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4 septembre 2021 6 04 /09 /septembre /2021 10:39

Pour beaucoup, Igoville est une simple étape sur la route départementale 6015, une voie vers Rouen. Pour les 1 742 Igoville, en 2018, leur commune est aussi ‒ et plutôt ‒ un agréable lieu de résidence, avec maints services et située, en effet grâce à la route, près des bassins d’emploi de Rouen, de Val-de-Reuil, voire de Paris. Nous proposons ici une balade afin de ne pas passer à côté de cette charmante localité, ses paysages et quelques éléments de son histoire.

Igoville près Pont-de-l'Arche. Vue générale. Carte postale des années 1910 conservée aux Archives de l'Eure sous la cote 8 Fi 345-1 et consultable en ligne.

Igoville près Pont-de-l'Arche. Vue générale. Carte postale des années 1910 conservée aux Archives de l'Eure sous la cote 8 Fi 345-1 et consultable en ligne.

Nomades du fond de vallée

Avec Alizay, Igoville recouvre un des plus riches espaces archéologiquement étudiés ces dernières décennies dans la partie nord-ouest de la France, ceci grâce à la vigilance du Service archéologique de la DRAC et aux multiples exploitations de sablières fournissant l’explosion immobilière depuis la Seconde guerre. En effet, en 2007 et 2008, des fouilles préventives furent entreprises le long de la Seine près du hameau appelé Le Fort et principalement dans le territoire alizéen. Nous ne distinguerons pas, ici, dans quelle commune les découvertes ont été réalisées car cela n’aurait guère de sens. Un article très précis a été publié par Bruno Aubry (et alii) : “Une occupation du Tardiglaciaire Alizay-Igoville (Eure)” dans une publication faisant suite aux Journées archéologiques de Haute-Normandie. Harfleur, 23-25 avril 2010. L’INRAP (Institut national de recherches archéologiques préventives), a ainsi pu étudier en profondeur les lieux entre 2011 et 2013 et ce avant l’exploitation d’une nouvelle sablière. Les archéologues ont ainsi mis au jour des traces d’occupation humaine dans le fond de la vallée depuis le paléolithique, c’est-à-dire la dernière glaciation (il y a 12 000 ans). Ils ont montré une utilisation humaine régulière des lieux, qui se présentaient alors sous forme de chenaux peu profonds, où les hommes pêchaient et chassaient du petit gibier, notamment grâce à deux passages à gué entre les iles. Des trous de poteaux ont montré que des constructions étaient occupées dès que les eaux le permettaient. De très nombreuses découvertes, inédites dans l’ouest de la France et sur une aussi longue période, font des fouilles d’Alizay et Igoville une référence en matière de datation et d’identification de vestiges. Les auteurs de l’article cité notent que les preuves de la présence humaine se sont raréfiées à partir de l’âge du fer (vers - 800 ans avant notre ère). Nous pensons que la relative disparition des traces humaines en ce lieu s’explique par l’ensablement et l’envasement dus aux alluvions plus nombreuses. En effet, avec la révolution de l’agriculture, à partir de laquelle on définit le Néolithique, les terres déboisées des plateaux durent rapidement s’éroder et encombrer le fond de la vallée de la Seine. Les chenaux peu profonds et variés durent devenir des marécages puis être convertis en terres cultivables à mesure qu’ils s’asséchèrent une grande partie de l’année. C’est ce que l’on peut observer sur une carte topographique actuelle où l’on voit un ancien bras de Seine partant du Manoir et longeant sûrement Alizay, Igoville puis Sotteville. Désormais asséché dans ces communes, il ne subsiste qu’à Freneuse. Il est possible d’imaginer un premier chenal de Seine près du centre actuel d’Igoville dont le Nigard, espace marécageux existant encore au début du XXe siècle, semble constituer le dernier vestige. 

Tombes médiévales mises au jour au pied du rempart de Limaie durant la campagne de fouilles de 2011 à 2013 photographie de l'INRAP).

Tombes médiévales mises au jour au pied du rempart de Limaie durant la campagne de fouilles de 2011 à 2013 photographie de l'INRAP).

 

Une sédentarisation dans la vallée et, surtout, le long du coteau

Un rapport de diagnostic établi sous la direction de Miguel Biard et intitulé Rue de Lyons, Le Bout de la ville, Igoville (Eure) a été édité par l’INRAP en 2017. Le site fouillé semble situé près des écoles. Le scientifique fait état d’un diagnostic portant sur 11 000 m². La fouille “a livré une petite concentration de silex taillés. Découverts à une profondeur de 1,50 m dans un contexte stratigraphique alluvial, des tessons centimétriques de céramique orientent l'attribution chronologique vers le Néolithique.” Le Néolithique précède l’âge du bronze, c’est-à-dire avant 2200 ans avant notre ère d’après le site de l’INRAP. Autre diagnostic, celui présenté dans le rapport de Charles Lourdeau édité par l’INRAP en 2021 et intitulé Route de Paris, Impasse Bellevue, Igoville, (Eure). Au pied du coteau, un peu en surplomb du rondpoint, les archéologues ont mis au jour des vestiges datant vraisemblablement de 900 à 700 ans avant notre ère car leur ancienneté est estimée de “la toute fin de l’âge du Bronze (Ha B2-B3) ou du tout début de la période hallstattienne (Ha C)”. “Neuf fosses de grande dimension et quelques trous de poteaux” ont été identifiés plutôt au sud du chantier. Charles Lourdeau précise l’intérêt de la céramique retrouvée afin de “compléter la vision de l’occupation de ce secteur au cours de la Protohistoire ancienne et également de développer les corpus encore restreints sur ces périodes en basse vallée de Seine normande.” 

Quant au fond de la vallée, il a été exploité de longue date, comme nous l’avons vu, mais semble être devenu moins propice à l’habitat, même provisoire. C’est ce que semble montrer, à moins de trois kilomètres de là, le chantier de la zone industrielle du Clos-pré, à Alizay conduit par Cyril Marcigny. Mené d’avril à novembre 2017, il fait l’objet d’un rapport succinct sur le site Internet de l’INRAP sous le nom de Des traces de pas millénaires en Normandie. Les découvertes s’étalent du Néolithique ancien (début du Ve millénaire) au tout début du premier âge du Fer (vers 800 avant notre ère). Les archéologues tentent de retracer trois phases pendant lesquelles abondent les découvertes : la première, située autour de 2100 à 1900 avant notre ère, présente un ou deux bâtiments bâtis sur une légère motte au milieu de chenaux. Des palissades, des quais, des ponts et des passages à gué ont été mis au jour ainsi que des activités de combustion, “des aires de débitage de silex et de traitement des céréales. Au-delà de la zone habitée, la vallée est utilisée pour le pacage des animaux.” La seconde période, sur près de 1000 ans, est celle d’un vide humain après, semble-t-il, un combat comme l’indiquerait la présence de balles de frondes parmi des traces de pas. Puis, les scientifiques notent une nouvelle habitation entre 900 et 800. Cette habitation préfigure-t-elle les petites fermes du fond de vallée telles qu’on en voit au Moyen Âge à La Maison rouge (Alizay), Limaie (Igoville) et à Houlgate (Sotteville-sous-le-val) ? 

Il est possible que les hommes habitassent le fond de la vallée à la bonne saison et qu’ils remontassent au pied du coteau lors des hautes eaux. On mesure que la sédentarisation des hommes s’est faite au pied des monts mais n’a pas rompu, loin de là, le lien des habitants au fleuve, ses eaux potables et poissonneuses et ses iles propices au pâturage.

