Normandierurale et ignorée, Paris : éd. de Neustrie, 1985, 189 p., cf. p. 77.

[7] La cosmogonie est le modèle exemplaire de toute espèce de « faire » : non seulement parce que le Cosmos est l’archétype idéal de toute situation créatrice et de toute création – mais aussi parce que le Cosmos est une œuvre divine ; il est donc sanctifié sans sa structure même. Par extension, tout ce qui est parfait, « plein », harmonieux, fertile, en un mot : tout ce qui est « cosmisé », tout ce qui ressemble à un Cosmos, est sacré. Faire bien quelque chose, œuvrer, construire, créer, donner forme… tout ceci revient à dire qu’on amène quelque chose à l’existence, qu’on lui donne « vie », en dernière instance, qu’on la fait ressembler à l’organisme harmonieux par excellence, le Cosmos. Or, le Cosmos… est l’œuvre exemplaire des Dieux. cf. p. 49 et 50.

[8] Où le duc Richard II comprit l’église de Léry dans les possessions cette abbaye. Il est toutefois possible que Léry appartînt déjà à Saint-Ouen dès la fondation de cette communauté religieuse. 

 

Armand Launay

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17 janvier 2013 4 17 /01 /janvier /2013 22:56

Diis manibus

 

 

« Qu’importe par quelle sagesse chacun accède au vrai.

Il est impossible qu’un seul chemin mène à un mystère aussi sublime. »

Quintus Aurelius Symmachus, dit Symmaque, Relatio, III, 10

 

 

Le paganisme regroupe un ensemble de cultes polythéistes pratiqués par les païens, c’est-à-dire les fidèles aux dieux locaux, par différence aux fidèles de cultes extérieurs, principalement les chrétiens qui ont supplanté, interdit, le paganisme. Le choix de ce sujet pour la localité de Pont-de-l’Arche tient plus de la motivation personnelle que de la recherche historique tant les données scientifiques manquent ; ceci exprime donc la partie la plus religieuse, peut-être, de nos valeurs spirituelles. Il nous a néanmoins paru intéressant d’interroger l’histoire locale en reliant des éléments à priori disparates et, quoi qu’il en soit, méconnus. Quant au choix des Damps, il s’impose de lui-même puisque Pont-de-l’Arche a émergé au IXe siècle sur le territoire de cette paroisse plus ancienne.

 

Hetre-Tabouel.JPG

Le paganisme vénère les forces naturelles et leurs manifestations les plus éclatantes. Ici le hêtre Tabouel, sur les hauteurs de Pont-de-l'Arche, peut faire figure d'idole tutélaire du haut de ses 350 ans de vitalité.  

 

 

L’allée couverte des Vauges, première trace de spiritualité

La plus ancienne trace locale de spiritualité a été identifiée par la découverte d’une allée couverte aux Damps, rue des Merisiers. Nous avons rendu compte de cette découverte à la page 36 de notre ouvrage L’Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l’Arche (voir sources). Cette allée couverte a été identifiée par des particuliers lors de la construction des fondations de leur maison au début des années 2000. Sans intervention d’archéologues, une quinzaine de squelettes a été mis au jour entre de vastes pierres de près de 4 mètres de long. Ces pierres rectangulaires formaient une allée d’une dizaine de mètres de longueur et tournée vers l’Est. Les habitants se sont renseignés auprès d'archéologues qui ont identifié des têtes de haches et une hache pendeloque enpierre verte du Jura, objet que l’on mettait au cou des morts. Nous pouvons raisonnablement avancer qu’il s’agit de vestiges d’une allée couverte, type de tombeau collectif du Néolithique final (vers 2300 avant notre ère) courant la région de Val-de-Reuil.

