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17 janvier 2013 4 17 /01 /janvier /2013 22:36

Lever-de-soleil-sur-l-Eure--Les-Damps--2004-.jpg

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14 décembre 2012 5 14 /12 /décembre /2012 22:18

Comme dans tous les terroirs, les habitants de Pont-de-l’Arche et sa région se donnaient des sobriquets, des surnoms. Aujourd’hui inusités, ils sont encore dans les mémoires et prêtent à sourire tant ils sont imagés, croquants voire loufoques. Quels sont-ils ? A quoi servaient-ils ? Que nous apprennent-ils ?

 

Fete-a-Jules2.jpgLa "fête à Jules" dans les années 1950 ; une festivité - organisée par l'association de pêche La Carpe - qui démontre la richesse de la sociabilité à l'échelle communale : ici la rue Président-Roosevelt pleine de monde pour le défilé. Au-delà des festivités, la sociabilité était quotidienne. Elle était le creuset d'une culture populaire qui s'exprimait notamment par le Pontdelarchiais, patois local, et les sobriquets. Merci à Gérard Desmaret pour cette photographie. 

 

Méthode

Depuis le début de nos travaux d’histoire sur Les Damps et Pont-de-l’Arche, en 2002, nous entendions parler de sobriquets, principalement lors d’une trentaine d’entretiens réalisés avec des personnes âgées natives des Damps ou de Pont-de-l’Arche. Certaines nous ont parlé de listes de sobriquets chez telle ou telle grand-mère, sans que quiconque ne les retrouve. Rapidement est née l’envie de lister les quelques sobriquets dont se souvenait chaque personne. Nous avons ainsi rassemblé près de 145 sobriquets reproduits en fin d’article. Les anciens nous ont précisé que chacun portait un sobriquet. Notre liste est donc un faible échantillon. Elle nous a néanmoins permis d’étudier cette pratique que nous apparentons au parler local, le Pontdelarchiais (voir sources) sur lequel nous reviendrons. Nous n’avons pas souhaité divulguer l’identité des personnes qui portaient ces sobriquets car ceux-ci sont le plus souvent moqueurs et pas tout à fait révolus en 2012... Nous nous sommes plutôt intéressés aux anecdotes qui ont forgé ces surnoms et aux raisons qui les ont fait perdurer.

 

Définition

Le dictionnaire de Wikipédia donne ce rapide historique de l’emploi du mot sobriquet : « L’étymologie de ce mot est inconnue. Son sens évolua de « petit coup sous le menton » (attesté en 1355 et 1398 sous la forme « soubriquet ») puis « raillerie », « moquerie » (sens fréquent au XVIe siècle) pour donner le sens de « surnom » attesté en 1531. Article consulté le 14 décembre 2012.

 

Les sobriquets : un phénomène social

Jusqu’au milieu du XXe siècle, les sobriquets impliquaient tous les Archépontains. Si des surnoms éphémères étaient forgés, les sobriquets étaient donnés à vie. Certains désignaient même des familles à partir du surnom d’un aïeul réputé. Les sobriquets étaient même le principal nom sous lesquels des gens, y compris très proches, étaient connus. Un cinquantenaire des Damps n’apprit le réel prénom de son grand-père qu’à l’enterrement de celui-ci, son sobriquet étant un simple prénom de baptême. Les sobriquets exprimaient donc un besoin de personnaliser les noms, ce qui illustre la proximité entre les habitants, voire la permanence des contacts entretenus en ce temps où l’on travaillait le plus souvent dans sa commune de résidence et où l’on ne partait ni en vacances ni en weekends.

 

Mais pourquoi remplacer les noms de famille ?

 

Ancien Régime : le sobriquet à l’origine des noms

Nous avons écrit que les sobriquets étaient plus utilisés que les noms réels qui, parfois, étaient parfaitement inconnus. Ce phénomène a été une constante de l’histoire. Ce n’est qu’à partir du XIIIe siècle que le nom de famille devint héréditaire en France. La croissance urbaine et l’émergence des documents de contrôle tels que les rôles de fouage (un impôt ancêtre de la taille) expliquent ce besoin des autorités d’identifier les sujets. Les surnoms donnés aux familles devinrent officiels et donc héréditaires. Cependant, cette officialisation ne mit jamais fin à la création et à l’utilisation des surnoms. C’est ce que démontrent les registres paroissiaux de Tostes au XVIIIe siècle étudiés par Max Masson (voir sources). Mouchard était un nom très courant dans ce village, et donc insuffisant pour identifier chaque l’individu. Ainsi l’officier d’état-civil accola le sobriquet d’un membre de cette famille en le nommant « Mouchard-dit-Greffier ». Puis ce nom fut résumé en Mouchard-Greffier et subsista sous cette forme durant quatre générations. Il s’inversa même en « Greffier-Mouchard ». Nous voyons que l’officialisation des surnoms a créé les noms de familles que cela ne s’est pas fait en un jour. De même, à Tostes, on désigna un Martin grâce à son lieu d’habitation ce qui permit d’écrire dans les registres de l’état-civil Martin-dit-Dupray. Ce nom se simplifia en Martin-Dupray, s’inversa en Dupray-Martin selon le procédé vu ci-dessus et, enfin, devint Dupray tout court... Ceci est l’un des derniers exemples de transformation de sobriquet en nom.

 

Mais à la Révolution les registres paroissiaux furent remplacés par un état civil officiel assuré par les mairies… Changea-t-il la donne ?

 

Le sobriquet résiste à l’état civil républicain

On aurait pu penser que la mise en place d’un état civil strict à la Révolution aurait sonné le glas des surnoms officieux. Il n’en a rien été. Les noms officiels restèrent encore secondaires dans le langage courant comme le montre Lucien Barbe vers 1875 dans la région de Louviers (voir sources). Dans son ouvrage Dictionnaire du patois normand en usage à Louviers et alentours, l’auteur définit « une grade », un synonyme local de sobriquet : « Deschamps c’est pas not’ nom, c’est une grade, mais je mangeons pus de pain à Deschamps qu’à Galle qu’est not’ nom ». De même à l’article « manger » Lucien Barbe explique que l’expression manger du pain à un nom signifie être appelé par ce nom : « Il mange plus de pain à Talmouse qu’à Durant signifie qu’il est plus souvent appelé Talmouse que Durand ». Autre preuve que le langage administratif n’avait pas éteint le langage courant, ici appelé patois normand, les noms de famille étaient alors encore considérés comme des adjectifs, c’est-à-dire, comme des mots faisant sens en eux-mêmes. Ainsi, dans le foyer de chez monsieur Le Fort vivait la famille La Forte. La femme de monsieur Le Grand était madame La Grande.

 

Quel était l’intérêt de maintenir des sobriquets alors que les noms et prénoms étaient clairement établis par l’état civil ?

 

Pourquoi employer des sobriquets à vie ?

Pour nous qui ne donnons plus de sobriquets, on peut se questionner sur les motivations de nos ancêtres. Notre liste de sobriquets démontre leur envie de s’amuser en attribuant des surnoms fleuris et moqueurs rappelant des anecdotes amusantes, un trait de caractère ou un aspect physique… Une référence amusante, donc, sauf peut-être pour la personne ainsi désignée. Un autre intérêt des sobriquets est illustré par une délibération du Conseil municipal de Pont-de-l’Arche du 24 décembre 1803 qui désigne le maitre de pont et ses aides : « Germain Riberpré aîné, Louis Lambert, François Riberpré, Nicolas Gonnord, Riberpré dit Dombresque, Pierre Gonnord dit la Violette, Michel Vallet, Guillaume Grenier, Jacques Morel, Antoine Gonnord, Jacques Prévost dit Matelot, Antoine Langlois, Boniface Riberpré, Tanvin (?) Riberpré ». Il suffit de voir revenir aussi souvent les noms de Riberpré et Gonnord pour comprendre l’intérêt des sobriquets et ce d’autant plus que les prénoms de baptême variaient alors assez peu. Plus précisément, les sobriquets rappellent un trait de caractère, un aspect physique, des déboires très personnels qui font rigoler les autres. Leur simplicité, leur caractère très personnel permettent d’identifier de très nombreuses personnes dans le quartier, dans la ville. Ils témoignent d’une sociabilité où les rapports humains sont denses, qu’ils soient agréables ou pas. Comme nous l’avons écrit plus haut, le sobriquet permettait parfois d’identifier des familles à partir du surnom d’un aïeul bien connu.  

 

Mais qu’est-ce qui a pu mettre fin à l’usage des sobriquets, alors profondément ancrés dans les usages ?

 

La fin des sobriquets ou le changement profond de la sociabilité

Les sobriquets ont survécu une génération au Pontdelarchiais, le patois local (voir sources). Leur usage dans toute la ville s’est néanmoins perdu après la Seconde guerre mondiale. Les gens du cru ne les ont pas oubliés pour autant. Ils ont été encore été utilisés dans les cercles familiaux et, parfois, pour taquiner ou dénigrer quelqu’un dans la ville, quand ce n’était pas un lapsus. Ils ont disparu avec les anciens, ceux de la génération que nous avons interrogée. Leurs enfants se souviennent encore de quelques sobriquets, souvent les mêmes. Certes des surnoms continuent d’exister dans les sphères familiales et amicales, mais ils n’ont pas cours dans toute la ville et n’ont donc pas la même fonction que les sobriquets qui nous intéressent. La fin des sobriquets et du Pontdelarchiais illustre la transformation profonde de la sociabilité communale. Désormais, les contacts sont plus rares et, surtout, moins continus : la majeure partie des habitants vit dans des quartiers pavillonnaires et non dans le centre-ville et la promiscuité que vivaient nos ancêtres. Avec la fermeture de nombreuses usines (principalement de chaussures), rares sont devenus les voisins qui travaillent dans la même entreprise et qui se côtoient donc le plus clair de la journée. Les loisirs sont devenus individuels, très souvent tournés vers l’intérieur du foyer ou vers les séjours à l’extérieur de la ville, voire du pays. La rue archépontaine est ainsi moins remplie, tout comme ses cafés, ses fanfares, sa paroisse, ses fêtes traditionnelles… Les habitants quittent la ville pour aller dans des grandes surfaces, parmi des inconnus, alors que leurs ainés allaient quotidiennement dans les petites boutiques du centre-ville. En somme, rares sont devenus les habitants ayant – ou se donnant – les moyens de vivre une riche sociabilité à l’échelle communale malgré les nombreuses animations proposées par la mairie, les associations et la présence de boutiques… Les sobriquets parlent donc d’une époque où rares étaient les anonymes dans la ville : même sans connaitre le nom de la personne, elle était repérée, identifiée.

 

 

    A lire aussi :

    Sobriquets des habitants de la région de Pont-de-l’Arche

 

 

Sources documentaires

 - Barbe Lucien, Le dictionnaire du patois normand en usage à Louviers et alentours, 1877, réédité en 1998 par Page de garde, Saint-Aubin-lès-Elbeuf, 127 pages ;

 - Launay Armand, Le Pontdelarchiais, parler de Pont-de-l’Arche ;

- Masson Max, L’histoire de Tostes par Tostes pour Tostes, [ca 1985] ;

 - Ville de Pont-de-l’Arche, délibérations du Conseil municipal.

Lexique de sobriquets d’habitants de Pont-de-l’Arche

 

Adjudant (l’) : une femme qui refusait même qu’on parle le Pontdelarchiais.

Adoré (l’) : sobriquet d’un sergent de Gendarmerie qui devait apprécier cet hommage ironique à ses vertus militaires.

Beau gland :

Bérot : …

Bête-à-puces : certainement quelqu’un qui faisait des économies de savon.

Beubeur : écrit Bobor sur une publicité de 1926. Nom peut-être dû à proximité de la forêt de Bord vu que celui qui le portait vivait à la ferme du Bon-Air.

Bisteuquette : c’est moins le sens du surnom que ce qui l’a inspiré qui intrigue ici...

Bite eud’ fer : …

Blanc-d’Espagne : une spécialité d’un pilier de bar ?

Bois-sans-soif :

Bousique : comme une ode à la bouse…

Brouette-à-boyaux (la) : cet homme avait un ventre généreux au point de pouvoir reposer sur une brouette, outils que l’homme en question poussait souvent.

Café-au-lait : encore une habitude bistrot (voir à Cafés-noirs, aux Damps).

Caloupette (la) : un alcoolique notoire qui s’est roulé au moins une fois sur la place Aristide-Briand.

Canasuc : homme qui partit en voilier aux « Isles » où l’on cultive la canne à sucre.

Capitaine-tralala (le) : cet homme était un capitaine de remorqueur qui aimait être élégant. On disait alors de lui qu’il était sur son trente-et-un ou, autrement dit, sur « son tralala ».

Caporal : surnom d’un couple. On disait de leur fille « C’est la fille à Caporal ».

Caramel : un gourmand ?

Carnera : référence au nom d’un célèbre boxeur.

Casque d’or : surnom donné à un rouquin.

Catte en chaleur (la) : …

Cayenne (la) : …

Chatouillante (la) : femme qui devait se vexer plutôt facilement.

Ch’fal-en-viande : homme plutôt bien en chair.

Chiasse (la) : surnom explicite encore donné aujourd'hui, à d’autres…

Cinoquet : ?

Cirage : …

Copain-vert : homme qui a eu plusieurs fois la goutte au nez. C’est imagé.

Coucou-du-bord-de-l’eau (le) : une femme connue pour sa pratique assidue du commérage.

Coucouille : quelqu’un de peu malin ?

Couillou (les frères) :

Croute-de-pain : …

Cul-d’ beurre : y en eût-il un pour s’en assurer ?

Cul-d’ brique : un arrière train solide ou aux muscles saillants ?

Cul-d’ brouette : surnom d’un maraicher.

Cul-d’ lapin : homme aux hanches fines.

Cul-pointu : …

Cul-rouge : …

Dare-dare : un homme qui était r’morqueur de péniches sur la Seine.

Diable (le) :

Dix-heures-dix : patron d’usine de chaussures qui marchait en canard, les pieds étant illustrés par la position des aiguilles dans le cadran.

Domino : une activité caractéristique de la période.

Emile Quin qu’à l’eau : …

Espion (l') : un Archépontain propriétaire d'un jardin au Val des Damps surveillait son bien alors qu'il fut surpris par des soldats allemands pendant être eux-mêmes surveillés.

Feu-rouge : un homme au teint rougeaud…

Fiquette : …

Fleur (la) : surnom d’un fleuriste...

Froufrou : une dame élégante.

Gadoue (la) : femme qui fouillait les poubelles, alors parfois pleines de suie.

Grain-d’sel : « Tu vas pas y mettre ton grain de sel ! » Un homme se mêlant de toutes les affaires.

Grande-porette (la) : de poireau ?

Grenadiers : un président d'honneur de la fanfare. Il demandait souvent en braillant : « Jouez-moi les Grenadiers ! Jouez-moi les Grenadiers ! », le nom d'une chanson.

Gros-fifi : un patron d’une petite usine de chaussures demanda à un jeune de lui chercher du Gros-filet, qui était le nom d’un tabac à priser. Or, le jeune revint effectivement avec du gros filet... mais à pêche, sous le regard évidemment compréhensif de ses collègues.

Gros-quinquin : peut-être donné à un homme qui avait l’habitude de caresser un gros chien en l’appelant ainsi.

Guigneul : surnom d’un enfant qui bougeait tout le temps. Il changea de nom plus tard en même temps qu’il changea de loisirs : Nez rouge, plus bas dans le lexique.

Hareng-saur : une habitude alimentaire ici… croquée.

Henri de l'hôtel : un tenancier du disparu Hôtel de Normandie.

Ingénieur (l’) : un Archépontain désigné ainsi par ses collègues du parc à bois de la SICA (Alizay) où il disait tout savoir et avoir tout vu.

