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10 janvier 2021 7 10 /01 /janvier /2021 08:59
Carte postale des années 1910 (Archives départementales de l'Eure).

Carte postale des années 1910 (Archives départementales de l'Eure).

 

Jolie commune de 1500 habitants, Alizay est un village-rue qui peuple le pied d’un coteau abrupt de la vallée de la Seine. Ses maisons de modeste dimension témoignent de sa récente vocation essentiellement rurale. Faites de moellon calcaire extraits du coteau, elles sont aussi souvent bâties avec des pans de bois et sont entourées de petites cours, les potagers de nos anciens. 

Les curieux gagneront à parcourir les chemins piétons situés entre les dernières maisons et le coteau. On y lit toujours les charmes de la campagne, ses vergers, ses prés, ses lisières des bois et les perspectives sur le clocher Saint-Germain et la vallée, notamment la côte des Deux-amants. Ici, au pied d’un vallon assez abrupt, se trouve l’Alizay ancien. On peut imaginer qu’en ce lieu l’eau, descendant du plateau de Boos par le vallon du Solitaire, abondait et rendait possible l’implantation permanente des hommes. Ce n’est pas pour rien que la station de pompage actuelle est située non loin de cet espace. L’abbé Cochet a découvert vers 1870 des vestiges allant de la période gauloise (La Tène ancienne) aux temps gallo-romains près de Rouville, au champ de la Gritte, dans le prolongement du Manoir. Parmi les objets retrouvés figurent des céramiques, ce qui n’est guère étonnant. En effet, un des hameaux alizéens situé un peu plus au nord de la Gritte, et dénommé la Briquèterie, atteste l’exploitation d’un bon filon d’argile. 

 

Les fouilles archéologiques menées par l'INRAP à Alizay et Igoville constituent la référence la plus vaste d'étude de l'occupation du fond de vallée de la Seine par l'homme et sur une période allant de la dernière glaciation (- 10 000 ans) au Moyen-Âge (photographies aimablement prêtées par l'INRAP en 2011).
Les fouilles archéologiques menées par l'INRAP à Alizay et Igoville constituent la référence la plus vaste d'étude de l'occupation du fond de vallée de la Seine par l'homme et sur une période allant de la dernière glaciation (- 10 000 ans) au Moyen-Âge (photographies aimablement prêtées par l'INRAP en 2011).

Les fouilles archéologiques menées par l'INRAP à Alizay et Igoville constituent la référence la plus vaste d'étude de l'occupation du fond de vallée de la Seine par l'homme et sur une période allant de la dernière glaciation (- 10 000 ans) au Moyen-Âge (photographies aimablement prêtées par l'INRAP en 2011).

 

Un village fluvial ? 

On peut se figurer qu’ici, près de Saint-Germain et de la Gritte, étaient les rives de la Seine par l’un de ses bras, au moins, et jusqu’au haut Moyen Âge. En effet, un bras existe toujours le long du coteau nord à Freneuse. L’observation des courbes de niveau, sur la carte topographique, montre qu’un bras partait du Manoir et courait vers Alizay avant, assurément, de poursuivre son cours le long d’Igoville, Sotteville et Freneuse. Alizay a sûrement vécu de la pêche et du transport fluvial. C’est ce qu’attestent, au moins pour le Moyen Âge, la culture du chanvre au bord de la Seine et le petit port de la Maison rouge en face des Damps. 

Plus récemment, en 2011, un immense chantier de fouilles a vu le jour le long de la Seine à Alizay et Igoville. L’INRAP, avant l’ouverture de vastes carrières de sable, a pu retracer l’utilisation humaine de l’ancienne vallée de Seine depuis la dernière glaciation (il y a 12 000 ans) au Moyen Âge. Dans des chenaux depuis asséchés, l’homme a utilisé les ressources du fleuve et chassé le petit gibier. Des habitats réguliers, dès que les eaux le permettaient, montrent l’intérêt domestique de ce fond de  vallée. De très nombreuses découvertes, inédites dans l’ouest de la France et sur une aussi longue période, font d’Alizay une référence pour dater et identifier d’autres découvertes archéologiques. 

On mesure que la sédentarisation des hommes s’est faite au pied des monts mais n’a pas rompu, loin de là, le lien des habitants au fleuve dont les eaux, rappelons-le, étaient potables. 

 

La mairie d'Alizay, ici en cours d'agrandissement, occupe un ancien manoir situé au fief de la Motte. En effet, une motte féodale se trouve toujours un peu à l'est de cette belle demeure, à droite de ce cliché. C'est là le cœur du fief originel d'Alizay, fief qui fut concurrencé et dépassé par celui de Rouville au Moyen-Âge et surtout durant l'Ancien-Régime (photographie d'Armand Launay, 2011).

La mairie d'Alizay, ici en cours d'agrandissement, occupe un ancien manoir situé au fief de la Motte. En effet, une motte féodale se trouve toujours un peu à l'est de cette belle demeure, à droite de ce cliché. C'est là le cœur du fief originel d'Alizay, fief qui fut concurrencé et dépassé par celui de Rouville au Moyen-Âge et surtout durant l'Ancien-Régime (photographie d'Armand Launay, 2011).

 

Un ou deux fiefs seigneuriaux ?

Il existe une continuité d’habitat, semble-t-il, avec la découverte de deux cercueils en plâtre contenant des scramasaxes et vases de l’époque franque (Riquier, 1862). C’est à relier aux mêmes découvertes faites à Igoville au Camp blanc et aux Beaux sites. Au Moyen Âge, Alizay n’apparait tout d’abord pas comme fief mais comme partie du domaine appelé “val de Pîtres”. Ce domaine fut la propriété des rois francs. C’est en ce lieu que Charles II, dit le chauve, fit réunir plusieurs assemblées des grands de son royaume, notamment en 862 pour construire le château fortifié de Pont-de-l’Arche face aux Vikings et pour légiférer en matière de monnaie. Ces assemblées, appelées plaids, eurent lieu dans le palais du roi mais l’on ne sait où cette demeure se trouvait exactement.  

Alizay faisait partie de ce domaine qui dût ensuite être la propriété de Rollon et des ducs de Normandie. D’aucuns pensent que le château de Rouville trouve-là son étymologie : Rollonis villa, le domaine de Rollon. L’ancien palais du roi serait ainsi localisé, au moins en théorie. Le domaine qui nous intéresse fut ensuite la propriété d’importantes familles normandes, issues de la colonisation scandinave. Au XIe siècle, c’est Roger Ier de Tosny, un des plus grands seigneurs de la Normandie, qui en était le maitre. Celui-ci, nous apprend Auguste Le Prévost, en constitua le douaire de sa fille, Adeliza (née vers 1030 et décédée en 1069). Le douaire étant un héritage de la femme en cas de décès de son époux : c’est donc une femme qui était seigneure du lieu. De là à imaginer qu’Alizay est une déformation d’Adeliza, c’est une hypothèse jusqu’alors non formulée. Elle n’est pas délirante étant donné que la première apparition du nom d’Alizay, dans les archives, est de 1180, ce qui est tardif. Adeliza apporta son domaine à son mari, Guillaume Fils Osbern. Le Val de Pîtres revint en partie aux Tosny en 1119 et resta en leur possession jusqu'à la victoire de Philippe Auguste reprenant en main la Normandie en 1204. Mais déjà Alizay était possédée par un seigneur Français. En effet, en 1200, Albéric III, comte de Dammartin, en France, est le premier seigneur connu de ce fief. Peu avant 1200, Renaud, fils d’Albéric et comte de Boulogne, réunit la chapelle de Rouville, qu’il avait fondée, à la cure de Saint-Germain. Plus tard, en 1216, Mathilde, fille de Renaud, se maria à Philippe Hurepel, fils de Philippe Auguste lui-même. Le roi voulait gagner la fidélité des comtes de Boulogne face aux prétentions des Flandres.  

Ce fief d’Alizay semble être celui de la Motte, c’est-à-dire le cœur d’Alizay, près de l’église Saint-Germain. La Motte désigne de nos jours le monticule de terre au nord-est de la mairie alizéenne. Le siège de la mairie est d’ailleurs une belle résidence, agrandie récemment, elle-même héritière d’un château médiéval. L’église Saint-Germain semble témoigner de l’importance de ce fief en ce temps. Quelques vestiges datent du XIIe siècle dans le mur sud du chœur. Même son beau clocher carré semble inspiré des volumes des clochers romans, alors que celui-ci date du XVIe siècle et bénéficie, depuis le 17 avril 1926, d’un classement aux Monuments historiques. Par ailleurs, 5 œuvres sont classées aux Monuments historiques au titre d’objets dans l’église. C’est Mathilde qui, en 1258, donna la cure de cette église à l’archevêque de Rouen. 

 

Façade sud, clocher et transept, côté sud-est, de l'église Saint-Germain d'Alizay. Photographie d'Emmanuel-Louis MAS (1891-1979) datant de 1939 et accessible sur la base POP du Ministère de la culture (notice APMH0195926).

Façade sud, clocher et transept, côté sud-est, de l'église Saint-Germain d'Alizay. Photographie d'Emmanuel-Louis MAS (1891-1979) datant de 1939 et accessible sur la base POP du Ministère de la culture (notice APMH0195926).

 

Alizay ou Rouville ?

Le centre de gravité d’Alizay a basculé vers Rouville. En 1351, le seigneur de Rouville réclama la cure de Saint-Germain. Il semble que cette partie de la commune lui ait échappée et qu’il ait établi ses quartiers dans le château de Rouville. Un jugement arbitral, datant de 1358, donna raison à l’archevêque mais deux chapelles furent confiées au seigneur de Rouville : Saint-Antoine et Saint-Pierre. Ce château fut ensuite la propriété des Gougeul puis des Hallé qui furent les principaux propriétaires d’Alizay et de grandes familles nobles de Normandie. L’ancien château seigneurial est tombé en ruine. Il en reste des bâtiments agricoles et un colombier. Ce n’est qu’en 1882 que le château actuel fut bâti par l’architecte rouennais Loisel. Mais cet édifice subit un incendie en 1949. Outre ses dimensions, il maintient en ce lieu une atmosphère d’Ancien Régime. Il est pourtant devenu une propriété du département de l’Eure en 2012 lors du sauvetage de la papèterie alors appelée Mreal et devenue depuis Double A. C’est au titre des dommages de guerre, qu’en 1951 une industrie allemande fut installée en ce lieu, le château de Rouville étant à vendre. La Sica, son premier nom,  a été rachetée plusieurs fois depuis. C’est l’un des principaux employeurs de la région. Elle a fédéré nombres d’ouvriers communistes qui ont porté à la mairie d’Alizay des maires collectivistes. 

