19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 20:41

 

Le pont du diable à Pont-de-l’Arche : la légende face à l’histoire

Il fut un temps, pas si lointain, où l’on bâtissait tout ou presque à la force du poignet, les ponts y compris. Les chantiers étaient alors de vastes entreprises qui devaient impressionner nos ancêtres tout comme nous sommes admiratifs des prouesses tecniques et donc humaines que sont le pont de Normandie ou le viaduc de Millau, par exemple.

C’est pourquoi les observateurs du chantier d'un pont devaient se dire que l’architecte avait vendu son âme au diable pour mener à bien une entreprise de cette ampleur, voire de cet orgueil. Enfin, avait-il vendu son âme ou conclu quelque autre marché satanique ? L’architecte exposait toujours la vie des autres ; que ce soit celle des ouvriers pendant les travaux ou celle des usagers depuis l’inauguration du pont jusqu’à son délabrement. Il avait, en ce sens, pouvoir sur autrui ou encore partie liée avec Satan. 

Les légendes qui font intervenir le diable dans la construction de ponts sont loin d’être rares. Citons pour témoin le pont sur le Vaerebro, près de Roskilde (dans le canton de Jyllinge au Danemark, sur la même ile que Copenhague) [1].

Plus précisément, l’exemple de Pont-de-l’Arche nous a fait remarquer que de nombreuses versions existaient autour d’un même pont. Si elles peuvent se résumer autour de mêmes personnages aux actes assez similaires, elles expriment chacune une originalité qui dénote la culture, la sensibilité de leurs auteurs.

Les versions de la légende touchent aux thèmes de la prouesse déployée pour la construction du pont et de son érosion. Trois des quatres versions que nous reproduisons ci-dessous citent la dernière arche du pont, celle qui permet le passage des bateaux. Difficile à bâtir et à entretenir, c'est donc l’arche du diable. Ce point semble inspiré de la réalité...

En effet, aux XVIIe et XVIIIe siècles, des témoins ont noté la difficulté de l’entretien de la grande arche, près du château de Limaie. Lorsque le dimanche 1er janvier 1640 M. le chancelier Séguier inspecta en personne le pont et le château de Limaie, il remarqua dans son Diaire que l’une des piles de l’arche principale, proche le dict chasteau, par laquelle on faict remonter les bateaux… est presque toute ruinée et consommée soit par le hurt des glaçons, soit par le courant de l’eaüe… Cette même année commencèrent de vastes travaux financés par l’État afin d’ériger un pont neuf.

Or on rapporta, dès 1712, que ce pont menaçait déjà ruine et que la navigation était entravée par les pêcheurs et les gords [2]. Selon Yves Fache, dont les références sont parfois aléatoires, deux arches du pont s’ouvrirent au début du XVIIIe siècle [3].

Du fait de la grandeur de l’arche sous laquelle on halait les navires, il n’est pas étonnant de penser qu’elle était la plus exposée à la chute et, par conséquent, qu’elle nécessita plus d’entretien que les autres arches. À notre avis, la légende du pont diabolique trouve son origine ici même ainsi que dans l’impression de défi humain que constitue l’érection et l’entretien d’un tel ouvrage. Les variantes autour de la la légende restent mineures et doivent provenir des érudits qui ont eu l’heureuse idée de coucher par écrit cette légende populaire. C'est ce qui expliquerait le mélange des siècles, la présence du duc de Normandie, du gouverneur d’Hasdans (terme qui n’a pu franchir les âges puisqu’il s’est transformé, dans sa forme populaire, en Les Damps)…

A. Launay

 

 

A lire aussi...

Les ponts de Pont-de-l'Arche de 862 à nos jours

 

 

Notes

[1] Dumézil Georges, "La gestatio de Frotho III et le folklore du Frodebjerg", pages 81 à 90, in Mythes et dieux de la Scandinavie ancienne, Paris : Gallimard, 2000, coll. Bibliothèque des sciences humaines, 373 pages ;

[2] Brisson Charles, Hostalier A., "Le sixième pont de Pont-de-l’Arche – I.– Un pont millénaire", 7 mars 1952, 1 page, archives d’Elbeuf : Fonds Brisson, dossier 188 C 329 ;

[3] Fache Yves, Histoire des ponts de Rouen et de sa région, Luneray : Bertout, 1985, 392 pages.

