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21 mars 2013 4 21 /03 /mars /2013 17:11

 

… ces âmes dévotes agenouillées devant la Vierge,

 leur adoration ne pouvait aller

à la seule image de marbre.

Elles brûlaient d’une piété sincère…

 

Mohandas Gandhi, lors d’une visite à Paris [1].

 

 

 

A Léry, le "petit Saint-Ouen" désigne une statuette représentant cet évêque nommé à Rouen en 640. Cette statuette passe l’essentiel de l’année dans l’église depuis les années soixante et est l’objet d’un culte, en forêt, le dimanche des Rameaux (quelques temps après l’équinoxe de printemps [2]).

Ce culte est assez populaire dans la région ; nombreuses sont les personnes qui se souviennent d’un après-midi passé en forêt de Bord à l’occasion de ce rendez-vous catholique et profane où la statuette est de nouveau de sortie comme pour honorer et commémorer la tradition.

Les textes qui traitent du petit Saint-Ouen ne sont pas rares, qu’ils soient écrits par des nostalgiques du patrimoine folklorique ou par des fervents, des historiens locaux ou encore des ethnologues.

Nous n’apprendrons rien de révolutionnaire au lecteur concernant le déroulement du culte mais, en revanche, nous allons nous attacher à mettre en valeur la logique qui motive les fidèles, depuis de nombreux siècles, à répéter des gestes similaires. Surtout, nous tenterons de mettre l’accent sur la continuité d’esprit qui unit le catholicisme, en l’occurrence local, au paganisme.  

 

Petit-Saint-Ouen-1.JPG

Le pèlerinage du "Petit Saint-Ouen" au début du XXe siècle.

 

 

I) Origine, évolution et déroulement du culte du "petit Saint-Ouen"

 

1) Déroulement du culte et des différents rituels 

Saint-Ouen n’est pas un saint mineur à Léry : il est le patron de l’église paroissiale ; le patron de l’ancienne confrérie mortuaire des charitons et enfin ; l’effigie de la statuette qui nous intéresse.

Un culte ancestral réunit les habitants de la paroisse et d’ailleurs autour d’un hêtre [3] dans lequel est placée la statuette, en forêt. Ce hêtre se situait juste à côté d’une mare et il est possible que celle-ci ait été creusée afin de remplacer une source tarie qui fut le premier lieu de culte.  

On prête à Saint-Ouen des vertus médicales qui, outre les prières et les pièces déposées dans un tronc, sont favorisées par un ensemble de gestes rituels :

 

-                           Saint-Ouen est propice à la guérison. L’eau de la mare Saint-Ouen était censée faire tomber la fièvre et guérir certaines maladies. D’après Claude Macherel et Jacques Le Querrec [4], le fidèle y allait au petit matin, rapportait de l’eau à la personne malade afin qu’elle en boive. Autrement, le fidèle pouvait utiliser le petit ruban noué au poignet gauche de la statuette : il le trempait dans l’eau de la mare puis le plaçait au cou du malade. Saint-Ouen devait soigner l’eczéma [5]. Selon le même principe, on disposait des pièces de tissu (des mouchoirs blancs, le plus souvent) sur des petits bâtons plantés tout autour de la mare ; on appliquait ensuite ces tissus sur les plaies ;

-                          des brins de buis, de genêt, et des rameaux de sapins tressés en couronne déposés sur un hêtre appelé Arbre de Saint-Ouen, soulagent les nouveaux nés de la fièvre. C’est ce que rapporta Edmond Spalikowski [6], dans les années trente, montrant qu’un rituel propre aux nouveaux nés était appliqué aux malades concernés ;

-                           Saint-Ouen est dit propice à la fertilité. Les couples stériles sont invités à faire sept fois le tour de l’arbre à reculon ;

-                           Saint-Ouen est dit propice au mariage, aidant les demoiselles à trouver un mari dans l’année. Pour cela, il faut que la demoiselle dérobe la statuette quelques semaines avant la cérémonie religieuse ; qu’elle lui confectionne une nouvelle tenue et qu’elle redépose l’objet dans la niche de l’arbre avant le jour du culte.

 

Toutefois, si ces rituels sont traditionnels, la cérémonie du « petit Saint-Ouen » a évolué durant ces dernières décennies.

 

2) L’évolution de la dévotion et de la cérémonie depuis 1900 

Il semble que l’on ne recoure plus aux vertus thérapeutiques du saint depuis les années soixante. Cependant, d’après MM. Macherel et Le Querrec, il n’y avait pas lieu de penser que la croyance fût éteinte en 1974, date de leur observation : cette foi ne se montrait tout simplement plus en public.

Les dévotions se pratiquaient durant toute l’année mais le dimanche des Rameaux était la date d’une procession menée par le curé paroissial, au moins jusqu’aux alentours de la Première Guerre mondiale. La communauté processionnait alors en passant par le cimetière et assistait ensuite à la messe auprès de l’arbre Saint-Ouen. Si le temps s’y prêtait, il semble que les fidèles piqueniquaient et se promenaient dans les bois durant la journée (comme le laisse entendre le témoignage de Hyacinthe Langlois ci-dessous). 

Cependant, cette solennité religieuse a peu à peu cédé le pas à des activités plus profanes. Les marchands sont les premiers acteurs peu catholiques à entrer en scène, comme l’exemplifie un article de L’Elbeuvien du 18 février 1906 : Il n’y a point de danses ; mais de jeunes gens et jeunes filles, voire même vieux et vieilles, désireux de se garantir des fièvres, s’y rendent en foule pour croquer figues, raisins et autres fruits secs, dont les petits marchands sont abondamment fournis ; ancienne coutume qui se perd dans la nuit des temps.

