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3 octobre 2021 7 03 /10 /octobre /2021 09:28
Histoire de Poses (MM. Charpillon et Caresme)

Charpillon Louis-Etienne, Caresme Anatole, Dictionnaire historique de toutes les communes du département de l’Eure, Les Andelys : Delcroix, 1879, 960 pages, tome II, pages 982-983. 

 

      

 

POSES  

 

Paroisse des : Dioc. d’Évreux. – Vic. et Élec. de Pont-de-l’Arche. – Parl. et Gén. de Rouen.   

Pauses est le nom sous lequel Poses est désigné dans la chronique de Fontenelle, qui nous apprend qu’en l’an 700, un certain Lutbrand donna aux moines de cette abbaye, une certne portion du village de Poses, dans l’Évrecin.  

Charles le Chauve, en 876, donna aux moines de St-Ouen de Rouen le village de Poses, qu’il perdirent probablement lorsque Philippe Auguste, par une charte de 1198, échangea Poses contre Limaye. 

Par une charte du commencement du XIe siècle, le duc Richard donna aux religieux de Fécamp l’église St-Quentin de Poses ; mais, vers 1198, cette église appartenait à l’abbaye de St-Ouen à laquelle Richard-Cœur-de-Lion l’avait donnée.  

Il existait, au commencement du XIIIe siècle, une famille de Poses : nous citerons seulement, en 1216 ; Hugues de Poses ; en 1226, Raoul son fils, et en 1248, Gaultier de Poses, chevalier.  

Guillaume Routier, de Poses, et Geoffroy du Val, de Poses, figurent dans une charte de 1340.  

En 1343, les religieuses de Lonchamps, avaient des biens à Poses ; Henri VI, roi d’Angleterre, prenant le titre de roi de France, confirma leurs propriétés, le 20 février 1434.  

Claude Duval, receveur du prieuré des Deux-Amants, donna à bail pour 5 ans, en 1627, moyennant 30 l. t. à Nicolas Hallé, le droit de nommer à la maîtrise du pertuis de Poses.   

 

Fiefs

1° Fief-de-l’Eau. En 1198, Richard-Cœur-de-Lion donna aux religieux de Bonport un moulin à Poses, avec toutes ses dépendances. Richard Anfrie de Poses vendit aux mêmes religieux tout ce qu’il avait sur le gord dit Angouland. En 1730, le Fief-de-l’Eau, situé à Poses, appartenait à l’abbaye de Bonport ;  

Le Fief de st Ouen. L’abbaye de St-Ouen de Rouen avait reçu, de Charles le Chauve, une partie de Poses que l’on appelait le fief de St-Ouen. Richard de Malpalu fut témoin à la confirmation faite par Gaultier le Magnifique, archevêque de Rouen, de l’échange fait par les religieux de St-Ouen avec Richard-Cœur-de-Lion, pour la terre de Poses et la dîme des moulins[1]. L’état des propriétés et des rentes que l’abbaye de St-Ouen possédait à Poses a été dressé très exactement, en 1291, dans le livre des jurés de St-Ouen[2]Les religieux conservèrent leur fief de St-Ouen, jusqu’à la Révolution.    

Le Mesnil. Nicolas, fils de Honfroy du Mesnil, vend, en 1234, une rente sur un tènement à Léry. En 1681, le Mesnil de Poses appartenait aux héritiers de Georges Le Grand, sieur du Mesnil, lieutenant général au bailliage de Pont-de-l’Arche. Le 9 janvier 1700, Nicolas, Jean et Morin Caresme, frères héritiers de Nicolas Caresme, leur aïeul de Surville, vendent à Jeanne Langlois, veuve de Georges Le Grand, esc., sieur du Mesnil, ½ acre de Surville. 

Le Pavillon, plein fief de haubert, à Poses, appartenait à l’évêque de Lisieux. On a différents aveux, en 1382 et 1659, du fief du Pavillon. En 1650, le Pavillon était affermé 150 l. ; il produisait 200 l. l’année suivante et 450 l. en 1754. L’évêque de Lisieux prenait le titre de seigneur du fief, terre et seigneurie du Pavillon ; en 1766, Henri le Daim, bailli d’Igoville, était sénéchal du fief.  

 

POSES, cant. du Pont-de-l’Arche sur la Seine, à 18 m. d’alt. – Sol ; alluvions contemporaines et craie blanche. – 4 cont. 6,472 fr. – Rec. ord. budg. 4,915 fr. – Surf. terr. 670 hect. – 1206 hab. – * de N.-D.-du-Vaudreuil. – Percep. de St-Cyr-du-Vaudreuil. – Rec. cont. ind. de Pont-de-l’Arche. – Paroisse. – Presbyt. – École spéc. de 95 garçons et de 82 filles. – 2 maisons d’école. – [un blanc] déb. de boissons. – 7 perm. de chasse. – Dist. en kil. aux ch.-l. de dép. 34, d’arrond. 12, de cant. 8.  

  

Dépendances : Le Mesnil-de-Poses, Le Moulin-à-Vent, La Vigne.   

Agriculture : Céréales, prairies, légumes.   

Industrie : Marine.  

Patentés : 21. 


 

[1] Dom Pommeraye.   

[2] Notes Le Prévost, p. 616, t. 2. 

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

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17 avril 2021 6 17 /04 /avril /2021 16:52
Vue sur Notre-Dame de Freneuse et le fond du méandre d'Elbeuf par Joseph-Félix Bouchor. Huile sur toile intitulée "Le printemps au Val-Freneuse" et datée de 1888.

Vue sur Notre-Dame de Freneuse et le fond du méandre d'Elbeuf par Joseph-Félix Bouchor. Huile sur toile intitulée "Le printemps au Val-Freneuse" et datée de 1888.

 

À Freneuse, pittoresque commune de Seine-Maritime, dans la boucle d’Elbeuf, se trouve un des plus beaux points de vue plongeants de la région. Au sommet du coteau calcaire, près de la croix de chemin de Saint-Christophe, une perspective se dégage sur le clocher de Notre-Dame de Freneuse et la sinueuse Seine allant vers le fond du méandre d’Elbeuf. Les cartes postales illustrées des années 1910 et le renommé peintre parisien Joseph-Félix Bouchor (1853-1937) célébrèrent déjà ce point de vue. Cet artiste illustre ce temps où maints citadins s’établirent dans des villégiatures à la campagne, non loin des stations des récentes voies ferrées, souvent en vallée de Seine. Il témoigne aussi d’un métier qui devint plus fréquent dans la société : artiste. Influencé par son ami, le peintre rouennais Émile-Louis Minet (1850-1920), installé à Freneuse en 1884, Bouchor élit domicile dans notre commune de 1886 à 1901. Il en élit aussi tout le cadre qu’il peignit abondamment autour du clocher de Notre-Dame et des scènes populaires, celles des paysans aux champs, celles des pêcheurs en Seine. Aujourd’hui, comme un juste retour, c’est Freneuse qui a élu Bouchor le paysagiste comme en témoignent les noms d’une de ses rues, de sa salle polyvalente (un Mille club) et la présence d’une cinquantaine de ses toiles en mairie. Celles-ci sont classées aux Monuments historiques au titre d’objets depuis le 8 aout 2004 et recensées dans la base Mérimée du Ministère de la culture. C’est un fait rarissime pour une commune, qui plus est de 951 habitants (en 2018), de posséder autant d'œuvres de maitre.  

 

Comparaison entre la photographie d'avril 2021 prise par notre ami Frédéric Ménissier, que nous remercions vivement, et l'huile sur toile de Joseph-Félix Bouchor, traitant le même lieu de Freneuse : l'allée de tilleuls à contremont des Tourvilliers, nom des champs en direction de Tourville-la-rivière. Le photographe contemporain n'avait pas connaissance de la toile de Bouchor quand il a pris le cliché. Comparaison entre la photographie d'avril 2021 prise par notre ami Frédéric Ménissier, que nous remercions vivement, et l'huile sur toile de Joseph-Félix Bouchor, traitant le même lieu de Freneuse : l'allée de tilleuls à contremont des Tourvilliers, nom des champs en direction de Tourville-la-rivière. Le photographe contemporain n'avait pas connaissance de la toile de Bouchor quand il a pris le cliché.

Comparaison entre la photographie d'avril 2021 prise par notre ami Frédéric Ménissier, que nous remercions vivement, et l'huile sur toile de Joseph-Félix Bouchor, traitant le même lieu de Freneuse : l'allée de tilleuls à contremont des Tourvilliers, nom des champs en direction de Tourville-la-rivière. Le photographe contemporain n'avait pas connaissance de la toile de Bouchor quand il a pris le cliché.

 

Notre-Dame de Freneuse (XVIe siècle)

La tour-clocher de Notre-Dame attire le regard tant elle est massive. Carrée et munie de contreforts saillants, elle campe une atmosphère médiévale qu’elle répand alentour. La base Mérimée du Ministère de la culture avance que l’église Notre-Dame a été entièrement reconstruite au XVIe siècle. Une dédicace de 1526 l’atteste. Sa tour en pierre de taille calcaire date de ce temps. Elle se situe au niveau de l’aile nord du transept. Elle fait penser à une tour défensive tant elle est massive, sobre et aveugle hormis quelques austères ouvertures carrées sous la toiture du clocher. Le clocher est inachevé, comme celui de Pont-de-l’Arche et, plus encore, celui de Saint-Martin de Tourville-la-rivière. Dans l’esthétique gothique d’alors, une flèche sculptée aurait élégamment couronné l’édifice comme à Saint-Martin d’Harfleur. Les moyens auront manqué bien que la période fût prospère, surtout le long du fleuve propice au commerce. La base Mérimée nous informe aussi que le portail et la charpente de la nef portent la date de 1735. Le 9 juillet 1992, la tour-clocher fut inscrite sur la liste supplémentaire des Monuments historiques. Le 9 aout 2004, un peu plus de vingt œuvres liturgiques furent classées au titre d’objets, leur ancienneté allant du XVIe siècle au XIXe siècle. Le patrimoine religieux freneusien est l’un des mieux lotis de la région en matière de protection patrimoniale.  

 

Notre-Dame de Freneuse sur les clichés sur verre de Robert Eudes. Le premier est daté du premier juin 1930 ; les autres doivent lui être contemporains. La copie de ces clichés est accessible sur le site des Archives départementales sous les cotes Cote 11Fi1086, 11Fi1087, 11Fi1088 et 11Fi1089. Notre-Dame de Freneuse sur les clichés sur verre de Robert Eudes. Le premier est daté du premier juin 1930 ; les autres doivent lui être contemporains. La copie de ces clichés est accessible sur le site des Archives départementales sous les cotes Cote 11Fi1086, 11Fi1087, 11Fi1088 et 11Fi1089.
Notre-Dame de Freneuse sur les clichés sur verre de Robert Eudes. Le premier est daté du premier juin 1930 ; les autres doivent lui être contemporains. La copie de ces clichés est accessible sur le site des Archives départementales sous les cotes Cote 11Fi1086, 11Fi1087, 11Fi1088 et 11Fi1089. Notre-Dame de Freneuse sur les clichés sur verre de Robert Eudes. Le premier est daté du premier juin 1930 ; les autres doivent lui être contemporains. La copie de ces clichés est accessible sur le site des Archives départementales sous les cotes Cote 11Fi1086, 11Fi1087, 11Fi1088 et 11Fi1089.

Notre-Dame de Freneuse sur les clichés sur verre de Robert Eudes. Le premier est daté du premier juin 1930 ; les autres doivent lui être contemporains. La copie de ces clichés est accessible sur le site des Archives départementales sous les cotes Cote 11Fi1086, 11Fi1087, 11Fi1088 et 11Fi1089.

Le plus ancien patronage connu de l’église est l'abbaye du Bec-Hellouin. Ceci n’est guère étonnant car les moines du Bec étaient aussi bien possessionnés à Martot, de l’autre côté de la Seine, aux Fiefs-Mancels. Le plan terrier du XVIIIe montre encore des propriétés des moines du Bec et du seigneur de Martot, Monsieur de Poutrincourt, dans l’ile. Qui plus est, le franchissement de la Seine était, semble-t-il, facilité par une perte d’altitude qui faisait baisser le niveau des eaux. Henri Michel Saint-Denis avance même, dans le tome I de sa monumentale Histoire d’Elbeuf, que le nom de Quatre-âge, hameau de Criquebeuf, a pour étymologie le terme de cataracte.  

Photographies de Frédéric Ménissier jouant, en avril 2021, avec le regard de Notre-Dame de Freneuse. Photographies de Frédéric Ménissier jouant, en avril 2021, avec le regard de Notre-Dame de Freneuse.
Photographies de Frédéric Ménissier jouant, en avril 2021, avec le regard de Notre-Dame de Freneuse. Photographies de Frédéric Ménissier jouant, en avril 2021, avec le regard de Notre-Dame de Freneuse.

Photographies de Frédéric Ménissier jouant, en avril 2021, avec le regard de Notre-Dame de Freneuse.

Vues intérieures du sanctuaire Notre-Dame lors d'une claire journée d'avril 2021 et par le regard de Frédéric Ménissier.Vues intérieures du sanctuaire Notre-Dame lors d'une claire journée d'avril 2021 et par le regard de Frédéric Ménissier.
Vues intérieures du sanctuaire Notre-Dame lors d'une claire journée d'avril 2021 et par le regard de Frédéric Ménissier.Vues intérieures du sanctuaire Notre-Dame lors d'une claire journée d'avril 2021 et par le regard de Frédéric Ménissier.

Vues intérieures du sanctuaire Notre-Dame lors d'une claire journée d'avril 2021 et par le regard de Frédéric Ménissier.

 

Freneuse, fief central et centre-village

Autour de Notre-Dame se trouve un patrimoine préservé qui forme un ensemble urbain harmonieux. Le presbytère, en dessous de l’église, l’ancien prétoire et l’ancien fief avec son colombier en sont les édifices majeurs. Entre la rue de Pont-de-l’Arche et la Côte-aux-blancs (anciennement le coteau blanc, à cause de ses carrières ?) se trouve le “manoir de Freneuse”. Il s’agit d’un ensemble de bâtiments composé d’un logis de la fin du XVIe siècle, d’un ancien corps de ferme avec des bâtiments formant un enclos et d’un colombier du XVIIIe siècle. Son beau portail date du XVIe siècle. Le logis est un manoir médiéval à pans de bois avec un important encorbellement, côté nord, et au moins une ferme débordante vers l’est. Une tourelle d’angle offre accès aux étages par un escalier à vis. Des remaniements ultérieurs se voient côté est. Il doit s'agir du fief central de Freneuse, stricto sensu, celui peut-être des moines du Bec, non loin de l’église, puis de la famille Filleul. Les Filleuls sont des roturiers de Rouen. Plusieurs d’entre eux ont été maires de Rouen. Ils ont été anoblis et l’on retrouve dans la généalogie d’Alain Foullon, un Amaury II Filleul, décédé en 1411, qui fut garde des amendes et forfaitures de la vicomté de l’eau. Peut-on imaginer que c’était-là un office exercé de père en fils et qui reliait Freneuse à Rouen ? Nous nous étonnons de voir aussi des Filleuls des Chenets d’Amertot au Freneuse de la Frénaye, près de Lillebonne. S’ils apparaissent, certes, plutôt à la Renaissance en ce lieu ,la présence de deux familles Filleul dans deux Freneuses de la région nous étonne. 

Le colombier et son lanternon, un des emblèmes de Freneuse, remontent au XVIIIe siècle et témoignent de la propriété nobiliaire dite du "manoir de Freneuse", point central de la paroisse.
Le colombier et son lanternon, un des emblèmes de Freneuse, remontent au XVIIIe siècle et témoignent de la propriété nobiliaire dite du "manoir de Freneuse", point central de la paroisse. Le colombier et son lanternon, un des emblèmes de Freneuse, remontent au XVIIIe siècle et témoignent de la propriété nobiliaire dite du "manoir de Freneuse", point central de la paroisse.

Le colombier et son lanternon, un des emblèmes de Freneuse, remontent au XVIIIe siècle et témoignent de la propriété nobiliaire dite du "manoir de Freneuse", point central de la paroisse.

Le "Bout de la ville", d'après le plan cadastral de 1832, montre à la fois l'unité patrimoniale autour de l'église et démontre que Freneuse déborde ce chef-lieu de commune et regroupe un chapelet de hameaux le long du coteau, vers Saint-Aubin-lès-Elbeuf.

Le "Bout de la ville", d'après le plan cadastral de 1832, montre à la fois l'unité patrimoniale autour de l'église et démontre que Freneuse déborde ce chef-lieu de commune et regroupe un chapelet de hameaux le long du coteau, vers Saint-Aubin-lès-Elbeuf.

 

Le bailliage

Les fonctions de la noblesse ont changé au fil des siècles : de protecteurs militaires tirant des revenus des fermes, ils sont devenus des officiers au service de l’État en tant que gens de droit pour les plus illustres d’entre eux. Comme le retrace avec clarté Lionel Dumarche, le roi concéda, moyennant finance, des prérogatives de justice, appelées “haute justice”, à partir de 1695. Le bailliage secondaire de Pont-de-l’Arche se trouva donc démis de ces fonctions et devint une instance d’appel. En 1706, le seigneur de Freneuse, Léonard Filleul, acquit la haute justice de sa paroisse et, peu après, celles des Authieux, Tourville, Saint-Aubin, Cléon. Il se fit construire un prétoire, sorte de tribunal, dans un nouveau bâtiment faisant face au manoir ancestral. On lui a donné, avec exagération, le nom de bailliage. Ce prétoire devint caduc avec la Révolution qui nationalisa le domaine de la Justice, fonction régalienne s’il en est. L’élégant édifice du prétoire constitue un bel élément du patrimoine freneusien. Il accueille le restaurant de qualité dénommé “Le bailliage”.  

 

Le bailliage de Freneuse par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Le bailliage de Freneuse par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Le plan terrier de "Freneuze". Lionel Dumarche le date de 1778. Ici nous reproduisons des détails de ce plan autour du "manoir seigneurial" et de l'église. Ce plan est accessible sur le site des Archives de Seine-Maritime. Il a pour cote : 12Fi86.
Le plan terrier de "Freneuze". Lionel Dumarche le date de 1778. Ici nous reproduisons des détails de ce plan autour du "manoir seigneurial" et de l'église. Ce plan est accessible sur le site des Archives de Seine-Maritime. Il a pour cote : 12Fi86.

Le plan terrier de "Freneuze". Lionel Dumarche le date de 1778. Ici nous reproduisons des détails de ce plan autour du "manoir seigneurial" et de l'église. Ce plan est accessible sur le site des Archives de Seine-Maritime. Il a pour cote : 12Fi86.

Notons aussi la place de choix de ce fief : face à une traversée de la Seine, le long d’un chemin suivant la rive non inondable entre Saint-Aubin et Alizay, à la jonction entre deux chemins menant à la voie des sommets entre Cléon et Tourville. Ainsi l’espace au-dessus de l’église s’appelle-t-il les Tourvilliers… Nous sommes ici au tiers de la pente, sur un léger replat assurément travaillé par l’homme, à l’abri des crues. À n’en pas douter, une source devait alimenter le lieu permettant ainsi aux hommes de s’y installer. Notons aussi que le chemin longeant le coteau se trouvait plus au nord que la route actuelle. Cela se voit sur le plan cadastral de 1832 et sur le plan terrier de 1778 où les maisons de Freneuse et ses hameaux s’alignent peu ou prou le long d’un chemin que l’on devine. En 1969, sur les calques du plan cadastral disponibles aux Archives départementales (cote  2023W233_1), une portion de cet ancien chemin est nommée “sente du pied des côtes”. Une autre portion est toujours accessible au centre de la Riberderie. 

