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17 août 2018 5 17 /08 /août /2018 14:00

 

“Je vous écris une longue lettre parce que je n’ai pas le temps de vous en écrire une courte.”

Blaise PASCAL

 

Sortie de l'usine de Paul Nion (à gauche) dans les années 1930 et sortie de l'usine Marco en 2008 durant la campagne des élections municipales (cliché Armand Launay).Sortie de l'usine de Paul Nion (à gauche) dans les années 1930 et sortie de l'usine Marco en 2008 durant la campagne des élections municipales (cliché Armand Launay).

Sortie de l'usine de Paul Nion (à gauche) dans les années 1930 et sortie de l'usine Marco en 2008 durant la campagne des élections municipales (cliché Armand Launay).

 

Quel contraste entre une sortie des usines en 1950 et en 2018 ! En 1950 les piétons empêchaient la maigre circulation automobile alors qu’aujourd’hui les quelques ouvriers doivent être protégés des voitures par des peintures au sol, un ralentisseur et une signalisation...

En effet, les activités économiques évoluent vite et nous les prenons ici comme simple prisme permettant d’interroger les rapports des habitants entre eux et avec leur environnement direct (nature, espace). Cet article a pour finalité de dresser un tableau général des activités et des rapports induits par les activités économiques et ce depuis la naissance de la ville en 862 jusqu’à nos jours. Il s’agit de caractériser des périodes afin de se repérer mentalement. Malgré la longueur de cet article, il n’est pas question de faire une analyse profonde et exhaustive de chaque activité. Pour approfondir, nous nous permettrons de renvoyer vers nos études traitant déjà d’économie et de vie locales (le drap, la chaussure, la halle, les loisirs…).

Nous traitons ici d’économie que nous définissons comme la gestion des biens domestiques (une propriété). Par extension, l’économie désigne la gestion des biens par un groupe humain, c’est-à-dire plusieurs familles travaillant et pratiquant des échanges. Nous bornons ici notre analyse aux limites de la commune actuelle de Pont-de-l’Arche. Quant à la sociabilité, elle désigne la capacité d'un individu ou d'un groupe d'individus à évoluer en société et à s’adapter à de nouveaux réseaux sociaux. Par extension, elle désigne le caractère des relations entre personnes au sein d'un groupe choisi selon son âge, sa culture, sa répartition géographique, son genre…).

Notre sujet pose un problème central : est-il possible de déterminer le ou les moteurs d’une économie archépontaine, selon les époques, et d’en déduire l’impact sur la sociabilité ?

Pour cela nous allons proposer comme hypothèse que l’on peut définir trois périodes : la première court de la fin du IXe siècle au milieu du XIXe siècle où Pont-de-l’Arche s’activa suite à la décision du roi d’y établir et maintenir un pouvoir militaire et administratif. La deuxième période court du début du XIXe siècle aux années 1950 où la ville connut un essor industriel grâce à la commercialisation du chausson puis de la chaussure. La troisième période court toujours (mais que fait la police ?) où les industries se raréfient et les pouvoirs publics prennent de l’importance en tentant de pallier les délocalisations d’entreprises et la déstabilisation de la sociabilité.

 

Marque de la présence royale, le bailliage (bâtiment de 1780), ici derrière les remparts en 2006 (cliché Armand Launay).

Marque de la présence royale, le bailliage (bâtiment de 1780), ici derrière les remparts en 2006 (cliché Armand Launay).

1. 862-1856 : la cité du roi, pôle militaire et administratif.

1.1. La ville fortifiée du roi : pôle militaire et administratif régional.

Avant la naissance de Pont-de-l’Arche en 862 existaient quelques fermes éparses, blotties dans les vallons en eau. Le paysage devait ressembler à un bocage près de la Seine et la forêt devait être percées de petites clairières exploitées comme nous l’avons étudié à la recherche de Saint-Martin de Maresdans. En 862 Charles le Chauve décida de bâtir un pont sur la Seine afin d’empêcher ou, plus modestement, de ralentir les pirates normands ; ceci afin de préparer la défense de grandes villes du royaume franc tels que Beauvais, Paris, Chartres. Le pont fut bâti à Pont-de-l’Arche, alors appelé Les Damps. Deux forts protégeaient ses entrées. L’un devint le fort de Limaie qui resta jusqu’en 1782 un châtelet avec garnison. L’autre devint la ville fortifiée qui nous intéresse sur la rive gauche de la Seine.

La suite de l’histoire est connue : les Normands vainquirent. En 911 le roi fit de Rollon un duc censé soumettre et pacifier la Normandie tout en reconnaissant le pouvoir royal. Dans la réalité, la Normandie échappa au contrôle royal jusqu’en 1204. Fait rare, Richard Cœur de Lion, roi d’Angleterre et et duc de Normandie, et où Philippe II Auguste, s’entendirent en 1189 pour bâtir une abbaye en signe de paix avant de partir tous deux en croisade. Cette abbaye fut bâtie à Pont-de-l’Arche : il s’agit de Notre-Dame de Bonport. En 1204, Philippe Auguste chassa Jean sans Terre et fit de Pont-de-l’Arche sa principale résidence normande. En effet, cette ville était doublement fortifiée ‒ donc sûre ‒ et assez proche de Rouen et de son peuple suspect aux yeux du roi. C’est ainsi que Philippe Auguste fit rehausser les fortifications de la ville et de Limaie et y maintint une garnison ainsi qu’un gouverneur chargé de police intérieur sur la région d’Elbeuf à Louviers. Le roi y structura une vicomté. Celle-ci devint un bailliage secondaire de Rouen (une sorte de sous-préfecture) regroupant le tribunal d’instance, l’élection (les impôts), le grenier à sel et les eaux et forêts.

 

1.2. Une exploitation accrue des richesses locales.

Il résulte de ce choix royal que la démographie de Pont-de-l’Arche crut, d’une part grâce à une garnison et d’autre part grâce à plusieurs dizaines de familles nobles ‒ plus aisées ‒ ainsi que leurs serviteurs. La démographie de Pont-de-l’Arche est rapidement devenue plus importante que celle des villages avoisinants. Pont-de-l’Arche était le lieu d’exploitation de richesses naturelles.

Les pêcheurs y étaient nombreux qui ont bâti, bien plus tard à la Renaissance, de petites maisons à pans de bois sous le rempart le long de la Seine. Certains pêchaient avec des nasses et des filets disposés entre les piles du pont.

Outre les cultures vivrières sous forme de jardins potagers et de vergers autour de la ville, quelques fermes existaient aux abords de la ville. Citons la ferme de la Borde (celle qui borde la forêt), celle du Bon-air et celle des moines et frères converts de Bonport et, sûrement, celle située à la porte Saint-Jean, c’est-à-dire en face de la porte de Crosne. De l’élevage n’est pas à exclure, surtout en forêt de Bord (vaches, cochons), afin d’alimenter les particuliers et les bouchers de la ville offrant une viande plus variée que celle des poulaillers des basses-cours en ville (seulement interdits au début du XVIe siècle). En forêt aussi, les Archépontains trouvaient quelques fruits ainsi que le bois mort afin de se chauffer et de cuire leurs aliments. Les biens communaux devaient aussi se trouver en forêt sans que nous n’ayons pu les localiser expressément.

La roche calcaire et siliceuse a permis d’ouvrir des carrières, notamment une située près de l’actuelle rue de l’Abbaye-sans-toile, comme le cite une charte publiée par Léopold Delisle. Une simple inspection du coteau de Seine, à Pont-de-l’Arche, démontre que la roche a été exploitée. C’est ce que montre la pente rude ‒ mais brève ‒ entre l’ancienne abbaye de Bonport et l’ancien fossé de la tour de Crosne, au pied de laquelle se trouvait un chaufournier (près de la “sente des Plâtriers”, tiens donc !). Le plan cadastral désigne aussi l'espace à l'Est de Pont-de-l'Arche sous le nom de "la carrière". La rue Henry-Prieur se nommait "chemin de la Carrière". C’est aussi ce que montre le coteau vers Les Damps, autre lieu ou la roche a été largement exploitée à ciel ouvert et, plus encore, par des galeries souterraines courant vers la forêt. Dans la forêt se trouvent aussi des dépressions de terrain témoignant de l’exploitation de la roche, notamment près du coude du chemin de la Borde. Après tout, quoi de plus normal autour d’une ville fortifiée et d’une abbaye cistercienne ?

Une activité portuaire a existé, de part et d’autre de l’ancien pont : en aval sur la Petite-chaussée (actuel nom de rue) et le départ du quai Foch et en amont sur le quai de la grande chaussée, actuel quai de Verdun. Cet espace était chaussé ‒ chose notable car rare ‒ de manière à stabiliser les berges et à faire transiter plus aisément charrettes et marchandises venues des berges avoisinantes. Des mariniers y exerçaient ainsi que des pêcheurs amenant dans la ville des poissons et des marchands apportant des denrées lourdes telles que des tonneaux de saumures et de vin, par exemple. Le grenier à sel devait être fourni par la même voie. Il semble même que la cave de l’hôtel-Dieu fût reliée à la Petite-chaussée par un souterrain encore visible dans les années 1980 au fond de la Salle d’Armes. Quelques grumes de la forêt de Bord ont transité par les quais archépontains. Ceux-ci sont attestés par des archives et nous n’en citerons ici qu’une, déjà analysée dans notre article sur la forêt de Bord (voir “Activités anciennes ‒ La coupe du bois”). Cette archive nous est fournie par l’historien Jean Boissière dans un article intitulé « Les forêts de la vallée de la Seine entre Paris et Rouen d’après l’enquête de 1714 » (Les Annales du Mantois, 1979). Cette étude se fonde sur le procès verbal d’Hector Bonnet chargé par l’hôtel de Ville de Paris de comprendre pourquoi le bois ne parvenait pas en quantité suffisante dans une période de disette de combustible. Cet homme voyagea de Paris à Rouen du 27 septembre au 18 octobre 1714. Il résida à Pont-de-l'Arche du 10 au 15 octobre. Il cita la “vente de Cocaigne”, c’est-à-dire la Cocagne, espace boisé au-dessus de la ferme de la Borde ainsi que le “port du pont de l'arche sur lequel nous aurions trouvé le nommé garde dud. port”. Dans ce port se trouve du bois provenant de la forêt de Louviers (près de la mare Glaïoleuse) et de la vallée de l’Andelle. Hector Bonnet cite aussi les ports de Bonport et des Damps. Les ventes et transports réalisés en ce lieu se produisaient donc sous le contrôle direct des agents des Eaux et forêts sis au bailliage de la ville. Où se trouvaient les ports archépontains ? Celui de Bonport devait se situer en contrebas de Saint-Martin de Maresdans, c’est-à-dire, de nos jours, La Plaine-de-Bonport, comme nous l’avons déjà étudié. Quant à celui dit de Pont-de-l’Arche, nous le verrions en contrebas du Val des Damps, entre la Cocagne et la Seine.

Cette célèbre vue sur le pont aux moulins de Pont-de-l’Arche est une lithographie de Charpentier réalisée d'après le dessin de Félix Benoist. Elle fut éditée dans un magnifique ouvrage :   La Normandie illustrée : monuments, sites et costumes.../ dessinés d'après nature par Félix Benoist et lithographiés par les premiers artistes de Paris, les costumes dessinés et lithographiés par François-Hippolyte Lalaisse,... ; texte par M. Raymond Bordeaux et Amélie Bosquet, sous la direction de M. André Pottier,... pour la Haute-Normandie…, Nantes : Charpentier père, fils et Cie, 1852, 2 volumes. On y voit un moulin, les filets et casiers de pêcheurs, un marinier et le quai de la Petite-chaussée.

Cette célèbre vue sur le pont aux moulins de Pont-de-l’Arche est une lithographie de Charpentier réalisée d'après le dessin de Félix Benoist. Elle fut éditée dans un magnifique ouvrage : La Normandie illustrée : monuments, sites et costumes.../ dessinés d'après nature par Félix Benoist et lithographiés par les premiers artistes de Paris, les costumes dessinés et lithographiés par François-Hippolyte Lalaisse,... ; texte par M. Raymond Bordeaux et Amélie Bosquet, sous la direction de M. André Pottier,... pour la Haute-Normandie…, Nantes : Charpentier père, fils et Cie, 1852, 2 volumes. On y voit un moulin, les filets et casiers de pêcheurs, un marinier et le quai de la Petite-chaussée.

Le pont de la ville était doté de trois moulins, au moins à partir de 1020, qui ont écrasé la céréale et, un temps seulement, ont battu monnaie. Les moulins n’étaient pas rares dans la région, mais ceux de notre cité ont nécessairement attiré dans la ville une population agricole nombreuse alentour, surtout à côté de la halle locale. Les droits perçus par leurs propriétaires ont été une source de revenu supplémentaire pour quelques privilégiés.

La production archépontaine ne suffit pas à nourrir la hausse démographique. Il fallut importer dans la cité des aliments et autres produits en plus grand nombre ; d’où la création de la halle et du marché dominical. Cette création ne dut poser aucun problème puisqu’elle était la prérogative du roi et Pont-de-l’Arche était une cité royale. Si nous n’avons pas retrouvé de documents attestant l’existence de la halle, il est possible de déduire qu’elle existait au début du XIIIe siècle grâce à son emplacement comme nous l’avons étudié dans un article y consacré. Avec son marché et sa halle, la cité archépontaine est devenue un pôle local en matière d’échanges. La halle permettait de pacifier les échanges en se mettant d’accord sur les poids et mesures et offrait au pouvoir un moyen de contrôle sur la vente de produits en même temps que des taxes diverses.

Il est indubitable que le marché ait favorisé l’implantation de commerces permanents aux abords de la place du marché et de la halle, les fournisseurs y venant tous les dimanches, y ayant des contacts mais ratant les nombreux acheteurs passant dans la ville le reste de la semaine.

 

1.3. Une cité-étape régionale.

Le pont désiré par le roi et ses successeurs formait un barrage artificiel sur la Seine entre les pertuis de Poses et de Saint-Aubin-les-Elbeuf. Ce barrage donna de l’importance au bourg. En effet, le pont perturbait le passage de l’eau de Seine et créait une cataracte d’un demi-mètre. C’était suffisant pour nécessiter un effort humain afin de faire monter les bateaux d’amont en aval. Il s’agit du montage dont témoigne un vitrail de 1605 dans l’église Notre-Dame-des-arts. Un maitre de pont et ses aides étaient nommés officiellement par le roi afin de s’assurer de la réussite technique du montage (ni le pont ni les bateaux né devaient être endommagés) et de percevoir les taxes. Des monteurs (haleurs spécialisés dans le montage) travaillaient auprès de bateaux à faible tirant d’eau du côté de la ville ; d’autres, plus nombreux, œuvraient du côté du fort de Limaie au service de bateaux à plus fort tirant d’eau. Plusieurs centaines de personnes, et quelques courbes de chevaux, étaient nécessaires pour les plus grands bateaux. Ce secteur d’activité offrait donc du travail à plusieurs dizaines de personnes, jusqu’à 200. C’étaient des métiers journaliers, faiblement rémunérés. Le revenu du montage revenait à l’entretien de la garnison de Limaie et à l’entretien de l’église paroissiale.

Pont-de-l'Arche, à la fois barrage et passage sur la Seine, était une importante cité-étape entre Paris et Rouen. Ici la vue de Claude Chastillon à des fins de présentation militaire (XVIIIe siècle).

Pont-de-l'Arche, à la fois barrage et passage sur la Seine, était une importante cité-étape entre Paris et Rouen. Ici la vue de Claude Chastillon à des fins de présentation militaire (XVIIIe siècle).