Japon :

Jaunes (les) : un sobriquet qui annonce la couleur...

Julia-mille-gueule : vendeuse sur le marché.

Libellule (la) : …

Limace (la) : une flèche, certainement...

Ma-canette :

Madam’-Hareng : femme qui allait souvent chercher du poisson. Or, un jour, alors qu’elle était à l’usine, sa machine commença à faire des étincelles. Elle prit peur et s’enfuit en courant sans oublier ses deux sacs qui, sous les secousses, déversaient dans l’atelier les poissons fraichement acquis...

Maquâ (les) : nom d’un homme qui s’était fait mordre le nez par un petit cochon qu’il avait gagné à la fête du village (elle se trouvait alors sur la place du Souvenir). De maquer : manger, mordre, en normand.

Marat :

Marcel-gros-nez : un sobriquet qui parait sortir tout droit de la cour de récréation.

Maria-la-fleur : dame portant une cicatrice sur la joue.

Marie-Valentin : …

Mazaro : un homme drôle, parait-il.

Menton-d’galoche : un physique avantageux... pour les moqueurs !

Misaères (les) : famille de commerçants aisés qui se plaignaient tout le temps.

Moiniau-rouge :

Moiniau-vert :

Mon-p’tit-bésot : employé dans le cadre familial. Un jour, une femme attendait la visite d’un de ses neveux, le p’tit bésot en question. Or, un autre membre de la famille, bien adulte celui-là, frappa à la porte. Alors la bonne femme ouvrit la porte en disant « entre mon p’tit bésot ! ». Et depuis, cette expression est restée dans la famille.

Napoléon : un tout petit homme.

Nez-rouge : un homme de grande réputation…

Odette-pénin :

P’tit-quinquin : avait-il des liens de parenté avec Gros-quinquin ? 

Pacro (les) : surnom donné à toute la famille du Père pacro.

Pénette-de-pie : une réputation peu virile.

Pénette-de-v’lour : ce sobriquet appelle sérieusement à s'interroger sur les circonstances qui l’ont inspiré... 

Perdrix : un chasseur ?

Père-Bâton (le) : c’était le surnom d’un garde-champêtre. On a tout simplement conservé son nom de famille en accolant l’expression normande : l’ père

Père-carabi (le) :

Père-la-Saint-Anne (le) : sobriquet forgé à partir de déboires sentimentaux ayant eu lieu durant la fête Sainte-Anne. 

Pétard-au-cul : aurait été donné suite à son affolement lorsque des pétards ont explosé dans sa boite aux lettres.

Petite-ponette (la) : désignait une personne frêle.

Pétrusses (Les) : ...

Pinot : venait-il des Charentes ? ou, tout simplement, appréciait-il certaines productions liquides de cette région ?

Poil-de-careute : un rouquin ?

Poil-de-brique : cette expression isolait la nuance de couleur capillaire située entre le roux et le châtain clair.

Pop’line : nom d’un tissu. Ce nom est certainement lié au fait que l’homme qu’on désignait ainsi était chauffeur de taxi, soucieux de l’aménagement intérieur de son outil de travail.

Pouchin : poussin, en normand.

Poule-de-soie : une femme qui aimait les vêtements délicats ?

Poulou : de « loup », une référence aux yeux rouges ?

P’tit-bon-Dieu (l’) : un homme si avenant qu’on lui donnerait le bon Dieu sans confession ?

Qua-qui-brule (l’) : anecdote relative au Qua-qui-miaule (voir ci-dessous) qui prit feu un jour de fête. Alors, évidemment, les croquants s’exclamèrent : « Tiens ! Y a le qua qui brule ! »

Qua-qui-miaule (l’) : une mère demanda à son enfant d’aller chercher un fromage nommé « Vache qui rit » à l’épicier du coin. Le petit retint mal et le nom et demanda à l’épicière  un « qua qui miaule ! » C’est une des versions de l’origine de ce sobriquet très connu. Autrement, il s'agit peut-être d'une référence locale à une chanson interprétée par Fréhel, chanteuse française d'avant la Seconde guerre mondiale : Un chat qui miaule.

Quinquin : de quin, un chien.

Querbettes (les) : ou, selon une autre prononciation, les garbettes. A rapprocher du mot normand gambettes (les jambes) ou lesguerbettes (les petites gerbes) ?

Roi-du-bout-dur (le) : expression typique des ouvriers de la chaussure. Le bout dur est la partie bombée qui forme l’avant de la chaussure, composée d’un cuir fortement durci. Néanmoins, il est très probable que les auteurs de ce surnom aient joué sur une équivoque moins dicible.

Roucoule : un homme faible devant la gent féminine ?

Six-douzaines : nom du patron d’un café qui eut le malheur de réitérer en public à sa femme qui lui demandait combien d’huitres elle devait prendre pour le soir : « Six douzaines ! »

Sœurs-fléchettes (les) : sobriquets des infirmières.

Souris (la) : …

Sous-marin-vert (le) : une bande de copains jeta un des siens à la rivière.  L’infortuné ne remonta pas de suite à la surface, d’où le Sous marin, et lorsqu’il sortit de l’eau il était couvert d’algues.

Sucre-bien : encore un qui devait fréquenter les bistrots.

Tailleur : homme qui eut le malheur de se faire surprendre par un proche en train de recoudre un bouton.

Tête tremblante (la) : un Archépontain dont la tête balançait de droite à gauche...

Ticra (les) : Les petits crabes. La famille qui portait ce nom l’a « pêché » en allant à la rocaille sur la côte. Elle en ramena des petits crabes, notamment, dont elle eut le malheur de parler... T’as t’y vu mes ti cras ?

Titif-’ti-couillon : désignait un coiffeur.

Tutur : de voiture ?

Zoute (la) : serait une déformation de « la goutte ».

Lexique de sobriquets d’habitants des Damps

 

Bambino : référence à la chanson de Dalida ?

Bouquéton : est-ce que cela à voir avec le bouc ? Ou son odeur ?

Brigadier : surnom d’un homme qui voulait faire la loi dans sa rue…

Cafés-noirs (les) : nom de bistrot certainement individuel à l’origine. Ce sobriquet s’est transformé en Café au lait. Est-ce une adaptation au quotidien ?

Chapeau-d’tôle : un homme têtu ?

Chatons (les) : l’origine est obscure. Ce sobriquet désigne les membres d’une famille nombreuse des Damps et de Léry. Aux Damps, il a surtout désigné les deux tenancières de l’épicerie de la rue des Carrières. Les enfants qui allaient chercher des bonbons disaient alors : « On va aux Chatons ! »

Chat-qui-pond : c’est un surnom d’enfance donné à un élève qui demanda tout simplement si les chats pondaient pour mettre des petits au monde. Les camarades ne furent pas très compréhensifs…

Coucou : sobriquet d’un homme qui sifflait beaucoup et qui aurait, ainsi, laissé son nom à une rue des Damps.

Golden : nom donné dans les années 1970 à un homme qui prit une pomme dans une cour. Or le propriétaire voulut le planter de sa faux. Ses amis vinrent à sa rescousse... mais seulement pour le rebaptiser.

Groboir : sobriquet qui figure sur l’acte d’inhumation d’un Dampsois du XVIIIe siècle dont la réputation était faite.

Mère-soulier (la) : …

Mimi-Pinson : pour une femme qui chantait bien. Elle était gaie comme un pinson, en somme.

Père-chevreuil (l’) : l’homme que l’on nommait ainsi chargeait le bois en forêt de Bord et le transportait grâce à des chevaux afin de le débarder sur les berges de la Seine. Le chevreuil est gracieux, mais surtout agile comme l’est le débardeur qui saute entre les futs et qui passe une bonne partie de sa journée dans les bois.

Père-pacro (l’) ou père-caluhaut : le premier terme est peut-être une déformation de maquereau et le second est une référence à un des grands plaisirs de ce pêcheur de caluhaut, un poisson remontant, de nuit, le courant de la Seine jusqu’à Poses.

Radis (les) : … 

Roselyne-tabac : membre d’une famille où deux femmes s’appelaient Roselyne et tenaient un bar… tabac !

Sheriff (le) : sobriquet donné par les enfants qui essayaient de jouer dans une rue sans trop se faire gendarmer par leur voisin.

Torpille (la) : ce sobriquet trouve son origine sur le terrain de foot où l’homme en question était très rapide.

 

 

 

Lexique de sobriquets d’habitants de Criquebeuf-sur-Seine

 

Bout-de-mine : …

Bruleurs-d’âne (les) : sobriquet des Criquebeuviens. Il date de la fin du XVIIIe siècle et prend sa source dans d’obscures explications. La légende narre que les habitants de Criquebeuf, grands amateurs de fête, voient arriver  d’un mauvais œil l’austérité du maigre Carême. C’est pourquoi, ils font un joyeux carnaval le jour du Mardi-gras. Mais, cependant, ils trouvent quand même trop triste la fin du Mardi-gras et le prolongent le Mercredi des Cendres par de folles libations. Mais, un jour, rien n’y fit, envoutés dans la folie du carnaval des habitants se livrèrent à de véritables bacchanales et remplacèrent le traditionnel pantin par un âne qu’ils offrirent en sacrifice à la fête... 

Cageot : nom de maraicher qui, comme tous les autres, vit au milieu des cageots.

Careute : nom donné à un maraicher, encore un.

Catouillette : …

Colinette :

Cul-béni : …

Cul-bleu : l’homme à qui on attribuait ce sobriquet était un maraicher portant des salopettes rapiécées avec des bouts de tissus bleus.

Mâqueux-d’careutes (les) : c’est un sobriquet archépontain qui désignait les habitants de Criquebeuf, eux qui étaient si nombreux à travailler dans les maraichages… En Français, il signifie les mangeurs de carottes…

Paillasse : …

Patinette : quelqu’un qui faisait de petits pas.

Petit-prince : …

Place-ton-pied :

Queue-d’nœuds :

 

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

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29 novembre 2012 4 29 /11 /novembre /2012 22:59

Départ (km 0) : rendez-vous sur la place du village, aux Damps, près du petit pont sur l’Eure. Parking du bar-tabac. Allez-y boire un coup ! 

 

Aussi décrit sur OpenRunner http://www.openrunner.com/index.php?id=3847971

 

P1150712

 

Petite commune agréablement située le long de l’Eure, Les Damps réserve bien des surprises au promeneur. Il suffit de se balader et d’interroger le paysage pour découvrir son passé géologique et historique.

Savez-vous que c’est ici, près du petit pont précisément, que l’Eure se jetait dans la Seine après 228,5 km ? Ce n’est qu’en 1934 que le confluent de l’Eure et la Seine fut bouché aux Damps pour être reporté à Martot, 10 km en aval. Cette modification est due à la démolition du barrage de Saint-Aubin-lès-Elbeuf qui a exigé que l’on abaisse le niveau des eaux à la même hauteur que celles situées en aval du barrage. Pour éviter que l’Eure ne soit presque entièrement asséchée, on la fit passer par d’anciens bras de Seine qui longeaient la rive sud et on les sépara du cours principal de la Seine. C’est à cette époque que les quelques iles des cartes postales d’antan furent rassemblées grâce à la terre issue du dragage de la Seine.

C’est ainsi que l’Eure a gagné 10 km ! On lit encore dans le paysage ces modifications : le terrain des Damps n’est pas tout à fait régulier et quelques saules têtards ponctuent la garenne eux qui jalonnaient auparavant les berges des anciens et nombreux bras de Seine. 

 

Quittez la place du village et dirigez-vous vers la gauche en direction de Léry. Cent mètres plus loin, tournez à droite vers la rue des Carrières.

 

Près du virage se trouve la « Maison de la Dame Blanche » (km 0,2). Le nom de Blanche de France fut donné à cette demeure qui est le plus ancien édifice (XVe siècle) de la commune. Même si Blanche de Bourgogne puis Blanche de France, fille de Philippe le long, ont possédé des biens aux Damps, rien n’atteste qu’elles aient possédé cette demeure précisément. Quoi qu’il en soit, on peut apprécier les décors gothiques sculptés dans les poteaux, mais aussi les allèges en croix de Saint-André…

 

P1150702

 

La rue des Carrières porte très bien son nom. Vous pourrez voir certaines entrées de carrières qui ont été exploitées depuis l’Antiquité au début du XXe siècle. On y extrayait le moellon calcaire et le silex qui servaient à bâtir les maisons mais aussi le calcaire servant à faire de la chaux puis le plâtre. Ce n’est pas un hasard si la rue des Carrières débouche sur la rue des Plâtriers...

 

P1150699

 

Au croisement, tournez à droite.

La rue des Plâtriers se trouve au fond d’une petite vallée qui a permis aux hommes de relier la forêt de Bord aux berges de la Seine puis de l’Eure. C’est ainsi que Les Damps a été durant de nombreux siècles un petit port où l’on chargeait du bois et où l’on fabriquait de petites embarcations.

 

En bas de la rue, tournez à gauche vers Pont-de-l’Arche (km 0,5).

 

La route de l’Eure a attiré de riches propriétaires rouennais et parisiens à partir du milieu du XIXe siècle, d’où les belles demeures dont la Gentilhommière. Un agréable chemin longe la rivière et ses saules pleureurs. 

Bien vite, se dessine la chapelle Saint-Pierre (km 0,8). Construite en 1856 avec des moellons calcaires locaux en remplissage ainsi que la brique rouge en chainage, elle remplace l’ancienne église démontée au début du XIXe siècle. La présence de l’ancienne église en ce lieu excentré du cœur des Damps peut étonner. Mais les premières traces d’habitation aux Damps (néolithique) ont été repérées sur les hauteurs derrière la chapelle, dans le vallon des Vauges où, par ailleurs, le tabac fut cultivé pendant l'Ancien Régime. Il est possible que l’église primitive ait remplacé un lieu de culte païen dédié à l’eau.  A ne pas rater, le calvaire du XVIe siècle qui se trouve à l’entrée de l’ancien cimetière. 

 

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Poursuivez vers Pont-de-l’Arche.

 

La balade offre quelques vues sur un ancien bras de Seine dont l’entrée est encore apparente mais aussi sur les « Damps du haut »… En effet, les habitants des Damps (les Dampsois) plaisantent autour du nom de la commune : on parle ici « des Damps du bas » et « des Damps du haut » pour distinguer les maisons situées sur le bord de l’Eure et les autres situées sur le rebord du plateau (qui, malgré ses 30 mètres d’altitude fut un ancien lit de la Seine il y a plus de 2 millions d’années).   

Le saviez-vous ? Des carrières ponctuent toute la longueur du coteau. Elles servirent d’abri à la population locale peu de temps avant la Libération d’août 1944. En effet, les gens craignaient les bombardements qui frappaient le pont de Pont-de-l’Arche et les écluses de Poses. Ils craignaient aussi les représailles allemandes qui ont failli couter la vie à de nombreux civils (voir Criquebeuf).  

 

Pont-de-l’Arche

A Pont-de-l’Arche, les maisons bourgeoises laissent place aux maisons que les mariniers ont construit au bord de l’eau, contre le rempart, depuis la Renaissance au XXe siècle.

Avant d’arriver en ville, le sentier passe sous le pont inauguré le 29 janvier 1955 par Pierre Mendès France (km 2). Ce pont battait alors le record d’Europe des ponts soudés à poutres continues. S’il arrive en 14e position, au moins, dans l’histoire des ponts de la ville, c’est le premier ouvrage qui contourne le centre ville de Pont-de-l’Arche. A noter, les curieuses poternes qui creusent le rempart médiéval juste à côté du pont. Très visible le long de l’Eure, le rempart date de Philippe Auguste qui a fait de Pont-de-l’Arche sa résidence principale lorsqu’il devint maitre de la Normandie en 1204.