Le manoir seigneurial, cœur du fief principal de Freneuse, est constitué d'un logis à pans de bois de la fin du XVIe siècle qui témoigne de la phase ultime de l'architecture médiévale et qui campe un paysage aussi normand que pittoresque (photographie de Frédéric Ménissier, avril 2021).

Le manoir seigneurial, cœur du fief principal de Freneuse, est constitué d'un logis à pans de bois de la fin du XVIe siècle qui témoigne de la phase ultime de l'architecture médiévale et qui campe un paysage aussi normand que pittoresque (photographie de Frédéric Ménissier, avril 2021).

 

Un village protégé

Depuis 1997, le centre-village de Freneuse est classé parmi les Aires de mise en valeur de l'architecture et du patrimoine (AVAP) afin d’éviter les constructions qui pourraient en dénaturer l’aspect. C’est le classement de la tour-clocher et l’inscription partielle du château de Val-Freneuse le 21 décembre 1977 qui a rendu possible la création de l’AVAP. Le château de Val-Freneuse, essentiellement sis dans la commune de Sotteville-sous-le-val, est un édifice classique du XVIIe siècle bâti pour les Le Cornier. Nous le traitons dans notre article dévolu à Sotteville-sous-le-val

Il est rare qu’un patrimoine communal soit aussi bien connu et protégé. La tour-clocher, les œuvres liturgiques, les toiles de Bouchor et l’AVAP sont assurément le dû d’élus consciencieux et avertis de la législation. Cela semble témoigner de la démarche de Lionel Dumarche, historien et ancien adjoint du Conservateur régional des Monuments Historiques. Celui-ci est aussi auteur de plusieurs ouvrages édités par la mairie qui nous les a gracieusement mis à disposition. Nous l’en remercions :

- Mickaël Delahais et Lionel Dumarche, Freneuse, Histoire d’un village de Seine-Maritime, 2009, réédition augmentée de celle de 1999 ; 

- Lionel Dumarche, Le bailliage de Freneuse (1707-2007), 2007 ; 

- Lionel Dumarche : Freneuse à la Belle-époque d’après les cartes postales (1900-1914), 2012 ; 

Plus un ouvrage édité dans le domaine privé : 

- Lionel Dumarche et Killian Penven, Bouchor, le peintre de Freneuse, 2013.

 

Un nom bucolique

Quant au nom de Freneuse, il semble qu’on ait affaire à une forme locale et ancienne du mot “frênaie”, le lieu planté de frênes. On retrouve le terme de Frainusa entre 1046 et 1066 qui proviendrait de Fraixinosa. On disait donc Fréneuse. C’est probable car le frêne se développe dans les zones ensoleillées et au bord de rivières (selon le site lesarbres.fr). Il existe aussi un Freneuse dans les Yvelines, au bord de la Seine, et un Freneuse-sur-Risle dans l’Eure. Il existe aussi une ferme dénommée Freneuse dans le territoire de la commune de La Frénaye, près de Lillebonne en Seine-Maritime aussi. Ce qui nous échappe est la singularité de ce nom dans une région où les toponymes sont le plus souvent scandinaves, ou forgés à partir du nom d’un seigneur, souvent scandinave. Freneuse est un nom roman qui témoigne, qui sait, d’une fondation plus tardive de la paroisse. Quoi qu’il en soit, Freneuse ne désigne plus uniquement ce centre qui était dénommé “Le bout de la ville” dans le plan cadastral de 1832 et dans le plan terrier de 1778. Voyons le reste de la ville...  

 

Loin d'être désertique, la commune de Freneuse est arborée, notamment par des saules têtards dans la plaine alluviale qui témoignent du passage d'anciens bras de Seine, depuis asséchés. Le nom de la paroisse, quant à lui, désigne un lieu planté de frênes (photographies de Frédéric Ménissier, avril 2021).  Loin d'être désertique, la commune de Freneuse est arborée, notamment par des saules têtards dans la plaine alluviale qui témoignent du passage d'anciens bras de Seine, depuis asséchés. Le nom de la paroisse, quant à lui, désigne un lieu planté de frênes (photographies de Frédéric Ménissier, avril 2021).

Loin d'être désertique, la commune de Freneuse est arborée, notamment par des saules têtards dans la plaine alluviale qui témoignent du passage d'anciens bras de Seine, depuis asséchés. Le nom de la paroisse, quant à lui, désigne un lieu planté de frênes (photographies de Frédéric Ménissier, avril 2021).

 

Un chapelet de hameaux au bord de l’eau

Quand on quitte le Bout de la ville, on traverse tour à tour le hameau Baudouin, le hameau Bourdet, le hameau de La Ronce, le hameau Fréret et La Riberderie. Le plan terrier révèle d’autres noms, intermédiaires : les Meillers, les Bailleurs. Ces hameaux portent le nom de personnages plus nombreux ou plus notables qui les ont animés. Les maisons de ces hameaux, souvent du XIXe siècle, sont bâties en moellon calcaire de pays, assurément issu du coteau qui les surplombe. On le voit très nettement, le coteau calcaire (C4) qui descend doucement vers Saint-Aubin-lès-Elbeuf a été entamé par des carrières à ciel ouvert qui prennent la forme de murs, par endroits, derrière les maisons. Le plan cadastral de 1832 a notamment immortalisé le nom de deux chemins montant vers le coteau : le chemin de la carrière des vaches (devenu la “Gayère” des vaches sur le calque de 1969) et le Chemin de la carrière de la Ronce.

Les activités fluviales se lisent aussi sur le plan terrier de 1778 : le moulin de la Ronce situé entre deux iles et une chaussée menant à l’eau à Baudouin témoignent des aménagements destinés à exploiter mieux la force et le produit du fleuve. Un tableau d’Émile-Louis Minet immortalise depuis 1885 aussi la profession de passeur entre Freneuse et Martot où l’on voit une mère de famille appelant le passeur tandis que ses enfants jouent sur l’herbe d’une journée ensoleillée. Enfin, le plan terrier montre les belles propriétés des nobles tels que messieurs Fréret et Cavé. Celle de Fréret a peut-être aussi été appelée “manoir du Buisson” dont la chapelle est citée dans la base Mérimée du Ministère de la culture. 

 

Le plan terrier décrit plus haut permet de localiser et nommer les différents hameaux. Ici, sans ordre de description, le hameaux des Bardets, le hameau Baudouin et la demeure du seigneur Cavé, le moulin de la Ronce, la demeure et le jardin du sieur Fréret et La Riberderie.  Cliquez sur les images pour les faire défiler.
Le plan terrier décrit plus haut permet de localiser et nommer les différents hameaux. Ici, sans ordre de description, le hameaux des Bardets, le hameau Baudouin et la demeure du seigneur Cavé, le moulin de la Ronce, la demeure et le jardin du sieur Fréret et La Riberderie.  Cliquez sur les images pour les faire défiler.
Le plan terrier décrit plus haut permet de localiser et nommer les différents hameaux. Ici, sans ordre de description, le hameaux des Bardets, le hameau Baudouin et la demeure du seigneur Cavé, le moulin de la Ronce, la demeure et le jardin du sieur Fréret et La Riberderie.  Cliquez sur les images pour les faire défiler.
Le plan terrier décrit plus haut permet de localiser et nommer les différents hameaux. Ici, sans ordre de description, le hameaux des Bardets, le hameau Baudouin et la demeure du seigneur Cavé, le moulin de la Ronce, la demeure et le jardin du sieur Fréret et La Riberderie.  Cliquez sur les images pour les faire défiler.
Le plan terrier décrit plus haut permet de localiser et nommer les différents hameaux. Ici, sans ordre de description, le hameaux des Bardets, le hameau Baudouin et la demeure du seigneur Cavé, le moulin de la Ronce, la demeure et le jardin du sieur Fréret et La Riberderie.  Cliquez sur les images pour les faire défiler.

Le plan terrier décrit plus haut permet de localiser et nommer les différents hameaux. Ici, sans ordre de description, le hameaux des Bardets, le hameau Baudouin et la demeure du seigneur Cavé, le moulin de la Ronce, la demeure et le jardin du sieur Fréret et La Riberderie. Cliquez sur les images pour les faire défiler.

 

Le bras de Seine et l’ile de Freneuse

Depuis les années 1960, l’ile de Freneuse s’est lotie d’un quartier pavillonnaire. Cette ile, de tous temps inondable, accueille aujourd’hui un des quartiers les plus peuplés de la commune. Il forme une exception dans la région où les iles de Seine ne sont pas habitées. Il faut dire aussi que le risque d’inondation est écarté depuis les grands travaux de chenalisation de la Seine des années 1930 qui ont conduit à creuser un lit majeur au fleuve et à supprimer le barrage-écluse de Martot-Saint-Aubin-lès-Elbeuf. Freneuse a une autre singularité : les alluvions nées de la révolution néolithique, où des défrichements massifs pour la culture ont érodé les sols, se sont déposées dans le fond de la vallée et ont bouché bien des bras de Seine. Or, celui de Freneuse est encore en eau. Il semble qu’il ait été épargné de l’assèchement par la proximité avec la cataracte de Martot qui précipite le courant alors que tous les villages en amont, côté rive droite, ont perdu leur contact avec l’eau (Sotteville, Igoville, Alizay). 

 

L'huile sur toile d'Emile-Louis Minet, intitulée "L'appel au passeur" et datant de 1885 témoigne d'une des professions relatives à la Seine qui a animé maints freneusien durant les siècles de l'histoire connue de la paroisse.

L'huile sur toile d'Emile-Louis Minet, intitulée "L'appel au passeur" et datant de 1885 témoigne d'une des professions relatives à la Seine qui a animé maints freneusien durant les siècles de l'histoire connue de la paroisse.

 

Les hauts de Freneuse

À partir de la Riberderie, on peut remonter par le chemin de la carrière aux vaches sur le coteau. Arrivés en haut, nous sommes sur le chemin du Gal aux Authieux comme le nomme le plan cadastral de 1832. Il constitue le chemin le moins pentu entre Elbeuf et le plateau de Boos et dût ainsi être largement emprunté par nos ancêtres. Il est aujourd’hui interrompu au niveau du col de Tourville par l’autoroute A13. Cette pente douce s’explique par le passage du lit de la Seine. Il y a longtemps, le lit de la Seine entaillait moins le plateau. La Seine ne formait pas les mêmes méandres. Ainsi, il reste dans la région des terrasses à mi-hauteur entre le plateau et la vallée actuelle. Le coteau de Freneuse en fait partie ainsi que Les Authieux. 

En 2014, le réputé archéologue Miguel Biard fit un diagnostic au nom de l’INRAP au Gros-buisson, le long de la rue du Beau-site, au nord de Fréret. Ce diagnostic dût précéder la construction de la maison d’accueil spécialisée de Saint-Aubin-lès-Elbeuf appelée “Le Mas : le beau site”. Il n’y trouva qu’un seul et unique éclat de type Levallois qui est peut-être attribuable au paléolithique moyen. C’est à relier aux découvertes de Tourville, à la Fosse Marmitaine. Le rapport est référencé sur la base Dolia de l’INRAP. 

Aujourd’hui la rue du Gal est appelée rue du Beau site, rappelant la beauté des perspectives qui se dégagent de part et d’autre de la vallée, depuis Rouen à la Côte des Deux-amants. Exposé aux vents, un moulin était situé au-dessus du hameau Bourdet. Il est symbolisé sur le plan terrier de 1778. Ce plan nous apprend aussi qu’un espace était appelé “La Grande vigne”, par opposition au “Clos des Vignes”, à l’est de la commune où, de nos jours, Édouard Capron a eu l’audace de replanter un vignoble, dit du clos Saint-Expédit. Ces vignes sont peut-être à relier à la présence passée des moines de l’abbaye du Bec, qui devaient faire transiter leur production par Martot, puis par le plateau du Neubourg. 

Citons aussi une étrange fosse Marmitaine, un trou formant une marmite dans le sol, est indiquée sur le plan terrier. Il doit s'agir d'un effondrement karstique (relatif au calcaire). Il a donné son nom à tout un espace de la commune de Tourville et, notamment, à son centre d’enfouissement, dit technique, des déchets. 

Un ancien nom “La croix brisée” semble désigner le lieu où, vers la fin du XIXe siècle ou au début du XXe siècle, une élégante statue de la Vierge-Marie fut érigée, protégeant la vallée. Une table d’orientation fut ajoutée en 1969. 

 

La Grande vigne et le Clos de la vigne, sur le plan terrier de 1778, témoignent de cette culture naguère répandue sur les coteaux de Seine et que fait revivre, à Freneuse, Edouard Capron, que nous saluons ici ! La Grande vigne et le Clos de la vigne, sur le plan terrier de 1778, témoignent de cette culture naguère répandue sur les coteaux de Seine et que fait revivre, à Freneuse, Edouard Capron, que nous saluons ici !

La Grande vigne et le Clos de la vigne, sur le plan terrier de 1778, témoignent de cette culture naguère répandue sur les coteaux de Seine et que fait revivre, à Freneuse, Edouard Capron, que nous saluons ici !

La table d'orientation de Freneuse le long de l'admirable ligne de crètes au centre de la boucle de Seine du méandre d'Elbeuf (photographie de Frédéric Ménissier, avril 2021).

La table d'orientation de Freneuse le long de l'admirable ligne de crètes au centre de la boucle de Seine du méandre d'Elbeuf (photographie de Frédéric Ménissier, avril 2021).

 

Saint-Christophe… des hauts

Enfin nous revenons au début de notre balade, du côté de Saint-Christophe, à 75 mètres d’altitude vers Tourville. Après la croix qui démarque la route de Tourville de ce qui reste du sentier du Gal, vers la vigne du clos Saint-Expédit, quelques maisons neuves ont repris le nom de Saint-Christophe et constituent un ultime hameau de Freneuse. 

Cette croix de chemin marque l’entrée de la paroisse mais indique aussi une ancienne chapelle symbolisée encore sur la carte de Cassini à la fin du XVIIIe siècle. Selon l'archéologue normand Léon de Vesly, la chapelle Saint-Christophe existait avant 1776 où ses ruines, ayant subi le feu, furent démolies par le seigneur de Freneuse, Nicolas Landry. En septembre 1912 Léon de Vesly fit fouiller les lieux par les terrassiers créant la route entre Tourville et le chemin du Gal. Il publia le fruit de ses recherches en 1912 dans un article intitulé “La croix et la chapelle Saint-Christophe” dans le Bulletin de la Société libre d'émulation de Seine-Maritime. Il fit état d’une crypte datant vraisemblablement de 1523 et surmontée d'une chapelle vouant un culte à saint Christophe et saint Jacques en 1629. Une charte atteste l’existence de la chapelle déjà en 1397. Celle-ci est énigmatique. Rappelait-elle un ancien hameau, un poste de surveillance ? L’auteur ne peut répondre mais nous informe de croyances et pratiques de nos ancêtres (dans le même bulletin) : “En septembre, M. de Vesly nous décrivit la Chapelle Saint-Christophe, trouvée à Freneuse : il ne reste qu'une substruction et une crypte de 2 m. 50 de profondeur tout à fait voisine du vieux Calvaire de saint Christophe. C'est un lieu fort vénéré dans la région : les jeunes mères y viennent faire faire à leurs enfants les premiers pas ; cet endroit a la vertu de diviser les orages ; les vieux croient qu'une cloche et un trésor y sont enfouis, etc.

Déjà en 1896, attentif à Freneuse, Léon de Vesly fit paraitre dans La Normandie littéraire, un article intitulé “Légendes, superstitions et vieilles coutumes. Freneuse-sur-Seine” dont nous extrayons la suite : “Donc, Saint-Christophe, le passeur, le marinier légendaire, est en grande vénération à Freneuse et, chaque année, le dimanche qui suit la date du 25 juillet, propre du saint, tout le village est en fête. Des amateurs de pêche à la ligne venus de Rouen et d'Elbeuf se joignent à la population pour augmenter l'éclat de la fête champêtre, illuminer la place publique et tirer un feu d'artifice. C'est la grande fête du pays.” 

Freneuse n’est pas un passage qui laisse indifférent. Le site de Saint-Christophe, celui qui porta le Christ, porte le regard bien loin... 

 

Le plan des fouilles de Saint-Christophe par Léon de Vesly, en 1912, dans le Bulletin de la société libre d'émulation de Seine-Maritime.

Le plan des fouilles de Saint-Christophe par Léon de Vesly, en 1912, dans le Bulletin de la société libre d'émulation de Seine-Maritime.

Balade saintchristophienne par Frédéric Ménissier en avril 2021.Balade saintchristophienne par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Balade saintchristophienne par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Comparaison des vues aériennes des années 1950 et de 2018 grâce à des captures d'écrans du site Géoportail. Comparaison des vues aériennes des années 1950 et de 2018 grâce à des captures d'écrans du site Géoportail.

Comparaison des vues aériennes des années 1950 et de 2018 grâce à des captures d'écrans du site Géoportail.

 

Pour conclure, Freneuse est entourée de zones urbaines (l’agglomération d’Elbeuf), industrielles (à Cléon), de carrières et de décharge (la Fosse Marmitaine, à Tourville-la-rivière). Elle contraste grâce à son patrimoine architectural et son décor naturel préservés. Freneuse offre un beau point de vue depuis l’extérieur. Il constitue aussi un beau cadre de balade ou d’habitation. Freneuse est comme devenue la réserve naturelle et patrimoniale de la boucle d’Elbeuf et cela nous ravit !  

Armand Launay

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9 octobre 2020 5 09 /10 /octobre /2020 10:14
Carte postale issue des fonds des Archives départementales de l'Eure.

Carte postale issue des fonds des Archives départementales de l'Eure.

 

Village-rue du bord de Seine, Criquebeuf semble désigner tout d’abord le centre-village, sa mairie et son église Notre-Dame, que nous avons étudiée dans un précédent article. C’est ici que la sociabilité paroissiale et communale se sont constituées grâce aux écoles et aux commerces qui perdurent. 

Mais Criquebeuf désigne, à l’origine, un chapelet de hameaux et son centre-bourg. Le premier des hameaux, à l’est, est La plaine de Bonport, anciennement Saint-Martin-de-Maresdans, puis Gaubourg, Criquebeuf et Quatre-âge. Ces hameaux, groupes de fermes familiales, ont été réunis au fil des décennies par l’urbanisme galopant et grignotant les maraichages. Il convient de parcourir ces hameaux à pied afin de les sentir pleinement. Ils présentent une harmonie commune : celles de petites maisons en moellon calcaire de pays, toutes reliées à la Seine grâce des venelles parallèles. Les surprises sont au rendez-vous : la maison Riquier, ancien siège de la vicomté de l’eau présente une magnifique galerie à pans de bois à son second étage. Ce bâtiment du XVIe siècle a été classé Monument historique en 1932. Ces activités fluviales se lisaient encore dans les cartes postales du début du XXe siècle où l’on voit un gué et un bac nécessaires à la traversée du fleuve et à l‘exploitation des iles. Face à l’église, retrouvez quelques pierres, sculptées de lettres gothiques ou d’un feuillage, issues de l’ancienne abbaye de Bonport tout comme les stalles du chœur de Notre-Dame.

C’est sûrement un des grands attraits de cette charmante commune que de conserver ses airs ruraux, voire naturels, au milieu des villes et des routes très fréquentées.  

 

Cartes postales issues des fonds des Archives départementales de l'Eure.
Cartes postales issues des fonds des Archives départementales de l'Eure. Cartes postales issues des fonds des Archives départementales de l'Eure.
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9 octobre 2020 5 09 /10 /octobre /2020 09:53
Balade à Poses, sur la passerelle du barrage en avril 2013 (clichés d'Armand Launay).
Balade à Poses, sur la passerelle du barrage en avril 2013 (clichés d'Armand Launay).

Balade à Poses, sur la passerelle du barrage en avril 2013 (clichés d'Armand Launay).

