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14 mars 2021 7 14 /03 /mars /2021 13:52

 

Avec ses 1008 habitants en 2018, Quévreville-la-poterie est un modeste village accolé aux bois qui démarquent la Seine-Maritime de l’Eure, en bordure du plateau de Boos. Avec La Forge, Le Fresnay et la zone pavillonnaire des Caillets, Quévreville est une commune qui, nous le pensons, est principalement connue de l’extérieur pour sa vaste bouquinerie appelée DTR.

 

Le clocher de Notre-Dame de Quévreville émergeant des champs ensoleillés, oui c'est possible, de mai 2021 par Frédéric Ménissier.

Le clocher de Notre-Dame de Quévreville émergeant des champs ensoleillés, oui c'est possible, de mai 2021 par Frédéric Ménissier.

Vue sur le rondpont de la Forge, aux confins de Quévreville-la-poterie et Ymare, par Frédéric Ménissier (février 2021).

Vue sur le rondpont de la Forge, aux confins de Quévreville-la-poterie et Ymare, par Frédéric Ménissier (février 2021).

Vues aériennes sur Quévreville permettant de mesurer l'urbanisation entre les années 1950 et 2018 (captures d'écran issues du site Géoportail).  Vues aériennes sur Quévreville permettant de mesurer l'urbanisation entre les années 1950 et 2018 (captures d'écran issues du site Géoportail).

Vues aériennes sur Quévreville permettant de mesurer l'urbanisation entre les années 1950 et 2018 (captures d'écran issues du site Géoportail).

 

Quévreville… la poterie ? 

Quévreville est un nom rare mais pas unique. Il existe un étrange Queffreville, autrefois Quévreville, près de Caudebec-en-Caux à Carville-la-Folletière. Il existe surtout, plus près, un Quévreville-la-milon à Saint-Jacques-sur-Darnétal. Il est possible qu’on ait voulu les distinguer en leur donnant chacun un qualificatif. La milon peut désigner la mi-longueur, l’équidistance, entre Saint-Jacques et Roncherolles-sur-le-vivier. La poterie révèle, quant à elle, une activité bien réelle de la commune qui nous intéresse ici. En effet, en sus des limons du plateau propices à l’agriculture, le sol de Quévreville est entaillé par la vallée de la Galantine, qui débouche sur Pîtres et la vallée de la Seine. Cette entaille révèle des filons de calcaire coniacien (comme nos falaises de Seine), des argiles résiduelles à silex et, surtout en matière de poterie, des sables, calcaires et micacés. Ce filon se trouve près du cimetière actuel, entre Quévreville et Le Fresnay. Est-ce rare dans la région ? Non, comme le prouve le proche filon de Saint-Aubin, Incarville et Celloville. Mais cela a suffit, semble-t-il, à distinguer nos deux Quévrevilles locaux. À ce propos, en 1879 Joseph Prudent Bunel nota dans sa Géographie du département de la Seine-Inférieure : Arrondissement de Rouen, que Quévreville connaissait une activité de “poterie grossière.”

 

La ville de la chèvre ou le domaine de Kever ? 

Quévreville, curieux nom ! La quèv(re) en normand désigne la chèvre et le blason quévrevillais comporte ainsi trois chèvres. Mais, en Normandie le terme de ville provient généralement du roman “villa” qui désigne le domaine rural, le fief. Le radical des noms en -ville désigne le nom du propriétaire noble du VIIIe au XIe siècles. Il s’agit, le plus souvent, de noms latins, germaniques puis scandinaves. Le linguiste Raymond Schmittlein a développé un argumentaire en ce sens dans un article intitulé “L’anthroponyme germanique employé d’une façon absolue en fonction toponymique (suite), IV, les faux amis” et paru dans La Revue internationale d'onomastique en 1961. Selon l’auteur, Quévreville, mais aussi les Chèvrevilles de La Manche et de l’Oise, dériveraient d’un nom germanique Kever, voire Kiefer (page 119), comme la ville belge de Quiévrain. Les formes anciennes de “Capravilla” seraient des latinisations fantaisistes de Kevervilla. Même si nous ne sommes pas en mesure de trancher pour l’une ou l’autre thèse, l’idée est convaincante d’autant plus qu’une présence franque a été attestée dans ce lieu, ou juste à côté.

Le blason de Quévreville (disponible dans Wikipédia) est fondé sur la toponymie. Ainsi, il porte une poterie et des chèvres. Ce deuxième élément est discutable.

Le blason de Quévreville (disponible dans Wikipédia) est fondé sur la toponymie. Ainsi, il porte une poterie et des chèvres. Ce deuxième élément est discutable.

 

Une présence franque

En 1871, le célèbre curé-archéologue havrais Jean-Benoît-Désiré Cochet, dit l’abbé Cochet, publia quelques lignes sur Quévreville dans le Répertoire archéologique de la France : Département de la Seine-Inférieure. Dans le premier volume, il fit état des découvertes archéologiques réalisées “dans un taillis appelé la vente de Thémare, vers la fin de 1863, par les ouvriers du service vicinal traçant (la départementale) 13 de Grand-Couronne à Forges.” Des sépultures de la période franque furent mises au jour ainsi que des vases. L’abbé Cochet procéda ensuite, en mars 1864, à des fouilles avec M. de Girancourt, le propriétaire semble-t-il. Ils identifièrent au total une vingtaine de squelettes, dont deux avec des vases francs aux pieds et, sur un autre, “deux fibules ansées en bronze liées par une chainette de même métal”. De plus, un squelette accompagné par un grand bronze de Postume (IIIe siècle) fut trouvé sur la colline qui fait face à la vente de Thémare. Enfin, un quinaire en or d’Anastase fut trouvé en 1867 et recueilli par le musée de Rouen. 

