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11 juin 2021 5 11 /06 /juin /2021 10:03
La Bidaudière, hameau de Saint-Pierre, un peu amont dans la vallée de l'Oison. Cliché de Frédéric Ménissier (mai 2021).

La Bidaudière, hameau de Saint-Pierre, un peu amont dans la vallée de l'Oison. Cliché de Frédéric Ménissier (mai 2021).

Avec nos remerciements à Patrick Redon, président de l’Association culture et loisirs (ACL), pour les documents apportés et à Frédéric Ménissier pour ses photographies.



 

De l’Oison à la plaine alluviale

Saint-Pierre-lès-Elbeuf est une commune de 8 305 habitants (en 2018) qu’on appelle les Pierrotins ou, selon les convenances, les Saint-Pierrais. Cette commune constitue la partie est de l’agglomération d’Elbeuf, en Seine-Maritime. Elle témoigne d’une urbanisation récente et massive qui n’a pas entièrement effacé le passé rural. Bien des gens y cherchent et savourent les charmes de “la campagne à la ville”, notamment dans le nouveau quartier du Bosc-Tard. De plus, cette urbanisation folle a permis de mettre au jour des richesses archéologiques insoupçonnées sur lesquelles nous reviendrons plus bas. 

Le tunnel sous la voie de chemin de fer par lequel on change d'univers : verte vallée de l'Oison en amont et plaine alluviale urbanisée en aval (cliché de Frédéric Ménissier de mai 2021 et carte postale illustrée des années 1910).Le tunnel sous la voie de chemin de fer par lequel on change d'univers : verte vallée de l'Oison en amont et plaine alluviale urbanisée en aval (cliché de Frédéric Ménissier de mai 2021 et carte postale illustrée des années 1910).

Le tunnel sous la voie de chemin de fer par lequel on change d'univers : verte vallée de l'Oison en amont et plaine alluviale urbanisée en aval (cliché de Frédéric Ménissier de mai 2021 et carte postale illustrée des années 1910).

Oisonville ou la ville de l’Oison

Un axe sud-nord offre à lire le paysage pierrotin en suivant le cours de l’Oison. Cette rivière de 15 km de long nait à Saint-Amand-les-Hautes-terres et se jette dans la Seine à Saint-Pierre, après avoir arrosé la majorité des anciens hameaux de la commune : La Bidaudière, toujours à l’état de hameau dans la vallée de l’Oison ; Saint-Pierre-de-Liéroult au débouché de la vallée et, dans la plaine alluviale parmi les constructions contemporaines : La Bretèque, La Haline, Griolet et La Villette. Sur cette liste ne manquent que la chapelle Saint-Nicolas, aux confins de Martot et Le Bout-de-la-ville qui, comme son nom l’indique, était à l’extrémité d’une ville, en l’occurrence Caudebec.  

Viaduc en brique portant une voie piétonne au-dessus du chemin de fer depuis 1875 et barrant l'entrée de la vallée de l'Oison (cliché de Frédéric Ménissier de mai 2021).

Viaduc en brique portant une voie piétonne au-dessus du chemin de fer depuis 1875 et barrant l'entrée de la vallée de l'Oison (cliché de Frédéric Ménissier de mai 2021).

Le point central du nom de la commune mais aussi de son espace naturel est Saint-Pierre-de-Liéroult où convergent trois vallées : celle de l’Oison donc, et celles du Grand ravin vers Argeronne et Saint-Didier-des-bois et celle de La Vallée vers Montaure. L’église se trouve au départ d’un coteau entre la vallée de l’Oison et celle du Grand ravin. C’est le siège de la paroisse et il serait étonnant qu’il n’y eût aucune fortification protégeant ce carrefour dans ce lieu naturellement protégé. En effet, nous sommes ici sur la route de Louviers, à l’entrée de l’Oison et de l’agglomération d’Elbeuf. Une propriété nobiliaire, appelée Le Parc, témoigne sûrement d’une implantation seigneuriale non loin de l’église paroissiale. 

De même, et pour souligner la singularité du lieu, nous sommes dans un espace de transition entre les paysages du Roumois, le pays de Rouen, et ceux de l’Évrecin, le pays d’Évreux. La vallée de l’Oison et ses villages limitrophes peuvent se rattacher à cette partie de l’Eure qu’on appelle le Roumois et qui est plus boisée, plus bocagère que les vastes étendues agricoles de la région d’Évreux. Preuve aussi que nous sommes aux confins des pays : lors de la création des départements en 1790, il fut question de rattacher Elbeuf à l’Eure, ce qui fut refusé par sa concurrente industrielle : Louviers. Saint-Pierre est donc à cheval entre ces paysages et ces limites administratives et sa récente histoire s’en fait l’écho.  

Sur ces captures d'écran réalisées à partir du site Géoportail, on peut mesurer le contraste entre l'urbanisation de la plaine alluviale et les coteaux boisés de l'Oison et du plateau du Neubourg. Saint-Pierre-de-Liéroult apparait à la croisée des chemins et des vallées.
Sur ces captures d'écran réalisées à partir du site Géoportail, on peut mesurer le contraste entre l'urbanisation de la plaine alluviale et les coteaux boisés de l'Oison et du plateau du Neubourg. Saint-Pierre-de-Liéroult apparait à la croisée des chemins et des vallées.

Sur ces captures d'écran réalisées à partir du site Géoportail, on peut mesurer le contraste entre l'urbanisation de la plaine alluviale et les coteaux boisés de l'Oison et du plateau du Neubourg. Saint-Pierre-de-Liéroult apparait à la croisée des chemins et des vallées.

Un toponyme témoignant de l’urbanisation galopante

Saint-Pierre-lès-Elbeuf est un nom limpide. C’est par un décret du 19 mai 1857 que ce nom fut acté en même temps que la fusion de hameaux et de faubourgs de Caudebec avec la petite commune de Saint-Pierre-de-Liéroult. C’est ce que nous apprend Pierre Largesse dans un article intitulé “Décret du 19 mai 1857 : création de la nouvelle commune de Saint-Pierre” paru dans Le P’tit Pierrotin de juin 2010. Le “lès” provient du latin latus et désigne ce qui est proche, relié, relatif. Le nom de Saint-Pierre fut conservé bien qu’il ait failli être remplacé par Saint-Louis-lès-Elbeuf, du nom d’un nouveau hameau sis Caudebec. Mais pourquoi cette fusion ? Par souci d’homogénéité entre communes car Saint-Pierre-de-Liéroult et les locaux hameaux caudebécais, somme toute éloignés, étaient appelés à croitre et faire partie de l’agglomération elbeuvienne à l’industrie débordante. Ainsi, la population pierrotine passa de 207 habitants en 1856 à 3 238 en 1861. Caudebec était amputé et l’on comprend mieux pourquoi aujourd’hui il est difficile, pour un profane, de délimiter les communes et de localiser le centre de Saint-Pierre.

La concurrence autour du choix entre le nom de Saint-Pierre et celui de Saint-Louis n’est pas anodine. Elle démontre la volonté d’une communauté rurale de ne pas être englobée, annexée, par la ville explosant en ce début de révolution industrielle et d’exode rural. Le compromis aura été forgé autour du nom pluriséculaire et conforme à la tradition de Saint-Pierre mais avec la mention du chef-lieu d’agglomération : Elbeuf. 

Mais que signifiait le Liéroult ? L’étymologie la plus simple et la plus courante est celle de lierru, ancien adjectif, de Normandie et au moins de Mayenne, désignant le lierre. C’est la thèse défendue par Alexandre Auguste Guilmeth en 1842 dans Elbeuf et ses environs (voyez la note en bas de la page 12) : “Liéroult viendrait du lierre car le sol est humide.” L’auteur nous apprend par ailleurs une forme ancienne mais qu’il ne date pas du nom de la paroisse : “Saint-Pierre aux lierres”. Il affirma aussi qu’au début du XIIe siècle existait en ce lieu un prieuré Saint-Pierre et Saint-Paul dont on retrouve trace dans le Pouillé général de Normandie, datant 1648. Guilmeth avance que le patron du prieuré était l’abbé de Notre-Dame du Parc, près d’Harcourt. Cette famille aurait fait d’importants dons de terres à ce prieuré entre les XIIIe et XVe siècle. Notre consultation dans Gallica du Pouillé général de Normandie indique plutôt que le patronage de la paroisse revenait à la puissante abbaye Saint-Ouen de Rouen, comme bien des terres locales. Cette étymologie autour du lierre a séduit les esprits et constitue l’interprétation officielle, comme en témoigne le blason de la commune, qui doit être assez récent, qui comporte, notamment “Trois feuilles de lierre”. Cependant, nous ne sommes pas convaincus par cette étymologie. Si le lierre est une plante européenne et si son nom est attesté au moins dès 1382 dans le lexique français, ce végétal constitue-t-il un point notable et incontournable du paysage ? Ne devrait-il pas y avoir plus de toponymes en lierre ? Nous nous sommes plu à chercher des étymologies analogues à celles de Léry, Lieurey, Lieure ; des étymologies celtiques, voire préceltiques et évoquant l’eau, voire son franchissement. Mais nous n’avons pas suffisamment d’occurrences anciennes du nom de Liéroult pour pouvoir infirmer ou affirmer quoi que ce soit. 

Plaque rappelant la loi et démontrant qu'on entre bien, à La Bidaudière, dans le département de Seine-Inférieure, aujourd'hui dite maritime (cliché de Frédéric Ménissier de mai 2021).

Plaque rappelant la loi et démontrant qu'on entre bien, à La Bidaudière, dans le département de Seine-Inférieure, aujourd'hui dite maritime (cliché de Frédéric Ménissier de mai 2021).

Saint-Pierre-de-Liéroult : un quartier-village singulier

Ce nom désigne un quartier actuel de la commune mais aussi une commune de l’Eure avant 1837… En effet, avec La Bidaudière, le petit centre autour de l’église Saint-Pierre était une commune euroise depuis 1790 donc. L’entrée de la vallée de l’Oison se trouvait donc dans le département voisin et, plus précisément, dans le canton de Pont-de-l’Arche. Il est amusant que saint Pierre, personnage qui détient les clés de l’entrée dans la vraie religion et donc au Paradis, ait été choisi pour patronner l’entrée de la vallée de l’Oison. Très symbolique aussi, un viaduc en brique ainsi qu’une imposante digue barrent la vallée depuis 1875. C’est depuis cette année qu’une ligne de chemin de fer relia Saint-Georges-Motel à Grand-Quevilly. Fermée depuis 1972, cette voie barre toujours la vallée et l’on passe de la ville à la campagne, ou inversement, par un petit tunnel routier franchi en quelques secondes. Le contraste est saisissant et fait de La Bidaudière comme la réserve rurale de Saint-Pierre-lès-Elbeuf ; réserve à laquelle on peut ajouter les bois alentour dont le petit conservatoire naturel sis aux Communaux, dans l’Eure. En effet, le long de la route de Saint-Didier, une ancienne marnière à ciel ouvert, devenue décharge sauvage, a été reconvertie dans les années 1990 par Michel Démares, président de l’ACL, en lieu de conservation naturel où l’on peut mirer, par exemple, la violette de Rouen, espèce endémique. 

Rencontre insolite sur la route de Saint-Didier-des-Bois, à quelques centaines de mètres de Saint-Pierre, non loin de la petite mais précieuse réserve naturelle initiée et entretenue par l'ACL (cliché de Frédéric Ménissier en mai 2021)..

Rencontre insolite sur la route de Saint-Didier-des-Bois, à quelques centaines de mètres de Saint-Pierre, non loin de la petite mais précieuse réserve naturelle initiée et entretenue par l'ACL (cliché de Frédéric Ménissier en mai 2021)..

Saint-Pierre-de-Liéroult, ses maisons à pans de bois et ses crêtes forestières : image d'une ruralité pas si lointaine imprimée sur une carte postale des années 1910.

Saint-Pierre-de-Liéroult, ses maisons à pans de bois et ses crêtes forestières : image d'une ruralité pas si lointaine imprimée sur une carte postale des années 1910.

1837 : Saint-Pierre-de-Liéroult change de département...

C’est encore Pierre Largesse qui nous permet d’étayer ce sujet administratif grâce à un article paru dans Le P’tit Pierrotin de juin 2010 consacré à “1857 : Naissance de Saint-Pierre-lès-Elbeuf”. Ce numéro fut édité par l’Association culture et loisirs de Saint-Pierre-lès-Elbeuf (ACL) et La Société d’histoire d’Elbeuf. L’auteur nous y apprend que dès le 7 mars 1791 les conseillers municipaux de Caudebec avaient alerté les administrateurs du district de Rouen de l'incohérence du projet de découpe territoriale par le législateur. En effet, selon eux puisque Saint-Pierre-de-Liéroult était contigu au Diguet, hameau de Caudebec, il devait donc se trouver en Seine-Inférieure, ancien nom de la Seine-Maritime. Selon eux, la paroisse de Saint-Pierre, avec ses 82 habitants, était enclavée et servait de repaire à des voyous. Ce n’est qu’à partir de 1836 que des consultations eurent lieu qui aboutirent sur le projet de loi présenté par le ministre de l’intérieur Montalivet, à la chambre des députés le 12 juin 1837  et qui entérina le changement de département. Il reste de cette commune son église paroissiale, quelques demeures et le nom de Saint-Pierre qui désigne depuis lors tous les hameaux alentour.

Sur cette carte d'état major disponible sur le site Géoportail se trouve un calque, légèrement en décalage, rappelant les limites administratives actuelles. Le document original porte en lui l'étonnant changement de département de rattachement de Saint-Pierre-de-Liéroult. En effet, les limites de cette ancienne commune sont marquées en bleu, limites départementales, au nord comme au sud où un trait a été épaissi...

Sur cette carte d'état major disponible sur le site Géoportail se trouve un calque, légèrement en décalage, rappelant les limites administratives actuelles. Le document original porte en lui l'étonnant changement de département de rattachement de Saint-Pierre-de-Liéroult. En effet, les limites de cette ancienne commune sont marquées en bleu, limites départementales, au nord comme au sud où un trait a été épaissi...

L’église paroissiale Saint-Pierre-de-Liéroult 

Réhabilitée en 1869 dans un style gothique, l’église a la particularité d’être tournée vers l’ouest alors que les édifices chrétiens sont orientés, c’est-à-dire tournés vers l’orient, l’est. On peut forger le symbole d’une ancienne église rurale bousculée dans son usage par son inclusion dans le tissu urbain ? En effet, un panneau informatif posé sur place, et repris dans Le P’tit Pierrotin n° 13, en 2013, nous apprend que c’est vers 1854 que l’église aurait été rebâtie en lieu et place d’un ancien édifice rural. C’est alors que son entrée fut percée côté est. Le plan reprend la forme d’une croix latine. L’édifice a des volumes harmonieux et se trouve entouré d’un bel espace en herbe avec quelques tombes nobiliaires du XIXe siècle, seuls rappels de l’ancien enclos paroissial. Le principal matériau de Saint-Pierre ‒ porche, église et sacristie ‒ est la brique rouge, traduisant bien son époque de construction. Les murs de l’église sont ornés par d’élégantes lignes de brique blanche formant, par contraste avec la brique rouge, des losanges et autres motifs géométriques. Quelques pierres de taille calcaire apportent des décorations gothiques sur le porche (colonnettes), l’encadrement de baies du clocher, des modillons en dessous des pans du toit et une rose au-dessus du chœur. L’intérieur est lumineux et sobre avec une voute plâtrée, une sorte d’élégant jubé en ferronnerie séparant symboliquement le transept du chœur. Surtout, on y retrouve un maitre-autel réputé provenir de l’ancienne abbaye de Bonport, à Pont-de-l’Arche ; abbaye vendue comme bien national à la Révolution et dont le mobilier liturgique fut partiellement récupéré par les paroisses avoisinantes. Ce maitre-autel semble dater du XVIIe siècle, comme la statue de Saint-Roch datée de 1630 et sensée avoir été taillée dans du poirier. Les lieux méritent une restauration, ce qui est en cours grâce aux passionnés d’”Urgences patrimoine” ayant déjà fait refaire les fonts baptismaux en 2018. Ils vont s’atteler au rafraichissement des peintures murales en arrière-plan du maitre-autel. Il est dommage que la statue de Saint-Roch et le maitre-autel ne soient pas connus de la conservation régionale des Monuments historiques. Ils seraient ainsi partiellement protégés ce qui pallierait, de plus, le fait que l’église Saint-Pierre est l’un des rares édifices religieux locaux à ne bénéficier d’aucune protection.  

L'église de Saint-Pierre-de-Liéroult sur une carte postale des années 1950 (photo Edeline).

L'église de Saint-Pierre-de-Liéroult sur une carte postale des années 1950 (photo Edeline).

Vues extérieures sur l'église Saint-Pierre-de-Liéroult par Frédéric Ménissier en mai 2021.Vues extérieures sur l'église Saint-Pierre-de-Liéroult par Frédéric Ménissier en mai 2021.Vues extérieures sur l'église Saint-Pierre-de-Liéroult par Frédéric Ménissier en mai 2021.
Vues extérieures sur l'église Saint-Pierre-de-Liéroult par Frédéric Ménissier en mai 2021.Vues extérieures sur l'église Saint-Pierre-de-Liéroult par Frédéric Ménissier en mai 2021.

Vues extérieures sur l'église Saint-Pierre-de-Liéroult par Frédéric Ménissier en mai 2021.

Vues intérieures sur l'église Saint-Pierre-de-Liéroult par Frédéric Ménissier en mai 2021.
Vues intérieures sur l'église Saint-Pierre-de-Liéroult par Frédéric Ménissier en mai 2021.Vues intérieures sur l'église Saint-Pierre-de-Liéroult par Frédéric Ménissier en mai 2021.Vues intérieures sur l'église Saint-Pierre-de-Liéroult par Frédéric Ménissier en mai 2021.

Vues intérieures sur l'église Saint-Pierre-de-Liéroult par Frédéric Ménissier en mai 2021.

Des traces d’anciens fiefs

Dans la plaine où ont été bâtis en quelques décennies des quartiers entiers demeurent des maisons à pans de bois et d’anciennes demeures nobiliaires ou bourgeoises. À La Haline se trouve le château du Parc et son domaine. Un plan terrier datant de 1776 est connu qui le représente. Il faisait partie de la paroisse de Caudebec et était alors la propriété du seigneur de Poutrincourt, possessionné à Martot. Ce château faisait partie d’une exploitation agricole dont il reste le vieux puits (inscrit aux Monuments historiques depuis le 14 avril 1930) et le pressoir à pommes dans sa grange. Quelque peu laissé à l’abandon, il revient à Michel Démares, président de l’ACL, de l’avoir remis au jour en 1987 ce qui a provoqué son acquisition par la municipalité en 1990. Celle-ci a fait restaurer le pressoir et son bâtiment où évolue depuis une partie de la vie associative de la commune. Des temps anciens, se lisent aussi les innombrables vestiges de puits qui ont été mis en valeur par l’ACL. Depuis, il est courant que Saint-Pierre-lès-Elbeuf soit nommée, par synecdoque, “la ville aux cent margelles”, ce qui est aussi une évocation de son récent passé rural. 

À la frontière avec Martot, c’est le nom d’un espace qui évoque le passé, révolu ce coup-ci : le bois Saint-Nicolas. Il indique la présence d’une ancienne chapelle détruite en 1896. Ancienne appartenance des moines du Bec-Hellouin, propriétaires de la ferme des Fiefs-Mancels, à Martot, cet édifice accueillait annuellement “l’assemblée Saint-Nicolas” où, début mai, venaient en particulier les filles voulant trouver un mari dans l’année. 

Le pressoir du Parc de la Haline d'après une phhotographie Pressoir à pommes du Liéroult. Touring club de France du Touring club de France estimée 1931 et 1938. et accessible sur la base POP du Ministère de la culture.

Le pressoir du Parc de la Haline d'après une phhotographie Pressoir à pommes du Liéroult. Touring club de France du Touring club de France estimée 1931 et 1938. et accessible sur la base POP du Ministère de la culture.

Le cœur de Saint-Louis ? 

Entre La Bretèque, Le Bout-de-la-ville, La Haline et Griolet, un point cardinal de la nouvelle commune de Saint-Pierre-lès-Elbeuf a été bâti face à un ancien “château” et autour de l’église Saint-Louis. Dans un pur et élégant style néogothique, cet édifice est sorti de terre entre 1852 et 1863 selon les plans de Jacques Eugène Barthélémy, architecte diocésain. Ce n’est qu’en 1875 que les cloches furent suspendues et bénies. Grâce à un terrain donné par Félix Gariel, sa construction commença à Caudebec et finit... à Saint-Pierre, la nouvelle commune ayant été créée en 1857. Cette construction témoigne de l’explosion démographique, les habitants des hameaux locaux désirant bénéficier d’un lieu de culte plus proche que la très belle mais lointaine église Notre-Dame de Caudebec. Depuis, Saint-Louis constitue un point central de la commune renforcé par l’implantation de la mairie et des écoles, vastes constructions très géométriques et harmonieuses qui témoignent du souci d’hygiène et de fonctionnalité du XIXe siècle. Saint-Louis préfigure et illustre, même modestement, ce que seront les villes nouvelles sorties des champs comme Val-de-Reuil. À n’en pas douter, si le cœur de Saint-Louis avait été plus développé et peuplé en 1857, la commune eût été baptisée Saint-Louis-lès-Elbeuf. Ce développement ne tarda pas. 

Vue aérienne des années 1960 éditée sur une carte postale. On  voit l'église Saint-Louis, espace central de la commune avec sa mairie à proximité. On y voit aussi le centre E. Leclerc, un des premiers supermarchés de la région qui s'est installé, vers 1987, à la sortie de la commune, vers Martot où il constitue une nouvelle centralité. Il est courant dans le langage contemporain de désigner l'hypermarché Leclerc par l'expression "aller à Saint-Pierre". Cet hypermarché a dénommé sa galerie : l'espace de l'Oison, ce qui renforce l'impression de centralité de ce lieu commercial où la voiture et le camion sont rois.

Vue aérienne des années 1960 éditée sur une carte postale. On voit l'église Saint-Louis, espace central de la commune avec sa mairie à proximité. On y voit aussi le centre E. Leclerc, un des premiers supermarchés de la région qui s'est installé, vers 1987, à la sortie de la commune, vers Martot où il constitue une nouvelle centralité. Il est courant dans le langage contemporain de désigner l'hypermarché Leclerc par l'expression "aller à Saint-Pierre". Cet hypermarché a dénommé sa galerie : l'espace de l'Oison, ce qui renforce l'impression de centralité de ce lieu commercial où la voiture et le camion sont rois.

Symbole du changement de périodes, la riche demeure en brique de 1910 qui accueille la mairie a été agrandie et maquillée en style néonormand se revendiquant mais rompant avec la tradition. Symbole du changement de périodes, la riche demeure en brique de 1910 qui accueille la mairie a été agrandie et maquillée en style néonormand se revendiquant mais rompant avec la tradition.

Symbole du changement de périodes, la riche demeure en brique de 1910 qui accueille la mairie a été agrandie et maquillée en style néonormand se revendiquant mais rompant avec la tradition.

La Révolution industrielle autour des moulins

La Révolution industrielle n’a pas englobé Saint-Pierre-de-Liéroult et les hameaux caudebécais selon un front d’urbanisation partant d’Elbeuf et progressant décennie après décennie vers l’est. Non, on voit sur une photographie aérienne des années 1950, disponible sur le site Géoportail, qu’il n’y avait pas encore de jonction entre Caudebec et Saint-Pierre. L’urbanisation s’est faite à partir des hameaux existants qui se sont peu à peu rejoints, limitant de plus en plus les parcelles dévolues à la culture ou l’élevage. C’est ce qu’on peut mesurer grâce à la base POP du patrimoine proposée par le Ministère de la culture. Une série de photographies montre des plans des moulins situés le long de l’Oison au milieu du XIXe siècle. Ces plans sont issus des collections des archives de Seine-Maritime et ont été étudiés et commentés par Emmanuelle Le Roy-Real, par ailleurs auteure de Elbeuf, ville drapière, publié en 1994. Celle-ci met en évidence le passage de la force hydraulique traditionnellement apportée par l’Oison à l’énergie thermique créée par le moteur à vapeur. Dans la description du moulin à blé Heullant, elle nous apprend que les eaux de l’Oison étaient insuffisantes (souvent ou parfois ?) et qu’un bassin d’accumulation de ses eaux était nécessaire. En ouvrant des vannes, l’eau apportait l’énergie suffisante à l’alimentation du moulin. C’est en 1877 que l'énergie thermique commença à alimenter le moulin qui cessa “toute activité à la fin du XIXe siècle. Il ne subsiste aujourd'hui que des vestiges.” Un autre plan localise l'usine Maille, sur la rivière d'Oison, vers 1850. Situé au 57, rue Gravetel, cet ancien moulin à blé devint une filature, spécialité elbeuvienne s’il en est. 