Au fil des ans, cette intrusion du profane a gêné des croyants et en premier lieu le curé, qui décida de ne plus guider de procession et ne célébra plus de messe en forêt depuis les années vingt. Depuis quelques décennies, une petite kermesse s’est installée auprès de l’arbre Saint-Ouen. L’observation de 1974 montre que les animations furent organisées par le comité des fêtes... La fanfare de la Madeleine, les majorettes Philips étaient aussi de la fête. Des jeux (chamboule-tout, casse-bouteilles), une buvette et une friterie investirent les lieux. Et, outre les fruits secs séculaires (figues, raisins secs symbolisant les anciens vignobles de Léry), les cacahouètes, les jouets en plastique se vendaient largement.  

Les fidèles, quant à eux, allaient le plus souvent faire un tour en forêt ou attendaient au village le temps que la kermesse et ses nombreux curieux libèrent les lieux. Tout l’après-midi voyait donc défiler devant l’arbre Saint-Ouen un curieux mélange de festivités et de dévotions.

Malgré l’étiolement de la cérémonie religieuse, on aurait pu penser que la kermesse se maintînt. Or, elle connut quelques années de flottement, dans les années quatre-vingts et quatre-vingt-dix, avant de reprendre il y a peu grâce à l’initiative de l’Association culturelle lérysienne.

 

3) Origines du culte 

On ne peut pas dater avec précision l’origine du culte de Saint-Ouen à Léry, que ce soit le grand (à l’église) ou le petit. Certaines personnes ont pensé que l’origine du culte remontait à la période où vécut saint Ouen, évêque de Rouen, comme en témoigne cet extrait de l’ouvrage de Marcel Mage : Il existait à cet endroit un vieux hêtre que consacraient les traditions gauloises. Saint Ouen, évêque de Rouen, qui rendait souvent visite à l’évêque Taurin d’Evreux, en faisant halte à Léry connaissait bien ce rite autour de l’arbre sacré. Il y annexa le cérémonial de l’Église en bénissant l’arbre et en fondant à proximité un prieuré qui dépendait de l’Évêché de Rouen.

Chaque année l’habitude fut prise de célébrer une messe en forêt. C’est ainsi que s’établit et se perpétua la dévotion à Saint Ouen. Après la disparition du Prieuré la tradition se maintint avec quelques modifications.

M. de Vesly, historien local du début du XXe siècle n’en pensait pas moins, à quelques – notables – différences près, ainsi que le rapporte L’Elbeuvien du 30 mars 1918 : La tradition rapporte que, lors d’une de ses visites pastorales, saint Ouen, ami de saint Eloi, qu’il avait connu à la cour de Clotaire II, se serait reposé en cet endroit à l’ombre d’un arbre qui était l’objet du culte des idolâtres. Saint Ouen avait été nommé évêque de Rouen en 640.

Ces thèses sont artificielles. Les lieux bénits par des évêques sont innombrables et n’ont pas tous engendré des cultes, loin de là. La simple volonté d’un homme, fût-il religieux, n’engendre pas un culte qui investit une communauté pendant des siècles et des siècles. Il faut se méfier des écrits relatifs aux saints (les hagiographies), surtout lorsqu’ils donnent des détails à la fois précis et anodins : ils peuvent se remplacer les uns les autres tant ils n’apportent pas plus de sens aux faits observés. L’idée que Saint-Ouen se soit arrêté à Léry est, toutefois, séduisante étant donnée la présence d’un palais royal au Vaudreuil.

La référence au paganisme semble plus crédible mais reste décrite, à nos yeux, de façon caricaturale : le christianisme aurait remplacé l’ancien culte à 100 % et du jour au lendemain ? Ne l’aurait-t-il pas plutôt fait perdurer sous de nouvelles formes ? et comment ?

 

Petit-Saint-Ouen-2.JPG

 

 

II) Signification du culte au-delà de l’opposition entre paganisme et christianisme

     

1) La régénération et le culte de la vie 

Qu’est-ce qui unit toutes les croyances et tous les rituels attachés au " petit Saint-Ouen ", statuette, arbre et mare compris ?

Il semble, en effet, que les rituels du « petit Saint-Ouen » consistent tous à réparer la vie qui existe : guérison de la fièvre, de certaines maladies et notamment auprès des nourrissons. Ils aident ensuite à engendrer la vie comme le montre l’union mais aussi la fertilité des couples qui sollicitent Saint-Ouen. Enfin, de source sérieuse, ces rituels ont parfois eu la réputation de pouvoir faire renaitre à la vie, comme en témoigne avec une tristesse fort émouvante cet article de L’Elbeuvien du 30 mars 1918 : M. de Vesly vit une pauvre mère présenter à la statuette son bébé déjà touché par la mort ; après avoir prié avec ferveur, elle prit, et plaça sur son enfant un petit rameau d’une couronne qui entoure le tronc de l’arbre et qui est tressée de buis, de genêts et de rameaux de sapins. Cette couronne renouvelée aux Rameaux est bénie par le clergé de Léry le jour de Pâques fleuries.

Qui plus est, la cérémonie du " petit Saint-Ouen " fait écho, dans le calendrier, à la Toussaint, fête qui clôt la belle saison en célébrant les morts, elle aussi et de manière bien plus importante. Entre les deux – tel un point d’orgue – la fête patronale du 26 aout célèbre, quant à elle, le " grand Saint-Ouen ". La communauté de Léry possède donc ses repères dans le calendrier ; repères exprimés  par la spiritualité et observables dans le rythme des saisons.

Par conséquent, le culte du " petit Saint-Ouen " parait être le symbole de la renaissance de la nature et de la vie en général. Comme le notent MM. Macherel et Le Querrec, ce rendez-vous est la première festivité de l’année après l’hiver. Ce sont les premiers beaux jours " où l’espoir renait à l’espérance ", comme on dit en Normandie…

Est-ce propre au catholicisme de célébrer les forces de la nature, même à travers un saint ?