 

Pont-de-l’Arche était aussi le lieu d’étape de la malle-poste et de multiples voyageurs terrestres. Bien que la route du Vexin (Pontoise-Rouen) présentât moins d’obstacles, tels que le franchissement de la Seine, le chemin entre Paris et Rouen était très usité qui traversait Vernon et Pont-de-l’Arche. De nombreux voyageurs s’arrêtaient à Pont-de-l’Arche afin de bénéficier, dans une ville protégée par un couvre-feu, de la restauration, de l’hôtellerie, des écuries, des fêtes, des lieux de prière, des artisans notamment les cordonniers… Comme nous l’avons vu plus haut, le pont de la ville formait un obstacle sur la Seine. Les voyageurs et les haleurs tirant les bateaux le long des berges dans le sens aval-amont faisaient étape quand la nuit les fixait sur place ou quand le maitre de pont avait décidé de reporter au lendemain le montage. Sauf ceux qui dormaient dans les bateaux, les autres devaient recourir aux auberges de la ville. Nous avons eu l’occasion de traiter l’une d’entre elles, sur la place Hyacinthe-Langlois ; celle du panneau sculpté.  

Pont-de-l’Arche était au milieu d’un carrefour routier et fluvial. Il n’est pas étonnant qu’une partie des Archépontains travaillaient au service des voyageurs. De même, ces voyageurs renforçaient la “clientèle” des artisans et commerçants locaux non spécialisés dans l’accueil des voyageurs.

 

La composition professionnelle de la société archépontaine vers 1789

 

Bénédicte Delaune, licenciée ès Lettres, soutint en 1992 un excellent mémoire de maitrise et ce sous la direction de Claude Mazauric. Il s’intitule : Pont-de-l’Arche, population, pouvoirs municipaux et société de la fin du XVIIIe siècle et pendant la Révolution.

L’étudiante a analysé l’état civil et les documents suivants : la capitation de 1788, la contribution foncière de 1791, la liste des patentes de l’an VI (1797-1798) et la liste des votants de l’an IX (1800-1801). Elle en a déduit (page 81) que l’artisanat et le commerce étaient le “noyau de la société archépontaine” avec 39 % des capitations payées en 1788 et 47 % des votants de l’an IX. Parmi les artisans, le secteur du cuir (surtout les cordonniers), puis du bois (surtout les sabotiers et les menuisiers) dominaient. On se perdrait ensuite dans une débauche de phrases en quête de détails. Nous préférons reproduire le tableau II du mémoire de Bénédicte Delaune qui donne le meilleur aperçu de la nature et de la répartition des métiers en 1788.    

 

 

 

 Tableau II du mémoire de Bénédicte Delaune qui donne un aperçu de la nature et de la répartition des métiers en 1788.
 Tableau II du mémoire de Bénédicte Delaune qui donne un aperçu de la nature et de la répartition des métiers en 1788.

Tableau II du mémoire de Bénédicte Delaune qui donne un aperçu de la nature et de la répartition des métiers en 1788.

Il résulte de cette première partie que la ville de Pont-de-l’Arche est devenue un pôle local de services artisanaux et commerciaux de manière à satisfaire une population en partie composée de nobles et de militaires présents par décision royale. De là, une halle et un marché ont attiré nombre de producteurs et de consommateurs dans la ville. Le pont barrant la Seine et reliant les rives du fleuve, la ville était un lieu de passage nécessaire et une étape pour les voyageurs devant se reposer ; de quoi renforcer l’offre de services. Ceci laisse imaginer que le centre-ville regorgeait d’activités et d’échanges entre habitants et ce dans un espace réduit à l’intérieur des fortifications. Nous pouvons imaginer des conditions de vie frugales pour la majeure partie de la population pour qui la solidarité était nécessaire à la fourniture du minimum vital.

 

2. 1856-1955 : fort déclin avant que Pont-de-l’Arche devienne un pôle industriel français de la chaussure.

2.1. La perte des privilèges royaux et l’abandon de la ville par l’État.

Durant la Renaissance, les fortifications archépontaines perdirent leur intérêt. Elles ne servirent plus à lutter contre l’ennemi extérieur comme lors de la Guerre de Cent-ans. Elles tombèrent même entre les mains de nobles frondeurs en 1650 (le duc de Longueville). En 1782, suite à la demande de la municipalité, l’intendant de Normandie Louis Thiroux de Crosne autorisa la démolition du fort de Limaie et le démantèlement des fortifications de la ville. Les fossés furent en partie comblés et des boulevards plantés de tilleuls furent créés. Nous ne voyons pas d’impact notable sur l’économie de la ville hormis le départ de quelques hommes de garnison.

L’Assemblée nationale constituante fit perdre à Pont-de-l’Arche beaucoup de son importance administrative. En effet, en 1790, dans le cadre de la réforme instituant les communes et les départements, les députés réorganisèrent la carte juridique et militaire. Le bailliage de Pont-de-l’Arche ferma avec ses quatre tribunaux. La ville avait déjà perdu, à une date qui nous échappe, son gouvernement, c’est-à-dire la direction militaire. Ce sont les villes d’Elbeuf et, surtout, de Louviers qui accueillirent ces prérogatives. La ville perdit donc une large partie de sa classe aisée.  

En 1813 Napoléon inaugura une écluse qui améliora la navigation fluviale mais qui ôta du travail au maitre de pont, ses aides et surtout les dizaines de journaliers qui vivaient du montage. Ceci était volontaire car, durant les famines de la période révolutionnaire, des Archépontains avaient saisi du grain destiné à pacifier les parisiens qui faisaient pression sur le cours de la Révolution à Paris. Pour assoir son pouvoir Napoléon a écarté le danger de rébellion des monteurs. La motorisation et la chute du pont de bois en 1856 achevèrent d’ôter tout rôle d’étape fluviale à la ville en engendrant la fin de l’écluse. En 1840, le nouveau chemin de fer entre Paris et Rouen fit de Pont-de-l’Arche une halte secondaire du réseau mais rapprocha notre cité des grandes villes (Paris était à 4:00). L’ouverture de la ligne Pont-de-l’Arche-Gisors (1868) n’accrut pas considérablement l’importance de la ville mais surtout du trafic de la gare de Pont-de-l’Arche-Alizay. En 1857, la halle fut démolie : son cout n’était semble-t-il plus compensé par les gains réalisés auprès des exposants venus de la région pour y vendre leurs produits.

La ville de Pont-de-l’Arche connaissait donc une période particulièrement pauvre et où sa population était tentée par un exode : 1639 personnes y résidaient en 1793 alors qu’il n’en restait que 1483 en 1831 (Wikipédia).

La couture du chausson de lisière dans les ruelles archépontaines par Ernest Baillet (1886, archives de l'Eure). Ici une chaussonnière sur le degré d'une maison de la rue Abbaye-sans-toile.

La couture du chausson de lisière dans les ruelles archépontaines par Ernest Baillet (1886, archives de l'Eure). Ici une chaussonnière sur le degré d'une maison de la rue Abbaye-sans-toile.

 

2.2. La commercialisation du chausson ou l’arrivée du capitalisme

Comme nous l’avons retracé dans notre ouvrage : Pont-de-l’Arche, cité de la chaussure, notre cité est entrée dans l’ère du capitalisme par un savoir-faire local : le chausson. Les cordonniers étaient très nombreux dans la ville (25 pour 1700 habitants en 1788), sûrement en lien avec l’usure des souliers quand le montage des bateaux existait encore. Un commerçant de Saint-Pierre-du-Vauvray, Jean-Baptiste Labelle (1775-1839), commença à vendre des chaussons de lisière. Il s’agissait d’une semelle de cuir cousue sous un tressage de bouts de tissus. Ces derniers étaient des chutes issues de la découpe des bords des draps ; ceci afin que les lisières des draps soient bien droites avant ourlet. Vendant très bien ce produit dans les marchés de Normandie, Jean-Baptiste Labelle vint s’approvisionner à Pont-de-l’Arche qui commença à exporter le fruit d’un savoir-faire local. Il créa sa première société en 1820 avec son associé Roussel. Des dizaines d’Archépontains devinrent chaussonniers et en 1833 un cordonnier de notre cité, Antoine Ouin, créa à son tour son entreprise. C’est l’ancêtre de la société Marco qui œuvre toujours. Les premiers ateliers naquirent vers 1840 autour de premières divisions du travail : des ouvriers tressaient les draps, d’autres les cousaient sur les semelles en cuir. Le salariat commença alors à toucher en masse les travailleurs. À la fin du XIXe siècle, la ville de Pont-de-l’Arche comptait une vingtaine de manufactures et des centaines de travailleurs. Les chaussons de Pont-de-l’Arche, produits par millions chaque année, étaient nationalement réputés et vendus au-delà de l’Europe.

La ville connut alors une augmentation démographique (1815 personnes en 1851) avant une nouvelle décrue (1618 personnes en 1876), peut-être due à la pauvreté et à l’essor industriel plus fort dans les proches villes voisines. En effet, le travail du chausson laissa les Archépontains dans une pauvreté crasse, dénoncée par l’écrivain Octave Mirbeau. Celle-ci engendra la naissance d’un mouvement social et de premières grèves ouvrières. Au début du XXe siècle, la mécanisation engendra une nouvelle étape : celle de l’industrie de la chaussure.

 

Quelques ouvriers posant à l'entrée de l'usine Ouin (ancêtre de Marco) vers 1910. Crédit : Bruno Daniel, avec tous nos remerciements !

Quelques ouvriers posant à l'entrée de l'usine Ouin (ancêtre de Marco) vers 1910. Crédit : Bruno Daniel, avec tous nos remerciements !

2.3. Pont-de-l’Arche : un des pôles français de l’industrie de la chaussure.

Avec la division des tâches et la mécanisation, la production capitaliste crut encore afin de dégager des profits plus grands. Les manufactures devinrent des usines, citons celles d’Henry Prieur (route de Tostes), Paul Nion (place Langlois), Ouin (route du Vaudreuil), Morel (route de Louviers), qui employaient dans les années 1930 plusieurs centaines de travailleurs chacune. À côté d’elles œuvraient plusieurs dizaines de petites et moyennes industries, à caractère familial. Le bassin d’emploi de Pont-de-l’Arche atteignait alors les 2000 postes et les travailleurs ‒ hommes, femmes et enfants ‒ venaient quotidiennement en train depuis la vallée de l’Andelle, la banlieue sud de Rouen et en car du plateau du Neubourg. La cité Archépontaine était un pôle industriel régional de second ordre mais un des principaux centres de production de chaussures de France (avec Romans-sur-Drôme, Cholet, Fougères, Nancy…).

Pont-de-l’Arche connut une hausse de sa population (1921 personnes en 1911) puis un maintien jusqu’à la Seconde guerre mondiale (1913 personnes en 1936).

La ville était marquée par une rupture entre, d’un côté, quelques familles aisées, patronales ou notables, habitant de grandes demeures autour de la ville et, d’un autre côté, des centaines de familles issues du peuple archépontain et d’un début d’immigration massive, tout d’abord depuis d’autres régions de France puis, après 1918, de Belgique, Pays-Bas, Grèce… Entre les deux se situait une classe moyenne composée d’artisans, de commerçants, de petits patrons et quelques rentiers. La vie politique locale s’est bipolarisée (gauche/droite) avec l’émergence d’une lutte républicaine puis socialiste au sens digne du terme. Longtemps bastion républicain radical de gauche avec Maurice Delamare puis Pierre Mendès-France, Pont-de-l’Arche n’a vu son courant communiste émerger qu’après la Seconde guerre mondiale avec pour maires André Benet et Roger Leroux. Son centre ville commerçant, autrefois radical, a peu à peu basculé vers le courant conservateur et parvenait au pouvoir (Roland Levillain) quand la gauche socialiste et communiste se divisait. La ville connut un courant syndical fort qui retentit surtout en 1932.  

À l’issue de cette deuxième partie, nous avons vu qu’un savoir-faire local, mêlant draperie et cuir, est devenu un produit commercial : le chausson. Quelques familles se sont enrichies par la logique et la pratique capitaliste et ont employé une partie des habitants de la ville et de la proche région, ce qui a évité un exode de population. Les travailleurs se sont retrouvés solidaires dans un mode de production et dans des conditions de vie précaires. Les Archépontains sont restés ‒ dans l’ensemble ‒ pauvres et lotis dans les maisons à pans de bois de la cité médiévale et quelques nouveaux quartiers ouvriers bâtis aux alentours immédiats de la ville (rue Henry-Prieur, rue Olivier-des-Bordeaux, rue Abbé-de-Lanterie). Ces logements furent bâtis à l’initiative de patrons paternalistes puis de sociétés d’habitations à bon marché, ancêtres des HLM. Une classe ouvrière s’est constituée, cliente du commerce du centre-ville. Elle a fait vivre une forte sociabilité autour d’une culture commune, comme en témoigne la pratique, révolue, du parler local et des sobriquets. Cette solidarité était nécessaire car difficilement évitable ‒ à moins de quitter la ville ‒ mais aussi par intérêt général. La ville a ainsi exporté un savoir-faire et une production. Elle s’est spécialisée et a prospéré dans la mesure où de fortes inégalités ont perduré entre une minorité et le reste de la population.

A Pont-de-l'Arche, le groupe Luneau conçoit, fabrique et distribue des machines optiques médicales, notamment de la marque Briot (crédit photographique : Luneau technology operation).

A Pont-de-l'Arche, le groupe Luneau conçoit, fabrique et distribue des machines optiques médicales, notamment de la marque Briot (crédit photographique : Luneau technology operation).

 

3. La cité résidentielle et son noyau de services dans le centre ancien.

3.1. Concentration capitaliste, diversification industrielle puis délocalisations.

La logique capitaliste étant de dégager du profit, ce dernier se perd quand plusieurs entreprises atteignent la même taille et une organisation aussi efficace. C’est ce qui a frappé l’industrie archépontaine. Beaucoup d’entreprises ont fermé entre 1945 et 1970, laissant Marco seule “boite à chaussures” de la cité. Mais les locaux industriels archépontains ont été repris quelques années par des sociétés sans rapport avec la chaussure : Jeanbin (imprimerie), Briot (outillage de miroiterie, toujours active), Ouest-isol (produits isolants), Chesebrough-Pond’s (coton-tiges), Société normande de conditionnement (appelée "Jauneau")... Dans le même temps, se sont installées dans la proche région des industries plus grandes encore : la SICA (1954, pâte à papier), la régie Renault (1958, voitures automobiles). Celles-ci ont offert de bien meilleurs salaires que ceux de l’industrie de la chaussure et ont attiré beaucoup d’Archépontains, précipitant ainsi la chute d’entreprises locales par la perte d’ouvriers qualifiés.

Le centre-ville est resté dynamique, grâce aux ouvriers de la ville consommant ici et grâce au marché du dimanche. Pont-de-l’Arche était un chef-lieu de canton d’un point de vue administratif mais aussi par sa concentration de services. Les commerçants étaient nombreux à vivre dans le centre-ville, lui apportant une sociabilité réelle. Dans les années 1960, ils se fédérèrent dans une entente : L’Union commerciale, industrielle et artisanale (UCIA). Celle-ci créa les premières animations et le premier terrain de camping de la ville ‒ toujours existant ‒ songeant au développement du tourisme et à ses retombées sur la consommation.

Les fermetures d’usines des années 1960 et 1970 n’ont pas déstabilisé le pays puisqu’elles ont été remplacées par d’autres industries, y compris étrangères. Mais, à partir des années 1980, le chômage de masse est apparu. En effet, les délocalisations d’entreprises dans d’autres pays se sont amplifiées et la région a commencé à se désindustrialiser. La finalité est de produire plus de produits et à moindre cout en exploitant des travailleurs non protégés et moins chers à rémunérer car ils sont dans l’incapacité de se défendre d’un point de vue matériel et juridique. Des locaux archépontains sont restés vides longtemps qui sont devenus des verrues urbaines (l’usine Nion, devenue depuis L’Espace Jacques-Henri Lartigue). Un nouveau stade de concentration capitaliste a été franchi. Même les grandes entreprises de la chaussure ont cessé leur activité. L’usine Marco subsiste mais en passant de 320 travailleurs vers 1970 à seulement 60 en 2014 et avec une moitié de la production délocalisée en Tunisie depuis les années 1980. Au niveau mondial, la chaussure s’est fabriquée un temps en France, puis Italie, en Chine et aujourd’hui aussi en Éthiopie.