Plans de moulins de Saint-Pierre issus des collections des archives de Seine-Maritime (et accessibles sur la base POP du Ministère de la culture). Ils ont été étudiés et commentés par Emmanuelle Le Roy-Real, par ailleurs auteure de Elbeuf, ville drapière, publié en 1994.Plans de moulins de Saint-Pierre issus des collections des archives de Seine-Maritime (et accessibles sur la base POP du Ministère de la culture). Ils ont été étudiés et commentés par Emmanuelle Le Roy-Real, par ailleurs auteure de Elbeuf, ville drapière, publié en 1994.Plans de moulins de Saint-Pierre issus des collections des archives de Seine-Maritime (et accessibles sur la base POP du Ministère de la culture). Ils ont été étudiés et commentés par Emmanuelle Le Roy-Real, par ailleurs auteure de Elbeuf, ville drapière, publié en 1994.

Plans de moulins de Saint-Pierre issus des collections des archives de Seine-Maritime (et accessibles sur la base POP du Ministère de la culture). Ils ont été étudiés et commentés par Emmanuelle Le Roy-Real, par ailleurs auteure de Elbeuf, ville drapière, publié en 1994.

Preuves de l'industrialisation galopante de Saint-Pierre et de l'agglomération elbeuvienne, ces bâtiments en brique qui structurent les rues pierrotines. Ces vues sont disponibles sur la base POP du Ministère de la culture. La première vue date de 1993 et est signée de Christophe Kollmann. Elle montre la filature de laine Saint-Louis. Il s'agit de l'atelier de fabrication ouest, rue de la Villette. La deuxième vue montre l'atelier de tissage de laine construit vers 1850 et attribué, ensuite, à Georges Rivette en 1880. L'édifice est actuellement reconverti en maison. Cette vue semble provenir d'Emmanuelle Leroy-Real et date de 1993. La troisième vue montre la filature de laine des établissements Blin et Blin. Elle est signée de Denis Couchaux et doit aussi dater de 1993.
Preuves de l'industrialisation galopante de Saint-Pierre et de l'agglomération elbeuvienne, ces bâtiments en brique qui structurent les rues pierrotines. Ces vues sont disponibles sur la base POP du Ministère de la culture. La première vue date de 1993 et est signée de Christophe Kollmann. Elle montre la filature de laine Saint-Louis. Il s'agit de l'atelier de fabrication ouest, rue de la Villette. La deuxième vue montre l'atelier de tissage de laine construit vers 1850 et attribué, ensuite, à Georges Rivette en 1880. L'édifice est actuellement reconverti en maison. Cette vue semble provenir d'Emmanuelle Leroy-Real et date de 1993. La troisième vue montre la filature de laine des établissements Blin et Blin. Elle est signée de Denis Couchaux et doit aussi dater de 1993.
Preuves de l'industrialisation galopante de Saint-Pierre et de l'agglomération elbeuvienne, ces bâtiments en brique qui structurent les rues pierrotines. Ces vues sont disponibles sur la base POP du Ministère de la culture. La première vue date de 1993 et est signée de Christophe Kollmann. Elle montre la filature de laine Saint-Louis. Il s'agit de l'atelier de fabrication ouest, rue de la Villette. La deuxième vue montre l'atelier de tissage de laine construit vers 1850 et attribué, ensuite, à Georges Rivette en 1880. L'édifice est actuellement reconverti en maison. Cette vue semble provenir d'Emmanuelle Leroy-Real et date de 1993. La troisième vue montre la filature de laine des établissements Blin et Blin. Elle est signée de Denis Couchaux et doit aussi dater de 1993.

Preuves de l'industrialisation galopante de Saint-Pierre et de l'agglomération elbeuvienne, ces bâtiments en brique qui structurent les rues pierrotines. Ces vues sont disponibles sur la base POP du Ministère de la culture. La première vue date de 1993 et est signée de Christophe Kollmann. Elle montre la filature de laine Saint-Louis. Il s'agit de l'atelier de fabrication ouest, rue de la Villette. La deuxième vue montre l'atelier de tissage de laine construit vers 1850 et attribué, ensuite, à Georges Rivette en 1880. L'édifice est actuellement reconverti en maison. Cette vue semble provenir d'Emmanuelle Leroy-Real et date de 1993. La troisième vue montre la filature de laine des établissements Blin et Blin. Elle est signée de Denis Couchaux et doit aussi dater de 1993.

L’urbanisation qui découvre les sols ?...

Quel paradoxe ! L’urbanisation désigne l’expansion de la ville et donc le recouvrement des sols. Mais pour alimenter en brique les vastes constructions du XIXe siècle, il a fallu trouver de l’argile. Un vaste filon a été exploité à contremont de Saint-Pierre-de-Liéroult où s’est établie la briqueterie de P.-J. Chedeville. Située dans la rue du Mont-Énot et remplacée depuis par la société Witco, cette briquèterie, si elle a bouleversé le sol par endroit, a permis de mettre au jour des sols anciens aujourd’hui situés près du parking de Witco. Le fait principal semble être l’étude de 1968 où Guy Verron, directeur des Antiquités de Normandie, fit dégager une falaise de 19 mètres de hauteur depuis l’ancienne plaine alluviale au sol actuel. Cette falaise a montré des strates remarquablement conservées qui ont servi d’échelle aux géologues afin de dater et caractériser divers sédiments de l’Europe du nord-ouest. Saint-Pierre est depuis une référence internationale, un stratotype, et l’on utilise l’échelle géologique d’Elbeuf I, II, III et IV pour dater diverses découvertes.

Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant le quartier de la briquèterie P.-J. Chedeville et ses terres retournées.
Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant le quartier de la briquèterie P.-J. Chedeville et ses terres retournées. Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant le quartier de la briquèterie P.-J. Chedeville et ses terres retournées. Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant le quartier de la briquèterie P.-J. Chedeville et ses terres retournées.

Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant le quartier de la briquèterie P.-J. Chedeville et ses terres retournées.

 

L’originalité géologique du site de Saint-Pierre

Avec un grand souci de vulgarisation scientifique, Jérôme Tabouelle est l’auteur d’un article relatant les découvertes saint-pierraises intitulé “Géologie, paléontologie et préhistoire de Saint-­Pierre-­lès­-Elbeuf”. Il fut publié dans Le p’tit Pierrotin n° 13, en 2013. Nous en faisons ici un résumé libre. Les plaques continentales bougent à la surface du globe. Le continent africain glisse vers le nord. Il repousse l’Espagne et l’Italie et crée ainsi les Pyrénées et les Alpes. Ces massifs montagneux font aussi pression sur les masses de terre plus au nord et c’est ainsi que le Bassin parisien a repris un peu d’altitude. Il a 2,8 millions d’années, le Bassin parisien a émergé de l’océan. Les eaux de pluie ont donc coulé sur ce friable bassin calcaire et la Seine a commencé à y creuser son lit, d’abord large et peu profond. Durant le quaternaire, vers 2,6 millions d’années, des variations climatiques alternant entre des glaciations et des réchauffements ont fortement érodé les sols. Lorsque les glaciers fondaient, ils déposaient les sédiments, qu’ils avaient charriés, appelés depuis les limons des plateaux et engendraient un puissant débit d’eau qui entaillait profondément le lit des rivières et donc de la Seine. C’est ainsi que le lit de la Seine s’est déplacé vers ses parties les plus profondes, créant des méandres. Certains méandres se sont asséchés car la vallée a encore été creusée. Cela a créé des terrasses alluviales, surélevées entre le plateau et le fond de la vallée. Les limons déposés ont à leur tour été érodés par les vents puissants. Les particules les plus fines ont été déplacées et se sont entassées ailleurs. On les appelle les loess. Ceux-ci ont été particulièrement piégés à Saint-Pierre où un méandre de Seine s’était formé, puis asséché.  

 

Le tuf de Saint-Pierre

La meilleure description du tuf pierrotin se trouve, à notre connaissance, dans l’article collectif dirigé par Dominique Cliquet et Jean‑Pierre Lautridou, “La séquence loessique de Saint‑Pierre‑lès‑Elbeuf, (Normandie, France) : nouvelles données archéologiques, géochronologiques et paléontologiques”, paru dans la revue Quaternaire en 2009 (vol. 20/3, pages 321-343). Le tuf pierrotin a été découvert “il y a un siècle” par P.-J. Chédeville propriétaire des briqueteries de Saint-Pierre. Cette pierre calcaire est vacuolaire, c’est-à-dire qu’elle présente des cavités. Elle a été très prisée afin de fournir du matériau aux constructions. Cette présence étant connue, par effet cliquet le site saint-pierrais a été plusieurs fois étudié ; surtout en 1968 par Guy Verron et Dominique Cliquet. Il présente une singularité : sa faune à mollusques. Sous 17 mètres de loess, le tuf de Saint-Pierre recelait 60 espèces de mollusques fossiles, “dont 47 terrestres incluant 29 forestiers”. Ces espèces sont variées. Certaines sont océaniques et présentent des analogies avec des espèces lusitaniennes et canaries. Elles permettent dans l’ensemble de dater le filon à près de 400 000 ans avant notre ère. Elles témoignent, le plus souvent, d’un âge interglaciaire et terrestre où une forêt très humide prédominait en ce lieu où confluaient la Seine et l’Oison. On peut concevoir une petite plage, une rive, régulièrement inondée située à une trentaine de mètres au-dessus du niveau actuel de la Seine. De l’eau, du bois, des animaux... ce lieu était propice aux activités humaines. 

 

Une présence humaine au paléolithique (- 350 000 ans) !

La meilleure source d’information, à notre connaissance, sur ce sujet est l’article de Dominique Cliquet et Jean-Pierre Lautridou, “Une occupation de bord de berge il y a environ 350 000 ans à Saint-Pierre-lès-Elbeuf (Seine-Maritime)”, publié dans la revue Haute-Normandie Archéologique, n° 11, fascicule 2, en 2006. C’est en voulant compléter l’étude du tuf pierrotin en 2004 que furent mis au jour, dans la strate supérieure, des silex taillés. Il est vrai que des silex avaient été découverts, de temps à autre, depuis la fin du XIXe siècle. Mais pour la première fois une campagne de fouille fut organisée qui démarra en 2005. Celle-ci fut riche en enseignements car le site a été bien conservé malgré les activités de la briquèterie. Les auteurs affirmèrent qu’il s’agit du plus ancien site de peuplement “connu à ce jour en Normandie”, ce qui lui “confère une valeur toute particulière”. Datée de 350 000 ans avant notre ère, une activité de débitage du silex et même un peu de façonnage a été attestée grâce aux 3 400 objets mis au jour. Parmi ces objets, aucun fossile humain n’a été retrouvé, contrairement au très proche site de La Fosse-Marmitaine, connu pour “l'homme de Tourville-la-Rivière”, c’est-à-dire trois restes de bras datés entre 236 000 à 183 000 avant Jésus-Christ. À Saint-Pierre ont été retrouvés trois fragments osseux de grand herbivore. Déjà à la fin du XIXe siècle avaient été retrouvés des restes de marmottes. Quoi qu’il en soit, le site regorge de preuves de la présence humaine au confluent de la Seine et de l’Oison.  

Enfin, nous empruntons de nouveau à la plume de Jérôme Tabouelle des éléments permettant de comprendre le site archéologique de Saint-Pierre et son intérêt. L’auteur expose que le paléolithique désigne la longue période débutée avec la première pierre taillée par l’homme. Elle commence il y a 2,8 millions d’années et constitue la première et plus longue période de la Préhistoire. Les plus anciens outils retrouvés en Normandie sont attribués à “Homo erectus” dont la présence est prouvée en “Europe septentrionale entre 450 000 et 150 000 ans. Ces outils, âgés de 120 000 à 350 000 ans, datent de la fin du Paléolithique inférieur, une période appelée acheuléen. Cette période est celle de l’homme chasseur.” En effet, l’homme suit alors les troupeaux et doit d’adapter aux lieux ainsi qu’au climats variés. L'homme pratique aussi ses premières inhumations avec offrandes. Les vestiges de cette époque sont rares. Ils deviennent plus nombreux à partir de 120 000 ans avant notre ère. Le site de Saint-Pierre correspond donc à une période lacunaire dans nos connaissances. 

 

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

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21 mai 2021 5 21 /05 /mai /2021 17:58

A la personne qui m'a indiqué une erreur dans une illustration sur Gouy : merci ! 

Cependant, je n'ai pas trouvé mention de votre courriel dans votre message. 

Auriez-vous des informations à me livrer pour poursuivre la rédaction de l'article ? 

A vous lire, 

A. Launay

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15 mai 2021 6 15 /05 /mai /2021 14:09

Avec nos remerciements à notre ami Frédéric Ménissier

pour son excellente collection de photographies printanières.

 

À cinq kilomètres du centre de Louviers mais sur le plateau du Neubourg, Le Mesnil-Jourdain a une position singulière dans le paysage local. 

Le Mesnil-Jourdain photographié par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Le Mesnil-Jourdain photographié par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Le ravin de Damneville ou de Becdal

Un ravin a une position centrale dans la commune : le “ravin de Damneville”, à l’ouest dans la commune de Quatremare, appelé ensuite “ravin de Becdal”, en aval. L’ensemble des hameaux mesniljourdanais et leurs 234 habitants (en 2018) se situent autour de ce ravin. En effet, s’il est question de Mesnil-Jourdain au singulier, ce rebord du plateau est occupé par plusieurs hameaux dans ce qui devait ressembler à un bocage le long des bois couvrant les coteaux, sur des sols argileux avec silex. C’est ce qu’entretient le domaine des Vergers du Mesnil-Jourdain dont les haies habillent le chef-lieu de commune autant qu’elles font barrage aux vents balayant le plateau. Ces vergers s’inscrivent dans une activité qui, en 1879, était notée par MM. Charpillon et Caresme signalant, dans la commune, près de “4 000 arbres à cidre”.

Les vergers du Mesnil-Jourdain par Frédéric Ménissier en avril 2021. Les vergers du Mesnil-Jourdain par Frédéric Ménissier en avril 2021.
Les vergers du Mesnil-Jourdain par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Les vergers du Mesnil-Jourdain par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Ainsi, de part et d’autre du ravin, on compte le village de Caillouet, le château de la Croix-Richard, la ferme du Petit-Mesnil, Sainte-Barbe, La Coquetière, Cavoville, Le Mesnil-Jourdain et, plus récemment, le hameau du Perray. Le ravin de Becdal permettait un passage plus aisé de la vallée au plateau à une circulation non motorisée et donc soucieuse d’amoindrir le dénivelé des parcours. Ainsi, Le Mesnil-Jourdain est une voie directe entre Acquigny et Pinterville, c’est-à-dire la vallée de l’Eure, et Quatremare, un point central du plateau du Neubourg. Mais s’il est question de ravin et non simplement de vallée, c’est que le relief est ici abrupt et l’on perd rapidement 100 mètres d’altitude du plateau à la vallée. Il est possible d’imaginer que Le Mesnil-Jourdain eut une fonction défensive à 5 km des portes de Louviers. C’est ce que l’on pourrait faire avec la lecture des vestiges appelés Le Fort-aux-Anglais dans le bois du Mesnil-Jourdain. Nous lui avons consacré une étude dans laquelle nous affirmons qu’il s’agit d’un enclos pour les animaux nécessaires à l’exploitation des ressources forestières. Mais Léon Coutil, archéologue normand de renom, y voit des fortifications antiques. Le nom de Caillouet nous étonne aussi. Il évoque le mot normand de caillou, passé en langue française, et le village se trouve au-dessus de carrières sises dans le ravin, comme le montre la carte géologique accessible sur le site Géoportail. C’est en effet ici que débute un affleurement de roches calcaires dites maastrichtiennes et campaniennes (classées C5 et C6 et datées de 83,6 à 68,2 millions d’années) et, à partir de la Croix-Richard des roches santoniennes plus anciennes et plus solides (classées C4 et datées de 83,6 à 86,3 millions d’années). Il est très probable que ces roches aient servi à constituer le moellon, voire les pierres de taille des constructions locales.

Vues sur le ravin de Becdal par Frédéric Ménissier en mai 2021.Vues sur le ravin de Becdal par Frédéric Ménissier en mai 2021.Vues sur le ravin de Becdal par Frédéric Ménissier en mai 2021.

Vues sur le ravin de Becdal par Frédéric Ménissier en mai 2021.

La Croix-Richard désigne une croix de chemin qui devait marquer l’entrée dans la paroisse du Mesnil-Jourdain. Son nom doit provenir du “bois Richard” dont il est question plus bas dans ce texte dans une charte datant environ de 1192. Les cartes postales illustrées montrent un bel édifice de style néo-Louis XVI. Il fut bâti peu avant la Première guerre mondiale par l’architecte ébroïcien Henri Jacquelin (1872-1940) d’après sa fiche parue dans Wikimonde. Peu documentée, son histoire est à écrire. Dans les recensements de population accessible sur le site des Archives de l'Eure on mesure que personne ne résidait en ce lieu en 1911 alors qu'en 1926 sont inscrits Joseph Levitre, né en 1842, et surtout son fils Joseph Claude et son épouse Emma, tous deux nés en 1871. Cette demeure a été inscrite sur la liste supplémentaire des Monuments historiques le 18 janvier 2021, plus précisément ses “façades et toitures du chalet à la Suisse, le mur d'enceinte et les sols du domaine.”  

La Croix-Richard par Frédéric Ménissier en avril 2021 : la socle de l'ancienne croix, l'allée d'entrée du château, la croix récente en béton et le portail du château.
La Croix-Richard par Frédéric Ménissier en avril 2021 : la socle de l'ancienne croix, l'allée d'entrée du château, la croix récente en béton et le portail du château.La Croix-Richard par Frédéric Ménissier en avril 2021 : la socle de l'ancienne croix, l'allée d'entrée du château, la croix récente en béton et le portail du château.La Croix-Richard par Frédéric Ménissier en avril 2021 : la socle de l'ancienne croix, l'allée d'entrée du château, la croix récente en béton et le portail du château.

La Croix-Richard par Frédéric Ménissier en avril 2021 : la socle de l'ancienne croix, l'allée d'entrée du château, la croix récente en béton et le portail du château.

Cartes postales des années 1910 du château de la Croix-Richard, la seconde étant issue des collections en ligne des Archives de l'Eure. Cartes postales des années 1910 du château de la Croix-Richard, la seconde étant issue des collections en ligne des Archives de l'Eure.

Cartes postales des années 1910 du château de la Croix-Richard, la seconde étant issue des collections en ligne des Archives de l'Eure.

Becdal et Cavoville comme preuves d’une colonisation scandinave ?

Étonnamment, nous n’avons pas trouvé mention de vestiges archéologiques dans le territoire communal. Il est possible que les vestiges aient été dispersés par les engins agricoles ou recouverts par les habitations actuelles. Quoi qu’il en soit, il semble que des défrichements aient eu lieu avant l’an mil car on voit apparaitre dans la toponymie des noms scandinaves. Le ravin de Becdal en est le nom le plus patent. Il provient, d’après l’article “Toponymie normande” de Wikipédia, de “dal” qui signifie vallée en vieux norrois (comme dans l’Allemand thal) et de “bec” qui désigne le ruisseau en vieux norrois itou. La “vallée du ruisseau” est le nom norrois de ce ravin ce qui semble indiquer la présence de scandinaves dans la région. On pourrait penser que le ravin tient son nom d’une personne dénommée ainsi. Après tout, il existe bien un manoir du XVIIe siècle, partiellement inscrit aux Monuments historiques depuis 1978, en bas de la vallée, à Acquigny. Mais c’est plutôt ce manoir qui tire son nom de la vallée car il fut construit plus tard par un certain Denis Le Roux, semble-t-il seigneur d’Acquigny au XVe siècle. De même, Le Mesnil-Jourdain comprend le hameau de Cavoville, où se trouve la mairie et qui dut être le plus peuplé des hameaux de la commune. Cavoville fut même une commune de 1790 à 1826 où elle fut rattachée au Mesnil-Jourdain. Le nom de Cavoville n’a cependant pas été traité par les toponymistes, à notre connaissance. Deux chartes accessibles par le site Scripta, dirigé par Pierre Bauduin, indiquent les formes anciennes de ce nom. Entre 1180 et 1192,  Adam de Kavalvilla (Cavoville) donna à l’église Saint-Taurin d’Évreux 12 acres de terre sise au Bois-Richard qu’il tenait du fief de Gautier de Houlme (acte 5591). Un acte du 11 octobre 1281 montre que Jean Le Veneur, chevalier, fit échange avec Renaud Leschamps, écuyer, de plusieurs rentes qu’il possédait dans différentes paroisses dont la “parrochia de Mesnillio Jordani” distincte de la “parrochia Beate Marie de Cavavilla” (acte 2129). Notons que la paroisse du Mesnil-Jourdain fut aussi placée sous le vocable de Notre-Dame (Beate Marie) et dépendait du chapitre de la cathédrale d’Évreux, selon la fiche de la base POP du Ministère de la culture. Quant à savoir où était l’église de Cavoville ? Cette même fiche annonce qu’elle fut mentionnée en 1220, détruite “après 1823” et qu’elle est “visible sur le cadastre napoléonien”. Nous ne l’avons pas retrouvée en parcourant ce document sur le site des Archives de l’Eure. Quoi qu’il en soit, nous notons cette forme de “Kaval” ou “Cava” pour Cavoville. Il nous fait penser à la forme de nom très courante dans la région où le nom d’un seigneur scandinave précède le suffixe “villa”, désignant le domaine rural. Ainsi Surtauville, Surville, Crasville… Il est probable, sous une forme très modifiée, que “Kaval” soit un nom scandinave. 

Comparaison de deux vues aériennes sur Le Mesnil-Jourdain et ses hameaux, l'une de 2019 et l'autre des années 1950 (captures d'écrans réalisées à partir du site Géoportail).
Comparaison de deux vues aériennes sur Le Mesnil-Jourdain et ses hameaux, l'une de 2019 et l'autre des années 1950 (captures d'écrans réalisées à partir du site Géoportail).

Comparaison de deux vues aériennes sur Le Mesnil-Jourdain et ses hameaux, l'une de 2019 et l'autre des années 1950 (captures d'écrans réalisées à partir du site Géoportail).