 

Si l’intérêt touristique et promenadier de Poses n’est plus à faire, le long de la Seine, des ruelles et du barrage, il est bon d’y voyager dans le temps afin de voir combien évoluent vite les modes de vie et donc, quelque part, les paysages.

Déjà son église Saint-Quentin des XVe et XVIe siècles, au chœur et au transept gothiques, est intrigante si loin des maisons. Elle témoigne d’un temps où Poses n’était pas que ce village-rue peuplé de mariniers aux maisonnettes blotties et réparties au gré des venelles. Poses a aussi été un ensemble de hameaux situés hors des eaux des crues, notamment dans la plaine vers Léry, parmi lesquels se trouvait, naguère, un moulin depuis recouvert par les eaux des étangs ayant remplacé les carrières de sable. La vigne a même été entretenue et exploitée dans cette plaine comme en témoignent les lieux-dits comme “le clos des vignes” vers Tournedos.  

Qui sait qu’ici sont distinguées la haute Seine, celle de Paris et des berges aussi basses que végétales, de la basse Seine soumise aux marées ? La basse Seine fut transformée en chenal entre le milieu du XIXe siècle et les années 1930, ceci afin de rendre plus aisée la navigation. Ainsi Poses est le point cardinal où la Seine perd le plus de son altitude. C’est ce qui explique la présence des écluses d’Amfreville-sous-les-Monts afin d’aider les péniches à passer la cataracte.

Avant l’inauguration, en 1887, du barrage et des écluses, Poses était déjà une pause dans la pénible navigation des mariniers. Déjà en ce lieu la Seine perdait une altitude suffisamment importante pour baisser le tirant d’eau et rendre périlleuse la remontée, comme la descente, des bateaux. Des heures de guidage et montage des bateaux étaient nécessaires selon le poids des embarcations. Cela nécessitait des équipes de professionnels sur place et des aubergistes pour loger les transporteurs et leurs clients les commerçants, eux qui surveillaient le déplacement de leurs marchandises vers Paris ou vers la mer. Il parait que les bateaux étaient posés sur des iles, appelées les “poses”, en attendant la marée haute et donc les manœuvres des hommes. Ce serait là l’origine du nom de Poses au pluriel assez singulier.  

Ces activités batelières se lisent encore nettement sur les cartes postales des années 1910, notamment disponibles sur le site des Archives de l’Eure. Elles animent aujourd’hui encore le musée flottant de la batellerie : un prétexte supplémentaire pour aller se balader à Poses et savourer un patrimoine bâti serti dans un agréable écrin naturel. 

 

Cartes postales de Poses des fonds des Archives départementales de l'Eure.
Cartes postales de Poses des fonds des Archives départementales de l'Eure.
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9 octobre 2020 5 09 /10 /octobre /2020 07:24
L'église Notre-Dame de Pîtres est le joyau patrimonial de la commune avec un mur-chevet et des parties du mur sud de la nef datant du Xe siècle, un clocher-carré roman (remanié au XIIIe siècle) et une baie romane en plein cintre sur le mur nord de la nef (cliché d'Armand Launay, aout 2019)..

L'église Notre-Dame de Pîtres est le joyau patrimonial de la commune avec un mur-chevet et des parties du mur sud de la nef datant du Xe siècle, un clocher-carré roman (remanié au XIIIe siècle) et une baie romane en plein cintre sur le mur nord de la nef (cliché d'Armand Launay, aout 2019)..

 

Sur une petite élévation de la plaine alluviale de Seine, entre 10 et 15 mètres d’altitude, se trouve le village de Pîtres, protégé des crues. Pîtres se trouvait ainsi sur l’ancienne rive droite de l’Andelle, à proximité de son confluent avec la Seine. Un petit port andelien a ainsi animé le bourg durant des siècles, à commencer par le transit du “bois d’Andelle”, c’est-à-dire les futs flottant sur l’eau.  

Les voies terrestres dessinent un carrefour central. Ici se croisent, d’une part, la voie reliant Poses, lieu de franchissement de la Seine, et le plateau de Quèvreville vers Rouen, notamment par la Vallée-Galantine et, d’autre part, la voie reliant la vallée de l’Andelle à Pont-de-l’Arche. Pîtres était la jonction entre le pays d’Andelle, le pays de Seine et le Vexin normand au-dessus de la côte des Deux-amants. 

Il n’est pas étonnant que ce carrefour ait fourni aux archéologues un important matériel préhistorique, gaulois, gallo-romain, médiéval et même scandinave, ce qui est rare en Normandie malgré la colonisation viking. Comme Romilly-sur-Andelle, Pîtres est un toponyme roman. Il semble signifier les “moulins”. S’il existe aujourd’hui une rue des moulins, vers l’ile Sainte-Hélène, on peut s’étonner que le terme de “moulins” ait suffit à caractériser, déjà au VIIIe siècle, ce lieu. Les moulins à eau étaient-ils si rares entre leur création du IVe siècle et leur multiplication au Xe siècle ? 

De ces temps gallo-romains, sont restés des vestiges de thermes, derrière l’église, et de deux théâtres. L’un était situé au carrefour de la Bourgerue et de la rue de la Bise. L’autre était près de la Pierre-Saint-Martin, plus au sud, au-delà du terrain de football. Léon Coutil affirma en 1901 que les pierres de ces édifices gallo-romains avaient été réemployées dans les murs et maisons du centre-village. 

Une villa royale dût s’établir dans ces lointains vestiges de Rome car Pîtres était un fief royal. Charles le Chauve y fit assembler plusieurs fois les grands de son royaume dans différents plaids (assemblées), notamment pour y légiférer sur la monnaie et décider de la construction des fortifications de Pont-de-l’Arche (862-879) contre les incursions scandinaves. En 905 un édit montre un fonctionnement normal de la villa royale, quelques années avant la création de la Normandie. Au XIIe siècle, lointain souvenir de cette présence royale, Marie de France dans son poème des Deux-amants traita d’un “roi des Pistriens”. Elle qui travaillait pour les rois normanno-anglais en fit nécessairement un roi français arbitraire et nuisible à sa propre fille. C’est lui qui força, dans la légende, l’amant de sa fille à la porter dans ses bras jusqu’en haut de la côte des Deux-amants. Celui-ci en mourut de fatigue et la fille du roi en périt de chagrin, selon cette histoire inspirée de la légende de Pyrame et Thisbé, d’Ovide.

La paroisse de Pîtres allait jusqu’à Igoville et l’on a traité de “val de Pîtres” pour désigner la région, un titre dont s’est emparée l’association d’histoire de la commune qui publie depuis des années d’intéressants articles. Aujourd’hui encore, plusieurs hameaux constituent la commune : La Vallée-Galantine du nom d’une famille noble, le Nouveau-Pîtres, Le Port-de-Poses, le Taillis et la rue du Bosc, anciens hameaux devenus quartiers... Cela témoigne d’un habitat épars dont les vestiges archéologiques se font l’écho. 

Enfin, ce qui exprime le mieux l’ancrage dans le passé de Pîtres est l’église Notre-Dame et ses parties romanes. Ce temple, où les assemblées de Charles le Chauve sont censées s’être tenues, possède toujours un mur du XIe siècle (le chevet) et des maçonneries de la même époque dans le mur sud de la nef. Sa tour-clocher carrée, malgré des remaniements du XIIIe siècle, est toujours ornée d’éléments romans : un décor de bandes lombardes le long de la corniche, ses baies jumelées surmontées d’un oculus. Mil ans plus tard, il fait partie des derniers clochers carrés romans de la région et donne à la paroisse sa figure tutélaire sur fond de côte des Deux-amants. Ce charmant bourg est à visiter, sans oublier d’y prendre un café au Marigny...

 

A lire aussi, sur ce blog, l'historique de Pîtres par MM. Charpillon et Caresme.

Cartes postales issues des collections des Archives départementales de l'Eure. Une capture d'écran de la carte d'état-major accessible sur le site Géoportail.
Cartes postales issues des collections des Archives départementales de l'Eure. Une capture d'écran de la carte d'état-major accessible sur le site Géoportail.
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Armand Launay

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13 septembre 2020 7 13 /09 /septembre /2020 08:43

 

Que signifie Sotteville ? 

Le toponyme de Sotteville-sous-le-val a été interrogé sous l’angle normand, c’est-à-dire la recherche des traces des northmen, les hommes du nord : en somme les vikings. L’on s’est plu à répéter que Sotteville provient de “Sóti”, du vieux danois, qui désigne “celui qui est noir comme de la suie”. L’on traite donc d’une personne à la peau mate et aux cheveux noirs, à moins que ce soit un sobriquet hérité d’une anecdote ou d’une blague potache. On rapproche ce mot de l’anglais “soot”, la suie. Le suffixe “ville” vient du roman “villa” qui désigne, non une ville ou une somptueuse villa romaine, mais un domaine rural. Ce suffixe permet donc de transformer le nom “Le Noir” en “Domaine du Noir”. 

 

Mais à quoi bon préciser “sous le val” ? 

Mais nous nous intéressons ici à la précision “sous le val” accolé au nom d’origine scandinave. À l’évidence, il s’est agi de distinguer notre Sotteville de Sotteville-lès-Rouen, située aussi le long du cours de la Seine. Mais pourquoi ne pas appeler cette paroisse Sotteville-sous-les-monts comme, à près de 13 km par la route, Amfreville-sous-les-monts ? Après tout, il existe bien une ligne de coteaux assez pentus descendant régulièrement vers Saint-Aubin-lès-Elbeuf. 

 

Sotteville-sous-le-val désigne le chef-lieu de paroisse, puis de commune, mais aussi l'ensemble du territoire communal. Il n'est donc pas sûr que la précision "sous le val" désigne le val de la Moulinière au-dessus du chef-lieu (cliché d'Armand Launay, aout 2019).

Sotteville-sous-le-val désigne le chef-lieu de paroisse, puis de commune, mais aussi l'ensemble du territoire communal. Il n'est donc pas sûr que la précision "sous le val" désigne le val de la Moulinière au-dessus du chef-lieu (cliché d'Armand Launay, aout 2019).

 

Sotteville-sous-le-val… Renoux ?

Nous avions pensé, il y a longtemps, que “le val” précisant le nom de la commune était celui du Val-Renoux, vous savez, celui par lequel passe l’autoroute 13, là où se trouve la merveilleuse sculpture “Sur la trace des vikings”, de Georges Saulterre. Cette hypothèse a, depuis, été wikipédiatisée dans la fiche dévolue à la commune sottevillaise. 

Après tout, cette hypothèse parait assez logique car le Val-Renoux se dessine nettement depuis la vallée de Seine où circulent les passants, notamment sur l’eau. 

 

Que désigne Sotteville ? 

Mais Sotteville désigne depuis 1790 tout l’espace d’une commune et, auparavant, donnait son nom à l’étendue de la paroisse accolé au nom de son saint patron : Saint-Baudile-de-Sotteville. Par conséquent Sotteville est, à l’origine, un nom de lieu mais pas d’espace. Sotteville désignait le village, chef-lieu de paroisse, blotti autour de son église. Il existe aussi des hameaux : la Ferme du val, le Val-Renoux, les Bocquets et La cour à Monnier.

 

Sotteville-sous-le-val... de la côte Moulinière ? 

Or, la fiche Wikipédia de la commune, atteste que c’est depuis au moins 1757 que l’on accole la mention “sous le val” et non “à côté du val”. On ne traite pas de Sotteville-ès-val, près-val ou jouxte-val comme l’on disait Saint-Aubin-jouxte-Boulleng avant de dire Saint-Aubin-lès-Elbeuf.

La mention “sous le val” est-elle tout simplement une référence à la côte Moulinière qui passe dans un vallon derrière l’église et la mairie de Sotteville ? 

Nous en doutons car ce val n’est pas très lisible, bien qu’il existe. À ce titre, bien des villages devraient s’appeler Les Damps-sous-le-val, Igoville-sous-le-val, Connelles-sous-le-val… Même le Val-Renoux a besoin d’un nom d’homme pour qu’on le distingue et donc le retienne. 

 

Sotteville-sous-le-val... des Authieux ? Ou l’ancienne paroisse étendue. 

C’est en faisant des recherches sur Ymare que nous avons pris connaissance d’un plan terrier du XVIIIe siècle de la paroisse de Sotteville : celui-ci nous a mis la puce à l’oreille. À côté du plan terrier de Sotteville et ses hameaux valléens, il existe un plan de la paroisse de Sotteville... sur le plateau des Authieux. Cela n’est guère étonnant quand on songe que la commune est aujourd’hui en partie assise sur les hauteurs, du côté des Pointes des Authieux. Songez aussi au nouveau cimetière communal.

Mais ce plan, reproduit ci-dessous, nous apprend que les terres sottevillaises allaient par le fond des vallons jusqu’au pied des paroisses de Saint-Aubin-Celloville, alors dénommée Saint-Aubin-la-campagne, et d’Ymare. Si les bois lui échappaient, la paroisse allait jusqu’à leur lisière si bien que l’ensemble du val des Authieux (la route principale entre Igoville et Gouy) était sottevillais. On mesure aussi, mais c’est un autre sujet, que la ferme de la Folie et le Précantuit étaient igovillais.

Nous pouvons donc former l’hypothèse que “le val” dont il est question dans le nom de la commune désigne ou, plutôt, désignait cette bonne moitié de la paroisse autant accessible par Sotteville que par le Port-Saint-Ouen et qui devait être convoitée. On peut supposer que des fermes y existassent, à l’exemple de la ferme de la Folie, et que des paysans y travaillassent régulièrement. L’archéologie et l’observation aérienne y répondront peut-être un jour, si ce n’est déjà fait. 

Il est étonnant, dans le découpage des terres paroissiales, que le bas de ce val ait été attribué à Igoville et le haut à Sotteville. Ce découpage est sûrement le résultat d’une prise de pouvoir par quelque seigneur local ou par l’abbaye Saint-Ouen de Rouen, grand propriétaire foncier de la région comme l’indique toujours le nom du Port-Saint-Ouen.

On pourrait m’objecter que c’est surtout la paroisse d’Igoville qui est sise “sous le val” des Authieux. C’est géographiquement vrai. Mais toponymiquement il n’existe qu’un seul Igoville, nettement identifiable donc, alors qu’il existe bien des Sottevilles.

 

Conservé aux Archives départementales de Seine-Maritime sous la cote 12Fi106 et accessible par le site http://www.archivesdepartementales76.net, ce plan montre la partie haute de la paroisse de Sotteville-sous-le-val, le nom est donné. Ce plan terrier n'est pas daté mais date du XVIIIe siècle (capture d'écran du 12 septembre 2020).

Conservé aux Archives départementales de Seine-Maritime sous la cote 12Fi106 et accessible par le site http://www.archivesdepartementales76.net, ce plan montre la partie haute de la paroisse de Sotteville-sous-le-val, le nom est donné. Ce plan terrier n'est pas daté mais date du XVIIIe siècle (capture d'écran du 12 septembre 2020).

Détails du plan ci-dessus (captures d'écran du 12 septembre 2020).
Détails du plan ci-dessus (captures d'écran du 12 septembre 2020).

Détails du plan ci-dessus (captures d'écran du 12 septembre 2020).

 

Le val des Authieux et sa particularité.

Nous avançons un autre argument expliquant, selon nous, la référence au val des Authieux comme élément distinguant la paroisse sottevillaise. Le val des Authieux n’est pas un vallon en eau issu d’une érosion des coteaux de Seine. Il provient d’un ancien méandre de Seine asséché puis coupé du lit principal du fleuve. C’est Jérôme Chaïb, écologue et directeur de l'Agence régionale de l'environnement de Haute-Normandie, qui nous renseigne bien ici. Par des dessins très pédagogiques reproduits ci-dessous, il montre quelques phases de l’évolution du méandre de Seine qui nous intéresse. En retenant les leçons de Charles Darwin qui, dans L’Origine des espèces, nous invite à réfléchir à l’échelle géologique, bien plus vaste donc, on mesure combien le fleuve a creusé la roche et a pu modifier son cours. Ceci d’autant plus que le fleuve a été plus impétueux à certaines périodes de son histoire. On mesure donc que le val entre Igoville et le Port-Saint-Ouen mais aussi le Val-Renoux sont le vestige d’un ancien lit de la Seine. C’est un val qui se situe tout de même entre 70 et 80 mètres au-dessus de la Seine et qui descend de deux côtés vers le fleuve séquane… Ils ont été parcourus ensuite et vraisemblablement par quelques rus qui les ont creusés un peu plus surtout à leur connexion avec la vallée de la Seine actuelle. Nous songeons aux vallons descendant de Saint-Aubin-Celloville et Ymare, ce dernier semblant avoir eu un ru plongeant ensuite vers Igoville.

Dessins de Jérôme Chaïb, de l’AREHN, issu de la page 31 de La Seine en Normandie, ouvrage collectif publié en février 2012 et dirigé par Céline Dégremont et Christian Lévêque sous l’égide du GIP Seine-Aval. Nous en avons consulté la version numérique déposée dans Issuu à l’adresse suivante : https://issuu.com/seineaval/docs/la_seine_en_normandie. On voit ici que le val des Authieux est un méandre fossile. C’est donc un val particulier qui a dû compter dans la précision donnée à la paroisse de Sotteville-sous-le-val ; ce val étant pour moitié dans ladite paroisse. (capture d'écran du 12 septembre 2020).

Dessins de Jérôme Chaïb, de l’AREHN, issu de la page 31 de La Seine en Normandie, ouvrage collectif publié en février 2012 et dirigé par Céline Dégremont et Christian Lévêque sous l’égide du GIP Seine-Aval. Nous en avons consulté la version numérique déposée dans Issuu à l’adresse suivante : https://issuu.com/seineaval/docs/la_seine_en_normandie. On voit ici que le val des Authieux est un méandre fossile. C’est donc un val particulier qui a dû compter dans la précision donnée à la paroisse de Sotteville-sous-le-val ; ce val étant pour moitié dans ladite paroisse. (capture d'écran du 12 septembre 2020).

À la sortie d'Ymare, au-dessus de la mare Bouet. On voit se dessiner ici le val des Authieux, ancien lit de la Seine d'un méandre fossile. La paroisse de Sotteville-sous-le-val venait jusqu'à la lisière du bois où fut prise cette photographie (cliché d'Armand Launay, aout 2020).

À la sortie d'Ymare, au-dessus de la mare Bouet. On voit se dessiner ici le val des Authieux, ancien lit de la Seine d'un méandre fossile. La paroisse de Sotteville-sous-le-val venait jusqu'à la lisière du bois où fut prise cette photographie (cliché d'Armand Launay, aout 2020).

 

Pour conclure, la paroisse de Sotteville-sous-le val était bien plus étendue que la commune qui lui a succédé à partir de 1790. Elle occupait une partie du val des Authieux, ancien méandre de Seine. Il semble donc que Sotteville-sous-le-val désigne ce val particulier et non les vallons directs du coteau tels que le Val-Renoux et la côte de la Moulinière.    

Armand Launay

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9 juillet 2019 2 09 /07 /juillet /2019 12:24

La côte des Deux-amants se trouve dans l’Eure, entre Pîtres et Amfreville-sous-les-monts. Elle surplombe le barrage de Poses et, surtout, le confluent de la Seine et de l’Andelle. Elle constitue l’avancée ultime du plateau crayeux du Vexin vers le nord-ouest. Ainsi, elle possède une forme rare où se joignent deux alignements de côtes : les côtes de Seine, ponctuées de falaises depuis Connelles, et les côtes sud de la basse vallée de l’Andelle. 