 

2) Liens spirituels avec le paganisme           

Les beaux jours voient les feuilles vert pâle du gui se dorer, d’où son autre nom, plus imagé, de rameau d’or. Or le gui, dans le culte païen, symbolise la régénérescence et l’immortalité. Sa cueillette par les druides coïncide avec la naissance de l’année et a donné pour partie naissance au non même de druide. Ce mot gaulois est composé de deux termes dru-vid, qui signifient force et sagesse (dans le sens de connaissance). Les symboles couramment associés à la force et la sagesse sont respectivement le chêne, déjà, et le gui. Cela signifie que les responsables du culte sont dotés d’un pouvoir sur le temporel, sur les objets et les forces de la nature et qu’ils sont capables de régénérer la vie… Le chef spirituel est toujours censé avoir un rapport privilégié avec les forces qui dépassent les hommes.

            Mais le rameau d’or connait son équivalent dans le culte catholique : le rameau vert, d’olivier ou de palmier. Le dimanche des Rameaux est, à ce propos, le rappel annuel de la dernière entrée de Jésus Christ dans Jérusalem car, dans la tradition orientale, ce végétal célèbre ceux qui triomphent. Dans la liturgie, la prière de bénédiction des Rameaux se prononce en ces termes : Bénissez, Seigneur, ces rameaux de palmier ou d’olivier, et donnez à votre peuple la parfaite piété qui achèvera en nos âmes les gestes corporels par lesquels nous vous honorons aujourd’hui. Accordez-nous la grâce de triompher de l’ennemi et d’aimer ardemment l’œuvre de salut qu’accomplit votre miséricorde. Le lien entre l’attitude (c’est-à-dire le ressenti, le sentiment, la pensée) et le comportement (le geste qui extériorise, qui manifeste quelque chose aux yeux de tous) est particulièrement clair : il y a un double mouvement entre le geste et la foi. Le rituel est censé aider l’accomplissement d’un désir intérieur.

Mais, qu’il y ait des points communs entre le paganisme et le christianisme n’est pas étonnant. Le catholicisme pratiqué par les gens n’est jamais que leur interprétation de cette religion et cette interprétation est basée sur leurs habitudes. Le catholicisme romain est donc une interprétation d’une branche du judaïsme (le pharisaïsme) par d’anciens païens de l'empire romain.

Mais, cette pensée païenne – elle même – était loin d’être imperméable à d’autres cultes (notamment les multiples mystères orientaux) y compris le monothéisme. Regardons le paganisme développé par l’empereur romain Marc Aurèle : les différences ne sont pas frappantes entre la croyance en plusieurs dieux et la foi en une divinité unique. Suivant la conception religieuse que développe l’empereur dans Pensées pour moi-même, les dieux aident les hommes dans leur quête spirituelle, un peu à la manière des saints du christianisme. Et ils les aident non seulement à œuvrer sur les choses extérieures à l’individu mais aussi sur la manière dont ils perçoivent les choses. Marc Aurèle recommande ainsi à sa conscience : Commence donc par les [dieux] en prier et tu verras. (…) Un autre [que toi dira] : « Pussé-je ne pas perdre mon enfant ! » Toi ; « Pussé-je ne pas être affligé de le perdre ! » (137, XL). Et ce ne sont pas des dieux fictifs qui servent à exposer la doctrine stoïcienne ; l’empereur y croit sincèrement : Je n’ai jamais vu mon âme, et pourtant je l’honore. Il en est ainsi pour les Dieux (174, XXVIII). Cela n’empêche pourtant pas Marc Aurèle de considérer qu’il existe un principe commun qui anime l’univers. C’est ce qu’il décrit, avec poésie, en ces termes : que dire de chacun des astres ? Ne sont-ils pas différents tout en collaborant à la même œuvre ? (95, XLI). Ce principe est appelé Dieu : I’intelligence de chacun est Dieu et découle de Dieu (173, XXVI).

Alors, selon cette conception, le passage du paganisme au christianisme ne se fait pas avec la violence qui a pu opposer, parfois, deux camps aux intérêts divergents, mais avec l’émergence progressive d’un principe premier – déifié – qui relègue les dieux au rang d’intermédiaires entre lui et les hommes et qu’on appelle " saints ".

Revenons à nos campagnes : les gaulois, comme maints autres peuples, n’ont pas révolutionné leurs croyances lorsque le christianisme est arrivé dans la province de Rouen, du moins si celui-ci est resté pacifique avec les cultes locaux. Quant au chêne portant le gui, lorsque les rameaux chrétiens l’ont remplacé (buis, genêt…), on a pu le remplacer par une autre essence très répandue, elle aussi ; le hêtre.

 

3) Le mythe et sa valeur sociale   

Les croyances au sein d’un même culte, d’une même idéologie, diffèrent mais partagent certaines valeurs. Dans le cas de Léry, même si les actes sont variés et revêtent de nombreuses significations, ils réunissent une population autour d'une même manière de ressentir la vie et d’appréhender la mort. Le culte du Petit Saint-Ouen fournit un repère connu de tous qui marque un moment de l'année et constitue un mythe.

Nous entendons par mythe, ce que Mircea Eliade a défini dans Aspects du mythe : Notre recherche portera en premier lieu sur les sociétés où le mythe est – ou a été jusqu’à ces derniers temps – « vivant », en ce sens qu’il fournit des modèles pour la conduite humaine et confère par là même signification et valeur à l’existence.

Or, le mythe relatif aux guérisons du " petit Saint-Ouen " n’a pas changé qu’il soit païen ou chrétien si, comme nous le pensons, le rameau de Jésus a pris le relai du rameau d’or païen.

Suivant l’argumentation de Mircea Eliade, nous remarquons que la répétition symbolique par des gestes – même à petite échelle – d’un mythe fondateur de l’univers et de l’humanité est sensée régénérer la vie dans la pensée païenne [7].