 

Poursuivez sur le trottoir. Avant le Crédit agricole, tournez à gauche dans la rue Abbaye-sans-toile (km 2,2).

 

Vous entrez ici dans les ruelles médiévales aux maisons de guingois. Certaines d’entre elles datent du XVe siècle, celles où le deuxième niveau déborde sur le premier. On appelle ce style d’édifice des maisons à « encorbellement ».

 

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Remontez la rue Abbaye-sans-toile.

 

Arrivés sur la place Hyacinthe-Langlois, vous êtes au cœur de la ville médiévale où se tenait le marché de la région de Pont-de-l’Arche sous une halle tombée en 1856. Sur cette place se marient les façades de la Belle-époque, avec leurs peintures publicitaires, mais aussi les pans de bois du Moyen Âge. Un passage existe encore au n° 17, vers le haut de la place. Il permet à une ruelle de passer sous une maison. A gauche de ce passage, entre le rez-de-chaussée et le premier étage, se trouve un étrange panneau sculpté. Il représente une femme assise sur un char tiré par des chevaux ailés et précédés par des musiciens. Cette scène comprend aussi un moine sortant d’une cité, un cavalier, un lévrier, un pèlerin… Ce curieux mélange date du début du XVIe siècle et devait orner la façade d’une auberge.

 

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Remontez la rue André-Antoine en direction de l’église (km 2,3).

 

Le pittoresque point de vue vers l’église et les maisons à pans de bois est une véritable carte postale de Pont-de-l’Arche. Bâtie entre 1499 et 1585 l’église déploie sa dentelle de pierres caractéristique de la phase finale de l’architecture gothique : le flamboyant.

A droite, en approchant de l’église, se trouve la Salle d’armes qui est la cave de l’ancien hôtel-Dieu de la ville. Si la partie supérieure a disparu, cette vaste salle en plein cintre du XIIIe est largement ouverte au public grâce aux nombreuses expositions culturelles organisées par la ville de Pont-de-l’Arche.

Dans l’église, vous découvrirez un très bel écrin gothique doté d’une riche statuaire. Le mobilier est aussi très intéressant que ce soient les stalles de l’ancienne abbaye de Bonport, la chaire, ou encore le maitre-autel baroque (1630-1640). A ne pas rater, le vitrail du halage (côté rue) qui représente des habitants de Pont-de-l’Arche tirant un bateau pour qu’il remonte le courant passant sous l’ancien pont de la ville.

 

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En sortant de l’église, continuez à droite dans la rue de Crosne.

 

Après quelques dizaines de mètres, vous remarquerez la base d’une tour sur votre droite (km 2,5). Celle-ci faisait partie de l’enceinte médiévale et, avec une tour jumelle, défendait une des quatre entrées de la ville. La porte de Crosne présente encore de beaux vestiges avec une meurtrière, le passage de la herse et le départ d’une voûte.

 

Poursuivez dans la rue de Crosne et tournez à droite au croisement. Après quelques dizaines de mètres, entrez dans l’espace vert à droite (km 2,6).

 

De cet espace, un beau panorama se découvre sur la vallée de la Seine, les hauteurs de Freneuse, mais aussi l’Eure et les iles de Seine en contrebas. Au-delà du mur dépasse un des plus beaux symboles de Pont-de-l’Arche : la tour de Crosne. Ce vestige des remparts médiévaux a été reconstruit dans sa partie haute à la fin du XIXe siècle. Avec sa fenêtre en tiers-point, il constitue un bel exemple d’architecture pompadour, romantique, qui présente un Moyen Âge rêvé où les tours militaires sont aussi élégantes que les constructions religieuses. 

 

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Sortez de cet espace et prenez à droite. Empruntez les escaliers de la sente des Plâtriers. Traversez la route en contrebas et poursuivez à gauche le long de l’Eure.

 

De cet endroit, on peut admirer l’ile d’Harcourt et son bouquet d’arbres. Le pont d’Arromanches (km 2,8) rappelle l’époque de la Libération où les Alliés firent construire un pont Bailey, c’est-à-dire un pont provisoire avec des pièces assemblées. Le pont de la ville ayant été dynamité en 1940 et son remplaçant bombardé en 1944, un nouvel ouvrage s’imposait dont il ne reste que cette partie enjambant l’Eure.

 

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Poursuivez le long de l’Eure, après le pont d’Arromanches.

 

Ici le chemin devient plus sauvage entre les moutons et les hautes herbes…

 

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Prenez de quoi pousser les orties ! N'ayez pas peur de longer les maïs ! Autrement, si la voie est impraticable, empruntez le chemin du Becquet, à partir du pont d’Arromanches, et prenez à droite après la gendarmerie. Rendez-vous à la grille d’entrée de l’abbaye de Bonport, longez le mur d’enceinte par la droite et reprenez le chemin en contrebas.

Après quelques centaines de mètres, apparait la silhouette romantique et grave de l’ancienne abbaye de Bonport (km 3,7).  

 

Bonport (1)

 

Fondée par Richard Cœur de Lion, l’abbaye de Bonport fut bâtie entre 1190 et 1225. Rattachée à l’ordre de Cîteaux, elle ferma ses portes après la Révolution… Depuis le sentier de halage, on peut apprécier le pignon du dortoir et celui du réfectoire avec ses deux fenêtres élancées : les lancettes. Le meilleur point de vue se situe dans l’ile de Bonport accessible par un petit pont sur l’Eure. Dans le mur d’enceinte, on aperçoit la porte Sainte-Marie qui a permis aux moines d’accéder à la Seine durant de nombreux siècles.  

 

La légende de Bonport

L’abbaye de Bonport et sa figure romantique ont inspiré bien des légendes. Parmi elles, on parle d’une Vierge en or enterrée dans un souterrain des alentours. On parle aussi – et surtout – de sa fondation par Richard Cœur de Lion, duc de Normandie et roi d’Angleterre. Le premier à avoir couché sur le papier la fondation légendaire de cette abbaye est Jacques Le Batelier d'Aviron, un avocat d’Evreux, dans la première moitié du XVIIe siècle. Il parla en ces termes de l’arrivée de Richard après son sacre royal en Angleterre, en 1189 :

"Les prelats, barons et seigneurs de Normandie luy jurerent (…) fidelité et obeissance (…) et son adrivée a Roüen ce ne fut que bals, festins et tournois ; la chasse fut le dernier divertissement de sa cour ; mais comme en l'air le plus serain est un presage de tempête, Richard seul courant un cerf fut emporté, soit par la vigueur de son cheval altéré, soit par quelqu'autre accident, si avant dans la Seine, que ce roy courut au hazard de sa vie. Ce Coeur de Lion, emporté au milieu du cours rapide de cette grosse rivière, ne perdit point le jugement ; mais considerant le peril ou il estoit fit voeu a Dieu de faire bastir une abbaye au lieu ou son cheval prendroit pied sur terre ferme : ce lieu fut depuis appelé Bonport, a cause de l'heureux abord du roy Richard. » 

Très chevaleresque, cette légende est un joli jeu de mots, un joli clin d’œil au fondateur de l’abbaye. Mais que vaut-elle quand on sait qu’une des armes de l’abbaye montre Jésus Christ dans son étable de naissance ? Le « bon port » ne serait-il pas, dans l’esprit des religieux, la venue du Christ parmi les hommes ?

 

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Continuez tout droit vers Criquebeuf.

 

Sur votre gauche, vous pouvez apercevoir les dépendances de l’abbaye dont une ancienne chaumière, puis les arrières – coquets - de la Plaine de Bonport. Après le pont de l’autoroute de Normandie (km 5,6), se présente l’entrée de Criquebeuf-sur-Seine par le chemin du Val Richard. Dès les premiers pas, l’histoire est au rendez-vous avec la présence de colonnes coiffées de chapiteaux sculptés issus de Bonport (au n° 262) (km 5,7). Comme d’autres maisons de Criquebeuf, des pierres arrachées à l’abbaye il y a deux siècles ont été récupérées par des particuliers.

 

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Au croisement, prenez à droite.

 

Vous aurez un point de vue sur les petites maisons faites de silex et de craie. Elles sont entourées de maraichages, une des activités caractéristiques de Criquebeuf. Si des cultures ont disparu telles que l’osier et la gaude (plante qui servait à teindre les draps d’Elbeuf), la culture des légumes fait vivre une trentaine d’exploitants réunis en coopérative.

 

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Tournez à droite vers la ruelle des Cygnes qui, comme des dizaines de ruelles, permettait aux habitants de relier la rivière aux champs. De retour sur les berges de l’Eure, prenez à gauche. Peu à peu, vous vous rapprochez du pont communal, le « pont des alliés » (km 6,8), qui fut construit en même temps que celui des Damps. En l’empruntant, vous avez la possibilité d’accéder aux berges de la Seine où un joli point de vue sur les coteaux de Freneuse vous attend (0,5 km aller-retour). En rebroussant chemin, la vue se dégage sur l’église et le centre du village historique.  

 

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L’église Notre-Dame présente une imposante tour-clocher datée de la seconde moitié du XIVe siècle (km 6,9). Celle-ci est surmontée d’une flèche polygonale couverte d’ardoises. Le reste de l’édifice fut bâti entre 1874 et 1879 par M. Simon, architecte rouennais, avec de la brique en chainage et du moellon calcaire scié en remplissage. Autour de l’église se trouvent de belles maisons construites en moellons calcaires de pays. L’une d’entre elles, à l’encoignure de la rue du Pont des alliés et de la rue du Village, est datée de 1806 et présente d’étranges sculptures…

 

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Les otages de 1944

Criquebeuf, comme de nombreuses communes, a été marquée par la Seconde Guerre mondiale. Les noms de ses rues en témoignent : le pont aux Alliés, place des Otages… Comme le rappelle une plaque apposée sous le portique à gauche du n° 713 de la rue du Village : « Le 24 août 1944, des éléments de l’armée allemande en déroute enfermèrent 63 criquebeuviens dans l’église. Le maire de la commune, Monsieur Lucien Langlois et le curé de la paroisse, Monsieur l’abbé Louis Boussel se trouvaient parmi eux.

Madame Anne Fleck, une Alsacienne vivant au village, négocia, au péril de sa vie, avec l’officier commandant. Grâce à sa courageuse intervention, tous les otages furent libérés.

La population reconnaissante. »

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Puis prendre la rue du Village vers Martot.

 

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Après la bifurcation où se trouve une imposante statue de Notre-Dame-de-la-Délivrande, tournez à droite vers la ruelle de la Vicomté (km 7,6).

 

Quelle vicomté ? Le chemin nous l’apprend très vite… Une magnifique maison apparait en bas à gauche de la ruelle. Si un tiers de sa longueur a été démoli, cette imposante demeure présente des murs en pierre du XIVe au rez-de-cour et des pans de bois du XVIe à l’étage. A noter la longue galerie, côté sud, qui donne accès à toutes les pièces. Partiellement inscrit aux Monuments historiques en 1932, cette demeure abritait une perception des droits de la vicomté de l’eau de Rouen au Moyen Âge et sous l’Ancien Régime.

 

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En bas de la ruelle, tournez à gauche et admirez la face Nord de la maison de la Vicomté.

 

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La balade le long de l’Eure se dessine entre les cours et les potagers, d’un côté, et les iles de Seine et les coteaux de Freneuse, de l’autre côté. S’il y a parfois des herbes folles derrière des clôtures rouillées, les jardins rivalisent de soin et ce sont de belles fleurs, de beaux potagers qui accueillent les visiteurs l’été. Arrivé au hameau de Quatre-âges, on retrouve des maisons en pierres anciennes.

 

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Continuez toujours tout droit, éloignez-vous un peu des berges et coupez à travers champs (km 8,6).

 

Un point de vue se dégage sur Martot, son église, les forêts de Bord et de La Londe au-dessus d’Elbeuf. Plus loin, on charge par camion les sables et graviers de la proche carrière sur un tapis roulant passant au-dessus de l’Eure, de l’ile, avant de finir dans une barge de Seine (km 9,6).

 

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Prenez le chemin près de l’eau. Ici de jeunes plantations s’épanouissent dans des espaces protégés. Bientôt deux panneaux d’information nous apprennent l’existence d’une réserve naturelle : la forêt fluviale. Saules, frênes, érables, sycomores, orme, prunier myrobolan… Ici l’attention est portée sur la protection de la diversité de ces espaces naturels si importants pour la faune. Puis un agréable chemin vous invite entre une allée de peupliers… et l’Eure qui ressemble à un véritable canal tant elle est calme.

 

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De l’autre côté de la rivière, d’anciens bras morts de Seine servent de paradis aux oiseaux dans des tourbières et des étangs.

 

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Sur votre gauche, d’anciens lopins de maraichers reconvertis en espaces de plaisance accueillent des familles de la région dans leurs petits bungalows et leurs jeux pour enfants.

 

Bientôt apparait le bruit reposant de la chute d’eau de la passe de Martot (km 11)… Cette passe permet aux eaux de l’Eure de garder un niveau minimum depuis les années 1930 (voir Les Damps). Avant 2017, c'est un petit barrage qui maintenait le niveau des eaux, ce que nous traitons notamment dans un article dévolu au développement de la voie de Seine

 

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Une traversée vers la rive droite s'impose. De l’autre côté, prenez sur la droite où vous attend un joli passage sous les arbustes qui laissent entrevoir des vues sur les marais et sur la rive gauche de l’Eure. Plus en aval, le confluent définitif de l’Eure et de la Seine n’est qu’à un peu plus de 500 mètres…

 

 

 

Orientations bibliographiques

- Launay (Armand), L’Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l’Arche, éd. Charles Corlet, 2007 ;

Le Batelier d’Aviron (Jacques), Le Mémorial historique des évêques, ville et comté d'Évreux..., publié pour la première fois par l'abbé Pierre-François Lebeurier, Bibliothèque de l'école des chartes, 1866.

 

Armand Launay

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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 22:56

Toutes les rues du centre-ville de Pont-de-l’Arche et de quartiers des faubourgs sont marquées de plaques bleues datant des années 1960 et 1970. Cependant une d’entre elle est bien plus belle… celle d’André Antoine.

 

Cette attention ne tient pas au fait qu’André Antoine était un résistant. En effet, de nombreuses rues portent les noms de résistants à Pont-de-l’Arche et, malheureusement, tous n’ont pas de belles plaques en leur honneur. En 1994, Madeleine Antoine, veuve d’André Antoine, fit part au maire Paulette Lecureux, de sa déception : la plaque de rue « André Antoine » n’exprime rien. « André Antoine ! Qui est-il pour les générations futures ? » écrivit-elle au maire. Elle demanda alors qu’une nouvelle plaque soit posée, mentionnant : « Lieutenant-colonel André Antoine / Résistant-chef de réseau / 1939-1944 ».

Cette demande tout à fait légitime fut retenue de suite par Paulette Lecureux, premier magistrat sensible à l’histoire. Ainsi une plaque fut commandée, apposée, et inaugurée le 8 mai 1995 à l’occasion du 50e anniversaire du 8-Mai 1945. Les cérémonies coorganisées avec la commune des Damps et les associations d’anciens combattants se déroulèrent en présence de Madeleine Antoine et quelques proches. Madeleine Antoine, dans un courrier en date du 11 mai 1995, s’est dite « reconnaissante du témoignage (…) cette journée du 8 mai 1995 restera gravée dans ma mémoire… »

 

André Antoine (plaque Pont-de-l'Arche)

L'hommage rendu par la Ville de Pont-de-l'Arche en 1945

et renforcé en 1995 par Paulette Lecureux, maire (photo A. Launay)


 

 

André Antoine, éléments de biographie

 

André Louis Antoine est un résistant français né le 29 mars 1920 à Saint-Dizier (Haute-Marne) et mort pour la France le 27 février 1944.