 

L’émergence du fief du Mesnil-Jourdain  

Située sur le plateau, au sud du ravin de Becdal, une motte féodale existe toujours un peu au nord de l’église Notre-Dame au chef-lieu de commune, ancien domaine agricole du Mesnil-Jourdain. Un mesnil, en français médiéval, est un diminutif de maison. On retrouve le terme de “mansionile” qui provient du latin ma[n]sionem. Il s’agit donc d’un petit domaine. Le terme de Jourdain est tout aussi intéressant. Il fait référence au fleuve du Proche-Orient, cité dans la Bible, mais qui semble avoir influencé le choix de noms de baptêmes masculins au temps des croisades du XIIe siècle. Citons, par exemple, Jourdain du Hommet (décédé en 1192), seigneur de Cléville et de Sheringham, connétable de Richard Cœur de Lion durant la troisième croisade. Cet homme était évêque de Lisieux. Citons aussi un certain Jourdain de Canteloup qui donna en 123 aux frères du prieuré des Deux-amants un moulin installé sur la Seine (cité par André Pilet, à la page 20 de son ouvrage intitulé Amfreville-sous-les-Monts : son histoire, des silex taillés à l'ordinateur). En ce qui concerne notre paroisse, c’est Louis-Étienne Charpillon et Anatole Caresme qui nous fournissent matière à réfléchir et peut-être comprendre dans le tome II de leur monumental Dictionnaire historique de toutes les communes de l’Eure, paru en 1879. Un généreux article sur Le Mesnil-Jourdain, de la page 526 à la page 529, nous apprend la présence d’un certain Geoffroy du Mesnil en 1190 et un certain Jourdain du Mesnil vers 1200. C’est à cette époque que Le Mesnil va prendre le nom d’un seigneur appelé Jourdain. Celui-ci était propriétaire d’un moulin sur le “pont aux moulins” de Louviers, pont appelé Esperlène d’après MM. Charpillon et Caresme et qui semble correspondre à Épervier d’après la toponymie lovérienne (un bras de l’Eure porte ce nom ainsi qu’un champ, appelé Éprevier, entre Louviers et Le Petit-Mesnil). En 1201, “Étienne du Mesnil, chevalier, confirme à l’archevêque Robert Poulain la vente faite par Guillaume de Foleville à l’archevêque Gautier, de l’ile Jourdain et de la petite ile entre le moulin de la Lande et le pont Esperlène. C’est lui qui vendit à l’archevêque un moulin à foulon près le moulin Jourdain, moyennant 30 livres. Sa fille Jeanne, épouse de Pierre Lhuissier, vendit au même prélat 13 livres 14 sous que son frère Jourdain du Mesnil lui avait assignés en dot sur le moulin dit Jourdain. À la même date Étienne du Mesnil délaisse à l’archevêque le moulin Jourdain, assis sur le pont Esperlène, avec toutes les moutes” (la moute du Parc et de Beauvais, celle du fief de La Vacherie et du fief Saint-Taurin à Louviers).

Un Jourdain du Mesnil était présent à Louviers et au Mesnil qui semble avoir pris de l’importance. Selon MM. Charpillon et Caresme, en 1237, “Jourdain du Mesnil siégea aux assises du Pont-de-l’Arche” et en 1243 “Jourdain du Mesnil fit don d’un moulin aux moines de Bonport.” En 1276, il était question d’un certain “Étienne du Mesnil-Jourdain”. Le nom de la paroisse s’est donc forgé à partir du nom d’un noble ayant pris une importance particulière dans la région, comme le démontre sa présence à Pont-de-l’Arche, ville royale et ville de l’administration royale. 

Nous pensons que les revenus de la famille Jourdain se sont en partie faits grâce à l’Eure, le droit de moute au moulin de Louviers et, pourquoi pas, l’utilisation du ravin de Becdal. En effet, jusqu’à plus ample informé, nous ne connaissons pas de moulin dans cette partie du plateau du Neubourg. Il est possible que le grain fût transporté par Becdal à Louviers, peut-être en embarquant sur l’Eure. Le nom de Jourdain serait-il un sobriquet pour une personne tirant ses revenus de la rivière ?    

Quoi qu’il en soit, ce nom est limpide car la création de la paroisse est relativement tardive par rapport aux paroisses de la région et leurs toponymes normands des IXe et Xe siècles. 

Un bonjour de Mesnil-Jourdain ! Carte postale des années 1910.

Un bonjour de Mesnil-Jourdain ! Carte postale des années 1910.

L’imposant patrimoine bâti du Mesnil-Jourdain

Autour de l’église Notre-Dame se trouve un imposant patrimoine bâti en pierre de taille calcaire et à pans de bois qui campe une admirable carte postale normande, une des plus belles vues de la région de Pont-de-l’Arche grâce aux champs situés au sud et permettant d’avoir cette belle vue. Il faut mesurer avant toute chose que la commune se compose, comme les autres, de corps de fermes plus ou moins imposants et bien conservés. Comme les communes proches de vallons, les fermes se sont installées le plus souvent entre les terres argileuses des vallons, propices aux vergers et à l’élevage, et les terres limoneuses du plateau, propices à la culture en champs ouverts. Le domaine du Mesnil-Jourdain est le principal corps de ferme de la paroisse, situé entre ces deux types d’espaces, et doté d’une grande mare un peu à l’ouest. La Conservation régionale des Monuments historiques a inscrit le 25 octobre 1961 sur la liste supplémentaire des monuments protégés la motte féodale, la façade et les toitures du “bâtiment en pierres et silex attenant à l’église et des bâtiments en pans de bois à sa suite” et les “façades et toitures du bâtiment adossé à la motte féodale”. L’église paroissiale a été classée Monument historique le 14 juin 1961 et la croix de cimetière a été classée le 20 juin 1952.

Localisation des différents bâtiments notables du domaine du Mesnil-Jourdain (vue légendée réalisée sur le site Géoportail).

Localisation des différents bâtiments notables du domaine du Mesnil-Jourdain (vue légendée réalisée sur le site Géoportail).

Vue éloignée, côté sud, sur le domaine du Mesnil-Jourdain d'après une photographie de Frédéric Ménissier prise en avril 2021.

Vue éloignée, côté sud, sur le domaine du Mesnil-Jourdain d'après une photographie de Frédéric Ménissier prise en avril 2021.

La motte castrale des Jourdains

L’élément de patrimoine le plus ancien est la motte castrale sans douves, invisible depuis la rue, surmontée de nos jours par la base d’un bâtiment en silex, semble-t-il, recouvert de végétation. On le confondrait volontiers avec un colombier à l’abandon s’il n’y avait cette motte caractéristique du Moyen Âge dont la fondation est estimée au XIIe siècle. Cette motte témoigne des Jourdains qui étaient des nobles d’épée. MM. Charpillon et Caresme nous apprennent qu’en 1370 Michel du Mesnil-Jourdain, alors capitaine de Louviers, reçut l’ordre de Charles V de prendre 20 hommes pour la défense de Louviers, alors menacée. De même, vers 1350, l’héritière du Mesnil-Jourdain se maria à Jean de La Héruppe, gouverneur de Pont-de-l’Arche et, en 1395, “Pierre de La Héruppe, avait des quarts de fiefs au Vieux-Rouen, La Villette de Louviers, Montpoignant de Léry et Baignard de Criquebeuf”. Il devait, à ce titre, fournir des hommes au Pont-de-l’Arche en cas de bataille. On mesure que, bien que la ferme du Mesnil-Jourdain ne fut pas située dans un lieu propice aux défenses militaires, les Jourdains ont eu des fonctions martiales sûrement grâce à la proximité de la place forte de Louviers. La motte castrale semble avoir été située au milieu d’une propriété bien plus vaste, aujourd’hui partiellement occupée par des constructions plus récentes. 

La motte castrale (photographie de Jean-Charles Juillard, 2014, avec nos remerciements).

La motte castrale (photographie de Jean-Charles Juillard, 2014, avec nos remerciements).

Les manoirs des Hellenvilliers

Puis, le bâtiment le plus ancien semble se situer le long de la rue de l’église. On attribue ce manoir à la famille de Hellenvilliers. En effet, d’après MM. Charpillon et Caresme, Guillaume de la Champagne, seigneur du Mesnil, fut le dernier des Jourdains. Peu après 1408, semble-t-il, sa fille Agnès se maria à Roger de Hellenvilliers. 

Le manoir est composé au-rez-de-chaussée d’une alternance de silex, de pierre de taille au niveau de la voute de la porte cochère et du contrefort, et de moellon calcaire. Largement remanié, il témoigne tout de même du XVe siècle par ses ouvertures étroites et les quelques assises en silex, au-dessus de la porte piétonne, qui nous rappellent le moulin de la Couture de Tostes et autres propriétés de ce même siècle des moines de Bonport. L’étage à pans de bois et les ouvertures à meneaux (les formes de croix) évoquent le XVIe siècle et le débit de la Renaissance.  

Entre ce manoir et l’église se trouve un beau bâtiment du XVIe siècle avec de beaux chainages en pierre de taille et un remplissage de petits moellons calcaires ponctués de blocs de silex. Ce réemploi de matériaux plus anciens est élégant. Il est probable que ce bâtiment ait servi d’écuries, comme le laissent entendre les petites ouvertures hautes, et qu’il ait remplacé une ancienne grange dimière. En effet, les seigneurs du Mesnil-Jourdain présentaient à la cure, c’est-à-dire qu’ils dirigeaient la paroisse.  

Orienté nord-sud, un imposant manoir à pans de bois est aussi attribué aux Hellenvilliers et estimé du XVIIe siècle. Il présente de riches décorations avec des croix de saint-André, un escalier dans une tourelle hors du corps principal, une galerie au-dessus de la porte d’entrée. 

Le premier manoir des Hellenvilliers (XVe siècle), côté rue, d'après une capture d'écran réalisée à partir du site Google maps et une photographie de Frédéric Ménissier datant d'avril 2021.Le premier manoir des Hellenvilliers (XVe siècle), côté rue, d'après une capture d'écran réalisée à partir du site Google maps et une photographie de Frédéric Ménissier datant d'avril 2021.

Le premier manoir des Hellenvilliers (XVe siècle), côté rue, d'après une capture d'écran réalisée à partir du site Google maps et une photographie de Frédéric Ménissier datant d'avril 2021.

Le second manoir des Hellenvilliers (XVIIe siècle), côté cour, d'après une aquarelle signée Dubourg (avec nos remerciements à Jean-Charles Juillard).

Le second manoir des Hellenvilliers (XVIIe siècle), côté cour, d'après une aquarelle signée Dubourg (avec nos remerciements à Jean-Charles Juillard).

Le second manoir des Hellenvilliers (XVIIe siècle), côté cour, d'après une photographie de Gabriel Ruprich-Robert (1859-1953) et disponible dans la base POP du Ministère de la culture.

Le second manoir des Hellenvilliers (XVIIe siècle), côté cour, d'après une photographie de Gabriel Ruprich-Robert (1859-1953) et disponible dans la base POP du Ministère de la culture.

Le manoir des De Roux

Un dernier manoir doit retenir notre intention. Invisible depuis la route, ce manoir se situe près de la motte castrale. Il semble avoir été bâti pour les Le Roux, seigneurs d’Acquigny devenus seigneurs du Mesnil-Jourdain depuis 1605 où Robin Le Roux, président aux requêtes puis conseiller au parlement, la reçut par décret. Selon MM. Charpillon et Caresme, toujours, vers 1879 la comtesse du Mesnil-Jourdain, héritière des Le Roux, possédait encore la plus grande partie des terres du Mesnil-Jourdain. 

Ce bâtiment est aussi austère qu’harmonieux. Il est austère par ses angles saillants, notamment dans deux corps de bâtiments carrés aux ailes, et par ses ouvertures somme toute réduites, surtout au rez-de-jardin. On peut présumer qu’il servait de stockage à l’étage et de bergerie au rez-de-cour. Il est harmonieux par la blancheur du calcaire de ses moellons et des pierres de taille aux angles et aux chainage. La couleur sable des maçonneries, en remplissage, apportent une appréciable couleur chaude. Les toits à croupe évoquent, romantiquement, les bastides et l’ambiance du sud-ouest. Moins joyeux, on peut regretter avec Jean-Charles Juillard la construction d’un nouveau bâtiment entre la motte castrale, qu’il entaille, et le manoir des Le Roux ; construction sûrement autorisée dans la mesure où il est peu visible. 

Vue sur l'église Notre-Dame du Mesnil-Jourdain, côté sud, d'après une photographie de 1939 prise par Emmanuel-Louis Mas (1891-1979) et disponible dans la base POP du Ministère de la culture.

Vue sur l'église Notre-Dame du Mesnil-Jourdain, côté sud, d'après une photographie de 1939 prise par Emmanuel-Louis Mas (1891-1979) et disponible dans la base POP du Ministère de la culture.

Vue sur l'église Notre-Dame du Mesnil-Jourdain, côté nord, dans le domaine, d'après une photographie de Gabriel Ruprich-Robert (1859-1953) et disponible dans la base POP du Ministère de la culture.

Vue sur l'église Notre-Dame du Mesnil-Jourdain, côté nord, dans le domaine, d'après une photographie de Gabriel Ruprich-Robert (1859-1953) et disponible dans la base POP du Ministère de la culture.

Notre-Dame du Mesnil-Jourdain (XVe siècle)

Les Hellenvilliers étaient les patrons de la paroisse. Ils ont fait édifier le temple actuel vers 1455 à la place de leur chapelle privée, mais ouverte sur l’espace public, vers les quelques habitations d’alors du Mesnil-Jourdain. C’est ainsi qu’elle est adossée au bâtiment du XVe siècle, à l’ouest, qui contraint à placer l’entrée par le sud de la tour-clocher, comme à Pont-de-l’Arche. 

La tour-clocher s’élève sur quatre niveaux, fait rarissime dans la campagne alentour. Elle est massive, avec contreforts, mais non austère comme à Notre-Dame de Freneuse. Sa hauteur la rend élégante, élégance renforcée par la finesse des décorations gothiques des remplages du vitrail de l’entrée, des gargouilles et de sa balustrade en claire-voie qui couronne la tour. Le clocher est constitué d’une harmonieuse flèche pyramidale qui poursuit l’effort d’élévation de Notre-Dame. De ce point de vue, elle ressemble à un temple citadin et démontre à la fois les revenus et la volonté de puissance des Hellenvilliers. Le portail, avec ses voussures en arc brisé, son trumeau et son tympan à remplages gothiques flamboyants fait songer à Notre-Dame-des-arts, à Pont-de-l’Arche, plus tardive de quelques décennies. 

Vue sur le portail de l'église Notre-Dame du Mesnil-Jourdain, côté sud, d'après une photographie de 1939 prise par Emmanuel-Louis Mas (1891-1979) et disponible dans la base POP du Ministère de la culture.

Vue sur le portail de l'église Notre-Dame du Mesnil-Jourdain, côté sud, d'après une photographie de 1939 prise par Emmanuel-Louis Mas (1891-1979) et disponible dans la base POP du Ministère de la culture.

Détail sur une statue et sur les décors floraux des frises de l'encadrement de la porte principale d'après une photographie de Frédéric Ménissier en avril 2021.

Détail sur une statue et sur les décors floraux des frises de l'encadrement de la porte principale d'après une photographie de Frédéric Ménissier en avril 2021.

Plus modeste est la première et unique travée de la nef qui présente des baies gothiques aux dimensions appréciables et laissant passer largement la lumière à l’intérieur du temple. Puis, les autres travées, celles du chœur, sont bien plus modestes, le gros des dépenses ayant déjà été consenti pour la tour-clocher et la nef. Le temple retrouve une taille commune aux églises du plateau du Neubourg et le chœur bénéficie d’une lumière plus mesurée, plus intime et propice au recueillement. Il en résulte une disproportion entre les deux parties de l’édifice mais elle n’entame pas la beauté et l’harmonie d’ensemble de Notre-Dame.     

C’est ainsi que l’église paroissiale a obtenu son classement aux Monuments historiques le 14 juin 1961. Quant à son mobilier, ce sont un peu plus de 20 objets qui sont recensés, et dont les fiches sont accessibles dans la base POP du Ministère de la culture. Plusieurs objets datant du milieu du XVIIIe siècle sont classés sur la liste des Monuments historiques : 

- le 3 février 1958, au chœur du sanctuaire de Notre-Dame, une statue grandeur nature de la Vierge à l’Enfant en calcaire peint polychromé, l’ensemble du maitre-autel (l’autel, le tabernacle, le tabor (pupitre d’autel) et le tableau d’autel représentant la Descente de croix) et une statue grandeur nature de Saint-Nicolas ;

La Vierge à l'Enfant-Jésus, cœur du sanctuaire de Notre-Dame, par Frédéric Ménissier datant de mai 2021.

La Vierge à l'Enfant-Jésus, cœur du sanctuaire de Notre-Dame, par Frédéric Ménissier datant de mai 2021.

Le maitre-autel de Notre-Dame par Frédéric Ménissier datant de mai 2021.

Le maitre-autel de Notre-Dame par Frédéric Ménissier datant de mai 2021.

Saint-Nicolas par Frédéric Ménissier datant de mai 2021.

Saint-Nicolas par Frédéric Ménissier datant de mai 2021.

La Descente de la croix, détail du maitre-autel. On dit que les hermines du rideau couronnant le tableau seraient une référence aux fonctions de justice des Le Roux, ce qui est probable (potographie de Frédéric Ménissier, mai 2021).

La Descente de la croix, détail du maitre-autel. On dit que les hermines du rideau couronnant le tableau seraient une référence aux fonctions de justice des Le Roux, ce qui est probable (potographie de Frédéric Ménissier, mai 2021).

- le 24 mars 1972, le retable partiellement peint en trompe-l'œil sur le mur ; 

- un calice en cuivre et argent classé le 21 janvier 1974. 

En sus, le 4 juillet 1903 ont été classées au titre d’objets trois statues en marbre représentant des angelots nus et ailés. Elles font partie d’un style appelé putto ; putti dans son pluriel italien. Elles proviennent du tombeau de Robert Le Roux de Tilly, conseiller au Parlement de Normandie, mort en 1638, et de son épouse Marie de Bellièvre morte en 1642. Le tombeau a été transféré à l'église paroissiale d'Acquigny en 1779, où il a été saccagé à la Révolution.” La fiche du Ministère de la culture nous apprend que “Ces statues ont été exécutées par Jacques Sarrazin. Elles sont rehaussées par une imposante fresque représentant les défunts. L'angelot central chevauche un crâne comme pour signifier que la vie est plus forte, que cela soit au Paradis tout comme aujourd'hui où les naissances perpétuent la vie.

Vues sur la fresque en hommage à Robert Le Roux de Tilly et son épouse Marie de Bellièvre (XVIIe siècle) (Frédéric Ménissier, mai 2021). Vues sur la fresque en hommage à Robert Le Roux de Tilly et son épouse Marie de Bellièvre (XVIIe siècle) (Frédéric Ménissier, mai 2021).

Vues sur la fresque en hommage à Robert Le Roux de Tilly et son épouse Marie de Bellièvre (XVIIe siècle) (Frédéric Ménissier, mai 2021).

Vue sur le cimetière, le portail et deux bâtiments des Hellenvilliers par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Vue sur le cimetière, le portail et deux bâtiments des Hellenvilliers par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Massives porte charretière et porte piétonne triplement voutées en plein-cintre le long de la rue de l'église, vers Cavoville. La première vue est une aquarelle de Dubourg (merci à Jean-Charles Juillard) et la seconde une photographie de Frédéric Ménissier prise en avril 2021. Elles semblent dater au moins du XVe siècle, à en croire les assises alternées de silex et de pierre de taille, et témoignent de l'entrée d'une imposante propriété nobiliaire.
Massives porte charretière et porte piétonne triplement voutées en plein-cintre le long de la rue de l'église, vers Cavoville. La première vue est une aquarelle de Dubourg (merci à Jean-Charles Juillard) et la seconde une photographie de Frédéric Ménissier prise en avril 2021. Elles semblent dater au moins du XVe siècle, à en croire les assises alternées de silex et de pierre de taille, et témoignent de l'entrée d'une imposante propriété nobiliaire.

Massives porte charretière et porte piétonne triplement voutées en plein-cintre le long de la rue de l'église, vers Cavoville. La première vue est une aquarelle de Dubourg (merci à Jean-Charles Juillard) et la seconde une photographie de Frédéric Ménissier prise en avril 2021. Elles semblent dater au moins du XVe siècle, à en croire les assises alternées de silex et de pierre de taille, et témoignent de l'entrée d'une imposante propriété nobiliaire.

Le couvent de Sainte-Barbe

Nous avons vu que la paroisse était liée à Louviers par la famille Jourdain. Cela se traduit dans la découpe des limites communales qui descendent jusqu’aux rives et de l’Eure et au sud de la boucle fossile de La Haye-le-comte où l’on trouve l’ancien couvent de Sainte-Barbe. Les archives de l’Eure en ligne font état d’une liasse (cotée H1209) où se trouvent des documents allant de 1470 à 1668. On y apprend qu’Artus de Hellenvillier, écuyer, seigneur du Mesnil-Jourdain, fit don en 1470 à frère “Jehan Berthon, prêtre, religieux de la tierce ordre Saint-François” et à ses successeurs, d'une “place et lieu assis ès bois de la dite seigneurie du Mesnil-Jourdain, nommé l'Ermitage.” 

Les bâtiments du couvent Sainte-Barbe sur une carte postale illustrée des années 1910 et vue sur la ferme Sainte-Barbe par Frédéric Ménissier en avril 2021.Les bâtiments du couvent Sainte-Barbe sur une carte postale illustrée des années 1910 et vue sur la ferme Sainte-Barbe par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Les bâtiments du couvent Sainte-Barbe sur une carte postale illustrée des années 1910 et vue sur la ferme Sainte-Barbe par Frédéric Ménissier en avril 2021.

 

Petite par le nombre de ses habitants, Le Mesnil-Jourdain s’avère être une des communes les plus riches en patrimoine bâti et paysager de la région. Saluons le travail des élus et de plusieurs habitants, réunis en association, investis dans la protection et la restauration du patrimoine. En lien avec la Fondation du patrimoine, qui collecte des fonds, ils se sont attelés à un vaste travail de restauration de Notre-Dame dont les gargouilles ont été récemment restaurées. Nous invitons nos lecteurs à se joindre aux dons sur le site de la Fondation du patrimoine.

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

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6 mai 2021 4 06 /05 /mai /2021 12:14
Carte postale illustrée des années 1910 disponible sur le site des Archives de l'Eure (cote (8 Fi 700-1).

Carte postale illustrée des années 1910 disponible sur le site des Archives de l'Eure (cote (8 Fi 700-1).

 

Joli petit coin de Normandie, Vraiville est une commune de 718 habitants en 2018 qui comprend le hameau de Bréholle. Elle est située entre deux types de paysages : 

- celui du plateau du Neubourg et ses limons propices à l'agriculture où des champs ouverts s’étalent à perte de vue et sont ponctués de quelques villages couronnés de clochers et entourés de quelques haies, quelques vergers seulement ; 

- celui des vallons de l’Oison et de la naissance de leurs talwegs. Ici le sol est majoritairement composé d’argile résiduelle à silex qui est favorable aux prairies, aux vergers, aux haies. L’atlas des paysages de la Haute-Normandie, publié en décembre 2011 par le Conseil régional et la DREAL, classe même les vallées de l’Oison dans le Roumois et ce jusqu’aux Bertins de La Haye-Malherbe. Vraiville est donc une commune limitrophe de ce paysage plus végétal qu’on appelle le Roumois, étymologiquement le “pays de Rouen”. Cela n’étonnera guère si l’on retrouve ici, à Vraiville, des vergers alimentant le cidre de la Ferme du Bois-Normand et de l’élevage de canards et d’oies à l’origine de Au bec fin vraivillais, joli jeu de mots. 

 

Deux captures d'écran réalisées sur le site Géoportail. A gauche, la vue de 2019 et à droite celle des années 1950.
Deux captures d'écran réalisées sur le site Géoportail. A gauche, la vue de 2019 et à droite celle des années 1950.

Deux captures d'écran réalisées sur le site Géoportail. A gauche, la vue de 2019 et à droite celle des années 1950.

 

Il est vrai que Vraiville, son centre-village, se situe à la naissance du talweg du vallon descendant vers Saint-Pierre-de-Liéroult. Il était encore en eau vers 1840 où il apparait sur la carte d’état-major disponible sur le site Géoportail. Il alimentait donc la mare centrale, qui existe toujours et qui constitue un cadre pittoresque à cette partie du village. D’ailleurs, le chemin entre cette mare et les bois, au nord et en aval, se  nommait la Ruelle aux vaches. La mare devait abreuver les bêtes avant d’aller paitre dans les prairies ou les bois. C’est dans cette partie du talweg que l’on retrouve un affleurement de craie ou de marne du turonien supérieur (entre 93,9 et 89,8 millions d’années avant notre ère). La Mare, l’église et les fermes du centre-village se trouvent donc sur les premières pentes du talweg, là où l’eau ne manquait pas et là où les champs commencent à s’étendre à perte de vue.