L’imitation des gestes fondateurs de l’univers (la cosmogonie) doit aider les hommes à faire un retour en arrière, avant que la vie ne dégénère. Et, ce re-commencement est, à proprement parler, la réplique du commencement absolu, la cosmogonie. La connaissance de l’origine de chaque chose (animal, plante…) confère alors une sorte de maitrise magique sur elle et procure la science de ce qui se passera à l’avenir.

Ce type de rituels a existé dans maintes sociétés et, sans savoir à quel mythe cosmogonique celte le rituel gaulois faisait référence, nous notons que les chrétiens ont dû le remplacer par un équivalent, c’est-à-dire Jésus en pleine gloire et avant qu’il ne meure…

            Le culte du " petit Saint-Ouen " garde donc le même sens pour des chrétiens ou des païens : il célèbre la vie quand elle rayonne et a pour objectif de recréer le monde d’avant le mal, la mort et la dégénérescence. Il semble que nous ayons affaire à un exemple de réappropriation d’un culte païen par les chrétiens. Cette transition a dû se faire au fil des générations sans quoi, un culte païen qui eût survécu trop longtemps à la christianisation eût été frappé d’interdiction pure et simple par les monothéistes.

            Pour les Lérisiens, ce culte a réuni la communauté pendant de longs siècles autour d’une espérance. Notons que cet acte a perdu son importance religieuse en même que les liens sociaux traditionnels se sont délités au cours du XXe siècle et surtout après 1945.

            Les quelques processions et animations actuelles ont désormais pour origine la conscience de la fragilité d’un folklore (dans le sens neutre de connaissance populaire), bien plus que la foi ou la tradition.

 

Conclusion 

Il semble qu’un culte païen de Léry survécut au christianisme en se mélangeant avec les nouvelles croyances.

Alors, quand les moines de l’abbaye Saint-Ouen de Rouen eurent la jouissance des terres lérisiennes, au moins depuis 1018 [8], ils durent avoir à cœur de mieux évangéliser la communauté locale, reconnaissant dans ce culte des éléments pas très catholiques. Ce culte, qui devint celui du petit Saint-Ouen, n’a pas pu être tout à fait païen quand des chrétiens l’ont réinvesti : à tout prendre, ils auraient préféré le détruire, comme partout ailleurs où il restait des fidèles à la foi de nos ancêtres. L’arbre sacré et la source ont dû passer par plusieurs phases de christianisation pour pouvoir être acceptés par les autorités religieuses.

La population, quant à elle, a dû souhaiter perpétuer les actes de ses ancêtres sans concevoir, pour autant, de rupture entre sa manière de vivre le sacré et celle de l’Église. En effet, bien que la religion ait changé, le culte du " petit Saint-Ouen " a continué à célébrer le renouveau de la vie au moment où la nature bourgeonne.

Le rameau d’or païen, le gui, fut remplacé par les rameaux qui accueillirent Jésus, selon la Bible, lors de sa dernière entrée à Jérusalem. Se rappeler le Jésus des rameaux, c’est régénérer la vie avant qu’elle se soit marquée par le péché et qu’elle subisse la crucifixion. Il est toutefois frappant de voir combien le paganisme s’exprime dans ce culte lui qui se soucie du renouveau des forces de la vie alors que le christianisme voit l’histoire d’une manière linéaire et toute tournée vers la question de la mort.

Plus profondément, le paganisme survit encore de nos jours bien que les hommes tendent vers une rationalisation de leur perception de la vie, rationalisation à laquelle le christianisme a, lui-même, beaucoup contribué en refoulant la superstition et en résumant le divin en un dieu.

 

 

Remerciements à Mme David et M. Dorival, de Léry, pour leur témoignage et leurs illustrations.  

 

 

Petit-Saint-Ouen-3.JPG

Voici le lieu encore appelé de nos jours le " petit Saint-Ouen ". En forêt de Bord, il est situé sur les hauteurs quelques lacets plus haut que la maison forestière de Léry-la Voie Blanche.

 

 

A lire aussi...

Le paganisme dans l'histoire de Pont-de-l'Arche et des Damps

 

 

Sources 

- Charpillon L.-E., Caresme Anatole, Dictionnaire historique de toutes les communes du département de l’Eure, Les Andelys : Delcroix, 1868, p. 430 à 432.

- Fournée Jean, L’Arbre et la forêt en Normandie : mythes, légendes et traditions, tome 2, imprimé par Le pays bas-normand, 1985, 302 p.

- Macherel Claude, Le Querrec Jacques, Léry, village normand : un croquis ethnologique, Nanterre : Service de publication du laboratoire d’ethnologie, 1974, 122 p.

- Eliade Mircea, Aspects du mythe, Paris : Gallimard, Folio / essais, 1988, 250 p.

- Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, Paris : Flammarion, 1992, 222 p.

- Mage Marcel (dir.), Léry de la préhistoire à l’aube du 3e millénaire, Léry : mairie, 1998 (réédition en 2010), 102 p.

 

 

 

 

Le hêtre Saint-Ouen

                              vu par Hyacinthe Langlois

 

 

Voyez-vous ce hêtre magnifique sur le tronc duquel est fixé, de temps immémorial, cette petite chapelle de planches, incomplet abri d’une figurine de bois vermoulue ? Cet arbre est le hêtre de Saint-Ouen, et cette image est celle du grand prélat de la Neustrie dont il porte le nom, du référendaire du bon roi Dagobert. Chaque année les bonnes femmes des environs s’empressent de la revêtir dévotement d’une robe et d’une coiffure nouvelles, taillées en forme de fourreau et de béguin d’enfant ; et ce renouvellement de toilette n’a jamais lieu sans glisser, dans la tirelire, suspendue à côté du saint, quelques pièces de monnaies qui doivent plus tard être échangées contre des évangiles. Chargé de sa hotte remplie de bois mort, le pauvre bûcheron lui-même sacrifie souvent, en l’honneur de saint Ouen, son modeste centime. Quant au fastinguant de premier ordre, au voleur de bois de lune, qui vient exploiter imprudemment la forêt de l’État avec une charrette attelée de plusieurs chevaux, celui-ci ne s’occupe guère de pieuses offrandes, et troquerait, contre les coupables bonnes grâces d’un garde-forestier, la protection de tous les sains du paradis.