 

 

Version de la légende par Alf. B. (1833) 

Alf. B., "Le Pont-de-l’Arche – Tradition normande", in La Revue de Rouen, 2e semestre 1833, 423 pages.

 

 

Nam asellus, quem ante me agebam,

Primus tibi occurrit.

 

Car l’âne que je menais devant moi

Vous a rencontré le premier.

 

                (Hist. d’Alexandre-le-Grand).

 

« Par saint Vigor, mon patron ! Voici bien du nouveau ! Pauvre passager que je suis ! Comment nourrir, maintenant, ma bonne mère que j’aime ? Comment épouser Brigide, la fille du pêcheur ? »

Et le malheureux s’élança dans la ville, criant partout au miracle !

C’est qu’en vérité ses yeux avaient été frappés d’un bien incroyable prodige : la veille encore, lorsqu’aux rayons du soleil couchant il avait attaché sa barque au rivage, la Seine passait libre et fière devant sa cabane : esclave aujourd’hui, elle partage ses eaux aux vingt-deux arches d’un pont.

Certes, il y avait, dans cette rapide construction, quelque chose d’inaccessible à toute intelligence humaine, et les bourgeois se refusèrent, tout d’abord, au témoignage de l’infortuné batelier. Mais, enfin, comme il continuait de crier, sans qu’on eût pu apercevoir en lui aucune marque de folie, un, puis deux, puis tous, descendirent aux poternes : Force leur fut alors de se rendre compte à l’évidence.

Or, ce que le seul Jehan, compagnon cordonnier, osa penser à cette époque, tous le répètent aujourd’hui : « Ce pont était œuvre infernale. » 

Voici le fait : 

Dans une année qui n’est plus bien connue, mais que l’on sait seulement être fort éloignée, le désir vint au duc de Normandie d’aller faire une visite au comte d’Évreux, son puissant vassal. D’aucuns disent qu’il y avait, dans cette démarche, plus que de la courtoisie, quelque arrière pensée d’usurpation. D’autres témoignent, au contraire, de la bonne foi du prince, et il en est même qui rappellent un mariage. Quelle que soit, du reste, la meilleure de ces opinions, peu importe à notre récit. Le point principal, le seul nécessaire est le passage du duc par la ville théâtre de cette action, et située entre Rouen et Évreux.

Toutes les lumières étaient disparues des maisons ; le fiancé de Brigide, lui-même, reposait depuis deux heures, et la garde de nuit était déjà renouvelée trois fois à la grande tour du château. Tout à coup retentissent au loin les pas d’un cheval au galop ; puis un homme d’arme paraît bientôt, qui d’un seul mot fait tomber le pont-levis. Il semblait un guerrier normand, et se disait chargé pour le gouverneur des volontés du terrible duc, leur souverain seigneur à tous les deux. Aucune porte ne résistait à ce nom tant redouté, et l’envoyé se trouva bientôt en présence de celui qu’il cherchait. Le gouverneur était un homme bon et vaillant à demande, épris, avant tout, de son épée et de sa fille.

Ne saurait dire quel effet produisit sur lui l’arrivée de l’inconnu, car ses gardes étaient éloignés, et l’homme qu’il aperçu n’était plus celui qu’avaient reçu ses archers.

Au lieu de l’humble costume d’un chevaucheur, une armure noire étincelant brillait sur sa poitrine. Sa taille était haute, son visage livide et profondément ridé. Quand il s’approcha du grand foyer, la flamme pâlit, et ce fut comme un bruit d’airain quand il vint à parler :

« Messire, dit-il, un homme venait de Rouen vers toi à la plus grande vitesse de son cheval. Mais, entourés des ténèbres, coursier et cavalier se sont abîmés dans le fleuve. L’ordre qu’ils portaient, le voici, de son exécution dépend ta bonne où ta mauvaise fortune. »

Le gouverneur étendit le bras comme porté par une force invisible, et reçut une large parchemin au sceau du duc de Normandie.

Lecture faite, il semble réfléchir, puis il allait appeler :

« Quels ordres veux-tu donner ? » dit, en l’arrêtant, son mystérieux interlocuteur : « la deuxième heure n’aura pas sonné demain depuis le lever du soleil, que déjà le duc paraîtra sur la rive opposée, suivi de ses hommes d’armes et des gens de sa maison.