Les allées couvertes étaient composées de deux séries parallèles de menhirs couverts d’autres pierres, on parle alors de cairns, ou de terre, ce qu’on appelle les tumulus. Le tout formait une grotte artificielle protégeant les dépouilles. Les découvertes archéologiques ont parfois mis au jour l’ouverture ronde perçant une pierre condamnant l’entrée. Grâce à cette ouverture taillée, un rayon de soleil touchait le fond de l’allée couverte au solstice d’été. Cette attention toute particulière montre la fonction spirituelle d’un tel édifice. En effet, le soleil est un symbole de renaissance après les ténèbres, la mort. Il démontre que nos ancêtres espéraient une renaissance après la mort. Il était donc crucial que les dépouillent soient touchées par la lumière au matin de la plus longue des journées. C’est pourquoi les allées couvertes étaient orientées, c’est-à-dire tournées vers l’orient. En ce sens, l’orientation des églises chrétiennes est une survivance de cette pratique rituelle. Il en est de même pour les calvaires, comme nous l’avons expliqué dans notre article consacré au cimetière de Pont-de-l’Arche.

Parlant du culte chrétien, nous nous sommes aussi interrogé sur la chapelle Saint-Pierre des Damps et son curieux emplacement.

 

La chapelle Saint-Pierre des Damps héritière d’un temple païen ?

L’allée couverte décrite ci-dessus trahit l’existence d’habitations. En effet, le néolithique est caractérisé par la sédentarisation des hommes qui ont besoin d’entretenir les cultures. La présence humaine aux Vauges rejoint ainsi les nombreuses découvertes archéologiques de Tournedos, Léry et Poses qui attestent une implantation humaine importante et durable autour de ce méandre de Seine. Le vallon des Vauges était, lui aussi, propice à l’implantation humaine. La proche forêt permettait l’élevage, la chasse et l’approvisionnement en bois. Le rebord du coteau, outre l’élevage itou, était propice aux cultures. En bas du vallon, les eaux de la Seine et son proche confluent avec l’Eure étaient propices à la pêche et au transport. Les iles offraient des enclos naturels à certains animaux d’élevage. La forme même du vallon laisse entrevoir que de petits cours d’eau y coulaient paisiblement.

L’éloignement de la chapelle Saint-Pierre du centre historique des Damps, en face de la place du village, nous a étonné. Située en bas du vallon des Vauges, cette chapelle a été bâtie par les fidèles dampsois en 1856 en lieu et place de l’ancienne église paroissiale Saint-Pierre. Cette église fut rattachée à la paroisse Saint-Vigor de Pont-de-l’Arche vers 1780 et démolie par le conseil de fabrique de Pont-de-l’Arche. Depuis le Moyen-Âge, l’église des Damps était mentionnée sous le vocable de Saint-Pierre et rien ne laisse entendre qu’elle ait changé d’emplacement depuis. Selon nous, l’emplacement de Saint-Pierre des Damps indique que le vallon des Vauges rassemblait la majeure partie des habitations à une période reculée. Partant, nous pensons que l’église des Damps, comme tant d’autres, a remplacé un lieu de culte païen situé à proximité directe des habitations d’alors. Pour mémoire, la christianisation eut lieu en Normandie du IVe au VIe siècle.

Par ailleurs, une étude de Georges Dumézil sur le culte de saint Pierre nous conforterait dans la thèse du temple païen. Saint Pierre était le patron des pêcheurs et des agriculteurs. Plus précisément, il était le patron de l’orge car cette céréale monte en épi durant la dernière semaine du mois de juin (entre la saint Jean et la saint Pierre). Alors, pour un village qui a vécu à la fois de la pêche et de l’agriculture, ce patron n’est pas tout à fait étonnant, surtout si l’on considère la position de son ancienne église, entre fleuve et terres agricoles. Georges Dumézil note que saint Pierre, saint de l’économie rurale, a très souvent remplacé un dieu de la fertilité. Si le temple païen des Vauges a bel et bien existé, à quelles divinités celtes puis latines, telle Cérès la déesse de l’agriculture, était-il voué ? La rêverie est permise…  

 

Chapelle-Saint-Pierre-2003.JPG

La chapelle Saint-Pierre durant une de nos visites commentées en 2003 : un édifice remplaçant une église qui, elle-même, pourrait bien avoir remplacé un lieu de culte païen autour de l'ancien hameau des Vauges. A noter, les outils de compagnons sur la pierre devant le public ; outils décrits dans un article consacré aux Amis réunis.   