Le nom des Deux-amants est énigmatique. Nous avons déjà étudié un lai, c’est-à-dire une fable médiévale, de Marie de France, daté de 1155, environ, et qui fait partie du patrimoine littéraire français et, plus précisément, de la littérature courtoise. Cette fable dépeint les efforts d’un noble prétendant au mariage d’une princesse. Mais le père de celle-ci, roi de Pîtres, ne voulait marier sa fille qu’à l’homme capable de la porter dans ses bras ‒ en courant sans pause ‒ au sommet de la côte. Fou amoureux, le prétendant voulut tout de même relever le défi fou. La princesse lui recommanda de chercher un philtre qui l’aidera à surmonter sa fatigue. Le prétendant chercha ce philtre à Salerne et revint à Pîtres. Il parvint à porter la princesse au sommet de la côte, en se passant du philtre, et mourut de fatigue. La princesse, elle, en mourut de douleur. 

Le texte original peut se lire sur Wikisource précédé d’une traduction de Jean-Baptiste-Bonaventure de Roquefort-Flaméricourt datée de 1820.

Cependant l’auteure, Marie, écrit elle-même qu’elle a couché sur le papier une légende populaire, préexistante donc. La fable de Marie fut oubliée et ne resurgit de la bibliothèque du muséum de Londres qu’en 1820. Entre temps, la légende locale était toujours vivace. 

Alors, le nom des Deux-amants a-t-il une origine populaire ou littéraire ? 

Mais encore, un prieuré fut fondé sur la côte des Deux-amants dans la période où fut écrite la fable de Marie. Il fut nommé “Prieuré des Deux-amants”. Or, l’idée qu’un prieuré porte le nom de deux amoureux parait bien peu religieuse, profane et donc indécente. Certains érudits avancèrent que le nom des Deux-amants proviendrait plutôt des “monts” de la région d’Amfreville… “sous les monts”.

Alors, le nom des Deux-amants a-t-il une origine chrétienne ou pratique ?    

 

Voici la plus ancienne représentation - connue - de la côte des Deux-amants. Non signée, on peut la dater entre 1685 et 1722. Le document met en valeur le lien entre cette côte, la Seine et l'Andelle comme voies fluviales.

Voici la plus ancienne représentation - connue - de la côte des Deux-amants. Non signée, on peut la dater entre 1685 et 1722. Le document met en valeur le lien entre cette côte, la Seine et l'Andelle comme voies fluviales.

La côte des Deux-amants constitue un paysage singulier dans la vallée de la Seine. Ici sur une carte postale des années 1910.

La côte des Deux-amants constitue un paysage singulier dans la vallée de la Seine. Ici sur une carte postale des années 1910.

 

1. Une origine populaire ?

Notre première entrée dans le domaine de la côte des Deux-amants se fait par l’oralité quand nos proches, ou un guide imprimé, nous révèle que son nom vient d’une légende orale. L’origine populaire, traditionnelle, existe qui ne semble pas remise en question faute de volonté, de matériau à étudier si ce n’est pas les deux. Cela se comprend car, Marie de France, première personne à avoir rédigé la légende, avoue elle-même qu’elle a emprunté aux Bretons la fable par eux composée à l’oral donc. C’est par ces vers qu’elle commence son lai : 

 

“Jadis avint en Normendie

Une aventure mut oïe

De Deus Amanz qui s’entr’amèrent

Par amur ambedeus finèrent ;

Un Lai en firent li Bretun

Des Deus Amanz reçuit le nun.

 

C’est clairement exprimé, le lai des Deux-amants existait auparavant et était très entendu, autrement dit connu du peuple. Sans qu’on puisse donner de date précise, le lai de Marie de France finit par tomber aux oubliettes mais la légende demeura connue en Normandie et ce par transmission orale.

 

 

 

Jusqu’à plus ample informé, le premier à coucher de nouveau par écrit cette légende est, selon Ernest de Blosseville (page 11), Germain-François Poullain de Saint-Foix dans le cinquième tome de ses Essais historiques sur Paris (page 157). Ce tome date de 1776. L’auteur y livra cette légende en tant que preuve de l’arbitraire exercé par des seigneurs locaux sur leurs serfs. Il la considéra comme fait historique mais ne cita pas ses sources.

 

La version de la légende selon Germain-François Poullain de Saint-Foix en 1776 : 

“Un seigneur qui possédoit une terre considérable dans le Vexin normand se plaisoit à faire parler de lui par ses idées singulières et bisarres. Il assembloit, au mois de juin, tous ses serfs, de l'un et de l'autre sexe, en âge d'être mariés, et leur faisoit donner la bénédiction nuptiale. Ensuite on leur servoit du vin et des viandes ; il se mettoit à table, « buvoit, mangeoit, et se réjouissoit avec eux ; mais il ne manquoit jamais d'imposer aux couples qui lui paraissoient les plus amoureux quelques conditions qu'il trouvoit plaisantes. Il prescrivoit aux uns de passer la première nuit de leurs noces au haut d'un arbre, et d'y consommer leur mariage ; à d'autres de le consommer dans la rivière d'Andelle, où ils passeroient deux heures, nuds en chemise ; à ceux-ci de s'atteler à une charrue, et de tracer quelques sillons ; à ceux-là de sauter à pieds joints par dessus des cornes de cerf, etc. Il avoit une nièce qui aimoit un jeune homme de son voisinage et qui en était éperdûment aimée. Il déclara à ce jeune homme qu'il ne lui accorderoit sa nièce qui condition qu'il la porteroit sans se reposer, jusqu'au sommet d'une montagne qu'on voyoit des fenêtres de son château. L'amour et l'espérance firent croire à cet amant que le fardeau serait léger. En effet, il porta sa bien-aimée, sans se reposer, jusqu'à l'endroit indiqué mais il expira une heure après des efforts qu'il avoit faits. Sa maîtresse, au bout de quelques jours, mourut de douleur et de chagrin. L'oncle en expiation de leur malheur qu'il avoit causé, fonda sur la montagne un prieuré qu'on appela le prieuré des Deux Amants.” 

Ernest de Blosseville avança que “c'est de lui que procèdent toutes les compilations” qui ont suivi. Il semble en effet que l’écriture imprimée permit de diffuser plus largement cette légende. Elle nous offre, surtout, des preuves datées et traçables de l’existence de la légende ; ce que l’oralité ne permet pas. Qui plus est, dans une histoire de Paris, il n’y a aucun doute que cette légende normande connut une plus grande publicité dans le public lettré français que s’il n’entrât dans une publication à portée provinciale. 

Que retenir de cette version par rapport au texte de Marie de France ? Il a beaucoup perdu de sa portée morale. Elle met l’accent est mis sur la personnalité irréfléchie et farfelue du seigneur et ajoute des fantaisies à caractère sexuel qui nous rappelle les débats autour du moyenâgeux droit de cuissage où le graveleux se pare de recherche en apparence historique et donc légitime. Le roi est devenu un simple seigneur. La fille est devenue la nièce du seigneur. La parente de Salerne et le philtre ont disparu. L’idée de l’aveuglement amoureux du prétendant existe toujours mais son amante n’a plus de rôle de conseillère avisée. La chute, si l’on ose dire ainsi, n’explique pas la naissance du lai mais la fondation du prieuré.

Cette légende semble être la version appauvrie, répétée dans les auberges, du texte de Marie. On en imagine déjà une autre version, plus familiale, destinée aux enfants. Alors, peut-on imaginer que le lai de Marie soit d’origine populaire ou, au contraire, que la version populaire soit un lointain rappel du texte de Marie de France ?  

 

 

A partir du texte de Germain-François Poullain de Saint-Foix, paru en 1776, la légende des Deux-amants a connu de nombreuses versions écrites ainsi que des illustrations. Ici, les tableaux du peintre normand Paul Malençon (1818-1880) reproduits sur une carte postale de la fin du XXe siècle.

A partir du texte de Germain-François Poullain de Saint-Foix, paru en 1776, la légende des Deux-amants a connu de nombreuses versions écrites ainsi que des illustrations. Ici, les tableaux du peintre normand Paul Malençon (1818-1880) reproduits sur une carte postale de la fin du XXe siècle.

2. Une origine littéraire : le lai de Marie de France ?

La découverte en 1820 du lai de Marie de France par l’abbé Delarue au muséum de Londres n’a pas modifié la diffusion de la légende. Les hommes ont continué à coudre librement sur une trame commune et lâche l’histoire tragique des amoureux. Le romantisme dut attirer les regards vers la légende deuxamantine (adjectif des Deux-amants) et de ses larmes l’a déployée comme une éponge que l’on arrose. 

Marie écrivit que les Bretons ont fait un lai de l’histoire des Deux-amants. Que viendraient faire des Bretons en pleine Normandie ? Dans un précédent article, nous avons analysé l’argumentaire d’Elizabeth Francis selon qui les 12 lais de Marie s’inscrivaient dans la politique d’Henri II d’Angleterre. Ce monarque cherchait la fidélité de ses seigneurs notamment en faisant paraitre des ouvrages légitimant son pouvoir et, plus généralement, celui des ducs de Normandie sur la germanique Angleterre. Ceci explique le recours aux légendes celtiques, bretonnes, montrant que les familles des barons normands étaient en partie issues de la petite Bretagne. Ils étaient donc les héritiers des anciens rois bretons et autre mythique Arthur. Le lai des Deux-amants s’adressait en particulier à la famille du comte d’Hereford, originaire de Pîtres. Ses ancêtres épaulèrent Guillaume le Conquérant dans sa conquête d’Albion puis restèrent attachés aux successeurs de Guillaume. Ceci peut expliquer pourquoi Marie place dans la bouche de Bretons ce qui est parfaitement normand. Qui plus est, dans ses 12 lais Marie traite deux thèmes principaux, en vogue dans la littérature courtoise : les loisirs, tels que les tournois, et la justice de nobles personnages bien inspirés d’être loyaux envers leurs prochains. Notre lai pîtrien fait partie du traitement de ces thèmes.

 

Afin de dater le lai des Deux-amants, R. N. Illingworth montra, à la suite d’Ernest Hoepffner, que Marie de France s’inspira partiellement d’une œuvre des Métamorphoses d’Ovide : Pyrame et Thysbé. Cette œuvre fit l’objet de nouvelles publications à partir de 1155. R. N. Illingworth date la composition du le lai entre 1155 et 1160. Ce lai présente des analogies avec l’œuvre d’Ovide : l’amour de jeunes êtres malgré l’obstacle parental, le manque de mesure (de raison) des amoureux qui créent leur propre perte et se donnent la mort, la non consommation du mariage pourtant voulu(e), la scène finale où l’amante étreint celui qu’elle vient de perdre... 

Autre auteur, Charles Foulon montra que Marie s’inspira du Roman de Brut du Normand Robert Wace. Cet ouvrage mi-historique mi-légendaire fut commandé par Henri II pour justifier le pouvoir anglo-normand. C’est ici que Marie y puisa les noms de “Neustrie” prénormande et de “Pîtres” en tant que résidence royale. 

De tout cela nous retenons que Marie est en partie créatrice ‒ car augmentatrice ‒ du lai deuxamantin. R. N. Illingworth avance que Marie a dû s’inspirer tout de même d’une légende locale. Nous pouvons en effet remarquer qu’il manque l’idée d’ascension à la légende de Pyrame et Thysbé et aux thèmes courtois des loisirs et de la justice . 

 

Enfin, nous remarquons que la légende locale se distingue d’autres histoires impliquant deux amants malheureux ; histoires renommées au XIIe siècle. Nous n’évoluons pas dans les luxurieux rapports entre Héloïse et Abélard dont les lettres sont datées de 1115 ; nous ne sommes pas dans l’abstinence voulue et tenue des deux amants sans désir et rapports physiques tels que Grégoire de Tours les dépeint au chapitre 42 du premier livre de L’Histoire des Francs (page 83). 

Pour autant, les Deux-amants semblent être bons chrétiens, capables d’amour sincère, voulant le mariage et la justice. De plus, la version populaire de la légende, telle que rapportée par Germain-François Poullain de Saint-Foix en 1776, la relie explicitement au prieuré deuxamantin.

Faut-il délaisser la thèse religieuse de l’origine du nom qui nous intéresse ici ?  

 

3. Une origine religieuse : les deux amants divins : Jésus et Marie Madeleine ? 

Le thème de l’amour en esprit de Jésus et de Madeleine existait au Moyen Âge. Il n’y a rien d’étonnant à cela quand on songe au Cantique des cantiques de Salomon où l’amour pur entre deux êtres exprime la foi sincère et dévouée envers le divin : 

 

“Mon bien-aimé est pour moi un bouquet de myrrhe qui repose entre mes seins.

Mon bien-aimé est pour moi une grappe de troëne des vignes d’EnGuédi. 

- Que tu es belle, mon amie, que tu es belle ! Tes yeux sont des colombes. 

- Que tu es beau, mon bien-aimé, que tu es aimable ! notre lit, c’est la verdure. 

Les solives de nos maisons sont des cèdres, nos lambris sont des cyprès.”

 

Le cantique des cantiques, de Salomon, La Bible selon la traduction de Louis Segond. 

 

Le thème de l’amour en esprit était aussi dans l’air du temps quand fut fondé le prieuré des Deux-amants, vers 1143. En effet, en 1139 le deuxième concile de Latran entérina l’interdiction faite aux clercs de se marier et donc de connaitre la coupable chair qui divertit de l’amour réel. 

De plus, le thème des deux amants divins se retrouve, comme la cita Ernest de Blosseville (page 15) dans d’autres traditions à Clermont (inspirée de Grégoire de Tours, comme vu ci-dessus) et Lyon (communauté des Deux-amants), à Saint-Riquier (ché Picards) mais aussi en Espagne… 

Un argument pèse plus encore : Charles de Stabenrath et F. Blanquart commentent et reproduisent partiellement une description de l’ancienne église du prieuré, menaçant ruine. Elle fut rédigée par le prieur des Deux-amants, lui-même. Datée du 11 janvier 1723, cette description mentionne que : “Sur les arcs-boutans de l'entrée et de chaque côté, on voyait deux statues en pierre de Saint-Leu : l'une était celle de Jésus-Christ, l'autre celle de Madeleine, tombée quelques années avant.” F. Blanquart montre, de plus, que des statues de Jésus et Marie Madeleine se trouvaient aussi dans le chœur de l’église. Les figures de Jésus et Marie Madeleine n’étaient pas anecdotiques puisqu’elles accueillaient le fidèle à l’entrée de l’église priorale et se trouvaient au cœur du rituel sans cesse renouvelé par les chanoines. 

Qui plus est, Charles de Stabenrath argua que l’on trouve l’expression de “Deux amants” “dans une charte latine de 1177 : Duorum Amantium, que l'on traduit par Deux-Amans. Il s'agit, dans cette charte, d'une donation faite en faveur du prieuré par Gouel de Bauldemont, fils de Bauldric” (page 375). Il semble que le prieuré fût fondé vers 1143. Il serait étonnant ‒ autant que singulier ‒ qu’il n’ait pas porté le nom de Deux-amants dès sa fondation. 

Enfin, et pour en finir avec cet argument, le prieuré était aussi appelé sainte-Madeleine des Deux-amants. Les Deux-amants divins remplissent les locaux de l’ancien prieuré voué à eux.  

 

 

Le thème des Deux-amants divins était connu au Moyen  ge. Ici, par exemple, un détail de l’ébrasement du porche sud de la cathédrale de Chartres représente les “deux amants”. Cette illustration est une reproduction de diapositive des années 1930 du fonds Bonnenfant et classée sous la cote : 37 Fi 1822 aux Archives départementales de l’Eure.

Le thème des Deux-amants divins était connu au Moyen ge. Ici, par exemple, un détail de l’ébrasement du porche sud de la cathédrale de Chartres représente les “deux amants”. Cette illustration est une reproduction de diapositive des années 1930 du fonds Bonnenfant et classée sous la cote : 37 Fi 1822 aux Archives départementales de l’Eure.

 

Quant à Marie Madeleine, son nom fut donné à plusieurs personnages dans la théologie chrétienne. Malgré bien des controverses, elle incarna et symbolisa plutôt celle qui a péché à un moment de sa vie. Cela ne la singularise pas quand on songe aux vies du soldat saint Paul... et du bon vivant saint Augustin, dont les écrits ont inspiré la création de la règle des augustins ; règles des chanoines deuxamantins. Puis, Madeleine incarna et symbolisa le repentir : elle aima Jésus. Elle ne l’aima ni dans le sens du désir physique (l’éros grec), ni de l’amitié (philia), ni de la tendresse familiale (storgê) mais du désintéressement, du spirituel (agapè). C’est précisément en cela que consiste le vœu de chasteté des moines amants en esprit de Jésus. Or, amant signifiait “amoureux” en ancien français avant que son sens ne se limite à la relation sexuelle, voire sentimentale. Par ailleurs, on pourrait aisément écrire à l’entrée des monastères : “les cénobites en paix”. Reprenons. C’est d’ailleurs ce que Jésus dit à Marie Madeleine quand il révéla sa résurrection : “noli me tangere”, ne me touche pas. L’amour qu’il désigne est celui qui assure l’immortalité et non les passions physiques qui dévorent et perdent l’homme, mâle et femelle. De nos jours, dans une atmosphère Da-Vinci-codesque, beaucoup de bruits courent autour d’un hypothétique amour charnel entre Jésus et Marie Madeleine, ancienne prostituée. C’est bien mal comprendre la finalité spirituelle du message chrétien.

 

Pour libérer l’imagination et développer la réflexion, on gagne à observer le rôle de tout premier plan donné à un personnage féminin dans les témoignages, anciennement dits testaments, des apôtres : Marie Madeleine était une femme et Jésus, envoyé de Dieu, l’élit premier témoin de sa résurrection. Or, au XIIe siècle, en France, le culte de Marie était vif et la littérature courtoise émergeait. Cette littérature louait l’homme gagne qui sait respecter la femme. Parler de tension vers une égalité homme-femme serait anachronique mais la femme, au moins dans les milieux lettrés et aisés, se vit reconnaitre une sensibilité, une dignité. C’est là que la thèse romantique et profane des “deux amants” trouve un certain crédit. 

 

Malgré la présence monacale et les statues de Marie Madeleine et Jésus dans l’église priorale, le peuple ‒ et les auteurs après lui ‒ ont préféré la légende orale, plus romantique et profane. Aubin-Louis Millin nota que les gens du peuple attribuaient même les tombes du prieuré non aux anciens donateurs, tels les Malesmains ou les Rocherolles, mais aux deux amants de la légende et au père contrit. Les faits ont beau être têtus, ils le sont moins que les hommes en quête de rêverie. 

Que valent les faits, justement ? Le nom des Deux-amants a-t-il une origine pratique ? 

 

4. Une origine pratique est-elle possible ?

Voici une explication moins aimée des érudits : la côte des Deux-amants pourrait tout simplement tenir son nom de sa géographie. 

Charles de Stabenrath a une plume acérée sur le sujet : il crucifie le religieux Michel Toussaint Chrétien Duplessis selon qui le nom de “Deux-amants” proviendrait, légèrement déformé, de “deux monts”. Il se fonda sur l’observation de la côte depuis la rive droite de l’Andelle où deux monts se distinguent entre le départ d’un vallon. Duplessis avança cela au conditionnel car le nom des Deux-amants lui paraissait trop profane pour un lieu religieux. Il cita cependant, et honnêtement, une thèse toute spirituelle : l’amour de sainte Madeleine et de Jésus (page 374). Charles de Stabenrath enfonça cependant le clou (page 375) en citant la charte de 1177, traitée ci-dessus, où l’on trouve l’expression de “Duorum Amantium (...) que l'on traduit par Deux-Amans”. Dont acte. 