 

L'implantation en 1951 de la SICA, usine produisant de la pâte à papier, a ancré Alizay dans la période industrielle. Maints ouvriers ont composé la population alizéenne qui ont porté au conseil municipal des élus communistes qui ont l'envie et les moyens et développer les services publics. Ici ont peut apprécier deux photographies de Jean Pottier datant de mars 1971. On y voit le parc à bois et une vue générale sur l'ancêtre de ce qu'on appelle de nos jours Double A (base POP du Ministère de la culture).L'implantation en 1951 de la SICA, usine produisant de la pâte à papier, a ancré Alizay dans la période industrielle. Maints ouvriers ont composé la population alizéenne qui ont porté au conseil municipal des élus communistes qui ont l'envie et les moyens et développer les services publics. Ici ont peut apprécier deux photographies de Jean Pottier datant de mars 1971. On y voit le parc à bois et une vue générale sur l'ancêtre de ce qu'on appelle de nos jours Double A (base POP du Ministère de la culture).

L'implantation en 1951 de la SICA, usine produisant de la pâte à papier, a ancré Alizay dans la période industrielle. Maints ouvriers ont composé la population alizéenne qui ont porté au conseil municipal des élus communistes qui ont l'envie et les moyens et développer les services publics. Ici ont peut apprécier deux photographies de Jean Pottier datant de mars 1971. On y voit le parc à bois et une vue générale sur l'ancêtre de ce qu'on appelle de nos jours Double A (base POP du Ministère de la culture).

 

Alizay, petit village normand, est devenu un centre bourg aux nombreux services publics. Il est doté depuis 1840 d’une station de train et risque de subir le passage d’une autoroute contournant Rouen par l’est. 

 

Armand Launay

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14 décembre 2020 1 14 /12 /décembre /2020 14:43
Vue aérienne du Manoir sur une carte postale des années 1950.

Vue aérienne du Manoir sur une carte postale des années 1950.

 

À première vue, Le Manoir est une commune récente et marquée par le XXe siècle. C’est ce que montre l’exploitation de carrières de sable qui encerclent la commune, à Pîtres, Alizay et, naguère de l’autre côté de la Seine, la plaine de Léry. Celles-ci sont nécessaires au boom immobilier qui touche la vallée de la Seine depuis 1945. Ainsi, la commune du Manoir, qui n’est pas en reste, est passée de 514 habitants en 1954... à 1 278 en 2017.

 

Comparaison de deux vues aériennes des années 1950 et 2020 issues de captures d'écran du site Géoportail.  Comparaison de deux vues aériennes des années 1950 et 2020 issues de captures d'écran du site Géoportail.

Comparaison de deux vues aériennes des années 1950 et 2020 issues de captures d'écran du site Géoportail.

 

En plus de quelques immeubles de la reconstruction, les rues rectilignes du Manoir donnent accès à des maisons plutôt humbles et souvent ouvrières. En effet, juste à côté, à Pîtres, se trouve “Manoir industries”. Cette imposante fonderie s’est installée en 1914. Elle fut créée dans les Ardennes et s’installa à Pompey, près de Nancy. C’est sous ce nom, Pompey, qu’on a longtemps appelé cette usine. On peut imaginer que les dirigeants de cette entreprise ont souhaité mettre à l’abri de la guerre contre l’empire allemand une partie de leur production. Une immigration ardennaise et lorraine a alors touché la commune. 

 

Carte postale des années 1910.

Carte postale des années 1910.


L’église aussi évoque le XXe siècle et pour cause : sur la Seine le pont de la voie ferrée Paris-Rouen a attiré les raids aériens des Alliés durant la Seconde guerre mondiale. C’est ainsi que le pont et les quartiers avoisinants ont été détruits à la bombe. L’ancienne église Saint-Martin, datée de 1519, a laissé place à sa petite sœur, érigée de 1951 à 1952. Celle-ci est signée de l’architecte normand Pierre Dupont (1911-1983). Elle bénéficie du label “Patrimoine du XXe siècle”. Créé par le Ministère de la culture, ce label se veut une conservation préventive. L’église en béton a un chevet circulaire et un clocher de plan carré indépendant du corps de bâtiment. Une impressionnante verrière côté ouest, signée du maitre verrier Jean Barillet (1912-1997), constitue l’élément le plus notable.

Carte postale de l'église Saint-Martin, démolie par les bombardements précédant la Libération. Photographie montrant une bombe non explosée et une partie du pont ferroviaire démoli (collection privée).. Carte postale de l'église Saint-Martin, démolie par les bombardements précédant la Libération. Photographie montrant une bombe non explosée et une partie du pont ferroviaire démoli (collection privée)..

Carte postale de l'église Saint-Martin, démolie par les bombardements précédant la Libération. Photographie montrant une bombe non explosée et une partie du pont ferroviaire démoli (collection privée)..

Photographie de l'église du Manoir actuelle (cliché d'Armand Launay, aout 2020) et vue sur le vitrail de Jean Barillet (photographie de la Fondation du patrimoine). Photographie de l'église du Manoir actuelle (cliché d'Armand Launay, aout 2020) et vue sur le vitrail de Jean Barillet (photographie de la Fondation du patrimoine).

Photographie de l'église du Manoir actuelle (cliché d'Armand Launay, aout 2020) et vue sur le vitrail de Jean Barillet (photographie de la Fondation du patrimoine).

 

Le Manoir aurait-il donc perdu trace de tout patrimoine ancien ? 

Outre quelques maisons à calcaire scié du XIXe siècle, une balade le long de la Seine démontre le contraire. En effet, Le Manoir fut un petit port de Seine, entre 10 et 12 m d’altitude, c’est-à-dire insubmersible en cas de crue. D’ailleurs, la commune se prolonge du côté gauche de la Seine où deux iles ‒ la Grande ile et l’ile du Motillon ‒ ont été rattachées à la rive par les travaux de chenalisation du fleuve durant les années 1930. Le Manoir était situé sur le chemin de halage et devait nécessiter l’arrêt des voyageurs dans des auberges, surtout entre le pont de Pont-de-l’Arche et le pertuis de Poses, deux obstacles dans le transport fluvial. Or ‒ nous y venons ‒ le long de ce chemin de halage se trouve le manoir des Hautes-Loges. 

 

Les Hautes-Loges ou l’origine du nom du Manoir ?

On estime que ce manoir date du XIVe étant donné ses dimensions caractéristiques du Moyen Âge (peu de profondeur, forte élévation, toit très pentu), ses imposantes pierres de taille et son millésime ‒ 1352 ‒ au niveau du cadran solaire. Ce manoir bénéficia d’une imposante restauration vraisemblablement au XVIe siècle vu la fenêtre à meneaux et sa corniche sculptée. La façade sud, visible depuis la berge, repose sur une alternance de lits de moellon calcaire et de lits de silex sombre. L’appareillage est plus riche encore à l’endroit du cadran solaire et sous l’appui d’une baie où la brique de pays s’ajoute esthétiquement aux matériaux précités.

Est-ce ce manoir qui a donné son nom à la paroisse ?

C’est probable étant donné que ce fut un fief noble et notable. On sait, grâce à MM. Charpillon et Caresme, que le comte Raoul d’Ivry donna à l’abbaye Saint-Ouen de Rouen le patronage de l’église Saint-Martin d’”Al Maneir” en 1011 ainsi que sa plaine, ses terres cultivables et incultes, ses porcs et ses poissons.

Il reste néanmoins à établir le lien entre les Hautes-Loges et ce Maneir de 1011. En effet, on peut aussi penser que le Manoir a désigné le château de Rouville, situé aujourd’hui à Alizay. Outre l’étymologie, Radulf villae, qui peut référer à Raoul (d’Ivry), ce château était situé le long d’un bras de Seine depuis asséché. C’est ce que montrent les courbes de niveau. La berge du Manoir se poursuivait jusqu’à ce château.  

 

Le manoir des Hautes-Loges sur des cartes postales des années 1910.Le manoir des Hautes-Loges sur des cartes postales des années 1910.

Le manoir des Hautes-Loges sur des cartes postales des années 1910.

Le manoir des Hautes-Loges vu depuis un drone (cliché de Frédéric Ménissier, décembre 2020).

Le manoir des Hautes-Loges vu depuis un drone (cliché de Frédéric Ménissier, décembre 2020).

 

Outre ces fiefs nobles, il existait vers les hauts le fief de l’Essart où se trouve aujourd’hui la ferme du même nom et son beau corps de ferme à pans de bois. Il fut possédé au XVIIe siècle par les Hallé, aussi seigneurs de Rouville et du Manoir. Cette ferme ancre toujours Le Manoir dans l’activité agricole, comme ce fut naguère sa vocation première. À noter aussi et enfin, son coteau boisé montant vers Ymare par une belle ravine, chemin d’antan, et son sapin, ses ifs, ses buis et ses massifs d'arbustes dans le cimetière. Ce dernier site a été classé en 1929 au titre d’espace végétal. 

 

Voyez aussi, sur blog, quelques cartes postales anciennes du Manoir en cliquant ici et l'historique du Manoir par MM. Charpillon et Caresme.

 

Armand Launay

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6 septembre 2020 7 06 /09 /septembre /2020 13:23
La Croix de Rouville, ses vestiges du moins, par une belle journée d'aout 2020 (cliché d'Armand Launay).

La Croix de Rouville, ses vestiges du moins, par une belle journée d'aout 2020 (cliché d'Armand Launay).

 

Il suscite l’interrogation, quelque part entre Ymare et les hauteurs d’Alizay, cet ancien monument aux formes dolméniques qu’on appelle la Tombe du druide. Il est réputé propice à la santé et porte, gravée, une croix liturgique. Est-ce un vestige préceltique comme l’affirme sa fiche de la base Mérimée, recensant le patrimoine français, ou bien une tombe chrétienne ?   

