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24 octobre 2020 6 24 /10 /octobre /2020 15:24
Extrait d'un plan des Archives départementales de Seine-Maritime (coté : 12Fi532) et intitulé "Paroisse d'Ymare, plans des bois de l'abbaye de Saint-Ouen."

Extrait d'un plan des Archives départementales de Seine-Maritime (coté : 12Fi532) et intitulé "Paroisse d'Ymare, plans des bois de l'abbaye de Saint-Ouen."

 

Le cœur d’Ymare, près de sa mairie, est un parc qui nous invite à la promenade. 

D’un côté, côté bois, l’on y retrouve les feuillus qui habillent avec pudeur les courbes des monts et des vallées. C’est ainsi qu’on entre à Ymare, par la route des Authieux, depuis un ancien méandre de Seine fossilisé et culminant tout de même à 75 mètres d’altitude, en moyenne, entre Igoville et Le Port-Saint-Ouen. 

De l’autre côté, côté champs, Ymare s’ouvre sur le plateau de Boos, ses champs ouverts et sa ruralité toujours vivante, voire odoriférante. Les sentiers sont ici riches qui nous offrent des sensations variées. La ferme de Bel-évent, exposée au vent, se trouve dans une partie du village d’antan, celui du hameau de la Forge et ses vergers en direction de Quèvreville-la-Poterie. On entend dans ces noms l’âpre et patiente exploitation des richesses du sol qui par ses minéraux de la forge qui par l’argile des poteries. 

C’est cette argile qui a sûrement servi à la construction des bâtiments constituant le “Clos de la ferme”, au cœur d’Ymare. Ancienne propriété noble dont le château a disparu dans les années 1970, le Clos comporte un four à pain du XIXe siècle récemment restauré et, surtout, un ensemble patrimonial essentiellement du XVIIIe siècle, en partie en brique de pays : vaste logis, colombier, écuries, mur d’enceinte... ainsi qu’un très bel alignement d’arbres au sud de la propriété donnant vers les champs ouverts des hauteurs d’Alizay. Au loin se profilent les hauteurs de Vironvay. 

Face à cette propriété aristocratique, qui appartint peut-être un temps au poète de renommée nationale Pierre de Marbeuf (1596-1645), se trouve une allée d’arbres conduisant à la charmante et modeste église rurale Saint-Aubin du XVIIe siècle. L’édifice est très bas et dépasse à peine des champs, vue du nord, malgré sa flèche de charpente pointue et couverte d’ardoise. Un socle de calvaire du XVIe siècle et des gravures sur certaines pierres de façade complètent ce beau tableau notamment immortalisé par Yves Ducourtioux. 

La mare d’Ymare est proche, mare fondatrice de son nom, semble-t-il, puisqu’Ymare serait d’origine scandinave et signifierait la “mare de Le blanc ou Le fort.” Ce propriétaire dut choisir ce domaine pour la proximité d’une source, visiblement près de l’église et qui devait alimenter jadis la mare centrale du village. Une petite rivière devait couler le long de la Grand rue et creuser un petit vallon vers Les Authieux, puis vers le Pré-cantui et Igoville. 

C’est là, côté bois, que se trouve le second – ou premier – hameau d’Ymare, où des longères à pans de bois cohabitent près du calvaire datant de 1791. Ce hameau se trouve en direction des anciens terrains communaux, aujourd’hui lotis de riches demeures, qui étaient des terres dévolues aux plus pauvres personnes qui pouvaient y laisser paitre leurs animaux et récupérer du bois mort avant 1789. Des marnières ont aussi créé un relief torturé, en ce lieu, pour alimenter les champs avoisinants. Au milieu de ces champs d’ailleurs, se trouve un “dolmen”, encore appelé “Tombe du druide”. Des érudits y ont vu un mégalithe christianisé puisqu’une croix est gravée sur une pierre. Un culte lui était rendu avant guerre car on lui prêtait des vertus curatives. Il s’agit, semble-t-il, d’un reste de table de prière d’une ancienne croix de chemin

Mais que de patrimoine naturel et historique dans une commune que l’on connait souvent assez peu ou, alors, par l’implantation de l’entreprise de télécommunication Thales et son énigmatique boule blanche, non loin de l’aéroport de Boos.