Igoville dans un extrait de la carte topographique de l'IGN et accessible sur le site Géoportail. On peut localiser ici les lieux-dits cités dans notre texte et mesurer l'isoplèthe (la courbe de niveau) des 10 mètres d'altitude au-delà desquels, plutôt à l'abri des crues, les habitations se sont concentrées au fil des siècles.

Igoville dans un extrait de la carte topographique de l'IGN et accessible sur le site Géoportail. On peut localiser ici les lieux-dits cités dans notre texte et mesurer l'isoplèthe (la courbe de niveau) des 10 mètres d'altitude au-delà desquels, plutôt à l'abri des crues, les habitations se sont concentrées au fil des siècles.

Des vestiges gallo-romains et francs

Une ambitieuse thèse a été soutenue quant à la présence gauloise à Igoville. En effet, un certain M. Ragon affirma, lors de la séance du 16 avril 1874 de la Société des antiquaires de l’ouest, que le toponyme Igoville dérivait du mot gaulois “Ingrande”, signifiant “la limite” et que l’on pouvait le rattacher au toponyme Uggade. C’est ce qu’il expose dans un article intitulé “Note sur l’emplacement d’Uggade, station sur la voie romaine de Paris à Rouen par Évreux et détermination du sens qu’il faut attacher à ce nom d’Uggade” paru dans le tome XIV des Bulletins de la Société des Antiquaires de l'ouest en 1877. La ville d’Uggade a depuis été rattachée au site de Caudebec-lès-Elbeuf où les vestiges gallo-romains sont légion, si l’on ose dire ainsi, comme l’expose avec clarté Frédéric Kliesch dans un article disponible en ligne et intitulé "L'antique Uggade (Caudebec-lès-Elbeuf, Seine-Maritime) et sa périphérie".  

La commune d’Igoville bénéficie d’un autre rapport de diagnostic archéologique. Il s’agit de celui d’Érik Gallouin et de Villa Valentina intitulé Les Sablons, Igoville, (Eure) et édité par l’INRAP en 2014. Dans ce qui est aujourd’hui la rue des Sablons, là où la société Marceau investissement fit construire un lotissement, les archéologues ont mis au jour “un dépôt monétaire très certainement éparpillé lors des labours successifs des terres. Il est constitué de plus d'une centaine de pièces de monnaies gallo-romaines…” mélangées avec de la céramique. On peut donc raisonnablement penser qu’une villa, sans v majuscule, existait en ce lieu. Il faut imaginer la villa comme la demeure principale d’un domaine agricole avec, assurément, des bâtiments annexes en bois et torchis pour l’exploitation des lieux et l’habitation de familles de paysans. 

Enfin, si le fait n’est pas rare dans la région, on peut signaler la découverte de plusieurs tombes franques dans l’emprise foncière igovillaise. C’est ce qu’on retrouve sous la plume de Dominique Cliquet dans le tome eurois de la Carte archéologique de la Gaule ; pré-inventaire archéologique publié sous la responsabilité de Michel Provost. Édité en 1993, la page 221 de cet ouvrage fait état de découvertes réalisées par Dominique Halbout-Bertin en 1990, aux Beaux-sites, soit : “deux sarcophages mérovingiens monolithiques, en calcaire tendre. La réutilisation semble attestée par la présence de deux squelettes dans chaque sarcophage.” Du mobilier a été trouvé : deux poinçons en fer et une imitation de monnaie de Tétricus. Il est aussi écrit que “Sur le versant nord de la vallée de la Seine, M. Brialy signale, en 1969, la présence d’ossements, de fragments d’un sarcophage en plâtre et de tessons de céramique mérovingienne.” De plus et enfin, la page citée mentionne l’infatigable Léon Coutil qui trouva au Camp-blanc des sarcophages formés de blocs de moellons ou de silex. Nous en déduisons que le territoire d’Igoville devait être parsemé de fermes régulièrement exploitées, notamment à La Pelaisière (le quartier près et au-dessus de la station-essence) et le vallon montant vers Les Authieux et Ymare, beau lieu s’il en est qui offre une douce transition entre le plateau de Boos et Rouen, d’un côté, et Pont-de-l’Arche et la voie vers Évreux, de l’autre côté. On imagine ici un vignoble, sans preuve jusqu’à présent, ainsi que du pâturage dans un petit bocage comme le montre toujours un peu le paysage autour de la ferme de La Folie et du Pré-Cantui. 

Extrait de "Chasteau du Pont de l'Arche" par Jacques Gomboust, extrait de l'ouvrage du cartographe Matthäus Merian (vers 1593-1650) intitulé Topographiae Galliae et publié en 1657.

Extrait de "Chasteau du Pont de l'Arche" par Jacques Gomboust, extrait de l'ouvrage du cartographe Matthäus Merian (vers 1593-1650) intitulé Topographiae Galliae et publié en 1657.

 

Étape fortifiée sur la Seine et faubourg de Pont-de-l’Arche

Plus haut dans cet article, nous avons vu, çà et là, que la plaine alluviale fut peu à peu abandonnée par l’habitat des hommes. Au Moyen Âge, on retrouve à peine et semble-t-il une ferme de Houlgate à Sotteville-sous-le-val et la Maison-rouge à Alizay, avec un bac vers Les Damps. Sur son territoire paroissial Igoville avait aussi son exception, de taille, avec la naissance du fort de Limaie. Nous développons cela dans un article intitulé Le fort de Limaie : un châtelet sur la Seine à Pont-de-l’Arche sur notre blog. Ici nous nous contentons de résumer ce fait qui a compté dans l’histoire de France. Charles II le Chauve réunit les grands de son royaume afin d’ériger un imposant système défensif sur la Seine et ce dans la finalité de barrer la voie, ou au moins ralentir, les envahisseurs scandinaves attaquant Paris et les grandes villes du royaume. C’était en 862, date où le roi fit venir ses barons dans le palais de son domaine de Pîtres. La finalité était de faire construire un pont avec un fort de chaque côté de la Seine. Étant donné les moyens techniques d’alors, ce pont ne put être érigé plus en aval. C’est donc un peu en aval de Pîtres, protégeant les confluents de l’Eure (voie vers Chartres) et de l’Andelle (voie vers Beauvais), qu’un ouvrage fortifié fut bâti entre 862 et 879. De lui, naquit la ville fortifiée du pont de l’arche, l’arche désignant, semble-t-il, la forteresse de l’autre côté du pont : le fort de Limaie qui fait partie de l'histoire igovillaise. Si cet ensemble n’a pas empêché les hommes du nord de devenir maitres de la Normandie, il a constitué un lieu de franchissement et de contrôle de toute cette partie sud de Rouen. Une ferme se trouvait en ces lieux qui est aujourd’hui partiellement occupée par l’Auberge du pressoir, restaurant qui propose une cuisine française de qualité.

A la fin du XVIIIe où a été réalisée la carte de Cassini (voici ici un extrait de Géoportail), Igoville apparait comme un village unique avec son clocher paroissial. Il est difficile d'imaginer qu'autrefois se trouvaient des fermes-hameaux éparses avant que n'émerge un chef-lieu central.

A la fin du XVIIIe où a été réalisée la carte de Cassini (voici ici un extrait de Géoportail), Igoville apparait comme un village unique avec son clocher paroissial. Il est difficile d'imaginer qu'autrefois se trouvaient des fermes-hameaux éparses avant que n'émerge un chef-lieu central.