Marié et sans enfant, cet artisan radioélectricien, diplômé de l’école centrale de TSF de Paris, fut mobilisé le 9 juin 1940. Il rejoignit le 8e Régiment du génie à Versailles et partit dans l’Ain. Rentré aux Damps, où il résidait, il entra aussitôt dans la résistance en construisant et réparant des postes d’émission et de réception de TSF. Quand l’occupant l’obligea à se rendre à Cherbourg pour y travailler, le 15 avril 1943, il devint clandestin en s’arrêtant à Brionne où il passa de suite à l’action. Sous le pseudonyme d’ « Allais », il s’engagea dans un réseau appelé Front national, sans rapport avec le parti d’extrême droite de nos jours. Il en devint rapidement un des cadres départementaux les plus influents sous le grade de Lieutenant-colonel. Par la suite, il adhéra au réseau appelé Résistance, en juillet 1943, avec un autre chef de secteur du Front national, Armand Tarissan, et en devint le chef régional. André Antoine a été nommé Lieutenant-colonel, grade homologué au Journal officiel de la République française au titre de la résistance intérieure française. 

Après de très riches faits d’armes (voir ci-dessous), André Antoine fut grièvement blessé le 16 janvier 1944, à 15 h, par des tirs de mitraillettes allemands chez Monsieur Lerouge (charpentier à Beaumesnil). Il était venu en ce lieu s’informer et s’assurer de l’inviolabilité des ordres et papiers secrets ainsi que du poste d’émission détenus par le capitaine Trumelet arrêté cinq jours auparavant par les Allemands. Il fut aussitôt transporté à Rouen par la Gestapo où il subit son premier interrogatoire vers 23h. Il fut placé en traitement à l’hôtel-Dieu où il subit une opération révélant sept perforations des intestins et une blessure par balle au-dessus de la cheville gauche. Descendu dans les locaux disciplinaires de l’hôpital de Rouen pour un nouvel interrogatoire, il dut subir une nouvelle intervention chirurgicale. Interrogé plusieurs fois sur son lit de souffrances, n’a pas jamais voulu répondre. Il décéda le 27 février 1944 à 14h05. Il fut inhumé au cimetière des Damps le 2 mars 1944. 

 Les élus de Pont-de-l’Arche décidèrent d’honorer la mémoire de ce martyr en donnant son nom à la rue de l’église lors du Conseil municipal du 20 mars 1945. Une plaque commémorative rappelle aussi sa bravoure sur le monument aux Morts des Damps (photo ci-dessous).

 

 

André Antoine (plaque Les Damps)

L'hommage sur le Monument aux morts des Damps (photo A. Launay)

 

 

Détail des faits d’armes d’André Antoine

 

Activités générales

Camouflage des réfractaires en très grand nombre.

Regroupement des patriotes français.

Sauvetage, hébergement et départ des parachutistes alliés.

 Regroupement des indications militaires : passage de troupes, repérage des postes d’émission de DCA et des postes d’écoute allemands.

 

Activité personnelle

Cambriolage de la gendarmerie de Serquigny pour se procurer le pli secret allemand concernant le débarquement allié.

Incendie de meules de lin aux environs de Beaumesnil.

Relevé et dressé des plans des gares de la région en vue de bombardements.

Relevé et dressé des plans d’embuscades en vue du débarquement.

Nomination de Robert I comme chef de ce maquis.

Relevé et dressé les plans concernant les champs d’aviation de Beaumont-le-Roger, Evreux et Conches.

Renseignements sur l’activité de ces champs d’aviation.

Démolition de l’appareil de contrôle des avions allemands en vol (appareil placé sur le terrain même de Beaumont-le-Roger).

Organisation complète de la Résistance dans l’Eure notamment dans les cantons de Brionne, Saint-Georges, Lieurey, Pont-Audemer, Bernay, Beaumont-le-Roger, Beaumesnil, Verneuil-sur-Avre, Breteuil, Conches, Bourtheroulde…

Organisation de la résistance dans le département du Maine-et-Loir notamment Saumur, Fontenay et Roumaison.

Nomination de A 18 comme lieutenant de cette région.

Dépôt chez les grossistes du reliquat des tickets d’alimentation de manière que ces derniers puissent être utilisés normalement par le maquis sans avoir recours à la force.

Relevé et dressé des plans de la Centrale électrique de Distre en vue de son bombardement.

Agent de renseignement pour l’Intelligence service par l’intermédiaire de M. Follope de Bernay fusillé par les Allemands.

Nomination du capitaine Trumelet de Beaumesnil comme chef militaire de Résistance dans l’Eure.

Passé au Comité directeur « Résistance à Paris » sous les ordres directs d’Alger.

Activités dans les départements du Calvados et Seine-Maritime.

 

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La tombe d'Antoine Antoine, aux Damps (photo Madeleine Antoine)

 

 

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André Goharel

 

 

Armand Launay

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9 novembre 2012 5 09 /11 /novembre /2012 22:40

Cet article fait suite à :

 

L’invasion prussienne de 1870-1871 aux Damps

"Les Prussiens au Pont-de-l’Arche", texte du maire Prosper Morel-Dubosc

L'occupation de Pont-de-l'Arche par l'armée prussienne en 1870-1871

 

 

Les documents que nous avons abordés ont mis en valeur le fait que Les Damps, Pont-de-l’Arche, mais aussi les villages les plus proches, ont particulièrement subi l’occupation de 1870-1871. Ceci à cause du pont de Pont-de-l’Arche qui attira le passage et le stationnement de nombreuses troupes prussiennes. Les réquisitions furent plus importantes qu’ailleurs.

En revanche, malgré la hauteur de l’humiliation et du montant des richesses pillées, Pont-de-l’Arche ne figure pas au nombre des villes martyres de cette guerre : le nombre de victimes fut minime et les dégâts matériels négligeables. Le fait que l’armée française n’ait pas opposé un front de résistance a évité des bombardements mais aussi l’explosion du pont. Et c’est là que se manifeste bel et bien la débandade de l’armée française : les mines du pont, tout comme la défense du lieu (pourtant aidé par la frontière naturelle qu’est la Seine), furent abandonnées. Quant au pont du Manoir, il ne fut pas prévu de le miner mais d’y établir une redoute tournée vers Léry… alors que les troupes allemandes vinrent du Manoir…

Les notables de Pont-de-l’Arche ne s’y trompèrent pas : faire sauter le pont de la ville eût causé plus de pertes, notamment en représailles, que d’avantages pour la ville. En attendant, il est intéressant de constater le besoin de nos deux témoins de justifier leur choix, comme si leur acte fût une lâcheté qui eût enfoncé le clou de la défaite. De plus, ces hésitations participaient bien de la réticence des conservateurs locaux vis-à-vis de la politique du Gouvernement de Défense Républicaine. Pour eux, la défense à tout prix était la dernière des aberrations, eux qui fustigeaient les républicains radicaux. Ces derniers désiraient donner à la France tous les moyens de repousser l’armée de Prusse (et d’Allemagne, en définitive) afin d’éviter de nouvelles humiliations de l’occupation car, en effet, à l’époque, le patriotisme était une valeur de gauche.

Quoi qu’il en soit, la défense française, si impressionnante fut-elle pour les généraux allemands, ne pouvait pas repousser les troupes ennemies. La grande majorité des Français appelait à la paix et ne cautionnait pas le gouvernement républicain. Alors, comme le souhaitait Bismarck, on procéda à l’élection d’une nouvelle Assemblée nationale dont les représentants ratifieraient l’armistice avec l’Allemagne. Le 8 février, les élections placèrent au pouvoir une grande majorité de conservateurs favorables à la paix. Le 17 février, Adolphe Thiers fut élu chef de l’exécutif provisoire et, dès le 21 et jusqu’au 26, il négocia la paix avec Bismarck à Versailles. La France devait verser 5 milliards de Francs d’indemnité de guerre à l’Allemagne, nouveau pays qui naquit en mars 1871.

Bismarck avait donc réussi à fédérer les Allemands en faisant défiler leurs troupes sur les Champs-Elysées. Quant à l’Alsace et la Lorraine, elles devinrent allemandes (hormis le territoire de Belfort, seule partie alsacienne restée française, et le département de la Meurthe-et-Moselle, ce qui explique sa forme étirée comme une frontière) ce qui eut pour conséquence d’exacerber plus encore le nationalisme français et l’esprit de revanche qui mena à la Première guerre mondiale.

Pour l’heure, en France, tout le monde n’était pas d’accord à propos de la cessation des combats : les milieux ouvriers, républicains radicaux ou socialistes, souhaitaient encore la guerre à outrance et l’établissement définitif d’un gouvernement républicain et populaire. C’est pourquoi, le 21 mars, la Commune insurrectionnelle de Paris fut proclamée… Ses instigateurs, appelés les Communards, ne reconnaissaient pas l’autorité de Thiers et du gouvernement de Versailles, récemment élu et traître, selon eux. La Commune fut réprimée avec barbarie, laissant derrière elle 35000 victimes et un idéal jamais éteint, parmi les révolutionnaires.

 

 

Sources 

- Géfrotin A., L’Arrondissement de Louviers pendant la Guerre de 1870–1871, Louviers, 2e édition, 1875, 268 pages. Disponible à la médiathèque de Louviers sous la cote : H.L. in /8 155 SEXT.

- Les Prussiens au Pont-de-l’Arche, anonyme, manuscrit de 1872. Disponible aux Archives Municipales de Louviers sous la cote : 4 H 13 (classement non définitif).

- Roth F., La Guerre de 1870, Hachette, Collection Pluriel, Paris, 1993, 778 pages.

 

Armand Launay

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28 février 2012 2 28 /02 /février /2012 17:14

Après une biographie et une bibliographie d'Edmond Spalikowski, nous reproduisons intégralement son ouvrage intitulé Pont-de-l’Arche d’autrefois et d’aujourd’hui, édité par Lestringant, Rouen, en 1931.

 

Tour de Crosne par E. Spalikowski

La tour de Crosne, par Edmond Spalikowski (non édité dans l'ouvrage reproduit ci-dessous).

 

 

Edmond Spalikowski : une vie

Edmond Spalikowski (1874-1951) est une figure intellectuelle de Rouen. Cet homme voua un véritable culte aux arts y goutant – voire y excellant dans leur pratique – : illustrateur, poète, historien, écrivain, critique, chroniqueur de La Dépêche de Rouen, Paris-Normandie, Le Journal de Rouen... 

 

Comment qualifier Edmond Spalikowski en deux mots ? Soigner et enseigner.

 

En effet, notre homme se souciait à la fois du bienêtre des hommes et de leur éducation, ce qu’achèvent de démontrer ses deux professions : professeur d’histoire-géographie au collège de Normandie et médecin. Ce souci d’autrui, en somme, a converti Edmond Spalikowski au militantisme pacifiste dès 1904, période où il professait le socialisme. Trop isolé pour changer le cours des événements, il dut subir les deux guerres mondiales. Il passa la guerre de 1914-1918 mobilisé à Vernon, en qualité de médecin, à l’hôpital 204. Durant la Seconde Guerre mondiale, il connut un exode de 5 ans avant de retrouver sa maison rouennaise pillée, tout comme sa bibliothèque.

Malgré tout, la vie de Spalikowski ne connut pas de tournants ; bien qu’il quittât les horizons socialistes, il resta soucieux du peuple, pacifiste, et conserva assez de militantisme pour mettre ses capacités au service de la Commission des antiquités de Seine-Maritime, de la Commission des sites, des paysages et perspectives de la Seine-Maritime afin de défendre de vieilles demeures, des arbres multiséculaires, et d’encourager les manifestations folkloriques.

Car notre homme, comme l’écrivit le journaliste Gabriel Reuillard, aurait été « plus heureux en un siècle où les valeurs spirituelles et morales étaient moins surclassées par les valeurs techniques. » C’est pourquoi le lecteur du texte qui suit, écrit en 1930, verra le vieil homme défendre avec passion Pont-de-l’Arche, notre cité millénaire. Ainsi que dans maints lieux de Normandie, Spalikowski trouva en Pont-de-l’Arche un véritable argumentaire en faveur du passé : la modestie à la fois des ouvriers et de leurs habitations vétustes et un cadre médiéval assez préservé pour rendre possible les rêveries, les balades dans le temps… 

Edmond Spalikowski ne se réfugia pas dans un conservatisme nostalgique, ou réactionnaire. En compagnie de savantes personnes, dont M. Becq de Fouquières (aux Damps) et des membres, par exemple, de la Société des écrivains normands, dont il fut président, ou de l’Académie des sciences et belles-lettres et arts de Rouen, dont il fut membre, il resta attentif aux modes de vie des humbles. Ces gens sans grade font l’histoire qu’aimait l’auteur et le patrimoine architectural peut être beau quand il marie le neuf à l’élégance des anciens bâtiments. Enfin, lorsqu’il rejette les voitures vrombissantes, déjà, on ne peut l’accuser d’être un vieil homme dont le temps est révolu : Pont-de-l’Arche – la presse de l’époque en témoigne – était une ville dangereuse où les accidents de la route se multipliaient dans les rues étroites de la cité.

Mieux que de visiter les rues archépontaines et dampsoises, Edmond Spalikowski s’y déploie, il rentre dans son sujet – un livre d’histoire à la main –, soupire, esquisse quelques pas vers les ruelles où l’y attendent les plus beaux points de vue, puis redonne à ses lecteurs un Pont-de-l’Arche lové dans une ambiance bien à lui. Les détails architecturaux côtoient les fritures et l’argot des gens du cru car l’auteur est conscient que le présent est déjà dans l’histoire, surtout dans une société qui laisse des témoignages précis sur ce qu’elle vit, aime et pense.

 

A. LAUNAY

 

 

Edmond Spalikowski : extraits de sa bibliographie

- La Station préhistorique de Saint-Aubin-sur-Gaillon (Eure), 1894 ; 

- Contribution à l’étude bactériologique du lait, 1894 ;

- Étude sur les logements des ouvriers de Rouen et…, 1894 ;

- Thèse pour le doctorat. Antonius Musa et l’hydrothérapie froide à Rome, 1896 ; 

- Notes d’anthropologie, 1896 ;

- Dictionnaire médical des Essais de Montaigne, 1897 ; 

- Études d’anthropologie normande, 1897-1898 ;

- Essai scientifique sur F. Villon et son œuvre, 1899 ; 

- Au travail pour la paix (Brochure de propagande).

- La prière au drapeau, 1901 ; 

- Terre normande (poésies), 1904 ;

- Mortalité et paix armée, lettre-préface de Camille Flammarion, 1904 ;

- Chansons de la paix, La Voix du socialisme, 1905 ;

- Bucoliques modernes suivies des Poèmes païens, 1926 ;

- Le Vieux Pont-de-l’Arche, [ca 1930] ;

- La Normandie rurale et ignorée, 1932 ; 

- À travers l’histoire littéraire normande. Michelet en Normandie, 1932 ;

- Âmes et aspects de Rouen, Rouen, 1934 ;

- La Bouille, paradis touristique, Rouen, 1936 ;

- Le Havre. Promenades et causeries, illustrées par l’auteur, 1936 ;

- Le Village, discours de réception d’Edmond Spalikowski à l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, 1937 ;

- Au pays des trois abbayes. Saint-Martin-de-Boscherville. Jumièges. Saint-Wandrille-Rançon, 1937 ;

- À propos des séjours normands de Pierre Corneille, 1939.

 

 

Sources

- BNF, Opale-Plus.

- Reuillard Gabriel, "Edmond Spalikowski, évocateur des caractéristiques normandes", [Paris-Normandie], [1952], 6 p., médiathèque de Louviers (in 8° / 477).