 

Cartes postales des années 1910 : l'église Saint-Aubin d'Ymare vue depuis sa belle allée d'arbres et une scène de la vie paysanne.
Cartes postales des années 1910 : l'église Saint-Aubin d'Ymare vue depuis sa belle allée d'arbres et une scène de la vie paysanne.

Cartes postales des années 1910 : l'église Saint-Aubin d'Ymare vue depuis sa belle allée d'arbres et une scène de la vie paysanne.

Vues ymaroises par un beau jour d'été : le mur du Clos de la ferme et la mare centrale (clichés d'Armand Launay, aout 2020).
Vues ymaroises par un beau jour d'été : le mur du Clos de la ferme et la mare centrale (clichés d'Armand Launay, aout 2020).

Vues ymaroises par un beau jour d'été : le mur du Clos de la ferme et la mare centrale (clichés d'Armand Launay, aout 2020).

Armand Launay

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6 septembre 2020 7 06 /09 /septembre /2020 13:23
La Croix de Rouville, ses vestiges du moins, par une belle journée d'aout 2020 (cliché d'Armand Launay).

La Croix de Rouville, ses vestiges du moins, par une belle journée d'aout 2020 (cliché d'Armand Launay).

 

Il suscite l’interrogation, quelque part entre Ymare et les hauteurs d’Alizay, cet ancien monument aux formes dolméniques qu’on appelle la Tombe du druide. Il est réputé propice à la santé et porte, gravée, une croix liturgique. Est-ce un vestige préceltique comme l’affirme sa fiche de la base Mérimée, recensant le patrimoine français, ou bien une tombe chrétienne ?   

 

La Tombe du druide dans la littérature... 

Jusqu’à plus ample informé, c’est l’abbé Jean Benoit Désiré Cochet, érudit havrais, qui a le premier écrit sur le monument qui nous intéresse. En 1871, il publia la notice que nous reproduisons ci-dessous. Ymare y semble posséder comme meilleur élément patrimonial une “table de pierre posée sur deux autres”. L’auteur ni ne la nomme ni ne la date. Il la situe à la limite d’Ymare et... de Pîtres, ce qui est partiellement erroné. En bon pâtre, meneur d’âmes, il accorde une importance aux croyances populaires affirmant que le fait de passer sous la table de pierre guérit de la fièvre et de la morsure des chiens enragés. Il suppose que cette table a remplacé un ancien monument, sans plus de précision. 

Quelle est cette “Tombe du druide” à Ymare ? Dolmen ou calvaire ?

 

Nous ne savons s’il y a un lien de cause à effet mais, 8 ans plus tard, les abbés Joseph Bunel et Albert Tougard mirent leurs pas dans ceux de l’abbé Cochet. Les auteurs de la Géographie du département de la Seine-inférieure inclurent dans le patrimoine d’Ymare cette “table de pierre” située près d’un carrefour. En 1879, ce monument était désormais une curiosité ymaroise. Les auteurs entérinèrent l’hypothèse de l’abbé Cochet qui ne demandait qu’à être formulée : ce monument témoigne de temps plus anciens. S’ils n’osèrent écrire que cette table de pierre était druidique, ce sont les rites populaires autour de la guérison de la fièvre et de la rage qui, selon eux, provenaient de “superstitions gauloises ou druidiques”. On appréciera la distinction, byzantine, entre ces adjectifs.   

 

Huit ans plus tard, de nouveau, c’est l’érudit normand Léon Coutil qui reprit la recherche et osa une interprétation allant dans le sens des abbés Bunel et Tougard mais en plus précis. Dans le Bulletin de la Société normande d'études préhistoriques, publié en 1897, Léon Coutil accorda une page de texte et un dessin à “La croix de Rouville ou Croix d’Ymare”. Lui donnant enfin son vrai nom, La Croix de Rouville, il se trompa toutefois en affirmant que ce monument était au carrefour de quatre communes dont Pîtres, comme le fit l’abbé Cochet. Il avança, de plus, que cette table de pierre était un dolmen christianisé. Ceci à cause de sa forme générale, son matériau et sa croix gravée, vraisemblablement plus récente. Mesurant tout de même la petitesse du dolmen, il affirma que ses pierres avaient été “aplanies et amincies”. C’est une interprétation qui lui permit d’ajouter un monument supplémentaire à son recensement des menhirs et dolmens de Seine-Maritime. L’érudit ne s’intéressa pas aux légendes populaires mais seulement à l’objet et ses dimensions. Voici la copie des texte et dessin de Léon Coutil. 