Le volume 2 des Procès-verbaux de la Commission départementale des antiquités de la Seine-Inférieure de l’année 1867 comporte quelques précisions et différences aussi aux pages 265 et 266. Il est question d’un vase entier, remis par M. Fouché, constitué de terre blanchâtre et passé au feu. Les fouilles de M. Girancourt ont donné deux vases cerclés en terre et “un scramasaxe avec quatre rainures bien conservées.” 

Que retenir de ces informations ? Il y eut sûrement une continuité de peuplement de ce vallon entre la fin de l’Antiquité et le haut Moyen Âge. Ces vestiges sont humbles tout comme les découvertes de cette période en général. Peut-être sont-elles à relier à Pîtres, vicus gallo-romain qui resta habité au haut Moyen Âge et situé en aval de la vallée Galantine qui, elle, constituait un axe de circulation à faible déclivité vers Boos puis Rouen.

 

Détail de l'article des Procès verbaux de la Commission des antiquités de la Seine inférieure. On y voit une représentation des vases et des fibules franques découvertes à Quévreville.

Détail de l'article des Procès verbaux de la Commission des antiquités de la Seine inférieure. On y voit une représentation des vases et des fibules franques découvertes à Quévreville.

 

Le Quévreville du Moyen Âge : église et grange dimière de Saint-Ouen

Les quelques lignes de l’abbé Cochet sont restées la principale référence des quelques textes actuels sur l’histoire de Quévreville, notamment sur Wikipédia. Celui-ci nous apprend que l’église Notre-Dame fut bâtie au XIe siècle et avance que “au midi du chœur est une chapelle que l‘on croit être celle des moines de Saint-Ouen, dont la ferme voisine passe pour avoir été l’ancien prieuré.” Il est vrai que le registre des visites d’Eudes Rigaud, le franciscain archevêque de Rouen de 1248 à 1275, mentionne une douzaine de fois Capravilla, Quévreville, et rappelle les possessions de l’abbaye Saint-Ouen de Rouen en ce lieu. Cela fait penser que cette immense abbaye, bras droit administratif du pouvoir normand puis français, avait installé un prieuré, sorte de dépendance religieuse rurale avec des hommes y résidant en permanence. Cependant, Eudes Rigaud écrit n’avoir été reçu que par le fermier des moines de Saint-Ouen. Il n’est pas certain qu’il existât un prieuré mais, en revanche, Saint-Ouen percevait bien des dimes sur la région, surtout à Ymare, Sotteville et Les Authieux.
Dans son introduction au Répertoire numérique des archives départementales antérieures à 1790, du moins celui de la série ecclésiastique, le conservateur Alain Roquelet présente la construction administrative de l’abbaye Saint-Ouen de Rouen. De la page 7 à la page 9, il montra que les biens fonciers audoniens se répartissaient, essentiellement, en cinq baronnies : celle de Grâce, au sud de Gaillon, celles de Quicampoix, de Perriers-sur-Andelle et de Saint-Ouen, à proprement parler, entre Rouen et Pont-de-l’Arche. De manière ambigüe, le conservateur semble faire de Quévreville une sous-baronnie regroupant “les paroisses suivantes : Les Authieux, Amfreville-la-Mivoie, Celloville, Cléon, Franquevillette, Le Manoir-sur-Seine, Igoville, Gouy, Orival, Port-Saint-Ouen, Saint-Aubin-la-Campagne, Sotteville-sous-le-Val, Tourville et Ymare. La modestie actuelle de Quévreville ne traduit pas cette importance passée, mais l’on comprend mieux la présence d’une grange dimière aussi importante en ce lieu.

Le plan terrier du XVIIIe siècle montre, ici sur un détail, l'église et le fief Saint-Ouen, idéalement situé entre les terres agricoles et les vergers (document disponible sur le site des archives de Seine-Maritime sous la cote 12Fi101).

Le plan terrier du XVIIIe siècle montre, ici sur un détail, l'église et le fief Saint-Ouen, idéalement situé entre les terres agricoles et les vergers (document disponible sur le site des archives de Seine-Maritime sous la cote 12Fi101).

 

L’église Notre-Dame se trouve toujours au côté d’une belle grange dimière connue, mais non protégée, par la Conservation régionale des Monuments historiques comme le prouve une belle série de photographies datant de 1985, environ, et signée par Michel Miguet. L’élément le plus notable est le mur pignon nord, ses pierres de taille, son contrefort et sa meurtrière d’aération près du faîte du toit. Il s’agit, à n’en pas douter, d’une grange aux dimes remontant au moins au XIVe siècle, voire au XIIIe siècle. Un manoir et un colombier existaient aussi en 1287, d’après la fiche de la base Mérimée. Le colombier se voit encore sur le plan terrier du XVIIIe siècle conservé aux Archives de Seine-Maritime. Notons que l’église est admirablement située entre les limons du plateau, propices aux céréales, et le début de descente vers la vallée, propice aux vergers et à l’élevage. Enfin, ce lieu de naissance des vallons est le signe de la résurgence des eaux du plateau et donc d’une installation plus aisée des hommes.   

 

Vue sur l'entrée de la propriété où se trouve la grange dimière, au chevet de l'église (cliché d'Armand Launay, aout 2020).

Vue sur l'entrée de la propriété où se trouve la grange dimière, au chevet de l'église (cliché d'Armand Launay, aout 2020).

La grange dimière selon une série de photographies datant de 1985, environ, et signée par Michel Miguet (base Mérimée du Ministère de la culture, disponible par la Plateforme ouverte du patrimoine).
La grange dimière selon une série de photographies datant de 1985, environ, et signée par Michel Miguet (base Mérimée du Ministère de la culture, disponible par la Plateforme ouverte du patrimoine). La grange dimière selon une série de photographies datant de 1985, environ, et signée par Michel Miguet (base Mérimée du Ministère de la culture, disponible par la Plateforme ouverte du patrimoine).
La grange dimière selon une série de photographies datant de 1985, environ, et signée par Michel Miguet (base Mérimée du Ministère de la culture, disponible par la Plateforme ouverte du patrimoine).