Un jour, le hêtre séculaire allait, comme un vulgaire arbrisseau, tomber sous le fer d’une hache barbare ; mais un officier des eaux et forêts, destitué depuis, parce qu’un méchant homme l’avait dénoncé comme père d’émigré, étendit une main protectrice, et le mont-joie du bocage resta debout. Cette main était celle de mon digne père, et j’aime d’autant plus à m’en souvenir, qu’il y avait, à cette époque, un certain courage à conserver un objet auquel se ralliaient des coutumes religieuses.

Depuis des siècles, en effet, lorsqu’au chant de la grive, le rossignol d’hiver, succèdent les mélodieux accents de la classique Philomèle, le dimanche des Rameaux ramène autour de l’immense végétal des populations champêtres des environs. Là, se déploient, dans leur modeste éclat, tout le luxe des campagnes, toute la coquetterie villageoise ; mais le ménétrier n’y fait entendre aucun accord profane : tout se borne, dans ce divertissement solennel, à des repas sur l’herbe, à des prières, à explorer les étalages ambulants des petits marchands de joujoux, de gâteaux, et à prêter l’oreille aux vendeurs de complaintes, qui font redire aux échos du bois les malheurs de l’innocente épouse de Siffroy, les miracles de saint Hubert et la pénitence de Julien l’Hospitalier.

 

 

E.-H. Langlois

 

 

Hyacinthe Langlois, " La Croix Sablier ", in La Revue de Rouen, 1835, vol. 6, p. 306.

 

Cité par Duranville (Léon Levaillant de), Essai archéologique et historique sur la ville du Pont-de-l’Arche et sur l’abbaye Notre-Dame-de-Bonport, auto produit, 1856, p. 129 à 131.

 

[1] Autobiographie ou mes expériences de vérité, Paris : Quadrige ; PUF, 2003, 676 p., cf. p. 101.

[2] Les Rameaux sont célébrés sept jours après Pâques, fête qui évolue selon le calendrier lunaire : elle est célébrée le dimanche qui suit le 14e jour de la lune, soit le 21 mars ou immédiatement après.

[3] Cet arbre, rapporté par Eustache-Hyacinthe Langlois, fut remplacé au XIXe siècle (cf. L’Elbeuvien du 30 mars 1918 : Son remplaçant n’a que 1 m 20 de circonférence…).

[4] cf. bibliogr. : Observation du 4 avril 1974.

[5] Bien que Saint-Vulfranc, à la Haye-Malherbe, était dit plus efficace dans ce genre de traitements.

[6] Spalikowski Edmond, La Normandierurale et ignorée, Paris : éd. de Neustrie, 1985, 189 p., cf. p. 77.

[7] La cosmogonie est le modèle exemplaire de toute espèce de « faire » : non seulement parce que le Cosmos est l’archétype idéal de toute situation créatrice et de toute création – mais aussi parce que le Cosmos est une œuvre divine ; il est donc sanctifié sans sa structure même. Par extension, tout ce qui est parfait, « plein », harmonieux, fertile, en un mot : tout ce qui est « cosmisé », tout ce qui ressemble à un Cosmos, est sacré. Faire bien quelque chose, œuvrer, construire, créer, donner forme… tout ceci revient à dire qu’on amène quelque chose à l’existence, qu’on lui donne « vie », en dernière instance, qu’on la fait ressembler à l’organisme harmonieux par excellence, le Cosmos. Or, le Cosmos… est l’œuvre exemplaire des Dieux. cf. p. 49 et 50.

[8] Où le duc Richard II comprit l’église de Léry dans les possessions cette abbaye. Il est toutefois possible que Léry appartînt déjà à Saint-Ouen dès la fondation de cette communauté religieuse. 

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

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17 janvier 2013 4 17 /01 /janvier /2013 22:56

Diis manibus

 

 

« Qu’importe par quelle sagesse chacun accède au vrai.

Il est impossible qu’un seul chemin mène à un mystère aussi sublime. »

Quintus Aurelius Symmachus, dit Symmaque, Relatio, III, 10

 

 

Le paganisme regroupe un ensemble de cultes polythéistes pratiqués par les païens, c’est-à-dire les fidèles aux dieux locaux, par différence aux fidèles de cultes extérieurs, principalement les chrétiens qui ont supplanté, interdit, le paganisme. Le choix de ce sujet pour la localité de Pont-de-l’Arche tient plus de la motivation personnelle que de la recherche historique tant les données scientifiques manquent ; ceci exprime donc la partie la plus religieuse, peut-être, de nos valeurs spirituelles. Il nous a néanmoins paru intéressant d’interroger l’histoire locale en reliant des éléments à priori disparates et, quoi qu’il en soit, méconnus. Quant au choix des Damps, il s’impose de lui-même puisque Pont-de-l’Arche a émergé au IXe siècle sur le territoire de cette paroisse plus ancienne.

 

Hetre-Tabouel.JPG

Le paganisme vénère les forces naturelles et leurs manifestations les plus éclatantes. Ici le hêtre Tabouel, sur les hauteurs de Pont-de-l'Arche, peut faire figure d'idole tutélaire du haut de ses 350 ans de vitalité.  