Désormais la production locale est faible ‒ voire inexistante dans de nombreux domaines ‒ et les importations augmentent énormément. Les réseaux de transports sont adaptés à grands couts pour les permettre et les faciliter. La voirie de notre ville en témoigne où le centre-ville est délaissé. Ainsi, le nouveau pont inauguré en 1955 par Pierre Mendès-France a-t-il été construit en dehors de la ville. Certes, la ville a toujours constitué un obstacle sur les voies mais elle revêt désormais un faible intérêt en retour pour des voyageurs parcourant des centaines de kilomètres par jour. Les aubergistes ont laissé place à un seul hôtel dans la ville (l’hôtel de la Tour). L’offre hôtelière est désormais essentiellement à Val-de-Reuil, près de l’autoroute, et pour le compte d’un grand groupe hôtelier (Accor). Les débits de boisson et restaurants se sont raréfiés dans la ville (à lire, notre étude sur l'offre hôtelière à Pont-de-l'Arche). Pis, la circulation est devenue un souci pour les riverains tant elle s’est accrue. Un contournement Est-ouest, au sud de la ville, a été inauguré en 2010 qui réduit le passage dans le centre-ville. Il complète ainsi le contournement nord-sud de 1955 avec le nouveau pont. La ville a perdu sa fonction de pôle ou d’étape. Les réseaux de transports passent à côté d’elle.

 

Sur ces détails de cartes de Pont-de-l'Arche de 1950 et de 2018 (Géoportail) on mesure à quel point le tissu urbain a gagné la majeure partie des terres disponibles entre l'Eure et la forêt. Sur ces détails de cartes de Pont-de-l'Arche de 1950 et de 2018 (Géoportail) on mesure à quel point le tissu urbain a gagné la majeure partie des terres disponibles entre l'Eure et la forêt.

Sur ces détails de cartes de Pont-de-l'Arche de 1950 et de 2018 (Géoportail) on mesure à quel point le tissu urbain a gagné la majeure partie des terres disponibles entre l'Eure et la forêt.

3.2. Consommation de masse, keynésianisme et spéculation.

La concentration capitaliste, qui a imposé les délocalisations, joue sur les économies d’échelle. Il faut fabriquer  et vendre plus de produits afin de réduire proportionnellement les couts de fabrication (en exploitant l’homme et en baissant la qualité des produits) et de transports (par l’énergie pétrolière). Cela permet de baisser le prix de vente et donc d’accroitre les marges grâce à une clientèle plus nombreuse. C’est ce qui explique pourquoi les boutiques ont gagné en surface. Déjà dans les années 1960 un supermarché apparut sur la place Hyacinthe-Langlois (Super Buna). L’ancien Coop (coopérateur de Normandie), épicerie variée de la rue de Paris ‒ un temps tenue par Roger Bonnet ‒ s’est agrandi le long de la rue Général-de-Gaulle dans un ancien local industriel. Les magasins se spécialisèrent et accrurent le débit de leurs ventes. Finies les petites crèmeries-débit de boissons familiales. Cette concentration capitaliste s’est déroulée partout où l’espace était disponible. Un centre-ville s’est retrouvé disqualifié pour accueillir les hypermarchés de la taille de ceux d’Igoville (Leclerc), de Caudebec puis Saint-Pierre-lès-Elbeuf (Leclerc), Val-de-Reuil (Mammouth)… Aujourd’hui, Pont-de-l’Arche est entouré d’au moins 15 hypermarchés dans un rayon de 12 kilomètres. Les hypermarchés ne sont plus seulement généralistes mais spécialistes (meubles, jouets, décorations, bricolage, travaux, vêtements…). Or, les économies que les clients réalisent en allant dans les hypermarchés, ils les laissent ‒ tout ou partie ‒ dans l’achat de voitures qui de luxe deviennent nécessité quand toute la ville les emploie en causant, par là-même, la fermeture des services de proximité. Les hypermarchés sont conçus pour la voiture et par le camion d’importation. Il n’est pas étonnant que le réseau soit devenu si dense autour des villes. Même la Seine a connu ce schéma : de fleuve naturel elle a été canalisée et les écluses ont été réduites au nombre minimum afin de libérer la navigation. Les anciens mariniers, haleurs, monteurs et même réparateurs du chantier naval d’Igoville (chantier Sénécaux, de 1900 aux années 1960) ont disparu et la Seine passe devant la ville sans rien lui apporter du point de vue de l’activité. Idem pour la gare, autrefois très fréquentée, elle a été délaissée au profit de la voiture individuelle (années 1970) et rares sont désormais les trains qui s’y arrêtent. Pourtant, la circulation ferroviaire n’a pas décru.

Le contournement inauguré en 2010 libère la ville du flot de voitures et camions qui font partie du mode de fonctionnement économique actuel. Mais il contribue à vider un peu plus le centre-ville et à faire de Pont-de-l'Arche une cité-dortoir, une périphérie de Rouen, Val-de-Reuil, voire de Paris (cliché Armand Launay, 2013).

Le contournement inauguré en 2010 libère la ville du flot de voitures et camions qui font partie du mode de fonctionnement économique actuel. Mais il contribue à vider un peu plus le centre-ville et à faire de Pont-de-l'Arche une cité-dortoir, une périphérie de Rouen, Val-de-Reuil, voire de Paris (cliché Armand Launay, 2013).

 

Mais ces immenses réseaux de transport servent aussi à mieux mettre en concurrence les travailleurs et à les exploiter. Ainsi, les travailleurs doivent déménager pour obtenir un emploi. Maints Archépontains ont quitté leur région et leur sociabilité d’origine pour bénéficier d’un emploi ailleurs, parfois très loin (cet article est rédigé à 9000 kilomètres de Pont-de-l’Arche). Inversement, une immigration massive, issue désormais de tous les continents, vient fournir un contingent de travailleurs souvent plus exploitables. Les routes ont donc été goudronnées après 1945, les routes nationales cèdent peu à peu la place à un réseau autoroutier. C’est en 1970 que Pont-de-l’Arche s’est retrouvé à une heure de route seulement de Paris par la construction du tronçon Les Essarts-Heudebouville de l’autoroute de Normandie. Le contournement sud de la ville, inauguré en 2010, a pour fonction de relier des parties d’autoroute afin d’éviter un péage supplémentaire. Il libère aussi la ville du trafic routier mais la vide encore d’une part de sa clientèle. Aujourd’hui, il est question de construire une nouvelle autoroute afin de contourner par l’Ouest l’agglomération de Rouen et ce en longeant le Val-de-Reuil, Léry et en coupant de nouveau la Seine au niveau du Manoir.

Le capitalisme a aussi été contraint de changer un peu. Après des études et des luttes socialistes, après constatation de la logique perverse de la course au profit à court terme (crise de 1929, déclenchement des guerres), le capitalisme a intégré, par la force, une dose de keynésianisme. Cette doctrine de l’économiste britannique John Maynard Keynes (1883-1946) pose que l’État doit réguler le capitalisme et imposer une dose de démocratie dans le fonctionnement autocratique (le pouvoir d’un seul) de l’entreprise. Keynes a montré qu’il était bénéfique de réguler l’économie et d’augmenter les dépenses publiques pour relancer la commande, donc la production, donc l’emploi et, ainsi, la prospérité. Depuis les années 1930 ‒ à l’initiative notamment de député de Louviers, Pierre Mendès-France, devenu ministre ‒ la France est entrée en partie dans le keynésianisme. En augmentant les salaires, en officialisant la mutualisation de certaines caisses (sécurité sociale, retraite...), les travailleurs ont accédé à un meilleur niveau de vie. C’est ce qu’on appelle l’État providence, l’État qui intervient au nom des citoyens qui se protègent des aléas de la vie. Pour cela, l’État réutilise largement les outils monétaires du capitalisme. Les travailleurs deviennent donc de plus grands consommateurs à défaut, peut-être, d’en être de meilleurs.

Cette logique a renforcé la consommation de masse et la logique capitaliste s’est renforcée. Une partie des opposants au capitalisme sont devenus, presque malgré eux, les chantres d’une consommation de masse appelée “pouvoir d’achat”, “accès aux services” et qui passe pour sociale. Or, le keynésianisme s’est retrouvé noyé dans une nouvelle phase de dérégulation du capitalisme dans les années 1980. La population est sommée, depuis, de travailler plus pour gagner plus et... consommer plus ; tout cela en croyant que ses intérêts sont ceux du grand capital.

 

Les services publics pallient les défauts du mode de fonctionnement capitaliste et lui donnent, peut-être, un visage humain avant la prochaine crise (cliché Armand Launay, 2014).

Les services publics pallient les défauts du mode de fonctionnement capitaliste et lui donnent, peut-être, un visage humain avant la prochaine crise (cliché Armand Launay, 2014).

 

Le secteur de l’immobilier illustre cela qui a fait l’objet d’un développement capitaliste. Suscitant le désir des gens d’habiter dans des logements agréables, vastes, avec chambres individuelles, places de parking… des entreprises se sont développées autour de la vente de terrains, de construction et de vente de biens immobiliers. D’un centre-ville médiéval ramassé derrière ses remparts, la ville s’est étalée sur la majeure partie des terres cultivables tout en abandonnant la culture vivrière par les potagers et autres vergers. Seule une exploitation agricole perdure sur quelques terres archépontaines et, surtout, criquebeuviennes (Jean-Marie Delimbeuf, abbaye de Bonport, avec en sus une activité de production de machines d’exploitation agricole et forestière). Les petites maisons qui accueillaient encore de grandes familles dans les années 1960 ont été délaissées par de grandes maisons accueillant en moyenne 4 personnes aujourd’hui. Cette marchandisation des sols et de la construction a fait doubler la population archépontaine : de 2025 personnes en 1946, la population était de 4223 personnes en 2015. Ce doublement n’est pas dû à une activité intense des Archépontains autour du lit conjugal mais bien plutôt à l’attraction de populations nouvelles, cherchant un cadre de vie agréable et doté de services publics variés proches de leurs lieux de travail à Rouen, ou Val-de-Reuil... Les maisons sont, le plus souvent, isolées au milieu d’une propriété et donc moins propice au contact. Elles constituent de petits châteaux où leurs résidents peuvent avoir ‒ pour certains ‒ la sensation de s’autosuffire dans les loisirs fournis par les appareils tels que la télévision et l’ordinateur. Pour payer ces belles demeures, les foyers consacrent un budget de plus en plus lourd à l’immobilier, que ce soit à l’achat ou à la location. Les sols se faisant rares, ils n’en deviennent que plus précieux donc plus chers. Les foyers s’endettent car les banques font recette sur les prêts, tout comme elles le font sur les États qui commandent beaucoup aux grands groupes (infrastructures, routes…). Les habitants ayant été formés à l’esprit capitaliste, nombre d’entre eux spéculent sur la valeur des biens et les mettent en location afin de courir au profit, faisant ainsi monter plus encore les loyers. Il n’est pas étonnant que les agences bancaires soient devenues nombreuses dans le centre-ville commerçant où les logements vides sont de plus en plus nombreux.

Cette très forte demande immobilière explique aussi pourquoi l’exploitation des carrières s’est répandue dans la vallée de la Seine. Pour ne citer que les communes jouxtant Pont-de-l’Arche, les sablières ont déformé le paysage à l’orée de la forêt à Martot et Criquebeuf, le fond de vallée à Igoville, Alizay et Martot et la vallée de l’Eure à Val-de-Reuil, Léry et Poses où des lacs de loisirs ont rempli et remplacé les anciens lieux d’extraction des sables et graviers.

 

 

Pour satisfaire le secteur de la construction immobilière, en pleine explosion depuis 1945, la ville de Pont-de-l'Arche est encerclée de carrières de sables et graviers (cliché Armand Launay, 2006).

Pour satisfaire le secteur de la construction immobilière, en pleine explosion depuis 1945, la ville de Pont-de-l'Arche est encerclée de carrières de sables et graviers (cliché Armand Launay, 2006).

 

3.3. Un quartier périphérique à animer.

La course aveugle vers le profit, qui caractérise la logique capitaliste de libération du désir, pose de nombreux problèmes concrets et moraux. Les luttes républicaines et ouvrières l’ont démontré. Elles conduisent les victimes, quand elles sont conscientes, à exiger que les autorités publiques obtiennent de nouvelles prérogatives pour réguler et, si possible, équilibrer les rapports sociaux afin d’espérer améliorer l’intérêt général.

Pont-de-l’Arche fut un pôle militaire, administratif puis industriel. La ville a été dépossédée de ses atouts. Elle est aujourd’hui essentiellement à côté des flux. Elle est le lieu de quelques industries, devenues rares, voire précaires. Son centre-ville commerçant et artisan perd de son attractivité. Pont-de-l’Arche constitue un quartier périphérique où les travailleurs veulent se reposer en fuyant le fonctionnement du monde qu’ils contribuent à faire vivre. La ville est un quartier de Val-de-Reuil, de Rouen et, moindrement, de Paris. Certains traitent de cité-dortoir.  

La commune et la Communauté d’agglomération Seine-Eure (CASE, fondée en 1997) sont en charge de nombreuses demandes. Le développement économique en revient à la CASE qui promeut le territoire et favorise l’implantation d’industries et de services à l’échelle de l’agglomération. À ce titre, un village d’artisans, baptisé “la lisière” a été implanté à Pont-de-l’Arche en 2014 le long du contournement sud. La CASE a entériné le fait que le centre-ville n’existe économiquement plus selon cette logique. À destination des employés, la commune et certains services d’État, ou délégataires, accompagnent la population vers le retour à l’emploi. Concernant les commerces et artisans, près de 60 sur toute la ville, la commune a ‒ le plus souvent ‒ repris les animations autrefois assurées par l’Union commerciale. La commune propose ainsi des animations de Noël, une communication et un soutien au tourisme par le biais du terrain de camping municipal et autres activités. Elle propose aussi une participation à la Journée nationale du commerce de proximité, des repas en plein air animés de concerts dansants l’été (les Nocturnes du vendredi), des expositions d’arts plastiques, une commande directe pour la cérémonie des vœux...  

Les élus doivent aussi se mobiliser afin de sauvegarder au mieux l’industrie locale. C’est ce qu’a démontré la volonté de l’entreprise Mreal de fermer définitivement sa papèterie d’Alizay ; ceci afin de raréfier la production et donc de vendre plus chers ses produits par une entente avec ses “concurrents” ayant chacun fermé un site de production. Il a fallu une mobilisation sans relâche des employés, par le biais des syndicats et avec l’aide d’élus et de collectivités, afin que la papèterie puisse continuer à exister mais en devenant, en 2013, une propriété du groupe thaïllandais Double A. Ceci ne garantit en rien les décisions à venir de cette entreprise pour qui Alizay (150 employés) n’est qu’un point sur la carte.

 

 

La commune et des organismes d’Habitations à loyers modérés (HLM) tentent de loger les personnes exclues du marché économique ou mal incluses. La commune tente de respecter la loi relative aux Solidarités et au renouvellement urbains (SRU, adoptée en 2000) qui dispose qu’au moins 20 % des logements doivent être dévolus à l’habitat solidaire. La population semble donc mise à mal par la spéculation immobilière. Mais le nouveau type d’habitat ‒ et le fait de rassembler des populations venues de différents horizons ‒ semble poser des problèmes de sociabilité : la commune est tenue d’offrir des services palliant ces lacunes et rapprochant les gens dans un concept nouveau appelé la “cohésion sociale”.

La mise en concurrence et le besoin de formation à des emplois plus techniques conduit les parents à désirer un système scolaire performant et donc à développer les infrastructures. Les parents étant pris par un emploi, le plus souvent hors de Pont-de-l’Arche, la commune se voit chargée d’occuper les jeunes par une crèche, un relai des assistantes maternelles, un service parentalité, puis un accueil périscolaire le matin, le midi et le soir, une cantine, un accueil de loisirs, un espace pour les adolescents et les jeunes adultes. Une politique de jeunesse a ainsi émergé depuis les années 1970.