 

La Tombe du druide dans la littérature... 

Jusqu’à plus ample informé, c’est l’abbé Jean Benoit Désiré Cochet, érudit havrais, qui a le premier écrit sur le monument qui nous intéresse. En 1871, il publia la notice que nous reproduisons ci-dessous. Ymare y semble posséder comme meilleur élément patrimonial une “table de pierre posée sur deux autres”. L’auteur ni ne la nomme ni ne la date. Il la situe à la limite d’Ymare et... de Pîtres, ce qui est partiellement erroné. En bon pâtre, meneur d’âmes, il accorde une importance aux croyances populaires affirmant que le fait de passer sous la table de pierre guérit de la fièvre et de la morsure des chiens enragés. Il suppose que cette table a remplacé un ancien monument, sans plus de précision. 

Quelle est cette “Tombe du druide” à Ymare ? Dolmen ou calvaire ?

 

Nous ne savons s’il y a un lien de cause à effet mais, 8 ans plus tard, les abbés Joseph Bunel et Albert Tougard mirent leurs pas dans ceux de l’abbé Cochet. Les auteurs de la Géographie du département de la Seine-inférieure inclurent dans le patrimoine d’Ymare cette “table de pierre” située près d’un carrefour. En 1879, ce monument était désormais une curiosité ymaroise. Les auteurs entérinèrent l’hypothèse de l’abbé Cochet qui ne demandait qu’à être formulée : ce monument témoigne de temps plus anciens. S’ils n’osèrent écrire que cette table de pierre était druidique, ce sont les rites populaires autour de la guérison de la fièvre et de la rage qui, selon eux, provenaient de “superstitions gauloises ou druidiques”. On appréciera la distinction, byzantine, entre ces adjectifs.   

 

Huit ans plus tard, de nouveau, c’est l’érudit normand Léon Coutil qui reprit la recherche et osa une interprétation allant dans le sens des abbés Bunel et Tougard mais en plus précis. Dans le Bulletin de la Société normande d'études préhistoriques, publié en 1897, Léon Coutil accorda une page de texte et un dessin à “La croix de Rouville ou Croix d’Ymare”. Lui donnant enfin son vrai nom, La Croix de Rouville, il se trompa toutefois en affirmant que ce monument était au carrefour de quatre communes dont Pîtres, comme le fit l’abbé Cochet. Il avança, de plus, que cette table de pierre était un dolmen christianisé. Ceci à cause de sa forme générale, son matériau et sa croix gravée, vraisemblablement plus récente. Mesurant tout de même la petitesse du dolmen, il affirma que ses pierres avaient été “aplanies et amincies”. C’est une interprétation qui lui permit d’ajouter un monument supplémentaire à son recensement des menhirs et dolmens de Seine-Maritime. L’érudit ne s’intéressa pas aux légendes populaires mais seulement à l’objet et ses dimensions. Voici la copie des texte et dessin de Léon Coutil. 

 

Illustrations de l'article de Léon Coutil ci-dessus avec, en sus, des exemples de mégalithes christianisés, selon lui, dans la région. Nous pouvons douter de cette affirmation et penser qu'il s'agit, pour certains, de calvaires originaux avec table de prière, voire autel pour les Rogations ou autres processions.
Illustrations de l'article de Léon Coutil ci-dessus avec, en sus, des exemples de mégalithes christianisés, selon lui, dans la région. Nous pouvons douter de cette affirmation et penser qu'il s'agit, pour certains, de calvaires originaux avec table de prière, voire autel pour les Rogations ou autres processions.
Illustrations de l'article de Léon Coutil ci-dessus avec, en sus, des exemples de mégalithes christianisés, selon lui, dans la région. Nous pouvons douter de cette affirmation et penser qu'il s'agit, pour certains, de calvaires originaux avec table de prière, voire autel pour les Rogations ou autres processions.

Illustrations de l'article de Léon Coutil ci-dessus avec, en sus, des exemples de mégalithes christianisés, selon lui, dans la région. Nous pouvons douter de cette affirmation et penser qu'il s'agit, pour certains, de calvaires originaux avec table de prière, voire autel pour les Rogations ou autres processions.

Puis, au Vingtième et Vingt-et-unième siècles on retrouve dans la littérature régionale, qu’elle soit imprimée ou sur le Net, des articles qui reprennent les mêmes interprétations que ci-dessus sans les critiquer et en se cachant derrière le mystère afin de ne pas avoir à en proposer une étude rationnelle.  

Nous citons pour l’exemple cet article du Petit Manchot, La Croix d’Ymare, qui a le mérite de mettre en valeur ce monument et ses légendes. Il cite Léon de Vesly qui est l’auteur de la meilleure étude parue sur la Croix d’Ymare et que nous aborderons plus bas. Le Petit Manchot cite une autre légende attachée à la Croix d’Ymare : celle avançant que celui qui touche cette pierre est assuré de mourir dans son pays natal. Mais l’auteur du blog n’exploite pas la matière de l’article de Léon de Vesly. D’ailleurs, il cite l’article de Léon Coutil alors qu’il s’inspire et cite celui de Léon de Vesly. Le Petit Manchot n’a pas pris le sujet à bras-le-corps. 

 

Léon de Vesly avait pourtant bien écrit et pensé au sujet de la Croix de Rouville et mérite d’être lu. Son article, intitulé “Légendes, superstitions et vieilles coutumes”, a été publié en 1895 dans le Bulletin de la Société libre d'émulation du commerce et de l'industrie de la Seine-Inférieure. On le lit grâce à la numérisation proposée par Gallica (voir notre bibliographie). 

Illustration de Léon de Vesly issu de son article traité ci-dessus et référencé dans la bibliographie.

Illustration de Léon de Vesly issu de son article traité ci-dessus et référencé dans la bibliographie.

 

Léon de Vesly narra une anecdote d’ouvriers des chemins de fer ayant déposé la table au sol et peinant à la remettre sur les autres pierres, ceci après un pari bien arrosé. C’est un bien curieux mégalithe... portatif, que voilà. Il narra surtout son témoignage sur la vivacité d’une croyance et pratique ymaroise et alentour : toucher la pierre offrirait de finir ses jours au pays. Or, il vit écrits dans la neige tombée sur la table de pierre les noms de deux navires de guerre français affectés dans la colonie de Madagascar. Des soldats ou les membres de leur famille les avaient sûrement écrits en ce lieu dans l’espoir que la vie soit plus forte que la mort. Le passage est à lire directement dans le texte de Léon de Vesly. 

L’auteur écrit avoir cru un temps que la Croix de Rouville était un dolmen. Il l’a même fait figurer sur une carte des dolmens du département. Mais il est revenu de cette croyance qu’il dit avoir hérité de savants “qui ne sont même pas venus dans les lieux”. On apprécie la ruade. L’auteur affirma que ce monument est une “table de justice”, là où les seigneurs de Rouville, du nom du fief sis à Alizay, rendaient leur jugement en cas de litige. L’auteur nous apprend aussi que ce monument était appelé “la grosse pierre” par les Ymarois et que des érudits avaient émis l’hypothèse qu’il constituait un vestige de thermes antiques… 

 

Les différentes interprétations quant à la fonction de ce monument nous laissaient sceptiques depuis longtemps et nous rejoignons les propos de Léon de Vesly. Cet auteur use d’humour lorsqu’il ironise sur la croyance selon laquelle la Croix de Rouville guérit aussi les rhumatismes lombaires si le souffrant passe sous la table… Quelle scène en effet que de faire cette gymnastique dans cet état de santé… Mais l’auteur n’a pas creusé plus loin son analyse rationnelle et nous a laissé sur notre faim de connaissance. Nous avons adopté une autre méthode pour mieux connaitre cette “grosse pierre”, ou ces trois pierres : la visualisation de cartes disponibles sur le site Géoportail.

 

Que nous apprennent les cartes actuelles et anciennes ?

Nous avons consulté les plans cadastraux de la commune mais ceux-ci sont rongés à l’endroit qui nous intéresse. Les parcellaires d’Ancien Régime disponibles sur le site des Archives départementales ne montrent pas cet espace. 

 

La carte IGN actuelle montre que La Croix de Rouville désigne, de nos jours, un champ situé sur la commune d’Alizay. Le monument qui nous intéresse est appelé “Tombe du druide”. Il est rehaussé par le symbole indiquant les dolmens. On voit, au nord-ouest, un début de chemin du village dénommé “Croix de Rouville” et qui finit rapidement en impasse.

 

Carte IGN actuelle de l'espace qui nous intéresse (capture d'écran du site Géoportail).

Carte IGN actuelle de l'espace qui nous intéresse (capture d'écran du site Géoportail).

 

La vue aérienne des années 1950-1960 montre un espace de champs ouverts qui permet de retrouver les limites communales que l’on voit dans la carte IGN actuelle. On voit aussi quelques arbres épars et même un alignement d’arbres le long du chemin de la Croix de Rouville. La “grosse pierre” se confond avec eux. Il semble qu’il y ait un arbre derrière elle, vers l’ouest. La trace d’un ancien chemin allant de l’impasse de la Croix de Rouville en direction de la vallée Galantine, et donc de Pîtres, se lit ça-et-là par une teinte parfois plus sombre parfois plus claire à travers les champs.

 

Vue aérienne des années 1950-1960 de l'espace de la Croix de Rouville (capture d'écran du site Géoportail).

Vue aérienne des années 1950-1960 de l'espace de la Croix de Rouville (capture d'écran du site Géoportail).

 

Puis, la carte d’état major de 1866 montre un petit carré au sud du chemin de la Croix de Rouville représentant assurément ladite Croix ou, tout du moins, ce qu'il en restait. Il n’était question ni de tombe ni de dolmen. C'est à partir de ce point notable du territoire que l'altitude fut prise et rapportée : 134 m. Notons qu'en ce temps la délimitation entre Alizay et Ymare était encore nette et que le monument qui nous intéresse était ymarois.

 

La Croix de Rouville sur la carte d'état major en 1866 (capture d'écran du site Géoportail).

La Croix de Rouville sur la carte d'état major en 1866 (capture d'écran du site Géoportail).