 

La mare centrale de Vraiville sur une carte postale illustrée des années 1910 disponible sur le site des Archives de l'Eure (cote (8 Fi 700-10).

La mare centrale de Vraiville sur une carte postale illustrée des années 1910 disponible sur le site des Archives de l'Eure (cote (8 Fi 700-10).

 

Riches terres agricoles mais pauvres paysans

Comme pour indiquer ce lieu de transition entre le Roumois et les plaines du Neubourg, un champ est dénommé “La porte du Manoir”, près de Surtauville. Une “rue de la Porte du Manoir” existe au sud immédiat de Notre-Dame, l’église vraivillaise. Il doit s’agir du principal manoir seigneurial de la paroisse où s’installa un noble, avec château ; un noble qui dota l’église. Il faut croire que ce manoir avait une plus vaste porte du côté des champs qui constituent toujours une vaste partie des terres vraivillaises. Une rue contigüe, la rue du moulin, rappelle la nécessité de moudre le grain au moulin de Daubeuf ; moulin inconnu mais qui a donné le nom à une parcelle toujours dénommée, à Daubeuf, le “vieux moulin”. Les Vraivillais devaient aussi utiliser, selon l’emplacement de leurs champs et selon leurs obligations, les moulins de La Haye-Malherbe et de Mandeville. 

Le plan cadastral de 1828 est disponible sur le site des Archives de l'Eure. Ici nous reproduisons un détail de la section C dite "du village" (cote 3PL.1039.4).

Le plan cadastral de 1828 est disponible sur le site des Archives de l'Eure. Ici nous reproduisons un détail de la section C dite "du village" (cote 3PL.1039.4).

Qui était le seigneur de Vraiville ? Nous l’ignorons. Mais le nom de la paroisse semble être une déformation de “Ebrardi villa” en 1014, selon Ernest Nègre, auteur de la Toponymie générale de la France (volume 2, page 952). Traduit, ce nom signifie, le domaine d’Évrard en langue romane d’époque. Peut-être correspond-il au “sarcophage en pierre contenant des ossements (...) retrouvé dans le pavage du chœur de l'église” et datant peut-être de l'époque mérovingienne selon Auguste Le Prévost vers 1850 ? Toujours est-il que Vraiville attira des nobles et fut sûrement aussi colonisée par les Normands. En effet, le nom du hameau de Bréholle semble d’origine scandinave. D’après la page Wikipédia consacrée à la toponymie normande, ce nom proviendrait de de hóll “colline, butte”. Ce nom est assez courant en Normandie. Il est possible que le hameau tienne son nom d’une famille installée ici. Notons aussi un fief dénommé Martot, comme la commune de bord de Seine, qui a aussi une origine scandinave. C’est un document des Archives de l’Eure qui atteste le nom de ce fief de Martot, à Vraiville (cote G275) et dont voici le résumé réalisé par un archiviste : “Déclaration rendue par le chapitre à noble homme M. Robert Cirette, avocat à la Cour, seigneur des deux tiers du fief de Martot situé dans la paroisse de Vraiville (1634).” Il est possible, mais nous n’en avons aucune preuve, que ce fief ait appartenu au seigneur de Martot, d’où son nom. Où était ce fief ? Nous l’ignorons aussi. Vraiville compte plusieurs ensembles qui font songer à des domaines nobles : celui de l’église, celui de la rue Maure, au sud de la mare centrale et celui qui se trouve un peu au nord est de Notre-Dame et qui a été remplacé par un imposant manoir qui, selon nos premières observations, daterait bien du XVIIe siècle. Ce sont ses pans de bois rectilignes et son toit à pavillon qui nous font penser cela.

Un des vestiges des manoirs de Vraiville, sièges des propriétés nobiliaires. Ici sur une carte postale des années 1910 (trouvée sur le Net) un manoir du XVIIe siècle, semble-t-il, et qui existe toujours le long de la rue principale.

Un des vestiges des manoirs de Vraiville, sièges des propriétés nobiliaires. Ici sur une carte postale des années 1910 (trouvée sur le Net) un manoir du XVIIe siècle, semble-t-il, et qui existe toujours le long de la rue principale.

Une possession de Chartres ? 

Le principal seigneur de Vraiville était religieux : il s’agit du chapitre de la cathédrale de Chartres, aussi étrange que cela puisse paraitre. Dans les Mémoires et notes d’Auguste Le Prévost, nous apprenons l’existence d’une “charte du 11e jour des calendes d’octobre de l’an 1014, par laquelle Richard II, dit « le Bon Duc de Normandie » pour réparer les dommages que son armée avait causés aux possessions de la Cathédrale de Chartres, fait don à cette Basilique notamment de Vraiville entre Louviers et Elbeuf avec la dîme de la chasse dans la forêt appelée Bord”. S’agit-il de simples réparations ou de recouvrance, c’est-à-dire le retour, de droits antérieurs ? Qui plus est, dans le Dictionnaire des anciens noms de lieux du département de l'Eure, Auguste Le Prévost cite une charte d'Henri II, datée de 1174, qui mentionne le chapitre de Chartres comme seigneur de Tostes, aussi. 

Le Dictionnaire de toutes les communes de l'Eure, par MM. Charpillon et Caresme, est l'une des rares et donc précieuses sources pour débuter une recherche sur l'histoire de Vraiville. Publié en 1879 le tomme consacre quelques colonnes à Vraiville ; colonnes que nous reproduisons ici.
Le Dictionnaire de toutes les communes de l'Eure, par MM. Charpillon et Caresme, est l'une des rares et donc précieuses sources pour débuter une recherche sur l'histoire de Vraiville. Publié en 1879 le tomme consacre quelques colonnes à Vraiville ; colonnes que nous reproduisons ici.
Le Dictionnaire de toutes les communes de l'Eure, par MM. Charpillon et Caresme, est l'une des rares et donc précieuses sources pour débuter une recherche sur l'histoire de Vraiville. Publié en 1879 le tomme consacre quelques colonnes à Vraiville ; colonnes que nous reproduisons ici.
Le Dictionnaire de toutes les communes de l'Eure, par MM. Charpillon et Caresme, est l'une des rares et donc précieuses sources pour débuter une recherche sur l'histoire de Vraiville. Publié en 1879 le tomme consacre quelques colonnes à Vraiville ; colonnes que nous reproduisons ici.
Le Dictionnaire de toutes les communes de l'Eure, par MM. Charpillon et Caresme, est l'une des rares et donc précieuses sources pour débuter une recherche sur l'histoire de Vraiville. Publié en 1879 le tomme consacre quelques colonnes à Vraiville ; colonnes que nous reproduisons ici.
Le Dictionnaire de toutes les communes de l'Eure, par MM. Charpillon et Caresme, est l'une des rares et donc précieuses sources pour débuter une recherche sur l'histoire de Vraiville. Publié en 1879 le tomme consacre quelques colonnes à Vraiville ; colonnes que nous reproduisons ici.
Le Dictionnaire de toutes les communes de l'Eure, par MM. Charpillon et Caresme, est l'une des rares et donc précieuses sources pour débuter une recherche sur l'histoire de Vraiville. Publié en 1879 le tomme consacre quelques colonnes à Vraiville ; colonnes que nous reproduisons ici.
Le Dictionnaire de toutes les communes de l'Eure, par MM. Charpillon et Caresme, est l'une des rares et donc précieuses sources pour débuter une recherche sur l'histoire de Vraiville. Publié en 1879 le tomme consacre quelques colonnes à Vraiville ; colonnes que nous reproduisons ici.
Le Dictionnaire de toutes les communes de l'Eure, par MM. Charpillon et Caresme, est l'une des rares et donc précieuses sources pour débuter une recherche sur l'histoire de Vraiville. Publié en 1879 le tomme consacre quelques colonnes à Vraiville ; colonnes que nous reproduisons ici.

Le Dictionnaire de toutes les communes de l'Eure, par MM. Charpillon et Caresme, est l'une des rares et donc précieuses sources pour débuter une recherche sur l'histoire de Vraiville. Publié en 1879 le tomme consacre quelques colonnes à Vraiville ; colonnes que nous reproduisons ici.

Le chapitre de Chartres resta propriétaire de Vraiville jusqu’en 1789. Nous avons la chance que Michel Nortier (1923-2007), conservateur en chef de la Bibliothèque nationale de France et grand collaborateur des Annales de Normandie, se soit penché sur un fonds d’archives concernant les droits du chapitre de Chartres à Vraiville. En 1957, aux pages 331 à 334 des Annales de Normandie, Michel Nortier publia un article aussi bref que précis sous le nom de “Pour l'histoire économique et sociale d'une paroisse normande : Vraiville (Eure).” Nous y apprenons que le collège de Chartres déléguait sa fonction à un “grand prévôt (un préposé) en Normandie en l’église de Chartres”. Ce prévôt payait une rente annuelle à son seigneur et se finançait sur les dimes des paroisses et les fermes (loyers) sur les terres. Le grand prévôt nommait et rétribuait un sénéchal qui habitait à Vraiville, sûrement au “manoir” près de l’église et rendait justice au nom du seigneur. Celui-ci percevait, semble-t-il, les taxes et droits divers au nom de son prévôt. Ce sont les documents de cette prévôté que la Bibliothèque nationale de France a acquis et conservés et que Michel Nortier a étudiés et commentés. L’auteur nous apprend que les terres étaient mises à ferme (louées) à des bourgeois principalement de Rouen, Louviers et Pont-de-l’Arche et, à part égale, à des habitants de Vraiville. Michel Nortier s’étonne que seuls 10 % des tenanciers de terres résidaient à Vraiville. L’auteur note qu’avec le temps les tenanciers ont de plus en plus été des personnes humbles et non des bourgeois. En somme, on mesure un système de sous-locations aussi hiérarchisé qu’injuste où le droit garantit des rentes et taxe le travail réel.  

Le chapitre de la cathédrale de Chartres a été le principal seigneur de Vraiville et ce jusqu'à la Révolution. Ici nous reproduisons une illustration issue de la page Wikipédia de la cathédrale en tant que monument.

Le chapitre de la cathédrale de Chartres a été le principal seigneur de Vraiville et ce jusqu'à la Révolution. Ici nous reproduisons une illustration issue de la page Wikipédia de la cathédrale en tant que monument.

La curieuse église Notre-Dame de style... traditionnel contemporain

Selon Wikipédia et le site Mon village normand, il s’agit de l’église Saint-Barnabé. Selon la mairie et la paroisse, il s’agit de Notre-Dame. La réponse est peut-être dans les Mémoires et notes d’Auguste Le Prévost. Le patronage de l’église est bel et bien Notre-Dame et la fête paroissiale est la Saint-Barnabé, célébré le 11 juin. 

Notre-Dame a subi la Seconde guerre mondiale. La fiche Mérimée des vitraux avance qu’un “incendie volontaire de l'église” eut lieu “en 1940 par des soldats français.” Un article de l’Agglomération Seine Eure semble plus précis qui traite d’un camion de munitions qui aurait explosé à côté de l’église lors de la débâcle. Le site Mon village normand avance qu’un bombardement endommagea l’église au point qu’elle dut être rebâtie. Les archives départementales ont un dossier concernant la “Reconstruction et réparation des bâtiments publics” qui fait état des choix des architectes et des entrepreneurs, des projets, de la participation financière de l'État entre 1944 et 1947. Sous la cote 70 W 14, il est question de l’église de Vraiville avec, notamment, des plans du projet. 

L'église Notre-Dame sur une carte postale illustrée des années 1910 avant sa destruction de 1940 donc...

L'église Notre-Dame sur une carte postale illustrée des années 1910 avant sa destruction de 1940 donc...

Le parti-pris des reconstructeurs est intéressant : il s’est agi de refaire Notre-Dame avec le plus possible de matériaux traditionnels pour conserver au mieux le paysage. Un choix que l’on peut mettre en vis-à-vis de celui du Manoir-sur-Seine où l’église Saint-Martin a été entièrement reconstruite avec du matériau contemporain : le béton. Cela fait pleinement partie des arbitrages réalisés entre la reproduction de l’architecture traditionnelle où une prise de distance vers l’art contemporain qui se lisent dans les centres-villes reconstruits de la Libération. 

Ainsi, nous pouvons faire une comparaison entre les cartes postales de Vraiville des années 1910 et deux copies de photographies prises peu après 1947 qui est la date probable, selon nos quelques informations, de l’achèvement de la nouvelle église paroissiale. 

Notre-Dame a conservé son plan d’ensemble avec un vaisseau central orienté (c’est-à-dire tourné vers l’est) et constitué deux corps de bâtiment de hauteur différente. Le site Mon village normand donne une définition précise qui traite de “chevet plat percé d'une baie brisée moulurée.” La tour clocher a néanmoins été déplacée. Elle couronnait autrefois le pignon ouest, c’est-à-dire l’entrée du temple, et a été rebâtie au nord de la façade antérieure. Elle est “coiffée d'une flèche polygonale en ardoise à deux égouts”. À noter, la façade ouest est épaulée de deux contreforts d’angle en pierre de taille qui semblent être les parties les plus anciennes de l’église (XVIe siècle). Les murs sont constitués en matériaux traditionnels : moellon calcaire et brique. Mais l’absence de lit dans l’empilement des pierres trahit le XXe siècle. Les maçons n’ont pas reproduit le savoir-faire ancestral. Les murs gouttereaux montrent donc ce réemploi quelque peu maladroit. Ils sont percés de baies en plein cintre encadrées de structures en brique dont la régularité participe de l’harmonie d’ensemble de l’édifice. Ce choix de réemployer le matériau ancien et le plan d’ensemble de l’édifice fait de Notre-Dame un rare exemple régional d’architecture traditionnelle contemporaine, bel oxymore ! Elle mérite à ce titre une attention particulière. 

L'église Notre-Dame à la fin de sa reconstruction vers 1947 d'après des cartes postales de la collection "Les beaux sites des environs de Louviers".
L'église Notre-Dame à la fin de sa reconstruction vers 1947 d'après des cartes postales de la collection "Les beaux sites des environs de Louviers".

L'église Notre-Dame à la fin de sa reconstruction vers 1947 d'après des cartes postales de la collection "Les beaux sites des environs de Louviers".

À l’intérieur cependant, ce sont des verrières délibérément contemporaines qui ont été créées par les maitres-verriers Paul Bony et Adeline Hébert-Stevens en 1952. Ces œuvres, récemment restaurées, ont remplacé le seul élément patrimonial vraivillais reconnu par la Conservation régionale des Monuments historiques. En effet, le 10 juin 1907 furent classées au titre d’objets les verrières du XVIe siècle illustrant la Vierge à l'Enfant-Jésus, saint François d'Assise recevant les stigmates, deux donateurs et le Père éternel bénissant. Ainsi, la commune de Vraiville compte parmi les moins dotées de la région en matière de patrimoine protégé. 

Enfin, notons que les élus entretiennent le patrimoine, comme nous l’apprend le bulletin municipal sur le site de la mairie. Aux journées européennes du patrimoine, en 2020, outre la présentation de l’église et un concert notamment avec orgue, la municipalité a organisé un parcours de découvertes des trois calvaires communaux “nouvellement restaurés”. Ces croix de chemin indiquaient l’entrée de la paroisse aux voyageurs. Elles identifient toujours la commune. 

Le patrimoine communal fait l'objet de restaurations régulières par les élus et certains habitants vraivillais. Ici nous reproduisons une photographie de 2020 parue sur le site de l'Agglomération Seine Eure.

Le patrimoine communal fait l'objet de restaurations régulières par les élus et certains habitants vraivillais. Ici nous reproduisons une photographie de 2020 parue sur le site de l'Agglomération Seine Eure.

Le mariage à Vraiville selon Martine Ségalen

En sus de Michel Nortier, Vraiville a fait l’objet d’une étude d’une autre personnalité du monde intellectuel. Il s’agit de l’ethnologue française Martine Ségalen, née en 1940, et qui a réalisé une étude intitulée Nuptialité et alliance. Le choix du conjoint dans une communauté de l'Eure. Elle fut publiée en 1972 et constitue la première œuvre de sa riche bibliographie. Si nous n’avons pu consulter l’ouvrage, nous avons eu la chance d’en lire la recension par Françoise Zonabend parue dans L'Homme : revue française d’anthropologie en 1975 et accessible par Persée (tome 15, n° 1, p. 136-137). Nous nous permettons d’en citer un large extrait tant il est clair et instructif : “Martine Ségalen a étudié le mariage à Vraiville, un village du département de l'Eure, à partir d'un corpus d'actes de 250 ans d'âge. Utilisant la méthode mise au point par le Dr J. Sutter, elle a procédé à une reconstitution des généalogies de tous les individus qui se sont mariés au village. Puis, par traitement mécanographique, elle obtient des tableaux généalogiques à partir desquels elle a retracé l'évolution, tant qualitative que quantitative, des mariages. Entre 1700 et 1800, la croissance démographique constante d'une population relativement homogène renforce l'endogamie et l'homogamie villageoises. Entre 1800 et 1900, se constitue puis disparaît un groupe socio-professionnel : les tisserands. Ceux-ci s'opposent, à la fois par leur mode de vie et leur façon de se marier, au monde paysan, lui-même scindé en deux groupes qui s'ignorent : les possesseurs de la terre d'un côté, les journaliers de l'autre. Entre paysans et tisserands nul mariage possible, mais c'est dans le monde des tisserands que prend naissance le mariage de type actuel, où l'alliance s'accompagne de l'émancipation, économique et sociale, des conjoints. Ce type de mariage prévaut désormais à Vraiville, dès les premières décennies du XXe siècle.” La suite de l’article présente les critiques sur les limites de la méthode et de l’exploitation des données par l’auteur. 

 

Avec Michel Nortier et Martine Ségalen, voici de quoi inciter les chercheurs locaux à exploiter les archives et éveiller notre conscience sur la réalité de ce monde !

 

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

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21 avril 2021 3 21 /04 /avril /2021 09:46

 

Dans le bois privé du Mesnil-Jourdain, au nord du ravin de Becdal, se trouve le “Fort aux Anglais”. Une sorte de quadrilatère avec fossés et talus de 90 mètres de longueur sur 80 mètres de largeur environ, se trouve presque au bout de cet éperon naturel culminant à 133 m au-dessus du méandre fossile de La Haye-le-comte. Le quadrilatère est entouré d’un espace plus vaste délimité par un petit talus d’un mètre cinquante, presque invisible. 

Le nom de Fort aux Anglais démontre que ce site était notable. On lui a attribué une origine du XVe siècle car il devait sûrement paraitre étranger, loin dans les bois, et tourné contre les habitations. Or, un ennemi situé dans la région et construisant un fort en terre ne pouvait être ‒ dans les consciences façonnées par l’école républicaine et ses images d’Épinal ‒ que l’Anglais de la guerre de Cent-ans. Léon Coutil, infatigable et stimulant archéologue normand, a démenti cela en avançant qu’on a affaire ici à des fortifications antiques, sans plus de précisions toutefois. S’il n’a pas décrit le fort dans son article intitulé “Archéologie gauloise, gallo-romaine, franque et carolingienne de l’arrondissement de Pont-Audemer”, il l’a néanmoins cité et nous a légué un plan finement réalisé. On peut le trouver dans le tome XVIII du Bulletin de la Société d’études diverses de Louviers paru en 1925.

Le Fort-aux-Anglais au Mesnil-Jourdain avait-il une fonction militaire ?

 

Léon Coutil y affirma que ce type de retranchements de pierre, assez courant au-dessus des vallées de l’Eure et de l’Iton, ont pu être occupés par les Normands. Il cita, avec le Fort qui nous intéresse, le Château-Robert à Acquigny et la Motte du Vieux-Rouen près des Monts de Louviers. L’auteur cita aussi le Parc ou Parterre aux Anglais, au Testelet d’Incarville. Nous publions ici un détail du plan réalisé par Léon Coutil. La porte d’entrée se situait à l’est, au-dessus de la vallée, près de la voie menant à Louviers et d’un chemin longeant le rebord de l’éperon occupé par le bois du Mesnil-Jourdain comme le montrent les délimitations cadastrales du site Géoportail. 

 

Que penser de ces vestiges ? Léon Coutil sembla avancer qu’on avait affaire à des fortifications autour de Louviers. Servaient-elles de postes de surveillance ? Logeaient-elles des garnisons prêtes à contre-attaquer des assiégeants ? Les difficultés d’interprétation sont nombreuses et le doute est permis. On peut en effet imaginer des coteaux déboisés, mis en culture et en pâturage, et donc propice à l’observation et aux mouvements de troupes. Mais ces fortifications et ces troupes ne seraient-elles pas, justement, exposées, et n’offriraient-elles pas des places de fortune aux assaillants de Louviers ? 

Qui plus est, nous n’avons pas affaire à de grandes fortifications : tout au plus 3 mètres entre le fond du fossé et le haut du talus, rehaussé sûrement d’une palissade. Le fossé semble avoir surtout servi à fournir le matériau du talus et, sûrement, à avoir drainé les eaux en vue de les récupérer. De plus, le “fort” n’utilise pas le potentiel défensif des reliefs. En effet, à notre connaissance l’éperon du bois du Mesnil-Jourdain n’est pas barré par un premier rempart, à la manière d’un oppidum gaulois. De même, le fort n’est qu’un modeste quadrilatère sur le replat de l’éperon. Il aurait pu être bâti au-dessus des pentes raides, comme au Château-Robert d’Acquigny, de manière à protéger ses flancs et concentrer les fortifications là où les assaillants seraient les plus à même d’attaquer. Enfin, contrairement aux fanas et restes de villas retrouvés dans la forêt de Bord et fouillés par Léon Coutil et Léon de Vesly, il n’y a pas eu, à notre connaissance, de découvertes archéologiques significatives au Fort aux Anglais. Où sont les sépultures, les armes, le puits, les monnaies, les trous de poteau ou les bases de murs des habitations ? Tout au plus, la position du fort, avec une tourelle d’angle au nord-est, constituerait un poste d’observation. Mais, encore une fois, pourquoi ne pas avoir bâti ce poste à l’angle nord-est de l’éperon du bois ? 


Nous sommes inspirés par un écrit d’Henri Guibert : "Note au sujet de retranchements aux environs de Louviers" paru dans le tome VIII du Bulletin de la Société d'études diverses de Louviers, en 1903. De la page 57 à 62, l’auteur démolit la thèse des retranchements à finalité militaire en forêt de Bord.

Article d'Henri Guibert sur les retranchements de la forêt de Bord et du Mesnil-Jourdain (reproduction artisanale).
Article d'Henri Guibert sur les retranchements de la forêt de Bord et du Mesnil-Jourdain (reproduction artisanale).
Article d'Henri Guibert sur les retranchements de la forêt de Bord et du Mesnil-Jourdain (reproduction artisanale).
Article d'Henri Guibert sur les retranchements de la forêt de Bord et du Mesnil-Jourdain (reproduction artisanale).

Article d'Henri Guibert sur les retranchements de la forêt de Bord et du Mesnil-Jourdain (reproduction artisanale).


L’auteur énonce les sites de la mare Courante, à Tostes ; du Testelet d’Incarville où se trouvent deux retranchements ; de la Mare-au-coq sur les hauteurs du Vaudreuil ; et du Mesnil-Jourdain qui nous intéresse ici. On peut au moins y ajouter le retranchement qui surplombe le ravin des Fosses recensé par la carte topographique de l’IGN. Selon Henri Guibert, qui a visité le Fort-aux-Anglais du Testelet avec Louis Vallée, garde-forestier, il s’agirait d’anciens parcs à bestiaux, le site du Testelet étant d’ailleurs appelé le “parquet”, c’est-à-dire le petit parc. Ces parcs, dans la forêt royale, étaient gérés par des parquiers, personnels de l’administration des eaux et forêts. Ils servaient à la chasse, le pâturage et la garde d’animaux saisis après délit. On peut aussi penser que ces parcs servaient à protéger les animaux, la nuit. Notons que le plan de Léon Coutil mentionne une cabane de chasse au Fort-aux-Anglais, dans l’angle nord-est. Henri Guibert, non spécialiste, s’appuie sur les écrits de Léopold Delisle sur les professions forestières au Moyen Âge où l’on retrouve justement la fonction de parquier et l’utilité de ces parcs. L’auteur avance que le parc est placé sous l’autorité d’un seigneur, souvent près de son château. Les parquets de la forêt de Bord devaient être gérés par le personnel royal exerçant au bailliage secondaire de Pont-de-l’Arche. Quant à celui du Mesnil-Jourdain, on pourrait penser que le seigneur le plus à même de l’aménager et l’utiliser était le seigneur de La Haye-le-comte, nom sous lequel Léon Coutil localise d’ailleurs le fort (avec la faute que nous faisons tous, ou presque : La Haye-le-compte).