 

 

 

Pont-de-l'Arche d'autrefois et d'aujourd'hui

 

 

I. Coup d’oeil d’ensemble 

On pourrait appeler avec raison le XXe siècle le siècle de l’archéologie. Grâce aux travaux des maîtres et aux articles de vulgarisation répandus dans la presse, jamais le public ne s’est tant intéressé aux vieilles pierres et à la conservation des vieux monuments, bien que ceux-ci aient été parfois odieusement mutilés par des municipalités barbares.

Ce goût du passé, qui nous a valu la création de sociétés savantes et artistiques, de commissions des monuments et des sites, transforme le touriste qui ne traverse plus désormais indifférent une agglomération, sans s’enquérir des vestiges de remparts, des églises sauvegardées, des maisons restaurées et de l’aspect général de la bourgade.

Aussi Pont-de-l’Arche excite non sans raison la curiosité de ceux qui désirent rendre hommage à l’art de nos aïeux, tout en admirant le paysage environnant.

Il faut visiter ici, en effet, outre l’église si admirablement orgueilleuse sur sa butte d’où elle domine la vallée, de pittoresques asiles de pauvres gens dans les ruelles aboutissant au carrefour où se profile 1a statue d’Hyacinthe Langlois.

Parmi ces demeures, celle dite du Gouverneur et l’ancienne prison[1] devenue Hôtel de Ville[2], malheureusement dissimulées au fond d’impasses, ne sont pas les moins intéressantes. Des cours comme celle située derrière la Poste[3], des recoins en retrait de la Grande-Rue offrant toute surprise au crayon du dessinateur, et même des logis modernes, tel celui du notaire sur la grand’ place, d’où se dégagent le Boulevard, les routes de Louviers et d’Elbeuf, constituent un nouvel attrait.

 

E. Spalikowski (maison du gouverneur)

La maison du Gouverneur, croquis d'Edmond Spalikowski.

 

 

On verra, par l’exemple de ce home normand si coquet[4], ce que l’on peut tenter en s’inspirant de l’autrefois pour combler les voeux de l’urbaniste.

Le Boulevard qui infléchit sa descente ombragée vers la Seine, laisse voir des pans de fortifications dont la tour Lentérie[5], donnant sur le fleuve, est le spécimen le mieux conservé. La ville était jadis enfermée dans une enceinte, rappelle l’abbé Émile Chevallier, ayant à peu près la forme d’un demi-cercle. « La courtine, épaisse de 2 mètres, était chaînée de tours semi-circulaires mesurant 8 mètres de diamètre extérieur, (seule la tour à l’angle N.-O. de la ville était complètement circulaire). Trois portes donnaient accès dans la ville : l’une, au nord, défendait l’extrémité du pont ; une autre, au midi, ouvrait du côté de Louviers ; la troisième, à l’ouest, s’appelait la porte de Crosne. Ces ouvrages dataient de la première moitié du XIIIe siècle. »

À chaque pas entre l’église et le Boulevard apparaissent des demeures qui exaltent leur vétusté railleuse au regard des bicoques plus récentes et chantent le poème des origines.

Ce petit opuscule n’étant pas un guide au sens propre du mot, n’a d’autre prétention que de souligner quelques détails et d’en révéler quelques inédits. Car on néglige trop souvent l’histoire moderne sous prétexte que chacun la connaît mieux, parce qu’il est censé l’avoir vécue.

Ceux qui  nous suivront seront au contraire fort aises de glaner quelque document qui n’ait pas été vingt fois recopié par les rédacteurs de notices. Aussi, me suis-je borné à une sobriété voulue en ce qui concerne les monuments anciens, pour m’attacher à la physionomie actuelle de Pont-de-l’Arche et donner mes impressions.

Le lecteur ne devra donc point chercher ici ce que volontairement j’ai omis, puisque j’ai simplement réuni dans ces feuillets, par un fil tenu, des articles publiés aux colonnes des quotidiens, gazettes et revues.

 

 

II. Pont-de-l’Arche en 1930

 

C’est en visitant les recoins inconnus d’une cité médiévale comme celle de Pont-de-l’Arche, que l’on se prend à regretter qu’un Hyacinthe Langlois n’en ait point fixé l’image par un crayon habile, avant que la pioche n’ait abattu son fer sur les anciens témoins du passé qui s’éteint.

C’est aussi la raison pour laquelle j’ai voulu conserver en ces pages le souvenir des vieux murs qui subsistaient encore en 1930. Beaucoup en effet sont appelés à disparaître par nécessité d’industrie, de voirie ou d’hygiène.

L’histoire de ces logis qui demain seront morts serait peut-être aussi intéressante que celle des maisons de bois de Caudebec-en-Caux.

Les éléments me manquent pour en décrire les origines et les vicissitudes. Si les annales du Pont-de-l’Arche sont riches en documents concernant le pont, le château, l’église et même les remparts, elles sont des plus sèches au regard des humbles demeures de pauvres gens.

Je ne puis donc que les saluer de mes vers, avant la fatale échéance qui les verra succomber. L’hygiène y gagnera quelque chose sans doute par la suppression de quartiers insalubres ou inconfortables, mais tout un décor pittoresque s’effacera à jamais derrière la morne banalité de la brique et du ciment, à moins que suivant l’exemple de l’habile architecte M. Laquerrière, d’autres défenseurs de l’art ne redonnent vie nouvelle et joyeuse aux façades de demain, et ne rendent à Pont-de-l’Arche le cachet qui fait encore aujourd’hui sa gloire et son originalité.

D’abord à ce vieux toit sis au parvis paroissial, doit tendre mon premier pèlerinage.

 

Sur la place déserte où surgit souveraine

Notre-Dame-des-Arts en son manteau de reine,

La vétuste maison en habits de pauvresse

Étale sous ses yeux sa honte et sa vieillesse.

Et tel un mendiant quémande en sa sébille (sic)

L’obole pour boucher les trous de sa guenille,

Le vieux logis pourtant cherche à sourire encore

À de nouveaux étés, à de claires aurores.

Car il sait, fils des ans, que l’église d’en face

Jette sur sa misère un rayon de sa grâce.

 

Mais d’autres plus nombreux et moins bien avoisinés, ont fixé leurs assises aux quartiers populaires.

Je ne les oublie point malgré leur lèpre et leur sanie, tous ceux de la Rue Haute, de l’Abbaye sans toile et de la Cour Aîné. Ne sont-ils pas le coeur de la ville d’autrefois enclose en son enceinte demi-dévastée au pied de laquelle cependant s’épanouissent les roses des vergers, aux fossés verdoyants ?

 

Captant les chevaliers du rêve au temps perdu

Et des porte-hameçon l’innombrable tribu,

Dès le seuil de la bouche, élargissant son pont

Où la tour à créneaux noie une ombre falote

Aux suies des remorqueurs hâlant sans bruit la flotte

Des péniches ventrues, vermillonnées au front,

La cité de guingois rampe aux berges humides,

Agrippant au coteau ses mains creusées de rides,

Par les ans labourée d’un infernal burin,

Entasse cent taudis au relent des purins

Corrodant les ruisseaux de puantes venelles.

Leur crasse s’ennoblit d’un réseau de dentelles

Que festonne à plaisir le bloquet des lézardes.

Mais la maîtresse poutre en chêne qui s’affaisse

Malgré le réconfort des pijards, goguenarde

L’usine au ciment neuf et le toit sans noblesse

Où grandit la Fortune au berceau d’un chausson.

 

Le progrès en effet a déjà tout bouleversé. L’électricité dresse au carrefour ses pylones (sic) gigantesques, et le ciment a jeté son masque mélancolique sur les poutres apparentes, ce dont s’inquiète Hyacinthe Langlois sur son socle de pierre, que l’on aperçoit dès le coude du pont moderne.

 

Hyacinthe Langlois, poète archéologue

Qui sur ta stèle vois, surpris, tendant le dos,

Dévaler le troupeau bondissant des autos

Échappés aux éclairs du mont du Décalogue,

Pour assaillir le pont cher à Charles le Chauve,

Dans un mugissement de démon ou de fauve,

Lève pour dissiper l’effroi de ta prunelle

La tristesse de tes regards

Que consolait jadis l’inflexion d’une aile

Vers le sourire gothique

De Notre-Dame des Arts,

Reine aux fleurons de pierre en couronne au portique.

Mais prête aussi l’oreille à l’argot des commères

Bourdonnant à tes pieds aux étaux du dimanche,

À leur langue salée, à l’invective amère

Lancée en bon patois, les deux poings sur les hanches,

Et tu reconnaîtras par ce verbe gaulois,

Le sang fier de la race aux illustres exploits

Dans les veines d’enfants des « machons » d’autrefois.

 

 

III. Pont-de-l’Arche et le Tourisme

 

Pourquoi partir si loin lorsque le soleil dispense largement ses rayons sur nos têtes et que nous avons la féerie sous la main ?

Pont-de-l’Arche, en effet, dénoue la chaîne de ses arceaux et dresse sa tour vigilante pour l’appel du voyageur.

Depuis que cette ville est devenue non seulement un centre touristique, mais aussi le sanctuaire où règne, orgueilleuse de ses richesses, Notre-Dame-des-Arts, cette région de l’Eure s’est imposée comme un carrefour où se rencontrent, venues par les chemins ombreux de la forêt, les lacets dorés de la plaine qui voit se coucher la javelle, les autos dévalant en trombes à travers les ruelles pittoresques où, pignons, colombages et pijards s’effarent de tant de bruit et de vitesse.

De même que les géographes précisent l’importance d’une agglomération par sa situation, ainsi peut-on classer Pont-de-l’Arche parmi les routes de premier ordre, dont le pneu écrase le sable millénaire, que l’Histoire avait nonchalamment épandu depuis les temps du premier passage d’eau jusqu’à nos jours. Seulement le sable a perdu sa couleur jaune et gaie, pour se revêtir d'un sarreau noir qui protège à peine son rustique vêtement trop vite lacéré aux jeux de la course.

Mais nous savons ce que valent les tabliers dont le tissu fragile ne résiste guère à l’usure des travaux quotidiens et la route qui n’a rien de la vigueur d’Atlas, ne tarde pas à agrandir ses déchirures dès que l’automne jette le luxe trompeur de ses rouges colifichets sur la misère en haillons du chemin trop foulé.

C’est ici que l’on comprend, mieux peut-être qu’ailleurs, à l’abri des grands murs de la basilique heureusement à l’écart des agitations qui empêchent les emballés d’en admirer à loisir les délicates sculptures, combien apparaît plus pressante que jamais la solution du problème de la route aux chauffeurs.

En principe, l’automobiliste ne s’inquiète que de deux choses : du rythme de son moteur et de l’état de la chaussée. Aussi n’a-t-il guère le loisir de s’apercevoir si les vieux logis dont il frôle la souquenille, lui reprochent de troubler brutalement leur rêve ou l’injurient d’éclabousser leurs ouvroirs d’immondices et d’y lancer leurs vapeurs empestées.

Pont-de-l’Arche ne compte plus guère que pour les artistes, les poëtes (sic) et... les pêcheurs à la ligne, mortels inoffensifs qui conservent du monde d’hier, avec la sagesse et la lenteur du geste, le respect du silence et le culte de la tradition. C’est pourquoi ils s’égaillent le long des berges et sur les eaux du bras de Seine qui caressent mollement le paisible village des Damps où les salicaires fleuries jalonnent de leurs hampes pourpres le sentier herbeux conduisant vers l’autrefois, c’est-à-dire à l’abbaye de Bonport.

Sans doute en conservant les habitudes des ancêtres primitifs les chevaliers de la gaule font-ils figure de gens d’un autre âge pour ceux que la passion de la vitesse rive au volant.

Cependant si les artères principales de Pont-de-l’Arche sont à jamais vouées aux nouveaux dieux infernaux dont le pétrole alimente les brasiers, bien des venelles offrent encore leurs retraites propices à la méditation et au rêve. On peut flâner délicieusement sur le Boulevard, dans l’ombre tutélaire qui protège le passant de son bouclier de feuillage contre les flèches de la canicule.

À ses pieds, les jardins potagers trouvent au cuvelage des anciens fossés la terre nourricière qui favorise l’orgueil des choux et des poireaux. Le regard s’amuse du déhanchement des murs et des toits, et la tour d’angle découronnée qui n’inspire plus aucune idée guerrière, étonne comme un anachronisme dans un décor bucolique.

Le spectacle de la rue n’y est pas non plus banal et sans valeur.

Le dimanche matin, sur la petite place montante et biscornue aux pavés rocailleux, un marché déploie le contraste des couleurs, autour du socle surmonté du bronze noirci d’Hyacinthe Langlois, dont un cordon de lampes électriques éclaire brutalement la face, aux soirs de fêtes officielles. De sa prunelle curieuse, l’artiste archéologue scrute, comme il savait le faire, les détails de ce tableau de la vie utilitaire où sous le ciel gris de Normandie égayé un instant d’une lueur qui voudrait être un sourire de soleil, s’étalent les produits de l’agriculture et de l’industrie.

Ici, une file de lapins dépouillés et prêts pour la casserole forme la frange sanglante d’une courtine accrochée aux ais d’un étal   improvisé ; là, un parterre de cantaloups parfume une voiture autour de laquelle se pressent maintes gourmandes ménagères. Mais elles quittent bientôt l’éventaire odorant pour celui aux rideaux ajourés et pour celui non moins attirant où chatoient le mauve, le rose, le gris et le tango des bas de soie et des corsages qui feront belles les filles des chaussonniers et artisans de chaussure en rupture d’ateliers. Car le propre de Pont-de-l’Arche est d’être un centre industriel sans en avoir l’air. Sa coquetterie lui fait honneur.

Les fabriques se dissimulent entre un mur historique et un jardin. À peine aperçoit-on une cheminée plus haute, quelques vitrages ou un hangar. Seul, un réseau de fils électriques, distributeurs d’énergie, couvre pignons, faîtes et lucarnes, comme toile d’araignée et les hauts pylones (sic) de fer jurent, accolés contre un logis à poutrelles apparentes, qui ne profite pas toujours de la lumière qu’ils apportent.

Sur le port ou du moins près de la grève, les maisons de pêcheurs, au milieu desquelles quelques façades plus cossues ont rajeuni leur costume, conservent le souvenir d’anciens briseurs de lames dans les nuits aux captures fructueuses.

Croyez en la vieille expérience d’un amateur de beaux arts. Malgré ses trombes d’autos et les embarras de ses ruelles, dont aucun Boileau ne dira les ennuis, Pont-de-l’Arche réserve toujours aux citadins avides d’air pur et de calmes horizons, des retraites que signalent quelques papiers gras, reliefs des repas dominicaux en plein vent.

Mais les berges de Bonport sont assez larges et les fourrés assez nombreux pour qu’on puisse y installer trois tentes, en l’espèce le parasol du chef de famille et les ombrelles de la maman et de sa fille, qui jetteront leurs taches vives sur l’écran de vert émeraude des saulaies et des hêtres.

 

 

IV. – Sur le pont… de Pont-de-l’Arche

 

Lorsque le wagon ralentit sa course face à l’horizon que noircit le long ruban de la forêt de Bord, le touriste devra parcourir le pont, fils de celui qui donna son nom à l’antique cité bâtie au IXe siècle, pour résister aux incursions de ceux qui devaient la conquérir, avant de rendre prospère " la Duché  ", dont elle est l’une des parures.

Celui d’autrefois mesurait 334 mètres de longueur et 6 m 50 de largeur. Tout en pierre de taille, il incurvait vingt-trois arches de largeurs et de formes différentes, reposant sur des piles terminées en éperons. Les parapets crénelés s’affublaient de trois moulins en pans de bois perchés sur de longues poutres semblables à des échasses, dont le premier avait appartenu à l’abbaye de Saint-Ouen de Rouen et en conservait l’appellation ; le second s’appelait Parmi ou Matignon et le troisième Rouville ou aux Danois.