L’émergence d’une paroisse dans un chef-lieu nommé Igoville

Nous l’avons montré, malgré d’immenses lacunes : l’habitat était mouvant, épars, mais continu à Igoville (comme partout ailleurs). L’émergence d’une paroisse et d’un chef-lieu autour de son église est une étape importante et éclairante de l’histoire locale. Selon Louis-Étienne Charpillon et Anatole  Caresme, auteurs du Dictionnaire historique de toutes les communes de l’Eure, dont le tome II est paru en 1879 : “La paroisse dédiée à saint Pierre a été formée au moyen d’un démembrement de celle de Pîtres.” Il s’agit d‘une supposition car Pîtres formait un vicus, un bourg gallo-romain, qui constitua ensuite une partie du domaine royal avant la naissance de la Normandie en 911. Le pont de Pont-de-l’Arche a été dénommé “pont de Pîtres” car il se trouvait sur le domaine royal. Cela indique sûrement que les hameaux d’Igoville et d’Alizay étaient réunis à la paroisse de Pîtres. 

L’implantation normande a, semble-t-il, modifié la donne. Le nom d’Igoville signifie le “domaine de Wigaut”. Wigaut est un nom d’origine norroise, autrement dit viking, et provient assurément d’un homme qui rendit service à Rollon ou à un de ses successeurs. Il fut gratifié d’un domaine agricole afin d’assurer sa subsistance ainsi que des revenus. Son nom est resté dans les mémoires et a été donné au fief principal, sûrement près de l’actuelle église Saint-Pierre. Un manoir seigneurial exista sans que nous ne puissions le localiser. 

Les amoureux de toponymie apprécieront de savoir, grâce à François de Beaurepaire à la page 130 de son précieux ouvrage intitulé Les Noms des communes et anciennes paroisses de l'Eure, que le nom d’Igoville est attesté sous la forme Vigovilla vers 1240, puis sous la forme actuelle dès 1340. La page Wikipédia d’Igoville note qu’on a affaire ici à une déformation courante en Normandie où les v et w initiaux s’évanouissent dans leur usage oral comme dans Incarville, Illeville et Ymare, par exemple. C’est ce qu’il advint pour Ingouville, quartier de l’abbé Cochet désormais inclus dans l’agglomération du Havre, et qui constitue le toponyme le plus proche d’Igoville. Igoville serait donc, parmi les noms de lieux, un hapax, c’est-à-dire qu’il n’apparait qu’une seule fois. Par ailleurs, nous nous demandons si l’ancien saint patron de Pont-de-l’Arche, Saint-Vigor, évêque de Bayeux, ne serait pas un jeu de mots avec la sonorité de Witgaut, seigneur local.

Revenons à la localisation du centre-bourg d’Igoville. L’emplacement du centre-village d’Igoville peut expliquer en partie la plus grande densité humaine parmi les hameaux locaux. Nous sommes ici au début de la partie insubmersible de la vallée mais proches des chenaux et donc des ressources de la Seine. De plus, nous sommes à l’entrée de la vallée, rue de la Ravine, montant vers Les Authieux, Gouy et surtout Rouen. Cette vallée doit son origine, outre le ravinement des eaux, à un ancien méandre de Seine fossilisé que nous abordons dans un de nos articles consacrés à Sotteville-sous-le-val. L’église Saint-Pierre se trouve à un carrefour, sous la ravine issue de “La vallée”, c’est son nom cadastral, et près du chemin longeant le coteau entre Pîtres et Freneuse, notamment. Qui plus est, nous soulignons un lien, sans savoir s’il a pleinement un sens, entre le nom de Saint-Pierre et l’entrée vers la vallée. En effet, saint Pierre est le guide de la religion chrétienne, fondateur de l’Église en tant qu’institution et autorité. Il est aussi celui qui détient les clés de l’entrée du Paradis. Or, Igoville a été un lieu de passage et un domaine ecclésiastique.

Igoville, dans la vallée de la Seine, se trouve au débouché d'un vallon rendant plus aisé l'accès au plateau de Boos, par Ymare, et offrant un raccourci entre Pont-de-l'Arche et Rouen (photographies d'Armand Launay, 2014).
Igoville, dans la vallée de la Seine, se trouve au débouché d'un vallon rendant plus aisé l'accès au plateau de Boos, par Ymare, et offrant un raccourci entre Pont-de-l'Arche et Rouen (photographies d'Armand Launay, 2014).

Igoville, dans la vallée de la Seine, se trouve au débouché d'un vallon rendant plus aisé l'accès au plateau de Boos, par Ymare, et offrant un raccourci entre Pont-de-l'Arche et Rouen (photographies d'Armand Launay, 2014).

La paroisse dans la mouvance de l'archevêché de Rouen

L’archiviste Charles de Robillard fit paraitre, en 1868, L’inventaire sommaire des archives départementales antérieures à 1790. Ce document est depuis numérisé et accessible en ligne. Dans la série des documents ecclésiastiques (série G, n° 1 à 1566), l’archiviste note que la paroisse d’Igoville, comme celle d’Alizay, dépendait de l’archevêché de Rouen. Il y est question, au XVIIIe siècle, de la présentation à la cure, c’est-à-dire de la nomination du curé : “Présentations à la cure de Saint-Pierre d'Igoville par les grands trésoriers de la cathédrale de Rouen : Claude Champagne de Séricourt, Jean-Baptiste de La Rue, docteur en Sorbonne. – Présentés : Jean Dujardin, curé d'Appeville ; – Antoine d'Ormesnil, Charles-Augustin Grenier.” L’archevêché percevait donc des droits sur la dime paroissiale. En 1748, “à Saint-Pierre d’Igoville, quinze corps de bâtiment [furent] consumés par le feu le 16 février (...) ; sept familles [furent] réduites à la mendicité.” Cette mention doit préciser que ces familles furent exemptées de dime pour cette année-là. Il y est aussi question, en 1747, de la “bénédiction par M. Esmangard, vicaire général de Mgr de Saulx-Tavannes, d'une chapelle au manoir de Claude-François Esmangard, à Igoville.” Il s’agit du château qui abrite aujourd’hui la mairie sur laquelle nous revenons ci-dessous.  

Du même travail de Charles de Robillard, mais dans le tome IV paru en 1887 et consacré aux liasses n° 4821 à 6220 de la série G, nous apprenons que Jean Dujardin, curé d’Igoville, ne percevait que le tiers de la dime, le reste revenant au trésorier de la cathédrale de Rouen. Le curé ne recevait aucune aide pour venir en aide aux pauvres de la paroisse en 1728. Un certain François Vallet était curé vers 1750.

Nous nous étonnons d’un lien, peut-être fortuit, dans ce patronage igovillais. En 862, Charles le Chauve confia la responsabilité du chantier du Pont-de-l’Arche à l’archevêque de Rouen, son bras droit, appelé Hincmar. Il passe aussi pour avoir doté cette grande abbaye, sûrement en dédommagement des dégâts subis lors des invasions scandinaves. Or, les paroisses d’Igoville et Alizay se trouvaient dans la mouvance de l’archevêché de Rouen au Moyen Âge. Est-ce là un hasard ou le résultat d’une attribution de revenus par le roi Charles le Chauve ? Toujours est-il que la chapelle Saint-Étienne, dans le château de Limaie, était une dépendance de la paroisse d’Igoville, selon MM. Charpillon et Caresme (dans leur article portant sur Pont-de-l’Arche). C’est donc par continuité géographique et administrative que ce faubourg de Pont-de-l’Arche, Le Fort, a été inclus dans la commune d’Igoville à la Révolution.  

L'église abbatiale Saint-Ouen de Rouen sur un beau cliché trouvé sur Wikipédia. Une partie de la richesse de cette abbaye provint des terres igovillaises.

L'église abbatiale Saint-Ouen de Rouen sur un beau cliché trouvé sur Wikipédia. Une partie de la richesse de cette abbaye provint des terres igovillaises.