Enfin, la carte de Cassini, datant de 1780 environ, atteste l’existence d’une “Croix d’Ymare” au sud du village symbolisée par un rond au-dessus du “m” du mot “Imare”. Il rend d’ailleurs moins lisible le nom de la paroisse qui apparait comme “Limares”. Nous avons eu des doutes car les noms des lieux se tassent sur ce précieux document. Néanmoins, un symbole de village est dénommé Quèvreville. Un autre est dénommé la Poterie entre Quèvreville et Ymare. Il ne s'agit donc pas d'une Croix d'Ymare qui aurait désigné le précédent calvaire du rondpoint du château-d'eau. Le nom de Croix d'Ymare, par élimination, ne peut désigner que ce rond qui jouxte le "m" d'Ymare.

Extrait de la carte de Cassini (vers 1780) sur Ymare et sa proche région (capture d'écran du site Géoportail).

Extrait de la carte de Cassini (vers 1780) sur Ymare et sa proche région (capture d'écran du site Géoportail).

Était-ce une croix de carrefour ? 

À la lecture des documents cartographiques, nous trouvons que ce monument a plusieurs caractéristiques des croix de carrefour, c’est-à-dire des calvaires que l’on trouve nombreux au bord des routes, surtout celles des régions encore (récemment) attachées au catholicisme. 

Outre le rappel de la foi et ses valeurs morales, ces croix servent à orienter les voyageurs. C’est ainsi qu’on la retrouve nettement indiquée dans la carte de Cassini. Ces croix annonçaient aussi souvent la limite de paroisses. On peut ainsi citer le calvaire d’Ymare, redressé en 1791 à l’ouest de la paroisse et l’emplacement du calvaire près de la pharmacie de Quèvreville-la-poterie. Celle de Rouville était à la limite entre les paroisses d’Ymare et d’Alizay dont faisait partie la proche ferme du Solitaire. Or, les terres de la paroisse d’Alizay sont devenues au Moyen Âge la propriété des seigneurs de Rouville, du nom du château situé près de l’usine Double A de nos jours. Cette mainmise seigneuriale sur les terres alizéennes se lit dans l’article “Alizay” écrit par Louis-Étienne Charpillon et l’abbé Anatole Caresme dans leur imposant Dictionnaire des communes de l’Eure. Les seigneurs de Rouville ont dû prendre possession de la ferme du Solitaire, comme le prouve les noms de lieux : le Bois de Rouville et la Croix de Rouville. La croix en question se trouve à la limite intérieure de la paroisse d’Ymare. Elle n’a peut-être pas été la propriété des Rouville mais elle se trouvait en direction des terres rouvillaises. Ce sont les habitants d’Ymare, proches et nombreux, qui ont dû forger ce toponyme. 

Quoi qu’il en soit, ces délimitations d’Ancien Régime ont servi de trame à la constitution des territoires communaux en 1790. 

 

Un calvaire presque déchristianisé ? 

Ce qui était auparavant dénommé croix est devenue, dans les consciences, une tombe ou un mégalithe. Nous pensons que cela est dû à la déchristianisation. Celle-ci peut se lire dans l’érosion de monuments religieux et leur manque d’entretien. Une croix en bois ici n’a peut-être pas été remplacée d’autant plus que le chemin a été de moins en moins fréquenté. Puis, la Révolution française a connu un mouvement antireligieux où des calvaires ont été démolis comme celui de Pont-de-l’Arche par exemple. Les délibérations du conseil municipal ymarois contiennent peut-être la réponse. 

La Croix de Rouville a cependant survécu par ses trois pierres, contrairement à d’autres croix qui ont pleinement disparu comme la “croix Maurice” aux Damps. S’il est difficile d’imaginer quelle forme avait le calvaire, il est possible d’affirmer que ces pierres n’en sont que des restes. Il suffit de les voir pour réaliser que les rebords de la table sont cassés, que celle-ci est déséquilibrée et que les deux assises sont somme toute petites même si je ne les porterai pas, même après un pari bien arrosé. On est loin d’un mégalithe ou, tout simplement, d’un portail en pierre dont la région est, ou était, coutumière comme le montre notre illustration portant sur une propriété de Montaure. De même, Léon Coutil a dessiné des autels qui, adjoints à un calvaire, montrent que ce type d’édifice existait même sous des formes assez peu dégrossies. 

Avions-nous ici affaire à un calvaire original, avec un autel-table devant une croix, propice à la prière agenouillée ? Etait-ce une croix-reposoir comme la croix de La Villeneuve-les-Convers, notamment, qu’on voir sur le net grâce au cliché d’un certain Michel Foucher ? La table servait-elle, non à poser des cercueils, comme ont servi certaines tables-reposoirs, mais d’autel à office lors des Rogations, ces prières collectives prononcées trois jours avant l’Ascension et ce dans l’espoir d’avoir de belles récoltes ? La table servait-elle de pause lors de processions et de pose de la statue du saint vénéré localement ?

Nous ne pouvons rien prouver. Il serait intéressant de trouver des autels ruraux ou des preuves de leur existence passée. L’origine de noms de communes, principalement normandes, laisserait alors entendre qu’ils ont existé. Nous songeons aux Authieux dont la thèse étymologique principale est les “autels”. 

Ces pierres sont-elles plus simplement des restes de paliers formant une assise pyramidale couronnées d’une croix de bois ? Nous ne pouvons pas plus le prouver. 

Ce trilithe, c’est-à-dire ces trois pierres, avec une croix liturgique gravée sur sa table, semble être une recomposition de fortune visant à prolonger la présence chrétienne en ce carrefour déclassé. Les calvaires entretenus en priorité ont, selon toute vraisemblance, été ceux des axes amenés à être les plus empruntés. Or, les croyances populaires associées à ce calvaire montrent qu’ici les rituels ont été plus nombreux qu’ailleurs, autrefois. Cette survivance des croyances, avec le besoin de délimitation spatiale, a sûrement contribué à sauver ce vestige de calvaire. 

 

Ces piliers de portail de la rue des Forrières, à Montaure, montrent que des mégalithes ("grandes pierres", en grec de salon) plus imposants que ceux de la Croix d'Ymare ont pu être utilisés par nos ancêtres bien après la préhistoire (cliché d'Armand Launay en mai 2013).

Ces piliers de portail de la rue des Forrières, à Montaure, montrent que des mégalithes ("grandes pierres", en grec de salon) plus imposants que ceux de la Croix d'Ymare ont pu être utilisés par nos ancêtres bien après la préhistoire (cliché d'Armand Launay en mai 2013).

 

Conclusion

La Croix de Rouville fut un calvaire de carrefour. On a oublié jusqu’à son nom et sa fonction, y compris les hommes de foi du XIXe siècle en quête d’exotisme. Les trois pierres actuelles, connues sous le nom de “Tombe du druide”, sont des vestiges d’un monde révolu : celui de chemins de campagne nombreux et variés ; de petits champs familiaux ; de haies et de bouquets d’arbres épars… Elles évoquent un monde parcouru quotidiennement par une foule de voyageurs de Poses et Pîtres à Boos et Rouen mais aussi, peut-être surtout, de cultivateurs et d’éleveurs de la paroisse. Ici le calvaire d’Ymare servait de repère aux passants et de support autant que de rappel aux prières catholiques. On peut imaginer les cultivateurs priant ici un instant pour l’Angélus. Il reste de ces prières des légendes assez récentes, c’est-à-dire de la fin du XIXe siècle, évoquant l’espoir de guérison et de vie bonne ressenti par nos ancêtres. C’est à peine si nous les comprenons aujourd’hui, nous qui cherchons des dolmens, des résurgences païennes à tous les carrefours, ou presque. Si l’on cherche des mégalithes, notre contrée n’en manque pas. Si l’on regrette la disparition de ces croyances catholiques populaires à l’endroit de la Croix de Rouville, il suffit d’aller dans les églises où s’expriment les vœux de ceux qu’on appelle les petites gens ; vœux adressés au divin par sainte Rita, Saint Expédit, la Vierge Marie...

Quel fut ce calvaire précisément ? Nous ne pouvons que conjecturer un autel-table ou un piédestal à paliers. Les trois pierres actuelles sont-elles des fragments d’un ancien dolmen ou, plus largement, d’une allée couverte ? Peut-être mais dans quel lieu furent ces mégalithes ? Rien n’indique qu’il y ait eu une telle construction. Rien ne l’exclut non plus mais ces trois restes de pierre n’attestent rien et ne prennent sens que dans la délimitation foncière médiévale entre les paroisses d’Ymare et d’Alizay. 

Nous avons donc étudié un espace tellement changé que le fil permettant d’en comprendre son usage a été rompu. L’avons-nous rattaché ? 


 

Orientations bibliographiques

- Bunel et Tougard, Géographie du département de la Seine-inférieure, 1879, voir la page 130, consulté sur Google livres le 3 septembre 2020 ;

- Léon Coutil, “Inventaire des menhirs et dolmens du département de la Seine-Inférieure”, voir la page 124 et après, in Bulletin de la Société normande d'études préhistoriques, publié en 1897. Consulté sur Gallica le 3 septembre 2020, ark:/12148/bpt6k54417513 ;

- Léon de Vesly, “Légendes, superstitions et vieilles coutumes”, Bulletin de la Société libre d'émulation du commerce et de l'industrie de la Seine-Inférieure, voir les pages 100 à 106, publié en 1895. Consulté sur Gallica le 3 septembre 2020, ark:/12148/bpt6k5725972c/f104.image.r=Ymare.

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

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6 juillet 2019 6 06 /07 /juillet /2019 15:07

 

Le lai des Deux-amants est une œuvre littéraire du XIIe siècle signée par Marie de France. Il est attaché, par son sujet, à la côte des Deux-amants, près de Pont-de-l’Arche dans l’Eure, où une légende populaire perdure depuis ce temps. Cette légende expose les efforts d’un noble prétendant au mariage d’une princesse. Mais le père de celle-ci, roi de Pîtres, ne veut marier sa fille qu’à l’homme capable de la porter dans ses bras ‒ et en courant ‒ au sommet de la côte. Le prétendant veut relever le défi fou. La princesse lui recommande de chercher un philtre qui l’aidera. Le prétendant cherche ledit philtre à Salerne et revient à Pîtres. Il parvient à porter la princesse au sommet de la côte, en se passant du philtre, et meurt de fatigue. La princesse en meurt de douleur. 