En si peu de temps, que faire ?

Ne te serait-il pas impossible de rassembler le nombre de barques nécessaire au passage, que de manquer aux volontés de si puissant et si impérieux seigneur ? »

Le gouverneur ne répondit rien, mais il sentait toute la portée de ces paroles.

« Que les ordres du duc soient remplis, ajouta l’inconnu, et puissance croîtra suivant son bon désir. Néglige, au contraire, de le satisfaire, et ta ruine entraînera celle des tiens, celle de ta fille.

Puissance de Satan ! Qui peut m’aider en ce pressant danger ?

- Celui-là même que tu viens d’invoquer. »

Le gouverneur frémit, car il savait maintenant quelle voix lui parlait, quelle main s’appuyait pesante sur son épaule.

« Nos conditions, dit-il en balbutiant ?

- Pour toi un pont, pour moi le premier être qui de ses pas en pressera les dalles. »

Le gouverneur jura sa parole de chevalier, et Satan disparut pour tenir la sienne.

À ce nom, disent les vieilles, un bruit de chaînes, mêlé de voix nombreuses, retentit par tout le pays.

Cette apparition resta toute la nuit comme un songe dans l’esprit du gouverneur. Puis, à la première lueur du jour, poussé par je ne sais quel mouvement indicible qui, dans les choses même les plus incroyables, nous fait toujours tenter une vérification, il sortit de son château sans trop se faire compte de cette démarche. Mais le même instinct qui l’avait amené dans la ville, le conduisit au rivage. Partout régnait le silence car les bourgeois dormaient encore.

Déjà, il était en vue du pont, lorsque accourut vers lui son enfant bien aimée qui, inquiète de ne l’avoir point trouvé à son réveil, le cherchait partout, et pensa, dans la rapidité de sa course, être entraînée sur les dalles maudites.

Le souvenir des paroles de Satan vint alors frapper comme la foudre, la tête du malheureux père. Un froid subit courut par tous ses membres ; une sueur glaciale couvrit son visage ; et ce fut comme machinalement qu’il trouva encore assez de force pour lancer avant sa gentille Alice un chat, mis près de lui, disent les braves gens, par la protection de saint Vigor.

Anéanti, tremblant de tout son corps, il serre sa fille contre son sein, et, chargé de ce précieux fardeau, regagne précipitamment le château.

Une heure après, le passager, avait, comme nous l’avons dit, réveillé tout le monde ; et ce ne fut, durant la journée, que bruits d’hommes et de chevaux. Sur le soir, le duc de Normandie quitta la ville pour continuer son voyage ; mais on ne m’a point dit s’il fut ou non surpris de l’architecture diabolique du pont.

Seulement, au milieu de la nuit suivante, une forte odeur de soufre arracha le gouverneur au sommeil, et l’homme de la veille apparut à son chevet.

« J’ai accompli ma promesse, dit-il, et toi, tu as éludé la tienne : par grâce pour les bourgeois de la ville, ce qui est fait est fait ; mais, quand le jour m’a surpris, une arche restait inachevée : jamais on ne la finira. Ta mauvaise foi l’a méritée ; ma puissance y pourvoira. »

Il dit, et s’abîme comme la première fois.

Huit jours plus tard, le batelier, riche d’un trésor qu’il avait trouvé, épousa Brigide, sa fiancée.

La ville où tout cela s’est passé a reçu depuis le nom de Pont-de-l’Arche ; et cette arche si célèbre, on la montre encore à gauche, en arrivant de Rouen, à l’entrée du pont. Souvent, on a tenté de la fermer, mais les pierres qu’on a employé, ou deviennent tout à-coup disproportionnées en longueur, ou, placées pendant le jour, disparaissent la nuit au fond des eaux. »

 

                                                                                                          Alf. B. (Rouen) 

 

Version de la légende par Léon de Duranville (1843)

Léon Levaillant de Duranville, "Nouveaux documents sur la ville de Pont-de-l’Arche", in Revue de Rouen, 1843, vol.1-2.