L’abbaye Saint-Ouen de Rouen

L’abbaye Saint-Ouen de Rouen était l’un des plus grands établissements religieux de la Normandie orientale et ce depuis le temps des ducs. L’on peut toujours admirer l’église Saint-Ouen, ses jardins devenus publics et une partie de ses locaux conventuels qui accueillent l’hôtel de Ville. Les moines de Saint-Ouen possédaient énormément de terres sur le plateau de Boos et la presqu’ile de Freneuse. Igoville n’était pas en reste. Nous apprenons, dans la somme de MM. Charpillon et Caresme, que “Le 17 juillet 1198, Richard Cœur de Lion étant au château Gaillard, donne aux moines de Saint-Ouen, le village de Poses, en échange de Limaie, près Pont-de-l’Arche, l’étang de Martainville et la dîme des moulins de Rouen.” C’est une preuve indirecte de la présence des moines audoniens (adjectif de Saint-Ouen), avant 1198 et au moins à Limaie, dans la paroisse igovillaise. 

De cette propriété de Limaie, il semble que les moines aient conservé des droits sur un des trois moulins du pont de Pont-de-l’Arche. C’est ce que confirme le Répertoire numérique des archives départementales antérieures à 1790 rédigé par l’archiviste P. Le Cacheux. Consultable en ligne, le tome IV portant sur la série H, fait état des droits de l’abbaye Saint-Ouen de Rouen. La liasse 14 H 1191 porte sur la banalité du moulin. En 1407, la baronnie de Saint-Ouen obligea les “habitants d'Igoville à la corvée de charriage pour le moulin”. D’autres liasses rapportent des sentences de la baronnie de Saint-Ouen obligeant diverses personnes à la banalité du moulin, c’est-à-dire à payer une redevance même sans utiliser ses services. Une archive du 25 novembre 1493 montre que Jean Bitot, contre 2 sous et 6 deniers de redevance par acre, est autorisé à exploiter “une pièce de terre à Igoville, nommée le Val Varsolle, d’une autre pièce de terre au lieu dit le Brequentuit et d’un petit jardin à Igoville.” Par ailleurs, le Brequentuit est l’ancienne forme du Pré-Cantui de nos jours. La fiche Wikipédia d’Igoville cite, d’après cette même archive, “les essars de Brescantuit”. Faut-il y lire une étymologie norroise ? D’aucuns l’ont affirmé mais nous en doutons à la lecture de Un censier normand du XIIIe siècle : le Livre des jurés de Saint-Ouen de Rouen. Édité sous la direction d'Henri Dubois en 2001, il fait état des tous les droits de l’abbaye sur les terres et les gens redevables de céréales, taxes et services en nature entre 1262 et 1317. Les auteurs ont relevé 49 domaines audoniens essentiellement en Normandie. Dans chacun d’eux, des jurés devaient faire la somme des terres, des hommes et des redevances. De la page 138 à 144, il est question d’Ygoville, avec un y, ce qui en fait un des plus grands domaines. Les domaines sont cités, certains évoquent encore le caractère aquatique de cette partie de la vallée : le veet (gué), le port d’Ygoville, la noë (prairie inondable), les mares d’Ygoville, Langue dune… Quant au Pré-Cantui, il apparait sous la forme de Brequentel (page 144) et est cité à côté de la vente de Ricart le Bret. L’origine norroise n’est pas établie. Quoi qu’il en soit, l’abbaye Saint-Ouen était le plus grand seigneur possessionné dans la paroisse igovillaise. Un de ses plus grands domaines est devenu emblématique de la commune actuelle : le château-mairie.   

Le château-mairie d'Igoville selon un travail du dessinateur et éditeur de cartes postales Yves Ducourtioux.

Le château-mairie d'Igoville selon un travail du dessinateur et éditeur de cartes postales Yves Ducourtioux.

La place de la mairie en 2011 selon un cliché d'Armand Launay.

La place de la mairie en 2011 selon un cliché d'Armand Launay.

Le château-mairie, autrefois propriété de Saint-Ouen

La série H des archives de Seine-Maritime, citée ci-dessus, comporte la liasse 14 H 402. Celle-ci montre, dans une archive du 6 mai 1625, le père de l’abbaye Saint-Ouen agissant en seigneur d’une terre sur laquelle il autorise Louis de la Faye à construire un colombier “à charge de payer chaque année deux douzaines de pigeonneaux à la recette de Quièvreville et une douzaine au Trésor.” Quévreville était, en effet, le siège d’une des quatre baronnies audoniennes dans la région de Boos, une baronnie étant une sorte de chef-lieu sur plusieurs paroisses durant l’Ancien Régime. Puis, Jean, Jacques, Nicolas, David et Pierre de la Faye sont cités jusqu’en 1691. Sur cette terre se trouvait donc une demeure seigneuriale, assurément entourée d’une exploitation agricole. Il s’agit de la propriété où se trouve le château d’Igoville, aujourd’hui siège de la mairie, et le vaste parc alentour. Si le colombier a disparu après 1928 où nous retrouvons de dernières photographies le montrant, un beau et vaste manoir y fut érigé peu avant 1747. Nous lui avons consacré un article où nous reprenons quelques éléments de cette étude en citant ses différents propriétaires. Le fait le plus manquant est l’année 1990 où les élus, autour du maire Gérard Saillot, achetèrent le “château”, en piteux état, pour y aménager des logements et surtout la mairie, puis la bibliothèque… Il impose aujourd’hui à la place centrale une harmonie classique et donne à la municipalité igovillaise une aura étonnante par rapport à la taille de la commune. Celle-ci s’en sert dans son logotype qui reprend le château comme élément central. En effet, ce genre de communes, encore récemment rurales, possèdent généralement une école-mairie en brique de la fin du XIXe siècle. Celle d’Igoville se trouve dans le centre, près de l’église, et date de 1884. Une salle de classe lui fut adjointe dans la rue de la Ravine où se trouve aujourd’hui le Mini-réseau, voie ferrée miniature animée par une association de cheminots retraités. 

 

Photographies du colombier du "château d'Igoville" prises en 1928 par Marcel Maillard (1899-1977). Elles sont conservées à la Bibliothèque municipale du Havre et disponibles sur Gallica, partie numérique de la Bibliothèque nationale de France. Photographies du colombier du "château d'Igoville" prises en 1928 par Marcel Maillard (1899-1977). Elles sont conservées à la Bibliothèque municipale du Havre et disponibles sur Gallica, partie numérique de la Bibliothèque nationale de France.

Photographies du colombier du "château d'Igoville" prises en 1928 par Marcel Maillard (1899-1977). Elles sont conservées à la Bibliothèque municipale du Havre et disponibles sur Gallica, partie numérique de la Bibliothèque nationale de France.

En face de la mairie se trouve le Monument aux morts. Peint dans un bleu qui fut criard au début de ce siècle, il fait idéalement face à la maison commune. Sur son riche site qui répertorie par la photographie les Monuments aux morts, Serge Philippe Lecourt nous apprend qu’il s’agit d’un “modèle de série réalisé par le sculpteur Étienne Camus (1867-1955)” et créé dans la “fonderie Edmond Guichard” avant d’être “inauguré en 1921”.

Le poilu du Monument aux morts d'Igoville (photographie d'Armand Launay, 2006).

Le poilu du Monument aux morts d'Igoville (photographie d'Armand Launay, 2006).

La mystérieuse maladrerie

Près des Sablons, le long de la RD 79 à cheval entre Igoville et Sotteville-sous-le-val, se trouve une propriété appelée La Maladrerie. Un édifice datant de la première moitié du XVIIIe siècle s’y trouve entouré d’un mur en moellon calcaire. Ce mystérieux enclos est-il le vestige d’un ancien asile pour malades ? 