En matière de lien social, toujours, la commune se doit de plus en plus de produire les occasions où les gens peuvent se rencontrer, faire connaissance. Cela allait naguère de soi car les gens se fréquentaient nécessairement en tant que voisins, membres de familles locales, passants dans les rues du quotidien, clients des mêmes commerces, membres des mêmes associations (fanfare, majorettes, paroisse, partis, clubs sportifs) et collègues dans les entreprises de la ville. Depuis les années 1950 la sociabilité, largement par le biais des loisirs, fait l’objet d’un projet politique de plus en plus fort. La municipalité doit proposer une salle des fêtes (1954), une piscine (pendant quelques années), et mettre des infrastructures, souvent sportives, à la disposition des habitants par le biais des associations. Elle propose un agenda culturel et soutient techniquement et financièrement les associations, notamment par la mise à disposition de locaux communaux.  

 

En ce qui concerne les vieilles personnes, la commune et divers organismes publics doivent intervenir pour pallier le manque de présence de familles et l’accroissement de la durée de vie nécessitant une vigilance et des soins médicaux. Ainsi l’Établissement hospitalier pour personnes âgées dépendantes (l’EHPAD Julien-Blin) est devenu l’un des grands employeurs de la ville (plus de 50 personnes, même si cela ne suffit pas à l’augmentation des exigences de soins). La commune a pris en charge la résidence pour personnes âgées “Les Pins” en 2016 et propose des moments de sociabilité dont certains sont appelés “intergénérationnels”.

Autre aspect non négligeable des actions à entreprendre : l’environnement. Puisque la majeure partie des terres sont désormais construites, les espèces se font rares, l’écosystème est perturbé et la pollution omniprésente. L’action publique travaille à la qualité des eaux, des berges, de l’air, de l’entretien des espèces végétales naturelles, de la circulation des animaux malgré le contournement et l’autoroute, en forêt de Bord. En effet, la forêt de Bord est aussi exploitée avec visée de rendement. Ses parcelles sont taillées en quatre, ses essences choisies aux fins de commercialisation par l’Office national des forêts.  

Les espaces libres sont devenus rares. Cependant, la commune continue à bétonner selon une logique de production effrénée. Il s’agit désormais de construire dans les “dents creuses”, de densifier l’habitat, de “reconstruire la ville sur la ville”. La commune ressemble, depuis les 1950, à un promoteur immobilier qui voit le nombre d’habitants comme une recette fiscale, un rendement. Quand les habitants souhaitent conserver un espace non bâti, cela peut faire l’objet d’une lutte comme autour d’un lot de la Pommeraie ; lutte qui a participé de la chute du maire Paulette Lecureux en 2001.  

Il s’ensuit une prise d’importance de l’action et de l’emploi publics. Elle se manifeste dans la structure de l’emploi ; la commune étant devenue le plus grand employeur de Pont-de-l’Arche avec près de 90 personnes salariées en 2018. Ceci sans compter les agents publics des différentes administrations d’État, du département, de la CASE qui interviennent sur le territoire communal.  

 

Image industrielle dans la froidure de l'hiver 2011. Ici les toits de l'usine Marco depuis les bureaux de la mairie (cliché Armand Launay).

Image industrielle dans la froidure de l'hiver 2011. Ici les toits de l'usine Marco depuis les bureaux de la mairie (cliché Armand Launay).

Conclusion

Nous nous posions comme problème central : est-il possible de déterminer le ou les moteurs d’une économie archépontaine, selon les époques, et d’en déduire l’impact sur la sociabilité ?

Après cette étude, qui commence à ressembler à un plan de mémoire de Master, nous sommes tentés de répondre par l’affirmative.

Nous avons découpé l’histoire de Pont-de-l’Arche en trois périodes. La première regroupe le Moyen âge et l’Ancien régime. D’un point de vue patrimonial, c’est le Pont-de-l’Arche intramuros qui témoigne aujourd’hui encore, partiellement, de ce que fut la cité du roi. Le centre-ville fourmillait d’activités de services pour les familles nobles, officiant pour le roi, ainsi que pour la garnison de la ville et de Limaie. Un marché et une halle attiraient les producteurs et les acheteurs de la région. Les voyageurs trouvaient dans cette étape sur la voie Paris-Rouen et dans ce point de passage sur la Seine, un ensemble de services de restauration, hôtellerie, cordonnerie… La population se voyait contrainte de produire et importer de quoi assurer le fonctionnement de cette place forte du roi. Elle y était pleinement occupée même si elle demeurait généralement pauvre.

La deuxième période concerne la révolution industrielle et le développement d’un savoir-faire local : le chausson, puis la chaussure. C’est le Pont-de-l’Arche intramuros ainsi que celui des faubourgs qui en témoignent. Des centaines d’Archépontains se sont retrouvés salariés et ouvriers. Leurs conditions de vie sont restées frugales, voire misérables. Leurs intérêts se sont rejoints dans la revendication de droit sociaux et de meilleures conditions de vie. Ce peuple a habité dans les petites maisons médiévales et les quelques logements ouvriers des faubourgs. Il a fait vivre le commerce et la sociabilité du centre-ville.  

La troisième période concerne l’après-guerre et le franchissement d’une nouvelle étape de concentration capitaliste des moyens de production. C’est le Pont-de-l’Arche des nouveaux quartiers et des aménagements publics. La sociabilité a explosé afin de se conformer aux investissements capitalistes. Les entreprises de chaussures ont fermé leurs portes, hormis Marco. D’autres industries vont et viennent, sans garantie de rester à moyen terme. Une partie de la population a quitté les lieux pour trouver meilleur emploi. Une large partie de la population est venue s’installer récemment dans les nouveaux quartiers issus de la spéculation foncière et immobilière. Désormais, une très large partie des habitants ne travaillent pas dans la ville et fréquentent un réseau routier aussi immense que l’argent qu’il engloutit dans sa construction et son entretien. Ces habitants résident dans des quartiers peu propices au lieu social, hormis le voisinage immédiat. Les pouvoirs publics sont sommés de pallier le manque de sociabilité par une offre de loisirs, de formation, de culture. Ils sont sommés de donner une place professionnelle aux habitants ou, à défaut, un toit, une subsistance.   

La ville a largement perdu son rôle central en matière d’échanges. Les habitants échangent surtout en dehors de la ville. Le centre-ville se vide de sa substance, bien qu’il résiste mieux que dans beaucoup d’autres cités. Ce n’est pas une question de rentabilité qui nous intéresse mais bien plutôt de rôle social, d’habitude au contact qui manque à nombre d’habitants. Il semble que les habitants aient beaucoup perdu en qualité de vie à cause des choix économiques d’une minorité. Nous avons même l’impression d’une aliénation des consciences tant ce mode de vie semble normal, ou acceptable, pour de nombreuses personnes isolées dans leurs maisons et qui ne fréquentent ni les rues ni les associations sauf, peut-être, pour les loisirs de leurs enfants.    

Sans en faire une revendication, c’est le paradigme marxien qui nous a le plus aidé dans l’analyse de l’économie locale. En effet, sans trop y réfléchir on pourrait se leurrer en croyant que la pensée de Karl Marx valait pour une période révolue depuis le début de la désindustrialisation. Or, sa pensée, celle du Capital en particulier, est plus d’actualité que jamais : les bras locaux ne sont plus guère nécessaires car il en existe de plus exploitables ailleurs. Il semble que ce soit le keynésianisme, c’est-à-dire grossièrement le pouvoir d’achat donné par l’État ‒ dit providence ‒ aux habitants, qui rende intéressants les habitants et la région aux yeux des investisseurs capitalistes. Mais l’argent continuera-t-il à couler ? Qui plus est, cette vision très monétaire des choses donne l’illusion, à grands renforts de transferts de sommes, que chacun peut vivre satisfait sans contact réel avec autrui et sans devoirs envers lui. C’est une vision aveuglée par la course à l’argent et aux plaisirs à court terme. Les rapports humains doivent être soignés et les consciences doivent réaliser combien notre système économique nous coute cher en bienêtre.

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

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20 août 2015 4 20 /08 /août /2015 09:14
L'hospice tel qu'il se présentait dans les années 1960 : deux édifices parallèles (XVIIe siècle) tournés vers le nord. A remarquer, le cartouche qui couronne le portail en fer forgé et qui indique : Hôpital - hospice. A remarquer aussi, devant le pavillon en brique au fond à gauche, quelques personnes âgées discutant, notamment sur les bancs sous les arbres (cliché Ciné Lefer pour le bulletin municipal : Revue cantonale n° 1, 1965).

L'hospice tel qu'il se présentait dans les années 1960 : deux édifices parallèles (XVIIe siècle) tournés vers le nord. A remarquer, le cartouche qui couronne le portail en fer forgé et qui indique : Hôpital - hospice. A remarquer aussi, devant le pavillon en brique au fond à gauche, quelques personnes âgées discutant, notamment sur les bancs sous les arbres (cliché Ciné Lefer pour le bulletin municipal : Revue cantonale n° 1, 1965).

Faites le point sur le patrimoine architectural ancien de l’hôpital.

 

 

Un lointain ancêtre : l’hôtel-Dieu et la Salle d’armes

Un hôtel-Dieu est un établissement tenu par des religieux afin d’accueillir les pauvres et les malades. Hôtel et hôpital, deux mots qui désignent en français les espaces où l’on accueille des hôtes. Ces établissements sont les très lointains ancêtres de nos hôpitaux.

Nous nous basons ici sur l’étude de Paul Goujon, citée dans les sources, fondée sur les Archives de l’Eure pour jalonner l’histoire de l’hôtel-Dieu de Pont-de-l’Arche et, surtout, l’action des frères pénitents.

Le document le plus ancien, 1281, cite une maison où les pauvres recevaient l’hospitalité. Celui-ci est signé par le doyen de Lisieux, Guillaume du Pont-de-l’Arche, qui donna aux moines de l’abbaye de Bonport divers édifices près des remparts et du cimetière, donc de l’église Saint-Vigor, actuelle Notre-Dame-des-arts. Il conditionna ce don par l’obligation de continuer à accueillir les pauvres. On peut supposer que cet hôtel-Dieu était situé au-dessus de la Salle d’armes car cet espace apparait plus tard comme la cave de l’hôtel-Dieu. Il serait alors en face du cimetière et près des remparts.

La première mention de l’hôtel-Dieu se trouve dans une charte du roi Philippe le Bel datée de mars 1310. Les moines de Bonport n’ont pas dû en garder longtemps la responsabilité car les archives médiévales montrent que l’hôtel-Dieu était dirigé par un gouverneur et administrateur qui recevait une dotation de la vicomté. Il en reversait, le plus souvent, une part à un gérant qui était réellement présent sur les lieux. Paul Goujon montre que les administrateurs étaient le plus souvent des prêtres qui résidaient peu sur place et se faisaient remplacer par des assistants. Le même auteur identifie vers 1590 deux noms de directeurs de l’hôpital : Pierre Langlois, curé, et Louis Langlois, clerc, membres d’une famille d’officiers royaux siégeant au bailliage. L’hôtel-Dieu était alors un bénéfice ecclésiastique dépendant de l’évêque, c’est-à-dire un bien censé donner des moyens de subsistance... et d’action à un dignitaire catholique.

Au début du XVIIe siècle, l’hôtel-Dieu revint au curé de Cléon, Thomas Cyrot, membre d’une famille comptant des officiers royaux au bailliage. En 1611, c’est Richard Cyrot, plus tard curé de Criquebeuf, qui devint administrateur et ce pendant 36 années. Paul Goujon, ayant lu les comptes annuels rendus à la vicomté, mesure le sérieux de la gestion et l’implication financière de Richard Cyrot qui mobilisa ses deniers personnels. Les revenus de l’hôtel-Dieu étaient misérables : 30 livres de la vicomté plus les recettes de quelques terres et jardins, de quelques redevances perçues sur des particuliers et sur les droits de halle du marché… Quant au service, il était bien maigre : quelques lits, des couvertures, du bois de chauffage, un peu de nourriture, d’eau et de vin.

Quelques décorations au rez-de-chaussée et surtout la Salle d'armes (ancienne cave) rappellent l'existence de ce qui fut l'hôtel-Dieu de Pont-de-l'Arche, remplacé - pour sa partie haute - par un bâtiment du début du XIXe siècle (clichés Armand Launay, 2006 et 2013).
Quelques décorations au rez-de-chaussée et surtout la Salle d'armes (ancienne cave) rappellent l'existence de ce qui fut l'hôtel-Dieu de Pont-de-l'Arche, remplacé - pour sa partie haute - par un bâtiment du début du XIXe siècle (clichés Armand Launay, 2006 et 2013).

Quelques décorations au rez-de-chaussée et surtout la Salle d'armes (ancienne cave) rappellent l'existence de ce qui fut l'hôtel-Dieu de Pont-de-l'Arche, remplacé - pour sa partie haute - par un bâtiment du début du XIXe siècle (clichés Armand Launay, 2006 et 2013).

Les pénitents acquièrent l’hôtel-Dieu (1649) et l’étouffent.

La municipalité le récupère

Vers 1647, Richard Cyrot se laissa persuader d’aider des frères pénitents du tiers ordre de Saint-François de la province de Saint-Yves (prenez une respiration) à établir un couvent à Pont-de-l’Arche pour gérer l’hôtel-Dieu notamment grâce à une présence humaine et spirituelle plus ample. Il appuya leur demande auprès des autorités. Le rôle d’un certain “père Chérubin” est cité. Celui-ci, gardien du couvent des pénitents de Vernon, était déjà connu dans la ville pour ses sermons convainquants et il était, qui plus est, né à Pont-de-l’Arche au sein de la famille de Richard Cyrot...

Rappelons aussi que le catholicisme connaissait alors un renouveau notamment par la prédication, que ce soit avec des moines séculiers ou des laïcs comme les pénitents du tiers ordre franciscain exerçant une vie consacrée à l’image des moines (premier ordre) et des moniales (deuxième ordre). Ceci est évidemment une des réactions promues par la Réforme pour contrecarrer le protestantisme.

Paul Goujon souligna l’arbitraire de la bienveillance des autorités religieuses et royales qui, en juillet 1649 et après de longues intrigues, accordèrent aux pénitents le droit de s’installer dans les locaux de l’hôtel-Dieu qui ne sera désormais plus un bénéfice ecclésiastique. Ce renouveau du prêche catholique explique aussi l’installation à Pont-de-l’Arche, vers 1640, du couvent Saint-Antoine.

Les pénitents eurent à faire face à l’hostilité de la population qui voyait arriver, certes des hommes de religion, mais aussi des propriétaires ayant besoin de se nourrir et donc de maitriser des biens très matériels. Des biens que ces hommes spirituels n’oubliaient pas si l’on en croit l’ironie mordante de Paul Goujon qui leur taille peut-être pas un costume mais une robe de bure à leur dimension. Ils venaient s’ajouter au curé, son vicaire, six chapelains et divers prêtres habitués à venir à Pont-de-l’Arche.

Paul Goujon relata que les pénitents se désintéressèrent fortement de l’accueil des nécessiteux à l’hôtel-Dieu près de l’église : 5 lits, pas de soins, presque pas de nourriture. Le gardien de ces lieux avait failli être licencié faute de tâche à remplir. Les pénitents concurrençaient en revanche le curé par leurs messes et les dons afférents. Leur impéritie avérée, les pénitents furent démis de la gestion de l’hôtel-Dieu en 1674 par la Chambre royale mais gardèrent, après lutte, plusieurs bâtiments et ressources. L’hôpital fut géré par des représentants de l’Ordre du Mont-Carmel, avec encore moins de ressources, jusqu’à ce que le roi décidât en 1693 d’attribuer la gestion des hôpitaux aux communes.

L’hôtel-Dieu semble n’avoir pas eu grande activité ; dénué de moyen, oublié par les officiers royaux gérant la municipalité... officiers eux-mêmes parfois liés aux pénitents qui continuaient à percevoir indûment des revenus de l’hospice. Les bâtiments de hospice menaçaient de s’écrouler, faute d’entretien, ce qui explique sûrement pourquoi cet édifice ne nous est pas parvenu au-delà du niveau de la Salle d’armes, sa cave. À partir de 1768, l’hôpital n’était plus animé à tel point que, selon Étienne-Alexandre Sorel, pages 9 à 11, c’est une association de “douze dames charitables” parmi les grandes familles de la ville qui en reprirent la gestion.