La grange dimière selon une série de photographies datant de 1985, environ, et signée par Michel Miguet (base Mérimée du Ministère de la culture, disponible par la Plateforme ouverte du patrimoine).

 

Notre-Dame de Quévreville

L’église a été “complètement défigurée aux XVIe et XVIIe siècles” affirma l’abbé Cochet. C’est vrai si on la compare au type d’églises rurales de la région avec petit clocher en flèche de charpente. Les murs du chœur, en appareil mixte, ont été mieux conservés. Quant à ses ouvertures en plein cintre, elles semblent témoigner des remaniements cités et datés par l’abbé Cochet des XVIe siècle et XVIIe siècles. De ce siècle date aussi la chapelle sud couverte par des pans distincts de ceux du chœur. L’imposant clocher carré, couvert d’ardoise, et couronnant le transept non saillant fut reconstruit, ou érigé, entre 1830 et 1831. L’abbé Cochet indique que le mur sud de la nef, vaisseau unique, fut refait en 1874. Le mur nord, la façade occidentale et la sacristie furent refaits en brique en 1890 qui achevèrent d’arracher Notre-Dame à ses origines médiévales. Le cimetière sur le parvis fut désaffecté et laisse place aujourd’hui à une vue pittoresque sur Notre-Dame, une belle maison à pans de bois qui servait de cellier et le Monument aux morts agréablement peint et entretenu. Si Notre-Dame n’est pas classée aux Monuments historiques, plusieurs de ses éléments mobiliers sont inscrits au titre d’objets sur la liste supplémentaire des Monuments historiques. Ils l’ont été tardivement et d’un seul geste le 10 juin 1988 :

- une statue d’un saint évêque, sculpture sur pierre, dorée, du XVIe siècle ;

- le maitre-autel, son retable, son gradin, son tabernacle, l'exposition et trois statues (deux Vierges-à-l'Enfant et Saint-Sébastien), œuvres en bois datant de la seconde moitié du XVIIe siècle et de première moitié du XIXe siècle ;

- une statuette de la Vierge-à-l’Enfant, sculpture sur bois, de la seconde moitié du XVIIe siècle ;

- une peinture à l’huile sur toile représentant la Remise du Rosaire à Saint-Dominique et datant de la seconde moitié du XVIIe siècle ; 

- une peinture à l’huile sur toile représentant Saint-Jean-Baptiste et datant de la seconde moitié du XVIIe siècle.

 

Le plan de l'église Notre-Dame de Quévreville. Cliché sur verre d'Robert Eudes conservé aux archives de Seine-Maritime (cote 11Fi1625).

Le plan de l'église Notre-Dame de Quévreville. Cliché sur verre d'Robert Eudes conservé aux archives de Seine-Maritime (cote 11Fi1625).

L'église Notre-Dame en septembre 1957 (sic) d'après un cliché sur verre de Robert Eudes conservé aux archives de Seine-Maritime sous la cote 11Fi1627.

L'église Notre-Dame en septembre 1957 (sic) d'après un cliché sur verre de Robert Eudes conservé aux archives de Seine-Maritime sous la cote 11Fi1627.

Le chœur de l'église Notre-Dame en septembre 1947 (sic) d'après un cliché sur verre de Robert Eudes consultable sur le site des archives de Seine-Maritime sous la cote 11Fi1628.

Le chœur de l'église Notre-Dame en septembre 1947 (sic) d'après un cliché sur verre de Robert Eudes consultable sur le site des archives de Seine-Maritime sous la cote 11Fi1628.

L'église Notre-Dame en aout 2020 (clichés d'Armand Launay). L'église Notre-Dame en aout 2020 (clichés d'Armand Launay).

L'église Notre-Dame en aout 2020 (clichés d'Armand Launay).

 

Le mystérieux Champ de pierre

Au nord du Fresnay, qui semble avoir été un fief nobiliaire avec manoir et colombier selon le plan terrier, se trouve un curieux Champ de pierre. En effet, des pierres jonchent la prairie aujourd’hui et la carte d’état major de 1840 dénomme ce lieu le “château de pierre”... De plus, Joseph Prudent Bunel affirma dans un article référencé ci-après qu’il y avait des “débris d’armes au camp des pierres.” Cependant, nous sommes en peine d’affirmer quoi que ce soit. En effet, ce champ était référencé à la fin du XVIIIe siècle sur la carte de Cassini qui n’y reconnait qu’un champ et non un château. De plus, Xavier Hénaff entreprit des fouilles diagnostiques en 2011 sur une surface de 13 400 m². Sans que nous sachions précisément de quelle surface il s’agit, nous rapportons les propos de l’archéologue “ Une parcelle archéologiquement stérile”. Enfin, nous n’avons pas de sources écrites sur ce lieu. Nous sommes déjà limitrophes de la commune de Boos et d’un étonnant éperon boisé au-dessus du val Armand (quel beau nom !). Cet éperon laisse l’apparence d’un enclos d’après la vue aérienne contemporaine. Ce débouché de la vallée Galantine était-il fortifié il y a longtemps ? Le mystère perdure.

 

Vue proche du Champ de pierre d'après un cliché de Frédéric Ménissier de février 2021.

Vue proche du Champ de pierre d'après un cliché de Frédéric Ménissier de février 2021.

 

La légende du méchant seigneur

Nous sortons de l’histoire pour les histoires avec Joseph Prudent Bunel qui publia en 1879 la Géographie du département de la Seine-Inférieure : Arrondissement de Rouen. À la page 125, l’auteur narre l’histoire suivante : “Vers le temps des croisades, raconte la tradition locale, le seigneur de Quévreville ayant tué sa femme d’un coup de clé dans un accès de colère, donna en expiation tout son fief aux moines de Saint-Ouen. On croit que l’église actuelle était la chapelle des religieux. Le vieux manoir seigneurial existe encore, mais vient d’être entièrement transformé. Il est habité par les marquis de Cairon qui descendent des premiers possesseurs.” Espérons que l’auteur était en bon terme avec les marquis de Cairon.  