Nous avions nous-même envisagé que le nom de “Deux-amants” était issu de “deux amonts”. En effet, dans le langage des bateliers de Seine “aller amont” signifie remonter le courant (à lire ici). Or, la côte qui nous intéresse est un point de repère immanquable, surtout pour les voyageurs, au pied duquel il est possible de remonter deux amonts : celui de la vallée de la Seine et celui de la vallée de l’Andelle. Ces cours ont dessiné la douce et singulière courbe de la côte deuxamantine. Cette thèse rejoint celle de Gaëtan de la Rochefoucault pour qui les “deux amonts” désignent les rangées de monts proches de la confluence de l’Andelle et de la Seine (Ernest de Blosseville, page 14). Après tout, et pour aller dans son sens, Amfreville n’est-il pas devenu “sous-les-monts” afin de le distinguer du proche Amfreville-les-champs. Preuve est faite que les versants abrupts de Seine étaient dénommés “les monts”. 

 

 

Dessin publié dans Les Antiquités nationales d'Aubin-Louis Millin de Grandmaison pour illustrer la thèse selon laquelle le nom des Deux-amants serait issu de la jonction entre deux séries de monts. Ici le dessinateur s'est positionné sur le coteau nord de l'Andelle, sur les hauteurs de Romilly-sur-Andelle.

Dessin publié dans Les Antiquités nationales d'Aubin-Louis Millin de Grandmaison pour illustrer la thèse selon laquelle le nom des Deux-amants serait issu de la jonction entre deux séries de monts. Ici le dessinateur s'est positionné sur le coteau nord de l'Andelle, sur les hauteurs de Romilly-sur-Andelle.

 

Alors, il n’est pas exclu que le nom de “deux amonts” ait préexisté au prieuré établi vers 1143. Les chanoines, venus s’installer en ce lieu, ont pu s’approprier ce “deux amonts” par la légère modification en “deux amants”... divins. Selon nous, ce qui donne du crédit à cette thèse, reposant sur un jeu de sons, est l’exemple de l’ancienne abbaye de Bonport. Nous avions étudié son nom dans un précédent article. La légende populaire avance que Richard Cœur de Lion faillit se noyer dans la Seine durant une obscure mésaventure de chasse, peu à son avantage. Il fit vœu à la Vierge Marie de fonder une abbaye à l’endroit où elle lui ferait toucher la berge. Le “bon port” eut lieu et Richard fit l’abbaye. Pourtant les armes abbatiales montrent la Nativité du Christ. Le fils de Dieu parmi les hommes est un “bon port” bien plus précieux, qui plus est pour des religieux. De plus, au gré de nos études, nous identifions de mieux en mieux un petit port de Seine au creux du Val Richard. Il nous semble que les moines aient tenté de concilier un nom local avec une appellation conforme à leurs pieux vœux. Ceci d’autant plus que la fondation de Bonport provint d’une rare et courte période de paix entre Richard, roi d’Angleterre, et Philippe, roi de France. Bonport est une cofondation entre les deux royaumes, pas le résultat d’une mésaventure. Exit la thèse de la chute dans l’eau, nous semble-t-il. Bienvenue à la thèse religieuse qui s’ancre dans une contrée.   

 

Pour conclure, la côte des Deux-amants est un lieu romantique qui élève le regard des hommes vers la rêverie poétique ou historique. Le nom de ce lieu permet d’ouvrir de nombreuses problématiques. Pour tenter d’y répondre, nous avons répertorié et expliqué les thèses avancées par les auteurs. Nous les avons argumentées plus avant. 

Ces thèses ne semblent pas exclusives mais complémentaires. 

La légende populaire est le principal support de transmission de l’histoire des Deux-amants. Entre Marie de France vers 1155 et l’avant-veille de la Révolution, en 1776, 600 ans de transmission orale ont fait vivre et survivre la légende deuxamantine, bien que la déformant et l’appauvrissant. 

L’origine littéraire semble aussi acquise. En effet, Marie s’est inspirée d’un sujet local, préexistant à son lai, et relié à de nobles familles de barons d’origine pitrienne participant du pouvoir d’Henri II sur l’Angleterre. Mais il semble que notre auteure ait beaucoup enrichi le sujet des Deux-amants par une œuvre légendaire d’Ovide, Pyramus et Thysbé, et une œuvre historico-légendaire de Robert Wace, Le Roman de Brut

Il semble aussi qu’elle ait pris connaissance de la fondation d’un prieuré qui fit connaitre, au-delà de la contrée de Pîtres, le nom des Deux-amants. C’est d’ailleurs ce prieuré qui semble avoir suscité l’interrogation des hommes sur ce nom énigmatique. Ainsi, les hommes ont ressenti le besoin d’expliquer ce nom ; d’où la popularité de la légende qui nous est revenue en 1776 comme explication de l’origine du prieuré. 

Pourtant, le nom des Deux-amants est pleinement chrétien et semble dater de la fondation du prieuré vers 1143. C’est ce que prouvent les personnes de Jésus et Marie Madeleine, amants en esprit, présents sous forme de statues dans l’église priorale. Quant à l’origine première de ce nom, nous la voyons dans l’expression de “deux amonts” qui exista dans le langage des bateliers de Seine afin de désigner le fait de remonter le courant. Ici la côte qui nous intéresse est notable du fait de son élévation et singulière et du fait de ses courbes faisant la jonction entre deux rangées de monts : ceux de la Seine et de l’Andelle qui unissent leurs eaux au pied du mont. 

C’est enfin en ce lieu que la marée fait cesser ses effets, c’est-à-dire à Poses ; cette pause qui eût sauvé notre malheureux prétendant s’il eût bu, dans une bonne auberge du village, un bon cidre en guise de filtre ; et c’est sa femme qui le lui demanda !

 

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Sources

- Blosseville, Ernest, marquis de, “L’origine du prieuré des Deux amants en Normandie : fabliau du XIIIe siècle, par un trouvère du XVIIIe siècle”, 32 pages, extrait du Précis des travaux de l'Académie impériale des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, années 1807-1868 ;

- Bouvris, Jean-Michel, “Les plus anciens actes du prieuré augustin des Deux-Amants à l'ancien diocèse de Rouen (vers 1110-1207)”, Annales de Normandie, n° 4, 1995, p. 448-450. Accessible sur Persée ;

- Charpillon, Louis-Étienne, Caresme, Anatole, Dictionnaire historique de toutes les communes du département de l’Eure, Delcroix, Les Andelys, 1868, tome I, notice “Amfreville-sous-les-monts”, chapitre : “Prieuré des Deux-amants”, page 109 ; 

- Duplessis, Michel Toussaint Chrétien, Description de la haute et basse Normandie, 1740, tome 2, page 331 (consultable dans Google livres) ; 

- Foulon, Charles, “Marie de France et la Bretagne”, Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest, 1953, pages 243 à 258. Accessible sur Persée

- Francis, E. A., “Marie de France et son temps” in Romania, tome 72, n° 285, 1951. pages 78 à 99. Accessible sur Persée ;

- Illingworth, R. N. “La chronologie des Lais de Marie de France”, in Romania, tome 87 n° 348, 1966, pages 433 à 475. Accessible sur Persée ;

- Millin de Grandmaison, Aubin-Louis, Antiquités nationales ou Recueil de monumens..., tome 2, chapitre 17, “Prieuré des deux amans”, 1791 (consultable dans Gallica et dans archives.org) ;

- Pilet, André, Terre des Deux-Amants. Amfreville-sous-les-monts : son histoire, des silex taillés à l’ordinateur, éditions Bertout, Luneray, 1996, 179 pages ;

- Stabenrath, Charles de, “Notice sur le prieuré des Deux-amants”, in La Revue de Rouen et de Normandie, 1836, pages 370 à 382. 

 

 

Armand Launay

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3 mai 2019 5 03 /05 /mai /2019 14:04

 

Entre 1934 et 1935 le confluent de l’Eure et de la Seine a été reporté en aval, à Martot… L’Eure a gagné plus de 10 km et a atteint les 228,7 km de longueur qu’on lui connait de nos jours. Quelle est la raison de ce changement de lieu ?

 

Dans les années 1930, d’immenses travaux de chenalage ont eu lieu. Le chenalage désigne l’aménagement d’une voie navigable, un peu à la manière d’un canal. C’est ce qui explique pourquoi les berges de la Seine sont depuis rectilignes et, souvent, endiguées. Pour réaliser cela, le service de la navigation a déterminé quel serait le cours principal de la Seine. Le bras majeur du fleuve a été choisi. Les bras secondaires étaient donc inutiles, voire nuisibles, car ils alimentaient en alluvions le cours principal et détournaient des eaux, baissant la profondeur du cours principal. Il fallait les supprimer.

C’est pourquoi les iles de Seine ont été rassemblées de manière à bâtir une sorte de digue sud au cours principal de la Seine. Elles ont été rassemblées grâce aux terres issues du dragage du lit de la Seine. Tout l’espace en face de la place du village des Damps a été comblé en 1934. Les bras entre les iles ont été comblés de manière de ne laisser que la péninsule Saint-Pierre qui arrive, depuis, jusqu’au pont de Pont-de-l’Arche. Les iles situées en amont, vers Poses, ont été rattachées à la péninsule de la Garenne. On voit toujours quelques saules têtards qui marquent les emplacements des anciens bras, en direction du pont ferroviaire du Manoir. On utilise toujours les noms des anciennes iles, notamment quand on parle des "jardins ouvriers" ou "familiaux" de Rouville, du nom de l'ancienne ile de la commune d'Alizay mais situé sur la rive gauche de la Seine.

Le petit port des Damps, situé sur la place du village, fut coupé de la Seine. Pour pallier cela, la mairie des Damps fit bâtir un petit pont sur l’Eure, en aout 1935. Grâce à cela, les camions chargés de bois de la forêt de Bord pouvaient aller sur la berge de Seine où attendaient les péniches pour le chargement. Cependant, le transport routier prit bientôt le relai du transport fluvial et le chemin longeant les berges de Seine devint une décharge sauvage jusque dans les années 1980 où il fut nettoyé.

Quant au bac des Damps, petit service qui reliait la place du village à la péninsule de la Garenne, il est devenu parfaitement inutile avec la création du petit pont en 1935.

 

Tous ces travaux ne suffirent pas : il fallut maintenir le niveau des eaux de l’Eure à Martot, de manière à ce que la rivière ne soit pas asséchée. En effet, le cours principal de la Seine fut approfondi. Ceci afin de rendre inutile le barrage de Martot et donc de démolir. Par conséquent, depuis ce temps les eaux de l’Eure se déversent très rapidement dans le cours de la Seine si rien ne leur barre le passage. C’est la raison pour laquelle un petit barrage sur l’Eure fut bâti à Martot. Il a été remplacé en 2017 par une passe qui maintient toujours un niveau minimum des eaux mais qui accélère un peu le courant de manière à ce qu’il évacue de lui-même la vase. De même, il permet aux poissons de remonter le courant. Ce n’est pas tout, un déversoir fut créé à Pont-de-l’Arche en 1935 de manière à évacuer le surplus d’eau et donc de décharger le barrage de Martot.

 

Comment interpréter les documents et des cartes postales anciennes ?

Cartes postale illustrée des Damps. Cette photographie fut prise vers 1920 depuis un étage de la Gentilhommière, vraisemblablement. Au premier plan se trouve l'ancien confluent, face à la place du village. A l'arrière plan on aperçoit le pont ferroviaire du Manoir ce qui prouve bien que le bras principal est celui de la Seine. A gauche, se trouve une ile de Seine. A droite, se trouve la pointe de la Garenne, dernière séparation entre l'Eure et la Seine.

Cartes postale illustrée des Damps. Cette photographie fut prise vers 1920 depuis un étage de la Gentilhommière, vraisemblablement. Au premier plan se trouve l'ancien confluent, face à la place du village. A l'arrière plan on aperçoit le pont ferroviaire du Manoir ce qui prouve bien que le bras principal est celui de la Seine. A gauche, se trouve une ile de Seine. A droite, se trouve la pointe de la Garenne, dernière séparation entre l'Eure et la Seine.

La place du village des Damps sur une carte postale illustrée des années 1910. Deux cafés-épiceries servaient la population dampsoise et les gens de passage prenant, notamment, le bac entre Poses et Les Damps. Le bac est bien visible ici. Son débarcadère en terre est toujours visible de nos jours en amont du petit pont qui fut bâti en 1935.

La place du village des Damps sur une carte postale illustrée des années 1910. Deux cafés-épiceries servaient la population dampsoise et les gens de passage prenant, notamment, le bac entre Poses et Les Damps. Le bac est bien visible ici. Son débarcadère en terre est toujours visible de nos jours en amont du petit pont qui fut bâti en 1935.

Carte postale illustrée des Damps. La photographie fut prise depuis les hauteurs de l'espace anciennement appelé "le Clos". On y voit, en bas à droite, une première maison, située avant la ferme de la Côte. Le premier cours d'eau est l'Eure, toujours située en ce lieu. Plus loin, un deuxième cours d'eau est visible. Il s'agit d'un ancien bras de Seine de Poses aux Damps entre la Garenne et l'ile de Rouville. Il a été comblé en 1934. Le troisième cours d'eau, au fond, est le bras principal de la Seine.

Carte postale illustrée des Damps. La photographie fut prise depuis les hauteurs de l'espace anciennement appelé "le Clos". On y voit, en bas à droite, une première maison, située avant la ferme de la Côte. Le premier cours d'eau est l'Eure, toujours située en ce lieu. Plus loin, un deuxième cours d'eau est visible. Il s'agit d'un ancien bras de Seine de Poses aux Damps entre la Garenne et l'ile de Rouville. Il a été comblé en 1934. Le troisième cours d'eau, au fond, est le bras principal de la Seine.

Carte du service de la navigation de la Seine avant le comblement du confluent des Damps. Le village des Damps est en haut de cette vue, au sud. On y voit précisément les contours des iles et le tracé des cours d'eau. Les digues prévues sont tracées en rouge. Elles consisteront en de simples levées de terre. Avec nos remerciements à Thomas Gardes pour le partage de ce document.

Carte du service de la navigation de la Seine avant le comblement du confluent des Damps. Le village des Damps est en haut de cette vue, au sud. On y voit précisément les contours des iles et le tracé des cours d'eau. Les digues prévues sont tracées en rouge. Elles consisteront en de simples levées de terre. Avec nos remerciements à Thomas Gardes pour le partage de ce document.

La péninsule Saint-Pierre en juillet 2016 vue depuis Les Damps du haut. On voit nettement que son relief est tourmenté. Il témoigne du travail de l'homme et du comblement partiel des anciens bras de Seine. Une partie d'un bras est toujours en eau et grandit à mesure que la crue augmente l'hiver (cliché Armand Launay).

La péninsule Saint-Pierre en juillet 2016 vue depuis Les Damps du haut. On voit nettement que son relief est tourmenté. Il témoigne du travail de l'homme et du comblement partiel des anciens bras de Seine. Une partie d'un bras est toujours en eau et grandit à mesure que la crue augmente l'hiver (cliché Armand Launay).

Perspective sur l'actuel confluent de l'Eure et de la Seine. On dit qu'il se trouve à Martot, après la passe. En réalité il est situé dans la commune de Saint-Pierre-lès-Elbeuf, en Seine-Maritime. Au loin, on peut admirer les immeubles du Puchot à Elbeuf (cliché Armand Launay, aout 2010).

Perspective sur l'actuel confluent de l'Eure et de la Seine. On dit qu'il se trouve à Martot, après la passe. En réalité il est situé dans la commune de Saint-Pierre-lès-Elbeuf, en Seine-Maritime. Au loin, on peut admirer les immeubles du Puchot à Elbeuf (cliché Armand Launay, aout 2010).

Pour aller plus loin dans l'étude de la confluence Seine-Eure, vous pouvez lire notre article consacré à la commune de Porte-de-Seine. Il y est beaucoup question d'archéologie et notamment de l'ancien confluent de l'Eure et de la Seine qui devait se trouver encore vers l'an mil du côté de ce qui est devenu Port-Pinché. 

 

Pour aller plus loin concernant les grands travaux de chenalage de la Seine...

D'où vient le nom de l'Eure et comment a-t-il évolué depuis l'Antiquité ?

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

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2 mai 2019 4 02 /05 /mai /2019 10:04
Les curieux s'interrogent sur le double franchissement de la Seine et de l'Eure, à Pont-de-l'Arche, alors que les cartes postales anciennes nous informent que seule la Seine arrosait les berges archépontaines au début du siècle dernier... (cliché Armand Launay, mai 2013).

Les curieux s'interrogent sur le double franchissement de la Seine et de l'Eure, à Pont-de-l'Arche, alors que les cartes postales anciennes nous informent que seule la Seine arrosait les berges archépontaines au début du siècle dernier... (cliché Armand Launay, mai 2013).

Sur le pont de Pont-de-l’Arche, on y passe, on y passe et, quand le curieux décolle son regard du goudron routinier, il admire le paysage de la ville d’antan regroupée autour de la figure tutélaire de l’église Notre-Dame-des-arts. Au fil des jours, répétant cette observation furtive, il parvient à observer les rives de la Seine, ses berges artificielles et le déversoir, devant la ville ; ce même déversoir par lequel les eaux de l’Eure rejoignent en partie les eaux de la Seine. La nature semble avoir cédé ses droits à l’homme, même en ce lieu...

L’amateur d’histoire consultera les documents disponibles sur le Net. Il sera étonné de voir sur les cartes postales illustrées des années 1910 que l’Eure ne passait pas devant Pont-de-l’Arche mais se jetait dans la Seine aux Damps.

Que s’est-il passé entre temps ? C’est le sujet de cet article-fleuve qui a pour finalité de définir quelques jalons des aménagements publics de la Seine depuis la Révolution.

 

1. La Seine, fleuve sauvage.

1.1. Un lit vaste et peu profond.

Quel était l’état du fleuve jusqu’en 1866 ? La Seine était moins profonde qu’aujourd’hui et occupait plus largement le fond de sa vallée. Elle l’occupait de manière incomplète par des bras séparés par des iles. Un bras principal occupait ‒ peu ou prou et de manière sinueuse ‒ le milieu de la vallée là où on la connait de nos jours. En période de crue, le fond de la vallée était entièrement en eau et l’on pouvait gagner Alizay ou Igoville en barque depuis Pont-de-l’Arche ou Les Damps.

C’était pour maintenir la circulation terrestre que furent bâties les arches du Diguet, sous l'Ancien régime, avant d’être rebâties vraisemblablement dans les années 1840 (voir notre article sur le Diguet). Ces arches ont dernièrement servi durant la crue de février 2018. Une carte d’état major datant approximativement de 1850 représente le chapelet d’iles entre les différents bras de la Seine ; ceci en période d’eaux normales. Cela signifie que d’autres bras étaient en eau à d’autres moments de l’année, par exemple le Nigard, à Igoville (voir notre article), ou le bras de Freneuse, en eaux aujourd’hui toujours.

Une lecture rapide des cartes d'état major (approximativement datées de 1850 et de 1950) montre que les iles de Seine ont été reliées les unes les autres afin de canaliser le fleuve.
Une lecture rapide des cartes d'état major (approximativement datées de 1850 et de 1950) montre que les iles de Seine ont été reliées les unes les autres afin de canaliser le fleuve.

Une lecture rapide des cartes d'état major (approximativement datées de 1850 et de 1950) montre que les iles de Seine ont été reliées les unes les autres afin de canaliser le fleuve.

 

1.2. Une navigation pénible et dangereuse.

Quant à la navigation fluviale, la batellerie, elle était pénible et risquée. Les berges n’étaient pas stabilisées et se décomposaient en bancs de sable et de vase aux frontières aussi peu visibles que fixes. Des mariniers guidaient donc ‒ contre rémunération ‒ les bateaux montant et descendant le fleuve. Des haleurs tiraient et faisaient tirer par des courbes de chevaux les bateaux montant. À Pont-de-l’Arche, le pont formait un obstacle aux bateaux, notamment par une cataracte de quelques dizaines de centimètres. Des dizaines de monteurs étaient rémunérés afin de faire passer les bateaux sous l’arche maitresse du pont, et ce sous la direction d’un “maitre de pont” et ses aides. Il s’agissait que le bateau ne cogne pas les piles du pont. C’est ce que nous décrivons dans notre article consacré au vitrail du “halage” de l’église de Pont-de-l’Arche (cliquez ici).   