Capture d'écran de la carte topographique accessible sur le site Géoportail avec trois repères ajoutés par nous.

Capture d'écran de la carte topographique accessible sur le site Géoportail avec trois repères ajoutés par nous.

 

Le manoir seigneurial était à côté de la ferme des Herbages, près du repère orange en haut à gauche de notre carte. Par deux chemins, les hommes pouvaient gagner Le Petit-Mesnil (deuxième repère de notre carte). Ce hameau sis au Mesnil-Jourdain doit sûrement son nom au fait qu’il était orienté, pour les Lovériens, vers  Le Mesnil-Jourdain. En effet, un ancien chemin pédestre allait ensuite au Mesnil-Jourdain par la vallée de Trifondouille et la mare Longue (comme le montre la carte d’état-major de 1840 accessible par le site Géoportail). Le nom du Petit-Mesnil doit être la contraction de “la ferme du petit chemin qui mène au Mesnil-Jourdain”. Or, au-dessus du Petit-Mesnil, un chemin monte vers le Fort-aux-Anglais (notre troisième repère) où converge le chemin de Sainte-Barbe. Ici nous ne sommes pas sur la voie du Mesnil-Jourdain mais bien plutôt dans un espace forestier exploitable où le troupeau était le bienvenu : nous pensons aux chevaux ou boeufs tirant les grumes. Deux mares permettaient d’abreuver les différents animaux : la mare Boissière, non loin du Fort-aux-Anglais, et la mare Longue à l’entrée de l’éperon. 

 

Finement, Henri Guibert écrit qu’il est probable que ces parquets aient été utilisés, un temps durant, par des troupes anglaises ; d’où les noms de forts aux Anglais donnés à au moins deux parquets. Mais le type de construction et l’emplacement du fort du Mesnil-Jourdain semblent aller bien plus dans le sens d’une exploitation forestière autant que de l’entretien des animaux. Quant à cette mystérieuse entrée par l’est, elle pourrait s’expliquer par la pente. En effet, la pente la moins rude est celle qui descend à 87 mètres au col situé en direction de la butte de Becdal. De là, le chemin descend vers le nord, vers Louviers, vers le couvent Sainte-Barbe aussi.

 

Nous battons en brèche la théorie d’une utilisation militaire du bois du Mesnil-Jourdain. Or, une lecture martiale des lieux est possible à l’endroit du Mesnil-Jourdain où se situe une motte castrale et une lignée de seigneurs dont certains étaient chargés de la défense de Louviers et Pont-de-l’Arche…

 

Armand Launay

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20 avril 2021 2 20 /04 /avril /2021 11:58
Carte postale illustrée des années 1910 conservée aux Archives de l'Eure (cote : 8 Fi 623-3).

Carte postale illustrée des années 1910 conservée aux Archives de l'Eure (cote : 8 Fi 623-3).

 

Ce que révèle le paysage

Avec Crasville, Surtauville occupe un point culminant du plateau du Neubourg du haut de ses 160 mètres d’altitude en moyenne. Ici se dégage une vue impressionnante vers les hauteurs de Rouen. Cette altitude se prolonge ensuite vers le nord-ouest, vers Tourville-la-campagne et le bois de la Boissière. On bascule peu à peu vers le pays de Rouen, autrement dit le Roumois. Surtauville surplombe Montaure et La Haye-Malherbe, commune dans laquelle se trouve l’imposant moulin de Beauregard (XVe siècle, semble-t-il), bien exposé, qui semble s’être appelé autrefois Heurtevent, celui qui brise les vents ou qui est heurté par les vents. C’est d’ailleurs le nom de la ferme la plus proche de ce moulin, de nos jours, et qui se situe au nord de Surtauville et ses 488 âmes en 2018. 

Surtauville, comme Crasville, n’est le lieu de départ d’aucun vallon (talweg), ce qui est singulier dans la région. En effet, que ce soit à Vraiville, La Haye-Malherbe, Surville, Quatremare et Daubeuf, toutes les paroisses locales ont des talwegs amorçant les vallons qui, autrefois, déversaient leurs eaux sous formes d’affluents mineurs de l’Iton, l’Oison, l’Eure ou la Seine. Depuis l’anthropisation des espaces, ces petites rivières courent surtout dans le sous-sol où les hommes puisent leurs eaux masquées. Ainsi Surtauville présente un paysage plus sobre qu'aux alentours. Ici l’on ne voit pas de manoirs, de clos-masures comme à Quatremare (Le Hazé, Le Coudray) ou La Haye-Malherbe (Les Hoguettes, Le Défend, Le Mont-Honnier) et Montaure où le paysage confinait au bocage avec ses fermes éparses.  Surtauville semble plus modeste, parmi ses champs ouverts, et l’agglomération a pris la forme d’un village-rue semblant aligner quelques fermes, quelques modestes maisons de journaliers et d’artisans. Il ressort cependant un centre-village autour de sa mare et du clocher de l’église Notre-Dame, un carrefour entre Elbeuf et l’Iton et entre Le Neubourg et Louviers. 

 

Comparaison de deux vues aériennes accessibles sur le site Géoportail (2018 et les années 1950).
Comparaison de deux vues aériennes accessibles sur le site Géoportail (2018 et les années 1950).

Comparaison de deux vues aériennes accessibles sur le site Géoportail (2018 et les années 1950).

Surtauville est un des rares villages de la région archépontaine (relatif à Pont-de-l'Arche) à n'être situé ni en vallée ni près de la naissance d'un vallon, c'est-à-dire un lieu d'émergence des eaux. Il en découle un besoin de creuser des puits comme doit en témoigner cette carte postale illustrée des années 1910 où il est question d'un important puits public.

Surtauville est un des rares villages de la région archépontaine (relatif à Pont-de-l'Arche) à n'être situé ni en vallée ni près de la naissance d'un vallon, c'est-à-dire un lieu d'émergence des eaux. Il en découle un besoin de creuser des puits comme doit en témoigner cette carte postale illustrée des années 1910 où il est question d'un important puits public.

 

Ce que révèlent les plans anciens

Les terres alentour, parcourues de chemins en tous sens, semblent avoir été exploitées plus diversement que de nos jours, ainsi qu’en témoigne la toponymie lisible sur le plan cadastral de 1823 et conservé aux Archives de l’Eure. En effet, les champs ouverts portent toujours des noms permettant de les identifier grâce à des éléments du paysage le plus souvent disparus. Ainsi, La Haye, Les Longues Raies (haie en normand) et Le Tremblay démontrent que les parcelles étaient plus souvent délimitées par des arbres, des arbustes, pour le plus grand bien des espaces animales, du régime des pluies et de l’usage de bois de construction ou de chauffage. Les Marettes, Les Marettes de Daubeuf, La mare du Tremblay témoignent de la nécessité d’entretenir des mares afin d’abreuver le bétail d’élevage ou de labour. Le plan d’état-major des années 1840 (accessible par le site Géoportail) montre aussi une plus vaste présence des vergers autour du village permettant à la fois d’augmenter la production alimentaire mais aussi de couper le vent. Plus rigolo, La fosse aux chats et Le trou au chat (à Daubeuf) sont de proches espaces au nom mystérieux. Étonnant, un chemin des vignes se trouve dans la Section D, dite du Bout de Lignon, du plan cadastral, au sud du chemin de Daubeuf à Louviers. Le chemin de Montfort, à l’ouest du village, semble désigner Montfort-sur-Risle. Enfin, comme dans tous les villages du plateau, ou presque, “Les forrières de Daubeuf” montrent la pratique du forage de marnières dans le sol afin d’alimenter en marne les terres cultivées. 

 

Détails de la carte d'état major de 1840 (accessible sur le site Géoportail) et du plan cadastral accessible sur le site des Archives de l'Eure (la section D, dite du "chemin des vignes").Détails de la carte d'état major de 1840 (accessible sur le site Géoportail) et du plan cadastral accessible sur le site des Archives de l'Eure (la section D, dite du "chemin des vignes").

Détails de la carte d'état major de 1840 (accessible sur le site Géoportail) et du plan cadastral accessible sur le site des Archives de l'Eure (la section D, dite du "chemin des vignes").

 

Un nom bien normand

Le nom de la localité est attesté sous les formes Supertoovilla (latinisation de Surtovilla) et Sortovilla au début du XIIIe siècle. C’est ce que retrace avec précision la fiche Wikipédia de la commune. Le suffixe en villa désigne, en langue romane, un domaine rural. Le radical, comme très souvent en Normandie, est le nom d’un homme, le seigneur des lieux. Il s’agit souvent du nom d’un Scandinave qui s’est vu remettre des terres après la constitution du duché de Normandie, donc après 911. Des toponymes identiques existent mais uniquement en Normandie, dans La Manche : Sortosville-Bocage et Sortosville-en-Beaumont. Des étymologistes y voient l'anthroponyme “Svarthofdi” signifiant “(celui qui à la) tête noire”. Le nom de Surtauville, retrouvé dans des archives plus récentes de 200 ans, aura donc subi une déformation. Cette thèse est crédible étant donné le nombre important de toponymes scandinaves dans la région, jusques et y compris dans cette portion du plateau du Neubourg. 

 

Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant les ruelles surtauvillaises. Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant les ruelles surtauvillaises.
Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant les ruelles surtauvillaises. Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant les ruelles surtauvillaises. Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant les ruelles surtauvillaises.
Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant les ruelles surtauvillaises. Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant les ruelles surtauvillaises.

Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant les ruelles surtauvillaises.

 

Ce que révèlent les archives écrites

Les publications traitant de l’histoire de Surtauville sont rares. Elles témoignent d’une communauté humaine de taille modeste qui apparait dans les textes au Moyen Âge. Si des vestiges gallo-romains ou francs existent assurément dans la commune, ils n’ont pas été fouillés. Prenant la suite des Mémoires et notes d’Auguste Le Prévost, MM. Charpillon et Caresme publièrent le tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l’Eure en 1879. Il y est question, à la page 889, de Surtauville. Nous publions ici l’intégralité des lignes dévolues à la commune qui nous intéresse. 

On y apprend que Surtauville dépendait de la baronnie de Quatremare, paroisse plus peuplée et plus ancienne où se situait le seigneur. À Quatremare aussi nous notons l’existence de manoirs de différentes familles nobles, ce qui ne se lit pas dans le paysage surtauvillais où seules semblent avoir existé des fermes, plus modestes. La fiche Mérimée de l’église Notre-Dame nous apprend que c’était le seigneur qui avait le droit de nommer le curé. Surtauville, comme Crasville, Surville et Damneville, semble donc bien avoir été une dépendance de Quatremare.  

Les auteurs s’étonnent de l’éclatement des fiefs, c’est-à-dire des redevances dues à des nobles par des tenanciers d’exploitations rurales. Cela semble indiquer que les bénéficiaires ne résidaient pas à Surtauville mais se contentaient de percevoir des rentes. Un résumé en ligne d’un document des archives de l’Eure (cote G271) témoigne de cela : “Sentence de la vicomte de Quatremare rendue entre les chanoines de la Saussaye, d'une part, Robert et Antoine Ferrant, de la paroisse de Surtauville, d'autre part, pour régler les conditions de payement des fermages dus par ces derniers au chapitre.” Il s’agit du chapitre collégial de la Saussaye.

Notons cependant que l’église, plutôt achevée et bien dotée en mobilier, démontre que des dons ont été faits qui témoignent de périodes prospères. Notons aussi que Surtauville s’est plus développée que sa voisine Crasville comme en témoignent son église et mobilier et, plus récemment ses commerces et patentés. C’est ce que montrent les cartes postales des années 1910, éditées par des commerces surtauvillais alors qu’il n’en existe pas, jusqu’à plus ample informé, à Crasville. 

 

L'article concernant Surtauville dans le tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l'Eure, de MM. Charpillon et Caresme, édité en 1879. Cliquez sur la diapositive car il y a quatre vues en tout.
L'article concernant Surtauville dans le tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l'Eure, de MM. Charpillon et Caresme, édité en 1879. Cliquez sur la diapositive car il y a quatre vues en tout.
L'article concernant Surtauville dans le tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l'Eure, de MM. Charpillon et Caresme, édité en 1879. Cliquez sur la diapositive car il y a quatre vues en tout.
L'article concernant Surtauville dans le tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l'Eure, de MM. Charpillon et Caresme, édité en 1879. Cliquez sur la diapositive car il y a quatre vues en tout.

L'article concernant Surtauville dans le tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l'Eure, de MM. Charpillon et Caresme, édité en 1879. Cliquez sur la diapositive car il y a quatre vues en tout.

Vues extérieures de Notre-Dame de Surtauville (photographies d'Armand Launay, novembre 2013).Vues extérieures de Notre-Dame de Surtauville (photographies d'Armand Launay, novembre 2013).

Vues extérieures de Notre-Dame de Surtauville (photographies d'Armand Launay, novembre 2013).

 

Notre-Dame et sa tour clocher du XIIIe siècle

Comme le nom de la paroisse, l’église Notre-Dame semble avoir émergé au début du XIIIe siècle. C’est ce dont témoignent son imposante tour-clocher et son chœur, datés de ce siècle. Il est vrai qu’on a ici une impression de transition entre l’art roman, déjà dépassé, et le gothique. La tour est massive avec ses contreforts, le clocher est carré avec des ouvertures en tiers-point mais couronnées d’arc en plein cintre, quelques modillons sous la ligne de toit (avec quelques visages sculptés) rappellent les habitudes romanes. Le clocher est coiffé par une flèche de charpente en bois qui confère à l’édifice une harmonie et une visibilité appréciables.   

Les murs montrent un élégant petit appareil de moellon calcaire et de pierre de taille. Ils sont percés de lancettes. La nef et la chapelle sud sont datées de la première moitié du XVIe siècle. La fiche Mérimée précise que des réparations eurent lieu en 1703 et que la façade ouest fut reprise au XVIIIe siècle, la “voûte de la nef (fut) plâtrée en 1874”, la “charpente du clocher (fut) refaite en 1968”. Un proche en brique, semble-t-il du début du XIXe siècle, protège l’entrée de l’édifice.

 

Notre-Dame de Surtauville par Gabriel Bretocq, vers 1950, dans la banque de données en ligne des Archives de l'Eure.

Notre-Dame de Surtauville par Gabriel Bretocq, vers 1950, dans la banque de données en ligne des Archives de l'Eure.

 

Des éléments paysagers protégés

Le premier site classé à Surtauville est le calvaire et les six tilleuls qui l’entouraient avant 2014 où ils durent être abattus. Il s’agit du calvaire de l’intersection des routes du Neubourg à Pont-de-l’Arche et de Montfort à Louviers. Le classement fut entériné le 11 février 1942. 

La croix de cimetière, dite aussi croix hosannière, se trouve dans l’enclos paroissial, autour de l’église Notre-Dame donc. Daté des XVIe et XVIIe siècles, il fut classé aux Monuments historiques le 6 juin 1977. Ce site est rehaussé par une magnifique demeure à pans de bois qui offre un arrière-plan très normand. Une fenêtre à meneau, bouchée depuis, se voit tout de même parfaitement qui rattache le bâtiment au moins au début du XVIe siècle.  

Citons aussi le Monuments aux enfants de la commune morts pour la France. Approuvé par la délibération du 22 décembre 1920 du Conseil municipal présidé par M. Dumontier, maire, il s’agit d’un travail en pierre de Lorraine d’Ernest Duprey, marbrier à Surville, complété par des grilles et chaines de Gaston Huet, de Louviers.

 

Dans l'enclos paroissial se trouvent le Monument aux Morts (ici un document des Archives de l'Eure en ligne (cote : 140 T 22 623) et une croix hosannière du XVIe ou XVIIe siècles, classée monument historique, d'après une photographie d'Armand Launay (novembre 2013). Dans l'enclos paroissial se trouvent le Monument aux Morts (ici un document des Archives de l'Eure en ligne (cote : 140 T 22 623) et une croix hosannière du XVIe ou XVIIe siècles, classée monument historique, d'après une photographie d'Armand Launay (novembre 2013).

Dans l'enclos paroissial se trouvent le Monument aux Morts (ici un document des Archives de l'Eure en ligne (cote : 140 T 22 623) et une croix hosannière du XVIe ou XVIIe siècles, classée monument historique, d'après une photographie d'Armand Launay (novembre 2013).

 

Le mobilier de Notre-Dame

Notre-Dame est le coffre-fort d’un riche patrimoine. Près de 25 objets liturgiques, pour l’essentiel des statues du XVIe siècle et du mobilier en bois du XIXe siècle, ont été recensés par la conservation régionale des Monuments historiques. Ces objets sont décrits dans la base Mérimée accessible par la Plateforme ouverte du patrimoine aux côtés de photographies de Gabriel Bretocq et Philippe Des Forts. 

Parmi les œuvres les plus notables se trouve la Vierge à l’Enfant-Jésus allaitant ce qui n’est pas étonnant dans un temple dédié à Notre-Dame. Il s’agit d’une statue sculptée dans du calcaire au XVe siècle et ayant conservé sa polychromie. Elle fut classée Monument historique au titre d’objet le 15 mai 1938 en même temps qu’une statue de Saint-Barbe du XVIe siècle où est représenté, en miniature, le donateur des fonds nécessaires à la réalisation de cette œuvre. Autre œuvre classée ce jour-là, le lutrin en bois sculpté du XVIIIe siècle représentant un aigle, celui de Saint-Jean et sa révélation l’Apocalypse). Deux autres œuvres méritent d’être citées : le couronnement de la Vierge par Jésus, groupe sculpté en bois du XVe siècle et une statue en bois en ronde-bosse du Christ gisant, datée du XVIe siècle. Elle est en cours de rénovation en ce moment grâce à l’Agglomération Seine-Eure et ce par les bons soins de Delphine Butelet, chargée de la conservation et valorisation du patrimoine culturel.

Le Christ gisant, œuvre du XVIe siècle, photographiée par Gabriel Bretocq avant 1961. Document accessible sur la base POP du Ministère de la culture.

Le Christ gisant, œuvre du XVIe siècle, photographiée par Gabriel Bretocq avant 1961. Document accessible sur la base POP du Ministère de la culture.

La statue du Christ au tombeau, même œuvre que sur l'image précédente, par Philippe Des Forts avant 1940. Document accessible sur la base POP du Ministère de la culture.

La statue du Christ au tombeau, même œuvre que sur l'image précédente, par Philippe Des Forts avant 1940. Document accessible sur la base POP du Ministère de la culture.

Le Couronnement de la Vierge par le Christ, groupe sculpté sur bois, photographié par Philippe Des Forts. Document accessible sur la base POP du Ministère de la culture.

Le Couronnement de la Vierge par le Christ, groupe sculpté sur bois, photographié par Philippe Des Forts. Document accessible sur la base POP du Ministère de la culture.

N'oubliez pas, durant votre balade, de boire un coup au Bistrot du village (photographie de france.tv.fr) !

N'oubliez pas, durant votre balade, de boire un coup au Bistrot du village (photographie de france.tv.fr) !

 

Que conclure ? L’histoire est plus riche que notre curiosité. Celle de Surtauville reste à écrire. Nous n’avons fait qu’une petite balade parmi les reliefs du Net et de nos souvenirs. Mais nous reviendrons dans la ruelle de l’église, le long de la mare centrale et quelque part assis au sein du café L’bistrot, tant il est agréable d’y siroter un jus, notamment quand passent les tracteurs des moissons dans la lumière estivale où les brins de paille virevoltent dans la touffeur. 

Armand Launay

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17 avril 2021 6 17 /04 /avril /2021 16:52
Vue sur Notre-Dame de Freneuse et le fond du méandre d'Elbeuf par Joseph-Félix Bouchor. Huile sur toile intitulée "Le printemps au Val-Freneuse" et datée de 1888.

Vue sur Notre-Dame de Freneuse et le fond du méandre d'Elbeuf par Joseph-Félix Bouchor. Huile sur toile intitulée "Le printemps au Val-Freneuse" et datée de 1888.

 

À Freneuse, pittoresque commune de Seine-Maritime, dans la boucle d’Elbeuf, se trouve un des plus beaux points de vue plongeants de la région. Au sommet du coteau calcaire, près de la croix de chemin de Saint-Christophe, une perspective se dégage sur le clocher de Notre-Dame de Freneuse et la sinueuse Seine allant vers le fond du méandre d’Elbeuf. Les cartes postales illustrées des années 1910 et le renommé peintre parisien Joseph-Félix Bouchor (1853-1937) célébrèrent déjà ce point de vue. Cet artiste illustre ce temps où maints citadins s’établirent dans des villégiatures à la campagne, non loin des stations des récentes voies ferrées, souvent en vallée de Seine. Il témoigne aussi d’un métier qui devint plus fréquent dans la société : artiste. Influencé par son ami, le peintre rouennais Émile-Louis Minet (1850-1920), installé à Freneuse en 1884, Bouchor élit domicile dans notre commune de 1886 à 1901. Il en élit aussi tout le cadre qu’il peignit abondamment autour du clocher de Notre-Dame et des scènes populaires, celles des paysans aux champs, celles des pêcheurs en Seine. Aujourd’hui, comme un juste retour, c’est Freneuse qui a élu Bouchor le paysagiste comme en témoignent les noms d’une de ses rues, de sa salle polyvalente (un Mille club) et la présence d’une cinquantaine de ses toiles en mairie. Celles-ci sont classées aux Monuments historiques au titre d’objets depuis le 8 aout 2004 et recensées dans la base Mérimée du Ministère de la culture. C’est un fait rarissime pour une commune, qui plus est de 951 habitants (en 2018), de posséder autant d'œuvres de maitre.  

 

Comparaison entre la photographie d'avril 2021 prise par notre ami Frédéric Ménissier, que nous remercions vivement, et l'huile sur toile de Joseph-Félix Bouchor, traitant le même lieu de Freneuse : l'allée de tilleuls à contremont des Tourvilliers, nom des champs en direction de Tourville-la-rivière. Le photographe contemporain n'avait pas connaissance de la toile de Bouchor quand il a pris le cliché. Comparaison entre la photographie d'avril 2021 prise par notre ami Frédéric Ménissier, que nous remercions vivement, et l'huile sur toile de Joseph-Félix Bouchor, traitant le même lieu de Freneuse : l'allée de tilleuls à contremont des Tourvilliers, nom des champs en direction de Tourville-la-rivière. Le photographe contemporain n'avait pas connaissance de la toile de Bouchor quand il a pris le cliché.

Comparaison entre la photographie d'avril 2021 prise par notre ami Frédéric Ménissier, que nous remercions vivement, et l'huile sur toile de Joseph-Félix Bouchor, traitant le même lieu de Freneuse : l'allée de tilleuls à contremont des Tourvilliers, nom des champs en direction de Tourville-la-rivière. Le photographe contemporain n'avait pas connaissance de la toile de Bouchor quand il a pris le cliché.