 

Cadre furtif d’un roman

En 1901 parut le roman d’Abel Hermant, Le cavalier Miserey. À la page 224, Quévreville constitue le cadre de l’histoire avec, en sus, une illustration fantaisiste d’un clocher censé être celui de la paroisse : “... un clocher revêtu d’ardoises regardait par dessus le mur : le clocher de Quévreville-la-Poterie, village si pauvre, si déshérité, que le curé, mort depuis quatre mois, n’avait pas encore de successeur, et que les habitants allaient entendre la messe à Ymare, à plus d’un kilomètre de là. Le premier escadron occupait Ymare, le deuxième s’était installé tant bien que mal dans les quatre fermes de Quévreville, où les chevaux avaient trouvé des hangars, des étables mais où il n’y avait pour les hommes que des fours et de la paille.” S’il est vrai que les campagnes n’ont jamais apporté le grand luxe aux paysans, on appréciera la modération de l’auteur dans sa description misérabiliste de la contrée. 

 

Cartes postales illustrées des années 1910 retrouvées sur le Net. Cartes postales illustrées des années 1910 retrouvées sur le Net.
Cartes postales illustrées des années 1910 retrouvées sur le Net. Cartes postales illustrées des années 1910 retrouvées sur le Net.

Cartes postales illustrées des années 1910 retrouvées sur le Net.

Détails du plan terrier du XVIIIe siècle d'après des captures d'écran réalisées sur le site des archives de Seine-Maritime (cote 12Fi101). La première vue concerne le sud de l'église. La deuxième concerne l'église et le fief Saint-Ouen. La troisième représente la hameau de La Forge et la quatrième illustre Le Fresnay. Détails du plan terrier du XVIIIe siècle d'après des captures d'écran réalisées sur le site des archives de Seine-Maritime (cote 12Fi101). La première vue concerne le sud de l'église. La deuxième concerne l'église et le fief Saint-Ouen. La troisième représente la hameau de La Forge et la quatrième illustre Le Fresnay.
Détails du plan terrier du XVIIIe siècle d'après des captures d'écran réalisées sur le site des archives de Seine-Maritime (cote 12Fi101). La première vue concerne le sud de l'église. La deuxième concerne l'église et le fief Saint-Ouen. La troisième représente la hameau de La Forge et la quatrième illustre Le Fresnay. Détails du plan terrier du XVIIIe siècle d'après des captures d'écran réalisées sur le site des archives de Seine-Maritime (cote 12Fi101). La première vue concerne le sud de l'église. La deuxième concerne l'église et le fief Saint-Ouen. La troisième représente la hameau de La Forge et la quatrième illustre Le Fresnay.

Détails du plan terrier du XVIIIe siècle d'après des captures d'écran réalisées sur le site des archives de Seine-Maritime (cote 12Fi101). La première vue concerne le sud de l'église. La deuxième concerne l'église et le fief Saint-Ouen. La troisième représente la hameau de La Forge et la quatrième illustre Le Fresnay.

Armand Launay

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24 octobre 2020 6 24 /10 /octobre /2020 15:24
Extrait d'un plan des Archives départementales de Seine-Maritime (coté : 12Fi532) et intitulé "Paroisse d'Ymare, plans des bois de l'abbaye de Saint-Ouen."

Extrait d'un plan des Archives départementales de Seine-Maritime (coté : 12Fi532) et intitulé "Paroisse d'Ymare, plans des bois de l'abbaye de Saint-Ouen."

 

Le cœur d’Ymare, près de sa mairie, est un parc qui nous invite à la promenade. 

D’un côté, côté bois, l’on y retrouve les feuillus qui habillent avec pudeur les courbes des monts et des vallées. C’est ainsi qu’on entre à Ymare, par la route des Authieux, depuis un ancien méandre de Seine fossilisé et culminant tout de même à 75 mètres d’altitude, en moyenne, entre Igoville et Le Port-Saint-Ouen. 

De l’autre côté, côté champs, Ymare s’ouvre sur le plateau de Boos, ses champs ouverts et sa ruralité toujours vivante, voire odoriférante. Les sentiers sont ici riches qui nous offrent des sensations variées. La ferme de Bel-évent, exposée au vent, se trouve dans une partie du village d’antan, celui du hameau de la Forge et ses vergers en direction de Quèvreville-la-Poterie. On entend dans ces noms l’âpre et patiente exploitation des richesses du sol qui par ses minéraux de la forge qui par l’argile des poteries. 

C’est cette argile qui a sûrement servi à la construction des bâtiments constituant le “Clos de la ferme”, au cœur d’Ymare. Ancienne propriété noble dont le château a disparu dans les années 1970, le Clos comporte un four à pain du XIXe siècle récemment restauré et, surtout, un ensemble patrimonial essentiellement du XVIIIe siècle, en partie en brique de pays : vaste logis, colombier, écuries, mur d’enceinte... ainsi qu’un très bel alignement d’arbres au sud de la propriété donnant vers les champs ouverts des hauteurs d’Alizay. Au loin se profilent les hauteurs de Vironvay. 

Face à cette propriété aristocratique, qui appartint peut-être un temps au poète de renommée nationale Pierre de Marbeuf (1596-1645), se trouve une allée d’arbres conduisant à la charmante et modeste église rurale Saint-Aubin du XVIIe siècle. L’édifice est très bas et dépasse à peine des champs, vue du nord, malgré sa flèche de charpente pointue et couverte d’ardoise. Un socle de calvaire du XVIe siècle et des gravures sur certaines pierres de façade complètent ce beau tableau notamment immortalisé par Yves Ducourtioux. 