 
Il semble que ce soit le choix des pénitents, qui ont délaissé l'ancien hôtel-Dieu, qui a mené à la ruine la partie de haute de cet édifice, rebâti au début du XIXe siècle par Julien Blin et qui a servi de première école communale (salles Croizat et de Beauregard) (cliché Armand Launay, 2008).

Il semble que ce soit le choix des pénitents, qui ont délaissé l'ancien hôtel-Dieu, qui a mené à la ruine la partie de haute de cet édifice, rebâti au début du XIXe siècle par Julien Blin et qui a servi de première école communale (salles Croizat et de Beauregard) (cliché Armand Launay, 2008).

Les pénitents créent leur couvent (1652-1754), futur hôpital...

Les pénitents se sentaient à l’étroit dans leurs locaux jouxtant l’église. Ils les délaissèrent et en cherchèrent de plus vastes. Après avoir lorgné sur la propriété royale autour de ce qu’on appelle de nos jours la tour de Crosne, les pénitents acquirent en 1652, par Richard Cyrot, une propriété avec plusieurs maisons, cour et jardin qui appartenaient à Nicolas Vallée, seigneur du Parc, conseiller du roi et président en l’élection de Pont-de-l’Arche… à deux pas de son lieu de travail : le bailliage. La même année, ils acquirent une autre maison jouxtant cette propriété et trois demeures avec jardins et terrains l’an d’après. Ils constituèrent ainsi une grande partie de l’assise foncière du couvent des pénitents à l’endroit où nous connaissons l’hôpital aujourd’hui.

En 1664, les pénitents achetèrent de Jehan Le Boulanger, conseiller et ancien avocat du roi, une maison avec cour et jardin et ce pour y construire une église. Il est probable que ce terrain ait permis de construire l’actuelle chapelle les années qui ont suivi. Le gros œuvre devrait donc vraisemblablement dater des années 1670.

En 1699, les pénitents acquirent d’Henry Lyard, procureur aux juridictions de la vicomté, un terrain et un jardin près de la porte des Champs (place Aristide-Briand). La même année, le roi leur donna un bout de rempart et une tour à l’encoignure de leur enclos (la tour de l’hospice). Ceci provoqua l’ire de l’Assemblée des habitants car les pénitents allaient supprimer la ruelle reliant la porte des Champs au bailliage. Son entrée aujourd’hui se trouve entre le Balto et le traiteur, presque en face de la rue Sainte-Marie. Son autre entrée était du côté du four à pain de la cour du bailliage.  

En 1754, les pénitents devinrent propriétaires du bien immobilier de Bertrande Millet, veuve de Jean Huault, secrétaire du roi, directeur des aides, qui comprenait une maison et un terrain qui servirent à la construction d’une porte cochère (qui existe toujours).

 
Sur le plan cadastral de 1834, signé Le Fébure (Archives de l’Eure), on retrouve aisément le tracé de la propriété des pénitents : la parcelle carrée au centre de cet extrait et les parcelles et maisons au nord, donnant sur la rue de la Municipalité (actuelle rue Julien-Blin). En comparant avec les photographies actuelles, on se rend compte que deux petits bâtiments ont été démolis depuis (ceux marqués d’un “9”) et que la porte cochère se trouvait au niveau de la parcelle n° 163 du plan cadastral. L’entrée des piétons devait être en face la venelle du Petit-salut sous le plus petit bâtiment. On remarque au sud de la propriété des pénitents le tracé de l’ancienne ruelle permettant de longer les remparts par l’intérieur entre la rue de Paris (rue Roosevelt) et le bailliage. Quoi qu’il en soit, les pénitents possédaient l’une des plus grandes propriétés intramuros de la ville. Ce n’est pas étonnant qu’ils se soient détournés d’autres dépenses comme l’assistance des pauvres et l’entretien de leurs anciens locaux près de l’église.

Sur le plan cadastral de 1834, signé Le Fébure (Archives de l’Eure), on retrouve aisément le tracé de la propriété des pénitents : la parcelle carrée au centre de cet extrait et les parcelles et maisons au nord, donnant sur la rue de la Municipalité (actuelle rue Julien-Blin). En comparant avec les photographies actuelles, on se rend compte que deux petits bâtiments ont été démolis depuis (ceux marqués d’un “9”) et que la porte cochère se trouvait au niveau de la parcelle n° 163 du plan cadastral. L’entrée des piétons devait être en face la venelle du Petit-salut sous le plus petit bâtiment. On remarque au sud de la propriété des pénitents le tracé de l’ancienne ruelle permettant de longer les remparts par l’intérieur entre la rue de Paris (rue Roosevelt) et le bailliage. Quoi qu’il en soit, les pénitents possédaient l’une des plus grandes propriétés intramuros de la ville. Ce n’est pas étonnant qu’ils se soient détournés d’autres dépenses comme l’assistance des pauvres et l’entretien de leurs anciens locaux près de l’église.

La Révolution libère les locaux...

À la Révolution, l’Assemblée constituante nationalisa les biens de l’Église (1789) puis supprima les ordres religieux (1790). Le couvent des pénitents, vidé de ses moines qui partirent à Saint-Pol (62) selon Émile Chevalier, revint alors à l’État. Quelques Conseils municipaux se tinrent dans la chapelle durant deux années durant avant que les élus municipaux ne siègent au bailliage. Puis, pour financer ses dépenses, en l’absence de levées d’impôts, l’État mit en vente ses “biens nationaux”. Le couvent des pénitents fut ainsi privatisé, après enchères, le 15 juin 1793 à François Jean. La vente concerna la maison conventuelle, l’église, un bâtiment, la cour et le jardin. Étienne-Alexandre Sorel nous apprend, page 83, que le couvent des pénitents fut pillé en 1793. On comprend pourquoi aucun mobilier ancien n’a été conservé. Ce François Jean semble faire partie des nombreux spéculateurs qui se sont enrichis grâce à la privatisation des biens nationaux car il est resté propriétaire peu de temps. En effet, une délibération du Conseil municipal en date du 3 juin 1834 nous apprend qu’en 1811 c’est un dénommé Michel Prudhomme qui avait vendu à Julien Blin une “maison” devenue depuis l’hôpital.

 
L'ancienne église des pénitents (bâtie vers 1670) a accueilli les conseils municipaux deux ans durant la période révolutionnaire. Elle est devenue la chapelle Saint-Luc de l'hôpital local qui a ouvert ses portes vers 1830 (cliché Armand Launay, 2006).

L'ancienne église des pénitents (bâtie vers 1670) a accueilli les conseils municipaux deux ans durant la période révolutionnaire. Elle est devenue la chapelle Saint-Luc de l'hôpital local qui a ouvert ses portes vers 1830 (cliché Armand Launay, 2006).

… et Julien Blin permet la renaissance d’un hôpital de statut public (1830)

Julien Blin (1738-1826) était ingénieur des ponts et chaussées, un poste important dans le lieu de passage qu’était Pont-de-l’Arche. Cet homme s’est fait connaitre pour sa bonne gestion de la commune quant il fut nommé maire sous la Restauration. Il gagna aussi l’estime de la population par sa générosité notamment par de larges dons immobiliers en faveur de la commune. Ses dons permirent la création de la première école communale (au-dessus de la Salle d’armes) et l’hospice qui nous intéresse.

Une délibération du Conseil municipal en date du 25 aout 1827 précise que Monsieur Blin, n’ayant pas de descendant, donne à la commune l’ancien couvent des pénitents afin de servir d’hôpital aux « indigents malades et inférieurs » de la ville et de bonne moralité. Mû par une vision catholique de l’entraide et par un souci de la vie en collectivité, Julien Blin permit à la municipalité de jeter les bases de ce qui est devenu un service public de soin et d’assistance pour personnes âgées. En remerciement, en 1865 la municipalité donna le nom de Julien Blin à une rue de la ville : celle de l’hôpital… ce qui permet de rattacher un peu le nom de cet homme à l’institution qu’il a contribué à créer. Néanmoins, avec la nouvelle ouverture du côté de la rue Général-de-Gaulle, le nom de Julien Blin apparaitra bien peu au côté de l’hôpital.

Une délibération, déjà citée, du Conseil municipal du 3 juin 1834 nous apprend qu’une commission administrative de cet hôpital avait été instituée par un arrêté du préfet en date du 9 juillet 1830. L’hôpital a donc fonctionné comme un service administratif doté de faibles moyens et animé au quotidien par des religieuses dont le travail ne doit pas être masqué par l’impéritie des pénitents d’antan. L’ancienne église Saint-Luc reprit du service en tant que chapelle de l’hospice. Il semble que l’hospice perdait de la vitesse quand la municipalité s’intéressa de nouveau à lui à la toute fin du XIXe siècle.

 

 

Vers un service public de qualité

L’idée est récente que l’État, représentant les citoyens et leurs intérêts, doive rendre un service de qualité en matière de santé et de prise en charge de la dépendance. Elle apparait en gestation dans certains programmes de la Révolution et émerge avec l’arrivée au pouvoir des républicains et plus encore des socialistes auxquels il faut rattacher les communistes.

Le maire, républicain de gauche, Eugène Ferrand marqua un renouveau dans la gestion de l’hospice. Il fit rétablir la commission administrative gérant l’hôpital local ce qui témoigne de sa volonté de mettre de l’ordre, au nom de la mairie et donc des habitants, dans la gestion de ce service.

Tout en diminuant les dépenses de l’hôpital, il en augmenta la capacité d’accueil (de 12 à 18 lits) en ajoutant un nouveau bâtiment en brique, bien éclairé, aujourd’hui englobé dans les locaux actuels où se trouvent les salles de loisirs et de restauration. Le journal L’Elbeuvien du 30 décembre 1900 retrace l’inauguration de ce nouveau bâtiment : « sous la présidence de M. Eugène Ferrand, assisté de membres de la commission administrative de l’hospice. L’auteur des plans est M. Marie, ancien agent-voyer, qui en a conçu les aménagements d’après les derniers perfectionnements préconisés par la science moderne. L’hôpital est tenu par les sœurs de la Providence d’Évreux ».

 
Du pavillon en brique construit en 1900 par l'architecte et agent-voyer de la commune, Hubert Marie, il reste au moins deux murs qui ont été conservés dans l'agrandissement de 1995 (clichés Armand Launay, 2015).
Du pavillon en brique construit en 1900 par l'architecte et agent-voyer de la commune, Hubert Marie, il reste au moins deux murs qui ont été conservés dans l'agrandissement de 1995 (clichés Armand Launay, 2015).

Du pavillon en brique construit en 1900 par l'architecte et agent-voyer de la commune, Hubert Marie, il reste au moins deux murs qui ont été conservés dans l'agrandissement de 1995 (clichés Armand Launay, 2015).

 

L’hospice inspira Octave Mirbeau

La gestion paramunicipale de l’hospice était toujours soumise à la logique toute chrétienne de l’accueil et du soin des malades et des vieillards. Elle était mue par un sentiment de charité mais aussi un jugement moral des comportements individuels. Ceci a commencé à déplaire à une partie de la population qui s’est détachée de la morale religieuse. C’est le cas du célèbre écrivain anarchiste français Octave Mirbeau (1848-1917) qui, de plus, reprochait à l’administration sa passivité voire son indifférence à l’égard des souffrances de nombreux citoyens. Il habita aux Damps, rue Marie-Morel-Billet, à quelques mètres de Pont-de-l’Arche et trouva dans la région une importante source d’inspiration littéraire. L’hôpital local fut ainsi la cible de ses attaques à cause du caractère arbitraire de son règlement restreignant l’accès à certaines personnes… Dans la nouvelle intitulée Les Abandonnés et datée du 28 juillet 1890, c’est le cas de Justine Lecœur, journalière isolée tombée enceinte hors mariage, ce qui était très mal vu. Son l’amant lui a été retiré par le service militaire imposé par l’État. Honoré Rebours, le maire de Saint-André-du-Courtil, nom imaginaire mais faisant écho à Pont-de-l’Arche, est révolté car Justine Lecœur, sur le point d’accoucher, est refusée dans tous les hospices de la région, dont le sien :     

Mais moi non plus, je ne puis vous recevoir à l'hospice... Il ne m'appartient pas et je n'ai aucune autorité... On y reçoit que des vieillards... Les règlements sont formels... Et encore faut-il que ces vieillards privilégiés réunissent des conditions d'âge, de moralité, de domicile, qui entravent généralement leur admission. C'est ainsi que les bienfaiteurs… Et le maire appuya sur ce mot avec une ironie cruelle qui échappa complètement à l'esprit simple de Justine...

- Que les bienfaiteurs entendent toujours la charité... Ils demandent à la douleur ses papiers, ils exigent de la pauvreté des certificats de bonnes vie et mœurs... Il faut que les larmes leur plaisent et qu'elles aient eu de la vertu...

Il force ensuite les règlements en faisant admettre Justine à l’hôpital de Louviers afin que celle-ci soit prise en charge, le temps de l’accouchement, avant de retourner dans sa misère…

Le problème n’était peut être pas tant les conditions d’admission de l’hôpital local que l’inexistence d’un système de santé national vers lequel renvoyer les citoyens dans la détresse. C’est ce qui explique pourquoi la santé et l’aide sociale se sont peu à peu laïcisées afin que les conditions d’accès aux soins soient moins jugeantes, restrictives ; en somme, moins subjectives et surtout que l’accès à la santé soit un droit discutable par tous par le biais de la politique.  

 
 
Octave Mirbeau, un écrivain engagé qui s'est inspiré de la région de Pont-de-l'Arche pour se révolter contre la misère d'une grande partie de la population (source : Wikipédia).

Octave Mirbeau, un écrivain engagé qui s'est inspiré de la région de Pont-de-l'Arche pour se révolter contre la misère d'une grande partie de la population (source : Wikipédia).

 

1976 : début de la grande restructuration de l’hôpital

Avec la loi du 21 décembre 1941, les hospices devinrent des hôpitaux dotés d'une direction. Cette loi pose les fondations du système hospitalier actuel. En 1976, l’hospice était néanmoins une institution vieillie, sans jeu de mots, ce qui motiva le lancement d’imposants travaux à étaler dans le temps. Il s’agissait d’agrandir les locaux, d’améliorer les services et d’humaniser le lieu. C’est en 1976, sous le mandat de Roland Levillain, que démarra la première tranche de travaux qui se solda par la livraison de l’important bâtiment de 41 lits. Celui-ci se trouve au centre, le long du muret parallèle à la rue Général-de-Gaulle et qui signale l’ancien rempart (voir la photographie).

 
Vue générale sur les travaux de 1976 depuis le nord. On voit, à l'avant plan, le pavillon de 1900, et l'on identifie bien quelle partie de l'hôpital a été ajoutée en ce temps (archives municipales de Pont-de-l'Arche).

Vue générale sur les travaux de 1976 depuis le nord. On voit, à l'avant plan, le pavillon de 1900, et l'on identifie bien quelle partie de l'hôpital a été ajoutée en ce temps (archives municipales de Pont-de-l'Arche).

1996 : nouveaux bâtiments et litiges sur les anciens

Puis, la deuxième phase d’agrandissement fut lancée sous le mandat de Paulette Lecureux grâce à l’investissement du Conseil général de l’Eure promis à partir de 1990. En 1992, le projet de l’architecte lovérien Bruno Foulkes fut retenu qui prévoyait 45 lits supplémentaires ainsi que l’amélioration des parties communes, des bureaux et de l’accueil. Ce projet enveloppa, notamment, deux murs (au moins) du pavillon en brique de 1900 et prolongea l’hôpital du côté de la rue Julien-Blin en éliminant les anciens bâtiments. Aider les anciens en oubliant l’ancien, en somme… La même année, cette partie du projet provoqua l’incompréhension et l’opposition d’habitants, dont le conseiller municipal le plus proche des questions patrimoniales, Jean-Pierre Patin. Celui-ci alerta les Amis des monuments et sites de l’Eure. Ceux-ci furent entendus et rejoints par l’Architecte des bâtiments de France qui refusa la destruction de la chapelle et des bâtiments anciens. Malgré cela, le préfet signa le permis de démolir le 8 avril 1993. Ce permis fit l’objet d’un recours auprès Tribunal administratif de Rouen. Après négociation avec le Ministère de la culture, un nouveau permis fut accordé le 9 novembre 1993 qui préservait la chapelle Saint-Luc et quatre travées de l’édifice en face. Seuls furent sacrifiés, parmi le projet initial, un jardin, une dizaine de places de parking et un accès plus aisé aux véhicules notamment de livraison. Les travaux démarrèrent en janvier 1994 et les bâtiments furent livrés en 1995.