 

 

L’allée couverte des Vauges, première trace de spiritualité

La plus ancienne trace locale de spiritualité a été identifiée par la découverte d’une allée couverte aux Damps, rue des Merisiers. Nous avons rendu compte de cette découverte à la page 36 de notre ouvrage L’Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l’Arche (voir sources). Cette allée couverte a été identifiée par des particuliers lors de la construction des fondations de leur maison au début des années 2000. Sans intervention d’archéologues, une quinzaine de squelettes a été mis au jour entre de vastes pierres de près de 4 mètres de long. Ces pierres rectangulaires formaient une allée d’une dizaine de mètres de longueur et tournée vers l’Est. Les habitants se sont renseignés auprès d'archéologues qui ont identifié des têtes de haches et une hache pendeloque enpierre verte du Jura, objet que l’on mettait au cou des morts. Nous pouvons raisonnablement avancer qu’il s’agit de vestiges d’une allée couverte, type de tombeau collectif du Néolithique final (vers 2300 avant notre ère) courant la région de Val-de-Reuil.

Les allées couvertes étaient composées de deux séries parallèles de menhirs couverts d’autres pierres, on parle alors de cairns, ou de terre, ce qu’on appelle les tumulus. Le tout formait une grotte artificielle protégeant les dépouilles. Les découvertes archéologiques ont parfois mis au jour l’ouverture ronde perçant une pierre condamnant l’entrée. Grâce à cette ouverture taillée, un rayon de soleil touchait le fond de l’allée couverte au solstice d’été. Cette attention toute particulière montre la fonction spirituelle d’un tel édifice. En effet, le soleil est un symbole de renaissance après les ténèbres, la mort. Il démontre que nos ancêtres espéraient une renaissance après la mort. Il était donc crucial que les dépouillent soient touchées par la lumière au matin de la plus longue des journées. C’est pourquoi les allées couvertes étaient orientées, c’est-à-dire tournées vers l’orient. En ce sens, l’orientation des églises chrétiennes est une survivance de cette pratique rituelle. Il en est de même pour les calvaires, comme nous l’avons expliqué dans notre article consacré au cimetière de Pont-de-l’Arche.

Parlant du culte chrétien, nous nous sommes aussi interrogé sur la chapelle Saint-Pierre des Damps et son curieux emplacement.

 

La chapelle Saint-Pierre des Damps héritière d’un temple païen ?

L’allée couverte décrite ci-dessus trahit l’existence d’habitations. En effet, le néolithique est caractérisé par la sédentarisation des hommes qui ont besoin d’entretenir les cultures. La présence humaine aux Vauges rejoint ainsi les nombreuses découvertes archéologiques de Tournedos, Léry et Poses qui attestent une implantation humaine importante et durable autour de ce méandre de Seine. Le vallon des Vauges était, lui aussi, propice à l’implantation humaine. La proche forêt permettait l’élevage, la chasse et l’approvisionnement en bois. Le rebord du coteau, outre l’élevage itou, était propice aux cultures. En bas du vallon, les eaux de la Seine et son proche confluent avec l’Eure étaient propices à la pêche et au transport. Les iles offraient des enclos naturels à certains animaux d’élevage. La forme même du vallon laisse entrevoir que de petits cours d’eau y coulaient paisiblement.

L’éloignement de la chapelle Saint-Pierre du centre historique des Damps, en face de la place du village, nous a étonné. Située en bas du vallon des Vauges, cette chapelle a été bâtie par les fidèles dampsois en 1856 en lieu et place de l’ancienne église paroissiale Saint-Pierre. Cette église fut rattachée à la paroisse Saint-Vigor de Pont-de-l’Arche vers 1780 et démolie par le conseil de fabrique de Pont-de-l’Arche. Depuis le Moyen-Âge, l’église des Damps était mentionnée sous le vocable de Saint-Pierre et rien ne laisse entendre qu’elle ait changé d’emplacement depuis. Selon nous, l’emplacement de Saint-Pierre des Damps indique que le vallon des Vauges rassemblait la majeure partie des habitations à une période reculée. Partant, nous pensons que l’église des Damps, comme tant d’autres, a remplacé un lieu de culte païen situé à proximité directe des habitations d’alors. Pour mémoire, la christianisation eut lieu en Normandie du IVe au VIe siècle.

Par ailleurs, une étude de Georges Dumézil sur le culte de saint Pierre nous conforterait dans la thèse du temple païen. Saint Pierre était le patron des pêcheurs et des agriculteurs. Plus précisément, il était le patron de l’orge car cette céréale monte en épi durant la dernière semaine du mois de juin (entre la saint Jean et la saint Pierre). Alors, pour un village qui a vécu à la fois de la pêche et de l’agriculture, ce patron n’est pas tout à fait étonnant, surtout si l’on considère la position de son ancienne église, entre fleuve et terres agricoles. Georges Dumézil note que saint Pierre, saint de l’économie rurale, a très souvent remplacé un dieu de la fertilité. Si le temple païen des Vauges a bel et bien existé, à quelles divinités celtes puis latines, telle Cérès la déesse de l’agriculture, était-il voué ? La rêverie est permise…  

 

Chapelle-Saint-Pierre-2003.JPG

La chapelle Saint-Pierre durant une de nos visites commentées en 2003 : un édifice remplaçant une église qui, elle-même, pourrait bien avoir remplacé un lieu de culte païen autour de l'ancien hameau des Vauges. A noter, les outils de compagnons sur la pierre devant le public ; outils décrits dans un article consacré aux Amis réunis.   

 

Les établissements gallo-romains des Damps

Une fouille de sauvetage a été réalisée en 1980, aux Damps, sous le court de tennis du Chemin-des-haies (voir Dominique Halbout, sources). Ces fouilles ont mis au jour des bâtiments annexes d’une villa gallo-romaine détruite au bulldozeur. Une cave maçonnée avec soupirail métallique ont été retrouvés parmi du mobilier attestant une présence humaine depuis au moins la fin du 1er siècle jusqu’au IIIe siècle.