La mare d’Ymare est proche, mare fondatrice de son nom, semble-t-il, puisqu’Ymare serait d’origine scandinave et signifierait la “mare de Le blanc ou Le fort.” Ce propriétaire dut choisir ce domaine pour la proximité d’une source, visiblement près de l’église et qui devait alimenter jadis la mare centrale du village. Une petite rivière devait couler le long de la Grand rue et creuser un petit vallon vers Les Authieux, puis vers le Pré-cantui et Igoville. 

C’est là, côté bois, que se trouve le second – ou premier – hameau d’Ymare, où des longères à pans de bois cohabitent près du calvaire datant de 1791. Ce hameau se trouve en direction des anciens terrains communaux, aujourd’hui lotis de riches demeures, qui étaient des terres dévolues aux plus pauvres personnes qui pouvaient y laisser paitre leurs animaux et récupérer du bois mort avant 1789. Des marnières ont aussi créé un relief torturé, en ce lieu, pour alimenter les champs avoisinants. Au milieu de ces champs d’ailleurs, se trouve un “dolmen”, encore appelé “Tombe du druide”. Des érudits y ont vu un mégalithe christianisé puisqu’une croix est gravée sur une pierre. Un culte lui était rendu avant guerre car on lui prêtait des vertus curatives. Il s’agit, semble-t-il, d’un reste de table de prière d’une ancienne croix de chemin

Mais que de patrimoine naturel et historique dans une commune que l’on connait souvent assez peu ou, alors, par l’implantation de l’entreprise de télécommunication Thales et son énigmatique boule blanche, non loin de l’aéroport de Boos.

 

Cartes postales des années 1910 : l'église Saint-Aubin d'Ymare vue depuis sa belle allée d'arbres et une scène de la vie paysanne.
Cartes postales des années 1910 : l'église Saint-Aubin d'Ymare vue depuis sa belle allée d'arbres et une scène de la vie paysanne.

Cartes postales des années 1910 : l'église Saint-Aubin d'Ymare vue depuis sa belle allée d'arbres et une scène de la vie paysanne.

Vues ymaroises par un beau jour d'été : le mur du Clos de la ferme et la mare centrale (clichés d'Armand Launay, aout 2020).
Vues ymaroises par un beau jour d'été : le mur du Clos de la ferme et la mare centrale (clichés d'Armand Launay, aout 2020).

Vues ymaroises par un beau jour d'été : le mur du Clos de la ferme et la mare centrale (clichés d'Armand Launay, aout 2020).

Vues ymaroises par une belle éclaircie de mai 2021 et à travers le regard de Frédéric Ménissier.
Vues ymaroises par une belle éclaircie de mai 2021 et à travers le regard de Frédéric Ménissier.

Vues ymaroises par une belle éclaircie de mai 2021 et à travers le regard de Frédéric Ménissier.

Armand Launay

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6 septembre 2020 7 06 /09 /septembre /2020 13:23
La Croix de Rouville, ses vestiges du moins, par une belle journée d'aout 2020 (cliché d'Armand Launay).

La Croix de Rouville, ses vestiges du moins, par une belle journée d'aout 2020 (cliché d'Armand Launay).

 

Il suscite l’interrogation, quelque part entre Ymare et les hauteurs d’Alizay, cet ancien monument aux formes dolméniques qu’on appelle la Tombe du druide. Il est réputé propice à la santé et porte, gravée, une croix liturgique. Est-ce un vestige préceltique comme l’affirme sa fiche de la base Mérimée, recensant le patrimoine français, ou bien une tombe chrétienne ?   

 

La Tombe du druide dans la littérature... 

Jusqu’à plus ample informé, c’est l’abbé Jean Benoit Désiré Cochet, érudit havrais, qui a le premier écrit sur le monument qui nous intéresse. En 1871, il publia la notice que nous reproduisons ci-dessous. Ymare y semble posséder comme meilleur élément patrimonial une “table de pierre posée sur deux autres”. L’auteur ni ne la nomme ni ne la date. Il la situe à la limite d’Ymare et... de Pîtres, ce qui est partiellement erroné. En bon pâtre, meneur d’âmes, il accorde une importance aux croyances populaires affirmant que le fait de passer sous la table de pierre guérit de la fièvre et de la morsure des chiens enragés. Il suppose que cette table a remplacé un ancien monument, sans plus de précision. 

Quelle est cette “Tombe du druide” à Ymare ? Dolmen ou calvaire ?

 

Nous ne savons s’il y a un lien de cause à effet mais, 8 ans plus tard, les abbés Joseph Bunel et Albert Tougard mirent leurs pas dans ceux de l’abbé Cochet. Les auteurs de la Géographie du département de la Seine-inférieure inclurent dans le patrimoine d’Ymare cette “table de pierre” située près d’un carrefour. En 1879, ce monument était désormais une curiosité ymaroise. Les auteurs entérinèrent l’hypothèse de l’abbé Cochet qui ne demandait qu’à être formulée : ce monument témoigne de temps plus anciens. S’ils n’osèrent écrire que cette table de pierre était druidique, ce sont les rites populaires autour de la guérison de la fièvre et de la rage qui, selon eux, provenaient de “superstitions gauloises ou druidiques”. On appréciera la distinction, byzantine, entre ces adjectifs.   

 

Huit ans plus tard, de nouveau, c’est l’érudit normand Léon Coutil qui reprit la recherche et osa une interprétation allant dans le sens des abbés Bunel et Tougard mais en plus précis. Dans le Bulletin de la Société normande d'études préhistoriques, publié en 1897, Léon Coutil accorda une page de texte et un dessin à “La croix de Rouville ou Croix d’Ymare”. Lui donnant enfin son vrai nom, La Croix de Rouville, il se trompa toutefois en affirmant que ce monument était au carrefour de quatre communes dont Pîtres, comme le fit l’abbé Cochet. Il avança, de plus, que cette table de pierre était un dolmen christianisé. Ceci à cause de sa forme générale, son matériau et sa croix gravée, vraisemblablement plus récente. Mesurant tout de même la petitesse du dolmen, il affirma que ses pierres avaient été “aplanies et amincies”. C’est une interprétation qui lui permit d’ajouter un monument supplémentaire à son recensement des menhirs et dolmens de Seine-Maritime. L’érudit ne s’intéressa pas aux légendes populaires mais seulement à l’objet et ses dimensions. Voici la copie des texte et dessin de Léon Coutil. 