 
La chapelle Saint-Luc et quatre travées de l'édifice nord ouest ont survécu à plus de 300 ans d'érosion et au projet d'agrandissement de l'hôpital en 1995 grâce à la mobilisation de passionnés du patrimoine ancien (clichés Armand Launay, 2014 et 2015).
La chapelle Saint-Luc et quatre travées de l'édifice nord ouest ont survécu à plus de 300 ans d'érosion et au projet d'agrandissement de l'hôpital en 1995 grâce à la mobilisation de passionnés du patrimoine ancien (clichés Armand Launay, 2014 et 2015).

La chapelle Saint-Luc et quatre travées de l'édifice nord ouest ont survécu à plus de 300 ans d'érosion et au projet d'agrandissement de l'hôpital en 1995 grâce à la mobilisation de passionnés du patrimoine ancien (clichés Armand Launay, 2014 et 2015).

2015 : troisième extension… jusqu’à la rue Général-de-Gaulle

En 2011, l’hôpital fut labellisé Établissement hospitalier pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) et ce grâce à sa conformité avec les exigences nationales. Ainsi, les maisons de retraite médicalisées changèrent-elles peu à peu d'appellation.

Suite au départ d’un magasin (Coop), l'EHPAD a acheté plusieurs parcelles donnant sur la rue Général-de-Gaulle. Récupérant ainsi l’espace qui lui faisait cruellement défaut pour adapter ses services au vieillissement de la population française, il put lancer son troisième projet d’extension et ce avec L'Agence régionale de santé, le Conseil départemental et le maire Richard Jacquet, président de l'EHPAD. En 2013, l’espace acquis fut libéré de ses anciens locaux (le magasin et deux maisons). Cette extension a permis le passage en chambres individuelles pour 78 résidents, la création de lits d’hébergement temporaire, la création d’un Pôle d’activité et de soins adaptés (PASA) et la création d’une unité sécurisée pour les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Pour ce faire, les bâtiments ont été rénovés et un nouveau bâtiment a été entièrement créé le long de la rue Général-de-Gaulle. Celui-ci permet depuis l’accès des véhicules par une galerie ainsi que l’agrandissement du parc au profit des résidents. Ce bâtiment à l’architecture contemporaine est couvert de brique de parement afin de le marier - un peu - à l’ensemble urbain, très XIXe siècle, qui caractérise cet espace de faubourgs. Cette métamorphose de l’urbanisme est intervenue au moment où la place Aristide-Briand a été entièrement refaite par la CASE et où la municipalité entend réaménager l’ensemble de l’axe Est-ouest (de Bonport au rondpoint des écoles).

Enfin, afin de marquer cet agrandissement des locaux et l'élargissement des services, l'hôpital fut officiellement baptisé du nom de son fondateur Julien Blin en 2016. Un logotype fut adopté en même temps qui reprend la silhouette de la tour de hospice.

La troisième extension de l'hôpital en 2014, 2015 et 2016 (clichés Armand Launay) et selon la perspective d'architecte (cabinet MVT).
La troisième extension de l'hôpital en 2014, 2015 et 2016 (clichés Armand Launay) et selon la perspective d'architecte (cabinet MVT).
La troisième extension de l'hôpital en 2014, 2015 et 2016 (clichés Armand Launay) et selon la perspective d'architecte (cabinet MVT).
La troisième extension de l'hôpital en 2014, 2015 et 2016 (clichés Armand Launay) et selon la perspective d'architecte (cabinet MVT).

La troisième extension de l'hôpital en 2014, 2015 et 2016 (clichés Armand Launay) et selon la perspective d'architecte (cabinet MVT).

Vue sur le jardin d'après la perspective d'architecte du cabinet MVT. La porte d'entrée, sous galerie, se trouve à droite et donne sur la rue Général-de-Gaulle. Cet aménagement va mettre en valeur la tour de l'hospice, et son mauvais état, à peu près à l'endroit d'où cette vue est tirée.

Vue sur le jardin d'après la perspective d'architecte du cabinet MVT. La porte d'entrée, sous galerie, se trouve à droite et donne sur la rue Général-de-Gaulle. Cet aménagement va mettre en valeur la tour de l'hospice, et son mauvais état, à peu près à l'endroit d'où cette vue est tirée.

Vue sur l'entrée de l'EHPAD, côté rue Général-de-Gaulle (cliché Armand Launay, juillet 2018).

Vue sur l'entrée de l'EHPAD, côté rue Général-de-Gaulle (cliché Armand Launay, juillet 2018).

Vue sur l'entrée de l'EHPAD, côté rue Général-de-Gaulle, et son logotype (cliché Armand Launay, juillet 2018).

Vue sur l'entrée de l'EHPAD, côté rue Général-de-Gaulle, et son logotype (cliché Armand Launay, juillet 2018).

 

Faites le point sur le patrimoine architectural ancien de l’hôpital.  

 

Conclusion

Il y a d’importantes ruptures dans le service d’assistance et de soin depuis le XIIIe siècle à nos jours. On ne peut pas dire que l’hôpital local soit issu de l’hôtel-Dieu. Il provient néanmoins des vestiges patrimoniaux (le couvent des pénitents) et du souvenir spirituel de cet établissement religieux. On dit souvent qu’il n’y a pas de justice parmi les hommes. Cependant, on a vu, ci-dessus, que ceux qui ont puisé dans les ressources de l’hôtel-Dieu pour construire un couvent, entre autres, ont été chassés par la Révolution. Leurs biens ont été restitués par Julien Blin à un organisme public capable de gérer correctement cette institution exigeante, selon les besoins et les attentes des citoyens.   

L’hôpital s’adapte en effet au vieillissement de la population, à la croissance de ses exigences - pour ceux qui peuvent en payer le prix - mais aussi à la révolution des transports. La circulation et le stationnement des voitures et des camions est devenu difficile dans le centre-ville médiéval. L’hôpital a d’abord souhaité faire disparaitre les anciens édifices qui ont pourtant été cruciaux dans la naissance de cette institution et dans sa pérennité, notamment avec une spécialisation dans la prise en charge des personnes âgées. Sans la grandeur des locaux, une petite unité de soin aurait tôt fait de fermer dans le cadre d’une concentration des moyens médicaux dans de plus grandes villes.  

Heureusement, des habitants se sont mobilisés pour sauvegarder - au moins partiellement - les anciens édifices dont la chapelle. Ils ont sauvé l’un des plus beaux paysages urbains de Pont-de-l’Arche à l’endroit de la douce courbe de la rue Julien-Blin et ses demeures anciennes de part et d’autre. Qu’ils en soient remerciés. Ils ont, par là, forcé l’hôpital à chercher une meilleure adaptation aux besoins nouveaux et ce en mariant agrandissement et restructuration par une ouverture vers les faubourgs et la rue Général-de-Gaulle. Cette ouverture reporte néanmoins à l’arrière plan, physiquement et emblématiquement, les anciens locaux.

Il serait heureux aujourd’hui, en sus et malgré les grosses et récentes dépenses de l’EHPAD, que le patrimoine ancien soit pleinement réhabilité. La tour de l’hospice (XIIIe siècle) a été restaurée et mise en valeur à côté des espaces verts. La chapelle Saint-Luc a besoin d’une dernière phase de réhabilitation pour être redonnée au culte car le bienêtre physique est complémentaire au bienêtre spirituel des résidents, de leurs accompagnants, de leurs familles. Il serait beau, aussi, que la chapelle soit redonnée au culte pour souligner les origines de cet hôpital associé au nom de Julien Blin et à ses attaches catholiques.

 

À lire aussi, plus triste : La léproserie de Pont-de-l’Arche

 

 

Sources

- Chevallier Émile, Guide du touriste et de l’archéologue au Pont-de-l’Arche, vers 1933, Fimin-Didot ;

- Goujon Paul, “L’hôtel-Dieu et les pénitents du Pont-de-l’Arche”, La Normandie, n° 3 de mars 1897, pages 65 à 76, et n° 4 (?) d’avril 1897, pages 105 à 115 ;

- Pont de l’Arche, bulletin municipal, n° 20, janvier 1994, 32 pages. “Rénovation de l’hôpital, par B. Maillard, directeur”, page 13 ;

- Monuments et sites de l’Eure n° 66, 1993, Patrimoine en péril : l’hôpital de Pont-de-l’Arche. RV 77 n° 66 ;

- Patin Jean-Pierre, “L’hôpital de Pont-de-l’Arche”, Monuments et sites de l’Eure n° 67, 1993, p. 17-18.

- Registres des délibérations du Conseil municipal.

 

 

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

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15 août 2015 6 15 /08 /août /2015 15:33
Vue bucolique sur une partie de l'EHPAD depuis la courtine du bailliage (cliché Armand Launay, 2008).

Vue bucolique sur une partie de l'EHPAD depuis la courtine du bailliage (cliché Armand Launay, 2008).

 

Le patrimoine ancien de l’hôpital de Pont-de-l'Arche, actuellement appelé Établissement hospitalier pour personnes âgées dépendantes (EHPAD), comprend la tour dite de l’hospice, deux restes d’édifices de l’ancien hospice dont l’un comprend la chapelle Saint-Luc. Bel ensemble donc qui reste plutôt ignoré du public.  

 

Faites le point sur l’historique de l'hôpital... de l'hôtel-Dieu à l’EHPAD


La tour de l’hospice a longtemps été oubliée, ou presque, derrière une maison et sous des broussailles poussant entre deux propriétés : celle de l’hôpital et celle d’un particulier. C’est un vestige d’une des tours de flanquement des fortifications du Pont-de-l’Arche médiéval. Hémicylindrique (demi cylindre), elle possède encore une petite partie de son deuxième niveau. Le premier niveau semble avoir été comblé avec du moellon. Elle semble dater, comme le gros des remparts de la ville, des travaux lancés par Philippe Auguste, au début du XIIIe siècle donc. La base de cette tour est masquée par le comblement du fossé qui séparait la ville fortifiée de la terrasse alluviale du Pont-de-l’Arche des faubourgs et des nouveaux quartiers.

Ce monument est inscrit sur l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques depuis le 15 juin 1939. Les travaux de restructuration de l’EHPAD ont mis en valeur le mauvais état de la tour car ce monument se retrouve depuis au bord du parking et parmi un cadre à la fois vert et patrimonial qui compte parmi les critères d’un service de qualité rendu aux résidents. Cette tour a fait l'objet d'une heureuse restauration en .

La tour de l'hospice est redevenue visible dans le cadre du réaménagement de l'EHPAD (cliché Armand Launay, 2012).

La tour de l'hospice est redevenue visible dans le cadre du réaménagement de l'EHPAD (cliché Armand Launay, 2012).

Les édifices nord

Autour de l’ancienne entrée, par la rue Julien-Blin, se trouvent deux édifices de la seconde moitié du XVIIe siècle, semble-t-il. En partie conservés, ils témoignent de ce que fut le couvent des pénitents mais ne font l’objet d’aucun classement par les services des Monuments historiques.

Ces édifices comprennent deux niveaux sur cave et sont couverts d’un toit à deux versants portant des ardoises. Au n° 13 de la rue Julien-Blin, l’édifice nord ouest de l’hôpital a été rasé à 60 % vers 1995. Il présente deux baies côte à côte à chaque niveau des deux murs pignons. Le mur gouttereau (façade) le plus visible présente quatre baies à chaque niveau. Le rez-de-cour offre une décoration en haut relief de voutes en plein cintre qui encadrent les baies et créent une fausse galerie avec deux bandeaux courant le long des murs. Ceci crée une série de faux chapiteaux qui sépareraient des colonnades et des voutes. Ce type de décor se trouvait dans l’édifice Est, en vis-à-vis. De là à imaginer un air de cloitre et son jardin disparu…

Quant au gros œuvre, il doit être composite : pierre de taille, brique, moellon, silex. Il tranche, quoiqu'il en soit, avec le pan de bois qui constitue tous les édifices de cette partie de la ville, ce qui semble appuyer la thèse que les locaux du couvent ont été bâtis par les moines en lieu et place d'anciennes demeures. Les édifices nord sont couverts de plâtre légèrement travaillé de manière à souligner les encadrements des ouvertures et les bandeaux entre les niveaux. L’édifice nord ouest est plus finement décoré avec des sculptures imitant des pierres de taille aux encadrements des fenêtres et en guise de clés des voutes du premier niveau. L’intérieur de ces édifices ne présente aucun intérêt patrimonial à cause des aménagements récents (faux plafonds…). Les caves doivent présenter un intérêt mais nous n’avons pas pu les visiter. La partie intérieure qui présente un intérêt est celle de la chapelle Saint-Luc.    

 
L'édifice nord ouest, XVIIe siècle, avant sa démolition partielle (cliché EHPAD, vers 1993). Puis, le même édifice vu depuis l'EHPAD (cliché Armand Launay, 2014).L'édifice nord ouest, XVIIe siècle, avant sa démolition partielle (cliché EHPAD, vers 1993). Puis, le même édifice vu depuis l'EHPAD (cliché Armand Launay, 2014).

L'édifice nord ouest, XVIIe siècle, avant sa démolition partielle (cliché EHPAD, vers 1993). Puis, le même édifice vu depuis l'EHPAD (cliché Armand Launay, 2014).

La chapelle Saint-Luc et l'édifice nord Est, XVIIe siècle, qui fut entièrement démoli (cliché EHPAD, vers 1993). La chapelle Saint-Luc vu depuis la cour de l'EHPAD avec l'extrémité de l'extension de 1995 (cliché Armand Launay, 2015).La chapelle Saint-Luc et l'édifice nord Est, XVIIe siècle, qui fut entièrement démoli (cliché EHPAD, vers 1993). La chapelle Saint-Luc vu depuis la cour de l'EHPAD avec l'extrémité de l'extension de 1995 (cliché Armand Launay, 2015).

La chapelle Saint-Luc et l'édifice nord Est, XVIIe siècle, qui fut entièrement démoli (cliché EHPAD, vers 1993). La chapelle Saint-Luc vu depuis la cour de l'EHPAD avec l'extrémité de l'extension de 1995 (cliché Armand Launay, 2015).

La chapelle Saint-Luc

Discrète mais pourtant bien présente, se trouve la chapelle Saint-Luc au numéro 11 de la rue Julien-Blin. C’est le seul bâtiment de l’édifice nord-Est épargné par les travaux de 1995. Les ¾ de cet édifice ont alors été rasés. Quant au saint patron, il semble s’agir de saint Luc l’évangéliste puisque ce médecin, auteur du troisième évangile, est considéré par les chrétiens comme saint patron des médecins et des services de santé mais aussi des peintres. Il est célébré le 18 octobre.

La chapelle date vraisemblablement des années 1670. C'est Paul Goujon qui nous donne des indices en ce sens. L'auteur, qui a compulsé les archives départementales, nous apprend qu'en 1664 les pénitents achetèrent de Jehan Le Boulanger, conseiller et ancien avocat du roi, une maison avec cour et jardin et ce pour y construire une église. Il est probable que ce terrain ait permis de construire l’actuelle chapelle les années qui ont suivi. Comme les autres édifices nord de l'hôpital, la structure de la chapelle n'est pas composée de pans de bois, ce qui la distingue du reste du quartier du bailliage. Il semble donc qu'ils aient rasé la demeure nouvèlement acquise afin de construire une église dans un espace réduit, reprénant les dimensions d'une maison d'habitation avec un volume suffisant à l'accueil de fidèles que les pénitents voulaient nombreux. L'accueil du public obligea les pénitents à construire l'église le long de la rue qui n'était pas nécessairement le plus vaste emplacement.