 

Notre-Dame de Freneuse (XVIe siècle)

La tour-clocher de Notre-Dame attire le regard tant elle est massive. Carrée et munie de contreforts saillants, elle campe une atmosphère médiévale qu’elle répand alentour. La base Mérimée du Ministère de la culture avance que l’église Notre-Dame a été entièrement reconstruite au XVIe siècle. Une dédicace de 1526 l’atteste. Sa tour en pierre de taille calcaire date de ce temps. Elle se situe au niveau de l’aile nord du transept. Elle fait penser à une tour défensive tant elle est massive, sobre et aveugle hormis quelques austères ouvertures carrées sous la toiture du clocher. Le clocher est inachevé, comme celui de Pont-de-l’Arche et, plus encore, celui de Saint-Martin de Tourville-la-rivière. Dans l’esthétique gothique d’alors, une flèche sculptée aurait élégamment couronné l’édifice comme à Saint-Martin d’Harfleur. Les moyens auront manqué bien que la période fût prospère, surtout le long du fleuve propice au commerce. La base Mérimée nous informe aussi que le portail et la charpente de la nef portent la date de 1735. Le 9 juillet 1992, la tour-clocher fut inscrite sur la liste supplémentaire des Monuments historiques. Le 9 aout 2004, un peu plus de vingt œuvres liturgiques furent classées au titre d’objets, leur ancienneté allant du XVIe siècle au XIXe siècle. Le patrimoine religieux freneusien est l’un des mieux lotis de la région en matière de protection patrimoniale.  

 

Notre-Dame de Freneuse sur les clichés sur verre de Robert Eudes. Le premier est daté du premier juin 1930 ; les autres doivent lui être contemporains. La copie de ces clichés est accessible sur le site des Archives départementales sous les cotes Cote 11Fi1086, 11Fi1087, 11Fi1088 et 11Fi1089. Notre-Dame de Freneuse sur les clichés sur verre de Robert Eudes. Le premier est daté du premier juin 1930 ; les autres doivent lui être contemporains. La copie de ces clichés est accessible sur le site des Archives départementales sous les cotes Cote 11Fi1086, 11Fi1087, 11Fi1088 et 11Fi1089.
Notre-Dame de Freneuse sur les clichés sur verre de Robert Eudes. Le premier est daté du premier juin 1930 ; les autres doivent lui être contemporains. La copie de ces clichés est accessible sur le site des Archives départementales sous les cotes Cote 11Fi1086, 11Fi1087, 11Fi1088 et 11Fi1089. Notre-Dame de Freneuse sur les clichés sur verre de Robert Eudes. Le premier est daté du premier juin 1930 ; les autres doivent lui être contemporains. La copie de ces clichés est accessible sur le site des Archives départementales sous les cotes Cote 11Fi1086, 11Fi1087, 11Fi1088 et 11Fi1089.

Notre-Dame de Freneuse sur les clichés sur verre de Robert Eudes. Le premier est daté du premier juin 1930 ; les autres doivent lui être contemporains. La copie de ces clichés est accessible sur le site des Archives départementales sous les cotes Cote 11Fi1086, 11Fi1087, 11Fi1088 et 11Fi1089.

Le plus ancien patronage connu de l’église est l'abbaye du Bec-Hellouin. Ceci n’est guère étonnant car les moines du Bec étaient aussi bien possessionnés à Martot, de l’autre côté de la Seine, aux Fiefs-Mancels. Le plan terrier du XVIIIe montre encore des propriétés des moines du Bec et du seigneur de Martot, Monsieur de Poutrincourt, dans l’ile. Qui plus est, le franchissement de la Seine était, semble-t-il, facilité par une perte d’altitude qui faisait baisser le niveau des eaux. Henri Michel Saint-Denis avance même, dans le tome I de sa monumentale Histoire d’Elbeuf, que le nom de Quatre-âge, hameau de Criquebeuf, a pour étymologie le terme de cataracte.  

Photographies de Frédéric Ménissier jouant, en avril 2021, avec le regard de Notre-Dame de Freneuse. Photographies de Frédéric Ménissier jouant, en avril 2021, avec le regard de Notre-Dame de Freneuse.
Photographies de Frédéric Ménissier jouant, en avril 2021, avec le regard de Notre-Dame de Freneuse. Photographies de Frédéric Ménissier jouant, en avril 2021, avec le regard de Notre-Dame de Freneuse.

Photographies de Frédéric Ménissier jouant, en avril 2021, avec le regard de Notre-Dame de Freneuse.

Vues intérieures du sanctuaire Notre-Dame lors d'une claire journée d'avril 2021 et par le regard de Frédéric Ménissier.Vues intérieures du sanctuaire Notre-Dame lors d'une claire journée d'avril 2021 et par le regard de Frédéric Ménissier.
Vues intérieures du sanctuaire Notre-Dame lors d'une claire journée d'avril 2021 et par le regard de Frédéric Ménissier.Vues intérieures du sanctuaire Notre-Dame lors d'une claire journée d'avril 2021 et par le regard de Frédéric Ménissier.

Vues intérieures du sanctuaire Notre-Dame lors d'une claire journée d'avril 2021 et par le regard de Frédéric Ménissier.

 

Freneuse, fief central et centre-village

Autour de Notre-Dame se trouve un patrimoine préservé qui forme un ensemble urbain harmonieux. Le presbytère, en dessous de l’église, l’ancien prétoire et l’ancien fief avec son colombier en sont les édifices majeurs. Entre la rue de Pont-de-l’Arche et la Côte-aux-blancs (anciennement le coteau blanc, à cause de ses carrières ?) se trouve le “manoir de Freneuse”. Il s’agit d’un ensemble de bâtiments composé d’un logis de la fin du XVIe siècle, d’un ancien corps de ferme avec des bâtiments formant un enclos et d’un colombier du XVIIIe siècle. Son beau portail date du XVIe siècle. Le logis est un manoir médiéval à pans de bois avec un important encorbellement, côté nord, et au moins une ferme débordante vers l’est. Une tourelle d’angle offre accès aux étages par un escalier à vis. Des remaniements ultérieurs se voient côté est. Il doit s'agir du fief central de Freneuse, stricto sensu, celui peut-être des moines du Bec, non loin de l’église, puis de la famille Filleul. Les Filleuls sont des roturiers de Rouen. Plusieurs d’entre eux ont été maires de Rouen. Ils ont été anoblis et l’on retrouve dans la généalogie d’Alain Foullon, un Amaury II Filleul, décédé en 1411, qui fut garde des amendes et forfaitures de la vicomté de l’eau. Peut-on imaginer que c’était-là un office exercé de père en fils et qui reliait Freneuse à Rouen ? Nous nous étonnons de voir aussi des Filleuls des Chenets d’Amertot au Freneuse de la Frénaye, près de Lillebonne. S’ils apparaissent, certes, plutôt à la Renaissance en ce lieu ,la présence de deux familles Filleul dans deux Freneuses de la région nous étonne. 

Le colombier et son lanternon, un des emblèmes de Freneuse, remontent au XVIIIe siècle et témoignent de la propriété nobiliaire dite du "manoir de Freneuse", point central de la paroisse.
Le colombier et son lanternon, un des emblèmes de Freneuse, remontent au XVIIIe siècle et témoignent de la propriété nobiliaire dite du "manoir de Freneuse", point central de la paroisse. Le colombier et son lanternon, un des emblèmes de Freneuse, remontent au XVIIIe siècle et témoignent de la propriété nobiliaire dite du "manoir de Freneuse", point central de la paroisse.

Le colombier et son lanternon, un des emblèmes de Freneuse, remontent au XVIIIe siècle et témoignent de la propriété nobiliaire dite du "manoir de Freneuse", point central de la paroisse.

Le "Bout de la ville", d'après le plan cadastral de 1832, montre à la fois l'unité patrimoniale autour de l'église et démontre que Freneuse déborde ce chef-lieu de commune et regroupe un chapelet de hameaux le long du coteau, vers Saint-Aubin-lès-Elbeuf.

Le "Bout de la ville", d'après le plan cadastral de 1832, montre à la fois l'unité patrimoniale autour de l'église et démontre que Freneuse déborde ce chef-lieu de commune et regroupe un chapelet de hameaux le long du coteau, vers Saint-Aubin-lès-Elbeuf.

 

Le bailliage

Les fonctions de la noblesse ont changé au fil des siècles : de protecteurs militaires tirant des revenus des fermes, ils sont devenus des officiers au service de l’État en tant que gens de droit pour les plus illustres d’entre eux. Comme le retrace avec clarté Lionel Dumarche, le roi concéda, moyennant finance, des prérogatives de justice, appelées “haute justice”, à partir de 1695. Le bailliage secondaire de Pont-de-l’Arche se trouva donc démis de ces fonctions et devint une instance d’appel. En 1706, le seigneur de Freneuse, Léonard Filleul, acquit la haute justice de sa paroisse et, peu après, celles des Authieux, Tourville, Saint-Aubin, Cléon. Il se fit construire un prétoire, sorte de tribunal, dans un nouveau bâtiment faisant face au manoir ancestral. On lui a donné, avec exagération, le nom de bailliage. Ce prétoire devint caduc avec la Révolution qui nationalisa le domaine de la Justice, fonction régalienne s’il en est. L’élégant édifice du prétoire constitue un bel élément du patrimoine freneusien. Il accueille le restaurant de qualité dénommé “Le bailliage”.  

 

Le bailliage de Freneuse par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Le bailliage de Freneuse par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Le plan terrier de "Freneuze". Lionel Dumarche le date de 1778. Ici nous reproduisons des détails de ce plan autour du "manoir seigneurial" et de l'église. Ce plan est accessible sur le site des Archives de Seine-Maritime. Il a pour cote : 12Fi86.
Le plan terrier de "Freneuze". Lionel Dumarche le date de 1778. Ici nous reproduisons des détails de ce plan autour du "manoir seigneurial" et de l'église. Ce plan est accessible sur le site des Archives de Seine-Maritime. Il a pour cote : 12Fi86.

Le plan terrier de "Freneuze". Lionel Dumarche le date de 1778. Ici nous reproduisons des détails de ce plan autour du "manoir seigneurial" et de l'église. Ce plan est accessible sur le site des Archives de Seine-Maritime. Il a pour cote : 12Fi86.

Notons aussi la place de choix de ce fief : face à une traversée de la Seine, le long d’un chemin suivant la rive non inondable entre Saint-Aubin et Alizay, à la jonction entre deux chemins menant à la voie des sommets entre Cléon et Tourville. Ainsi l’espace au-dessus de l’église s’appelle-t-il les Tourvilliers… Nous sommes ici au tiers de la pente, sur un léger replat assurément travaillé par l’homme, à l’abri des crues. À n’en pas douter, une source devait alimenter le lieu permettant ainsi aux hommes de s’y installer. Notons aussi que le chemin longeant le coteau se trouvait plus au nord que la route actuelle. Cela se voit sur le plan cadastral de 1832 et sur le plan terrier de 1778 où les maisons de Freneuse et ses hameaux s’alignent peu ou prou le long d’un chemin que l’on devine. En 1969, sur les calques du plan cadastral disponibles aux Archives départementales (cote  2023W233_1), une portion de cet ancien chemin est nommée “sente du pied des côtes”. Une autre portion est toujours accessible au centre de la Riberderie. 

Le manoir seigneurial, cœur du fief principal de Freneuse, est constitué d'un logis à pans de bois de la fin du XVIe siècle qui témoigne de la phase ultime de l'architecture médiévale et qui campe un paysage aussi normand que pittoresque (photographie de Frédéric Ménissier, avril 2021).

Le manoir seigneurial, cœur du fief principal de Freneuse, est constitué d'un logis à pans de bois de la fin du XVIe siècle qui témoigne de la phase ultime de l'architecture médiévale et qui campe un paysage aussi normand que pittoresque (photographie de Frédéric Ménissier, avril 2021).

 

Un village protégé

Depuis 1997, le centre-village de Freneuse est classé parmi les Aires de mise en valeur de l'architecture et du patrimoine (AVAP) afin d’éviter les constructions qui pourraient en dénaturer l’aspect. C’est le classement de la tour-clocher et l’inscription partielle du château de Val-Freneuse le 21 décembre 1977 qui a rendu possible la création de l’AVAP. Le château de Val-Freneuse, essentiellement sis dans la commune de Sotteville-sous-le-val, est un édifice classique du XVIIe siècle bâti pour les Le Cornier. Nous le traitons dans notre article dévolu à Sotteville-sous-le-val

Il est rare qu’un patrimoine communal soit aussi bien connu et protégé. La tour-clocher, les œuvres liturgiques, les toiles de Bouchor et l’AVAP sont assurément le dû d’élus consciencieux et avertis de la législation. Cela semble témoigner de la démarche de Lionel Dumarche, historien et ancien adjoint du Conservateur régional des Monuments Historiques. Celui-ci est aussi auteur de plusieurs ouvrages édités par la mairie qui nous les a gracieusement mis à disposition. Nous l’en remercions :

- Mickaël Delahais et Lionel Dumarche, Freneuse, Histoire d’un village de Seine-Maritime, 2009, réédition augmentée de celle de 1999 ; 

- Lionel Dumarche, Le bailliage de Freneuse (1707-2007), 2007 ; 

- Lionel Dumarche : Freneuse à la Belle-époque d’après les cartes postales (1900-1914), 2012 ; 

Plus un ouvrage édité dans le domaine privé : 

- Lionel Dumarche et Killian Penven, Bouchor, le peintre de Freneuse, 2013.

 

Un nom bucolique

Quant au nom de Freneuse, il semble qu’on ait affaire à une forme locale et ancienne du mot “frênaie”, le lieu planté de frênes. On retrouve le terme de Frainusa entre 1046 et 1066 qui proviendrait de Fraixinosa. On disait donc Fréneuse. C’est probable car le frêne se développe dans les zones ensoleillées et au bord de rivières (selon le site lesarbres.fr). Il existe aussi un Freneuse dans les Yvelines, au bord de la Seine, et un Freneuse-sur-Risle dans l’Eure. Il existe aussi une ferme dénommée Freneuse dans le territoire de la commune de La Frénaye, près de Lillebonne en Seine-Maritime aussi. Ce qui nous échappe est la singularité de ce nom dans une région où les toponymes sont le plus souvent scandinaves, ou forgés à partir du nom d’un seigneur, souvent scandinave. Freneuse est un nom roman qui témoigne, qui sait, d’une fondation plus tardive de la paroisse. Quoi qu’il en soit, Freneuse ne désigne plus uniquement ce centre qui était dénommé “Le bout de la ville” dans le plan cadastral de 1832 et dans le plan terrier de 1778. Voyons le reste de la ville...  

 

Loin d'être désertique, la commune de Freneuse est arborée, notamment par des saules têtards dans la plaine alluviale qui témoignent du passage d'anciens bras de Seine, depuis asséchés. Le nom de la paroisse, quant à lui, désigne un lieu planté de frênes (photographies de Frédéric Ménissier, avril 2021).  Loin d'être désertique, la commune de Freneuse est arborée, notamment par des saules têtards dans la plaine alluviale qui témoignent du passage d'anciens bras de Seine, depuis asséchés. Le nom de la paroisse, quant à lui, désigne un lieu planté de frênes (photographies de Frédéric Ménissier, avril 2021).

Loin d'être désertique, la commune de Freneuse est arborée, notamment par des saules têtards dans la plaine alluviale qui témoignent du passage d'anciens bras de Seine, depuis asséchés. Le nom de la paroisse, quant à lui, désigne un lieu planté de frênes (photographies de Frédéric Ménissier, avril 2021).

 

Un chapelet de hameaux au bord de l’eau

Quand on quitte le Bout de la ville, on traverse tour à tour le hameau Baudouin, le hameau Bourdet, le hameau de La Ronce, le hameau Fréret et La Riberderie. Le plan terrier révèle d’autres noms, intermédiaires : les Meillers, les Bailleurs. Ces hameaux portent le nom de personnages plus nombreux ou plus notables qui les ont animés. Les maisons de ces hameaux, souvent du XIXe siècle, sont bâties en moellon calcaire de pays, assurément issu du coteau qui les surplombe. On le voit très nettement, le coteau calcaire (C4) qui descend doucement vers Saint-Aubin-lès-Elbeuf a été entamé par des carrières à ciel ouvert qui prennent la forme de murs, par endroits, derrière les maisons. Le plan cadastral de 1832 a notamment immortalisé le nom de deux chemins montant vers le coteau : le chemin de la carrière des vaches (devenu la “Gayère” des vaches sur le calque de 1969) et le Chemin de la carrière de la Ronce.

Les activités fluviales se lisent aussi sur le plan terrier de 1778 : le moulin de la Ronce situé entre deux iles et une chaussée menant à l’eau à Baudouin témoignent des aménagements destinés à exploiter mieux la force et le produit du fleuve. Un tableau d’Émile-Louis Minet immortalise depuis 1885 aussi la profession de passeur entre Freneuse et Martot où l’on voit une mère de famille appelant le passeur tandis que ses enfants jouent sur l’herbe d’une journée ensoleillée. Enfin, le plan terrier montre les belles propriétés des nobles tels que messieurs Fréret et Cavé. Celle de Fréret a peut-être aussi été appelée “manoir du Buisson” dont la chapelle est citée dans la base Mérimée du Ministère de la culture. 

 

Le plan terrier décrit plus haut permet de localiser et nommer les différents hameaux. Ici, sans ordre de description, le hameaux des Bardets, le hameau Baudouin et la demeure du seigneur Cavé, le moulin de la Ronce, la demeure et le jardin du sieur Fréret et La Riberderie.  Cliquez sur les images pour les faire défiler.
Le plan terrier décrit plus haut permet de localiser et nommer les différents hameaux. Ici, sans ordre de description, le hameaux des Bardets, le hameau Baudouin et la demeure du seigneur Cavé, le moulin de la Ronce, la demeure et le jardin du sieur Fréret et La Riberderie.  Cliquez sur les images pour les faire défiler.
Le plan terrier décrit plus haut permet de localiser et nommer les différents hameaux. Ici, sans ordre de description, le hameaux des Bardets, le hameau Baudouin et la demeure du seigneur Cavé, le moulin de la Ronce, la demeure et le jardin du sieur Fréret et La Riberderie.  Cliquez sur les images pour les faire défiler.
Le plan terrier décrit plus haut permet de localiser et nommer les différents hameaux. Ici, sans ordre de description, le hameaux des Bardets, le hameau Baudouin et la demeure du seigneur Cavé, le moulin de la Ronce, la demeure et le jardin du sieur Fréret et La Riberderie.  Cliquez sur les images pour les faire défiler.
Le plan terrier décrit plus haut permet de localiser et nommer les différents hameaux. Ici, sans ordre de description, le hameaux des Bardets, le hameau Baudouin et la demeure du seigneur Cavé, le moulin de la Ronce, la demeure et le jardin du sieur Fréret et La Riberderie.  Cliquez sur les images pour les faire défiler.

Le plan terrier décrit plus haut permet de localiser et nommer les différents hameaux. Ici, sans ordre de description, le hameaux des Bardets, le hameau Baudouin et la demeure du seigneur Cavé, le moulin de la Ronce, la demeure et le jardin du sieur Fréret et La Riberderie. Cliquez sur les images pour les faire défiler.

 

Le bras de Seine et l’ile de Freneuse

Depuis les années 1960, l’ile de Freneuse s’est lotie d’un quartier pavillonnaire. Cette ile, de tous temps inondable, accueille aujourd’hui un des quartiers les plus peuplés de la commune. Il forme une exception dans la région où les iles de Seine ne sont pas habitées. Il faut dire aussi que le risque d’inondation est écarté depuis les grands travaux de chenalisation de la Seine des années 1930 qui ont conduit à creuser un lit majeur au fleuve et à supprimer le barrage-écluse de Martot-Saint-Aubin-lès-Elbeuf. Freneuse a une autre singularité : les alluvions nées de la révolution néolithique, où des défrichements massifs pour la culture ont érodé les sols, se sont déposées dans le fond de la vallée et ont bouché bien des bras de Seine. Or, celui de Freneuse est encore en eau. Il semble qu’il ait été épargné de l’assèchement par la proximité avec la cataracte de Martot qui précipite le courant alors que tous les villages en amont, côté rive droite, ont perdu leur contact avec l’eau (Sotteville, Igoville, Alizay). 

 

L'huile sur toile d'Emile-Louis Minet, intitulée "L'appel au passeur" et datant de 1885 témoigne d'une des professions relatives à la Seine qui a animé maints freneusien durant les siècles de l'histoire connue de la paroisse.

L'huile sur toile d'Emile-Louis Minet, intitulée "L'appel au passeur" et datant de 1885 témoigne d'une des professions relatives à la Seine qui a animé maints freneusien durant les siècles de l'histoire connue de la paroisse.

 

Les hauts de Freneuse

À partir de la Riberderie, on peut remonter par le chemin de la carrière aux vaches sur le coteau. Arrivés en haut, nous sommes sur le chemin du Gal aux Authieux comme le nomme le plan cadastral de 1832. Il constitue le chemin le moins pentu entre Elbeuf et le plateau de Boos et dût ainsi être largement emprunté par nos ancêtres. Il est aujourd’hui interrompu au niveau du col de Tourville par l’autoroute A13. Cette pente douce s’explique par le passage du lit de la Seine. Il y a longtemps, le lit de la Seine entaillait moins le plateau. La Seine ne formait pas les mêmes méandres. Ainsi, il reste dans la région des terrasses à mi-hauteur entre le plateau et la vallée actuelle. Le coteau de Freneuse en fait partie ainsi que Les Authieux. 

En 2014, le réputé archéologue Miguel Biard fit un diagnostic au nom de l’INRAP au Gros-buisson, le long de la rue du Beau-site, au nord de Fréret. Ce diagnostic dût précéder la construction de la maison d’accueil spécialisée de Saint-Aubin-lès-Elbeuf appelée “Le Mas : le beau site”. Il n’y trouva qu’un seul et unique éclat de type Levallois qui est peut-être attribuable au paléolithique moyen. C’est à relier aux découvertes de Tourville, à la Fosse Marmitaine. Le rapport est référencé sur la base Dolia de l’INRAP. 

Aujourd’hui la rue du Gal est appelée rue du Beau site, rappelant la beauté des perspectives qui se dégagent de part et d’autre de la vallée, depuis Rouen à la Côte des Deux-amants. Exposé aux vents, un moulin était situé au-dessus du hameau Bourdet. Il est symbolisé sur le plan terrier de 1778. Ce plan nous apprend aussi qu’un espace était appelé “La Grande vigne”, par opposition au “Clos des Vignes”, à l’est de la commune où, de nos jours, Édouard Capron a eu l’audace de replanter un vignoble, dit du clos Saint-Expédit. Ces vignes sont peut-être à relier à la présence passée des moines de l’abbaye du Bec, qui devaient faire transiter leur production par Martot, puis par le plateau du Neubourg. 

Citons aussi une étrange fosse Marmitaine, un trou formant une marmite dans le sol, est indiquée sur le plan terrier. Il doit s'agir d'un effondrement karstique (relatif au calcaire). Il a donné son nom à tout un espace de la commune de Tourville et, notamment, à son centre d’enfouissement, dit technique, des déchets. 

Un ancien nom “La croix brisée” semble désigner le lieu où, vers la fin du XIXe siècle ou au début du XXe siècle, une élégante statue de la Vierge-Marie fut érigée, protégeant la vallée. Une table d’orientation fut ajoutée en 1969. 

 

La Grande vigne et le Clos de la vigne, sur le plan terrier de 1778, témoignent de cette culture naguère répandue sur les coteaux de Seine et que fait revivre, à Freneuse, Edouard Capron, que nous saluons ici ! La Grande vigne et le Clos de la vigne, sur le plan terrier de 1778, témoignent de cette culture naguère répandue sur les coteaux de Seine et que fait revivre, à Freneuse, Edouard Capron, que nous saluons ici !

La Grande vigne et le Clos de la vigne, sur le plan terrier de 1778, témoignent de cette culture naguère répandue sur les coteaux de Seine et que fait revivre, à Freneuse, Edouard Capron, que nous saluons ici !

La table d'orientation de Freneuse le long de l'admirable ligne de crètes au centre de la boucle de Seine du méandre d'Elbeuf (photographie de Frédéric Ménissier, avril 2021).

La table d'orientation de Freneuse le long de l'admirable ligne de crètes au centre de la boucle de Seine du méandre d'Elbeuf (photographie de Frédéric Ménissier, avril 2021).

 

Saint-Christophe… des hauts

Enfin nous revenons au début de notre balade, du côté de Saint-Christophe, à 75 mètres d’altitude vers Tourville. Après la croix qui démarque la route de Tourville de ce qui reste du sentier du Gal, vers la vigne du clos Saint-Expédit, quelques maisons neuves ont repris le nom de Saint-Christophe et constituent un ultime hameau de Freneuse. 