La page 97 de l’ouvrage de Pierre Langlois, édité en 1851 sous le titre de Histoire du prieuré du Mont-aux-malades-lès-Rouen, nous apporte des éléments intéressants. En 1289, le prieuré du Mont-aux-Malades, dans les hauteurs de Rouen, donna en échange à Laurent le Chambellan un fief de haubert entre Sotteville et Igoville appelé le “Fief aux malades.” Laurent le Chambellan, seigneur de Gouy, était doté d’une charge royale, panetier, qui consistait à fournir le pain à la table de son seigneur. Cela lui valait des droits sur certains moulins et sur la circulation des grains sur la Seine vers Rouen, comme nous l’avons abordé dans un article consacré à Gouy. Il fonda un hôpital, au Port-Saint-Ouen, appelé la Madeleine que nous abordons dans notre article sur Les Authieux-sur-le-Port-Saint-Ouen. Ce fut donc en tant que seigneur local et, semble-t-il bon chrétien soucieux de son prochain, qu’il se trouva lié au prieuré des hauteurs de Rouen qui a partiellement donné son nom à la commune de Mont-Saint-Aignan. La maladrerie igovillaise désigne donc le manoir du fief du prieuré dénommé Mont-aux-malades et non un asile pour lépreux ou autres personnes infortunées. MM. Charpillon et Caresme relatent, dans un article que nous avons reproduit sur ce blog, que ce fief fut vendu “le 27 mai 1621 à Jean Le Cornu, esc., seigneur de Bimorel, conseiller au Parlement de Rouen et commissionnaire aux requêtes du palais. Laurent Le Cornu, deuxième fils de Jean, sieur d’Igoville, trésorier de France à Rouen, donna tant à l’hôpital qu’à l’Hôtel-dieu et à d’autres maisons pieuses, plus de 100,000 écus, en sorte qu’il est regardé à Rouen comme le père des pauvres ; il vendit le fief aux Malades à Barthélemy Boivin, sieur de Bonnetot, conseiller aux comptes.” Nous voyons qu’il s’agissait d’un fief noble au même titre que les autres et que certains nobles continuaient à pratiquer la charité. 

Joseph Mallord William Turner, artiste anglais, visita la Normandie. Ici, sur les hauteurs d'Igoville, il a immortalisé cette vue plongeante où la visibilité sur Igoville et sa région est faible. La poussière de la voiture, les blanches lumières d'une radieuse journée font perdre en qualités documentaires ce qu'elles apportent en impression, en sensation. On s'imagine, harassés, prendre un temps de repos à l'ombre des deux arbres, avec ces voyageurs, près de la borne qui marque une étape du chemin entre Rouen et Paris. L'impressionnisme était là avant ses promoteurs officiels. Cette œuvre a, semble-t-il, été réalisée en 1833. On y lit tout de même la ligne droite vers le clocher d'Igoville puis le pont de Pont-de-l'Arche et la brèche, en forêt, par où file la voie.

Joseph Mallord William Turner, artiste anglais, visita la Normandie. Ici, sur les hauteurs d'Igoville, il a immortalisé cette vue plongeante où la visibilité sur Igoville et sa région est faible. La poussière de la voiture, les blanches lumières d'une radieuse journée font perdre en qualités documentaires ce qu'elles apportent en impression, en sensation. On s'imagine, harassés, prendre un temps de repos à l'ombre des deux arbres, avec ces voyageurs, près de la borne qui marque une étape du chemin entre Rouen et Paris. L'impressionnisme était là avant ses promoteurs officiels. Cette œuvre a, semble-t-il, été réalisée en 1833. On y lit tout de même la ligne droite vers le clocher d'Igoville puis le pont de Pont-de-l'Arche et la brèche, en forêt, par où file la voie.

La question de la voie royale : chronique de ses métamorphoses

Les auteurs s’intéressant au réseau de voies gauloises et, surtout, gallo-romaines, citent souvent la voie entre les villes de Caudebec-lès-Elbeuf, alors appelée Uggade, et de Radepont, alors dénommé Ritumagus. Il s’agirait d’une voie secondaire et bien mâlin serait celui qui établirait, avec certitude donc, le lieu de franchissement de la Seine. Sont pourtant cités, passim, Martot, Criquebeuf ou Bonport. Avec ironie, nous pourrions étendre la liste des actuelles communes riveraines en citant, Les Damps puis Poses… Ce qui semble plus certain est l’ouverture du fort de Limaie sur la voie en direction du Manoir puis vers l’Andelle. Cette ouverture vers le nord-est démontre que, après la réalisation du pont de Pont-de-l’Arche après 862, la majorité du franchissement de la Seine a dû se faire entre Pont-de-l’Arche et Igoville, les autres trajets se faisant toujours par des bacs disposés régulièrement le long de l’iau, nom populaire de la Seine. 

La voie partant de Pont-de-l’Arche vers Rouen est plus difficile à dater. Elle revêtit pourtant un enjeu dans la maitrise de la région qu’il serait dommage de taire. Pont-de-l’Arche constitua un nouveau franchissement de la Seine entre la voie du Vexin et celle de la rive gauche de la Seine par la forêt du Rouvray. À trois lieues de Rouen, la place-forte de Pont-de-l’Arche et celle de Limaie, à Igoville, faisaient partie de la première enceinte vers Rouen et ne devaient en aucun cas devenir une base arrière pour une armée ennemie ou des ligues rebelles. C’est ainsi qu’une voie semble avoir été créée dans le fond de la vallée, au nord immédiat du fort de Limaie et ce sur une série d’arches. Les arches actuelles se lisent toujours dans le paysage et nous leur avons consacré une étude où nous les datons, dans leur architecture, des années 1840. Ce sont les arches du Diguet, mot qui évoque toujours la digue, c’est-à-dire la levée de terre rendant la voie insubmersible. 

Il serait tentant de voir dans cette digue un vestige de fortifications complémentaires à celles de Charles le Chauve à Pont-de-l’Arche, fortifications permettant de faire obstacle à des pilotes souhaitant contourner le pont et le fort de Limaie et ce par des chenaux non encore comblés, surtout en temps de crues. 

Quoi qu’il en soit, et de manière plus certaine, cette voie sur digue était nécessaire pour assurer la continuité de la desserte sur ce qui est devenu une voie royale reliant Paris au Havre en passant par Rouen. Il était inconcevable que la desserte postale fût interrompue lors de crues entre la poste de Pont-de-l’Arche (à la cour du Cerf) et celle des Authieux. La voie contournait alors Igoville en passant au nord de la rue de Lyons, près de la station-essence, au nord de l’actuelle école et gagnait ensuite les hauts de l’église Saint-Pierre, la rue du Huit-Mai-1945, avant de gravir la côte des Authieux. La tentative d’évitement de toute zone inondable est nette et l’on peut même voir, dans la belle ligne droite entre Igoville et Alizay, la jonction entre ces arches insubmersibles et le pied du coteau sec en tout temps.

Cet extrait de la carte de Trudaine, datée de 1759, symbolise les digues qui nous intéressent entre Limaie et Igoville.

Cet extrait de la carte de Trudaine, datée de 1759, symbolise les digues qui nous intéressent entre Limaie et Igoville.

La voie sur digue entre Limaie et Igoville démontre l'intérêt majeur de la voie royale qui ne devait pas être coupée, même pas fortes crues. Les arches actuelles sont assez récentes puisqu'elles datent des années 1840. (cliché d'Armand Launay, 2006).

La voie sur digue entre Limaie et Igoville démontre l'intérêt majeur de la voie royale qui ne devait pas être coupée, même pas fortes crues. Les arches actuelles sont assez récentes puisqu'elles datent des années 1840. (cliché d'Armand Launay, 2006).