Dans notre ouvrage L’Histoire des Damps… nous avons aussi fait état des découvertes archéologiques suivantes : le trésor monétaire près de la maison de la Dame-blanche et de thermes au Vert-Buisson (tous deux dans la rue des Carrières) (page 46). Cependant, c’est à Jean Mathière (voir sources) que nous devons la seule référence au paganisme gallo-romain lui qui cite, page 241, la découverte en 1858 de « statuettes dont une de Vénus » déesse de la beauté et de l’amour.

 

Le fanum de Pont-de-l’Arche

Parmi nos sources non scientifiques, il y a les témoignages des propriétaires de détecteurs à métaux. Si l’inventaire de leurs découvertes est très approximatif, ils apportent de précieux éléments échappant de toute façon aux fouilles scientifiques. L’un d’entre eux m’a ainsi indiqué la présence d’un fanum – un temple rural – près du clos des Cerisiers, sur la route de Tostes. Celui-ci se trouvait à la jonction entre une voie allant vers Caudebec-lès-Elbeuf et Le Vaudreuil et une autre voie allant vers Pont-de-l’Arche et Tostes. Ce petit temple a peut-être fait partie d’une villa établie sur les premiers contreforts du plateau du Neubourg, à l’orée de la forêt.

Peut-être était-il dédié à Faunus, un dieu protecteur des troupeaux contre les loups, d’où son second nom : Lupercus. Ceci ne serait pas délirant étant donnés les nombreux dés à coudre de cette époque retrouvés en forêt de Bord et qui attestent la présence de gardiens de troupeaux dans la forêt ; gardiens qui s’occupaient en cousant… Peut-être que ce fanum honorait Sylvain, dieu de la forêt, notamment pour l’usage des fidèles redoutant la traversée de la forêt.

On peut aussi penser que ce temple était le sanctuaire des dieux tutélaires des habitations situées en contrebas, au futur Pont-de-l’Arche. En ce sens, peut-on établir un lien avec le culte de sainte Anne, patronne de Pont-de-l’Arche depuis le Moyen-Âge ? En effet, le chemin de la Procession, près duquel ont été retrouvés les restes du fanum, doit tenir son nom de la procession qui avait lieu dans le cadre de l’assemblée Sainte-Anne, ancêtre de la fête communale, qui avait lieu à l’orée de la forêt…  

 

Un établissement gallo-romain sur La Plaine de Bonport ?

Léon Coutil écrivit que : « Un peu plus loin, à l’extrémité du village de Criquebeuf, en extrayant du sable et des alluvions caillouteuses, on découvrit en 1888 des vases gallo-romains avec des débris d’incinérations dont nous avons vu deux exemplaires ». Qui plus est, les protecteurs équipés de détecteurs à métaux ont mis au jour de nombreuses monnaies et un pied de statue dans cette zone et, plus précisément, dans le val qui se situe en contrebas du hameau appelé La Plaine de Bonport vers Criquebeuf-sur-Seine. Il semble que ce lieu ait été habité de longue date avant d’être peu à peu déserté.

C’est ce qu’écrivirent en 1898 V. Quesné et Léon de Vesly (voir sources) qui se sont intéressés au village gaulois du Catelier, vraisemblablement appelé Gaubourg « par les envahisseurs du Ve siècle, qui paraissent avoir abandonné la hauteur pour s'établir sur les bords de la Seine en un lieu appelé Maresdans. Il ne reste aujourd'hui de cette station célèbre mentionnée par Guillaume de Jumièges, qu'un tertre couvert de bois : la chapelle, dans laquelle ont été baptisés quelques vieux villageois a disparu et l'image de saint Martin, patron de cette paroisse, a été remplacée dans l'église de Criquebeuf où nous l'avions souvent contemplée. — Quelques pierres et des traces de mortiers qui roulent à la surface des champs, voilà tout ce qui reste de Saint-Martin-de-Maresdans ! »

Cette chapelle a entièrement disparu dans le bois au sud de La Plaine de Bonport et à l’Est du Val-Richard. Seul Maredans [sic] est nommé dans le cadastre de Criquebeuf. Quoi qu’il en soit, ce lieu de culte chrétien a semble-t-il concerné un village. Il est placé sous un vocable ancien, Saint-Martin, et a maintenu le nom de Maresdans, qui signifie « mare des Damps ». Ce nom est donc antérieur à la fondation de Pont-de-l’Arche autour de l’entrée sud du pont bâti entre 862 et 873 par Charles le Chauve. De là à penser qu’un temple païen a été remplacé par une chapelle dédiée à saint Martin, il n’y a qu’un pas que nous serions tenté de franchir, une fois de plus. 

 

Des rituels païens christianisés

Si le catholicisme est héritier du christianisme importé du Proche-Orient, il est né parmi les rites païens de l’Empire romain. A ce titre, bien des pratiques locales ont survécu en étant christianisées.

La statuaire des églises

La riche statuaire accompagnant le culte des saints est un héritage des innombrables statues de dieux, d’empereurs, ou de grands personnages publics de l’Empire romain. Les divinités d’alors, et parmi elles les âmes des morts, étaient des voies plurielles permettant de s’approcher du divin. A ce titre, le recours massif du catholicisme aux statues représentant les saints, Jésus ou Dieu-le-Père n’est pas sans rappeler la Rome antique d’autant plus que les statues étaient interdites par le judaïsme, terreau du christianisme : « Tu ne te feras point d'idole, ni une image quelconque de ce qui est en haut dans le ciel, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux au-dessous de la terre. » (Exode, chapitre 20, verset 3). Le drapé des personnages, d’un point de vue esthétique, et le rappel de la vie des saints, contribuent à faire de l’Antiquité une sorte d’âge d’or où le christianisme a vaincu le paganisme. Cependant, le Moyen-Âge, tout chrétien qu’il fut, n’a vraisemblablement pas dépassé cette époque rêvée. Quelque part, le paganisme était un ennemi tellement important que la victoire contre celui-ci semble constituer la principale réussite du christianisme.