Cette croix de chemin marque l’entrée de la paroisse mais indique aussi une ancienne chapelle symbolisée encore sur la carte de Cassini à la fin du XVIIIe siècle. Selon l'archéologue normand Léon de Vesly, la chapelle Saint-Christophe existait avant 1776 où ses ruines, ayant subi le feu, furent démolies par le seigneur de Freneuse, Nicolas Landry. En septembre 1912 Léon de Vesly fit fouiller les lieux par les terrassiers créant la route entre Tourville et le chemin du Gal. Il publia le fruit de ses recherches en 1912 dans un article intitulé “La croix et la chapelle Saint-Christophe” dans le Bulletin de la Société libre d'émulation de Seine-Maritime. Il fit état d’une crypte datant vraisemblablement de 1523 et surmontée d'une chapelle vouant un culte à saint Christophe et saint Jacques en 1629. Une charte atteste l’existence de la chapelle déjà en 1397. Celle-ci est énigmatique. Rappelait-elle un ancien hameau, un poste de surveillance ? L’auteur ne peut répondre mais nous informe de croyances et pratiques de nos ancêtres (dans le même bulletin) : “En septembre, M. de Vesly nous décrivit la Chapelle Saint-Christophe, trouvée à Freneuse : il ne reste qu'une substruction et une crypte de 2 m. 50 de profondeur tout à fait voisine du vieux Calvaire de saint Christophe. C'est un lieu fort vénéré dans la région : les jeunes mères y viennent faire faire à leurs enfants les premiers pas ; cet endroit a la vertu de diviser les orages ; les vieux croient qu'une cloche et un trésor y sont enfouis, etc.

Déjà en 1896, attentif à Freneuse, Léon de Vesly fit paraitre dans La Normandie littéraire, un article intitulé “Légendes, superstitions et vieilles coutumes. Freneuse-sur-Seine” dont nous extrayons la suite : “Donc, Saint-Christophe, le passeur, le marinier légendaire, est en grande vénération à Freneuse et, chaque année, le dimanche qui suit la date du 25 juillet, propre du saint, tout le village est en fête. Des amateurs de pêche à la ligne venus de Rouen et d'Elbeuf se joignent à la population pour augmenter l'éclat de la fête champêtre, illuminer la place publique et tirer un feu d'artifice. C'est la grande fête du pays.” 

Freneuse n’est pas un passage qui laisse indifférent. Le site de Saint-Christophe, celui qui porta le Christ, porte le regard bien loin... 

 

Le plan des fouilles de Saint-Christophe par Léon de Vesly, en 1912, dans le Bulletin de la société libre d'émulation de Seine-Maritime.

Le plan des fouilles de Saint-Christophe par Léon de Vesly, en 1912, dans le Bulletin de la société libre d'émulation de Seine-Maritime.

Balade saintchristophienne par Frédéric Ménissier en avril 2021.Balade saintchristophienne par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Balade saintchristophienne par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Comparaison des vues aériennes des années 1950 et de 2018 grâce à des captures d'écrans du site Géoportail. Comparaison des vues aériennes des années 1950 et de 2018 grâce à des captures d'écrans du site Géoportail.

Comparaison des vues aériennes des années 1950 et de 2018 grâce à des captures d'écrans du site Géoportail.

 

Pour conclure, Freneuse est entourée de zones urbaines (l’agglomération d’Elbeuf), industrielles (à Cléon), de carrières et de décharge (la Fosse Marmitaine, à Tourville-la-rivière). Elle contraste grâce à son patrimoine architectural et son décor naturel préservés. Freneuse offre un beau point de vue depuis l’extérieur. Il constitue aussi un beau cadre de balade ou d’habitation. Freneuse est comme devenue la réserve naturelle et patrimoniale de la boucle d’Elbeuf et cela nous ravit !  

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

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13 avril 2021 2 13 /04 /avril /2021 15:07
Vue sur Tourville-la-rivière depuis la plaine alluviale dans les années 1950, semble-t-il.

Vue sur Tourville-la-rivière depuis la plaine alluviale dans les années 1950, semble-t-il.

 

Tourville-la-rivière est une étonnante commune du méandre de Seine d’Elbeuf. Elle est surprenante par le contraste offert entre, d’un côté, l’ancien village au pied du coteau et, de l’autre côté, la zone commerciale qui s’étend à perte de vue dans la plaine alluviale. 

Ce toponyme provient du temps où des scandinaves se voyaient attribuer des domaines, sûrement en remerciement de leur service pour les ducs de Normandie. Il doit s'agir du nom d’un homme, Thor, comme le dieu-tonnerre ; un homme qui devint propriétaire d’une villa, c’est-à-dire un domaine rural, et aussi sûrement de l’ile Sainte-Catherine qui fut appelée Thorholmr (“l’ile de Thor”) et qui servit de camp aux Normands. Il faut sûrement imaginer autour de ce propriétaire des serviteurs et quelques dizaines de familles de paysans-pêcheurs. 

 

Carte IGN actuel de Tourville-la-rivière (capture d'écran du site Géoportail).

Carte IGN actuel de Tourville-la-rivière (capture d'écran du site Géoportail).

 

Le domaine de Thor dût être proche de l’église Saint-Martin de nos jours. Saint-Martin est d’ailleurs un nom ancien parmi les saints vénérés. Il se rattache au haut Moyen Âge et le nom de Torvilla a remplacé un nom roman plus ancien. Pourquoi s’installer en ce lieu ? Il faut concevoir le fond de la vallée comme un espace moins asséché que de nos jours et régulièrement exposé aux crues du fleuve. On peut assez raisonnablement penser qu’un bras de Seine arrivait non loin du pied du coteau, à Tourville. Quant au coteau, il devait fournir de l’eau nécessaire à l’établissement humain et ce grâce à ce vallon qui remonte vers le bois Bocquet. Tourville est aussi situé au pied du col menant vers les Bocquets, hameau de Sotteville-sous-le-val. Les pentes sont donc ici plus douces qu’ailleurs le long du coteau. Défrichées, elles durent servir à maintes activités comme l’élevage, la culture, les vergers, la vigne peut-être. Saint-Martin se trouve donc au-dessus d’une sorte de carrefour entre le chemin qui devait longer la vallée, même en période de crue, le passage vers le col des Bocquets et le chemin menant au vallon vers le bois Bocquet.  

 

Dessins de vestiges retrouvés par l'abbé Cochet au col de Tourville.

Dessins de vestiges retrouvés par l'abbé Cochet au col de Tourville.

 

Le cimetière gallo-romain du “col de Tourville”

En 1863, l’abbé Cochet fit paraitre dans La Revue de la Normandie un article intitulé “Notice sur les sépultures romaines du IVe et du Ve siècle trouvées à Tourville-la-rivière”. Il fit état de découvertes commencées en 1842 à l’occasion du percement du tunnel de chemin de fer du côté du versant de Sotteville-sous-le-val. Ces découvertes sottevillaises, profitables aux brocanteurs, ont été faites au-dessus de l’entrée du tunnel ferroviaire, dans une sablière, et un peu aussi de l’autre côté du vallon au champ dénommé Callouet, alors appelé la Callouette. L’abbé Cochet entreprit des fouilles en 1862. Il y trouva des “cercueils de pierre, des monnaies antiques, des objets en fer et en bronze, mais surtout un grand nombre de vases en terre et en verre. Tous ces objets entouraient ou escortaient des squelettes humains.” Nous avons reproduit une page de dessins représentant ces vases pour illustrer cet article. Ce qui est précisément intéressant dans ces découvertes, comme le note l’abbé Cochet, est la date tardive de ces objets, à la toute fin de l’Antiquité. En règle générale les vestiges retrouvés dans la région datent des IIe, IIIe et IVe siècles, ceux d’une période prospère, notamment démographiquement. L’abbé Cochet révèle l’intérêt de ces découvertes : “Ce sont des intermédiaires entre les incinérations du Haut-Empire et les inhumations franques”, courantes dans la région. Bien que des croix de saint André figurassent sur des cercueils de plomb, l’auteur ne croit pas avoir affaire à de premières inhumations chrétiennes, ceci à cause de dispositifs destinés à accueillir des offrandes bien païennes. L’auteur voit aussi quelques analogies entre des ceinturons et vases sottevillais et des vestiges francs de Martot. Sans entrer dans le détail, ce qui nous intéresse ici est la forte probabilité que des villas, des fermes-hameaux, existassent non loin de ce cimetière, utilisé durant cinq siècles, sûrement là où se trouve de nos jours La Nos Robin, ancien hameau devenu quartier pavillonnaire de la rue Édith-Piaf. C’est en ce sens que ces découvertes peuvent être raccrochées à l’histoire de Tourville aussi bien qu’à Sotteville. Peut-on imaginer un paysage proche de celui de nos jours, c’est-à-dire plutôt déboisé et exploité ? Peut-on imaginer des terres dévolues à l’élevage, des bois-taillis, des vergers, des vignes et des villas éparses ? 

 

Le site Internet de l'INRAP (Institut national de recherches archéologiques préventives) présente articles et vidéos sur le site de la Fosse-Marmitaine (capture d'écran du site Internet).

Le site Internet de l'INRAP (Institut national de recherches archéologiques préventives) présente articles et vidéos sur le site de la Fosse-Marmitaine (capture d'écran du site Internet).

 

Un site archéologique d’intérêt international

Le site de l’INRAP résume en sept articles les fouilles réalisées à Tourville. La plus notable est celle de 2014 où furent mise au jour trois os fossiles du bras gauche d’un pré-néandertalien appelé “l'Homme de Tourville-la-Rivière”. L’âge de ces fossiles est estimé entre 236 000 à 183 000 avant Jésus-Christ. Il s’agit d’une découverte majeure pour l’Europe du nord-ouest qui reste pauvre en découvertes pré-néandertaliennes. 

Cette découverte est due à la nature des sols de Tourville. Dans la vallée de Seine, des alluvions se sont déposées, entre 350 000 et 130 000 ans avant notre ère, et ont protégé ‒ en les recouvrant ‒ de nombreux restes d’animaux eux aussi charriés par le fleuve. Puis, le lit de la Seine s’est approfondi et déplacé. C’est l’exploitation de carrières de sable et gravier qui a récemment permis d’exhumer de nombreux objets parmi 30 mètres de profondeur de sol fouillés. Cela a commencé en 2005 mais c’est surtout en 2010 qu’une fouille approfondie et sur un hectare fut entreprise à La Fosse Marmitaine, près de Gruchet, à l’ouest de la commune et au nord du clocher de Freneuse. 

Les vestiges sont nombreux car ils correspondent à une ère interglaciaire où un climat tempéré était propice à la propagation des espèces. Les archéologues ont donc porté à notre connaissance la présence du cerf, de l’auroch, de deux espèces d'équidés, du sanglier et du rhinocéros. Côté carnivore, le rapport grand public de la fouille, mentionne “le loup, le renard, l'ours et la panthère.” 

L’activité humaine, surtout la chasse, est traçable par la découverte de 500 silex taillés, relativement peu nombreux car les hommes étant nomades, mais démontrant une haute technicité rattachable à l’industrie lithique dite de Levallois.  

Tourville a aussi bénéficié de fouilles au Clos bâtard, aujourd’hui en eau, où des trous de poteaux démontrent l’existence d’une maison commune. 

 

 

Vues sur l'église Saint-Martin en aout 2020 (photographies d'Armand Launay). Vues sur l'église Saint-Martin en aout 2020 (photographies d'Armand Launay).
Vues sur l'église Saint-Martin en aout 2020 (photographies d'Armand Launay). Vues sur l'église Saint-Martin en aout 2020 (photographies d'Armand Launay).
Vues sur l'église Saint-Martin en aout 2020 (photographies d'Armand Launay). Vues sur l'église Saint-Martin en aout 2020 (photographies d'Armand Launay). Vues sur l'église Saint-Martin en aout 2020 (photographies d'Armand Launay).

Vues sur l'église Saint-Martin en aout 2020 (photographies d'Armand Launay).

 

Un centre autour de l’église Saint-Martin

Le centre-village a subi des pertes immobilières, depuis ces dernières décennies, comme le montre une comparaison avec les cartes postales des années 1910. Le village a quelque peu perdu de sa ruralité et de sa densité de population malgré les efforts des municipalités successives pour maintenir des services publics et des résidences. Des zones pavillonnaires ont été érigées en périphérie qui ont participé du dépeuplement du centre. 

Le principal lieu patrimonial est constitué par “le château”, la maison de style directoire, au chevet de l’église. D’après Benoît Thieuslin, dont nous parlons ci-dessous, elle se situe à l’endroit de la ferme de Guillaume de Tourville, seigneur du lieu. Il ne serait pas étonnant qu’on tienne ici le fief, à proprement parler, de Tourville, où un seigneur s’établit et dota la chapelle puis l’église paroissiale. L’église, un temps dirigée par les moines de Jumièges, est placée sous le patronage de saint Martin, ce qui indique que le culte est très ancien. La base Mérimée du Ministère de la culture avance qu’un édifice roman exista dont il ne reste que des pierres de soubassement. La tour-clocher située à la croisée du transept remonte, elle, au XVIe siècle. Elle est à la fois imposante, avec ses contreforts rappelant un peu l’église de Freneuse, et engoncée étant donné qu’il manque un étage qui lui aurait permis de dégager la flèche polygonale du clocher vers le ciel. Le reste de l’édifice a fait l’objet d’importantes reconstructions : le chœur, en 1832 ; la nef, en 1839 ; les chapelles, en 1879. L’église n’est pas protégée par le service des Monuments historiques. Toutefois neuf objets liturgiques sont classés, plutôt de la période renaissante ; huit autres signalés dans la base POP du Ministère de la culture.  

 

 

Cartes postales des années 1910 offrant des illustrations sur Saint-Martin de Tourville-la-rivière.
Cartes postales des années 1910 offrant des illustrations sur Saint-Martin de Tourville-la-rivière. Cartes postales des années 1910 offrant des illustrations sur Saint-Martin de Tourville-la-rivière.

Cartes postales des années 1910 offrant des illustrations sur Saint-Martin de Tourville-la-rivière.

 

Des fiefs nobiliaires dans la plaine

Tourville a la chance de bénéficier d’un ouvrage d’histoire réalisé en 2009 par Benoît Thieuslin : Tourville terre d'histoire. L’auteur se place dans les pas de René et Thérèse Houdin qui se sont précédemment intéressés à ce même sujet en publiant, notamment, Tourville, notre village, en 1983. Outre sa volonté pédagogique, Benoît Thieuslin a le mérite de retracer les différents fiefs nobiliaires de la paroisse de Tourville, c’est-à-dire les domaines possédés par des familles nobles qui y résidaient ou, tout du moins, en percevaient des bénéfices et un titre. Citons ainsi le manoir de Gruchet, près de Cléon, entièrement rasé depuis la dernière guerre. Le manoir de Bédanne, largement remanié au XIXe siècle, ne conserve du XVIe siècle que son colombier et une chapelle attenante au bâtiment principal. Le manoir du Port-d’Oissel, non loin d’Ikea de nos jours, tirait son nom d’un passage établi en 1198 entre Oissel et Tourville. Une charge de portier exista à partir de 1128. Il ne reste de cet ancien domaine qu’un colombier du XVIe siècle. Citons enfin la ferme du Hamel, vers Le Port-Saint-Ouen, avec des bâtiments plus récents. 

 

Cartes postales des années 1910 offrant des vues sur les hameaux de Tourville, anciens fiefs nobiliaires.
Cartes postales des années 1910 offrant des vues sur les hameaux de Tourville, anciens fiefs nobiliaires. Cartes postales des années 1910 offrant des vues sur les hameaux de Tourville, anciens fiefs nobiliaires.

Cartes postales des années 1910 offrant des vues sur les hameaux de Tourville, anciens fiefs nobiliaires.

Comparaison entre une vue aérienne des années 1950 et la vue aérienne de 2018 (captures d'écrans du site Géoportail). Comparaison entre une vue aérienne des années 1950 et la vue aérienne de 2018 (captures d'écrans du site Géoportail).

Comparaison entre une vue aérienne des années 1950 et la vue aérienne de 2018 (captures d'écrans du site Géoportail).

 

Centre commercial ou périphérie ? 

Tourville était principalement une paroisse agricole. Elle était aussi une étape fluviale et routière. Cette fonction d’étape a commencé à diminuer avec l’arrivée de la voie de chemin de fer entre Paris et Rouen, en 1842, où une halte fut ouverte à Tourville. Des Tourvillais devinrent des ouvriers des usines d’Oissel et de Pont-de-l’Arche. Le percement de l’autoroute de Normandie en 1970 a renforcé les besoins en sables et graviers déjà importants en raison des vastes constructions immobilières. Les sols de Tourville se sont largement transformés en carrières et sablières. L’abandon de ces carrières, une fois épuisées, a donné lieu à la création d’étangs. L’un d’entre eux est devenu la base de loisirs de Bédanne. 

L’autoroute a facilité le franchissement de la Seine, devenu imperceptible aux automobilistes. En 1971, la zone d’activités économiques du Clos aux antes ouvrit juste après l’ouverture de l’autoroute. Elle est depuis destinée aux grandes surfaces commerciales nécessairement accessibles par la route. C’est en 1990 que s’ouvre le Centre commercial dit de Tourville-la-rivière. Il s’agit d’une vaste galerie couverte au milieu de laquelle se trouve un hypermarché appelé Carrefour. Avec celui de Barentin, Tourville accueille le plus grand centre commercial de la périphérie de l’agglomération rouennaise. Cette révolution du paysage tourvillais témoigne des nouvelles modalités de l’économie. La concentration capitaliste a franchi un nouveau seuil : la consommation s’est massifiée que ce soit par le désir des clients ou la nécessité du profit ; la grande surface a supplanté le commerce de détail ; le transport routier est devenu prépondérant, aux dépens de la marche ou du ferroviaire ; l’économie repose désormais beaucoup sur les importations et non sur la production locale. Il en ressort une impression étonnante : les cœurs de villes et villages sont relativement désertés. La sociabilité est bousculée. Le nom même de Tourville-la-rivière semble être celui du centre commercial, dans bien des esprits, et non celui du petit centre village blotti autour de Saint-Martin et des hameaux disséminés entre les étangs, les carrières et les entrepôts. Où se trouve le centre ? Où se trouve la périphérie ?  

 

Vues des années 1910 ou 1950 sur le centre-village de Tourville. Vues des années 1910 ou 1950 sur le centre-village de Tourville.
Vues des années 1910 ou 1950 sur le centre-village de Tourville. Vues des années 1910 ou 1950 sur le centre-village de Tourville. Vues des années 1910 ou 1950 sur le centre-village de Tourville.

Vues des années 1910 ou 1950 sur le centre-village de Tourville.

Entre-t-on dans le village ou un centre commercial dénommé Tourville-la-rivière ? Cliché de @nika de Norm@ndie, aimable bloggeuse de Tourville-la-rivière que nous remercions pour la photographie ci-dessus, datant de 2013.

Entre-t-on dans le village ou un centre commercial dénommé Tourville-la-rivière ? Cliché de @nika de Norm@ndie, aimable bloggeuse de Tourville-la-rivière que nous remercions pour la photographie ci-dessus, datant de 2013.

Armand Launay

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6 avril 2021 2 06 /04 /avril /2021 08:26
L'Eure à Martot en aout 2010 par Armand Launay.

L'Eure à Martot en aout 2010 par Armand Launay.

 

Martot, commune euroise de 531 habitants en 2018, offre des paysages variés depuis le bord de Seine, à 4 mètres d’altitude, jusqu’à l’orée de la forêt de Bord, sur le plateau du Neubourg, à La Vallée de la Corbillière et ses 126 mètres de hauteur. Une pittoresque route y conduit, sur le plat de la plaine alluviale, en passant par le hameau de Martot, le domaine du château, Martot à proprement parler puis près du manoir des Fiefs-Mancels et enfin, par la côte forestière vers La Vallée. Cette route date vraisemblablement des grands aménagements routiers du Second empire. Ici, à l’orée du bois, se trouve le manoir des Fiefs-Mancels, à l’entrée du Val-Asselin montant, en pente douce, vers Tostes. Un chemin offrait ici une voie aux gens du Vaudreuil allant à Rouen par les pentes douces du Ravin d’Incarville et du Val-Asselin, traversant Tostes. La Val-Asselin offrait aussi une voie vers La Vallée et le plateau du Neubourg. Autre chemin, non négligeable, celui du Becquet entre Pont-de-l’Arche et Saint-Pierre-lès-Elbeuf. Celui-ci longeait l’orée actuelle de la forêt et semble avoir réuni des fermes-hameaux disparus à Saint-Martin de Maresdans, Gaubourg, Le Catelier et Saint-Nicolas (visible sur la carte de Cassini du XVIIIe siècle). 

Martot est un village-rue constitué de deux hameaux séparés par le vide relatif du parc du château. Ce vide est occupé depuis partiellement par la route entre Pont-de-l’Arche et Elbeuf. Il est possible que le hameau de Martot, plus près de l’eau, soit plus récent et qu’il ait été érigé quand les eaux de Seine ont décru et ce afin de constituer un petit port, des maisons de pêcheurs, voire de passeurs. En effet, les courbes de niveau de la carte topographique montrent que le cœur de village se situe à plus de 10 mètres d’altitude, comme Criquebeuf, alors que les terres plus proches de la Seine se trouvent à moins de 10 mètres, comme Quatre-âge. Il est probable en effet qu’avec les défrichements du néolithique, c’est-à-dire la période où débuta la culture et la sédentarisation, les eaux de Seine se soient chargées d’alluvions qui ont comblé partiellement les bras morts, voire les bras secondaires du fleuve.  

 

Détails du plan cadastral de la commune montrant Martot (Archives de l'Eure. Section B. Cote 3PL/736/3) et le hameau de Martot (Section A : cote 3PL/736/2). Détails du plan cadastral de la commune montrant Martot (Archives de l'Eure. Section B. Cote 3PL/736/3) et le hameau de Martot (Section A : cote 3PL/736/2).

Détails du plan cadastral de la commune montrant Martot (Archives de l'Eure. Section B. Cote 3PL/736/3) et le hameau de Martot (Section A : cote 3PL/736/2).

Comparaison de l'utilisation des sols à Martot et Criquebeuf-sur-Seine grâce à deux captures d'écran du site Géoportail : l'une de la vue de 2018 et l'autre de la vue des années 1950. Carrières et remembrements des parcelles ont largement défiguré le paysage.
Comparaison de l'utilisation des sols à Martot et Criquebeuf-sur-Seine grâce à deux captures d'écran du site Géoportail : l'une de la vue de 2018 et l'autre de la vue des années 1950. Carrières et remembrements des parcelles ont largement défiguré le paysage.

Comparaison de l'utilisation des sols à Martot et Criquebeuf-sur-Seine grâce à deux captures d'écran du site Géoportail : l'une de la vue de 2018 et l'autre de la vue des années 1950. Carrières et remembrements des parcelles ont largement défiguré le paysage.

Une partie des terres martotaises est proche du niveau de l'eau, surtout avant les travaux des années 1930. C'est ce qui démontre cette carte postale illustrant la crue de 1910 (Archives de l'Eure. Cote 8 Fi 394-10).

Une partie des terres martotaises est proche du niveau de l'eau, surtout avant les travaux des années 1930. C'est ce qui démontre cette carte postale illustrant la crue de 1910 (Archives de l'Eure. Cote 8 Fi 394-10).

 

Gaulois, Gallo-romains et Francs anciens

Le sol martotais est riche en matériel archéologique. En 1920, Léon Coutil publia un article intitulé “Les cinq cimetières gaulois de l'embouchure de l'Eure et de l'Andelle dans la Seine, près de Pont-de-l'Arche” dans le Bulletin de la Société préhistorique française. Il cita le “Fort d’Orléans”, que nous ne localisons pas, où trois bracelets de 9 centimètres de diamètre “ornés de grosses perles accolées avec un gros fermoir” furent mis au jour. Déposés au musée de Louviers, l’auteur estime qu’ils datent de 500 ans avant Jésus-Christ, au minimum.  