 

Illustrations de l'article de Léon Coutil ci-dessus avec, en sus, des exemples de mégalithes christianisés, selon lui, dans la région. Nous pouvons douter de cette affirmation et penser qu'il s'agit, pour certains, de calvaires originaux avec table de prière, voire autel pour les Rogations ou autres processions.
Illustrations de l'article de Léon Coutil ci-dessus avec, en sus, des exemples de mégalithes christianisés, selon lui, dans la région. Nous pouvons douter de cette affirmation et penser qu'il s'agit, pour certains, de calvaires originaux avec table de prière, voire autel pour les Rogations ou autres processions.
Illustrations de l'article de Léon Coutil ci-dessus avec, en sus, des exemples de mégalithes christianisés, selon lui, dans la région. Nous pouvons douter de cette affirmation et penser qu'il s'agit, pour certains, de calvaires originaux avec table de prière, voire autel pour les Rogations ou autres processions.

Illustrations de l'article de Léon Coutil ci-dessus avec, en sus, des exemples de mégalithes christianisés, selon lui, dans la région. Nous pouvons douter de cette affirmation et penser qu'il s'agit, pour certains, de calvaires originaux avec table de prière, voire autel pour les Rogations ou autres processions.

Puis, au Vingtième et Vingt-et-unième siècles on retrouve dans la littérature régionale, qu’elle soit imprimée ou sur le Net, des articles qui reprennent les mêmes interprétations que ci-dessus sans les critiquer et en se cachant derrière le mystère afin de ne pas avoir à en proposer une étude rationnelle.  

Nous citons pour l’exemple cet article du Petit Manchot, La Croix d’Ymare, qui a le mérite de mettre en valeur ce monument et ses légendes. Il cite Léon de Vesly qui est l’auteur de la meilleure étude parue sur la Croix d’Ymare et que nous aborderons plus bas. Le Petit Manchot cite une autre légende attachée à la Croix d’Ymare : celle avançant que celui qui touche cette pierre est assuré de mourir dans son pays natal. Mais l’auteur du blog n’exploite pas la matière de l’article de Léon de Vesly. D’ailleurs, il cite l’article de Léon Coutil alors qu’il s’inspire et cite celui de Léon de Vesly. Le Petit Manchot n’a pas pris le sujet à bras-le-corps. 

 

Léon de Vesly avait pourtant bien écrit et pensé au sujet de la Croix de Rouville et mérite d’être lu. Son article, intitulé “Légendes, superstitions et vieilles coutumes”, a été publié en 1895 dans le Bulletin de la Société libre d'émulation du commerce et de l'industrie de la Seine-Inférieure. On le lit grâce à la numérisation proposée par Gallica (voir notre bibliographie). 

Illustration de Léon de Vesly issu de son article traité ci-dessus et référencé dans la bibliographie.

Illustration de Léon de Vesly issu de son article traité ci-dessus et référencé dans la bibliographie.

 

Léon de Vesly narra une anecdote d’ouvriers des chemins de fer ayant déposé la table au sol et peinant à la remettre sur les autres pierres, ceci après un pari bien arrosé. C’est un bien curieux mégalithe... portatif, que voilà. Il narra surtout son témoignage sur la vivacité d’une croyance et pratique ymaroise et alentour : toucher la pierre offrirait de finir ses jours au pays. Or, il vit écrits dans la neige tombée sur la table de pierre les noms de deux navires de guerre français affectés dans la colonie de Madagascar. Des soldats ou les membres de leur famille les avaient sûrement écrits en ce lieu dans l’espoir que la vie soit plus forte que la mort. Le passage est à lire directement dans le texte de Léon de Vesly. 