 

Les établissements gallo-romains des Damps

Une fouille de sauvetage a été réalisée en 1980, aux Damps, sous le court de tennis du Chemin-des-haies (voir Dominique Halbout, sources). Ces fouilles ont mis au jour des bâtiments annexes d’une villa gallo-romaine détruite au bulldozeur. Une cave maçonnée avec soupirail métallique ont été retrouvés parmi du mobilier attestant une présence humaine depuis au moins la fin du 1er siècle jusqu’au IIIe siècle.

Dans notre ouvrage L’Histoire des Damps… nous avons aussi fait état des découvertes archéologiques suivantes : le trésor monétaire près de la maison de la Dame-blanche et de thermes au Vert-Buisson (tous deux dans la rue des Carrières) (page 46). Cependant, c’est à Jean Mathière (voir sources) que nous devons la seule référence au paganisme gallo-romain lui qui cite, page 241, la découverte en 1858 de « statuettes dont une de Vénus » déesse de la beauté et de l’amour.

 

Le fanum de Pont-de-l’Arche

Parmi nos sources non scientifiques, il y a les témoignages des propriétaires de détecteurs à métaux. Si l’inventaire de leurs découvertes est très approximatif, ils apportent de précieux éléments échappant de toute façon aux fouilles scientifiques. L’un d’entre eux m’a ainsi indiqué la présence d’un fanum – un temple rural – près du clos des Cerisiers, sur la route de Tostes. Celui-ci se trouvait à la jonction entre une voie allant vers Caudebec-lès-Elbeuf et Le Vaudreuil et une autre voie allant vers Pont-de-l’Arche et Tostes. Ce petit temple a peut-être fait partie d’une villa établie sur les premiers contreforts du plateau du Neubourg, à l’orée de la forêt.

Peut-être était-il dédié à Faunus, un dieu protecteur des troupeaux contre les loups, d’où son second nom : Lupercus. Ceci ne serait pas délirant étant donnés les nombreux dés à coudre de cette époque retrouvés en forêt de Bord et qui attestent la présence de gardiens de troupeaux dans la forêt ; gardiens qui s’occupaient en cousant… Peut-être que ce fanum honorait Sylvain, dieu de la forêt, notamment pour l’usage des fidèles redoutant la traversée de la forêt.

On peut aussi penser que ce temple était le sanctuaire des dieux tutélaires des habitations situées en contrebas, au futur Pont-de-l’Arche. En ce sens, peut-on établir un lien avec le culte de sainte Anne, patronne de Pont-de-l’Arche depuis le Moyen-Âge ? En effet, le chemin de la Procession, près duquel ont été retrouvés les restes du fanum, doit tenir son nom de la procession qui avait lieu dans le cadre de l’assemblée Sainte-Anne, ancêtre de la fête communale, qui avait lieu à l’orée de la forêt…  

 

Un établissement gallo-romain sur La Plaine de Bonport ?

Léon Coutil écrivit que : « Un peu plus loin, à l’extrémité du village de Criquebeuf, en extrayant du sable et des alluvions caillouteuses, on découvrit en 1888 des vases gallo-romains avec des débris d’incinérations dont nous avons vu deux exemplaires ». Qui plus est, les protecteurs équipés de détecteurs à métaux ont mis au jour de nombreuses monnaies et un pied de statue dans cette zone et, plus précisément, dans le val qui se situe en contrebas du hameau appelé La Plaine de Bonport vers Criquebeuf-sur-Seine. Il semble que ce lieu ait été habité de longue date avant d’être peu à peu déserté.