Un autre indice, livré par Paul Goujon, nous intéresse. Les pénitents étaient en procès en 1741 avec Pierre et Nicolas Lebret, charpentiers de La Neuville-Chant-d'Oisel qui avaient rénové l’église des pénitents. Ces travaux semblent confirmer que l’église avait vieilli et, par conséquent, qu’elle devait dater des premières années suivant l’acquisition du terrain en 1664.

L'expulsion des pénitents en 1791 sonna la fin du culte qui ne reprit que quand cette ancienne église devint une chapelle de l'hôpital créé par la municipalité après et grâce aux dons de Julien Blin (1826).

 

Depuis l’extérieur, la chapelle est reconnaissable aux deux croix en relief sur plâtre qui couronnent les deux portes d’entrée (côté rue et côté cour). Deux baies, et une porte donc, percent une façade nord (rue Julien-Blin) rendue si fade par son ravalement que, sans ses symboles chrétiens, elle attirerait bien peu l’attention depuis la rue.

Parmi ces symboles, on peut compter la belle porte d’entrée en bois, côté rue, qui ne semble pas ancienne (début du XXe siècle). Chacun des deux vantaux est orné de lignes sculptées formant une grande croix. C’est au centre de ces croix, quel clin-d’oeil, que se trouvent les poignées d’ouverture... Couronnant ces vantaux, un panneau de bois présente deux roses à quatre lobes inscrites chacune dans son cercle et, plus largement, dans un carré. La porte ouvrant sur la cour intérieure est identique à celle donnant sur la rue. Elle est cependant couronnée d’un vasistas orné de deux petits vitraux de Pierre Lafoucrière (voir plus bas).

De plan carré, la chapelle présente - en toute logique - un autel orienté, c’est-à-dire tourné vers l’orient. Elle ne possède plus de cloche qui peut-être se trouvait dans un lanternon et sur les petits édifices le long de la rue.

La décoration intérieure de la chapelle s’inspire du baroque mais son caractère récent ne fait pas mystère grâce, notamment, à une plaque de marbre à gauche de la porte de la cour : “Cette chapelle a été décorée grâce à la générosité de M. André Désiré Le Normand. Juillet 1894”.

L’autel en bois est décoré par l’agneau du sacrifice entouré de rayons solaires, le tout relevé par des dorures. Il repose dans un chœur marqué par une élévation d’une marche et pavé d’élégants carrés en céramique à décor floral. Sur le mur Est, derrière l’autel, se trouve une niche voutée en cul-de-four qui accueillait une statue et une console sur chaque encoignure. Ces deux consoles devaient porter les statues de saint Luc et, peut-être, de la Vierge Marie, de saint François...  

Sur ce mur sont sculptées en relief deux colonnes décoratives à chapiteaux corinthiens de part et d’autre de la niche centrale. Elles sont jumelées en vis-à-vis par deux colonnes sur le mur ouest. Le long du mur sud, une ancienne porte a été rouverte par l’équipe venue il y a quelques années éradiquer le salpêtre. Cette porte devait servir d’entrée aux officiants du temps des pénitents. Le mur nord comprend deux colonnes et trois voutes rappelant un peu le décor des façades des deux édifices nord de l'hôpital. Notons aussi la présence d'un harmonium Dumont-Lelièvre.

L’élément patrimonial le plus notable de cette chapelle sont les quatre vitraux dessinés par l’artiste peintre Pierre Lafoucrière (né en 1927) et réalisés en 2001 par l’atelier de Dominique Bony-Bogros (Paris). Les vitraux ne sont pas figuratifs. Ils laissent passer une large lumière colorée grâce à de grandes pièces de verre. Ceci pallie le manque de luminosité de cette chapelle dont les principales ouvertures sont tournées vers le nord, c'est-à-dire la rue et donc les fidèles. Les bougies et l’ambiance solennelle de la messe devaient donc beaucoup compter afin que ce lieu soit propice au recueillement. Le financement des vitraux a été assuré par les dons des paroissiens. Dans le même temps, Pierre Lafoucrière exposa ses oeuvres à Pont-de-l’Arche grâce à ses bonnes relations avec le curé Paul Bigo, très versé dans le monde des arts. Bel hommage à saint Luc, donc, qui est aussi patron des peintres... peut-être est-ce aussi une manière de rappeler l'importance de cette chapelle qui fut menacée, la décennie précédente, de destruction ?

Cependant, la chapelle Saint-Luc n’est plus utilisée par le culte catholique depuis quelques années à cause des travaux d’éradication du salpêtre. Ceux-ci ont conduit au retrait de nombreuses boiseries au pied des murs où il reste les traces des anciennes attaches. La chapelle a aujourd’hui besoin d’une nouvelle phase de réhabilitation afin qu’elle soit redonnée au culte catholique. Ce serait justice notamment pour rappeler ce que l'hôpital doit à certaines personnes ayant puisé dans cette religion une force d'action, au premier rang desquelles Julien Blin, du nom duquel l'hôpital a été baptisé en 2016. En attendant cette réouverture, le curé reste évidemment aumônier auprès des résidents de l’EHPAD qui le souhaitent.

 
Les croix qui couronnent les deux entrées de la chapelle Saint-Luc. Vue sur la porte d'entrée de la rue Julien-Blin (clichés Armand Launay, 2013, 2013 et 2014).
Les croix qui couronnent les deux entrées de la chapelle Saint-Luc. Vue sur la porte d'entrée de la rue Julien-Blin (clichés Armand Launay, 2013, 2013 et 2014).
Les croix qui couronnent les deux entrées de la chapelle Saint-Luc. Vue sur la porte d'entrée de la rue Julien-Blin (clichés Armand Launay, 2013, 2013 et 2014).

Les croix qui couronnent les deux entrées de la chapelle Saint-Luc. Vue sur la porte d'entrée de la rue Julien-Blin (clichés Armand Launay, 2013, 2013 et 2014).

La chapelle de la fin du XVIIe siècle a nécessité plusieurs campagnes de restauration dont celle de 1894 qui a maintenu (?) la chapelle dans son style baroque (cliché Armand Launay, 2014).

La chapelle de la fin du XVIIe siècle a nécessité plusieurs campagnes de restauration dont celle de 1894 qui a maintenu (?) la chapelle dans son style baroque (cliché Armand Launay, 2014).

Vue sur le mur nord de la chapelle Saint-Luc et sur ses deux vitraux de Pierre Lafoucrière datant de 2001. Puis, zoom sur le vitrail nord ouest (celui de gauche) et sur la signature (clichés Armand Launay, 2015).
Vue sur le mur nord de la chapelle Saint-Luc et sur ses deux vitraux de Pierre Lafoucrière datant de 2001. Puis, zoom sur le vitrail nord ouest (celui de gauche) et sur la signature (clichés Armand Launay, 2015).
Vue sur le mur nord de la chapelle Saint-Luc et sur ses deux vitraux de Pierre Lafoucrière datant de 2001. Puis, zoom sur le vitrail nord ouest (celui de gauche) et sur la signature (clichés Armand Launay, 2015).

Vue sur le mur nord de la chapelle Saint-Luc et sur ses deux vitraux de Pierre Lafoucrière datant de 2001. Puis, zoom sur le vitrail nord ouest (celui de gauche) et sur la signature (clichés Armand Launay, 2015).

Tombeau d'autel de la chapelle Saint-Luc avec l'agneau du sacrifice. Porte voutée de la cour de l'EHPAD. Très récente, c'est le seul endroit de Pont-de-l'Arche où l'on peut symboliquement passer les vestiges de remparts sous une voute (clichés Armand Launay, 2015 et 2006).
Tombeau d'autel de la chapelle Saint-Luc avec l'agneau du sacrifice. Porte voutée de la cour de l'EHPAD. Très récente, c'est le seul endroit de Pont-de-l'Arche où l'on peut symboliquement passer les vestiges de remparts sous une voute (clichés Armand Launay, 2015 et 2006).

Tombeau d'autel de la chapelle Saint-Luc avec l'agneau du sacrifice. Porte voutée de la cour de l'EHPAD. Très récente, c'est le seul endroit de Pont-de-l'Arche où l'on peut symboliquement passer les vestiges de remparts sous une voute (clichés Armand Launay, 2015 et 2006).

A gauche, édifice sud ouest totalement rasé en 1995 qui semble être de la facture d'Hubert Marie, architecte et agent-voyer de la commune qui a déjà réalisé des façades mixtes, chargées en décors (cf. la Salle d'armes et le bailliage). Celles-ci réunissent les âges tant et si bien que l'on a affaire ici à fantaisie de type renaissance avec des fenêtres à meneaux (cliché EHPAD vers 1993). A droite, vestige du pavillon sud Est de 1900 construit par Hubert Marie. Deux pans de ce pavillon ont été conservés dans l'agrandissement de 1995 et, plus précisément, englobés dans les verrières où se trouvent les espaces communs (cliché Armand Launay, 2015). A gauche, édifice sud ouest totalement rasé en 1995 qui semble être de la facture d'Hubert Marie, architecte et agent-voyer de la commune qui a déjà réalisé des façades mixtes, chargées en décors (cf. la Salle d'armes et le bailliage). Celles-ci réunissent les âges tant et si bien que l'on a affaire ici à fantaisie de type renaissance avec des fenêtres à meneaux (cliché EHPAD vers 1993). A droite, vestige du pavillon sud Est de 1900 construit par Hubert Marie. Deux pans de ce pavillon ont été conservés dans l'agrandissement de 1995 et, plus précisément, englobés dans les verrières où se trouvent les espaces communs (cliché Armand Launay, 2015).

A gauche, édifice sud ouest totalement rasé en 1995 qui semble être de la facture d'Hubert Marie, architecte et agent-voyer de la commune qui a déjà réalisé des façades mixtes, chargées en décors (cf. la Salle d'armes et le bailliage). Celles-ci réunissent les âges tant et si bien que l'on a affaire ici à fantaisie de type renaissance avec des fenêtres à meneaux (cliché EHPAD vers 1993). A droite, vestige du pavillon sud Est de 1900 construit par Hubert Marie. Deux pans de ce pavillon ont été conservés dans l'agrandissement de 1995 et, plus précisément, englobés dans les verrières où se trouvent les espaces communs (cliché Armand Launay, 2015).

Faites le point sur l’historique de l'hôpital... de l'hôtel-Dieu à l’EHPAD qui propose, de plus, une conclusion à cette étude.

 

Sources

- Chevallier Émile, Guide du touriste et de l’archéologue au Pont-de-l’Arche, vers 1933, Fimin-Didot ;

- Goujon Paul, “L’hôtel-Dieu et les pénitents du Pont-de-l’Arche”, La Normandie, n° 3 de mars 1897, pages 65 à 76, et n° 4 (?) d’avril 1897, pages 105 à 115 ;

- Pont de l’Arche, bulletin municipal, n° 20, janvier 1994, 32 pages. “Rénovation de l’hôpital, par B. Maillard, directeur”, page 13 ;

- Monuments et sites de l’Eure n° 66, 1993, Patrimoine en péril : l’hôpital de Pont-de-l’Arche. RV 77 n° 66 ;

- Patin Jean-Pierre, “L’hôpital de Pont-de-l’Arche”, Monuments et sites de l’Eure n° 67, 1993, p. 17-18.

- Registres des délibérations du Conseil municipal.

 

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11 octobre 2012 4 11 /10 /octobre /2012 15:47

S’il existait des professeurs à Pont-de-l’Arche depuis le Moyen Âge, il a fallu attendre la fin du XVIIIe siècle pour que l’enseignement concerne de près ou de loin tous les garçons de la commune. Organisés par le diocèse et la municipalité, les premiers cours dont nous avons retrouvé la trace ont été donnés à partir de 1781 dans l’église du couvent Saint-Antoine (fermé en 1738). Situés à l'angle des rues Fichet et Jean-Prieur, les murs de ce couvent ont entièrement disparu.

Nous perdons trace de cette école par la suite. À partir de 1792, l’État commence à donner des directives plus précises pour inciter les communes à organiser une école. Celles-ci tentaient de fournir un local, elles rétribuaient le professeur et lui payaient toute ou partie de son logement. En 1803, une enquête révèle la présence de deux instituteurs et, à partir de 1818, on trouve également une sœur de la Providence qui donnait des cours aux filles de la commune. Elle bénéficiait, elle aussi, de l’aide municipale.

 

Croizat-Beauregard.JPG

 

La salle Ambroise-Croizat : première école dès 1818

En 1818, Julien Blin reconstruit l’ancien Hôtel-Dieu, vendu comme bien national en 1793, dont il ne reste que la Salle d'Armes. Il loge dans les nouveaux locaux l'instituteur et deux soeurs avant de le donner au Bureau de bienfaisance. Outre les logements, le bâtiment est aménagé en maison d’école. À la mort de l’instituteur, en 1832, le conseil municipal demande une école mutuelle qui permettrait de recevoir beaucoup plus d’enfants. 

Après le vote de la loi Guizot sur l’instruction publique (28 juin 1833), la commune de Pont-de-l’Arche, unie pour l’instruction aux communes voisines d’Igoville et des Damps, décide de réaménager le bâtiment, que le Bureau de bienfaisance accepte de céder à la commune, pour y accueillir tout à la fois les garçons et les filles. Les premiers élèves furent accueillis dans le logement du professeur avant les travaux de 1835 qui permirent l’ouverture de salles de classe adaptées à l’enseignement collectif, la création de deux cours derrière le bâtiment et un exhaussement de celui-ci pour loger les enseignants au-dessus des classes. Les garçons, dans l’actuelle salle Ambroise-Croizat, sont confiés à un instituteur (sans doute un Frère) et les filles, dans la salle devenue Beauregard, à deux sœurs de la Providence. Les enseignants sont logés à l’étage, alors mansardé. Ils bénéficient de la générosité de Mlle de Montalent qui offre une rente mensuelle de 1 800 francs pour subvenir à leurs besoins.

 

Vers 1860 : nouveau bâtiment pour l'école de filles 

Les locaux de la salle Ambroise-Croizat devinrent vite vétustes. En 1858, l’école de filles, qui accueillait 60 filles dans une salle de 6,25 m sur 5,5 m, était déclarée « insalubre ». Pour pallier ce problème, la mairie acquiert un logement plus grand à l’encoignure de la place Maréchal-Leclerc et de la rue du Petit Salut (au n° 9). La cour intérieure servit de cour de récréation et le parvis de l’église de champ d’exercice. Du coup, les garçons, enseignés maintenant par deux ou trois Frères de la Doctrine chrétienne, se retrouvèrent seuls dans l’ancien Hôtel-Dieu qui est réaménagé, en 1860, en particulier le premier étage, avec infirmerie, cuisine, réfectoire, parloir et oratoire.

 

Ecole de filles

 

Laïcisation de l'enseignement

Malgré un Conseil municipal plutôt conservateur, la laïcisation des écoles se fit très rapidement à Pont-de-l’Arche. En 1883, les Frères de l’école des garçons durent démissionner suite aux ordres de leur hiérarchie qui ne supportait pas les récentes réformes de Jules Ferry en matière de laïcisation des programmes scolaires. M. Grambert devint ainsi le premier instituteur laïc de la commune. L’école des filles se laïcisa en 1901 grâce à la nomination d’une nouvelle institutrice, Juliette Fortier. La même année 1901, une école religieuse est ouverte dans notre ville, l’école Saint-Charles, qui divisa par deux les effectifs de l’école publique.