L’auteur écrit avoir cru un temps que la Croix de Rouville était un dolmen. Il l’a même fait figurer sur une carte des dolmens du département. Mais il est revenu de cette croyance qu’il dit avoir hérité de savants “qui ne sont même pas venus dans les lieux”. On apprécie la ruade. L’auteur affirma que ce monument est une “table de justice”, là où les seigneurs de Rouville, du nom du fief sis à Alizay, rendaient leur jugement en cas de litige. L’auteur nous apprend aussi que ce monument était appelé “la grosse pierre” par les Ymarois et que des érudits avaient émis l’hypothèse qu’il constituait un vestige de thermes antiques… 

 

Les différentes interprétations quant à la fonction de ce monument nous laissaient sceptiques depuis longtemps et nous rejoignons les propos de Léon de Vesly. Cet auteur use d’humour lorsqu’il ironise sur la croyance selon laquelle la Croix de Rouville guérit aussi les rhumatismes lombaires si le souffrant passe sous la table… Quelle scène en effet que de faire cette gymnastique dans cet état de santé… Mais l’auteur n’a pas creusé plus loin son analyse rationnelle et nous a laissé sur notre faim de connaissance. Nous avons adopté une autre méthode pour mieux connaitre cette “grosse pierre”, ou ces trois pierres : la visualisation de cartes disponibles sur le site Géoportail.

 

Que nous apprennent les cartes actuelles et anciennes ?

Nous avons consulté les plans cadastraux de la commune mais ceux-ci sont rongés à l’endroit qui nous intéresse. Les parcellaires d’Ancien Régime disponibles sur le site des Archives départementales ne montrent pas cet espace. 

 

La carte IGN actuelle montre que La Croix de Rouville désigne, de nos jours, un champ situé sur la commune d’Alizay. Le monument qui nous intéresse est appelé “Tombe du druide”. Il est rehaussé par le symbole indiquant les dolmens. On voit, au nord-ouest, un début de chemin du village dénommé “Croix de Rouville” et qui finit rapidement en impasse.

 

Carte IGN actuelle de l'espace qui nous intéresse (capture d'écran du site Géoportail).

Carte IGN actuelle de l'espace qui nous intéresse (capture d'écran du site Géoportail).

 

La vue aérienne des années 1950-1960 montre un espace de champs ouverts qui permet de retrouver les limites communales que l’on voit dans la carte IGN actuelle. On voit aussi quelques arbres épars et même un alignement d’arbres le long du chemin de la Croix de Rouville. La “grosse pierre” se confond avec eux. Il semble qu’il y ait un arbre derrière elle, vers l’ouest. La trace d’un ancien chemin allant de l’impasse de la Croix de Rouville en direction de la vallée Galantine, et donc de Pîtres, se lit ça-et-là par une teinte parfois plus sombre parfois plus claire à travers les champs.

 

Vue aérienne des années 1950-1960 de l'espace de la Croix de Rouville (capture d'écran du site Géoportail).

Vue aérienne des années 1950-1960 de l'espace de la Croix de Rouville (capture d'écran du site Géoportail).

 

Puis, la carte d’état major de 1866 montre un petit carré au sud du chemin de la Croix de Rouville représentant assurément ladite Croix ou, tout du moins, ce qu'il en restait. Il n’était question ni de tombe ni de dolmen. C'est à partir de ce point notable du territoire que l'altitude fut prise et rapportée : 134 m. Notons qu'en ce temps la délimitation entre Alizay et Ymare était encore nette et que le monument qui nous intéresse était ymarois.

 

La Croix de Rouville sur la carte d'état major en 1866 (capture d'écran du site Géoportail).

La Croix de Rouville sur la carte d'état major en 1866 (capture d'écran du site Géoportail).

Enfin, la carte de Cassini, datant de 1780 environ, atteste l’existence d’une “Croix d’Ymare” au sud du village symbolisée par un rond au-dessus du “m” du mot “Imare”. Il rend d’ailleurs moins lisible le nom de la paroisse qui apparait comme “Limares”. Nous avons eu des doutes car les noms des lieux se tassent sur ce précieux document. Néanmoins, un symbole de village est dénommé Quèvreville. Un autre est dénommé la Poterie entre Quèvreville et Ymare. Il ne s'agit donc pas d'une Croix d'Ymare qui aurait désigné le précédent calvaire du rondpoint du château-d'eau. Le nom de Croix d'Ymare, par élimination, ne peut désigner que ce rond qui jouxte le "m" d'Ymare.

Extrait de la carte de Cassini (vers 1780) sur Ymare et sa proche région (capture d'écran du site Géoportail).

Extrait de la carte de Cassini (vers 1780) sur Ymare et sa proche région (capture d'écran du site Géoportail).

Était-ce une croix de carrefour ? 

À la lecture des documents cartographiques, nous trouvons que ce monument a plusieurs caractéristiques des croix de carrefour, c’est-à-dire des calvaires que l’on trouve nombreux au bord des routes, surtout celles des régions encore (récemment) attachées au catholicisme. 