Igoville était naguère une étape de la voie Paris-Le Havre, juste avant Rouen. C’est ce dont témoigne une belle toile, déjà impressionniste, de William Turner, artiste anglais voyageant vers Paris. C’est ce dont témoigne, itou, une scène du film Les Grandes vacances, film de Jean Giraud daté de 1967, avec Louis de Funès dans le rôle principal. Sur la route du Havre, un personnage se fait prendre en stop devant un bar appelé Le Tonneau, dans la rue du Huit-Mai-1945, près du bar actuel : Le Sublim’s. C’est ce que l’on retrouve sur une page du site lieuxtournage.fr.

La rue du Huit-Mai-1945 dans le film Les Grandes vacances, tourné en 1967 (capture d'écran d'une page du site lieuxtournage.fr).

La rue du Huit-Mai-1945 dans le film Les Grandes vacances, tourné en 1967 (capture d'écran d'une page du site lieuxtournage.fr).

Entre temps, à la fin du XIXe siècle semble-t-il, Igoville bénéficia ou subit un deuxième contournement. La route nationale 6015 délaissa la rude côte des Authieux et prit une courbe dans l’actuelle rue de Rouen. Une carte postale des années 1910 témoigne de ce changement qui traite sobrement de “l’ancienne côte”. Cette voie se dirige depuis vers le nord en direction de Gouy par une pente, plus longue mais plus douce que celle des Authieux (la rue des Canadiens). C’est ce que l’on voit par une photographie aérienne des années 1950. Peu après, une voie de shunt permit de contourner le centre-village par une entaille dans le coteau calcaire entre la station-essence et le carrefour reliant le centre-bourg à la nouvelle route de Rouen. Cette entaille permet de voir des failles dans la roche calcaire qui témoignent d’anciennes exploitations de carrières. 

Comparaison de deux cartes postales, l'une des années 1910, et l'autre vraisemblablement des années 1950. Cette comparaison fait clairement apparaitre la désaffection de la route des Authieux, ancienne voie royale, au profit de la route de Rouen. On mesure aussi que le Monument aux morts de la commune a été déplacé.aquelle
Comparaison de deux cartes postales, l'une des années 1910, et l'autre vraisemblablement des années 1950. Cette comparaison fait clairement apparaitre la désaffection de la route des Authieux, ancienne voie royale, au profit de la route de Rouen. On mesure aussi que le Monument aux morts de la commune a été déplacé.aquelle

Comparaison de deux cartes postales, l'une des années 1910, et l'autre vraisemblablement des années 1950. Cette comparaison fait clairement apparaitre la désaffection de la route des Authieux, ancienne voie royale, au profit de la route de Rouen. On mesure aussi que le Monument aux morts de la commune a été déplacé.aquelle

Entre route et résidence

Un autre contournement, bien qu’indirect, existe depuis 1967 et l’ouverture de l’autoroute A13 dite de Normandie. Il n’a pas ôté le caractère routier d’une partie de la commune : le long de la route départementale 6015. Cette voie est de plus en plus empruntée, voire encombrée, ce qui a permis le développement d’une zone d’activités autour du véhicule (stations-essence, garages), de l’alimentation (l’hypermarché U) et de petits commerces qui ont fui le centre-village devenu purement résidentiel à mesure que la circulation en était détournée. La gare de Pont-de-l’Arche-Alizay a perdu une partie de son activité au profit de la route. Sa voie ferrée coupe toujours la commune d’Igoville entre, d’un côté, les habitations et, de l’autre côté, une plaine alluviale ponctuée d’étangs issus des sablières. Le hameau de Limaie a conservé lui aussi ce côté commercial, voire industriel, avec une zone d’activités comprenant notamment des carrières de sables et gravats. C’est aussi en ce lieu que se trouvèrent la première usine électrique de Pont-de-l’Arche, des écluses, un chantier naval et où la faïencerie Lambert produit toujours de l’artisanat de qualité. 

Citons aussi, près de la gare de Pont-de-l’Arche-Alizay les locaux de l’ancienne usine de chaussures de Charles puis Jacques Morel. Extension de cette industrie principalement localisée à Pont-de-l’Arche, il est très probable que l’usine Morel fut installée ici pour profiter d’une main-d'œuvre locale utilisant le train matin et soir par la gare contigüe, ou presque. Aujourd’hui, les locaux de l’usine Morel sont utilisés par Intervet où sont réalisés des produits pharmaceutiques à usage vétérinaire. Avec quelques autres usines, le secteur industriel apporte toujours un emploi local non négligeable. ​​​​​​​

Deux cartes postales des années 1910 vers et à Limaie, appelé zone du Fort aujourd'hui, et une photographie montrant l'Auberge du pressoir, restaurant de qualité en activité de nos jours (cliché d'Armand Launay, 2011).
Deux cartes postales des années 1910 vers et à Limaie, appelé zone du Fort aujourd'hui, et une photographie montrant l'Auberge du pressoir, restaurant de qualité en activité de nos jours (cliché d'Armand Launay, 2011). Deux cartes postales des années 1910 vers et à Limaie, appelé zone du Fort aujourd'hui, et une photographie montrant l'Auberge du pressoir, restaurant de qualité en activité de nos jours (cliché d'Armand Launay, 2011).

Deux cartes postales des années 1910 vers et à Limaie, appelé zone du Fort aujourd'hui, et une photographie montrant l'Auberge du pressoir, restaurant de qualité en activité de nos jours (cliché d'Armand Launay, 2011).

L'église Saint-Pierre sur une carte postale des années 1910.

L'église Saint-Pierre sur une carte postale des années 1910.

Saint-Pierre, l’église d’Igoville

L’église paroissiale Saint-Pierre se trouve dans la discrétion des ruelles du centre-bourg, c’est-à-dire un peu cachée ‒ et éloignée surtout ‒ du passage des contemporains. Bien que peu ancienne, elle a le charme des églises rurales de la région avec son petit clocher en flèche de charpente couvert d’essentes en ardoise, sa nef à deux pans et son moellon calcaire. Les voutes de ses baies témoignent de restaurations du XVIIIe comme le montre un millésime de 1790 et du XIXe siècle, ce que l’on voit à l’emploi de la brique, comme pour la sacristie (1881) et le porche du pignon est. Le chœur est un peu plus bas que la nef et est percé par une porte des morts, murée, par laquelle on accompagnait la dépouille du défunt après l’office funèbre.

Vues de 2014 sur l'église Saint-Pierre d'Igoville et son calvaire (photographies d'Armand Launa).
Vues de 2014 sur l'église Saint-Pierre d'Igoville et son calvaire (photographies d'Armand Launa).
Vues de 2014 sur l'église Saint-Pierre d'Igoville et son calvaire (photographies d'Armand Launa).

Vues de 2014 sur l'église Saint-Pierre d'Igoville et son calvaire (photographies d'Armand Launa).