Le texte original peut se lire sur Wikisource précédé par une traduction de Jean-Baptiste-Bonaventure de Roquefort-Flaméricourt datée de 1820.

 

La thèse d’Elizabeth Francis : le lai des Deux amants s’adresse à une haute famille anglo-normande originaire de Pîtres. 

Les lais de Marie sont surtout connus pour leur aspect merveilleux qui s’insère dans la littérature anglo-normande où les chevaliers de la Table ronde se battent pour la justice et Tristan et Iseult s’aiment d’amour pur ; ces histoires puisant leur source dans les légendes celtes de Grande-Bretagne. 

Beaucoup de versions populaires de la légende des Deux amants existent ainsi que des commentaires sur ses sens possibles et ses symboles. Nous ne nous y intéressons pas ici. Des analyses historiques et littéraires cherchent à ancrer ce lai dans la réalité afin de comprendre d’où il vint et quelle fonction il eut. Ce sont elles qui nous inspiré ici et que nous nous proposons d’exposer au service d’une meilleure compréhension de l’histoire locale. 

Notre première source est l’article d’Elizabeth. A. Francis intitulé “Marie de France et son temps”. Il fut publié en 1951 et l’auteure y avança que les lais avaient une fonction politique.

 

Marie de France est une femme d’origine française, c’est-à-dire née en dehors du monde anglo-normand. Ses lais, au nombre de 12, ont été rédigés dans la seconde partie du XIIe siècle si l’on se fie au style littéraire. Ils furent contemporains du règne d’Henri II qui commença en 1154 et prit fin à sa mort en 1189 où son fils Richard Cœur de Lion lui succéda. Henri II fut marié à Aliénor d’Aquitaine l’année de son couronnement en 1154. Marie de France s’adressait à ses protecteurs laïcs, roi et barons, c’est-à-dire la haute société anglo-normande (page 78). Elizabeth Francis chercha, par les lais de Marie, à saisir les liens qu’elle entretenait avec son public (page 80).

 

 

Enluminure représentant Marie de France, Paris, BnF, Bibliothèque de l'Arsenal, Ms. 3142, fo 256.

Enluminure représentant Marie de France, Paris, BnF, Bibliothèque de l'Arsenal, Ms. 3142, fo 256.

L’auteure identifia un point commun à tous les lais : ils défendent une même morale, en apparence convenue et superficielle ‒ la fidélité est profitable et la trahison pernicieuse ‒ mais dont on conçoit la profondeur si cette morale fût destinée aux grandes familles censées obéir au roi. Or, l’époque était troublée. Les seigneurs locaux étaient tentés de gagner des libertés dans le cadre d’une concurrence et lutte sans merci entre le royaume anglo-normand et le royaume français. De plus, la morale des lais met l’accent sur la justice dûe par le souverain à ses sujets. Ceci participe de la justification du pouvoir du souverain (page 82). En effet, Henri II était particulièrement soucieux de cette problématique comme en témoignent les publications d’ouvrages sous son règne. Parmi eux, on peut compter les lais qui nous intéressent et qui sont vraisemblablement dédicacés à Henri II lui-même (page 83) (1)

Elizabeth Francis identifia deux thèmes récurrents : les loisirs (tels que les tournois) et les gains (en terres ou en femmes). Elle y vit les centres d’intérêts de la noblesse à qui Marie s’adressait ; une noblesse existant sous le mode de la rivalité permanente et de l’espoir de l’avancement (page 84). Or, Henri II augmentait le nombre de ses agents parmi de nouveaux hommes méritants et issus des familles qui avaient aidé son grand-père dans l’assise du pouvoir normand en Angleterre. 

Puis, Elizabeth Francis chercha à établir que certains lais trouvent leur inspiration dans les superstitions populaires et les légendes attachées aux grandes familles régnantes. Le lai de Guigemar est attaché aux comtes de Léon ; celui du Chèvrefeuille fut inspiré de la légende de Tristan et Iseult (page 85) ; celui de Lanval, localisé en Bretagne, est lié à “Willelmus de Lanvaleio” qui fut un “témoin des chartes d'Henri II, de 1155 à 1179” aussi “choisi pour administrer la Bretagne” (page 88) ; celui du Freisne est attaché aux seigneurs de Fresne ou de Freisneys, proche du Mont-Saint-Michel mais en Bretagne. Cette famille provenait d'Adam de Port (1166) dont le fief provenait de sa femme Sybil, veuve de Miles de Gloucester, et fille de Bernard de Neufmarché.

Nous en venons aux lais de Milun et des Deux amants. Elizabeth Francis les relia à une grande personnalité anglo-normande : Miles de Gloucester, qui fut un soutien fidèle de Mathilde l’Emperesse, mère d’Henri II. En remerciement, elle le fit comte de Herefordshire, dans le sud du Pays de Galles. “Miles de Hereford, qui épousa Sybil, fille de Bernard de Neufmarché, en 1121, fut nommé justicier de la région limitrophe du pays de Galles en 1128.” Elizabeth Francis précisa que le comté fut “transmis par les héritières à la famille de Bohun qui, du fait qu'elle descendait du grand-père de Miles, Roger « de Pistre », en eut la charge héréditaire. Les descendants directs et indirects de Miles de Hereford auraient très bien pu s'intéresser à un récit concernant Pitre et les « pitrains » du lai de Marie (Deus Amanz)” (page 89).

Elizabeth Francis nota en bas de page des éléments du Dictionary of National Biography (page 313) éclairant un peu l’existence des frères Roger et Durand de Pistres. Roger eut pour fils Walter Fitz Roger (ou de Gloucester). Celui-ci eut pour successeur son fils Miles. Le fils de ce dernier, Roger, lui succéda (1143). Ce même ouvrage précise qu’il exista un Roger de Pistres (cité dans une charte de 1107) mais qui serait le fils de Durand. Autre information notable : “le château de Gloucester avait été confié à Roger de Pistres par Guillaume le Conquérant.” 

Sans préciser les généalogies, nous voyons qu’une famille originaire de Pîtres eut des membres ayant soutenu militairement et administrativement Guillaume le Conquérant et ses successeurs. Ceux-ci surent les remercier au point que, un siècle après la conquête normande, les descendants de ces familles comptaient parmi les grandes familles anglo-normandes. Le lai des Deux amants dut être composé à leur adresse. 

 

La thèse d’Elizabeth Francis est-elle corroborée localement ? 

Le premier comte d’Hereford fut Guillaume Fitz Osbern, sénéchal de Normandie, et seigneur de Breteuil, Lyre et de la basse vallée de l’Andelle. Cet homme de confiance de Guillaume le Conquérant était donc possessionné en Normandie dans la région de Pîtres et donc de la côte des Deux-amants. 

Pîtres, à ce propos, était un ancien domaine des rois francs, avant 905. Charles Chauve y tint plusieurs conciles, notamment en 862 et 864 contre les incursions normandes. Il n’est pas étonnant que Marie de France ait osé traiter d’un mauvais roi, à Pîtres, puisque la Neustrie renvoie aux ancêtres des rois de France et non aux ducs de Normandie. Roger de Pîtres devait être proche de Guillaume Fitz Osbern mais nous n’en savons pas plus. 

En étudiant l’origine du prieuré des Deux-amants, nous avons néanmoins identifié une noble famille normande qui donna le temporel nécessaire à la fondation du pieux établissement : l’érudit Charles de Stabenrath reproduisit une description donnée par le prieur lui-même de l’ancienne église démolie en 1723 : “Sur les deux côtés de l'autel, ajoute le manuscrit de 1723, « on voyait les armes du prieuré, qui sont : trois mains gauches de sable, sur un fond d'azur, représentant le dessus de la main à la vue ; de l'autre côté, un écusson dont le fond est aussi d'azur en ovale, de même que le précédent, avec un chevron, au haut duquel, et entre la pointe, étaient deux roses sans queues, et au bas dudit chevron dans le milieu, un croissant doré.”

Armes des Malesmains de Roville, que nous apparentons à Rouville, nom d'un château près de Pîtres.

Armes des Malesmains de Roville, que nous apparentons à Rouville, nom d'un château près de Pîtres.

Armes du marquis de Marigny, dans la Manche, qui reprend certaines caractéristiques des armes des Malesmains (le chevron et les roses sans queues).

Armes du marquis de Marigny, dans la Manche, qui reprend certaines caractéristiques des armes des Malesmains (le chevron et les roses sans queues).

Les mains gauches sont rares en héraldique. Aubin-Louis Millin de Grandmaison consulta l’ouvrage de Pierre Palliot et Louvan Géliot, Science des Armoiries, dont la publication date de 1660. Ces auteurs affirmèrent que le nom de Malesmains provient d’un noble gaucher. Cette main étant alors jugée mauvaise, d’où le mot sinistre, les hommes l’appelèrent la “male main”. Mais qui étaient ces Malesmains ? 

 

Jean-Michel Bouvris fait état (page 449), ainsi que MM. Charpillon et Caresme, d’une charte de 1193 (circa) par laquelle Gilbert de Malesmains donna aux moines du mont des Deux-amants (“beate Marie Magdalene de monte Duorum Amantum”) une rente annuelle sur la pêche de mil anguilles à Rupière. Jean-Michel Bouvris cite une importante donation faite par Roger de Berville, seigneur du pays de Caux, entre 1150 et 1165. Celui-ci donna aux moines le patronage de huit paroisses : 

- quatre dans le pays de Caux : Saint-Germain de Criquetot, Saint-Jouin, Saint-Wandrille de Berville-en-Caux et Notre-Dame de Lammerville ;

- et quatre dans le Calvados : Notre-Dame de Rupière, Saint-Pierre du Jonquet, Notre-Dame de Vimont, Saint-Martin de Fourneville.

MM. Charpillon et Caresme précisèrent que cette donation n’est connue “que par la charte de confirmation donnée vers le même temps par Roger de Berville, que nous croyons être le donateur lui-même”. Ils appuyèrent leur intuition par un argument : “Berville-en-Caux a longtemps appartenu à la famille de Malesmains, dont Roger de Berville a été probablement la souche, et c'est pour cela que l’on fait honneur du prieuré des Deux-Amants aux anciens seigneurs de Malesmains, et que les armes du monastère étaient : trois mains gauches d’argent en champ de gueules.