Outre le rappel de la foi et ses valeurs morales, ces croix servent à orienter les voyageurs. C’est ainsi qu’on la retrouve nettement indiquée dans la carte de Cassini. Ces croix annonçaient aussi souvent la limite de paroisses. On peut ainsi citer le calvaire d’Ymare, redressé en 1791 à l’ouest de la paroisse et l’emplacement du calvaire près de la pharmacie de Quèvreville-la-poterie. Celle de Rouville était à la limite entre les paroisses d’Ymare et d’Alizay dont faisait partie la proche ferme du Solitaire. Or, les terres de la paroisse d’Alizay sont devenues au Moyen Âge la propriété des seigneurs de Rouville, du nom du château situé près de l’usine Double A de nos jours. Cette mainmise seigneuriale sur les terres alizéennes se lit dans l’article “Alizay” écrit par Louis-Étienne Charpillon et l’abbé Anatole Caresme dans leur imposant Dictionnaire des communes de l’Eure. Les seigneurs de Rouville ont dû prendre possession de la ferme du Solitaire, comme le prouve les noms de lieux : le Bois de Rouville et la Croix de Rouville. La croix en question se trouve à la limite intérieure de la paroisse d’Ymare. Elle n’a peut-être pas été la propriété des Rouville mais elle se trouvait en direction des terres rouvillaises. Ce sont les habitants d’Ymare, proches et nombreux, qui ont dû forger ce toponyme. 

Quoi qu’il en soit, ces délimitations d’Ancien Régime ont servi de trame à la constitution des territoires communaux en 1790. 

 

Un calvaire presque déchristianisé ? 

Ce qui était auparavant dénommé croix est devenue, dans les consciences, une tombe ou un mégalithe. Nous pensons que cela est dû à la déchristianisation. Celle-ci peut se lire dans l’érosion de monuments religieux et leur manque d’entretien. Une croix en bois ici n’a peut-être pas été remplacée d’autant plus que le chemin a été de moins en moins fréquenté. Puis, la Révolution française a connu un mouvement antireligieux où des calvaires ont été démolis comme celui de Pont-de-l’Arche par exemple. Les délibérations du conseil municipal ymarois contiennent peut-être la réponse. 

La Croix de Rouville a cependant survécu par ses trois pierres, contrairement à d’autres croix qui ont pleinement disparu comme la “croix Maurice” aux Damps. S’il est difficile d’imaginer quelle forme avait le calvaire, il est possible d’affirmer que ces pierres n’en sont que des restes. Il suffit de les voir pour réaliser que les rebords de la table sont cassés, que celle-ci est déséquilibrée et que les deux assises sont somme toute petites même si je ne les porterai pas, même après un pari bien arrosé. On est loin d’un mégalithe ou, tout simplement, d’un portail en pierre dont la région est, ou était, coutumière comme le montre notre illustration portant sur une propriété de Montaure. De même, Léon Coutil a dessiné des autels qui, adjoints à un calvaire, montrent que ce type d’édifice existait même sous des formes assez peu dégrossies. 

Avions-nous ici affaire à un calvaire original, avec un autel-table devant une croix, propice à la prière agenouillée ? Etait-ce une croix-reposoir comme la croix de La Villeneuve-les-Convers, notamment, qu’on voir sur le net grâce au cliché d’un certain Michel Foucher ? La table servait-elle, non à poser des cercueils, comme ont servi certaines tables-reposoirs, mais d’autel à office lors des Rogations, ces prières collectives prononcées trois jours avant l’Ascension et ce dans l’espoir d’avoir de belles récoltes ? La table servait-elle de pause lors de processions et de pose de la statue du saint vénéré localement ?

Nous ne pouvons rien prouver. Il serait intéressant de trouver des autels ruraux ou des preuves de leur existence passée. L’origine de noms de communes, principalement normandes, laisserait alors entendre qu’ils ont existé. Nous songeons aux Authieux dont la thèse étymologique principale est les “autels”. 

Ces pierres sont-elles plus simplement des restes de paliers formant une assise pyramidale couronnées d’une croix de bois ? Nous ne pouvons pas plus le prouver. 