 

Illustrations de l'article de Léon Coutil ci-dessus avec, en sus, des exemples de mégalithes christianisés, selon lui, dans la région. Nous pouvons douter de cette affirmation et penser qu'il s'agit, pour certains, de calvaires originaux avec table de prière, voire autel pour les Rogations ou autres processions.
Illustrations de l'article de Léon Coutil ci-dessus avec, en sus, des exemples de mégalithes christianisés, selon lui, dans la région. Nous pouvons douter de cette affirmation et penser qu'il s'agit, pour certains, de calvaires originaux avec table de prière, voire autel pour les Rogations ou autres processions.
Illustrations de l'article de Léon Coutil ci-dessus avec, en sus, des exemples de mégalithes christianisés, selon lui, dans la région. Nous pouvons douter de cette affirmation et penser qu'il s'agit, pour certains, de calvaires originaux avec table de prière, voire autel pour les Rogations ou autres processions.

Illustrations de l'article de Léon Coutil ci-dessus avec, en sus, des exemples de mégalithes christianisés, selon lui, dans la région. Nous pouvons douter de cette affirmation et penser qu'il s'agit, pour certains, de calvaires originaux avec table de prière, voire autel pour les Rogations ou autres processions.

Puis, au Vingtième et Vingt-et-unième siècles on retrouve dans la littérature régionale, qu’elle soit imprimée ou sur le Net, des articles qui reprennent les mêmes interprétations que ci-dessus sans les critiquer et en se cachant derrière le mystère afin de ne pas avoir à en proposer une étude rationnelle.  

Nous citons pour l’exemple cet article du Petit Manchot, La Croix d’Ymare, qui a le mérite de mettre en valeur ce monument et ses légendes. Il cite Léon de Vesly qui est l’auteur de la meilleure étude parue sur la Croix d’Ymare et que nous aborderons plus bas. Le Petit Manchot cite une autre légende attachée à la Croix d’Ymare : celle avançant que celui qui touche cette pierre est assuré de mourir dans son pays natal. Mais l’auteur du blog n’exploite pas la matière de l’article de Léon de Vesly. D’ailleurs, il cite l’article de Léon Coutil alors qu’il s’inspire et cite celui de Léon de Vesly. Le Petit Manchot n’a pas pris le sujet à bras-le-corps. 

 

Léon de Vesly avait pourtant bien écrit et pensé au sujet de la Croix de Rouville et mérite d’être lu. Son article, intitulé “Légendes, superstitions et vieilles coutumes”, a été publié en 1895 dans le Bulletin de la Société libre d'émulation du commerce et de l'industrie de la Seine-Inférieure. On le lit grâce à la numérisation proposée par Gallica (voir notre bibliographie). 

Illustration de Léon de Vesly issu de son article traité ci-dessus et référencé dans la bibliographie.

Illustration de Léon de Vesly issu de son article traité ci-dessus et référencé dans la bibliographie.

 

Léon de Vesly narra une anecdote d’ouvriers des chemins de fer ayant déposé la table au sol et peinant à la remettre sur les autres pierres, ceci après un pari bien arrosé. C’est un bien curieux mégalithe... portatif, que voilà. Il narra surtout son témoignage sur la vivacité d’une croyance et pratique ymaroise et alentour : toucher la pierre offrirait de finir ses jours au pays. Or, il vit écrits dans la neige tombée sur la table de pierre les noms de deux navires de guerre français affectés dans la colonie de Madagascar. Des soldats ou les membres de leur famille les avaient sûrement écrits en ce lieu dans l’espoir que la vie soit plus forte que la mort. Le passage est à lire directement dans le texte de Léon de Vesly. 

L’auteur écrit avoir cru un temps que la Croix de Rouville était un dolmen. Il l’a même fait figurer sur une carte des dolmens du département. Mais il est revenu de cette croyance qu’il dit avoir hérité de savants “qui ne sont même pas venus dans les lieux”. On apprécie la ruade. L’auteur affirma que ce monument est une “table de justice”, là où les seigneurs de Rouville, du nom du fief sis à Alizay, rendaient leur jugement en cas de litige. L’auteur nous apprend aussi que ce monument était appelé “la grosse pierre” par les Ymarois et que des érudits avaient émis l’hypothèse qu’il constituait un vestige de thermes antiques… 

 

Les différentes interprétations quant à la fonction de ce monument nous laissaient sceptiques depuis longtemps et nous rejoignons les propos de Léon de Vesly. Cet auteur use d’humour lorsqu’il ironise sur la croyance selon laquelle la Croix de Rouville guérit aussi les rhumatismes lombaires si le souffrant passe sous la table… Quelle scène en effet que de faire cette gymnastique dans cet état de santé… Mais l’auteur n’a pas creusé plus loin son analyse rationnelle et nous a laissé sur notre faim de connaissance. Nous avons adopté une autre méthode pour mieux connaitre cette “grosse pierre”, ou ces trois pierres : la visualisation de cartes disponibles sur le site Géoportail.

 

Que nous apprennent les cartes actuelles et anciennes ?

Nous avons consulté les plans cadastraux de la commune mais ceux-ci sont rongés à l’endroit qui nous intéresse. Les parcellaires d’Ancien Régime disponibles sur le site des Archives départementales ne montrent pas cet espace. 

 

La carte IGN actuelle montre que La Croix de Rouville désigne, de nos jours, un champ situé sur la commune d’Alizay. Le monument qui nous intéresse est appelé “Tombe du druide”. Il est rehaussé par le symbole indiquant les dolmens. On voit, au nord-ouest, un début de chemin du village dénommé “Croix de Rouville” et qui finit rapidement en impasse.