 

Comme si ce n’était point assez, pour le pont construit sous Charles-le-Chauve, et qui fournit le nom de la petite ville de Pont-de-l’Arche, que de remonter jusqu’aux invasions normandes, et d’avoir été construit au chant des terribles litanies du IXe siècle, on a voulu lui donner une origine diabolique : le prince de l’enfer a semblé préférable au roi de France, au petit-fils de Charlemagne.

Il existe plusieurs variantes de cet événement merveilleux. [...]. Ou bien l’architecte n’aurait pas voulu de l’assistance du prince d’enfer, qui lui faisait offre de services, et pour lors Satan, partout reconnaissable à ses griffes, c’est-à-dire à ses mauvais tours, aurait juré que personne ne verrait le pont fait et parfait, ni dans les IXe, Xe et XIe siècles, ni même dans le XIXe. Ou bien le découragement de l’architecte fut si grand, qu’il supplia le mauvais génie de lui venir en aide. Le prix qu’il s’engageait à payer était d’une autre valeur que le premier objet vivant : il promettait de livrer son âme, de la dévouer aux tourments éternels de l’autre monde, à ces supplices que le tentateur porte partout avec lui, à cet enfer, qui n’abandonne jamais Satan quand il apparaît sous forme humaine, quand il se plonge dans les eaux de l’Océan et soulève d’affreuses tempêtes. Le jour de l’échéance devait être le propre jour où l’ouvrage serait terminé : “Or sus, maintenant,” lui crierait une voix épouvantable, “tu m’appartiens à bon droit, tu es un de mes vassaux.” Désolé d’avoir souscrit un semblable engagement, il répandait des larmes amères : on peut en répandre à moins. Heureusement, son repentir intéresse son patron en sa faveur et, chaque nuit, ce bienheureux habitant du ciel enlève quelque pierre du pont. Il en fut ainsi de la toile de Pénélope et du tonneau des Danaïdes : le pont ne fut jamais achevé entièrement ; l’architecte eut le temps de mourir de sa belle mort et d’échapper aux griffes qui le convoitaient » 

 

 

 

Version de la légende par Louis Bascan (1902) 

Bascan Louis, Légendes normandes, Paris : C. Delagrave, 1902, 238 pages, voir page 135.

 

 

Il y a des siècles et des siècles, la ville de Pont-de-l’Arche s’appelait Hasdams, et Hasdams était fort connu dans toute la Normandie par son pont de vingt-deux arches qui faisait communiquer les rives de la Seine.

Il n’avait pas été facile à construire, ce pont-là. L’architecte qui en avait dressé les plans avait bien édifié vingt et une arches sans trop de difficulté, mais la vingt-deuxième défiait tous ses efforts. On apportait des montagnes de moellons : en quelques heures, le courant les entraînait. On entassait des blocs énormes : les pierres s’allongeaient ou se rétrécissaient. On coulait du mortier au fond de l’eau : il s’en allait comme du sable fin. Le malheureux architecte était désespéré.

Un jour qu’une nouvelle tentative venait d’échouer piteusement, il s’assit par terre, mit sa tête entre ses mains et s’écria plein d’amertume :

« Je n’ai plus rien à faire. Que le diable finisse le pont s’il le peut ! »

À peine avait-il achevé ces paroles qu’il entendit une voix étrange lui répondre :

« Le diable peut tout ce qu’il veut. »

L’architecte, stupéfait, regarda autour de lui. Il ne vit personne, sauf son chien, un grand lévrier noir, qui fixait sur lui des yeux de flammes. Jamais il ne lui avait vu des yeux pareils. Toutefois, croyant être le jouet d’une hallucination, il haussa les épaules et laissa retomber sa tête sur sa poitrine.

La même voix étrange reprit avec force :

« Je te répète que le diable peut tout ce qu’il veut. »

Cette fois, il n’y avait point à s’y méprendre : c’était son chien qui avait parlé, car il avait encore la bouche ouverte.

L’architecte voulut répondre ; aucun son ne put sortir de sa gorge.

« Allons, dit son chien d’un ton sarcastique, n’aie pas peur. Je suis venu pour t’aider.

- Alors, demanda l’architecte, c’est donc vrai ce qu’on disait ?

- Que disait-on ?

- On disait que vous êtes le diable.