C’est ce qu’écrivirent en 1898 V. Quesné et Léon de Vesly (voir sources) qui se sont intéressés au village gaulois du Catelier, vraisemblablement appelé Gaubourg « par les envahisseurs du Ve siècle, qui paraissent avoir abandonné la hauteur pour s'établir sur les bords de la Seine en un lieu appelé Maresdans. Il ne reste aujourd'hui de cette station célèbre mentionnée par Guillaume de Jumièges, qu'un tertre couvert de bois : la chapelle, dans laquelle ont été baptisés quelques vieux villageois a disparu et l'image de saint Martin, patron de cette paroisse, a été remplacée dans l'église de Criquebeuf où nous l'avions souvent contemplée. — Quelques pierres et des traces de mortiers qui roulent à la surface des champs, voilà tout ce qui reste de Saint-Martin-de-Maresdans ! »

Cette chapelle a entièrement disparu dans le bois au sud de La Plaine de Bonport et à l’Est du Val-Richard. Seul Maredans [sic] est nommé dans le cadastre de Criquebeuf. Quoi qu’il en soit, ce lieu de culte chrétien a semble-t-il concerné un village. Il est placé sous un vocable ancien, Saint-Martin, et a maintenu le nom de Maresdans, qui signifie « mare des Damps ». Ce nom est donc antérieur à la fondation de Pont-de-l’Arche autour de l’entrée sud du pont bâti entre 862 et 873 par Charles le Chauve. De là à penser qu’un temple païen a été remplacé par une chapelle dédiée à saint Martin, il n’y a qu’un pas que nous serions tenté de franchir, une fois de plus. 

 

Des rituels païens christianisés

Si le catholicisme est héritier du christianisme importé du Proche-Orient, il est né parmi les rites païens de l’Empire romain. A ce titre, bien des pratiques locales ont survécu en étant christianisées.

La statuaire des églises

La riche statuaire accompagnant le culte des saints est un héritage des innombrables statues de dieux, d’empereurs, ou de grands personnages publics de l’Empire romain. Les divinités d’alors, et parmi elles les âmes des morts, étaient des voies plurielles permettant de s’approcher du divin. A ce titre, le recours massif du catholicisme aux statues représentant les saints, Jésus ou Dieu-le-Père n’est pas sans rappeler la Rome antique d’autant plus que les statues étaient interdites par le judaïsme, terreau du christianisme : « Tu ne te feras point d'idole, ni une image quelconque de ce qui est en haut dans le ciel, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux au-dessous de la terre. » (Exode, chapitre 20, verset 3). Le drapé des personnages, d’un point de vue esthétique, et le rappel de la vie des saints, contribuent à faire de l’Antiquité une sorte d’âge d’or où le christianisme a vaincu le paganisme. Cependant, le Moyen-Âge, tout chrétien qu’il fut, n’a vraisemblablement pas dépassé cette époque rêvée. Quelque part, le paganisme était un ennemi tellement important que la victoire contre celui-ci semble constituer la principale réussite du christianisme.

Sainte Marie de Bonport

Léon de Duranville, citant Hyacinthe Langlois (Recueil de quelques sites et monuments de l'ancienne France, 1817) nous renseigne sur un pèlerinage qui avait lieu au bord de l’Eure, en face de la porte de la Vierge donnant accès à l’ancienne abbaye de Bonport : « C’était là que, le 23 juin, veille de la solennité de Saint-Jean-Baptiste, se rassemblait annuellement de toutes parts, dit encore Langlois « une multitude de femmes qui, au premier coup de l’Angelus de midi sonnant au monastère, plongeaient simultanément dans la Seine leurs petits enfants nus. Beaucoup d’adultes des deux sexes se soumettaient eux-mêmes à cette cérémonie pieusement gymnastique, qu’ils considéraient comme le préservatif et la cure de certaines maladies. […] Qui pourrait affirmer que ces coutumes si pleines d’originalité ne sont pas venues de l’époque païenne, qui divinisa les arbres et l’eau ? » (pages 216-217). En 1856, Léon de Duranville précisa que « Ce pèlerinage superstitieux n’est pas encore abandonné à Bonport, malgré la disparition du groupe. On l’a transporté dans l’église du Pont-de-l’Arche… » (page 218). Le « groupe » cité est la statue de Marie et, sur ses genoux, du Christ mort qui ornait la porte de la Vierge à Bonport. Ce groupe enpierre du XVIe siècle, classée Monument historique en 1977, se trouve sur le premier pilier du bas-côté nord de l'église Notre-Dame-des-arts.  