Un calvaire dont le socle date du XVIe siècle constitue, avec des parties de muret, le dernier vestige de l’enclos paroissial où se trouvait le cimetière avant sa translation, rue de Porrentruy. Quel est le lien entre Porrentruy, commune du Jura suisse, et Igoville ? L’église donne un premier indice. En effet, et comme le rapporte la Plateforme ouverte du patrimoine (POP), proposée par le Ministère de la culture, l’église est enrichie d’un vitrail du maitre-verrier François Décorchemont, originaire de Conches-en-Ouche. Datant de 1992, il montre, comme le décrit la notice du ministère, “au premier plan, le Christ et saint Pierre se [faisant] face. Ils sont suivis des autres apôtres. Décor de palmiers. En arrière-plan, l'église de Porrentruy, en Suisse.” Le vitrail porte le texte suivant : “Offert par la paroisse de Porrentruy — 1948 — Tu es le Christ — Le fils du Dieu vivant.” Un blason de la ville de Porrentruy figure également comportant un sanglier. Quant au lien avec Igoville, au-delà de la religion, c’est un article de Paris-Normandie du mercredi 16 janvier 2008 qui nous renseigne. Plus précisément, un enfant du pays passionné d’histoire, Claude Bourgeaux, a mené son enquête. À la Libération, le maire d’Igoville, Henry Boillot, se servit de ses origines suisses pour demander de l’aide. Au-delà de colis et de dons pécuniaires, les habitants de Porrentruy ont proposé d’accueillir des enfants de familles nécessiteuses. C’est ainsi que 24 élèves igovillais séjounèrent un mois en Suisse en 1947 accompagnés par le maire et l’instituteur communal Léon Mautor. Les paroissiens de Porrentruy dotèrent l’église d’un vitrail qui, assurément, avait subi les combats. En remerciement, les édiles baptisèrent une artère de la commune du nom de Porrentruy, en présence d’élus de la municipalité jurassienne. 

Photographie du vitrail du maitre-verrier François Décorchemont offert par des habitants de Porrentruy, en Suisse, à la paroisse d'Igoville (base POP).

Photographie du vitrail du maitre-verrier François Décorchemont offert par des habitants de Porrentruy, en Suisse, à la paroisse d'Igoville (base POP).

 

Les combats de 1940

Proche d’un point de franchissement de la Seine, des forces armées se sont concentrées sur Igoville qui subit des dommages collatéraux. Nous avons consacré un article à ce qu’on a appelé le combat de Pont-de-l’Arche où les forces françaises du capitaine François Huet et quelques éléments britanniques opposèrent une belle résistance, les 8 et 9 juin 1940, aux panzers d’Erwin Rommel. Ce combat rendit plus difficile encore l’exode des civils, notamment rouennais. On déplore des décès parmi les troupes anglaise et française, au sein de laquelle des Sénégalais dont un nom de rue a été donné à Igoville. Le passage de la Seine a encore ralenti et endurci les combats à la Libération où l’on déplore à Igoville le décès de soldats canadiens, près du château de la Sahatte. C’est ce qui explique que la côte des Authieux ait été rebaptisée rue des Canadiens. 

 

Comparaison entre deux vues aériennes (vers 1950 et vers 2018, extraites du site Géoportail) qui montre l'urbanisation de la vallée de la Seine et donc l'accroissement du nombre des sablières afin de fournir une partie du matériau de construction.
Comparaison entre deux vues aériennes (vers 1950 et vers 2018, extraites du site Géoportail) qui montre l'urbanisation de la vallée de la Seine et donc l'accroissement du nombre des sablières afin de fournir une partie du matériau de construction.

Comparaison entre deux vues aériennes (vers 1950 et vers 2018, extraites du site Géoportail) qui montre l'urbanisation de la vallée de la Seine et donc l'accroissement du nombre des sablières afin de fournir une partie du matériau de construction.

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

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15 juillet 2021 4 15 /07 /juillet /2021 09:22
Carte postale illustrée des années 1960 démontrant la volonté touristique de la commune de Saint-Germain-de-Pasquier autour de son église paroissiale et, surtout, de sa mairie, la plus petite de France.

Carte postale illustrée des années 1960 démontrant la volonté touristique de la commune de Saint-Germain-de-Pasquier autour de son église paroissiale et, surtout, de sa mairie, la plus petite de France.

"Pâquier" dans la carte de Cassini datant de la fin du XVIIIe siècle.

"Pâquier" dans la carte de Cassini datant de la fin du XVIIIe siècle.

 

S’il existe bien un centre à Saint-Germain-de-Pasquier autour de sa célèbre “plus petite mairie de France”, l’habitat est ici épars. Les maisons des quelque 124 Saint-Germanois (en 2018) se répartissent au fond de la vallée de l’Oison et des proches vallons dans un décor évoquant le pays d’Auge, ses résidences secondaires et ses pans de bois en trompe-l'œil. Si la commune a des dimensions très modestes, nombreux sont pourtant les noms et les bâtiments du paysage qui méritent un arrêt, un temps d’attention : Villars, Silouvet, Saint-Germain, Pasquier, la chapelle Sainte-Clotilde et l’église. 

 

Extrait d'une vue aérienne des années 1950 (capture d'écran réalisée à partir du site Géoportail).

Extrait d'une vue aérienne des années 1950 (capture d'écran réalisée à partir du site Géoportail).

 

Saint-Germain n’est pas nécessairement Pasquier

Selon Les Mémoires et notes d’Auguste Le Prévost, ouvrage paru en 1869, le nom du hameau autour de l’église se nommait Pasquier. C’était encore l’usage courant en son temps et c’est ce que confirme la carte de Cassini, de la fin du XVIIIe siècle où l’on voit écrit Pâquier. L’accent circonflexe atteste qu’on ne prononçait pas le “s” que l’on est bien tentés de dire encore de nos jours. C’est pourtant sous la forme de Paskier qu’apparait le nom de la paroisse, vers 1192, dans une charte par laquelle l’évêque d’Évreux, Garin, donna des droits aux chanoines établissant le prieuré de Saint-Germain-le-Gaillard. La thèse la plus communément admise affirme que “pasquier” est issu du latin “pascua” qui désigne les pâturages. Il est vrai que la commune possède toujours un “chemin des pâturages” et que les pentes des coteaux sont propices à l’élevage. Mais il est étonnant qu’un nom aussi commun ait pu servir à identifier une paroisse. C’est peut-être la raison pour laquelle le nom de Saint-Germain lui a été adjoint par l’administration de la période contemporaine.  

 

Saint-Germain-le-Gaillard dans le plan cadastral de février 1828 dont la copie est accessible sur le site des Archives de l'Eure.

Saint-Germain-le-Gaillard dans le plan cadastral de février 1828 dont la copie est accessible sur le site des Archives de l'Eure.

Mais alors que désignait-on sous le nom de Saint-Germain ? C’est la même charte signée de l’évêque Garin qui nous l’apprend : c’est le prieuré de Saint-Germain-le-Gaillard. Le plan cadastral de février 1828 montre un lieu-dit, en amont de Pasquier le long de l’Oison, qui porte ce nom. L’évêque dota ce prieuré d’un ermitage avec des terres qu’il tenait de Roger Troussebout, membre d’une grande famille noble de la proche région. Avec cet ermitage, l’évêque donna des droits sur le patronage et les dimes des églises de Mandeville, Saint-Nicolas et Saint-Martin du-Bosc-Asselin et Saint-Jean-de-la-Vitotière. Il en fit de même sur les moulins de la proche région : Garin (sûrement du nom de l’évêque ou d’un de ses proches), nom devenu Worins, Villars, Pasquier (dépendant de Roger de Tournebu), Berfise... Le prieuré Saint-Germain avait pour tutelle l’abbaye Sainte-Barbe de Mézidon-Canon, fondée vers 1128 et dont les chanoines respectaient la règle de Saint-Augustin. Il constituait ainsi une source de revenus à l’abbaye mère et il est très probable que des chanoines aient résidé au prieuré étant donné que, selon Auguste Le Prévost, une chapelle était ouverte au culte. Quoi qu’il en soit, ce prieuré a été “uni à la cure de Mandeville dans la deuxième moitié du XVIe siècle”, nous apprend Auguste Le Prévost, témoignant ainsi de la perte de vitalité de ce lieu pieux. Peu avant 1869, notre auteur écrivit que la “chapelle [est] aujourd’hui convertie en grange”. Quant au nom, il existe deux communes portant exactement le même vocable : l’une dans La Manche et l’autre en Eure-et-Loir. Plusieurs hypothèses sont défendues concernant le sens de gaillard mais il semble que le plus petit dénominateur commun soit l’idée de vivacité et de force, d’après un radical gaulois, galia, lui-même à l’origine du terme gaulois.