Ce trilithe, c’est-à-dire ces trois pierres, avec une croix liturgique gravée sur sa table, semble être une recomposition de fortune visant à prolonger la présence chrétienne en ce carrefour déclassé. Les calvaires entretenus en priorité ont, selon toute vraisemblance, été ceux des axes amenés à être les plus empruntés. Or, les croyances populaires associées à ce calvaire montrent qu’ici les rituels ont été plus nombreux qu’ailleurs, autrefois. Cette survivance des croyances, avec le besoin de délimitation spatiale, a sûrement contribué à sauver ce vestige de calvaire. 

 

Ces piliers de portail de la rue des Forrières, à Montaure, montrent que des mégalithes ("grandes pierres", en grec de salon) plus imposants que ceux de la Croix d'Ymare ont pu être utilisés par nos ancêtres bien après la préhistoire (cliché d'Armand Launay en mai 2013).

Ces piliers de portail de la rue des Forrières, à Montaure, montrent que des mégalithes ("grandes pierres", en grec de salon) plus imposants que ceux de la Croix d'Ymare ont pu être utilisés par nos ancêtres bien après la préhistoire (cliché d'Armand Launay en mai 2013).

 

Conclusion

La Croix de Rouville fut un calvaire de carrefour. On a oublié jusqu’à son nom et sa fonction, y compris les hommes de foi du XIXe siècle en quête d’exotisme. Les trois pierres actuelles, connues sous le nom de “Tombe du druide”, sont des vestiges d’un monde révolu : celui de chemins de campagne nombreux et variés ; de petits champs familiaux ; de haies et de bouquets d’arbres épars… Elles évoquent un monde parcouru quotidiennement par une foule de voyageurs de Poses et Pîtres à Boos et Rouen mais aussi, peut-être surtout, de cultivateurs et d’éleveurs de la paroisse. Ici le calvaire d’Ymare servait de repère aux passants et de support autant que de rappel aux prières catholiques. On peut imaginer les cultivateurs priant ici un instant pour l’Angélus. Il reste de ces prières des légendes assez récentes, c’est-à-dire de la fin du XIXe siècle, évoquant l’espoir de guérison et de vie bonne ressenti par nos ancêtres. C’est à peine si nous les comprenons aujourd’hui, nous qui cherchons des dolmens, des résurgences païennes à tous les carrefours, ou presque. Si l’on cherche des mégalithes, notre contrée n’en manque pas. Si l’on regrette la disparition de ces croyances catholiques populaires à l’endroit de la Croix de Rouville, il suffit d’aller dans les églises où s’expriment les vœux de ceux qu’on appelle les petites gens ; vœux adressés au divin par sainte Rita, Saint Expédit, la Vierge Marie...

Quel fut ce calvaire précisément ? Nous ne pouvons que conjecturer un autel-table ou un piédestal à paliers. Les trois pierres actuelles sont-elles des fragments d’un ancien dolmen ou, plus largement, d’une allée couverte ? Peut-être mais dans quel lieu furent ces mégalithes ? Rien n’indique qu’il y ait eu une telle construction. Rien ne l’exclut non plus mais ces trois restes de pierre n’attestent rien et ne prennent sens que dans la délimitation foncière médiévale entre les paroisses d’Ymare et d’Alizay. 

Nous avons donc étudié un espace tellement changé que le fil permettant d’en comprendre son usage a été rompu. L’avons-nous rattaché ? 


 

Orientations bibliographiques

- Bunel et Tougard, Géographie du département de la Seine-inférieure, 1879, voir la page 130, consulté sur Google livres le 3 septembre 2020 ;

- Léon Coutil, “Inventaire des menhirs et dolmens du département de la Seine-Inférieure”, voir la page 124 et après, in Bulletin de la Société normande d'études préhistoriques, publié en 1897. Consulté sur Gallica le 3 septembre 2020, ark:/12148/bpt6k54417513 ;

- Léon de Vesly, “Légendes, superstitions et vieilles coutumes”, Bulletin de la Société libre d'émulation du commerce et de l'industrie de la Seine-Inférieure, voir les pages 100 à 106, publié en 1895. Consulté sur Gallica le 3 septembre 2020, ark:/12148/bpt6k5725972c/f104.image.r=Ymare.

 

Armand Launay

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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au cœur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

- Mieux connaitre Pont-de-l'Arche à travers 150 noms de rues et de lieux ! (Autoédité, 2019, 64 pages). 

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte.

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