 

Bonport-2012.JPG

Des pratiques païennes ont longtemps survécu sous la forme d'un pèlerinage en face de Bonport, dans les eaux de la Seine. Elles consistaient à donner de la vigueur aux enfants.  

 

Le Hêtre Saint-Ouen de Léry

Bien qu’en dehors de notre aire d’étude, nous aimons à citer le culte de la fertilité célébré sous des airs catholiques à Léry, dans la forêt de Bord, la forêt de Pont-de-l’Arche. Voir notre article. 

 

Le baroque ou le souffle (gréco)-romain

L’arrivée du protestantisme au XVIe siècle a largement concurrencé le catholicisme. Il l'a même remplacé dans des royaumes entiers. Le protestantisme se veut universel et missionnaire, des synonymes des valeurs de l’Eglise qui se dit catholique et apostolique. Symboliquement, l’Eglise a renforcé un point qui ne pouvait lui être contesté : sa romanité. L’église catholique, apostolique et romaine a été fondée dans la capitale de l’Empire romain par saint Pierre.

La lutte contre l’expansion du protestantisme, la Contreréforme, s’est notamment traduite par une imagerie puisant dans les canons artistiques de l’antiquité gréco-romaine. Un nouveau style a émergé, le baroque, qui a remis au gout du jour l’ornementation de la Rome antique. Au premier chef, les colonnes et les frontons des temples. C’est ce qu’on l’on retrouve au chœur de l’église Saint-Vigor, devenue Notre-Dame-des-arts en 1896. Le maitre-autel érigé vers 1630-1640 se présente comme une entrée de temple païen… au chœur du sanctuaire chrétien.

L’histoire est ironique car saint Vigor, évêque de Bayeux, s’était fait connaitre en partie pour la lutte contre le paganisme et les colonnes païennes auront survécu à ce personnage notamment pour laisser place à Notre-Dame des arts, sorte de mère des Muses. Après tout, le Pape n’est-il pas le Souverain pontife ? C’est-à-dire le successeur des Grands pontifes romains, responsables de l’entretien du pont sacré et de la bonne pratique des rituels païens. Parmi ces pontifes, citons Symmaque qui  nous a fourni la citation du début de cet article…  

 

Photo 092Le maitre-autel de l'église Notre-Dame-des-arts (vers 1630-1640) : une oeuvre baroque issue de la Contreréforme et qui puise dans les canons de l'antiquité gréco-romaine et, notamment, ses temples dédiés aux dieux pluriels.      

 

Orientations documentaires

- Dumézil Georges, « Deux petits dieux scandinaves : Byggvir et Beyla, VI, Pekka, Pekko et Saint-Pierre », p. 76, in Mythes et dieux de la Scandinavie ancienne, collection bibliothèque des sciences humaines, Paris : Gallimard, 2000, 373 pages ;

- Duranville Léon Levaillant de, Essai archéologique et historique sur la ville du Pont-de-l’Arche et sur l’abbaye Notre-Dame-de-Bonport, autoproduit, 1856, 231 pages ;

- Halbout Dominique, « Note sur la fouille de sauvetage menée aux Damps (Eure) en juin, juillet, août 1978 », Bulletin du Centre de Recherches Archéologiques de Haute-Normandie n° 5, janvier-février 1979, page 10 ;

- Launay Armand, L’Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l’Arche, Condé-sur-Noireau : Charles-Corlet, 2007, 240 pages, voir les chapitres « Les premières traces des hommes entre Léry et Criquebeuf-sur-Seine depuis la Gaule romaine », pages 35 à 41, et « L’occupation du site des Damps de la Gaule romaine à la période germanique : le poids local d’un village fluvial », pages 42 à 50 ;

- Mathière Jean, La Civitas des Aulerci Eburovices à l’époque Gallo-romaine, Evreux, Librairie A. Drouhet, 1925, 355 pages ;

- Quesné V., de Vesly Léon, « Nouvelles recherches sur Le Catelier de Criquebeuf-sur-Seine (Eure) », in Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques et scientifiques, année 1898, Paris : imprimerie nationale, 1898.