En 1871, dans le tome II du Bulletin de la Commission des antiquités de la Seine-Maritime, Jude Gosselin publia, sous la houlette de l’abbé Cochet, un article sur les fouilles de “villas romaines” en forêt de Bord, réalisées en 1870 semble-t-il près de la mare Blondel, à la limite entre Martot et La Haye-Malherbe. À partir de la page 53, il localisa ces découvertes sur la Butte des vieilles maisons, à l’ouest de La Vallée et le long de l’ancienne route d’Elbeuf, à Louviers (la Sente aux moines). L’auteur fit état d’une belle construction, de 7 à 8 pièces chauffées par hypocauste, avec appareillage en silex, des peintures vives sur les bases de murs, un dallage en pierre calcaire... Des carreaux en terre cuite et cent piliers servant à l’hypocauste furent aussi découverts. L’abbé Cochet précisa dans le même document, page 126, que les vestiges d’os taillés laissent entendre qu’un atelier d’osserie gallo-romain existait en ce lieu. À la page 208, on apprend que les fouilles ont révélé deux fondations d’édifices scrupuleusement dessinées par l’agent-voyer du canton d’Elbeuf : M. Taillefesse. Outre les os taillés, des morceaux de vitres, des pots en terre et verre et divers objets ont été découverts et donnés au musée départemental de Seine-Maritime [sic].

Près du Camp Méquin de Tostes, mais dans la forêt de Bord à Martot, se trouvent aussi des vestiges, semble-t-il gallo-romains. Victor Quesné et Léon Vesly les mentionnent, de manière très imprécise, dans le Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques et scientifiques de 1892, page XLVIII, où ils évoquent 15 tertres analogues à ceux fouillés aux Vieilles maisons en 1870 mais sans qu’ils aient été fouillés. Ils en déduisirent qu’une station romaine existait en ce lieu sur deux kilomètres. Après tout, ce rebord du plateau devait être propice à des activités paysannes variées. Il semble que ces villas aient été peu à peu délaissées et que la constitution de la forêt royale, au Moyen Âge, les ait condamnées à laisser place au bois. 

 

Plan des fouilles de 1870 par l'agent-voyer Taillefesse.
Plan des fouilles de 1870 par l'agent-voyer Taillefesse. Plan des fouilles de 1870 par l'agent-voyer Taillefesse.

Plan des fouilles de 1870 par l'agent-voyer Taillefesse.

 

Martot, un nom frappant ? 

Le toponyme Martot est singulier, si l’on excepte un lieu-dit à Montpouillan, dans le Lot-et-Garonne. Il semble acquis que ce nom est norrois, c’est-à-dire scandinave. L’hypothèse habituelle avance que “mar” désignerait la mare (il est aussi son étymon) et tot viendrait de “topt”, désignant une ferme, une habitation. Martot fait partie d’un espace de colonisation scandinave dense, comme l’attestent les nombreux noms de lieux purement norrois de la proche région : Elbeuf, Caudebec, Criquebeuf, Marbeuf… Mais cette étymologie nous laisse dubitatif : le mot mare est un suffixe dans la quasi-intégralité des noms de lieux, sauf à Martot et, non loin, Marbeuf. De plus, pourquoi n’y aurait-il pas plus de mares et donc de toponymes en mare, surtout en Normandie ? Le radical “mar” ne serait-il pas une déformation du nom d’un homme ? En effet, selon certaines sources “mar” signifierait “célèbre”. Peut-être qu’un homme était à la fois seigneur à Martot et à Marbeuf ? Et pourquoi pas ? À Marbeuf se trouvait un prieuré qui dépendait de l’abbaye du Bec comme, justement, un important fief de Martot. Un ancien seigneur a-t-il cédé ses terres à cette abbaye ?  

 

L’abbaye du Bec-Hellouin et les Fiefs-Mancels

MM. Charpillon et Caresme nous apprennent, dans l’article consacré à Martot de leur imposant Dictionnaire historique de toutes les communes de l’Eure, tome II, que des Martotais firent des dons à l’abbaye du Bec-Hellouin : “Vers 1060, Ascelin, fils de Roger, donna au Bec, avec l’agrément de Hugues du Martot son suzerain, ce qu’il avait sur Martot.” Le nom d’Ascelin pourrait bien avoir été donné par la population au Val-Asselin qui descend depuis Tostes aux Fiefs-Mancels. On apprend aussi, dans le Dictionnaire historique, qu’au XIIe siècle les moines avaient un manoir à Martot, sûrement celui des Fiefs-Mancels. Il leur fut donné par Hugues de Montfort au XIe siècle. Est-ce le même “Hugues de Martot” ? Il est probable que la parcelle dénommée Le Catelier, dans la commune de Criquebeuf-sur-Seine, ait conservé l’ancien nom de ce manoir. En effet, un catelier désigne un châtelet en normand. Puis, cet espace a sûrement pris le nom du lieu auquel il donnait accès : le Catelier, tout comme un proche espace criquebeuvien s’appelle toujours les Fiefs-Mancels, nom du manoir situé à Martot. La base Mérimée recensant une partie du patrimoine français mentionne une chapelle Saint-Nicolas, propriété du Bec, bâtie peut-être au XIe siècle et qui fut rasée au XIXe siècle. C’est assurément le site Saint-Nicolas répertorié sur la carte de Cassini, donc proche de la paroisse de Saint-Pierre-lès-Elbeuf. Les moines du Bec possédaient aussi des droits de navigation depuis Pont-de-l’Arche. Qu’y faisaient-ils transiter ? La réponse se trouve, en partie, dans une charte de 1264 par laquelle Nicolas Tronches vendit au cellérier du Bec une maison dans cette paroisse de Martot. Ils y conservaient des biens, notamment des vins provenant d’Ile-de-France, sûrement avant de les acheminer, à moindre taxe, par le Roumois, vers leur abbaye. La toponymie martotaise se fait encore sûrement l’écho de ce temps par l’expression de “Clos du Bec”, sur les berges de la Seine. Il semble que les moines avaient vendu tous leurs biens de ce lieu au XVIe siècle, d’après MM. Charpillon et Caresme. Les auteurs ne font état, à partir de ce siècle, que de deux fiefs tenus par des nobles “prenant à la fois le titre de seigneur de Martot”. Les sièges de ces domaines sont donc les Fiefs-Mancels et le château du centre-village. 

 

Le Clos du Bec, sur le rivage, est un nom du cadastre qui témoigne de l'ancienne présence des moines de l'abbaye du Bec-Hellouin à Martot (Archives de l'Eure. Section A : cote 3PL/736/2).

Le Clos du Bec, sur le rivage, est un nom du cadastre qui témoigne de l'ancienne présence des moines de l'abbaye du Bec-Hellouin à Martot (Archives de l'Eure. Section A : cote 3PL/736/2).

 

Le château

Il s’agit d’un édifice de style classique, symétrique, construit en 1734 pour Nicolas Alexandre Lucas, seigneur de Boucourt. Il remplace assurément un précédent édifice sur lequel nous ne savons rien. Il comporte un étage carré et un étage de comble. Il est couvert d’un toit à longs pans brisés (mansardes) couvert d’ardoise. Le matériau utilisé est le calcaire, couvert d’un revêtement qui lisse les murs blancs. Deux ailes antérieures encadrent le corps principal. L’entrée de celui-ci est couronnée par un fronton avec quelques courbes évoquant le baroque et contrastant avec les lignes droites du reste de l’édifice. Le château fut ensuite la propriété du marquis de Poutrincourt avant d’être acheté en 1835 par Alexandre Grandin de l'Éprevier qui fit bâtir, en sus, un élégant petit théâtre dans le parc, afin de servir d’auditorium. Après guerre, le château servit de pensionnat pour la Caisse d’allocations familiales de Paris puis, à partir de 1977, il accueillit un hôpital pour personnes âgées et, à partir de 1999, il servit de siège à l’intercommunalité Seine-Bord, intégrée en 2013 dans l’agglomération Seine-Eure qui se sert du château comme lieu de réception et salle de location.  

 

Le château de Martot, côté sud, sur une carte postale illustrée des années 1950. Cette beauté classique demandait alors une restauration.

Le château de Martot, côté sud, sur une carte postale illustrée des années 1950. Cette beauté classique demandait alors une restauration.

 

Les églises

L’église paroisse est dédiée à Saint-Aignan. Tout un espace de la commune, au sud du centre-village, porte ce nom. Il doit s’agir de terres qui appartinssent à la paroisse, longtemps patronnée par les moines du Bec. Elle fut construite en “1857 pour monsieur Grandin de l'Éprevier, afin de remplacer l'ancienne église paroissiale, devenue chapelle du château”, nous apprend la fiche Mérimée du Ministère de la culture. On retrouve, en effet, dans le parc du château, non loin de la route, une chapelle baroque du XVIIe siècle, semble-t-il. L’église Saint-Aignan dédommage donc les habitants de la privatisation de l’église ancestrale qu’ils n’avaient pas souhaitée, par Alexandre Grandin de l'Éprevier qui était aussi maire de la commune. Elle est bâtie avec des matériaux de son temps : le calcaire en remplissage et la brique en chainage. Elle se compose d’un vaisseau allongé, d’une toiture à longs pans couronnée, au niveau de la façade est par un clocher en flèche polygonale, le tout couvert d’ardoise. L’édifice brille par la blancheur du calcaire et le contraste avec la sombreur de l’ardoise. Il est élégant bien que le transept et le chœur rompent un peu l’harmonie d’ensemble du fait de leurs dimensions plus réduites que celles de la nef. L’église n’est pas classée par le conservatoire régional des Monuments historiques. Le clou du patrimoine de Martot est une peinture à l'huile, sur bois, datant de 1604. Elle représente la Résurrection du Christ et fut inscrite au titre d’objet le 4 février 2003.

 

 

L’histoire contemporaine de Martot a été étudiée par Jean-Paul Combes, adjoint au maire, dans un ouvrage intitulé Histoire de la commune de Martot avec pour sous titre, très indicatif, “à partir des décisions et évènements relatés dans les délibérations du Conseil municipal, arrêtés du maire et courriers de 1790 à 2018.” L’auteur a complété ses travaux en publiant aussi Reproduction des récits de M. Deboos Maurice, conseiller municipal de 1945 à 1959 et maire de 1959 à 1983. Ces ouvrages ont été publiés sur le site de la mairie martot.fr qui est l’un des sites Internet les plus riches en histoire parmi les communes de la région. On appréciera donc la volonté de partage de l’auteur et son souci de diffusion gratuite de la culture.   

 

Nous terminerons notre brève étude en renvoyant les lecteurs vers un de nos articles expliquant pourquoi le confluent de l’Eure et de la Seine a été reporté à Saint-Pierre-lès-Elbeuf, dans les années 1930, et a nécessité la construction d’un barrage à Martot. Il s’intitule : “La Seine du fleuve sauvage au chenal commercial : regard d’ensemble sur la région de Pont-de-l’Arche de la Révolution à nos jours”. 

 

Carte postale illustrée des années 1950 (Archives de l'Eure. Cote : 8 Fi 394-11).

Carte postale illustrée des années 1950 (Archives de l'Eure. Cote : 8 Fi 394-11).


Martot nous invite à la balade et nous serons épuisés avant que les richesses et mystères de cette commune ne le soient ! 

 

Armand Launay

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4 avril 2021 7 04 /04 /avril /2021 08:22

 

Gouy est une charmante commune seinomarine de 879 habitants en 2018. Elle s’étend depuis le rebord du plateau de Boos jusqu’à la rive droite de la Seine. Cette commune regroupe, outre Gouy, une petite partie du Port-Saint-Ouen, La ferme de l’Essart, Les Foumares, Les Petits-Friés et le Bois-Varin. Elle se trouve au nord du méandre fossile des Authieux, ancien lit de la Seine qui culmine entre 70 et 80 mètres au lieu des 140 à 155 mètres du plateau. C’est d’ailleurs ce méandre ancien qui dessine le coteau d’Ymare, entre Saint-Aubin-Celloville et Igoville. Gouy se trouve donc à une altitude intermédiaire entre la vallée et le plateau. 

Quant à la toponymie, chose assez rare, elle semble claire. Gouy, comme ses homophones de l’Aisne, de l’Oise et du Pas-de-Calais, serait issu du nom d’un propriétaire dénommé Gaudius, signifiant “le joyeux”. Gouy est la forme normanno-picarde qui équivaut à Jouy comme on le retrouve, près d’ici, à Jouy-sur-Eure, et qui a la même origine. On appelle ses habitants les Gauvassiens, retrouvant dans le “v” la même évolution que le terme de jovial.

 

Vue sur Gouy par Dumée, illustration extraite d'ouvrage du marquis de Belbeuf : L’histoire des grands panetiers de Normandie et du franc-fief de la grande paneterie (1856).

Vue sur Gouy par Dumée, illustration extraite d'ouvrage du marquis de Belbeuf : L’histoire des grands panetiers de Normandie et du franc-fief de la grande paneterie (1856).

La grotte de Gouy ou “du cheval”

Un site Internet dévolu à la préhistoire est proposé par l’université de Liège qui diffuse des informations assez brèves mais précises sur la grotte de Gouy. Ce site, appelé Europreart, a été alimenté par Pierre Noiret et Veerle Rots, du laboratoire de Tracéologie qui se consacre à l’étude des comportements humains à travers l’analyse des traces préhistoriques en pierre, principalement du paléolithique et dans toute l’Europe. Les chercheurs nous apprennent que la grotte de Gouy a tout d’abord été visitée en 1881 puis découverte pour son intérêt historique en 1956 par Yves Martin qui la dégagea de ses éboulis. Des fouilles et plusieurs études furent alors entreprises jusque vers 1973, semble-t-il. Cette grotte est située le long de la route départementale 6015 et a été raccourcie en 1935 par les travaux de voirie. Son entrée se fait par un aménagement où une porte donne dans un étrange mur couvert de calcaire.

Entrée de la grotte de Gouy le long de la route nationale 6015 (Wikimédia).

Entrée de la grotte de Gouy le long de la route nationale 6015 (Wikimédia).

Son intérêt réside dans ses gravures rupestres datant, vraisemblablement,  de 10 000 ans avant Jésus-Christ. Une autre petite grotte était gravée à Port-Saint-Ouen avant d’être démolie pour laisser place au nouveau rondpoint et sa voie de shunt. Une seule autre grotte est comparable à celle de Gouy : la grotte d’Orival. Toutes deux constituent, pour l’heure et semble-t-il, les seuls lieux où des gravures rupestres ont été retrouvées au nord de la France. La grotte gauvassienne est riche des représentations de 18 animaux dont 7 cornus et 7 chevaux, 8 vulves et peut-être un homme. Nous voyons ici, semble-t-il, l’évocation de la vie qui se régénère comme on le désire, que ce soit par la sexualité, la reproduction mais aussi par l’abondance du gibier. Bien que cette grotte soit une propriété de l’État et malgré un classement aux Monuments historiques le 11 mai 1959, le site a été modifié et semble en péril d’après Yves Martin, lui-même, qui a publié un article au moins dans le numéro 23 bis (de décembre 2009) du bulletin municipal intitulé Le Gauvassien et accessible en ligne. Notons, par ailleurs, le souci pédagogique des élus locaux qui ont baptisé l’école communale “Préhistoval”.

L'emblématique cheval de la grotte de Gouy (capture d'écran du Gauvassien n° 23).

L'emblématique cheval de la grotte de Gouy (capture d'écran du Gauvassien n° 23).

 

Châteaux et seigneurs “grands panetiers” de Gouy

Le village de Gouy s’étale ‒ avec notamment de belles demeures datant du XVIIIe siècle ‒ le long d’un axe est-ouest. Il repose sur un sol argileux propice, semble-t-il, aux mares et donc au travail rural. Le bout du village de Gouy se trouve sur un éperon qui se dessine et domine à mesure que se creusent deux vallons partant vers la Seine : la vallée Moïse et le Fossé de la Vigne. Une voie menant à cet espace élevé porte toujours le nom de “clos Catelier”. Le clos désigne une délimitation avec obstacles comme un fossé, un talus, voire un rideau d’arbres. Le catelier est le mot normand équivalant à châtelet. Il n’est pas douteux qu’une fortification médiévale, peut-être sur une motte, protégeât le lieu avant qu’un château résidentiel ne le remplaçât à la fin du Moyen Âge, voire à la Renaissance. On peut imaginer que le compagnon de Guillaume le Conquérant, réputé “seigneur de Gouy” et qui combattit au côté de son duc à Hastings en 1066, résidait en ce lieu protégé. Qui plus est, la demeure nobiliaire actuelle, datée de 1755, est réputée construite sur une cave du XIVe siècle ayant soutenu l’ancien château.

Le fossé de la Vigne est un des deux vallons encaissés qui forment un éperon sur lequel des fortifications ont été érigées au Moyen Âge à Gouy. Son nom rappelle une culture autrefois répandue dans les boucles de Seine de la région de Pont-de-l'Arche, notamment (photographie de Frédéric Ménissier, aout 2020, merci l'ami !).

Le fossé de la Vigne est un des deux vallons encaissés qui forment un éperon sur lequel des fortifications ont été érigées au Moyen Âge à Gouy. Son nom rappelle une culture autrefois répandue dans les boucles de Seine de la région de Pont-de-l'Arche, notamment (photographie de Frédéric Ménissier, aout 2020, merci l'ami !).

 

Mais, pour en savoir plus, Gouy a la chance de disposer d’un ouvrage traitant de ses anciens seigneurs et de leurs droits. Il s’agit de L’histoire des grands panetiers de Normandie et du franc-fief de la grande paneterie, rédigé dans un beau style en 1856 par Antoine Louis Godart, marquis de Belbeuf (1791-1872). Ce livre est disponible sur Gallica et aussi, semble-t-il, en mairie. Bel ouvrage, précis, exposant largement ses sources, il propose une conclusion assez philosophique de la part d’un noble dont les pouvoirs ont été largement déchus par la Révolution de 1789.

Le marquis de Belbeuf s’intéresse à un privilège singulier ayant appartenu aux seigneurs de Gouy : la paneterie, c’est-à-dire la charge de fournir du pain. Le grand panetier de Normandie était chargé d’approvisionner la table du duc et avait ainsi des droits sur les boulangers de Rouen et sa banlieue ainsi que sur les moulins. Le blason gauvassien le rappelle depuis 1952 qui porte trois pains. 

Le marquis de Belbeuf retrace patiemment l’origine probable de cette charge et son évolution depuis Odon de Malpalu, bailli de Rouen, premier grand panetier, connu vers 1170, au côté d’Henri II, duc de Normandie et roi d’Angleterre. Cette charge resta chez les Malpalu qui bénéficiaient, en sus, du droit de franc bateau pour le transport gratuit de leurs cargaisons sur la Seine, entre Gouy et Rouen. L’auteur narre aussi qu’en 1204 où le roi de France Philippe Auguste devint maitre de la Normandie, le grand panetier devait être le chambellan qui était alors Brice Duplessis, châtelain du Pont-Saint-Pierre et de Gouy. Il est possible que le nom de “du plessis” désignât la haie fortifiée autour du château de Gouy. Quoi qu’il en soit, la charge de chambellan supplanta le nom de Duplessis et en 1256 on obtient la certitude que Laurent Chambellan, seigneur de Gouy, était grand panetier de Normandie. Nous ne retraçons pas tous les méandres du droit d’Ancien Régime mais cette charge est peu à peu devenue symbolique. En effet, un grand panetier du roi de France existait. Cette charge s’est transformée en droits divers pour se fournir dans les forêts de Rouvray et Roumare.

 

 

Le marquis de Belbeuf, très précis, nomme les différents seigneurs qui se succédèrent, parmi lesquels : les Duhamel, les Croixmare, un certain Beuve d'Auray, qui accueillit et aida et Henri IV dans la prise de Rouen, les Dumoucel, les Hellenvilliers, le sieur de Renneville qui vendit sa propriété en 1753 Jean Pierre Prosper Godart, marquis de Belbeuf, procureur général du parlement de Rouen. Celui-ci fit construire la demeure actuelle en 1755 comme rendez-vous de chasse. Il reste de l’ancienne propriété le colombier du XVIe siècle et des bâtiments des XVIIe et XVIIIe siècles. Le château de Gouy, comme on le nomme, fait l’objet d’une description à la page 26 du bel ouvrage de Clément Damé édité en 2010 par l’agglomération de Rouen et intitulé Promenade historique entre Seine et plateau Gouy et Saint-Aubin-Celloville. Il est accessible en ligne et présente une photographie, page 27, dudit château. 

 

L'église Saint-Pierre de Gouy et son if multiséculaire sur une carte postale illustrée des années 1910.

L'église Saint-Pierre de Gouy et son if multiséculaire sur une carte postale illustrée des années 1910.

 

L’église Saint-Pierre

Belle église rurale située aux confins de la commune, Saint-Pierre est à deux pas du château, ce qui suggère sûrement en bonne partie l’origine seigneuriale de ses dons et sa place dans le domaine ducal. Le marquis de Belbeuf écrivit que c’est le duc Richard II qui dota l’abbaye de Jumièges de la chapelle de Gouy. Cela explique peut-être l’implantation de la vigne, près d’ici, sur les versants de la Fosse à la Vigne ; les moines étant friands du vin de messe. La fiche de l’église Saint-Pierre de la base Mérimée recensant le patrimoine français avance qu’une chapelle précéda l’église Saint-Pierre, ce qui est probable. En effet, on apprend qu’en 1147, le pape Eugène III confirma la possession de Saint-Pierre de Gouy par les moines de Jumièges.

Saint-Pierre n’est pas protégée par le service des Monuments historiques. Cet édifice, composé d’un seul vaisseau allongé et orienté, présente pourtant un beau portail avec nef du XIIe siècle, remarquable à ses petites baies voutées en tiers-point, et remaniée aux XVIIe et XVIIIe siècles. Le transept, non saillant, est couronné par une flèche polygonale couverte d’ardoise, caractéristique des clochers du pays. Le porche à pans de bois date du XVIe siècle. Le chœur et la sacristie portent le millésime de 1885 avec emploi de la brique dans les contreforts et le mur-bahut, du moellon calcaire scié en remplissage et de grandes baies néogothiques. Enfin, Saint-Pierre est sertie dans un bel espace verdoyant, avec notamment un if, peut-être huit fois séculaire, classé parmi les arbres remarquables en 1932. Citons aussi une belle croix hosannière du XVIIe siècle.

L’église de Gouy ne possède que deux œuvres classées par les Monuments historiques au titre d’objets. Il s’agit d’une statue de la Vierge à l’Enfant-Jésus en bois taillé, doré et peint, classée le 21 février 1951. La seconde œuvre est une plaque funéraire, dite de “Robert Perrenot”. Cette sculpture sur pierre, datée de 1514, fut classée le 20 octobre 1913.

 

Vues diverses sur Saint-Pierre de Gouy et son if par Armand Launay, en aout 2020, souvenirs d'une rayonnante journée d'été.
Vues diverses sur Saint-Pierre de Gouy et son if par Armand Launay, en aout 2020, souvenirs d'une rayonnante journée d'été.Vues diverses sur Saint-Pierre de Gouy et son if par Armand Launay, en aout 2020, souvenirs d'une rayonnante journée d'été.
Vues diverses sur Saint-Pierre de Gouy et son if par Armand Launay, en aout 2020, souvenirs d'une rayonnante journée d'été.Vues diverses sur Saint-Pierre de Gouy et son if par Armand Launay, en aout 2020, souvenirs d'une rayonnante journée d'été.Vues diverses sur Saint-Pierre de Gouy et son if par Armand Launay, en aout 2020, souvenirs d'une rayonnante journée d'été.

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Armand Launay

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  • : Pont de l'Arche et sa région histoire, patrimoine et tourisme
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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au cœur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

- Mieux connaitre Pont-de-l'Arche à travers 150 noms de rues et de lieux ! (Autoédité, 2019, 64 pages). 

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte.

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