Un calvaire érigé au-dessus de l’arche marinière rendait courage et espoir aux usagers du fleuve, appréhendant comme à Vernon l’accès de ces passages près desquels se creusaient souvent de dangereux tourbillons.

Le voyageur ne verra plus le château ni la Porte de l’Eau. Mais deux tours restaurées lui rappelleront une époque chère aux romantiques. À leur pied s’alignent, comme autour du bassin d’un petit port tranquille, de modestes maisons neuves ou rafistolées qui, fatiguées de faire le guet, semblant des lazzaroni assoupis, ne peuvent, même l’oeil mi-clos, voir passer les remorqueurs tirant sans bruit de longues files de chalands au ventre de Gargantua, dans lequel, par tonnes, s’entassent les produits les plus divers, tandis que les barques de pêcheurs en rupture de bureau ou de comptoir, partent à la conquête d’une friture.

D’ailleurs, le pélerinage (sic) finit à Bonport, abbaye dépouillée de ses trésors, et même de ses pierres que l’on retrouve ça et là aux environs, Bonport où résidait quelquefois le bon abbé Desportes, aux vers gracieusement volages, écrits après un souper fin ou entre deux aventures galantes du prince dont il chantait les amours. Mais ne fut-il pas l’ancêtre de ceux qui prêchent la morale facile et l’art de ne pas s’en faire ? Car son potage était exquis, si l’on en croit Malherbe, et puis il avait une telle dilection pour la campagne, surtout celle de Normandie, qu’il lui faut pardonner bien des faiblesses pour la gentillesse de certains poèmes éclos au bord de notre Seine.

Des Parisiens imitant son exemple, ont choisi ces rives pour y fixer leur demeure estivale. Mais effrayés par la gravité du site et les pignons ajourés, qui tels de beaux yeux crevés, ouvrent les orbites de leurs fenestrages sur le mystère des eaux, ils se sont réunis de l’autre côté du pont formant bordure de démarcation entre les deux zones si singulières par le contraste de leur aspect.

Il semble qu’il ferait bon vivre dans cette petite cité qui s’est sagement retirée à l’écart d’une gare où s’arrêtent la plupart des trains venant de Paris. À peine le commis voyageur s’engage-t-il sur quelques seuils, tandis que le touriste dominant l’eau qui bouillonne à ses pieds, voit surgir comme fond de décor, la Côte des Deux Amants, où vielle la légende de Marie de France, qu’ont rendue impérissable la vaillance et l’amour auréolant ses héros.

 

 

V. – L’enterrement à Pont-de-l’Arche

 

Dès les premiers jours de printemps et de festivités pascales, Pont-de-l’Arche qui a secoué le voile maussade dont la neige et la pluie s’obstinaient à couvrir le gothique chapeau de sa basilique et les bonnets sur l’oreille de ses anciens logis, attend la file des autos en délire, sans espérer pouvoir les retenir toutes cependant.

À ceux qui, désireux de goûter les joies de la marche à pied, s’aventurent sur le pavé, je conseillerai de gravir tout d’abord non le chemin officiel, dirai-je, mais le torve sentier qui serpente du quai à l’éminence où s’implante Notre-Dame-des-Arts[6] ; en abordant celle-ci par le chevet, pour se réserver ensuite l'enchantement de la façade sur le parvis.

Rappellerai-je que primitivement dédié à Saint-Vigor, presque tout l’édifice date du commencement du XVIe siècle, et que la décoration intérieure est due au concours de nombreuses  personnalités, dont Madame la duchesse d’Uzès sut échauffer l’enthousiasme et provoquer les dons généreux.

Le maître autel de style Louis XIV, les 46 stalles provenant de l’abbaye de Bonport, de la même époque d’ailleurs, que défendent des lions accroupis, ne font point oublier les remarquables vitraux dont l’un retrace l’image du chemin de Halage sous l’ancien pont, et celle du château au temps de Henri IV.

Mais peut-être croiserez-vous en ce moment un enterrement. La cloche sonne alors son appel sur le rythme du Dies Irae. Sous les voûtes aux nervures ramifiées comme feuilles épanouies, la Charité en costume rituels monte la garde autour du catafalque, et lorsque le Libera a délivré non seulement les chantres, mais l’assistance, un char sans cheval, véhicule à quatre roues, quitte le parvis et s’avance le long des murs historiques qui en ont vu bien d’autres, poussé par les confrères de la Charité, dont l’appellation semble bien justifiée.

Cet usage qui peut paraître suranné à certains, n’est-il point au contraire inspiré, par un dernier geste de solidarité humaine au seuil de l’éternité ?

Sur le passage, le logis dit « du Gouverneur » hausse son toit et son corps effilé au-dessus des arbres, pour mieux apercevoir les gens du cortége (sic).

Pendant ce temps, la vie continue, les métiers ronronnent, les chaussures se cousent, les chaussons se tissent avec leurs bigarrures et leur diversité de formes et de couleurs. À heures fixes, un long camion automobile emmène les ouvrières du dehors, accourues des campagnes pour le travail à l’usine. Les aubergistes inquiets scrutent l’horizon où s’amoncellent de nouveaux nuages qui chasseront les promeneurs alléchés par une semaine précédente de douceur et de rayons qui a croché les premiers bouquets aux arbres des vergers et jardins.

Qu’importe, les fritures grésillent aux poêles plébéiennes des rues de Hault, Sainte-Marie, de l’Abbaye-sans-Toile et dans la Cour Ainé.

 

E. Spalikowski (abbaye sans toile)

La rue Abbaye-sans-toile, croquis d'Edmond Spalikowski.

 

Mais avril ne saurait chaque année se décider à lâcher sitôt l’hiver qui fait d’ailleurs des façons pour prendre sa retraite, abusant de son grand âge pour s’imposer au-delà des limites permises par les règlements du calendrier. Une vague d’assaut chargée d’ondées ou de neige à demi fondue se dessine sur les chalands en construction dans l’île tonnante de vingt marteaux, barrant le fleuve[7], que cherche à dissimuler le rideau d’arbres tendant son réseau de jeune verdure, du pont à la chaussée goudronnée jusqu’à la pointe des Damps.

Puisse la gentille cité garder longtemps ses berges verdoyantes, ses grands peupliers et ses vieilles pierres. Elle sera toujours ainsi celle que l’on regrette lorsque la vision de son horizon de forêts, de toits, tours et campaniles, s’estompe dans la brume, au tournant du chemin.

 

 

VI. – Vers les Damps

 

Depuis que M. André de Fouquières a spirituellement raconté pourquoi il était venu s’installer aux Damps, sorte de faubourg de luxe de la petite cité médiévale, son apostolat a porté ses fruits, puisque toute une colonie parisienne a pris possession de l’estuaire de l’Eure !

Elle eut difficilement trouvé mieux. Le site est des plus agréables, les rives de la Seine, le fleuve lui-même entrecoupé d’îles dérobant du rideau de leurs grands arbres la plaine d’Alizay trop monotone, à proximité de la grande ligne Paris-Rouen, tout cela incitait au déplacement pour un séjour prolongé, qu’avaient déjà tenté auparavant des écrivains et des artistes, notamment Octave Mirbeau, au sein de cette Maison du Sage, ainsi qu’il la désignait dans un article du Gaulois.

Ne s’imaginait-il pas en effet, que celle-ci avait appartenu au philosophe Caro, lorsqu’en réalité, elle avait fait les délices d’un ancien commerçant parisien « chemiserie et confection » qui n’avait rien de commun avec l’auteur du Matérialisme et la Science ?

Il faut reconnaître qu’une louable émulation a incité les villégiaturistes à rivaliser de zèle pour transformer cette modeste agglomération de pêcheurs déjà charmante en un véritable Éden enchanteur.

M. de Fouquières – noblesse oblige – a laissé à sa demeure l’allure d’une vieille dame du XVIIIe siècle, légèrement rajeunie sans rien perdre de sa distinction.

Sur trois larges baies s’ouvre le hall imposant dans son austérité rompue par quelques meubles, divan, fauteuils. Le portrait du maître de ces lieux dans une pose romantique, reçoit, dès l’escalier de fer forgé, les hôtes et les amis.

Voici l’antichambre aux murs tendus de nattes où se détachent quelques toiles et dessins anciens, la salle à manger au décor jaune de toile cirée, ainsi que les rideaux portières et sa longue table dont les dimensions révèlent que l’hospitalité généreuse ne regarde pas au nombre des convives.

Du premier étage où se déroule la succession des chambres meublées à la moderne dans l’intimité desquelles survivent quelques souvenirs de familles ou reliques d’hier, le panorama s’élargit, et l’œil s’éjouit du spectacle des futaies en ligne pour la parade.

Le jardin à son tour réserve des surprises. Le rideau des grands arbres, aux bras étendus dans un geste de bénédiction ou de protection, dissimule à peine un petit édicule de la Restauration, la bibliothèque aux reliures attristées d’un abandon qu’impose l’existence trépidante de la capitale, les communs où se tapit l’auto toujours prête, aux bondissements vers l’aventure de la route.

Puis là-bas, au delà du potager orgueilleux de son exposition légumière et florale, un simple rez-de-chaussée qui, jadis, remplit l’office de mairie pour le village des Damps, a vu transformer la salle municipale en chambre-salon au lustre d’un modern-style audacieux et ses annexes en cabinet de bain et cuisine.

Voici vraiment l’ermitage rustique bien que confortable, contrastant avec le manoir d’en face, aux lignes rigides, aux toits d’ardoises à lucarnes.

Les murs du verger courent le long d’un sentier qui limite le domaine jusqu’à la grille ouverte sur le mystère des buissons et des ombrages.

Et c’est là, douce demeure de grand seigneur doublé d’un artiste et d’un lettré, dont l’accueil dit le grand cœur et la race.

À la suite s’alignent d’autres logis construits la plupart en style normand. La plupart vénérables et authentiques, si j’ose m’exprimer, ont souffert de la négligence, de l’incurie ou de la gêne de leurs possesseurs de jadis, aussi bien que des vents chargés de pluie les fouettant au visage. Mais ils sont devenus de délicieux cottages, égayés de la note écarlate des géraniums ou des tons plus discrets et variés des pétunias et capucines.

L’un même, hier, simple grange-écurie, élevé à la dignité de salle d’apparat, renferme un musée complet de souvenirs ruraux des XVIIIe et XIXe siècles que l’impatience et l’ingéniosité d’une Cauchoise, Mme Leroy, dont on ne saurait trop louer l’initiative, ont aidé à meubler avec un goût si original et si sûr que l’œil le plus observateur n’a rien à critiquer.

Ce rez-de-chaussée accroupi au pied de la falaise verdoyante et fleurie qu’il a fallu entailler pour y asseoir le jardin, est voisin de la maison des Damps, dont le portail élégant, de style Louis XIII, attire déjà l’attention avant que le visiteur ne pénètre dans la cour pour se réjouir des bâtiments à ornements extérieurs de colombages apparents.

Mais dans ce rayon exigu, tout un musée de la rue s’est constitué. M. Jean Bourdon a veillé au respect de l’harmonie des lignes de sa maison, vêtue de lierre, dont le studio se décore d’une agréable cheminée à large foyer.

Un autre manoir plus vétuste, dit de la Reine Blanche, un peu à l’écart du chemin du bord de l’eau, chauffe sa tourelle altière à poutrelles enchevêtrées en X ou parallèles, au soleil du Midi qui la conserve et la console des attaques insidieuses des brumes sorties du fleuve, aux soirs et matins d’arrière-saison.

Sans doute cette demeure attend-elle l’occasion qui lui donnera un Mécène capable de lui rendre sa vigueur et sa beauté première. Mais telle qu’elle est dans son verger de curé, abandonnée aux orties et mauvaises herbes, elle semble bien la princesse délaissée prouvant ses nobles origines, malgré l’usure de son vêtement.

Espérons qu’une heure de réhabilitation sonnera pour elle comme elle a sonné pour le Prieuré, robuste ermitage enclos de murs favorisant la pérennité de la prière aux sourires des roses et des massifs qui constituent le durable reposoir des fêtes de l’été.

 

E. Spalikowski (maison de la Dame blanche)

La maison de la Dame blanche, croquis d'Edmond Spalikowski.

 

Et puis, arrêtons-nous devant cette curieuse entrée de cour, près d’un restaurant de pêcheurs, en face de la cale où, à l’aide d’une traille, un bac assure le passage dans la grande île, carène de verdure escortée d’autres nefs dont les troncs d’arbres sont les mâts et les cimes murmurantes des voiles innombrables, dont aucun souffle cependant ne peut vaincre l’immobilité.

Sur ces deux ou trois kilomètres de route constituant l’artère principale de ce coquet royaume du repos, vers laquelle dévalent des sentiers agrestes, ayant gardé leur simplicité de costume et d’allure, tout un monde roulant d’autos circule sans trop de peine et de bruit. Des rencontres heureuses y naissent par l’effet du hasard, des relations et des invitations, et plus d’un qui a pris pied quelques jours sur la berge, le long de laquelle s’égaille, de l’aube au crépuscule, le cohorte des patients chevaliers de la gaule, ne quitte ces lieux qu’avec le regret au cœur. Le désir monte à ses lèvres d’y trouver à son tour un abri pour goûter la douceur de l’heure parfumée des mois où l’on entend le murmure de la chanson des blés.

 

[1] C’est-à-dire le bailliage.

[2] Et ce jusqu’en 1967.

[3] La cour du Cerf.

[4] La maison notariale.

[5] La tour de Crosne, non pas mieux conservée mais mieux restaurée (XIXe siècle).

[6] La sente de Beauregard.

[7] Ce sont les travaux de calibrage de la Seine, séparant l’Eure de la Seine et endiguant les berges. 

 

Armand Launay

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15 février 2012 3 15 /02 /février /2012 13:31

 

Autres parties de l'étude : 

 

"Les Prussiens au Pont-de-l’Arche", texte du maire Prosper Morel-Dubosc

L'occupation de Pont-de-l'Arche par l'armée prussienne en 1870-1871

La guerre de 1870-1871 aux Damps et à Pont-de-l’Arche (conclusion)

 

 

Les premiers combats et la retraite française jusqu’en Normandie 

Dès les premiers combats (à partir du 19 juillet), l’armée française a essuyé des défaites qui lui firent perdre l’Alsace. Ce n’est pas qu’elle fût nettement moins puissante que l’armée allemande mais ses généraux commirent de nombreuses fautes stratégiques.

En effet, bien que l’armée impériale fût peu préparée et même moins bien organisée que celle de l’ennemi, elle était tout de même considérable et capable de résister. La bataille de Rezonville / Mars-La-Tour (16 aout) fut gagnée par 90 000 Allemands alors que le général Bazaine avait sous ses ordres près de 140 000 hommes. Un tiers des Français n’ont pas combattu ce jour là faute d’un commandement judicieux.

Le 2 septembre 1870, c’est Napoléon III en personne qui capitula avec une des plus grandes armées françaises à Sedan, où les Allemands les avaient encerclés et dont l’assaut final risquait d’être encore plus horrible. Cette date est le signe manifeste que les Allemands ont abattu l’Empire : l’Empereur est capturé, la France n’a plus d’armée régulière. La victoire leur semble acquise.

Or, ce qui n’était pas prévu, ce fut la proclamation de la république à Paris, le 4 septembre. Les Allemands étaient en route pour Paris, c’est pourquoi les républicains, pourtant rétifs à la guerre, mirent en place un Gouvernement de défense nationale. Ce dernier opposa une résistance étonnamment efficace mais pas assez pour imposer la souveraineté française. Le front de guerre se rapprochait inexorablement de Paris. La ville de Toul tomba le 23 septembre ; Orléans le 11 octobre (car le but des Allemands était d’assiéger Paris).