 

                                                                                      

Armand Launay

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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 17:13

Dans une lettre adressée à son épouse depuis Les Andelys, Victor Hugo rapporte une anecdote que voici…

 Victor-Hugo.JPG

Le 12 septembre 1837

Hier, entre Louviers et Pont-de-l’Arche, vers midi, j’ai rencontré sur la route une famille de pauvres musiciens ambulants qui marchait au grand soleil. Il y avait le père, la mère et six enfants, tous en haillons. Il suivaient le plus possible la lisière d’ombre que font les arbres. Chacun avait son fardeau. Le père, homme d’une cinquantaine d’années, portait un cor en bandoulière et une grande contrebasse sous son bras ; la mère avait un gros paquet de bagages ; le fils aîné, d’environ quinze à seize ans, était tout caparaçonné de hautbois, de trompettes et d’ophicléides [1] ; deux autres garçons plus jeunes, de douze à treize ans, s’étaient fait une charge d’instruments de musique et d’instruments de cuisines où les casseroles résonnaient à l’unisson des cymbales : puis venait une fille de huit ans, avec un porte-manteau aussi long qu’elle sur le dos ; puis un petit garçon de six ans affublé d’un havresac de soldat ; puis enfin une toute petite fille de quatre à cinq ans, en guenilles comme les autres, marchand aussi sur cette longue route en suivant bravement avec son petit pas le grand pas du père. Celle là ne portait rien. Je me trompe. Sur l’affreux chapeau déformé qui couvrait son joli visage rose, elle portait – c’est là ce qui m’a le plus ému – un petit panache composé de liserons, de coquelicots et de marguerites, qui dansait joyeusement sur sa tête.

J’ai longtemps suivi du regard ce chapeau hideux surmonté de ce panache éclatant, charmante fleur de gaîté qui avait trouvé moyen de s’épanouir sur cette misère. De toutes les choses nécessaires à cette pauvre famille, la plus nécessaire, c’est à la petite bégayant à peine que la Providence l’avait confiée. Les autres portaient le pain, l’enfance portait la joie. Dieu est grand.

 

Commentaire

On ne présente évidemment pas Victor Hugo mais lorsque l’on connait l’engagement politique qui fit en grande partie son renom, on peut s’étonner de cette description des gens du peuple. Ce tableau de misère n’est ni compatissant ni révolté : la chose que retient Victor Hugo n’est pas le pain qui manque mais le panache que porte l’insouciante enfant. Cette vision s’entend… si l’on n’a pas de problème pour se nourrir, comme l’auteur… Si le panache passe pour la chose la plus utile et émouvante à ses yeux, c’est bien parce que le jeune Hugo refuse de voir la misère et qu’il se réfugie dans ce qui lui ravit l’âme. 

Il est intéressant de lire ce panache comme une métaphore de la société de privilèges que constituait la monarchie. Ce panache est d’autant plus visible qu’il est rare et qu’il pousse sur la misère la plus la plus crasse. Les privilégiés, en règle générale, quoique, préféraient voir ce panache quitte à en oublier l’injustice qu’il coiffait. C’est encore le cas de Victor Hugo, royaliste désireux de plus de libéralisme et attentif à la misère, même si elle le révolte pas encore. Ouvert à l’évolution des mentalités il fut de plus en plus acquis à la cause sociale et devint le héraut de la justice sociale en se rapprochant des républicains avancés et des prémices socialistes [2].