Le vitrail dit du "halage", daté de 1604, dans l'église Notre-Dame-des-arts, à Pont-de-l'Arche, montre le travail des monteurs de bateaux qui tiraient les cordes sous la conduite d'un maitre de pont afin que les bateaux ne cognent pas les piles du pont (clichés Armand Launay, décembre 2007).
Le vitrail dit du "halage", daté de 1604, dans l'église Notre-Dame-des-arts, à Pont-de-l'Arche, montre le travail des monteurs de bateaux qui tiraient les cordes sous la conduite d'un maitre de pont afin que les bateaux ne cognent pas les piles du pont (clichés Armand Launay, décembre 2007).

Le vitrail dit du "halage", daté de 1604, dans l'église Notre-Dame-des-arts, à Pont-de-l'Arche, montre le travail des monteurs de bateaux qui tiraient les cordes sous la conduite d'un maitre de pont afin que les bateaux ne cognent pas les piles du pont (clichés Armand Launay, décembre 2007).

 

1.3. Des obstacles naturels (les pertuis) et artificiels (le pont).

Qui plus est, deux obstacles naturels s’imposaient aussi localement à la batellerie : le pertuis de Poses, devant Amfreville-sous-les-monts, et le pertuis de Martot, devant Saint-Aubin-lès-Elbeuf, autrefois appelé Saint-Aubin-Jouxte-Boulleng. Les pertuis sont des paliers du lit de la Seine ; des paliers par lesquels le fleuve perd de l’altitude et rejoint le niveau de la mer. Ces pertes d’altitude engendrent une accélération du courant et une baisse du niveau de l’eau. Les pertuis sont dangereux et redoutés des mariniers et des voyageurs. Il arrivait que les bateaux les plus lourds fussent en partie déchargés afin qu’ils ne touchassent pas le lit du fleuve. Lors des périodes les plus sèches, la navigation y était impossible. En plus du pont de Pont-de-l’Arche, les voyageurs devaient ralentir leur déplacement dans ces deux pertuis. Arrêtés par la nuit, ils perdaient plus de temps encore ; d’où l’existence d’hôtelleries en nombre à Pont-de-l’Arche et à la Maison rouge, en face des Damps (voir notre article sur la Maison rouge, port d’Alizay).   

À la Révolution française, les projets d’aménagement de la voie de Seine émergent (voir notre article sur l’écluse de Limaie). Mais doivent attendre encore quelques décennies pour commencer à voir le jour.  

 

2. La domestication de la Seine au XIXe siècle.

2.1. Franchir le pont de Pont-de l’Arche.  

La Seine a revêtu depuis l’Antiquité un évident intérêt pour le transport de personnes et de biens, notamment car la circulation par voie de terre était encore plus pénible et dangereuse. La Seine revêtait aussi un intérêt politique : elle permettait le ravitaillement de Paris. Napoléon avait vu la Révolution française se radicaliser quand les Sans-culottes souffraient de la famine. Il vit que les Archépontains, grâce à l’arrêt de bateaux devant le pont de la ville, se servirent en grains lors de la famine de 1795 et ce dans des bateaux destinés aux Parisiens. C’est pourquoi il forgea le projet de se passer des monteurs de bateaux archépontains. Il y parvint quand, en 1813, une écluse fut inaugurée, par Lui, qui permettait de contourner le pont de la ville (voir notre article sur l’écluse de Limaie). 1813 marque donc un tout début d’anthropisation de la Seine, c’est-à-dire la transformation d’espaces naturels en aménagements artificiels au service des hommes.

L'écluse de Limaie, inaugurée à Igoville en 1813, permettait de contourner l'obstacle que constituait le pont de Pont-de-l'Arche. Voulue par Napoléon pour assurer la sécurité intérieure, elle est le premier aménagement connu démontrant la volonté de l'homme d'améliorer les conditions de navigation (carte postale illustrée, vers 1910).

L'écluse de Limaie, inaugurée à Igoville en 1813, permettait de contourner l'obstacle que constituait le pont de Pont-de-l'Arche. Voulue par Napoléon pour assurer la sécurité intérieure, elle est le premier aménagement connu démontrant la volonté de l'homme d'améliorer les conditions de navigation (carte postale illustrée, vers 1910).

 

2.2. De premiers barrages entre Rouen et Paris (1840-1866).

Les gouvernements du XIXe siècle développèrent les transports, notamment le train. C’est ce qui se produisit entre Paris et Rouen, puis Le Havre (voir notre article sur la création de la station de Pont-de-l’Arche). Mais le train n’est pas aussi efficace pour les transports de matériaux lourds. Les transports fluviaux furent donc développés, notamment pour véhiculer le charbon de bois du nord de la France. C’est dans cette perspective que plusieurs gouvernements firent aménager le cours de la Seine. Tout d’abord, l’estuaire de la Seine fut endigué de 1838 à 1866 entre La Mailleraye-sur-Seine et le confluent de la Risle et de la Seine (Foussard et al., 2010).

Dans le même temps, entre 1838 et 1866, il s’est agi d’aménager la Seine entre Rouen et Paris. Les difficultés différaient de l’aval de Rouen, comme le relate précisément A. Tallendeau (1880) : le régime des eaux y fluctuait beaucoup, donc le tirant d’eau était souvent trop faible à la belle saison et le courant y était impétueux. Ouvrir les pertuis fut jugé inefficace car cela viderait les eaux situées en amont. Le problème de basses eaux y demeurerait. Le projet gouvernemental fut d’installer des barrages à aiguilles (voir la carte postale du barrage de Martot, plus bas) afin d’augmenter le mouillage (1,6 m), c’est-à-dire la profondeur de l’eau, en amont de chacun de ceux-ci. Or, puisque chaque barrage est un obstacle à la navigation, il faut le contourner grâce à une écluse. Mais entre deux barrages la navigation est bien plus fiable et régulière sur ce qu’on appelle un bief (un tronçon de voie navigable).

Comme le relate P. de Guilbert (1997), un type de barrages dit “à fermette mobile et à aiguilles” fut imaginé par un ingénieur dénommé Poirée. Les premières constructions démarrèrent en 1840 à Bezons-Bougival, en 1846 à Andrésy-Denouval, en 1847 à Notre-Dame-de-la-garenne, en 1850 à Poses et en 1853 aux Mureaux.

Nous sommes peu documentés sur le premier barrage de Poses. Néanmoins, André Pilet explique que cet ouvrage était constitué de deux parties situées en amont du barrage actuel. Tout d'abord, entre 1851 et 1852, un court barrage de 50 mètres de long fut jeté entre Le Mesnil-de-Poses et l'ile du Trait (André Pilet, page 100). Ce barrage portait le nom d'Anet. Il était à fermette mobile et à aiguilles. En 1854, un second ouvrage barra sur 125 mètres le courant entre l'ile du Trait et l'ile d'Amfreville. Il était constitué en grande partie d'un déversoir simple. Cet ensemble a été complété par une portion de barrage et une écluse au bout de l'ile d'Amfreville, à l'endroit des écluses actuelles, là où le pertuis est prononcé. Ces premiers éléments de barrage devinrent inutiles en 1885 avec la livraison du vaste barrage que nous connaissons de nos jours (voir plus bas). André Pilet nous apprend que les fondations du premier barrage ont été dynamitées en 1954 (page 104).

La suite des travaux sur la Seine serait longue à décrire et nous la résumons : compléter le nombre de barrages afin de créer des biefs suffisamment fournis en eau ; entretenir et rehausser les barrages existants. P. de Guilbert précise que dès que la première série de barrages fut livrée, il s’agit “de porter le mouillage à 2 m en exhaussant les barrages existants et en en créant trois nouveaux entre 1859 et 1866 à Martot, Villez et Suresnes. Tous les barrages construits étaient du type à fermettes, et comportaient une écluse accolée ayant en principe 113 m de long, 12 m de large.” C’était avouer que le résultat escompté n’était toujours pas à la hauteur tant la tâche était colossale.

Le barrage-écluse de Martot (construit entre 1862 et 1866) devint le premier des barrages en remontant la Seine depuis Rouen. Ici s’arrêtait la marée qui, historiquement, remontait jusqu’au pertuis de Poses. Le niveau des eaux monta un peu devant Pont-de-l’Arche mais la ville ne connut plus la marée. Qui plus est, pour Pont-de-l’Arche, l'encombrant vieux pont chuta en partie, en 1856, notamment faute d’entretien. Il fut remplacé par un pont facilitant la navigation grâce à des arches plus hautes et plus larges (voir notre article : au paragraphe “le pont Méry-Saint-Yves”). L’écluse napoléonienne devint inutile et fut abandonnée. La ville de Pont-de-l’Arche cessa d’être une étape fluviale et y perdit des emplois (voir notre article sur économie et sociabilité à Pont-de-l’Arche). Un obstacle était abattu mais la Seine résistait encore, surtout à Poses.

Le barrage de Martot est le second barrage construit dans la région de Pont-de-l'Arche (entre 1862 et 1866). Il fut précédé par le premier barrage de Poses (1850) mais nous n'avons pas encore retrouvé de représentation (ci-dessus, une carte postale illustrée des années 1910 et conservée aux archives de l'Eure).

Le barrage de Martot est le second barrage construit dans la région de Pont-de-l'Arche (entre 1862 et 1866). Il fut précédé par le premier barrage de Poses (1850) mais nous n'avons pas encore retrouvé de représentation (ci-dessus, une carte postale illustrée des années 1910 et conservée aux archives de l'Eure).

2.3. Compléter le réseau de barrages (après 1866).

A. Tallendeau (1880) le mit en valeur dans son étude : les premiers travaux ne suffirent pas à maitriser l’impétueux fleuve. Les premiers travaux (Martot, Poses, La Garenne, Meulan, Andresy, Bougival, Suresne, le pont de la Tournelle) coutèrent 14 millions de francs et durèrent de 1838 à 1866. Le tirant d’eau resta médiocre et était parfois inférieur à 90 cm en période sèche. De nouveaux travaux furent entrepris à hauteur de 6,5 millions de francs afin de rehausser Poses, La Garenne et Meulan ; mais aussi de faire des dragages complémentaires et encore de construire un nouveau barrage à Port-Villez. Cela ne suffit toujours pas. Une étude précise, fondée sur une observation de terrain, fut réalisée par un ingénieur dénommé Krantz, directeur de la navigation entre Rouen et Paris et chargé de nouveaux travaux. Ces travaux consistèrent à faire de nouveaux dragages dans le bief de Martot, à refaire l’écluse de Poses, à rehausser des barrages et créer de nouveaux biefs comme celui de Rolleboise. Le tout couta 18 millions de francs.

Le chantier de Poses fut colossal. Il dura de 1879 à 1885 sous la conduite de l'ingénieur en chef des ponts et chaussées Édouard Caméré. La Bibliothèque nationale de France, par son site Gallica, propose une série de photographies retraçant ces titanesques travaux. Nous en reproduisons certains clichés ci-dessous. Ce sont le barrage et les écluses tels que nous les connaissons de nos jours à cela près qu’ils firent l’objet de rénovations et réparations régulières, comme celle de 1945 à 1947 dont nous fournissons un album photographique sur ce même blog (voir notre album). Fort heureusement, ni le dynamitage ni les bombardements ne démolirent intégralement ces vastes ouvrages durant les guerres. Marcel Blosset (1947) fit tout de même état des dommages de l’écluse “la plus grande de ce modèle en Europe (220 m de long et 17 de large)”. Quant au barrage, il avait subi une avarie à cause du bombardement aérien du 31 juillet 1944 et une passe avait été détruite par les Allemands en retraite. Une brèche de 9 mètres de largeur avait fait perdre 2 m de mouillage au bief amont.

Les travaux du XIXe siècle donnèrent enfin satisfaction mais les volumes de marchandises à faire transiter devinrent de plus en plus grands et la Seine fit donc l’objet d’une nouvelle grande campagne d’aménagements au XXe siècle.  

Reportage photographique du chantier de construction du second barrage de Poses, entre 1878 et 1885 (photographies disponibles à la Bibliothèque nationale de France et reproduites sur son site Gallica).
Reportage photographique du chantier de construction du second barrage de Poses, entre 1878 et 1885 (photographies disponibles à la Bibliothèque nationale de France et reproduites sur son site Gallica).
Reportage photographique du chantier de construction du second barrage de Poses, entre 1878 et 1885 (photographies disponibles à la Bibliothèque nationale de France et reproduites sur son site Gallica).
Reportage photographique du chantier de construction du second barrage de Poses, entre 1878 et 1885 (photographies disponibles à la Bibliothèque nationale de France et reproduites sur son site Gallica).
Reportage photographique du chantier de construction du second barrage de Poses, entre 1878 et 1885 (photographies disponibles à la Bibliothèque nationale de France et reproduites sur son site Gallica).
Reportage photographique du chantier de construction du second barrage de Poses, entre 1878 et 1885 (photographies disponibles à la Bibliothèque nationale de France et reproduites sur son site Gallica).
Reportage photographique du chantier de construction du second barrage de Poses, entre 1878 et 1885 (photographies disponibles à la Bibliothèque nationale de France et reproduites sur son site Gallica).
Reportage photographique du chantier de construction du second barrage de Poses, entre 1878 et 1885 (photographies disponibles à la Bibliothèque nationale de France et reproduites sur son site Gallica).
Reportage photographique du chantier de construction du second barrage de Poses, entre 1878 et 1885 (photographies disponibles à la Bibliothèque nationale de France et reproduites sur son site Gallica).
Reportage photographique du chantier de construction du second barrage de Poses, entre 1878 et 1885 (photographies disponibles à la Bibliothèque nationale de France et reproduites sur son site Gallica).
Reportage photographique du chantier de construction du second barrage de Poses, entre 1878 et 1885 (photographies disponibles à la Bibliothèque nationale de France et reproduites sur son site Gallica).
Reportage photographique du chantier de construction du second barrage de Poses, entre 1878 et 1885 (photographies disponibles à la Bibliothèque nationale de France et reproduites sur son site Gallica).
Reportage photographique du chantier de construction du second barrage de Poses, entre 1878 et 1885 (photographies disponibles à la Bibliothèque nationale de France et reproduites sur son site Gallica).

Reportage photographique du chantier de construction du second barrage de Poses, entre 1878 et 1885 (photographies disponibles à la Bibliothèque nationale de France et reproduites sur son site Gallica).

 

3. Les années 1930 : le chenalage de la Seine et l’allongement de l’Eure.

3.1. Le chenalage de la Seine.

Poursuivant leurs travaux d’Hercule, les ingénieurs et les travailleurs suivant leurs plans parfairent la domestication de la Seine dans les années 1930. Ils entreprirent de se passer du barrage de Martot. Comment faire ? Pour rendre inutile le barrage, il fallait que le niveau du lit de la Seine entre Martot et Poses soit abaissé. D’immenses dragages furent entrepris dès l’année 1930 pour creuser le lit. Dans le même moment, il s’agit d’endiguer les berges, dans de nombreux endroits, pour les consolider et pour creuser un chenal, c’est-à-dire un canal dans le bras principal de la Seine. L’avantage du chenal est aussi d’amener le courant à évacuer régulièrement les alluvions vers l’aval. Pour endiguer les berges, des quais et des batardeaux ‒ et ce n’est pas une insulte puisque ce sont de longs pans métalliques ‒ furent enfoncés dans la roche, comme en face de Pont-de-l’Arche.

Plus généralement, les iles de Seine furent unies par les terres issues du dragage. Ainsi disparurent presque toutes les iles entre Poses et Martot. Les anciennes iles devinrent la péninsule Saint-Pierre, en face des Damps et jusque devant Pont-de-l’Arche. Une grande ile fut dessinée devant Martot et jusqu’au déversoir de Pont-de-l’Arche. Elle a gardé les noms, dans le cadastre et les cartes géographiques, des anciennes iles. Une ile, largement rehaussée par la main de l’homme, perdure devant Pont-de-l’Arche entre le déversoir et la passe marinière. Dans le plan cadastral elle porte le nom “d’ile Delapotterie”, nom d’une famille de notables du XIXe siècle, mais il s’agit du nom d’une autre ile aujourd’hui incorporée dans la péninsule Saint-Pierre. Mais quelles sont ces dernières infrastructures : passe marinière ? Déversoir ?

Photographie de 1935 montrant l'élargissement des arches du pont de Pont-de-l'Arche, du moins la partie enjambant la Seine, afin d'améliorer aussi la navigation. Dans le même moment l'ile devant la ville est renforcée par de nombreux remblais (notamment déplacé sur l'ile par une petite locomotive). Cette ile fut par la suite endiguée. Elle fut renforcée par une passe marinière et un déversoir.

Photographie de 1935 montrant l'élargissement des arches du pont de Pont-de-l'Arche, du moins la partie enjambant la Seine, afin d'améliorer aussi la navigation. Dans le même moment l'ile devant la ville est renforcée par de nombreux remblais (notamment déplacé sur l'ile par une petite locomotive). Cette ile fut par la suite endiguée. Elle fut renforcée par une passe marinière et un déversoir.

Création de la passe marinière en 1935 afin de rendre possible la communication entre l'Eure et la Seine, divisées en cette année et coupant Pont-de-l'Arche de son accès ancestral à la Seine.

Création de la passe marinière en 1935 afin de rendre possible la communication entre l'Eure et la Seine, divisées en cette année et coupant Pont-de-l'Arche de son accès ancestral à la Seine.

Le déversoir fut créé en 1935 devant Pont-de-l'Arche pour décharger l'Eure et, surtout, le barrage de Martot situé en amont (clichés Armand Launay, juillet 2013).
Le déversoir fut créé en 1935 devant Pont-de-l'Arche pour décharger l'Eure et, surtout, le barrage de Martot situé en amont (clichés Armand Launay, juillet 2013).
Le déversoir fut créé en 1935 devant Pont-de-l'Arche pour décharger l'Eure et, surtout, le barrage de Martot situé en amont (clichés Armand Launay, juillet 2013).

Le déversoir fut créé en 1935 devant Pont-de-l'Arche pour décharger l'Eure et, surtout, le barrage de Martot situé en amont (clichés Armand Launay, juillet 2013).

 

3.2. L’Eure gagna 10 km de longueur entre 1934 et 1935 !

La baisse du lit de la Seine entre Poses et Martot posa un problème anticipé, notamment par l’ingénieur en chef des Ponts et chaussées, M. Parmentier : avec la suppression du barrage de Martot, en 1939, les eaux en amont devinrent trop basses dans les bras de Seine longeant Les Damps, Pont-de-l’Arche, Criquebeuf et Martot. Ainsi, en amont, les ingénieurs avaient imaginé de prolonger le cours de l’Eure. Mais comment ? L’idée fut de reporter le confluent de l’Eure avec la Seine. Situé aux Damps jusqu’en 1934, le confluent fut comblé par les terres des dragages du lit de la Seine. Il fut reporté à Martot ou, plus exactement, dans la commune de Saint-Pierre-lès-Elbeuf (en face du hameau des Thuilliers). C’est la raison pour laquelle les iles de Seine furent regroupées : ceci afin de convertir d’anciens bras de Seine en chenal unique de l’Eure.