 Les troupes allemandes entrèrent en Normandie le 3 décembre et étaient déjà à Rouen le 5 décembre.

 

Prussiens.JPG

Des Soldats prussiens, photographie, Rouen, 1870.

 

   Les Prussiens aux Damps

Le début de la guerre ne semble pas avoir eu de répercussions sur la vie du village hormis la mobilisation de quelques hommes et des collectes de fonds comme l’atteste la délibération du Conseil Municipal du 30 octobre 1870 :

 Une circulaire de M. le Préfet de l’Eure, en date du 24 septembre 1870, concernant le renvoi momentané des militaires blessés ou malades dans leurs foyers ; aucun militaire de la Commune se trouvant dans le cas prévu, il n’y a rien à faire quant à présent. Une circulaire de M. le préfet de l’Eure, en date du 24 octobre 1870, demandant le concours en argent des communes pour l’achat d’armes et de munitions. M. le Maire complète cette communication en disant qu’une souscription qui a produit 55 francs ayant été ouverte par ses soins pour le même objet, il n’y a pas lieu de demander à la Commune de nouveaux sacrifices…

Cependant, la défense nationale n’ayant pas été à la hauteur, le front de guerre se rapprocha et dépassa Les Damps, vouant ainsi sa population aux exigences de l’occupant. Le document que nous allons utiliser est le témoignage de l’ancien Maire des Damps, M. Charpentier-Grandin, rapporté par M. Géfrotin (Cf. Bibliographie : pages 157 à 159) ce qui explique le ton assez neutre et dénué de spontanéité. 

Le… mercredi 7 décembre, vers trois heures de l’après-midi, une colonne, forte de 4000 hommes environ, sous les ordres du général Strubberg, vint de Rouen pour s’installer à Pont-de-l’Arche.  Comme il était impossible de loger tout ce monde, trois bataillons allèrent s’établir, l’un à Alizay, l’autre à Criquebeuf et le troisième aux Damps. Cette dernière commune, de 300 habitants, ne pouvait se faire à l’idée que cette masse d’hommes et de chevaux qui s’avançait le long de la Seine allait s’abattre sur elle.

Bientôt, néanmoins, le doute ne fut plus possible, car la tête de la colonne fit halte devant la mairie. Le commandant, sans descendre de cheval, demanda le maire, comme d’habitude. M. Charpentier-Grandin, qui était présent, s’avança, et il s’établit entre eux le dialogue suivant : 

 

LE COMMANDANT. – Nous devons stationner ici.

LE MAIRE. – Mais c’est impossible ; car vos hommes ne sauraient y trouver ni logement, ni nourriture.

LE COMMANDANT. – Il nous faut 500 kilogrammes de viande.

LE MAIRE. – Mais nous n’avons pas de boucher.

LE COMMANDANT. – Vous avez des vaches et nous avons des bouchers. Donnez-nous deux vaches.

Il nous faut, en outre, 500 kilogrammes de pain.

LE MAIRE. – Mais nous n’avons pas de boulangers. Les habitants s’approvisionnent à Pont-de-l’Arche, et, cette ville étant elle-même occupée, ils ne trouveront rien.

LE COMMANDANT. – C’est bon. Vous avez de la farine, cela nous suffira, et, si ça ne se trouve pas, mes hommes chercheront. Il nous faut aussi 100 bottes de foin et 12 litres d’avoine par cheval. Nous en avons 43.

LE MAIRE. - Mais…

LE COMMANDANT. – C’est bien. 

 

Le vocabulaire des réquisitions était à peine épuisé que presque tous les hommes étaient casés : 100 dans une maison [vraisemblablement dans la Gentilhommière], 30 ou 40 dans une autre, et chez les plus pauvres 10, 12, 15.  

M. Charpentier-Grandin, qui n’avait pas prévu qu’il aurait cent convives affamés à traiter, et qui ne pouvait les satisfaire sur l’heure, vit sa maison presque pillée et sa cave vidée en un instant. Cela se passait en sa présence, sous les yeux des officiers, qui laissaient faire. Les soldats enlevaient jusqu’aux rideaux de laine de la salle à manger, et les déchiraient par bandes pour se faire des cache-nez !

Pendant ce temps, les réquisitions pleuvaient ; les habitants, ahuris et manquant de tout, accouraient se plaindre. C’était un tableau navrant. La même chose à peu près se produisit à Alizay.

Pont-de-l’Arche fut moins maltraité, comparativement, parce qu’il offrait plus de ressources".

  

En quoi consistaient ces réquisitions et leur montant était-il plus important, en proportion, que celui qui fut perçu à Pont-de-l’Arche ? C’est ce que nous allons aborder grâce aux délibérations du Conseil municipal.  

 

Extraits de délibérations du Conseil municipal des Damps    

Le 18 novembre 1870

 M. le Maire expose que le mercredi 7 et le jeudi 8 novembre 1870 la Commune a eu à loger et à nourrir, pour deux jours, le 2ème bataillon commandé par le Major Von der Mosel, du 28ème régiment de ligne des armées prussiennes, soit environ 960 hommes et 43 chevaux, selon la déclaration du commandant ;

Que cette occupation considérable, qu’on aurait pu croire impossible eu égard au petit nombre de maisons agglomérées (environs 48), les seules qui aient été requises par les soldats pour leur logement, et le peu de ressources que présentaient la plupart, il en est résulté un préjudice important, soit à cause des réquisitions opérées, soit à cause des pertes éprouvées par les habitants ;

Que, pour la conservation des droits de tous, il propose de faire dresser un état estimatif des réquisitions faites ; de faire estimer la dépense de nourriture pour chaque homme… et de demander aux habitants de remettre un état détaillé de toutes les pertes qu’ils ont éprouvées, en outre de la nourriture et du logement.

Que pour faire ce travail estimatif des réquisitions faites et de celles qui pourraient avoir lieu plus tard (puisque la contrée est sans cesse occupée par les troupes ennemies)… il y a lieu de nommer une commission qui s’entourera de tous les renseignements nécessaires puis fera son rapport sur lequel il sera établi par le Conseil ce qu’il appartiendra.

 

Le 15 janvier 1871

Exemple de denrées réquisitionnées et / ou consommées sur place par les Allemands : vaches, poules, bottes de foins, avoine, blé, bijoux, draps, serviettes, barrique de vin, chemises, lapins, eau de vie, sucre, café, bas de laine, beurre, argent, bois à brûler, bottes de luzerne, pommes de terre, bottes de seigle, sel…

 

Le 26 février 1871

 Le 15 février courant, il a été requis par les Prussiens et par l’entremise de M. le Maire 4 hectolitres d’avoine qui ont été fournis par M. Lange…

Que du 20 au 21 courant les habitants de la Commune ont donné la nourriture et le logement à 140 hommes et 140 chevaux composant la 2ème batterie de l’escadron Munich du 1er régiment d’artillerie de l’armée allemande.

 

Le 19 mars 1871

 Pertes d’argent dues à la présence allemande : 

Impôts perçus par le Trésor allemand : 174,2 francs.

Valeur des objets mobiliers enlevés : 4500 francs.

 

 

Les documents que nous avons parcourus ont mis en évidence l’importance des réquisitions, par rapport à la petitesse du village mais aussi leur étendue. En effet, les troupes ennemies ne sont pas contentées de prendre les dentées vitales, elles se sont aussi attelées au vol des biens monétaires et mobiliers. Il en ressort que l’estimation des pertes donne un total de près de 4700 francs. Comparée à l’estimation dressée à Pont-de-l’Arche, cette somme est effectivement colossale car cela revient à dire que chacun des 280 Dampsois s’est vu réquisitionner la valeur de 38 francs alors que chacun des 1640 Archépontains a, lui, perdu, 24 francs. 

Cette importance du montant des réquisitions est dû au fait que la commune des Damps était enfermée dans le périmètre du pont de Pont-de-l’Arche, placé sous la haute protection des troupes allemandes. C’est ce que nous montre clairement la carte du livre de M. Géfrotin. Des tranchées ont été creusées à hauteur des Damps ainsi que de la forêt et de la route d’Elbeuf car les Allemands, prévoyants, redoutaient un éventuel retour des Mobiles français. La défense du pont était aussi renforcée par des postes de gardes allemands dans les maisons de la place Briand, à l’entrée de la rue de Paris (rue Roosevelt, aujourd’hui) mais aussi dans l’Hôtel de Normandie et dans la zone du Fort, à Igoville, où les envahisseurs avaient levé à la hâte un camp fortifié. 

Par conséquent, Les Damps connut une occupation permanente, pour garder les lieux, et une intrusion passagère mais continue de troupes en mouvement qui passaient par le pont de Pont-de-l’Arche.

Cependant, comme chaque village qui eut à subir des dommages de guerre, Les Damps put bénéficier de dédommagements de l’Etat, comme en témoignent les délibérations suivantes.

 

Le 26 avril 1871

M. le Maire soumet un nouveau questionnaire relatif à l’occupation prussienne et qui a été adressé de l’Assemblée nationale par le Président de la Commission des départements envahis…

  

Le 28 janvier 1872

M. le préfet a fait savoir à M. le Maire que le Ministre de l’Intérieur a accordé la somme de 100 millions de francs, "approuvée par la loi du 6 septembre 1871, à titre de dédommagement provisoire pour réquisitions et dommages causés par l’invasion allemande en 1870–1871. 

 

Le 21 juin 1874 

Dernier versement aux Damps des indemnités de guerre.

 

Vers la fin de la guerre. Bien que les troupes allemandes se soient retirées de la région de Pont-de-l’Arche dès le début du mois de mars, tout le territoire n’était pas libéré et les autorités ennemies demandaient à la France le paiement d’une « indemnité » de guerre de près de 5 milliards de francs (correspondant à peu près à 100 milliards de francs nouveaux et 15 milliards d’euros). Une souscription publique fut alors lancée dans le pays afin de libérer le territoire national. Elle put très rapidement fournir le montant exigé ce qui éveilla le regret, parmi les dirigeants allemands, ne n’avoir pas demandé un montant plus grand encore. La délibération suivante témoigne parfaitement de la situation. 

 

Le 18 février 1872

Souscription patriotique pour la libération du territoire français. M. le Maire ne doute pas que l’œuvre dont il s’agit ne réussisse aux Damps. Les habitants qui ont subi les misères et les hontes de l’occupation étrangère comprendront mieux qu’aucuns le triste et douloureux sort réservé à leurs compatriotes du Nord et de l’Est qui gémissent encore sous la domination prussienne.

 

Sources

- Géfrotin A., L’Arrondissement de Louviers pendant la guerre de 1870–1871, Louviers, 1875, 268 pages.

- L’Elbeuvien du 20 mars 1918.

- Merlier M. (sous la dir. de), La Guerre de 1870-1871 en Haute-Normandie, Rouen, CRDP, 1972, 233 pages.

- Roth F., La Guerre de 1870, Paris, Hachette, 1993, 778 pages.

- Pessiot G., Histoire de Rouen 1850-1900 en 500 photographies, Rouen, Editions du P’tit Normand, 1981, 289 pages. L’illustration de cet article est extraite de la page 61 de ce livre.

Armand Launay

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4 janvier 2012 3 04 /01 /janvier /2012 16:47

Dans la rue des Carrières se trouve la plus ancienne demeure des Damps : la maison de la Dame blanche. Tous les curieux d’histoire locale ont entendu dire que ce nom a pour origine Blanche de Castille, qui aurait habité ici...

 

P1150701


La lecture du Dictionnaire historique de toutes les communes de l’Eure (1868), de MM. Caresme et Charpillon, démontre que ce n’est pas Blanche de Castille qui vécut ici mais Blanche de France, identifiée grâce aux actes de propriété conservés :  

 

"En mai 1331, Philippe le Bel donnait à Etienne de la Chapelle, son cuisinier, des héritages assis aux Damps, à Léry, et dans les environs, qui avaient été confisqués sur Robert de Gasny, pendu pour ses démérites. Il se trouve que ce domaine de Léry appartenait alors à Blanche de France, fille de Philippe le Long, qui en avait hérité de sa mère Blanche de Bourgogne, morte en 1330. Cette princesse prétendit que les biens du supplicié lui appartenaient par échoite, et avec l’approbation de sa famille, elle les donna à deux religieuses de Longchamps ; mais Guillaume de la Chapelle, fils d’Eustache, fit une vigoureuse résistance en s’appuyant sur la donation faite à son père. Le roi intervint par lettre de juillet 1335 et ordonna l’exécution d’une décision de ses gens de comptes, qui avaient adjugé les héritages à Blanche de France".

           

Deux Blanche, mère et fille, ont bien été propriétaires de terres aux Damps au XIVe siècle. Mais, est-ce à dire que ces dames fussent propriétaires de la demeure qui nous intéresse ?

Son ancienneté permettrait de le penser puisqu’une cave présente les caractéristiques du XIIIe siècle avec des arcs doubleaux chanfreinés en plein cintre (comme la Salle d’Armes à Pont-de-l’Arche). Les parties les plus anciennes de la maison semblent dater du XIVe siècle. Les décorations gothiques sculptées dans les poteaux de la façade nord (notamment des encadrements des fenêtres) indiquent une construction antérieure à la fin du premier tiers du XVIe siècle. Au milieu de la façade sud se trouve un bel escalier en vis en demi-hors-d’œuvre non visible depuis la route. Il met en valeur le parfait parallélisme de ce bâtiment.

 

Cependant, rien n’atteste que cette demeure ait appartenu à Blanche de Bourgogne et Blanche de France. En effet, il est douteux qu’une tradition orale ait survécu 650 ans (soit une trentaine de générations)… Qui plus est, la confusion avec Blanche de Castille montre le peu de fiabilité de la mémoire orale au-delà du propre vécu des témoins. Cette confusion est très certainement due à la déformation de propos apportés aux Dampsois à partir des textes de MM. Charpillon et Caresme, grands vulgarisateurs des chartes oubliées dans les archives.

 

 

 

Voie blanche

 

La Voie blanche désigne plusieurs lieux de la région de Val-de-Reuil. L’origine de son nom a suscité des explications dignes de légendes…

 

- le chemin forestier qui part des Damps vers Léry ;  

- un hameau de Léry (centre équestre et quelques maisons) ;

- un quartier de Val-de-Reuil.

 

D’aucuns ont écrit que ce nom provenait de Blanche de Castille qui aurait possédé des terres aux Damps (voir ci-dessus). Or, la Voie blanche n’existait pas en ce temps. La partie qui nous intéresse est un ancien tronçon de la voie royale, puis impériale, reliant Paris à Rouen. Ce tronçon fut déclassé en chemin forestier en 1869 car son relief le rendait moins accessible que le tracé historique longeant l’Eure par Léry. On peut avancer une autre explication : le chemin entre Les Damps et Val-de-Reuil parcourt l’éperon Nord-Est du plateau du Neubourg. C’est ainsi qu’affleure le blanc calcaire contrastant avec les chemins qui empruntaient le creux de la vallée avant l’arrivée du goudron. A notre sens, c’est cette particularité visuelle qui a permis à nos ancêtres de nommer cet espace géographique et non la présence d’une grande dame. Il serait tentant de donner des explications érudites mais le plus intéressant est de retrouver les préoccupations quotidiennes de nos ancêtres, surtout dans un temps où l’on ne donnait pas de nom de personnes aux lieux.

Armand Launay

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16 décembre 2011 5 16 /12 /décembre /2011 16:23

Les Damps (10)

L'école-mairie vers 1910

2.JPG

Une partie de la mairie en 2011

 

Lorsque l’on se rend en mairie, on peut y lire une plaque commémorative rappelant que ses murs furent bâtis en 1879 afin de servir à la fois d’école et de mairie aux 275 Dampsois de l’époque.

Auparavant, c’était le logement personnel du maire qui faisait office de centre administratif (lieu de réunion du Conseil municipal, accueil du public, archives...).