- C’est vrai ; je n’ai pu le cacher. Un jour que des apprentis voulaient me jeter à l’eau, je saisis le plus méchant d’entre eux par le cou et le lançai dans le fleuve, où il se noya. Depuis cette aventure on me laisse tranquille, mais j’ai une mauvaise réputation. Qu’importe après tout ! Voyons, ne perdons pas de temps : désires-tu que je finisse ton œuvre ?

- Je le souhaite de tout mon cœur ; mais c’est impossible.

- Impossible ! Rien ne m’est impossible. Si je le veux, la vingt-deuxième arche de ton pont touchera la rive demain matin.

- Oh ! que je vous serais reconnaissant !

- Merci, je ne tiens pas à la reconnaissance. Je préfère quelque chose de positif.

- Quoi donc ?

- Pas grand’chose.

- Mais encore ?

- L’âme de la première créature qui franchira le pont.

- C’est tout ?

- Je voudrais bien traiter avec vous, mais qu’est-ce qui me prouve que...

- Ah ! tu doutes de ma puissance ?

- Ma foi !...

- C’est bon ; je vais te montrer des choses que tu n’as jamais vues. Monte sur mon dos, prends-moi par le collier, et ferme les yeux ; tu ne les ouvriras que lorsque je te le dirai. »

Machinalement, l’architecte obéit à son chien, et, en un clin d’œil, il se trouva transporté dans un lieu désert et sauvage. D’énormes quartiers de rocs, dressés çà et là, donnaient à ce lieu l’aspect d’un cimetière de géants. Une herbe maigre et courte, qui poussait par places, semblait couvrir la terre d’un manteau déchiré.

Le chien tendit le cou vers un fossé où remuait quelque chose et aboya. Aussitôt les rocs disparurent ; à leur place s’éleva un merveilleux palais. Des colonnes d’onyx soutenaient le fronton imposant ; les marches étaient de granit rose ; les couloirs et les murs, brillants comme des glaces, étaient incrustés de marbres de toutes les couleurs ; le plafond, lumineux comme un ciel d’Orient, resplendissait d’étoiles.

L’architecte ébloui se tourna vers le chien pour lui exprimer son admiration. À ses côtés, il ne vit plus un lévrier noir, mais un beau seigneur vêtu de velours rouge et couvert de pierreries étincelantes.

« Eh bien! lui demanda le beau seigneur, doutes-tu encore de ma puissance ?

- Excusez-moi, balbutia l’architecte.

- Volontiers, mais je veux te montrer autre chose avant de travailler pour toi. »

Il frappa dans ses mains. Au même instant, une salle immense apparut à leurs yeux, remplie de seigneurs et de dames richement vêtus, qui dansaient au son d’un orchestre invisible. La musique était douce et langoureuse comme un chant d’amour. Puis, les couples s’assirent devant des tables chargées de flacons dorés, de coupes de cristal et de fruits superbes. De petits hommes, d’une prestesse inouïe, satisfaisaient leurs moindres désirs. Bientôt après, la salle du festin s’évanouit, et devant les convives, à perte de vue, s’étendirent des jardins avec de vertes pelouses, de frais ombrages et des fontaines murmurantes.

- « Que tout cela est beau ! s’écria l’architecte ravi.

- Alors, c’est entendu ? dit le diable. Rentre chez toi et dors en paix jusqu’à demain matin. Pendant ce temps, je vais achever ton pont, et j’aurai en récompense l’âme de la première créature qui le franchira.

- Entendu, » dit l’architecte.

Un voile de ténèbres s’abattit devant ses yeux ; il s’affaissa sur le sol et s’endormit d’un profond sommeil...

Quand il se réveilla, il était chez lui, dans une cabane en planches construite non loin du pont. S’étant frotté les yeux, il aperçut son chien qui paraissait le veiller. Cette vue le tira de sa torpeur : vite il se leva, se vêtit et courut dehors.

Ô prodige ! la vingt-deuxième arche s’arrondissait par dessus le fleuve.

L’artiste ressentit une fierté inconnue. Son orgueil fut bientôt caressé par les éloges de ses compagnons, des habitants du pays, du seigneur et de sa suite. Jamais il n’avait rêvé pareil triomphe. Sa joie fut complète lorsque le seigneur, à haute voix, devant tout le monde, promit de lui accorder ce qu’il voudrait.