À Martot, un petit barrage devait être maintenu afin de maintenir un niveau d’eau de l’Eure suffisant. Afin que le barrage ne souffrît pas des plus hautes eaux, un déversoir fut créé à Pont-de-l’Arche, en 1935, laissant chuter depuis le surplus d’eau dans un doux bruit de cascade qui rappelle, peut-être, l’ancienne cataracte du pont d’avant 1856. De plus, pour que les petites embarcations puissent communiquer entre l’Eure et la Seine, une passe marinière fut créée à Pont-de-l’Arche aussi, en 1935. Pont-de-l’Arche toujours (mais archépontanocentrisme !), les arches du pont surplombant la Seine furent agrandies entre 1931 et 1935 afin de rendre possible un plus grand tirant d’air des bateaux. Les travaux furent réalisés par une entreprise allemande au titre des dommages de la Première guerre mondiale (voir notre article sur les 14 ponts de l’histoire le Pont-de-l’Arche). C’est en 1935 que deux petits ponts furent jetés sur l’Eure aux Damps et à Criquebeuf-sur-Seine (sur Eure, depuis !) afin que ces villages maintiennent une activité portuaire : le chargement de grumes de la forêt de Bord. C’est depuis 1939 que la marée se fait de nouveau sentir à Poses et sur les berges de Pont-de-l’Arche et des Damps quand les eaux dépassent le niveau du déversoir. D’ailleurs, et pour sourire, le confluent entre l’Eure et la Seine se fait dans deux endroits : Pont-de-l’Arche, où sont prononcées les fiançailles du déversoir, et Martot-Saint-Pierre-lès-Elbeuf, où le mariage est consommé. L’Eure finit donc sa course en Seine-Maritime.  

Naturellement situé aux Damps, le confluent entre l'Eure et la Seine a été déporté de 10 km en aval, entre 1934 et 1935, à Martot ; ceci afin de maintenir un niveau d'eau minimum du côté des habitations alors que le lit de la Seine avait été creusé afin de démolir le barrage de Martot sur la Seine. Ici on voit le confluent aux Damps avec, au fond, le pont ferroviaire du Manoir.

Naturellement situé aux Damps, le confluent entre l'Eure et la Seine a été déporté de 10 km en aval, entre 1934 et 1935, à Martot ; ceci afin de maintenir un niveau d'eau minimum du côté des habitations alors que le lit de la Seine avait été creusé afin de démolir le barrage de Martot sur la Seine. Ici on voit le confluent aux Damps avec, au fond, le pont ferroviaire du Manoir.

Le niveau réel des eaux devant Pont-de-l'Arche sans retenue en aval et suite aux dragages du lit de la Seine. Ici le 16 février 1929 des Archépontains posent sur le lit sec suite à la rupture accidentelle du barrage de Martot (photographie de Joseph Du Buisson ou bien de sa collection personnelle).

Le niveau réel des eaux devant Pont-de-l'Arche sans retenue en aval et suite aux dragages du lit de la Seine. Ici le 16 février 1929 des Archépontains posent sur le lit sec suite à la rupture accidentelle du barrage de Martot (photographie de Joseph Du Buisson ou bien de sa collection personnelle).

 

Les ingénieurs des années 1930 avaient vu assez juste en matière de conservation d’une cote d’eau suffisante. Le journal local, L’Industriel de Louviers, se fit l’écho de baisses des eaux dramatiques. Le 9 juillet 1938, une rupture sur 25 m du barrage de Martot, sur la Seine, fut causée par sa vétusté et par une cote d’eau “toujours trop élevée par rapport à la capacité de l’ouvrage”. La navigation fluviale était arrêtée. Des travaux d’urgence prirent une semaine avant le rétablissement de la circulation. Le journal du 25 février 1939 fait état de la suppression ‒ voulue, ce coup-ci ‒ du barrage de Martot sur la Seine. L’eau baissa jusqu’à 3,40 m, par endroits. Les puits de région (rive sud) furent majoritairement asséchés par manque d’infiltration des eaux fluviales. Le journal traita de “retour à la situation naturelle” d’avant 1866. Les plaintes de la population fusèrent. Le journal du 5 aout 1939 rapporta la création d’un Syndicat intercommunal de défense des intérêts (en eau) le 17 juillet précédent, et ce à l’initiative de Raoul Sergent, maire de Pont-de-l’Arche (Jean-Paul Combes, 2018). Un document du service de la navigation, reproduit par Jean-Paul Combes (page 73) montre que le reste du barrage de la Seine, nouvellement appelé à retenir les eaux de l’Eure, a posé de nombreux problèmes comme l’indiquent les brèches non prévues et les différences entre le plan original et les réalisations finales. La guerre a compliqué les travaux et rendu indisponible le service de la navigation. C’est le Syndicat intercommunal qui prit les choses en main et qui parvint, en 1950, à créer le barrage de Martot, sur l’Eure. En 1980, ce syndicat fut dissout au profit du Syndicat de la basse vallée d’Eure.   

Le barrage de Martot sur l'Eure exista de 1950 à 2017 avec plusieurs ruptures et travaux (cliché Armand Launay, aout 2010).

Le barrage de Martot sur l'Eure exista de 1950 à 2017 avec plusieurs ruptures et travaux (cliché Armand Launay, aout 2010).

 

3.3. Le paysage et la navigation fluviale depuis lors.

En 1954 fut inauguré l’actuel pont de Pont-de-l’Arche qui ne peut plus faire obstacle à la navigation fluviale (voir notre article sur les 14 ponts de l’histoire de Pont-de-l’Arche).  

Malgré les vastes travaux des années 1930, des bouts d’anciens bras demeurent aujourd’hui en eau, comme aux Damps un peu en aval de la chapelle Saint-Pierre. Les petites embarcations peuvent entrer dans le bras bien vite comblé. En période de crues, le bras reprend vie entre les anciennes iles s’étalant vers l’aval jusqu’à la limite entre les communes des Damps et de Pont-de-l’Arche. Les crues légères redonnent à quelques saules, parfois têtards, isolés au milieu des champs, leur ancienne fonction de gardiens des berges.

Ancien bras de Seine, aux Damps, qui apparait plus ou moins selon le niveau de l'eau. Les vaches s'y abreuvent comme dans une toile d'Eugène Boudin (clichés Armand Launay, avril 2016).
Ancien bras de Seine, aux Damps, qui apparait plus ou moins selon le niveau de l'eau. Les vaches s'y abreuvent comme dans une toile d'Eugène Boudin (clichés Armand Launay, avril 2016).
Ancien bras de Seine, aux Damps, qui apparait plus ou moins selon le niveau de l'eau. Les vaches s'y abreuvent comme dans une toile d'Eugène Boudin (clichés Armand Launay, avril 2016).

Ancien bras de Seine, aux Damps, qui apparait plus ou moins selon le niveau de l'eau. Les vaches s'y abreuvent comme dans une toile d'Eugène Boudin (clichés Armand Launay, avril 2016).

 

Récemment, le barrage de l’Eure à Martot a fait l’objet d’études ayant conclu qu’il pouvait être remplacé par une passe ; ceci afin de désenvaser le cours de l’Eure en accélérant raisonnablement le courant ; ceci aussi par souci des espèces animales. Le barrage a été démoli en 2017. Une passerelle piétonne a été posée en 2018 pour offrir un accès aux promeneurs et pêcheurs à l’ile aux Moines. Le rehaussement du déversoir de Pont-de-l’Arche est prévu afin que l’ensemble des eaux de l’Eure poursuive son cours vers Martot.  

La démolition du barrage de Martot sur l'Eure a laissé place à des travaux de réalisation d'une passe (cliché Actu.fr, 2017).

La démolition du barrage de Martot sur l'Eure a laissé place à des travaux de réalisation d'une passe (cliché Actu.fr, 2017).

 

Quant à la navigation fluviale, elle a été supplantée par le transport routier. La navigation sur Seine s’est raréfiée dans les années 1970. C’est ce dont témoigne la fermeture du chantier naval de l’entreprise Sénécaux, à Igoville, qui se trouvait sur l’ancien canal de l’écluse de Napoléon (voir notre article sur le chantier naval Sénécaux). Le trafic semble néanmoins reprendre de la vigueur depuis quelques années. Il fut un temps où était évoqué un débarcadère à Alizay afin d’améliorer la rentabilité des industries locales, notamment Double A. Aujourd’hui, un projet touristique est prévu : la création d’un ponton en face de Pont-de-l’Arche afin que les croisiéristes puissent venir visiter la ville. Un nouveau pont franchissant la Seine est aussi prévu dans le contournement autoroutier Est de Rouen qui prévoit de passer entre Alizay et le Manoir avant de passer, côté sud de la Seine, entre Val-de-Reuil et la forêt de Bord. Il semble que la rentabilité pétrolière prime et que celle-ci soit plus assurée par la route et les voies maritimes que par les eaux fluviales.  

 

 

Vues sur les écluses et le barrage de Poses où transite toujours une activité économique, ici clairement tournée vers le transport autoroutier (clichés Armand Launay, juillet 2016).
Vues sur les écluses et le barrage de Poses où transite toujours une activité économique, ici clairement tournée vers le transport autoroutier (clichés Armand Launay, juillet 2016).
Vues sur les écluses et le barrage de Poses où transite toujours une activité économique, ici clairement tournée vers le transport autoroutier (clichés Armand Launay, juillet 2016).
Vues sur les écluses et le barrage de Poses où transite toujours une activité économique, ici clairement tournée vers le transport autoroutier (clichés Armand Launay, juillet 2016).

Vues sur les écluses et le barrage de Poses où transite toujours une activité économique, ici clairement tournée vers le transport autoroutier (clichés Armand Launay, juillet 2016).

 

En guise de conclusion, nous avons vu que les progrès techniques ont peu à peu permis de domestiquer la Seine. Une première écluse en 1813 permit de contourner l’obstacle artificiel qu’était le pont de Pont-de-l’Arche. Puis, un premier barrage fut construit en 1851 à Poses afin de créer un bief en amont avec un meilleur tirant d’eau pour les bateaux. Une écluse permit de contourner cet obstacle artificiel. Entre 1862 et 1866, un second barrage fut créé localement à Martot qui permit d’augmenter un peu le tirant d’eau des bateaux sur le bief de Martot. Une écluse fut percée à Martot afin de contourner cet obstacle artificiel. Le barrage de Poses fut reconstruit et, surtout, agrandi à Poses entre 1879 et 1885 afin de dompter cet ancien pertuis, obstacle naturel, le plus grand entre Rouen et la Seine. Enfin, au XXe siècle d’immenses travaux de chenalage ont endigué les berges de la Seine ; creusé le lit du fleuve en amont du barrage de Martot et permis de démolir cet ouvrage en 1939. Depuis, le barrage de Poses marque la frontière entre la basse Seine soumise à la marée et la haute Seine. C’est le barrage offrant la plus grande chute d’eau. Le barrage de Poses est désormais le seul obstacle posé par l’homme dans la région. Il permet, avec un impressionnant ensemble d’infrastructures de libérer la navigation des obstacles naturels de la Seine.

Mais, aujourd’hui, la question des obstacles à la nature se pose de plus en plus dans les consciences et dans les actes. Les aménagements de la Seine n’ont pas fini d’être repensés... C’est ce que prouvent les soins portés sur le cours de l’Eure ; des soins qui ont mené au remplacement du barrage de Martot sur l’Eure en 2017 par une passe plus respectueuse du cours naturel des eaux.   

 

 

Bibliographie

- Collectif, Héros et martyrs de la France au combat (1939-1844) à travers les départements meurtris : l’Eure, voir le chapitre de Marcel Blosset, ingénieur en chef des ponts et chaussées, chef de service de la navigation de la Seine, “Destructions de guerre et reconstructions sur la basse Seine”, pages 178 à 194, édité par la France au combat en 1947, 210 pages ;

- Combes Jean-Paul, Histoire de la commune de Martot à partir des décisions et évènements relatés dans les délibérations du Conseil municipal, arrêtés du maire et courriers de 1790 à 2018, novembre 2018, disponible sur le site de la mairie de Martot (cliquez ici) ;

- Dauphin R., “La force motrice, l’usage et le régime des eaux dans la basse vallée d’Eure", Les Eaux et forêts en Normandie, actes du VIIIe congrès des sociétés historiques et archéologiques en Haute-Normandie, Lyons-la-Forêt, du 3 au 7 octobre 1973 ;

- délibérations du conseil municipal des Damps ;

- Foussard Valérie (dir.), Évolution morphologique d’un estuaire anthropisé de 1800 à nos jours, édité par le Groupement d’intérêt public Seine aval en mars 2010 ;

- De Guibert P., “Impact des aménagements pour la navigation sur les niveaux d'eau de la Seine en aval de Paris”, publié par La Houille Blanche, International Water Journal, n° 8, 1997, publication de la Société Hydrotechnique de France ;

- Patault Édouard, Caractéristiques, origine et variabilité des transferts hydro-sédimentaires sur le bassin versant de l’Eure : approche multi-échelle, rapport de stage soutenu en 2015 à l’université de Rouen dans le cadre d’un master, deuxième année, en Sciences des environnements continentaux et côtiers.

- Pilet, André, Terre des Deux-Amants. Amfreville-sous-les-monts : son histoire, des silex taillés à l’ordinateur, éditions Bertout, Luneray, 1996, 179 pages.

A lire aussi...

- la pêche à l’épuisette sur l’ancien barrage de Martot. Témoigne en normand d’Armand Billard (cliquez ici) ;

Randonnée des Damps à Martot ;

L'origine du nom de l'Eure.

 

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

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2 janvier 2019 3 02 /01 /janvier /2019 16:51

 

Aujourd’hui menacée de fermeture, nous nous sommes intéressés à la station ferroviaire de Pont-de-l’Arche, située à Alizay. Riche en histoire, elle témoigne d’une vision des transports alternative à la voiture automobile individuelle.

 

Clin d' œil à Nicolas Le Carff;)

La station de Pont-de-l'Arche, à Alizay, vues générales de 2013 (clichés Armand Launay).
La station de Pont-de-l'Arche, à Alizay, vues générales de 2013 (clichés Armand Launay).

La station de Pont-de-l'Arche, à Alizay, vues générales de 2013 (clichés Armand Launay).

 

Bref regard sur l’origine de la ligne Paris-Rouen

L’axe de Seine a permis le développement de deux des plus grandes villes de France : Paris et Rouen. Le fleuve a permis l’exportation de produits locaux et l’importation de richesses extérieures. Il a alimenté les cités. La ville du Havre fut construite en 1517 par décision de François 1er pour maintenir un port maritime à Paris et Rouen ; celui d’Harfleur s’ensablant. Dans ce même ordre d’idées, l’État travailla à l’amélioration du réseau routier depuis le Moyen Âge. Il fut aussi question, à partir de la fin du XVIIIe siècle, de maitriser et canaliser la Seine afin d’améliorer la fiabilité et la rapidité des transports et donc de renforcer le commerce ; d’où la construction d’une écluse à Pont-de-l’Arche-Igoville en 1813 afin de contourner le pont ancestral.

 

La station de Pont-de-l'Arche selon le Mini-réseau d'Igoville, association de passionnés de modélisme ferroviaire (cliché Armand Launay, 2014).

La station de Pont-de-l'Arche selon le Mini-réseau d'Igoville, association de passionnés de modélisme ferroviaire (cliché Armand Launay, 2014).

Une innovation technique modifia la donne :  le moteur à vapeur. Les navires de Seine commencèrent à s’en doter au XIXe siècle et, surtout, des ingénieurs en firent en 1832 le moteur d’un nouveau véhicule : la locomotive. Tirant un train de voitures, cela en fit “le train”, circulant sur un rail d’acier laminé. D’abord développé au Royaume-Uni pour transporter du minerai et du charbon, le train était tiré par des animaux et des hommes. La locomotive permit de transporter le train sur de longues distances et au service du transport de toutes les marchandises et des personnes.

En France, l’État commença à se saisir de cette nouvelle technologie dans les années 1820 et plusieurs sociétés privées s’intéressèrent à l’axe Paris-Le Havre pour d’évidentes raisons commerciales et démographiques. Le ministère des Travaux publics donna une concession en 1838 à une société privée (celle de Charles Laffitte et du banquier britannique Edward-Charles Blount) pour créer et exploiter 128 km de rail entre Paris et Rouen. Étant donnée l’origine de la technologie ferroviaire, le colossal chantier fut placé sous la direction du britannique Joseph Locke, ingénieur principal. Sous la direction des entrepreneurs, britanniques, William Mackenzie et Thomas Brassey, dix mil ouvriers, largement anglais, créèrent les ponts, viaducs, tunnels et voies avant de poser les rails. C’est ce qui explique qu’aujourd’hui les trains roulent à gauche en France, contrairement au métro qui roule à droite. C’est ce qui fait aussi que les infrastructures de la voie ferrée Paris-Rouen, furent réalisées en brique, matériau très utilisé en Angleterre et disponible en Normandie. L'architecte des gares, les bâtiments situés aux stations-étapes, fut le britannique William Tite. Certaines de ses gares ont disparu (Le Havre, Rouen rue Verte) et d’autres demeurent telles que Maromme, Harfleur et Le Houlme.

Il fut un temps question de relier la gare Saint-Lazare à celle de Rouen-Saint-Sever (dont il reste l’imposant espace de triage de Sotteville-lès-Rouen) et ce en passant par Pontoise, Gisors et la vallée de l’Andelle. Mais l’axe de Seine et son importante population fut priorisée. En 1843, après cinq années de chantier, la ligne Paris-Rouen fut inaugurée et mise en service. Pont-de-l’Arche fut rapprochée des grandes villes par l’octroi d’une station...

 

Pourquoi établir une station à Pont-de-l’Arche ?

Dans une logique de rentabilité commerciale, le choix d’établir une station à Pont-de-l’Arche s’explique aisément : il s’agit-là du chef-lieu de canton, peuplé de près de 2 000 habitants. C’est la bourgade la plus peuplée entre Louviers et Oissel.

Mais la ligne passe, de fait, à Alizay et Igoville. La raison en est simple : ces villages se trouvent sur la rive la plus plane de ce méandre de la Seine et près de la route nationale de Rouen (actuelle D6015). La voie ferrée fut ouverte sur une légère élévation depuis le pont du Manoir, construit pour le chemin de fer, jusqu’à Alizay où commence à s’élever le coteau nord de la vallée. Puis, le chemin de fer passe par Sotteville-sous-le-Val où il entre dans un tunnel, construit à cet effet, vers Tourville-la-rivière. Parcourir l’autre rive de la Seine aurait nécessité de faire une voie ferrée pentue à l’entrée des Damps, en venant de Léry, avant qu’elle ne redescende près de Criquebeuf-sur-Seine où elle eût franchi le fleuve. Elle eût doté Pont-de-l’Arche d’une gare bien plus proche que celle d’Alizay. On peut la rêver du côté de la rue Charles-Cacheleux, après le faubourg de la place des Champs (actuelle place Aristide-Briand).

Le choix de l’emplacement de la station de Pont-de-l’Arche fut arrêté à deux kilomètres du chef-lieu de canton, à côté de la route nationale (devenue la Départementale D6015) allant vers Rouen, entre les villages d’Alizay et d’Igoville. Il se trouve depuis au kilomètre 118 en partant de Saint-Lazare.

 

Photographie de la station de Pont-de-l'Arche dans les années 1960, avec de nombreux passagers sur le quai et, toujours, une locomotive à vapeur (collection privée).

Photographie de la station de Pont-de-l'Arche dans les années 1960, avec de nombreux passagers sur le quai et, toujours, une locomotive à vapeur (collection privée).

 

Les activités de la gare de Pont-de-l’Arche

La première activité à laquelle on pense est celle du transport de voyageurs. Rouen fut désormais à 4:00 de Paris grâce au train et ce au lieu d’une journée d’efforts sur la route. Nombreux furent les Parisiens à visiter la Normandie, ce dont témoignent les peintures des Impressionnistes. C’est ce que démontrent aussi les villas, les résidences plus ou moins temporaires bâties çà-et-là sur la côte ou ailleurs. Aux Damps, à deux pas de la station de Pont-de-l’Arche, s’établirent d’illustres “Parisiens” parmi lesquels nous citons l’écrivain et journaliste libertaire Octave Mirbeau.   