Quant aux enfants, ils devaient se rendre soit à Pont-de-l’Arche soit à Léry pour suivre leurs études primaires, ce qui signifiait que certains d’entre eux ne se rendaient jamais à l’école, notamment afin d’aider leurs parents au travail quotidien.

Cependant, prise isolément, cette plaque commémorative ne rend pas compte de la sensibilité et de la motivation des Dampsois. C’est pourquoi, il est intéressant de voir quels enjeux recouvraient la construction de l’école-mairie nous permettant, aujourd’hui, de comprendre quelques-unes des préoccupations de nos ancêtres.

La préoccupation immédiate est facilement discernable. La délibération du Conseil municipal de mars 1878 nous en fournit la cause : depuis quelques années, les enfants des Damps pouvaient bénéficier gratuitement de l’enseignement de l’école de Pont-de-l’Arche grâce à un don privé. Or, depuis l’année 1877 le Conseil municipal de Pont-de-l’Arche remettait en cause cet accès gratuit aux Dampsois ce qui provoqua la colère des parents, rendant ainsi plus criant le besoin d’ouvrir une école aux Damps.           

Ensuite, le deuxième aspect à prendre en compte dans notre étude est que le projet de construction de l’école-mairie vient de certains habitants de la commune et non de directives administratives. La première mention du projet date du Conseil municipal du 16 mai 1875. Une souscription publique fut ouverte pour aider à financer la construction, le coût étant très lourd pour la petite commune (9640 francs). Les réponses à l’appel furent nombreuses (à hauteur de 1350 francs, soit 1/7e des dépenses) ce qui révèle combien le projet obtenait non seulement les suffrages des Dampsois mais encore leur plein investissement.

Toutefois, ces faits restent muets si on ne les relie pas à l’histoire nationale : la construction de l’école-mairie se produisit avant que la IIIe République (officialisée en 1875) ne se dote d’une législation aidant au développement systématique de l’instruction publique et, surtout, d’un gouvernement réellement républicain. Car, paradoxalement, la France, pourtant républicaine de nom, était encore représentée par une majorité de monarchistes à l’Assemblée nationale, jusqu’en 1875, au Sénat, jusqu’en 1877, mais aussi au gouvernement, jusqu’en 1879 quand Jules Grévy fut élu président.

Par conséquent, le projet de construction d’une école-mairie aux Damps, sans être révolutionnaire, n’était pas anodin, surtout dans les campagnes qui étaient généralement plus conservatrices et donc monarchistes.

Mais les Damps était un village résolument républicain et dans de nettes proportions. Ainsi, lors des élections législatives de 1877, 47 suffrages dampsois sur 54 se tournèrent vers le républicain Develle, qui devint député à l’issu du scrutin. En fait, construire une école était le fruit d’une vision de la société où chaque homme est citoyen, c’est-à-dire libre. Or, pour que l’homme soit libre, il lui faut suffisamment de culture afin qu’il sache choisir sans que quiconque ne décide à sa place. La liberté c’est pouvoir mais - aussi - savoir choisir afin de ne dépendre que de soi.

Qui plus est, le nouveau bâtiment fut construit afin de servir de mairie à la commune, permettant ainsi de faire des économies en réunissant sous le même toit l’école, le centre administratif, mais aussi le logement du maitre d’école qui était aussi le secrétaire de mairie.

La mairie, "maison commune" symbolisa l'autonome des Damps vis-à-vis de Pont-de-l’Arche, dont le Conseil municipal avait réitéré le vœu de fusionner les deux communes en 1850. De plus, la symbolique de la mairie renvoie directement aux réformes qui suivirent juin 1789 et qui menèrent, peu à peu, à la première République de 1792 car c’est durant cette période que naquit le projet de doter chaque municipalité d’une maison commune.

La première pierre de l’école fut donc posée le 29 juin 1879, le jour de la fête communale, en présence du sous-préfet de l’ancien arrondissement de Louviers. C’est le 2 novembre que l’inauguration eut lieu en présence du député, M. Develle, de l’inspecteur des écoles primaires, du maire, M. Courcelle, de son adjoint, M. Saint-Pierre, des conseillers municipaux… ainsi que d’une foule nombreuse de Dampsois et de gens des environs. Le sous-préfet et le député louèrent les bienfaits de l’instruction publique ainsi que les efforts du nouveau gouvernement de Jules Grévy en ce sens.           

En conclusion, nous avons vu que la construction de l’école-mairie des Damps en 1879 n’est pas anodine ; elle a deux origines :

 

1      La montée du républicanisme auquel ont contribué localement les habitants des Damps avant qu’il ne gagne toutes les instances dirigeantes du pays et, avec lui, la prise de conscience de l’importance de l’éducation.

2    La volonté des Dampsois de ne plus dépendre de Pont-de-l’Arche en matière d’éducation, réaffirmant, par là-même, l’autonomie du village en le dotant d’un officiel bâtiment de mairie.

 

 

Sources

Archives municipales des Damps

Armand Launay

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8 décembre 2011 4 08 /12 /décembre /2011 16:08

Dès les années 1620, la région du confluent de l’Eure et de la Seine fut gagnée par la culture du tabac, cette plante américaine qui s’adapte à tous les climats chauds et tempérés. Mais comment se fait-il que cette région précise fût particulièrement propice à la culture du tabac ? La réponse est simple : la plaine alluviale et les berges de l’Eure et de la Seine étaient enrichies par le limon des crues survenant chaque hiver, ou presque. Des officiers du bailliage ont su protéger cette culture lucrative malgré la volonté du roi d'en tarir la production métropolitaine. 

Ainsi, certains habitants des Damps, Léry, Saint-Cyr-du-Vaudreuil, Notre-Dame-du-Vaudreuil (1) mais aussi Pîtres et Romilly-sur-Andelle (selon Jules Sion) se mirent à cultiver l’herbe de Nicot. Pour expliquer quelques gestes des planteurs de tabac dans la région, ainsi que leur période de travail, nous reproduisons ici une partie du texte de Georges Dubosc (cf. sources) :

 

Tabac (plant adulte)

Un plant de tabac adulte (source Wikipédia).

 

« Il fallait, dit un adage, que le tabac vît tous les jours son maître ». Sur des couches, par planches, on commençait dans les jardins à procéder à des semis très difficiles car la graine est extrêmement petite.

… Gare aussi, pendant ce temps, aux limaçons, aux vers, aux insectes de nuit, à la lanterne ou aux flambeaux !

A la fin de mai ou de juin, dit Le Plan Général pour la Culture du tabac, dans les terres grasses, labourées et bêchées très soigneusement, amendées grâce aux engrais, par toute la plaine de Léry, on voyait ces travailleurs, femmes, enfants et gens du voisinage accourus de Poses, de Tournedos, planter ou piquer, avec un plantoir, les pieds de tabac.

On les disposait à trois pieds l’un de l’autre, au cordeau, plus souvent en quinconce qu’en carré, le tout  par un temps ni trop sec ni trop chaud.

Peu à peu, la petite plante, n’ayant alors que 13 cm de hauteur, croissait et en étendait ses feuilles. Mais que de soins exigés, que de sarclages attentifs, que de binages répétés ! A la fin de juillet, arrivait l’écimage : femmes et planteurs, d’un coup d’ongle habilement donné, supprimaient la fleur jaunâtre ou rouge du tabac : en même temps on procédait à l’enlèvement des feuilles basses, des feuilles de terre, à celui de tous les bourgeons qui détruisaient la force de la plante et son arôme.

Enfin, une centaine de jours après le repiquage, venait la récolte, vers le mois d’août, quand les larges feuilles conservées commençaient à jaunir et à se marbrer, à s’incliner vers la terre. Soit qu’on les enlevât une à une, en trois fois, soit qu’on coupât la tige entière, on la laissait à terre, pendant une belle journée ensoleillée d’été, toute cette récolte qui séchait sur le sol. Ensuite, suspendue à des cordes ou à des perches, on disposait les feuilles dans les greniers ou des appentis aérés, jusqu’au jour où on les assemblait en "manoques" de 25 à 50 feuilles, ensuite réunies en balles ou ballots que venait acheter le fermier ou les sous-fermiers, pour les envoyer aux manufactures, à Dieppe, à Rouen, où il existait, au XVIIIe siècle, 3 ou 4 fabriques de tabac…

 

Champ de tabac

Un champ de tabac, de nos jours, dans des contrées plus méridionales... (source Wikipédia).

 

La remise en cause du privilège local

Le temps où chacun pouvait cultiver des plants de tabac dans son jardin pour sa consommation personnelle arriva à son terme. En 1674, Louis XIV institua un monopole du tabac qu’il donna à ferme à Jean Breton. Ce dernier espérait gagner près de 500 000 livres chaque année en commerçant avec les colonies.

En 1676, Colbert décida de limiter l’étendue des terres métropolitaines réservées au tabac. Pour quelles raisons ? La production métropolitaine permettait de satisfaire une partie non négligeable de la consommation ce qui contournait, en quelque sorte, les intérêts du fermier général du tabac ainsi que les taxes royales portant sur les importations des colonies. Habilement, et peut-être avec quelque raison, Colbert argumenta son choix par la prévention de toute nouvelle famine : "Il faut retrancher la culture de cette herbe de toute la Normandie, parce qu’elle n’est pas nécessaire, que cette province a plus besoin de blé que de tabac".

Néanmoins, la culture du tabac fut largement proscrite en métropole. Cependant, elle perdura dans les villages du confluent de l'Eure et de la Seine grâce à l’Intendant de Normandie, Louis Le Blanc, une sorte de préfet d'Ancien régime. En fait, d’un côté le gouvernement appuyait le fermier général du tabac et, de l’autre, l’Intendant de Normandie soutenait les producteurs locaux dont il devait obtenir mieux qu’une bonne estime. En effet, et Georges Dubosc le mentionne clairement, ces petites aires de production devenaient de véritables foyers de contrebande au sein du royaume et leurs intérêts étaient immenses. Pour preuve, la ferme du tabac dépensait près de 50 000 livres chaque année afin de surveiller la région du confluent par le biais de ses majors et contrôleurs à cheval. Ces derniers tentaient de mettre au pas, avec leurs fusils, les producteurs de la région.

Cependant, Louis Le Blanc résista à Colbert, dépassant par là-même son domaine de compétence, et empêcha les agents royaux d’arracher les plants de tabacs de nos villages. Ce choix fut heureux pour les habitants de la région car la culture du tabac nécessitait une main-d’œuvre nombreuse dans les contrées européennes (deux hommes par arpent), ce qui procurait une activité au pays.

Mais la limitation devint de plus en plus stricte : en 1677, les autorités royales publièrent une liste désignant toutes les paroisses autorisées à cultiver la riche plante dans tout le royaume. Désormais, les espaces autorisés étaient rares et disséminés dans le royaume. En un mot : contrôlables. La région des Damps, de Léry et des Vaudreuil était encore privilégiée bien que remise en cause.

En 1681, une nouvelle ordonnance obligea toute personne réservant des terres à cette culture à en déclarer la localisation et l’étendue auprès d’un juge, notaire ou autre personne publique. Cette déclaration devait être fournie un mois après le nouveau semis sous peine de 500 livres d’amende.

En 1687, la Compagnie du bail Domergue (qui était la nouvelle détentrice de la ferme du tabac) proposa aux populations des Damps, de Léry et des deux Vaudreuil de leur verser une indemnité afin qu’elles abandonnassent leur droit de cultiver. L’Intendant de Normandie argumenta que ce compromis ne serait avantageux qu’aux propriétaires mais pas aux nombreux journaliers et manouvriers qui, grâce à cette activité, parvenaient à payer leur taille. Suite à cette défense, le Conseil du roi accorda un compromis en décidant de restreindre l’étendue des terres autorisées à être ensemencées de tabac. Ce compromis limita de 100 acres les plantations locales : 13 aux Damps, 55 à Léry, 27 à Notre-Dame-du-Vaudreuil et 5 à Saint-Cyr-du-Vaudreuil.

Cette limitation engendra des plaintes, résistances et litiges. C’est pourquoi, en 1688 le nouvel intendant de Normandie, Feydeau de Brou, vint en personne arpenter les champs de tabac de la contrée afin de répartir les terres autorisées entre les paroisses. Ce fut l’occasion d’une grande mobilisation de la population tant l’enjeu était grand. Les notables, les syndics, les curés et les autres habitants étaient réunis dans un vaste débat.

Outre un nouvel accord en 1704, le coup fatal fut porté en 1719, après la création de la Compagnie des Indes, société détentrice de tous les droits relatifs à la production et à la vente du tabac dans l'ensemble du royaume. Cette société, grâce au monopole à elle conféré par la monarchie, interdit purement et simplement toute culture de tabac en France métropolitaine. Elle rétablit provisoirement le droit jusqu’en 1724, certainement pour calmer les plaignants en leur laissant le temps de se reconvertir dans d'autres activités. Entre temps, en 1723, les habitants de la contrée purent bénéficier d’une baisse de la taille de près de 6 000 livres car leurs récoltes avaient été détruites par des intempéries. 

Quoi qu’il en soit, aucune loi ne put éliminer la totalité des plants de tabac. Ainsi il exista, aux Damps, des plants de tabac dans des cours de particuliers au moins jusque dans les années 1950... et l'on ne parle que de tabac...

Cette histoire du tabac a des analogies étonnantes avec l'actualité : des entrepreneurs et des hommes représentant l'autorité publique protègent leurs intérêts particuliers en délocalisant des activités dans des pays lointains. Ils laissent sans activité la population locale dont ils souhaitent néanmoins toujours tirer des bénéfices par la consommation et les taxes.   

Détail d'une partie de la ferme des Vauges, aux Damps. Une partie de ses pans de bois et certaines pierres de taille (non visibles ici) laissent entendre qu'elle existait déjà au XVIIe siècle. Elle a sûrement été le lieu central de la culture du tabac aux Damps. On peut imaginer que le vallon des Vauges était verdoyant de plants de tabacs et, par conséquent, qu'un ru l'irriguait encore. Cette ferme est aujourd'hui à peine visible, partiellement masquée par un mur en pierre et par un bouquet d'arbres. Elle est enchâssée dans les nouveaux quartiers de la rue des Merisiers et de l'impasse de l'Escarpolette (cliché Armand Launay, aout 2018).

Détail d'une partie de la ferme des Vauges, aux Damps. Une partie de ses pans de bois et certaines pierres de taille (non visibles ici) laissent entendre qu'elle existait déjà au XVIIe siècle. Elle a sûrement été le lieu central de la culture du tabac aux Damps. On peut imaginer que le vallon des Vauges était verdoyant de plants de tabacs et, par conséquent, qu'un ru l'irriguait encore. Cette ferme est aujourd'hui à peine visible, partiellement masquée par un mur en pierre et par un bouquet d'arbres. Elle est enchâssée dans les nouveaux quartiers de la rue des Merisiers et de l'impasse de l'Escarpolette (cliché Armand Launay, aout 2018).

Sources

- Dubosc Georges (1854-1927), «  Le Tabac de Pont-de-l’Arche, 1696-1724 », in le Journal de Rouen du 13 avril 1919 (accès au plein texte sur le site de la Bibliothèque numérique de Lisieux) ;  

- Sion Jules (1879-1940), Les Paysans de la Normandie orientale, pays de Caux, Bray, Vexin normand, vallée de la Seine : étude géographique..., Paris : A. Colin, 1909.

 


(1) Ces deux derniers villages ont formé Le Vaudreuil depuis la construction de Val-de-Reuil.

 

Armand Launay

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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au cœur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

- Mieux connaitre Pont-de-l'Arche à travers 150 noms de rues et de lieux ! (Autoédité, 2019, 64 pages). 

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte.

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