Ce lien entre Berville et les Malesmains est confirmé, même pour une période plus récente, dans la généalogie de Charles-Olivier Blanc

La famille Malesmains a essaimé dans la région et se trouva liée à Guillaume le Conquérant. Pierre Palliot et Louvan Géliot nous informent qu’un Roger de Malesmains, de “la famille des Mallemains des Collibeaux passa en Angleterre avec Guillaume le Conquérant.” Ceci n’est guère étonnant si l’on juge que les huit paroisses citées ci-dessus approximent toutes les côtes. Les Malesmains durent en partie être d’origine scandinave et se virent attribuer des terres dans les meilleurs lieux, c’est-à-dire les lieux de transit, de terre et de mer, largement colonisés par les northmen, les hommes du nord. Notons aussi que Notre-Dame-de-Vimont, paroisse sur laquelle les Malesmains avaient des droits, fut le lieu de la bataille de Val-ès-Dunes où Guillaume le Conquérant mata la rébellion de seigneurs du Cotentin et assit son pouvoir. Il dût en remercier ses proches soutiens.  

 

Mais revenons sur les armes de l’ancienne église du prieuré des Deux-amants. 

Pierre Palliot et Louvan Géliot analysèrent les armes utilisant le symbole des mains et, plus rares, trois mains gauches : 

- une famille Malesmains, de Sassey, près d’Évreux : “d’or à trois mains gauches de gueules” ;

- un Roger de Malesmains des Collibeaux : “de gueules à trois mains gauches d’or”. “Le manuscrit que Monsieur le conseiller Bailly m’a prêté donne pour armes à Roger, sieur de Mallemains, qui passa en Angleterre avec Guillaume le Conquérant, “d’azur à trois mains gauches d’argent”” Cette dernière description est plus proche des armes trouvées dans l’église ; 

- une famille de Roville : “d’azur à trois mains gauches d’argent celle de la pointe surmontant un croissant de même, au chef cousu de gueules chargé de trois molettes d’or”. Cette description présente un fond commun avec les armes des Mallemains des Collibeaux. Or, Roville ressemble bien à Rouville, lieu d’un château proche de Pîtres. 

 

Autre information, à priori peu reliée à notre sujet : le site Wikimedia commons montre le blason du marquis de Marigny, devenu celui de la commune du même nom dans la Manche : “D'azur au chevron d'or, accompagné de deux roses en chef et d'un lion en pointe, le tout d'or.” Ce sont bien deux roses que l’on retrouvait sur un des deux blasons de l’autel des Deux-amants. Quel en est lien avec les Malesmains ? René Barrat nous apprend que la baronnie de Marigny revint à Gilbert II de Malesmains, décédé avant 1333, par son mariage avec Typhaine (ou Jeanne) de Courcy. 

Autre information, très indirectement reliée à notre sujet : le blason de Nicolas de Malesmains représenté dans le Grand armorial équestre de la Toison d'or et reproduit sur une page du site Herald dick magazine. Cet ouvrage est attribué à Jean Lefèvre de Saint-Rémy (1395-1468) qui était roi d'armes de la Toison d'or à la cour du Duc de Bourgogne. Il représenta, parmi les blasons des grandes familles nobiliaires, celui de Nicolas de “Male mains” au côté des Malet et des Estouteville, noms de la région du Havre par excellence. Les Malesmains étaient donc toujours membres de la grande noblesse normande et toujours liés aux voies maritimes et fluviales. 

 

Dans ses Antiquités nationales, Louis-Aubin Millin fit figurer une représentation d’un gisant de l’église deuxamantine. Il montrait un “chevalier (...) tout habillé de mailles avec une dague et une épée. Les armoiries sont très effacées et l’inscription n’est pas lisible.” Il s’agit vraisemblablement d’un Malesmains. Grâce aux blasons de l’autel deuxamantin ‒ trois mains gauches, deux roses et un croissant ‒ nous avons la preuve objective que des Malesmains sont liés au prieuré des Deux amants. Les importants dons des Malesmains attestent qu’ils sont au cœur de la fondation du prieuré.

Les lieux d’attache des Malesmains, leur fidélité aux ducs de Normandie et même leurs liens plus tardifs avec la Bretagne (cf. René Barrat) évoluent dans une atmosphère proche de celle des lais de Marie de France.  

Cependant, notre faible connaissance des arbres généalogiques des Malesmains nous empêche de faire un lien précis entre certains individus, le prieuré et Marie de France.  

 

Mais peut-on dater plus précisément le lai de Marie ? Est-ce le prieuré qui l’a inspiré dans la rédaction du lai des Deux-amants ou l’inverse ? 

 

Peut-on dater le lai de Marie de France par l’analyse littéraire ? 

C’est le travail auquel s’est attelé, parmi d’autres, R. N. Illingworth dans un article intitulé “La chronologie des Lais de Marie de France”. L’étude chronologique n’est pas aisée car Marie s’inspire de légendes populaires qu’elle met au gout du jour en utilisant des noms de lieux puisés dans les textes de Robert Wace ainsi que des noms de héros connus au XIIe siècle (page 435). 

Il est toutefois possible de classer les informations selon Illingworth qui établit deux groupes de lais. Dans le premier groupe se trouve le lai des Deux amants. Les lais y comportent peu de noms de personnages et se situent sur le continent. Dans le deuxième groupe les noms de personnages sont nombreux et les actions se trouvent en Bretagne, grande et petite (page 413). 

Illingworth fait une distinction de vocabulaire et de style entre les deux groupes de lais avant de tenter de les dater. Comment ? En retrouvant les textes qui inspirent les histoires des lais. Les Deux amants et Équitan sont inspirés d’une légende orientale couchée sur le papier par le poète latin Ovide : l’histoire de Pyrame et Thysbé, sa mie, qui influença la légende de Roméo et Juliette. Ovide relata les amours fatales de deux amants. Malgré le refus de leurs familles, Pyrame et Thysbé se sont donné rendez-vous le soir. Or, en allant au rendez-vous Thysbé voit une lionne à la gueule pleine de sang. Thysbé fuit et perd son châle. La lionne le croque et le tache de sang. Pyrame arrive plus tard et croit, à la vue du châle ensanglanté, que Thysbé son amour est morte. Par désespoir, il se donne la mort. Quand Thysbé voit le cadavre de son amant, elle le prend contre elle avant de se suicider, à son tour. Cette légende semble dénoncer la passion amoureuse qui fait déraisonner les hommes. 

Illington cite Ernest Hoepffner selon qui cette légende connut des traductions vers 1155 et 1160 sous le nom de Piramus et Tisbé (page 450). La légende des Deux amants comporte de nombreuses analogies avec Pyrame et Tisbé et en fait la légende la plus proche. C’est ce qui permet à Illingworth de distinguer l’antériorité des lais des Deux amants et Équitan ; les autres lais ressemblant plus fortement à la légende de Tristan et Iseult, plus tardivement connue de Marie. Illington date le lai des Deux amants entre 1155 et 1160 (page 458).    

 

Pour conclure, le prieuré des Deux-amants apparait vers 1143. Marie de France composa son lai des Deux amants vers 1155 et 1160. L’incidence de la construction de ce prieuré sur la conscience de Marie semble établie. Il semble qu’elle fut consciente de toucher un public anglo-normand possessionné de part et d’autre de La Manche et intéressé par le maintien de l’autorité royale en la personne d’Henri II. Il semble que les Malesmains de Normandie et les descendants de Roger de Pîtres en Angleterre étaient encore liés dans la seconde moitié du XIIe siècle. 

 

Note de bas de page

(1) Henri II et Aliénor d’Aquitaine sont connus pour leur attention au monde des lettres. Sous leur règne des publications nombreuses ont vu le jour. Citons surtout Robert Wace, auteur en langue normande du Roman de Brut (entre 1150 et 1155). Dédicacé à Aliénor d’Aquitaine et demandé par le roi, cette œuvre fut inspirée de celle de Geoffroy de Monmouth, L’histoire des rois d’Angleterre, composée entre 1135 et 1138. Aliénor d’Aquitaine a favorisé l’influence de la littérature courtoise du sud de la France dans l’empire Plantagenêt. Quand elle régna à Poitiers, elle entretint une cour lettrée comprenant sa fille Marie de Champagne, qui fut protectrice de Chrétien de Troyes, une plume majeure du roman courtois. Henri II était soucieux de légitimer son pouvoir. C’est ce qui explique l’atmosphère bretonne des contes alors promus. Le pouvoir normand en “grande Bretagne” soumit les germaniques anglo-saxons. L’arrivée au pouvoir de barons normanno-bretons sonnait comme un juste retour au pouvoir des Bretons qui peuplaient et régnaient sur la Grande-Bretagne avant les invasions anglo-saxonnes. Les Bretons n’étaient-ils pas, après tout, d’anciens émigrés grands-bretons ? C’est ainsi que Geoffroy de Monmouth, dans le Roman de Brut, fit descendre les rois normands des rois bretons, eux-mêmes héritiers de Brutus le Romain, fils d’Énée. Après tout, le lointain souvenir de l’inclusion de la Bretagne insulaire dans l’empire romain devait se prêter aisément à ce type de mythes. Marie de France s’inscrit à merveille dans cet ensemble.

 

Sources

- Bouvris, Jean-Michel, “Les plus anciens actes du prieuré augustin des Deux-Amants à l'ancien diocèse de Rouen (vers 1110-1207)”, Annales de Normandie, n° 4, 1995, p. 448-450. Accessible sur Persée ;

- Charpillon, Louis-Étienne, Caresme, Anatole, Dictionnaire historique de toutes les communes du département de l’Eure, Delcroix, Les Andelys, 1868, tome I, notice “Amfreville-sous-les-monts”, chapitre : “Prieuré des Deux-amants”, page 109 ; 

- Foulon, Charles, “Marie de France et la Bretagne”, Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest, 1953, pages 243 à 258. Accessible sur Persée

- Francis, E. A., “Marie de France et son temps” in Romania, tome 72, n° 285, 1951, pages 78 à 99. Accessible sur Persée ;

- Illingworth, R. N. “La chronologie des Lais de Marie de France”, in Romania, tome 87 n° 348, 1966, pages 433 à 475. Accessible sur Persée ;

- Millin de Grandmaison, Aubin-Louis, Antiquités nationales ou Recueil de monumens..., tome 2, chapitre 17, “Prieuré des deux amans”, 1791 (consultable dans Gallica et dans archives.org) ;

- Pilet, André, Terre des Deux-Amants. Amfreville-sous-les-monts : son histoire, des silex taillés à l’ordinateur, éditions Bertout, Luneray, 1996, 179 pages ;

- Stabenrath, Charles de, “Notice sur le prieuré des Deux-amants”, in La Revue de Rouen et de Normandie, 1836, pages 370 à 382.