Puis, la station de Pont-de-l’Arche, tout comme celle de Saint-Pierre-du-Vauvray, dut participer du développement de l’industrie du chausson. En effet, ces deux bourgades normandes devinrent un des plus grands centres de production français du chausson puis de la chaussure. Ceci car les habitants avaient développé, dès les années 1820, une technique consistant à coudre une semelle de cuir sous un chausson fait de lisières tressées, c’est-à-dire de chutes de draps cousues ensemble. Un colporteur, Jean-Baptiste Labelle, les commercialisa dans les foires et boutiques de la région. Pont-de-l’Arche et Saint-Pierre-du-Vauvray devinrent dès les années 1860 des centres de production, avec division des tâches de travail puis mécanisation. Dans les années 1930, les usines de la région archépontaine employaient près de 2 000 ouvriers. Le rail permit le déplacement quotidien des ouvriers de la région depuis la banlieue sud de Rouen et Charleval (par la liaison Pont-de-l’Arche-Gisors, à voir plus bas). Le rail permit d’importer plus aisément des matières premières et d’exporter les produits finis. Le chemin de fer participa de l’industrialisation de la vallée de la Seine. L’industrie locale de la chaussure en bénéficia assurément.

 

Entrée en gare de Pont-de-l'Arche en venant de Rouen, carte postale des années 1910. Il faut imaginer le nombre d'ouvriers, surtout en chaussures, qui ont quotidiennement parcouru le quai de la gare avant de passer sur le pont, en arrière plan, vers Pont-de-l'Arche... et avant de prendre le chemin inverse en fin de journée.

Entrée en gare de Pont-de-l'Arche en venant de Rouen, carte postale des années 1910. Il faut imaginer le nombre d'ouvriers, surtout en chaussures, qui ont quotidiennement parcouru le quai de la gare avant de passer sur le pont, en arrière plan, vers Pont-de-l'Arche... et avant de prendre le chemin inverse en fin de journée.

 

La gare et ses bâtiments connexes

La gare, c’est-à-dire le bâti, ne semble pas signée de William Tite, architecte britannique auteur de gares de la ligne Paris-Le Havre. Son bâtiment central est sobre, sans autre prétention que d’être fonctionnel. On ne sait s’il s’agit du bâtiment qui accueillit les premiers voyageurs de 1843 ou d’une construction plus récente. Il date d’avant 1897 comme en témoignent les photographies souvent parvenues sous forme de cartes postales illustrées. Il semble dater du Second empire et, plus précisément, des années 1860. C’est ce que laissent penser ses ouvertures, moins hautes et étroites que les bâtiments de la moitié du XIXe siècle. C’est aussi ce que laissent entendre les analogies avec la gare de la ligne Pont-de-l’Arche-Gisors (à voir plus bas) inaugurée en 1868. C’est enfin et encore ce que laisse entrevoir la structure métallique du auvent, type de matériaux très utilisé durant cette période.

Le bâtiment est fait de brique, en chainage, et sûrement aussi en remplissage. Un crépit empêche d’en savoir plus. Le toit est à deux pans à faible déclivité. Ce bâtiment est composé d’un rez-de-quai, ancien hall d’accueil et guichet, et d’un étage d’habitation pour le chef de gare et sa famille. Les employés durent loger dans des maisons situées sur le long de la route départementale D6015, devant le parking de l’actuel Super U (à voir plus bas). Un premier bâtiment, sur un seul niveau, fut adjoint au premier en direction de l’ouest, vers Igoville. Peut-être date-t-il de la construction du bâtiment central. Un second bâtiment, sur un seul niveau itou, fut adjoint dans les années 1970, vraisemblablement, afin d’y stocker du matériel. Les cartes postales anciennes montrent de petits bâtiments devant servir de rangement et de toilettes au public.

 

Photographie aérienne des années 1960 imprimée sur une carte postale. On y voit la gare centrale, en bas, avec ses bâtiments annexes et la gare de Gisors, plus haut à droite, et l'hôtel des Deux gares, plus haut à gauche. Au fond, le chemin de Devise gravissant le coteau.

Photographie aérienne des années 1960 imprimée sur une carte postale. On y voit la gare centrale, en bas, avec ses bâtiments annexes et la gare de Gisors, plus haut à droite, et l'hôtel des Deux gares, plus haut à gauche. Au fond, le chemin de Devise gravissant le coteau.

 

À noter, la gare de Pont-de-l’Arche a bénéficié dans les années 1970 de la construction d’une passerelle afin que les piétons traversent la voie sans danger. Proche de la D6015, dont elle est parallèle, elle offre un curieux premier plan de grilles métalliques à la perspective vers la vallée de l’Andelle et la papèterie d’Alizay-Rouville. La station de Pont-de-l’Arche n’a pas jamais proposé de passage à niveau. La voie ferrée passe sous un pont de la route Pont-de-l’Arche-Rouen. L’ouvrage d’art est petit, et remplace un ouvrage plus ancien en brique (voir la carte postale plus haut), mais la digue de terre qui l’entoure est imposante. Elle recouvre partiellement une digue bien plus ancienne, celle du Diguet, qui permettait de maintenir une circulation routière lors des crues entre Pont-de-l’Arche et Igoville. Cette digue est toujours visible de la zone du Fort au rondpoint du Diguet (d’où l’on peut aller vers Romilly-sur-Andelle). On y voit des arches qui permettaient l’écoulement des eaux de crue d’amont en aval. Cette digue est recouverte depuis ce dernier rondpoint jusqu’au pont ferroviaire. Elle est partiellement découverte dans la rue de la gare, entre les maisons et la D6015. Deux choses le montrent : une arche en pierre située dans la cour de la maison individuelle la plus proche de la gare, du côté d’Igoville ; et l’alignement de cette arche avec le chemin de Devise qui monte vers le plateau d’Ymare (photographie ci-dessus). En recoupant ces vestiges avec des cartes anciennes, comme dans notre article sur le Diguet (hyperlien ci-dessus), on retrouve les arches du Diguet et la voie qu’elles surélevaient.

La station de Pont-de-l’Arche semble donc avoir nécessité de nombreux travaux alentour de la gare ; travaux devenus imperceptibles mais qui modifièrent le paysage et, moindrement, le réseau routier local. Peut-être que l’on peut y ajouter les maisons de brique qui longent la D6015 du côté d’Igoville, au-dessus du parking du Super U. Elles constitueraient de parfaites maisons pour les employés de la compagnie de chemin de fer sous les ordres du chef de gare, logé sur place.

Il faut noter aussi que l’espace situé entre les gares et l’hôtel est devenu un parking ; ceci à mesure que le parc automobile a explosé.  

 

Arche vestige de l'ancien passage de la voie Pont-de-l'Arche-Rouen. Elle est aujourd'hui dans la cours d'une maison particulière de la rue de la gare, côté Igoville (cliché Armand Launay, 2013).

Arche vestige de l'ancien passage de la voie Pont-de-l'Arche-Rouen. Elle est aujourd'hui dans la cours d'une maison particulière de la rue de la gare, côté Igoville (cliché Armand Launay, 2013).

Une plaque commémorative est fixée sur la gare de Pont-de-l’Arche (cliché Armand Launay, 2013). Elle rend hommage à un cheminot victime de faits de guerre entre 1940 et 1944. Cela doit être dû aux bombardements de 1944 qui visèrent les ponts et les voies de circulation. Une photographie en témoigne qui montre des dégâts portés sur les réservoirs de la station de Pont-de-l’Arche autrefois dévolus aux locomotives (photographie retrouvée sur un site de vente de photographies anciennes, Delcampe, où un propriétaire provisoire, spéculant sur la valeur monétaire du document, se permet de le signer).
Une plaque commémorative est fixée sur la gare de Pont-de-l’Arche (cliché Armand Launay, 2013). Elle rend hommage à un cheminot victime de faits de guerre entre 1940 et 1944. Cela doit être dû aux bombardements de 1944 qui visèrent les ponts et les voies de circulation. Une photographie en témoigne qui montre des dégâts portés sur les réservoirs de la station de Pont-de-l’Arche autrefois dévolus aux locomotives (photographie retrouvée sur un site de vente de photographies anciennes, Delcampe, où un propriétaire provisoire, spéculant sur la valeur monétaire du document, se permet de le signer).

Une plaque commémorative est fixée sur la gare de Pont-de-l’Arche (cliché Armand Launay, 2013). Elle rend hommage à un cheminot victime de faits de guerre entre 1940 et 1944. Cela doit être dû aux bombardements de 1944 qui visèrent les ponts et les voies de circulation. Une photographie en témoigne qui montre des dégâts portés sur les réservoirs de la station de Pont-de-l’Arche autrefois dévolus aux locomotives (photographie retrouvée sur un site de vente de photographies anciennes, Delcampe, où un propriétaire provisoire, spéculant sur la valeur monétaire du document, se permet de le signer).

 

La ligne Pont-de-l’Arche-Gisors

Le train étant devenu le moyen de transport le plus rapide, sûr et rentable, de nombreuses sociétés entreprirent de créer des lignes secondaires dans toute la France. Elles y furent opportunément aidées par la loi de 1865 portant sur la création des voies de fer d’intérêt local. C’est ainsi que fut mise en service le 24 décembre 1868 un “train d’intérêt local” sur la ligne Pont-de-l’Arche-Gisors. Ce projet fut soutenu par le président du conseil général de l’Eure, Napoléon Suchet, duc d’Albuféra, et le préfet, Eugène Janvier de la Motte.

Le tracé de cette voie de 54 km de long reprit le parcours d’un des projets Paris-Rouen (passant par Pontoise et Gisors). La ligne fut exploitée par “la compagnie de Gisors à Pont-de-l’Arche” ayant son siège à Paris. Cette ligne était raccordée à la voie des Andelys par le Vexin. Six omnibus desservaient cette voie unique au début du XXe siècle, notamment des ouvriers en chaussure travaillant à Pont-de-l’Arche (jusqu’à Charleval). En 1908, un trajet durait de 1:30 à 1:50 et coutait 6,05, 4,10 ou 2,65 francs selon la classe choisie ou subie.

Des correspondances étaient assurées avec Paris-Rouen à partir de la station de Pont-de-l’Arche. La compagnie de Gisors à Pont-de-l’Arche fut rachetée en 1891 par la Compagnie des chemins de fer de l’ouest. Cette dernière compagnie était issue de la fusion en 1855 de plusieurs compagnies possédées par les mêmes capitalistes (dont celles de Paris-Rouen et Rouen-Le Havre). La Compagnie des chemins de fer de l’ouest fut nationalisée en 1909 et devint l’administration des chemins de fer de l’État, future Société nationale des chemins de fer (SNCF). Le réseau ferré régional exista donc près de 70 ans avant d’être géré par une seule organisation.  

Quant à la ligne de Gisors, c’est en 1956 que le dernier omnibus disparut. Depuis, un tronçon de cette voie est encore utilisé entre Étrépagny et Pont-de-l’Arche pour y transporter du sucre.

 

La carte de Pont-de-l'Arche de la ligne Pont-de-l'Arche-Gisors sur une carte postale illustrée des années 1910. On y voit quatre cheminots et certains de leurs enfants.

La carte de Pont-de-l'Arche de la ligne Pont-de-l'Arche-Gisors sur une carte postale illustrée des années 1910. On y voit quatre cheminots et certains de leurs enfants.

 

L’Hôtel des deux gares

Les cartes postales montrent l’existence d’un hôtel “Des deux gares” depuis le début du XXe siècle jusque dans les années 1960. Celui-ci témoigne du flux de voyageurs et de la nécessité d’entrecouper des transports pouvant durer des journées entières dans le même territoire national. Dix-huit chambres étaient mises à la disposition des voyageurs vers 1908, coutant de 2 francs à 3,5 francs. L’hôtel se trouve dans deux maisons accolées, peut-être signe d’un développement de son activité. Cet hôtel présentait l’avantage de se trouver à proximité directe de la route nationale de Rouen et à proximité des deux gares. Il devait faciliter les correspondances entre deux les gares et délester les hôtels de la cité archépontaine. La lecture des cartes postales montre des services affichés sur la façade de l’hôtel : restauration, café, débit de tabac, billard, garage pour voitures et camions, “voitures à volonté” donc assurément un service de location de véhicules. Ce service a laissé place aux voitures individuelles et aux transports publics, un service de cars, la “CNA”, ayant été créé en ce lieu sur la ligne Évreux-Rouen. Plus récemment, cet arrêt a été intégré dans la desserte des bus de la Communauté d’agglomération Seine-Eure (CASE).

Une carte postale montre, en arrière plan, qu’un autre bâtiment, situé de l’autre côté de la route nationale, proposait aussi un service d’hôtellerie et de location de véhicules. Peut-être appartenait-il au même propriétaire que l’hôtel des Deux gares.

 

Série de cartes postales illustrées des années 1910 et une des années 1960 sur l'hôtel des Deux gares.
Série de cartes postales illustrées des années 1910 et une des années 1960 sur l'hôtel des Deux gares.
Série de cartes postales illustrées des années 1910 et une des années 1960 sur l'hôtel des Deux gares.
Série de cartes postales illustrées des années 1910 et une des années 1960 sur l'hôtel des Deux gares.

Série de cartes postales illustrées des années 1910 et une des années 1960 sur l'hôtel des Deux gares.

 

Les cartes postales nous apprennent aussi l’existence, sur le parvis de la gare, d’une “fête de la gare”, le lundi de Pâques. Les Pâques chrétiennes sont issues de la Pâque juive, c’est-à-dire la commémoration du “passage” des Hébreux de Moïse d’Égypte en Canaan. Le thème du déplacement est net et ne pose pas question, à notre sens. Mais qui était à l’origine ici de cette festivité qui proposait notamment des chevaux de bois ? Était-ce le résultat festif d’une ancienne cérémonie religieuse ? L’organisation en revenait-elle au propriétaire de l’hôtel ; aux familles de cheminots des deux sociétés exploitantes ? Quoi qu’il en soit, cette fête démontre l’importance de ce lieu dans la sociabilité locale.

 

La fête de la gare sur une photographie des années 1910.

La fête de la gare sur une photographie des années 1910.

Autres projets avortés et abandon relatif du train

Le train émerveilla nos ancêtres et joua un rôle important dans le développement commercial et la cohésion nationale. D’autres lignes furent ouvertes qui, aujourd’hui, sont presque oubliées : Louviers-Elbeuf en passant par la gare de Montaure-La Haye-Malherbe : Louviers-Pacy-sur-Eure, Louviers-Les Andelys…

Beaucoup d’autres lignes furent envisagées afin de parfaire la desserte de tout le pays et les bénéfices de sociétés. Citons le projet de ligne entre Pont-de-l’Arche et Le Havre. Afin de désengorger la voie de Rouen, et peut-être de s’en passer relativement, il a été envisagé plusieurs tracés. Les archives municipales du Havre conservent une “Protestation présentée par la Société de défense des intérêts de la vallée de la Seine” en date de mars 1913. Celle-ci répond aux travaux de la commission des travaux publics de la Chambre des députés. En effet, lors de la séance du 12 juillet 1912, un projet de loi fut étudié visant à déclarer d’utilité publique l’établissement du Chemin de fer du Havre à la ligne de Serquigny à Rouen et d’un raccordement à Pont-de-l’Arche. Ce projet de “seconde ligne du Havre à Paris” nécessitait 83 kilomètres de voies ferrées supplémentaires et un budget prévisionnel de 89 millions de francs. La ligne nouvelle devait longer la falaise du Havre à Tancarville puis passer par Petitville et Norville. Ensuite, elle devait franchir la Seine vers Aizier et se raccorder à la ligne de Serquigny et gagner Elbeuf. Un raccordement devait être réalisé entre Saint-Aubin-lès-Elbeuf et Pont-de-l’Arche-Alizay. Ce projet fut abandonné.

La station de Pont-de-l'Arche a vu sa fréquentation baisser à cause de choix de développement de l'automobile et de l'énergie pétrolière. Clichés de 2006 dans les années où nous fréquentions souvent cette gare pour les études, puis le travail (Armand Launay).
La station de Pont-de-l'Arche a vu sa fréquentation baisser à cause de choix de développement de l'automobile et de l'énergie pétrolière. Clichés de 2006 dans les années où nous fréquentions souvent cette gare pour les études, puis le travail (Armand Launay).
La station de Pont-de-l'Arche a vu sa fréquentation baisser à cause de choix de développement de l'automobile et de l'énergie pétrolière. Clichés de 2006 dans les années où nous fréquentions souvent cette gare pour les études, puis le travail (Armand Launay).
La station de Pont-de-l'Arche a vu sa fréquentation baisser à cause de choix de développement de l'automobile et de l'énergie pétrolière. Clichés de 2006 dans les années où nous fréquentions souvent cette gare pour les études, puis le travail (Armand Launay).

La station de Pont-de-l'Arche a vu sa fréquentation baisser à cause de choix de développement de l'automobile et de l'énergie pétrolière. Clichés de 2006 dans les années où nous fréquentions souvent cette gare pour les études, puis le travail (Armand Launay).

Avec la création et le développement du moteur à explosion, fonctionnant avec des produits issus du pétrole, il devint possible et rentable de créer de nombreuses voitures automobiles (“mobiles en soi” par un moteur propre à chaque voiture). Les transports se développèrent sans cesse sur la route par les camions et les voitures. Le réseau routier explosa, surtout après la Seconde guerre mondiale et sa croissance n’a cessé depuis. Nous l’avons traité, autour de Pont-de-l’Arche, dans la partie 3 d’une étude dévolue au lien entre sociabilité et activités économiques. Les zones d’activités industrielles et commerciales sont conçues en fonction du transport routier et en dehors des centres-villes que les gares renforçaient et renforcent toujours. Les travailleurs et les clients sont donc fortement incités à acquérir une voiture, à moins de dépendre d’un réseau public (cars, bus, trains, tramways...). C’est la logique privée qui vainc, faisant ainsi augmenter fortement les dépenses de transport que ce soit par l’acquisition d’un véhicule et son entretien et, aussi, par le développement et l’entretien d’un vaste réseau routier par les impôts et les gares de péage. Des dépenses de santé sont à prévoir aussi car l’automobile pollue plus fortement que le train et génère plus d’accidents. Les voies ferrées secondaires ont été abandonnées au profit des transports routiers. La ligne Pont-de-l’Arche-Gisors vivote avec le train de l’usine sucrière d’Étrépagny. Les stations secondaires sont moins fréquentées et ferment car elles sont considérées comme non rentables ou, par manque de politique publique, ont été condamnées à perdre de leur intérêt. Les grandes lignes sont fréquentées et gérées pour être rentables. Il n’est donc ni question d’entretenir les petites stations ni question de rendre moins couteux le transport par une politique publique d’ampleur nationale.     
La station de Pont-de-l’Arche est aujourd’hui menacée de fermeture par la SNCF. Un collectif de citoyens en appelle à la pétition pour maintenir ce service et, par delà, une logique politique soucieuse de faire baisser les dépenses collectives et la pollution.

 

Pétition accessible ici.
 

Sources

- François Caron, Eric Catherine dit Duchemin, Un train dans chaque village : le chemin de fer d’intérêt local, autoédité, 2018 ;

- Louis-Etienne Charpillon et Anatole Caresme, Itinéraire de Gisors à Pont-de-l’Arche, E. Lapierre, 1869 ;

- Vauquesal-Papin (sous la dir.), En ce Temps là... la Vapeur !... Les chemins de fer de l'ouest 1. Normandie, Paris, éditions Rimages, 1980, réédition d'extraits du guide Baedecker de 1908 ;

- Wikipédia.

 

 

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

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  • : Pont de l'Arche et sa région histoire, patrimoine et tourisme
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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au cœur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

- Mieux connaitre Pont-de-l'Arche à travers 150 noms de rues et de lieux ! (Autoédité, 2019, 64 pages). 

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte.

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