 

Carte IGN actuelle de l'espace qui nous intéresse (capture d'écran du site Géoportail).

Carte IGN actuelle de l'espace qui nous intéresse (capture d'écran du site Géoportail).

 

La vue aérienne des années 1950-1960 montre un espace de champs ouverts qui permet de retrouver les limites communales que l’on voit dans la carte IGN actuelle. On voit aussi quelques arbres épars et même un alignement d’arbres le long du chemin de la Croix de Rouville. La “grosse pierre” se confond avec eux. Il semble qu’il y ait un arbre derrière elle, vers l’ouest. La trace d’un ancien chemin allant de l’impasse de la Croix de Rouville en direction de la vallée Galantine, et donc de Pîtres, se lit ça-et-là par une teinte parfois plus sombre parfois plus claire à travers les champs.

 

Vue aérienne des années 1950-1960 de l'espace de la Croix de Rouville (capture d'écran du site Géoportail).

Vue aérienne des années 1950-1960 de l'espace de la Croix de Rouville (capture d'écran du site Géoportail).

 

Puis, la carte d’état major de 1866 montre un petit carré au sud du chemin de la Croix de Rouville représentant assurément ladite Croix ou, tout du moins, ce qu'il en restait. Il n’était question ni de tombe ni de dolmen. C'est à partir de ce point notable du territoire que l'altitude fut prise et rapportée : 134 m. Notons qu'en ce temps la délimitation entre Alizay et Ymare était encore nette et que le monument qui nous intéresse était ymarois.

 

La Croix de Rouville sur la carte d'état major en 1866 (capture d'écran du site Géoportail).

La Croix de Rouville sur la carte d'état major en 1866 (capture d'écran du site Géoportail).

Enfin, la carte de Cassini, datant de 1780 environ, atteste l’existence d’une “Croix d’Ymare” au sud du village symbolisée par un rond au-dessus du “m” du mot “Imare”. Il rend d’ailleurs moins lisible le nom de la paroisse qui apparait comme “Limares”. Nous avons eu des doutes car les noms des lieux se tassent sur ce précieux document. Néanmoins, un symbole de village est dénommé Quévreville. Un autre est dénommé la Poterie entre Quévreville et Ymare. Il ne s'agit donc pas d'une Croix d'Ymare qui aurait désigné le précédent calvaire du rondpoint du château-d'eau. Le nom de Croix d'Ymare, par élimination, ne peut désigner que ce rond qui jouxte le "m" d'Ymare.

Extrait de la carte de Cassini (vers 1780) sur Ymare et sa proche région (capture d'écran du site Géoportail).

Extrait de la carte de Cassini (vers 1780) sur Ymare et sa proche région (capture d'écran du site Géoportail).

Était-ce une croix de carrefour ? 

À la lecture des documents cartographiques, nous trouvons que ce monument a plusieurs caractéristiques des croix de carrefour, c’est-à-dire des calvaires que l’on trouve nombreux au bord des routes, surtout celles des régions encore (récemment) attachées au catholicisme. 

Outre le rappel de la foi et ses valeurs morales, ces croix servent à orienter les voyageurs. C’est ainsi qu’on la retrouve nettement indiquée dans la carte de Cassini. Ces croix annonçaient aussi souvent la limite de paroisses. On peut ainsi citer le calvaire d’Ymare, redressé en 1791 à l’ouest de la paroisse et l’emplacement du calvaire près de la pharmacie de Quévreville-la-poterie. Celle de Rouville était à la limite entre les paroisses d’Ymare et d’Alizay dont faisait partie la proche ferme du Solitaire. Or, les terres de la paroisse d’Alizay sont devenues au Moyen Âge la propriété des seigneurs de Rouville, du nom du château situé près de l’usine Double A de nos jours. Cette mainmise seigneuriale sur les terres alizéennes se lit dans l’article “Alizay” écrit par Louis-Étienne Charpillon et l’abbé Anatole Caresme dans leur imposant Dictionnaire des communes de l’Eure. Les seigneurs de Rouville ont dû prendre possession de la ferme du Solitaire, comme le prouve les noms de lieux : le Bois de Rouville et la Croix de Rouville. La croix en question se trouve à la limite intérieure de la paroisse d’Ymare. Elle n’a peut-être pas été la propriété des Rouville mais elle se trouvait en direction des terres rouvillaises. Ce sont les habitants d’Ymare, proches et nombreux, qui ont dû forger ce toponyme. 

Quoi qu’il en soit, ces délimitations d’Ancien Régime ont servi de trame à la constitution des territoires communaux en 1790. 

 

Un calvaire presque déchristianisé ? 

Ce qui était auparavant dénommé croix est devenue, dans les consciences, une tombe ou un mégalithe. Nous pensons que cela est dû à la déchristianisation. Celle-ci peut se lire dans l’érosion de monuments religieux et leur manque d’entretien. Une croix en bois ici n’a peut-être pas été remplacée d’autant plus que le chemin a été de moins en moins fréquenté. Puis, la Révolution française a connu un mouvement antireligieux où des calvaires ont été démolis comme celui de Pont-de-l’Arche par exemple. Les délibérations du conseil municipal ymarois contiennent peut-être la réponse. 

La Croix de Rouville a cependant survécu par ses trois pierres, contrairement à d’autres croix qui ont pleinement disparu comme la “croix Maurice” aux Damps. S’il est difficile d’imaginer quelle forme avait le calvaire, il est possible d’affirmer que ces pierres n’en sont que des restes. Il suffit de les voir pour réaliser que les rebords de la table sont cassés, que celle-ci est déséquilibrée et que les deux assises sont somme toute petites même si je ne les porterai pas, même après un pari bien arrosé. On est loin d’un mégalithe ou, tout simplement, d’un portail en pierre dont la région est, ou était, coutumière comme le montre notre illustration portant sur une propriété de Montaure. De même, Léon Coutil a dessiné des autels qui, adjoints à un calvaire, montrent que ce type d’édifice existait même sous des formes assez peu dégrossies. 