Sainte Marie de Bonport

Léon de Duranville, citant Hyacinthe Langlois (Recueil de quelques sites et monuments de l'ancienne France, 1817) nous renseigne sur un pèlerinage qui avait lieu au bord de l’Eure, en face de la porte de la Vierge donnant accès à l’ancienne abbaye de Bonport : « C’était là que, le 23 juin, veille de la solennité de Saint-Jean-Baptiste, se rassemblait annuellement de toutes parts, dit encore Langlois « une multitude de femmes qui, au premier coup de l’Angelus de midi sonnant au monastère, plongeaient simultanément dans la Seine leurs petits enfants nus. Beaucoup d’adultes des deux sexes se soumettaient eux-mêmes à cette cérémonie pieusement gymnastique, qu’ils considéraient comme le préservatif et la cure de certaines maladies. […] Qui pourrait affirmer que ces coutumes si pleines d’originalité ne sont pas venues de l’époque païenne, qui divinisa les arbres et l’eau ? » (pages 216-217). En 1856, Léon de Duranville précisa que « Ce pèlerinage superstitieux n’est pas encore abandonné à Bonport, malgré la disparition du groupe. On l’a transporté dans l’église du Pont-de-l’Arche… » (page 218). Le « groupe » cité est la statue de Marie et, sur ses genoux, du Christ mort qui ornait la porte de la Vierge à Bonport. Ce groupe enpierre du XVIe siècle, classée Monument historique en 1977, se trouve sur le premier pilier du bas-côté nord de l'église Notre-Dame-des-arts.  

 

Bonport-2012.JPG

Des pratiques païennes ont longtemps survécu sous la forme d'un pèlerinage en face de Bonport, dans les eaux de la Seine. Elles consistaient à donner de la vigueur aux enfants.  

 

Le Hêtre Saint-Ouen de Léry

Bien qu’en dehors de notre aire d’étude, nous aimons à citer le culte de la fertilité célébré sous des airs catholiques à Léry, dans la forêt de Bord, la forêt de Pont-de-l’Arche. Voir notre article. 

 

Le baroque ou le souffle (gréco)-romain

L’arrivée du protestantisme au XVIe siècle a largement concurrencé le catholicisme. Il l'a même remplacé dans des royaumes entiers. Le protestantisme se veut universel et missionnaire, des synonymes des valeurs de l’Eglise qui se dit catholique et apostolique. Symboliquement, l’Eglise a renforcé un point qui ne pouvait lui être contesté : sa romanité. L’église catholique, apostolique et romaine a été fondée dans la capitale de l’Empire romain par saint Pierre.

La lutte contre l’expansion du protestantisme, la Contreréforme, s’est notamment traduite par une imagerie puisant dans les canons artistiques de l’antiquité gréco-romaine. Un nouveau style a émergé, le baroque, qui a remis au gout du jour l’ornementation de la Rome antique. Au premier chef, les colonnes et les frontons des temples. C’est ce qu’on l’on retrouve au chœur de l’église Saint-Vigor, devenue Notre-Dame-des-arts en 1896. Le maitre-autel érigé vers 1630-1640 se présente comme une entrée de temple païen… au chœur du sanctuaire chrétien.

L’histoire est ironique car saint Vigor, évêque de Bayeux, s’était fait connaitre en partie pour la lutte contre le paganisme et les colonnes païennes auront survécu à ce personnage notamment pour laisser place à Notre-Dame des arts, sorte de mère des Muses. Après tout, le Pape n’est-il pas le Souverain pontife ? C’est-à-dire le successeur des Grands pontifes romains, responsables de l’entretien du pont sacré et de la bonne pratique des rituels païens. Parmi ces pontifes, citons Symmaque qui  nous a fourni la citation du début de cet article…  

 

Photo 092Le maitre-autel de l'église Notre-Dame-des-arts (vers 1630-1640) : une oeuvre baroque issue de la Contreréforme et qui puise dans les canons de l'antiquité gréco-romaine et, notamment, ses temples dédiés aux dieux pluriels.      

 

Orientations documentaires

- Dumézil Georges, « Deux petits dieux scandinaves : Byggvir et Beyla, VI, Pekka, Pekko et Saint-Pierre », p. 76, in Mythes et dieux de la Scandinavie ancienne, collection bibliothèque des sciences humaines, Paris : Gallimard, 2000, 373 pages ;

- Duranville Léon Levaillant de, Essai archéologique et historique sur la ville du Pont-de-l’Arche et sur l’abbaye Notre-Dame-de-Bonport, autoproduit, 1856, 231 pages ;

- Halbout Dominique, « Note sur la fouille de sauvetage menée aux Damps (Eure) en juin, juillet, août 1978 », Bulletin du Centre de Recherches Archéologiques de Haute-Normandie n° 5, janvier-février 1979, page 10 ;

- Launay Armand, L’Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l’Arche, Condé-sur-Noireau : Charles-Corlet, 2007, 240 pages, voir les chapitres « Les premières traces des hommes entre Léry et Criquebeuf-sur-Seine depuis la Gaule romaine », pages 35 à 41, et « L’occupation du site des Damps de la Gaule romaine à la période germanique : le poids local d’un village fluvial », pages 42 à 50 ;

- Mathière Jean, La Civitas des Aulerci Eburovices à l’époque Gallo-romaine, Evreux, Librairie A. Drouhet, 1925, 355 pages ;

- Quesné V., de Vesly Léon, « Nouvelles recherches sur Le Catelier de Criquebeuf-sur-Seine (Eure) », in Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques et scientifiques, année 1898, Paris : imprimerie nationale, 1898.

 

                                                                                      

Armand Launay

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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au cœur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

- Mieux connaitre Pont-de-l'Arche à travers 150 noms de rues et de lieux ! (Autoédité, 2019, 64 pages). 

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte.

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