Notre homme, embarrassé, demanda un jour de réflexion. Il se retira dans sa cabane, l’esprit préoccupé. Il n’était pas sans remords. Toute la nuit, il médita sur les terribles conséquences du pacte qu’il avait conclu avec Satan. Il craignit pour les autres, il craignit pour lui-même. Son front était baigné de sueur. Des visions épouvantables défilaient devant lui...

Enfin, après avoir souffert mille angoisses, il poussa un soupir de soulagement, sourit et se frotta les mains : il venait de trouver le moyen de duper l’éternel dupeur.

Le lendemain matin, il pria le seigneur de lui donner un âne pour éprouver lui-même la solidité du pont. Dès qu’on le lui eut amené, il s’arma d’un aiguillon, piqua le baudet, qui partit au galop et traversa la vingt-deuxième arche ; ce fut ainsi la première créature qui passa le pont.

Le diable, qui avait repris la forme d’un lévrier noir et qui était assis à l’extrémité de son œuvre, comprit le mauvais tour qu’on lui jouait. Humilié de sa défaite, il jura, mais trop tard, qu’on ne le prendrait plus à contracter des marchés avec des architectes normands.

 

 

Version de la légende par Charles Brisson (1929)

Brisson Charles, Herval René, Lepilleur A., Légendes et récits de Normandie, Elbeuf : Paul Duval, 1929, 157 pages, voir pages 25 à 29.

 

 

Dendeville--pont-diable-.JPGIllustration de Raymond Dendeville dans Légendes et récits de Normandie de Charles Brisson, René Herval… voir page 8. 

 

Le 12 juillet 1856, s’écroulait le vieux pont de Pont-de-l’Arche, sur la Seine, l’un des doyens des ponts de France, puisqu’édifié en trois ans, de 862 à 865 par ordre de l’archevêque Hincmar.

C’était à la fois un barrage et un pont fortifié, portant moulins et demeures, et solidement défendu à ses extrémités par des ouvrages militaires.

Il s’en fallait donc de peu – neuf ans seulement, – que le vénérable édifice ne vécut mille ans ! Naturellement, il avait sa légende, née du fait qu’une telle construction ne pouvait être œuvre humaine. – Si l’histoire affirme que trois années avaient été nécessaires, la légende qui voyait là œuvre surnaturelle se contentait... d’une nuit ! mais avec l’inévitable concours du Diable.

Hincmar avait appelé des ingénieurs byzantins réputés, tenant à ce que son seigneur et roi, Charles-le-Chauve, disposât d’une œuvre susceptible de défier le temps et les hommes. Mais Byzance était loin et la route longue... Le roi se morfondait en l’attente des orientaux attendus et chaque jour craignait quelque nouvelle incursion des pirates venus du bas-fleuve.

C’est alors qu’un pauvre homme de la paroisse de Saint-Germain d’Alizay, désireux de voir son roi débarrassé de tout souci, et sans doute aussi de savoir son chétif patrimoine à l’abri, se dit à haute voix sans doute :

« Si je connaissais quelque moyen de satisfaire le désir du Roi nostre Sire, sans attendre ceux qui tardent tant, certes ma fortune serait chose faite... Mais seul le Diable pourrait faire celà et m’assister ! »

Il n’avait pas achevé sa phrase... ou sa pensée, que Satan surgissait, dans la classique odeur de souffre qui accompagne ses apparitions. – Le bonhomme, dit la Légende, n’en fut pas exagérément surpris, ce qui peut paraître étrange, mais il avait tant de fois vu le diable logé en sa bourse qu’une apparition de plus n’était pas pour l’effrayer outre mesure !

« Tu as besoin de moi ?

- Sire diable, dit le paysan, je ne t’ai pas appelé, mais puisque te voilà, dis-moi donc si tu saurais bâtir un pont solide, d’ici où nous sommes jusqu’à l’autre côté de la vallée ?

- Jeu d’enfant pour moi ! » répliqua le Malin.

- « Possible ! mais quelle preuve peux-tu me donner d’un pouvoir dont j’ai ouï parler, mais que je n’ai jamais éprouvé ?

- Une preuve ? Tiens, prends les charbons qui rougeoient en ton âtre ! »

L’homme cherchait déjà sa pelle, mais Satan le repoussant, se baissa et prit à larges poignées les charbons ardents.