Quelques années plus tard, le Dieu avec lequel Victor Hugo termine ce passage ne couronnait plus la richesse – même par un beau panache – mais bien plutôt la pauvreté, qui est le parti à la fois du prophète chrétien et des réformistes.

 

 

Source

Collectif, Voyage en Normandie, Urrugne : Pimientos, 2001, page 43.

 

 

Notes

[1] Sorte de tuba, grand cuivre à vent muni de clés qui fut autrefois utilisé dans les marches militaires principalement.

[2] Victor Hugo ne rompit officiellement avec la droite qu’en octobre 1849, alors qu’il exerçait les fonctions de député de la Seconde république. Cette rupture était consumée car le député refusait une trop grande présence de l’Église dans les affaires publiques (notamment avec la loi Falloux) ainsi que le dédain avec lequel la droite bonapartiste et royaliste laissait souffrir la partie la plus humble de la Nation. Victor Hugo rejoignit les députés qui se déclaraient Montagnards – et donc révolutionnaires – et appela le peuple aux armes lors du coup d’État de Napoléon III cependant qu’il s’opposait à la peine de mort et à la violence gratuite. 

Armand Launay

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8 juillet 2011 5 08 /07 /juillet /2011 12:02

L’histoire des Damps est tributaire de la forêt à plus d’un titre.

 

28-janvier-2007--Les-Damps---2-.jpg

 

Si notre village jouxte encore la forêt, c’est parce que celle-ci fut une propriété des rois dès l’époque carolingienne. Il était donc hors de question que les sujets du roi détruisent la propriété du suzerain. L’utilisation du bois était donc très réglementée et nos ancêtres n’ont pas pu défricher la forêt pour étendre l’agriculture.

 

L’élevage en revanche a été possible. On emmenéait les porcs pour la glandée en forêt et l’on laissait les vaches y paître dans les zones herbeuses.

 

Cette pratique ne s’est pas arrêtée à la Révolution, la forêt étant devenue propriété de l’Etat. Aujourd’hui les promeneurs sont libres de se promener en forêt car celle-ci est une propriété publique pour le plus grand bonheur de tous.  

 

Les arbres ont été essentiels à la construction des maisons à pans de bois, si caractéristiques de notre Normandie, qui donnent au cœur historique de notre village un cachet proprement régional.

 

Des maisons à pans de bois ont été retrouvées lors des chantiers de fouille archéologique de Poses-Tournedos. Elles datent du néolithique et servaient de maison commune aux groupes humains. Les Damps connaissait, déjà à cette époque, au moins un foyer de peuplement, aux Vauges. Les hommes installés ici utilisaient, à n’en pas douter ce type de construction avec les éléments que la nature mettait à sa disposition. Ainsi les pans de bois de la commune sont l’indicatif et la survivance d’une technique ancestrale.

 

Moment fort de l’histoire locale, l’utilisation du bois a permis la construction du premier pont de Pont-de-l’Arche, de 862 à 869. Construit sur le territoire des Damps afin d’empêcher les Vikings de remonter la Seine jusqu’à Paris, ce premier pont bâti en bois a donné naissance à la ville de Pont-de-l’Arche. 

 

Le bois a aussi été exporté depuis Les Damps. En effet notre village, idéalement situé au pied d’un vallon qui decend de la forêt, permettait de relier à la fois la Seine, l’Eure et les ressources forestières. C’est pourquoi Les Damps fournissait en bois « le Clos aux Galées », chantiers navals de Rouen, durant l’Ancien Régime.

 

Parlant de navigation navale il faut rappeler que des habitants de notre village construisaient eux-mêmes leurs embarcations et ce jusqu’au tout début du XXe siècle. La connaissance et l’exploitation des bois étaient donc primordiales.

 

Enfin le port des Damps chargeait encore du bois de pin dans les années trente afin de fournir, par le biais des canaux de l’Oise, les exploitations minières du Nord. Le bois de pin, craquant fort, permettait aux mineurs de connaître les mouvements des sols qu’ils exploitaient et donc de les avertir des dangers éventuels.