 

Armand Launay

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3 mai 2019 5 03 /05 /mai /2019 14:04

 

Entre 1934 et 1935 le confluent de l’Eure et de la Seine a été reporté en aval, à Martot… L’Eure a gagné plus de 10 km et a atteint les 228,7 km de longueur qu’on lui connait de nos jours. Quelle est la raison de ce changement de lieu ?

 

Dans les années 1930, d’immenses travaux de chenalage ont eu lieu. Le chenalage désigne l’aménagement d’une voie navigable, un peu à la manière d’un canal. C’est ce qui explique pourquoi les berges de la Seine sont depuis rectilignes et, souvent, endiguées. Pour réaliser cela, le service de la navigation a déterminé quel serait le cours principal de la Seine. Le bras majeur du fleuve a été choisi. Les bras secondaires étaient donc inutiles, voire nuisibles, car ils alimentaient en alluvions le cours principal et détournaient des eaux, baissant la profondeur du cours principal. Il fallait les supprimer.

C’est pourquoi les iles de Seine ont été rassemblées de manière à bâtir une sorte de digue sud au cours principal de la Seine. Elles ont été rassemblées grâce aux terres issues du dragage du lit de la Seine. Tout l’espace en face de la place du village des Damps a été comblé en 1934. Les bras entre les iles ont été comblés de manière de ne laisser que la péninsule Saint-Pierre qui arrive, depuis, jusqu’au pont de Pont-de-l’Arche. Les iles situées en amont, vers Poses, ont été rattachées à la péninsule de la Garenne. On voit toujours quelques saules têtards qui marquent les emplacements des anciens bras, en direction du pont ferroviaire du Manoir. On utilise toujours les noms des anciennes iles, notamment quand on parle des "jardins ouvriers" ou "familiaux" de Rouville, du nom de l'ancienne ile de la commune d'Alizay mais situé sur la rive gauche de la Seine.

Le petit port des Damps, situé sur la place du village, fut coupé de la Seine. Pour pallier cela, la mairie des Damps fit bâtir un petit pont sur l’Eure, en aout 1935. Grâce à cela, les camions chargés de bois de la forêt de Bord pouvaient aller sur la berge de Seine où attendaient les péniches pour le chargement. Cependant, le transport routier prit bientôt le relai du transport fluvial et le chemin longeant les berges de Seine devint une décharge sauvage jusque dans les années 1980 où il fut nettoyé.

Quant au bac des Damps, petit service qui reliait la place du village à la péninsule de la Garenne, il est devenu parfaitement inutile avec la création du petit pont en 1935.

 

Tous ces travaux ne suffirent pas : il fallut maintenir le niveau des eaux de l’Eure à Martot, de manière à ce que la rivière ne soit pas asséchée. En effet, le cours principal de la Seine fut approfondi. Ceci afin de rendre inutile le barrage de Martot et donc de démolir. Par conséquent, depuis ce temps les eaux de l’Eure se déversent très rapidement dans le cours de la Seine si rien ne leur barre le passage. C’est la raison pour laquelle un petit barrage sur l’Eure fut bâti à Martot. Il a été remplacé en 2017 par une passe qui maintient toujours un niveau minimum des eaux mais qui accélère un peu le courant de manière à ce qu’il évacue de lui-même la vase. De même, il permet aux poissons de remonter le courant. Ce n’est pas tout, un déversoir fut créé à Pont-de-l’Arche en 1935 de manière à évacuer le surplus d’eau et donc de décharger le barrage de Martot.

 

Comment interpréter les documents et des cartes postales anciennes ?

Cartes postale illustrée des Damps. Cette photographie fut prise vers 1920 depuis un étage de la Gentilhommière, vraisemblablement. Au premier plan se trouve l'ancien confluent, face à la place du village. A l'arrière plan on aperçoit le pont ferroviaire du Manoir ce qui prouve bien que le bras principal est celui de la Seine. A gauche, se trouve une ile de Seine. A droite, se trouve la pointe de la Garenne, dernière séparation entre l'Eure et la Seine.

Cartes postale illustrée des Damps. Cette photographie fut prise vers 1920 depuis un étage de la Gentilhommière, vraisemblablement. Au premier plan se trouve l'ancien confluent, face à la place du village. A l'arrière plan on aperçoit le pont ferroviaire du Manoir ce qui prouve bien que le bras principal est celui de la Seine. A gauche, se trouve une ile de Seine. A droite, se trouve la pointe de la Garenne, dernière séparation entre l'Eure et la Seine.

La place du village des Damps sur une carte postale illustrée des années 1910. Deux cafés-épiceries servaient la population dampsoise et les gens de passage prenant, notamment, le bac entre Poses et Les Damps. Le bac est bien visible ici. Son débarcadère en terre est toujours visible de nos jours en amont du petit pont qui fut bâti en 1935.

La place du village des Damps sur une carte postale illustrée des années 1910. Deux cafés-épiceries servaient la population dampsoise et les gens de passage prenant, notamment, le bac entre Poses et Les Damps. Le bac est bien visible ici. Son débarcadère en terre est toujours visible de nos jours en amont du petit pont qui fut bâti en 1935.

Carte postale illustrée des Damps. La photographie fut prise depuis les hauteurs de l'espace anciennement appelé "le Clos". On y voit, en bas à droite, une première maison, située avant la ferme de la Côte. Le premier cours d'eau est l'Eure, toujours située en ce lieu. Plus loin, un deuxième cours d'eau est visible. Il s'agit d'un ancien bras de Seine de Poses aux Damps entre la Garenne et l'ile de Rouville. Il a été comblé en 1934. Le troisième cours d'eau, au fond, est le bras principal de la Seine.

Carte postale illustrée des Damps. La photographie fut prise depuis les hauteurs de l'espace anciennement appelé "le Clos". On y voit, en bas à droite, une première maison, située avant la ferme de la Côte. Le premier cours d'eau est l'Eure, toujours située en ce lieu. Plus loin, un deuxième cours d'eau est visible. Il s'agit d'un ancien bras de Seine de Poses aux Damps entre la Garenne et l'ile de Rouville. Il a été comblé en 1934. Le troisième cours d'eau, au fond, est le bras principal de la Seine.

Carte du service de la navigation de la Seine avant le comblement du confluent des Damps. Le village des Damps est en haut de cette vue, au sud. On y voit précisément les contours des iles et le tracé des cours d'eau. Les digues prévues sont tracées en rouge. Elles consisteront en de simples levées de terre. Avec nos remerciements à Thomas Gardes pour le partage de ce document.

Carte du service de la navigation de la Seine avant le comblement du confluent des Damps. Le village des Damps est en haut de cette vue, au sud. On y voit précisément les contours des iles et le tracé des cours d'eau. Les digues prévues sont tracées en rouge. Elles consisteront en de simples levées de terre. Avec nos remerciements à Thomas Gardes pour le partage de ce document.

La péninsule Saint-Pierre en juillet 2016 vue depuis Les Damps du haut. On voit nettement que son relief est tourmenté. Il témoigne du travail de l'homme et du comblement partiel des anciens bras de Seine. Une partie d'un bras est toujours en eau et grandit à mesure que la crue augmente l'hiver (cliché Armand Launay).

La péninsule Saint-Pierre en juillet 2016 vue depuis Les Damps du haut. On voit nettement que son relief est tourmenté. Il témoigne du travail de l'homme et du comblement partiel des anciens bras de Seine. Une partie d'un bras est toujours en eau et grandit à mesure que la crue augmente l'hiver (cliché Armand Launay).

Perspective sur l'actuel confluent de l'Eure et de la Seine. On dit qu'il se trouve à Martot, après la passe. En réalité il est situé dans la commune de Saint-Pierre-lès-Elbeuf, en Seine-Maritime. Au loin, on peut admirer les immeubles du Puchot à Elbeuf (cliché Armand Launay, aout 2010).

Perspective sur l'actuel confluent de l'Eure et de la Seine. On dit qu'il se trouve à Martot, après la passe. En réalité il est situé dans la commune de Saint-Pierre-lès-Elbeuf, en Seine-Maritime. Au loin, on peut admirer les immeubles du Puchot à Elbeuf (cliché Armand Launay, aout 2010).

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6 décembre 2013 5 06 /12 /décembre /2013 14:20

Le château de Rouville et ses dépendances se trouvent dans un vaste domaine situé entre le bourg d’Alizay et une zone industrielle en bordure de Seine. Au-delà de l’intérêt des bâtiments subsistants, l’histoire de Rouville est riche en interrogations que ce soit sur le premier château construit en ce lieu ou sur son toponyme. 

Le château de Rouville (1882) vers 1910, un bel édifice à l'architecture classique, son parc à la française et son portail en fer forgé.

Le château de Rouville (1882) vers 1910, un bel édifice à l'architecture classique, son parc à la française et son portail en fer forgé.

Le même château de nos jours, modifié suite à l'incendie de 1949 (cliché Armand Launay, novembre 2013).

Le même château de nos jours, modifié suite à l'incendie de 1949 (cliché Armand Launay, novembre 2013).

Les textes médiévaux

Dans l’article consacré à Alizay, Louis-Etienne Charpillon et Anatole Caresme tracent de grandes lignes de la vie de deux familles de propriétaires de Rouville. Les premières références datent du XIVe siècle où le domaine est une propriété de la famille Gougeul. Ce fief permettait à ses propriétaires de revendiquer l’appellation de « seigneur de Rouville ». Les possessions de ce fief étaient importantes et lucratives, notamment grâce aux terres cultivables, aux droits perçus sur l’amarrage des bateaux en face de Pont-de-l’Arche, aux droits sur les passagers du bac des Damps à la Maison rouge... On retrouve un Pierre Gougeul capitaine du château de Pont-de-l’Arche (Limaie) à la fin du XIVe siècle. 