 

Salles Ambroise-Croizat et Beauregard : description du bâtiment 

Érigé en 1818 par Julien Blin, et largement rénové à la fin du XIXe siècle, ce bâtiment est réalisé avec du matériau de pays, c’est-à-dire de petits moellons calcaires en remplissage. Quant au chainage, il est réalisé avec de la brique rouge locale car la production de ce matériau était devenue courante dans la région et les constructeurs avaient confiance en ce matériau pour réaliser la structure des bâtiments. C’est ainsi que les arêtes des murs et le haut des pignons sont réalisés en brique. Mais ce matériau a aussi servi de décoration comme on peut le voir aux jambages des fenêtres mais aussi aux bandeaux entre les étages. Quant au toit, il est composé de deux longs pans couverts de tuiles plates. Il porte les sirènes de la ville.

 Extension-Beauregard-1.JPG

L’arrière de la salle Beauregard présente aussi un intérêt architectural. En 1896, M. Revert, le nouveau directeur de l’école, demanda au conseil municipal de réaliser des aménagements afin d’agrandir les logements des enseignants. Ainsi Hubert Marie, architecte et agent voyer de la commune, proposa la création d’un escalier donnant sur la partie nord du bâtiment (sente de Beauregard). L’objectif était d’installer les logements des autres professeurs un peu plus loin que celui du directeur. Les travaux furent réalisés en 1897 comme en témoigne un millésime, situé du côté de la cour intérieure, qui cite Eugène Ferrand, maire de la ville.

 

Extension-Beauregard-2.JPG

Cet agrandissement témoigne d’un gout architectural prononcé. Le toit en pavillon, couvert d’ardoises, possède une très forte pente qui confère à ce bâtiment carré un aspect néogothique. Cette impression est renforcée par les meurtrières mais aussi l’accolade située au-dessus du linteau de la porte. Les linteaux situés au dessus des ouvertures imitent les nervures des décorations gothiques – sans la souplesse de leurs courbes – et intègrent des décors trilobés. L’angle des murs consiste en une chaine de refends réalisée en brique rouge. Quant au remplissage, il est composé au rez-de-chaussée d’une alternance de lignes de briques claires et de silex de pays. Le premier étage présente, quant à lui, un damier de ces mêmes matériaux. Quelques ancres viennent parachever ce riche appareillage de matériaux.

 

C’est en 1978 que le Conseil municipal présidé par Roger Leroux baptisa une salle du nom d’Ambroise Croizat (ministre communiste du travail de 1945 à 1947) et ce suite à la proposition de Gilbert Bonnetier, adjoint au maire et secrétaire de la section locale des mutilés du travail. Quant à la salle Beauregard, elle doit son nom à la proximité de la sente qui la jouxte.

Un escalier situé à droite de l’entrée de la salle Ambroise-Croizat permet de descendre vers la salle d’Armes qui était la cave de l’ancien Hôtel-Dieu.

Cette école servit uniquement de logements aux enseignants à partir de 1934 lorsque le groupe scolaire Maxime-Marchand fut ouvertDans l’après guerre, l’ancienne école de garçons accueillit aussi l’école ménagère agricole qui prodiguait une formation jusqu’au CAP. Puis elle servit de petite salle polyvalente.

 

Quant à l’ancienne école de filles, elle servit de logement aux institutrices avant d’accueillir la caserne de pompiers, après guerre, et d’être vendue à un particulier.

 

Sources

Registres de délibérations du Conseil municipal 

 

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9 mars 2012 5 09 /03 /mars /2012 16:05

Avec nos remerciements à Jean Baboux pour la reproduction des illustrations.

 

En 1790, l’érudit et touche-à-tout Aubin-Louis Millin  de Grandmaison présenta à l’Assemblée constituante une œuvre recensant le patrimoine national. Dans le chapitre 43 de ses désormais célèbres Antiquités nationales l’auteur accorde quelques belles pages à Pont-de-l’Arche. Il aborde notamment « … le château de Pont-de-l’Arche, actuellement démoli, et que j’ai fait dessiner au moment de la destruction… ». 

Il s’agit d’une vue sur le château de Limaie, alors en plein démantèlement, qui occupait l’espace situé entre l’auberge du Pressoir et l’entrée du pont par la rive droite de la Seine. Reproduite ci-dessous, elle fut dessinée par Garneray et sculptée par Desmaisons.

Le fort de Limaie durant son démantèlement dessiné par Garneray et sculpté par Desmaisons pour le compte d'Aubin-Louis Millin (vers 1790).

Le fort de Limaie durant son démantèlement dessiné par Garneray et sculpté par Desmaisons pour le compte d'Aubin-Louis Millin (vers 1790).

Au centre, l'hôtel-Dieu de Pont-de-l’Arche à la veille de la Révolution (détail de la vue ci-dessus).

Au centre, l'hôtel-Dieu de Pont-de-l’Arche à la veille de la Révolution (détail de la vue ci-dessus).

Un détail de cette vue nous a particulièrement intéressé, au centre du dessin : il s’agit de la seule image connue, à notre connaissance, de l’hôtel-Dieu de Pont-de-l’Arche. A la veille de la Révolution, il tombait en ruine. Il fut remplacé en 1818 par une maison d’habitation, l’actuelle salle Ambroise-Croizat, pour le compte de Julien Blin (1738-1826). Sur le dessin, l’hôtel-Dieu se trouve à droite de la tour et à gauche de l’église Saint-Vigor, actuellement Notre-Dame-des-arts. On y voit un bâtiment constitué d’une nef avec des ouvertures surmontés d’arcs en tiers-point caractéristiques de l’architecture religieuse gothique. Un toit à deux pans apparait aussi surmonté d’un clocheton.

Si la représentation de Garneray est fidèle, l’hôtel-Dieu aurait pris la forme d’un bâtiment gothique. Le seul élément de l’hôtel-Dieu encore debout de nos jours est la cave, c’est-à-dire la Salle d’Armes à laquelle nous avons déjà consacré un petit articleLa partie haute du mur extérieur de la cave est visible. Ainsi apparaissent depuis la rue une petite ouverture dans un mur fait de belles pierres de taille dont les plus hautes, les pierres cornières, atteignent le rez-de-chaussée. Sans conteste, le plus beau vestige est la porte de l’escalier à vis menant à la cave. Elle se trouve sur la façade côté cour. Son linteau est orné d’une épaisse nervure reliant deux chapiteaux sculptés à décors végétaux de la fin du XIIe siècle ou du début du XIIIe siècle.

Ces quelques éléments de patrimoine confirment plutôt la représentation gothique donnée par Garneray à l’hôtel-Dieu.

 

A voir, notre historique sur l'hôpital local jusqu'à l'EHPAD

Détail de la porte de l'escalier à vis de l'hôtel-Dieu, actuelle Salle d'Armes (cliché Armand Launay, 2012).

Détail de la porte de l'escalier à vis de l'hôtel-Dieu, actuelle Salle d'Armes (cliché Armand Launay, 2012).

Source

Millin Aubin-Louis, Antiquités Nationales ou recueil de monuments, pour servir à l’Histoire générale et particulière de l’Empire François, tels que tombeaux, inscriptions, statues, vitraux, fresques, etc. ; tirés des abbaïes, monastères, châteaux et autres lieux devenus domaines nationaux. Présenté à l’Assemblée Nationale et accueilli favorablement par Elle, le 9 décembre 1790, tome 4, Paris, M. Drouhin éditeur, an IV de la Liberté (1792).

Armand Launay

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1 juin 2011 3 01 /06 /juin /2011 15:40

Pendant plusieurs mois, en 2010, Eric Gibert et Armand Launay ont joué les détectives en visitant plusieurs caves de Pont-de-l’Arche. Pour ces deux Sherlock Holmes il s’agissait d’en savoir un peu plus sur ces légendes racontant qu’au Moyen Âge de nombreux souterrains permettaient de circuler sous la ville...

 

Lampe-torche, appareil photo, stylos… Nos visites souterraines auront été très enrichissantes et nous auront permis de constater que de nombreuses caves sont munies de doubles fermetures quand elles sont reliées à l’extérieur. En effet, grâce à des trappes situées sous les trottoirs actuels, des escaliers reliaient directement les caves à la rue médiévale. Cela permettait de faciliter les livraisons de bois, de grains… En effet, en plus de la trappe donnant sous la rue, une porte verrouillait l’accès à l’escalier depuis la cave [1] (photo 1).

 

Photo-1 

Cette double fermeture atteste que la crainte du vol est ancestrale. Comment penser, par conséquent, que toutes les caves médiévales étaient reliées afin de permettre une libre circulation notamment en cas d’urgence ? Quel intérêt auraient eu les anciens Archépontains de mettre leurs réserves à la disposition des visiteurs souterrains ? Ce que nous avons vérifié, c’est la séparation de caves en plusieurs compartiments suite à des divisions de propriétés qui ont nécessité, au XIXe siècle, la construction de murets et de portes en bois fermées à double tour (photo 2).

 

Photo-2 

 

Ce sont précisément ces passages entre les caves qui ont dû alimenter les légendes faisant du sous-sol de Pont-de-l’Arche un réseau de circulation. Nous avons même souvent entendu que les souterrains de la ville étaient suffisamment vastes pour que circulent deux cavaliers de front. C’est dire la confusion entre cave et passage souterrain car si deux personnes pourraient monter à cheval sans trop de peine, dans certaines caves, cela ne faisait pas de ces espaces de stockage des voies publiques souterraines. En revanche, ces mauvaises interprétations ne tordent pas le cou à l’existence de vrais souterrains remontant à une période plus ancienne. Rien ne nous dit, d’un point de vue technique tout comme utilitaire, que de tels passages n’aient pas existé. Attention tout de même à ne pas confondre non plus les carrières souterraines avec de longs tunnels. La Maison de la Dame Blanche, aux Damps, est réputée avoir son tunnel qui la relie à notre ville puis l’ancienne abbaye de Bonport. Mais les personnes qui répètent ces propos ont-elles visité la carrière qui se trouve juste à coté de la plus ancienne demeure dampsoise située… rue des Carrières ? D’un point de vue architectural, les caves observées sont constituées d’un seul vaisseau en plein cintre. Certaines présentent de belles pierres de taille sans aucune autre espèce de décorations. D’autres, plus soignées, présentent un décor composé d’arcs doubleaux en pierres calcaires chanfreinées de même type que ceux de la Salle d’Armes (mais de moindre dimension, voir photo 3).

 

Photo-3 

 

Ces caves sont constituées de moellons calcaires de petit appareil. Eugène Viollet-le-Duc [2] attache ce type d’arcs, pour les bâtiments civils, aux XIIe et XIIe siècle. A ces arcs doubleaux, on peut rattacher les voutes de portes d’escaliers observés dont une seule des deux arêtes est taillée. Une cave présente même une série de trois voutes d’entrée très bien conservées et très harmonieuses (photo 4).

 

Photo-4 

 

Des soupiraux sont encore présents même s’ils sont trop souvent bouchés, ce qui limite considérablement l’évacuation de l’humidité. Nos visites nous ont aussi amenés à redécouvrir le four d’une ancienne boulangerie de la rue André-Antoine (photo 5).

 

Photo-5 

 

Deux des caves visitées présentent des séries de cellules latérales de part et d’autre du vaisseau principal. Ces cellules offraient de multiples espaces de stockage et ce sans mettre en danger la résistance des caves les plus profondes. Les caves à cellules latérales sont caractéristiques de l’architecture francilienne du XIVe siècle. Les légendes que nous avons entendues font des cellules de ces caves des cachots ou des départs de souterrains (photo 6).

 

Photo-6 

 

Enfin, cette étude nous aura permis de déterminer ce qui alimente la légende, c’est-à-dire une interprétation abusive des éléments qui composent les caves médiévales. Mais l’étude a toujours ses limites : les murs rejointoyés ou à moitié écroulés que nous avons observés dans certaines caves sont-ils des tentatives d’anciens propriétaires pour fermer des passages reliant leur cave à quelque passage, quelque tunnel (photo 7) ?

 

Photo-7 

 

Le témoignage d’une personne présente lors de la démolition de l’usine Nion (Jeambin) est très clair : un long tunnel orienté Nord-sud faisait au moins 4 mètres de profondeur sur 4 de large a été mis au jour avant d’être bétonné deux jours plus tard. Les témoignages concordent aussi sur le passage du fond de la Salle d’Armes. Bouché lorsque cette cave est devenue un lieu culturel municipal, un passage très bas donnait accès à une galerie descendant vers l’église. Des Archépontains alors enfants ont pu s’y aventurer un peu avec des torches improvisées durant la Seconde Guerre mondiale. La rêverie est permise tant que l’étude ne peut être poussée à son terme. En attendant, ces visites nous auront permis de mettre la main sur un trésor : le patrimoine architectural médiéval souterrain et la sympathie des différents propriétaires qui nous ont ouvert leurs portes (et leurs trappes !). Nous les en remercions chaleureusement et précisons que nous sommes toujours disponibles pour visiter d’autres caves:)

 

 

Notes

[1] Nettement identifiable grâce aux arêtes taillés dans la pierre et aux passages des gonds.

 [2] Célèbre architecte du XIXe siècle, auteur du Dictionnaire raisonné d’architecture.

Armand Launay

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1 juin 2011 3 01 /06 /juin /2011 14:50
Salle-d-Armes.JPG
La Salle d'Armes, une atmosphère propice à l'activité culturelle (photo A. Launay, 2011).
 
 
XIIIe siècle : création de l’hôtel-Dieu de Pont-de-l’Arche, près de l’église. La Salle d’Armes est construite afin de servir de cave aux religieux, peut-être de Bonport. De cette époque, il reste de magnifiques arcs doubleaux chanfreinés en plein cintre qui décorent la voute ; un escalier à vis ; une petite ouverture au rez-de-chaussée ; des soupiraux murés ; des nervures, deux colonnettes et des chapiteaux à fleurs d’eau d’influence cistercienne sculptés dans le calcaire autour d’une porte du rez-de-chaussée. L’hôtel-Dieu passe ensuite sous la gestion des frères pénitents qui utilisent la Salle d’Armes comme entrepôt accueillant le grenier à sel durant quelques années.
 
XVIIe siècle : les frères pénitents installent l’hôtel-Dieu dans la rue Julien-Blin (l’hôpital actuel en est l’héritier). Ils délaissent leur propriété... et créent leur couvent, prédécesseur indirect de l'actuel EHPAD.
 
XVIIIe siècle : l'ancien hôtel-Dieu est réquisitionné par l’Etat, comme toutes les propriétés religieuses. Il est revendu comme bien national à Julien Blin.
 
XIXe siècle : Julien Blin fait raser l'ancien hôtel-Dieu sauf sa cave (l'actuelle Salle d’Armes) et fait construire une maison d'habitation. Dans un don testamentaire daté de 1833, Julien Blin, par ailleurs maire, lègue cette dernière ainsi que de nombreuses propriétés à la Ville de Pont-de-l'Arche. Celle-ci installe la première école publique dans cette maison (la salle Ambroise-Croizat, de nos jours) qui accueille aussi le logement de l'instituteur. 
 
XXe siècle : A partir de 1976, la municipalité de Roland Levillain fait de la Salle d’Armes un lieu d’exposition. L’escalier principal est construit. Dans les années 1990, la salle est réaménagée, climatisée et le souterrain du fond est muré. Le nom de Salle d’Armes apparait sans qu’on sache qui l’a créé et pour quelle raison puisque ce lieu n’avait aucune fonction militaire ou administrative…
 
Culture en 1976 3
En 1976, photographie prise lors du vernissage de la première exposition qui eut lieu à la Salle d'Armes. Elle était consacrée à l'oeuvre de Robert Savary. De nos jours, une des oeuvres de cet artiste est exposée à l'accueil de la mairie. A droite (lunettes), le sculpteur Jean Kerbrat.  
 
DSCF3106.JPG
Inauguration d'exposition en 2008.
 
Sources
- Archives municipales : registres des délibérations du Conseil municipal ;
- Goujon Paul, « L’Hôtel-Dieu et les pénitents du Pont-de-l’Arche », La Normandie, 1897, n° 3 de mars (pages 66-76), n° 4 d’avril (pages 105-115).
 

Armand Launay

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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au cœur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

- Mieux connaitre Pont-de-l'Arche à travers 150 noms de rues et de lieux ! (Autoédité, 2019, 64 pages). 

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte.

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