Armand Launay

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6 juillet 2011 3 06 /07 /juillet /2011 18:01

Extrait du Livre d’or de la commune.

 

"Le 21 octobre 2000 :

            Nous accueillons ce jour le lieutenant Greaves, pilote de la 9e Air Force, qui est venu spécialement de l’Amérique de l’Ouest, province du Montana, pour revoir une région de France qui lui rappelle beaucoup de souvenirs.

            Durant les jours qui précédèrent la Libération de notre région, de nombreux raids aériens furent menés par les alliés pour anéantir les voies de communications et couper la retraite des troupes allemandes, les empêcher de franchir la Seine, dans la mesure du possible.

            Le 23 août 1944, une escadrille américaine de la 9e Air Force s’envola de l’aérodrome de Saint-Lambert, établi en Normandie, pour bombarder le pont de barges établi à Poses, le pont d’Oissel, en cours de réparation, le pont de fer du Manoir, et mitrailler les convois militaires allemands qui cherchaient à emprunter ces ouvrages.

            En fin d’après-midi, les Lockheed P38 (ou célèbres doubles fuselages) attaquèrent des convois allemands qui s’engouffraient sur la route de Léry à Poses. Vers 16 h 30, un avion fut touché par la D.C.A. Son pilote, le lieutenant Greaves, s’éjecta et se posa dans une prairie à flanc de coteau, au dessus d’une route bondée d’Allemands qui s’empressèrent de la capturer. Son avion s’écrasa à la verticale dans la forêt des Damps.

            Prisonnier, il fut emmené de l’autre côté de la Seine mais, reprenant ses esprits, il s’échappa dans la nuit et fut recueilli par de sympathiques bûcherons qui le menèrent vers de bons Français, ici présents.

            56 ans après, M. Greaves est revenu parmi nous, désirant se remémorer ces événements qui furent une étape importante de sa vie." 

 

Lockheed-p-38.jpg

 

Armand Launay

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9 mai 2006 2 09 /05 /mai /2006 10:16

Voir notre étude complète en cliquant ici

 

 

A lire aussi...

Les berges de l'Eure

Les ruelles médiévales de Pont-de-l'Arche

Le blason de Pont-de-l'Arche.

Armand Launay

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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Compte LinkedIn.

Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au coeur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte. Gege wanazioni wangu !

Réflexion

Le temps n'est pas. Il n'y a qu'une règle graduée portant les marques "hier, aujourd'hui et demain" ; c'est-à-dire quelques traits issus de la faculté des Hommes à compter le passage des astres ; beautés et mesures à la fois, par Odin !

C'est avec cette règle que les Hommes tentent de mesurer les phénomènes les plus apparents. Ils se donnent des repères parmi l'érosion, véritable mère de la prise de conscience : "ce qui est rare à du prix" écrivait Chateaubriand. 

Il s'agit alors de prendre conscience de l'interdépendance entre tous les phénomènes, leur âme, et leur manière de s'attacher à notre âme. Pont-de-l'Arche où la terre natale... 

Ces phénomènes alimentent notre bonheur : sens du savoir, comment se crée notre notion du bienêtre, d'où vient notre conscience de ce qui est bon, quelles en sont les limites ? 

Bonheur, sens et quête du savoir ; horizon qui donne une orientation à notre cheminement ; orientation vers la naissance de la lumière quelle que soit la saison ; sève de notre arbre généalogique ; doute qui permet de poser peut-être les bonnes questions...

Rabelais quoi qu'il en soit... entre vins, livres et mets sapides : conscience du savoir s'il sait sucrer le faste palais du quotidien et donc là où se rassemblent les gens... érudition en entrée, curiosité en plat principal et conscience en dessert... et inversement, même si c'est moins agréable, pour un étudiant. 

Enfin, n'oubliez pas de poursuivre l'observation dans un verre à dégustation rempli de Calvados du bon bocage normand ! Au-delà des ténèbres de la Genèse, vous y verrez luire les étoiles de l'esprit et des plaisirs...