Avions-nous ici affaire à un calvaire original, avec un autel-table devant une croix, propice à la prière agenouillée ? Était-ce une croix-reposoir comme la croix de La Villeneuve-les-Convers, notamment, qu’on voir sur le net grâce au cliché d’un certain Michel Foucher ? La table servait-elle, non à poser des cercueils, comme ont servi certaines tables-reposoirs, mais d’autel à office lors des Rogations, ces prières collectives prononcées trois jours avant l’Ascension et ce dans l’espoir d’avoir de belles récoltes ? La table servait-elle de pause lors de processions et de pose de la statue du saint vénéré localement ?

Nous ne pouvons rien prouver. Il serait intéressant de trouver des autels ruraux ou des preuves de leur existence passée. L’origine de noms de communes, principalement normandes, laisserait alors entendre qu’ils ont existé. Nous songeons aux Authieux dont la thèse étymologique principale est les “autels”. 

Ces pierres sont-elles plus simplement des restes de paliers formant une assise pyramidale couronnées d’une croix de bois ? Nous ne pouvons pas plus le prouver. 

Ce trilithe, c’est-à-dire ces trois pierres, avec une croix liturgique gravée sur sa table, semble être une recomposition de fortune visant à prolonger la présence chrétienne en ce carrefour déclassé. Les calvaires entretenus en priorité ont, selon toute vraisemblance, été ceux des axes amenés à être les plus empruntés. Or, les croyances populaires associées à ce calvaire montrent qu’ici les rituels ont été plus nombreux qu’ailleurs, autrefois. Cette survivance des croyances, avec le besoin de délimitation spatiale, a sûrement contribué à sauver ce vestige de calvaire. 

 

Ces piliers de portail de la rue des Forrières, à Montaure, montrent que des mégalithes ("grandes pierres", en grec de salon) plus imposants que ceux de la Croix d'Ymare ont pu être utilisés par nos ancêtres bien après la préhistoire (cliché d'Armand Launay en mai 2013).

Ces piliers de portail de la rue des Forrières, à Montaure, montrent que des mégalithes ("grandes pierres", en grec de salon) plus imposants que ceux de la Croix d'Ymare ont pu être utilisés par nos ancêtres bien après la préhistoire (cliché d'Armand Launay en mai 2013).

 

Conclusion

La Croix de Rouville fut un calvaire de carrefour. On a oublié jusqu’à son nom et sa fonction, y compris les hommes de foi du XIXe siècle en quête d’exotisme. Les trois pierres actuelles, connues sous le nom de “Tombe du druide”, sont des vestiges d’un monde révolu : celui de chemins de campagne nombreux et variés ; de petits champs familiaux ; de haies et de bouquets d’arbres épars… Elles évoquent un monde parcouru quotidiennement par une foule de voyageurs de Poses et Pîtres à Boos et Rouen mais aussi, peut-être surtout, de cultivateurs et d’éleveurs de la paroisse. Ici le calvaire d’Ymare servait de repère aux passants et de support autant que de rappel aux prières catholiques. On peut imaginer les cultivateurs priant ici un instant pour l’Angélus. Il reste de ces prières des légendes assez récentes, c’est-à-dire de la fin du XIXe siècle, évoquant l’espoir de guérison et de vie bonne ressenti par nos ancêtres. C’est à peine si nous les comprenons aujourd’hui, nous qui cherchons des dolmens, des résurgences païennes à tous les carrefours, ou presque. Si l’on cherche des mégalithes, notre contrée n’en manque pas. Si l’on regrette la disparition de ces croyances catholiques populaires à l’endroit de la Croix de Rouville, il suffit d’aller dans les églises où s’expriment les vœux de ceux qu’on appelle les petites gens ; vœux adressés au divin par sainte Rita, Saint Expédit, la Vierge Marie...

Quel fut ce calvaire précisément ? Nous ne pouvons que conjecturer un autel-table ou un piédestal à paliers. Les trois pierres actuelles sont-elles des fragments d’un ancien dolmen ou, plus largement, d’une allée couverte ? Peut-être mais dans quel lieu furent ces mégalithes ? Rien n’indique qu’il y ait eu une telle construction. Rien ne l’exclut non plus mais ces trois restes de pierre n’attestent rien et ne prennent sens que dans la délimitation foncière médiévale entre les paroisses d’Ymare et d’Alizay. 

Nous avons donc étudié un espace tellement changé que le fil permettant d’en comprendre son usage a été rompu. L’avons-nous rattaché ? 


 

Orientations bibliographiques

- Bunel et Tougard, Géographie du département de la Seine-inférieure, 1879, voir la page 130, consulté sur Google livres le 3 septembre 2020 ;

- Léon Coutil, “Inventaire des menhirs et dolmens du département de la Seine-Inférieure”, voir la page 124 et après, in Bulletin de la Société normande d'études préhistoriques, publié en 1897. Consulté sur Gallica le 3 septembre 2020, ark:/12148/bpt6k54417513 ;

- Léon de Vesly, “Légendes, superstitions et vieilles coutumes”, Bulletin de la Société libre d'émulation du commerce et de l'industrie de la Seine-Inférieure, voir les pages 100 à 106, publié en 1895. Consulté sur Gallica le 3 septembre 2020, ark:/12148/bpt6k5725972c/f104.image.r=Ymare.

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages) ;

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages) ;

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages) ;

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au cœur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages) ;

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages) ;

- Mieux connaitre Pont-de-l'Arche à travers 150 noms de rues et de lieux ! (Autoédité avec Frédéric Ménissier, 2019, 64 pages) ; 

- Les Trésors de Terres-de-Bord : promenade à Tostes, ses hameaux, Écrosville, La Vallée et Montaure (édité par la mairie de Terres-de-Bord, à paraitre en 2022).

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis enseignant à Mayotte.

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