Dans une autre étude, nous nous sommes demandés si la famille de "Roville", citée par Pierre Palliot et Louvan Géliot dans la Science des Armoiries, était liée à la famille de Malesmains qui est, semble-t-il, à l'origine d'une partie du foncier et de l'église du prieuré des Deux-amants. Notre hypothèse se fonde sur la ressemblance de leurs armes, trois mains gauches, et la proximité du nom de Roville avec celui de Rouville.  

 

Des vestiges du XVIIe siècle

Toujours selon Louis-Etienne Charpillon et Anatole Caresme, le fief de Rouville changea de mains en 1684 où les héritiers Gougeul furent dépossédés au profit du Président du Parlement de Normandie, Gilles Hallé. Il semble que ces riches propriétaires modifièrent en profondeur le château, remplaçant les parties médiévales par des constructions de style Renaissance. L’inventaire général du patrimoine a constaté en 1974 la présence d’une cheminée de la première moitié du XVIIe siècle, « vestige de l'édifice antérieur ». Autre vestige – plus récent – de cette époque, le beau colombier du domaine daté du XVIIIe siècle.

A partir de la fin du XVIIIe siècle, le château de Rouville a manqué d’entretien. Ainsi, en 1882 un propriétaire fit rénover – pour ne pas dire « remplacer » – le château par les soins de l’architecte rouennais Loisel. Hormis un incendie qui affecta cet édifice en 1949, le château prit son apparence définitive. Les cartes postales du début du XXe siècle montrent un portail d’entrée en fer forgé qui a disparu depuis. Le château de Rouville, son domaine boisé, la ferme et le colombier furent achetés par une vaste papèterie d’abord appelée SICA puis ModoPaper, Mreal et Double A. Depuis 2012, Rouville appartient au Département de l’Eure.

Un des deux colombiers du domaine de Rouville (XVIIIe siècle) Marcel Maillard (1899-1978) le 14 septembre 1952 (Fonds iconographique Philippe Manneville, bibliothèques municipales du Havre : http://lehavre.fr/MMaillard)

Un des deux colombiers du domaine de Rouville (XVIIIe siècle) Marcel Maillard (1899-1978) le 14 septembre 1952 (Fonds iconographique Philippe Manneville, bibliothèques municipales du Havre : http://lehavre.fr/MMaillard)

Le château de Rouville ne doit pas occulter la ferme et ses beaux bâtiments ruraux des XVIIe et XVIIIe siècles (carte postale vers 1910).

Le château de Rouville ne doit pas occulter la ferme et ses beaux bâtiments ruraux des XVIIe et XVIIIe siècles (carte postale vers 1910).

Une origine normande ?

Certains auteurs ont écrit que le nom de Rouville viendrait de Rollon, premier duc de Normandie : « Rollonis villa » (le domaine de Rollon). Cette explication nous laisse sceptique.

Dans La première Normandie (X-XI siècles), Pierre Bauduin, se fondant sur les travaux de Marie Fauroux sur les actes des ducs de Normandie, écrit que « Au confluent de la Seine, de l’Andelle et de l’Eure, la villa du Manoir, avec l’église, l’eau, un bois, des terres arables, figure parmi les donations du comte Raoul à Saint-Ouen-de-Rouen entre 1006 et 1011, avec des biens à Pîtres. » Nous tenons la preuve que la villa du Manoir, jouxtant Rouville, a été possédée par un seigneur nommé Raoul (d’Ivry). Alors, s’il faut trouver une étymologie à Rouville, nous serions plus tentés d’y lire la « villa de Raoul » que la « villa de Rollon » dont il resterait à établir la présence et l’autorité en ce lieu.

Plus avant dans la réflexion, Raoul d’Ivry, demi-frère du duc Richard Ier, est un descendant direct des Normands. Il a été possessionné dans un ancien fisc des rois carolingiens identifié à Pîtres par Lucien Musset (page 23) : « Parmi les fiscs, certains paraissent avoir fait, de toute antiquité, partie du patrimoine du souverain ; ce sont les grands axes de la vallée de la Seine, groupés autour des résidences royales : Arelaunum, en forêt de Brotonne ; Gemmeticum, Jumièges ; Pistae, Pitres ; Veteres Domus qui est sans doute Louviers ; Rotoialum, Le Vaudreuil, ce dernier même remonte peut-être à l’époque gallo-romaine... »

Il semble acquis que ce fisc carolingien est devenu une propriété des nouveaux colons normands. Or c’est aussi dans ce fisc qu’eut lieu le plus grand chantier du règne de Charles le Chauve, le pont dit de Pîtres, barrant la Seine aux incursions Vikings, touchant Paris, Beauvais, Chartres… Ce pont fut construit de 862 à 873 avec un fort protégeant chaque entrée comme l’a écrit Jacques Le Maho.

Une représentation cartographique de ces défenses montre leur omniprésence autour de la Seine mais leur relatif isolement au fond de la vallée. L’idée première des fortifications était de rendre incessible le cours supérieur de la Seine, l’Eure et l’Andelle. Le pont fortifié fut donc bâti au niveau des Damps. Il donna naissance ultérieurement à la ville de Pont-de-l’Arche.

Comme l’a noté Pierre Bauduin, ces fortifications ont dû être renforcées en d’autres lieux. Le chercheur de citer le « Château Robert », à Acquigny : En attendant de considérer cette enceinte comme un élément défensif associé aux fortifications du pont de Pîtres et destiné à couvrir la vallée de l’Eure » et de l’Iton (page 127).

Ainsi bous sommes tentés de placer un premier fort à l’emplacement de Rouville ou à proximité.

En effet, la vallée de la Seine n’avait pas l’aspect qu’elle a acquis dans les années 1930 où elle fut draguée – et donc approfondie – et canalisée. Elle était moins profonde et occupait, par plusieurs bras, un plus large espace au fond de la vallée. En lisant les courbes de niveau des cartes d’état-major de l’IGN (1/25 000e), on retrouve le départ d’un ancien bras de Seine en aval du Manoir ; bras courant vers les fossés de l’ancien château de Rouville puis, indirectement vers les bras encore humides de Freneuse. Il nous semble assez logique que les Francs aient voulu barrer l’ensemble de la vallée de la Seine aux Normands, capables de contourner le pont de Pont-de-l’Arche en tirant leurs navires dans la vaste partie nord de la Seine. Qui plus est, lors des périodes de crue et de forts coefficients de marée, la marée se faisant sentir jusqu’au bas du pertuis de Poses, les Normands devaient être en mesure d'emprunter des bras secondaires de la Seine. Pour renforcer notre propos nous publions une carte du bassin des crues de la Seine – PHEC telle qu’accessible sur le site geoportail.fr. Le château de Rouville se trouve à la limite nord de la zone inondable et donc, peut-être, d'un ancien bras de Seine.

Les courbes de niveau de la carte d'état-major de l'IGN (1/25 000e) montrent le départ d'un ancien bras de Seine au sud ouest du Manoir et vers les fossés en eau du château de Rouville. C'est un indice nous appelant à envisager que la vallée de la Seine a largement changé au cours des siècles.

Les courbes de niveau de la carte d'état-major de l'IGN (1/25 000e) montrent le départ d'un ancien bras de Seine au sud ouest du Manoir et vers les fossés en eau du château de Rouville. C'est un indice nous appelant à envisager que la vallée de la Seine a largement changé au cours des siècles.

La carte du bassin des crues de la Seine – PHEC, accessible sur le site geoportail.fr, montre que Rouville est à la limite des zones inondables. Nous pensons qu'un premier château a été construit en ce lieu ou à proximité pour compléter les défenses de Pont-de-l'Arche barrant la Seine aux Normands.

La carte du bassin des crues de la Seine – PHEC, accessible sur le site geoportail.fr, montre que Rouville est à la limite des zones inondables. Nous pensons qu'un premier château a été construit en ce lieu ou à proximité pour compléter les défenses de Pont-de-l'Arche barrant la Seine aux Normands.

En guise de conclusion

Par conséquent, bien qu’aucun document ne vienne prouver notre thèse, la localisation du château de Rouville, ainsi que son nom, nous font penser qu’il trouve ses origines parmi les défenses franques du IXe siècle.

 

A lire aussi... 

Les grandes dates qui expliquent la naissance de la Normandie et de Pont-de-l'Arche

 

Sources

- Ministère de la culture, Base Mérimée, www.culture.gouv.fr : référence IA00017934 ;

- Bauduin Pierre, La première Normandie (Xe-XIe siècles) : sur les frontières de la Haute-Normandie : identité et construction d’une principauté, Presses universitaires de Caen, 2004, 469 pages ;

- Charpillon Louis-Etienne, Caresme Anatole, « Alizay », pages 96 à 97, Dictionnaire historique de toutes les communes du département de l’Eure, tome I, Les Andelys, Delcroix, 1868, 960 pages. Accessible sur ce blog ;

- Le Maho Jacques, « Un grand ouvrage royal du IXe siècle : le pont fortifié dit “de Pîtres” à Pont-de-l’Arche (Eure) » pages 143 à 160, Lalou Elisabeth, Lepeuple Bruno, Roch Jean-Louis, Des châteaux et des sources : Archéologie et histoire dans la Normandie médiévale, Mélanges en l’honneur d’Anne-Marie Flambard Héricher, Publications des universités de Rouen et du Havre, 2008 ;

- Musset Lucien, « Note pour servir d’introduction à l’histoire foncière de Normandie : les domaines de l’époque franque et les destinées du régime domanial du IXe au XIe siècle, pages 7 à 97, Collectif, Bulletin de la société des antiquaires de Normandie, tome XLIX, années 1942 à 1945, Caen, L. Jouan et R. Bigot, 1946, 622 pages.

Armand Launay

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  • : Pont de l'Arche histoire, patrimoine et tourisme
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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au cœur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

- Mieux connaitre Pont-de-l'Arche à travers 150 noms de rues et de lieux ! (Autoédité, 2019, 64 pages). 

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte.

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