- « Ouvre tes mains ! »

Or, quand le paysan se décida à obéir, ce furent lingots froids et plus lourds que du plomb qui churent en ses paumes : c’était de l’or !

- « Comment ne te croirai-je maintenant ! Je cours chez le roi et lui vais dire que son pont sera bâti... quand donc, au fait ?

- Demain matin, avant même que le soleil soit levé ! »

Satan attendait son homme au logis et eut tous les remerciements qu’il pouvait désirer, et auxquels il se contenta de répondre :

- « Je n’ai que faire de tes mercis ! Certes, ma complaisance est grande, mais elle se paie : il me faut, corps et âme, le premier qui passera sur le pont. »

Il était bien tard pour reculer, le paysan était pris, il ne pouvait qu’accepter la condition... se réservant de ne pas passer le premier. – Mais déjà une idée venait de germer en lui.

La nuit venue, il était aux aguets, désireux de voir s’accomplir l’œuvre prodigieuse dont il était tout de même un peu l’auteur.

Satan était là, commandant à des milliers de pierres qui, toutes taillées, arrivaient sans bruit sur toutes routes et chemins et prenaient leur place, s’assemblaient, s’entassaient sans répit...

Il fallut quinze minutes pour la première arche, et quatre autres s’élevaient au bout d’une heure ! Or, pas un ouvrier n’était là ! Tout se faisait sans un homme, sans une main, sans un outil, sans mortier ni    ciment : Satan suffisait à tout, mais encore sa présence était-elle suffisante ! Par exemple, il suait à grosses gouttes, et sans doute, mais pour tout autre motif, le paysan de même !

Quand minuit sonna à Pont-de-l’Arche, les vingt-quatre petites arches de la vallée étaient alignées... Quand les premières lueurs du jour apparurent à l’orient, le Diable ordonnait aux pierres de s’assembler pour la dernière arche !

Le bonhomme était fou de joie ! II voyait sa fortune assurée, il était certain de la magnifique reconnaissance du roi ; demain il serait comte, duc, prince...

Et c’est alors qu’il se précipita en sa demeure avant que le Diable eut repris le chemin du royaume des Ténèbres ! II détacha son âne et prit une branche de chardon qu’il réservait pour le repas de l’animal, puis s’en fut à l’entrée du pont.

Satan, se frottant les mains, attendait sans trop d’impatience quelque croquant, voire même un personnage d’importance – la proie promise – qu’amènerait la stupéfaction devant l’œuvre surnaturelle de la nuit passée...

Mais le bonhomme lança de toutes ses forces l’appât sur le pont et déjà l’âne se précipitait pour le saisir ; Satan, quelque peu tard, comprit la ruse et disparut en emportant pour tout butin un corps et une âme d’âne, en admettant que les ânes aient une âme !

... Par contre, une arche demeurait inachevée, mais la terminer était si peu auprès de l’œuvre accomplie ! Or, on ne put jamais en venir à bout et le nom lui demeura d’Arche du Diable.

... De retour chez lui, le paysan se dit que la perte de son âne était certes largement compensée par le monceau d’or que le Diable avait tiré de l’âtre ; il y avait à peine porté la main qu’il la retira avec un horrible cri : le charbon était redevenu charbon, et bel et bien ardent. Ce fut d’ailleurs la seule vengeance du Démon !

Telle est la légende du défunt pont de Pont-de-l’Arche ; fait curieux, elle se retrouve sous la même forme et avec les mêmes péripéties sur les bords du Rhin – avec une seule différence que, comme il se doit, l’âne y est devenu… un chat.

 

Charles Brisson

 

 

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

Bando 13x9 (1)

Partager cet article

commentaires

Vinsareva 20/12/2012


Je ne connaissais pas ces légendes. Merci de me les avoir fait connaitre.

  • : Pont de l'Arche histoire, patrimoine & tourisme
  • Pont de l'Arche histoire, patrimoine & tourisme
  • : Bienvenue sur ce blog perso consacré à Pont-de-l'Arche et sa région (Eure). Vos commentaires et messages sont aussi les bienvenus ! Pour utiliser mes travaux, contactez-moi;-)
  • Contact

Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant de devenir agent des bibliothèques (DUT information-communication).

Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au coeur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Partager cette page Facebook Twitter Google+ Pinterest
Suivre ce blog