Extrait de la carte topographique de l'IGN (capture d'écran réalisée à partir du site Géoportail).

Extrait de la carte topographique de l'IGN (capture d'écran réalisée à partir du site Géoportail).

Pasquier 

Pasquier désigne, semble-t-il, le hameau autour de l’église Saint-Germain. Ce nom a permis de le distinguer de Saint-Germain-le-Gaillard puisque les deux établissements pieux de la paroisse étaient placés sous le même vocable. Il est possible que Pasquier, autrement dit les pâturages, désignât le plus petit établissement avant que Saint-Germain-le-Gaillard, donc le grand Saint-Germain, ne se dépeuple. Selon le tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l’Eure, édité en 1878 et conçu par MM. Charpillon et Caresme, la plus ancienne mention de Pasquier date de 1080. Une charte nous apprend que “Richard, fils d’Hellouin le sénéchal, donna aux moines du Bec les dimes de Saint-Germain-de-Pasquier et de La Harengère.” Des mêmes auteurs, nous apprenons qu’au XIIe siècle, Thomas de Tournebu ‒ dont le nom est à l’origine du toponyme Le Bec-Thomas ‒ donna à l’abbaye du Bec-Hellouin le patronage de l’église de Saint-Germain. La paroisse de Saint-Germain était composée de deux fiefs. L’un d’entre eux dépendait des Troussebout, famille que nous avons traitée dans notre article sur Saint-Cyr-la-Campagne. L’autre fief semble avoir dépendu de nobles de La Harengère et du Bec-Thomas donc, avant qu’il ne revienne, avant 1315, aux mains des Harcourt. En effet, en cette année-là, un certain Guillaume de Harcourt donna des droits sur le moulin de Pesmongue ou Pesquemoque, à Pasquier, pour la collégiale de La Saussaye. Le nom du moulin est étrange. Peut-on rapprocher son radical de “Paskier” et fonder une autre étymologie à ce nom de lieu ? Nous l’ignorons. Quant à la répartition des droits entre les Harcourt et l'abbaye du Bec-Hellouin, il semble qu’elle a perduré jusqu’en 1790. De manière générale, il est possible de penser que Pasquier, comme plusieurs lieux de la vallée de l’Oison, a émergé car à la présence de moulins permettant de traiter le grain des proches et plus importantes paroisses telles que Saint-Martin-la-Corneille et Le Bec-Thomas. 

Saint-Germain-de-Pasquier sous la plume d'Auguste Le Prévost, ici dans ses Mémoires et notes publiées en 1869.
Saint-Germain-de-Pasquier sous la plume d'Auguste Le Prévost, ici dans ses Mémoires et notes publiées en 1869.
Saint-Germain-de-Pasquier sous la plume d'Auguste Le Prévost, ici dans ses Mémoires et notes publiées en 1869.
Saint-Germain-de-Pasquier sous la plume d'Auguste Le Prévost, ici dans ses Mémoires et notes publiées en 1869.
Saint-Germain-de-Pasquier sous la plume d'Auguste Le Prévost, ici dans ses Mémoires et notes publiées en 1869.
Saint-Germain-de-Pasquier sous la plume d'Auguste Le Prévost, ici dans ses Mémoires et notes publiées en 1869.
Saint-Germain-de-Pasquier sous la plume d'Auguste Le Prévost, ici dans ses Mémoires et notes publiées en 1869.
Saint-Germain-de-Pasquier sous la plume d'Auguste Le Prévost, ici dans ses Mémoires et notes publiées en 1869.
Saint-Germain-de-Pasquier sous la plume d'Auguste Le Prévost, ici dans ses Mémoires et notes publiées en 1869.

Saint-Germain-de-Pasquier sous la plume d'Auguste Le Prévost, ici dans ses Mémoires et notes publiées en 1869.

Copie de la notice dévolue à Saint-Germain-de-Pasquier dans le tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l'Eure, œuvre de Louis-Étienne Charpillon et Anatole Caresme parue en 1878.
Copie de la notice dévolue à Saint-Germain-de-Pasquier dans le tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l'Eure, œuvre de Louis-Étienne Charpillon et Anatole Caresme parue en 1878.
Copie de la notice dévolue à Saint-Germain-de-Pasquier dans le tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l'Eure, œuvre de Louis-Étienne Charpillon et Anatole Caresme parue en 1878.
Copie de la notice dévolue à Saint-Germain-de-Pasquier dans le tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l'Eure, œuvre de Louis-Étienne Charpillon et Anatole Caresme parue en 1878.
Copie de la notice dévolue à Saint-Germain-de-Pasquier dans le tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l'Eure, œuvre de Louis-Étienne Charpillon et Anatole Caresme parue en 1878.

Copie de la notice dévolue à Saint-Germain-de-Pasquier dans le tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l'Eure, œuvre de Louis-Étienne Charpillon et Anatole Caresme parue en 1878.

L’église Saint-Germain et Saint-Christophe : un bien à restaurer

Selon Auguste Le Prévost, le temple de la paroisse honore saint Germain d’Auxerre. D’après le site Monvillagenormand, très précis en matière de culte catholique et de description architecturale des églises, saint Germain partage le patronage de l’église avec Saint-Christophe. Il est difficile d’expliquer le choix de certains de nos ancêtres pour la dévotion à tel ou tel pieux personnage. Toutefois, selon la fiche consacrée à Saint-Germain dans Wikipédia, ces deux saints ont pour point commun, dans leurs hagiographies, le fait qu’un grand arbre a poussé là où ils plantèrent leur bâton. Peut-on voir ici un lieu particulièrement fertile où Germain serait un jeu de mots avec l’étymon germer ? Y eut-il un if, ou un arbre d’une autre essence, qui poussa avec une vigueur rarement égalée ? A-t-on raison de citer le lien entre sainte Clotilde, honorée ici auprès d’une source, et la reine épouse de Clovis qui fit bâtir un oratoire en l’hommage à saint Germain au nord d’Auxerre ? 

Le site Monvillagenormand nous aide à décrire architecturalement Saint-Germain. Comme l’église de Saint-Cyr-la-campagne, le temple de Pasquier s’allonge vers l’orient et se termine par un chevet semi-circulaire. Le toit est composé de deux pans couverts de tuiles de pays et termine en croupe arrondie au-dessus du chevet. Le mur gouttereau sud est consolidé par des contreforts et ajouré de baies rectangulaires ou en plein cintre datant de la Renaissance. Un clocher de base carrée couronne le toit au-dessus de l’entrée du chœur. Une flèche de charpente couverte d’ardoise achève de camper le paysage caractéristique des églises rurales de la région. 

Photographies d'Antoine Garnier mettant en valeur le patrimoine roman de l'église paroissiale de Saint-Germain-de-Pasquier. Avec nos remerciements à leur auteur. Ces documents servent de support au texte ci-contre.
Photographies d'Antoine Garnier mettant en valeur le patrimoine roman de l'église paroissiale de Saint-Germain-de-Pasquier. Avec nos remerciements à leur auteur. Ces documents servent de support au texte ci-contre.Photographies d'Antoine Garnier mettant en valeur le patrimoine roman de l'église paroissiale de Saint-Germain-de-Pasquier. Avec nos remerciements à leur auteur. Ces documents servent de support au texte ci-contre.
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Mais Saint-Germain possède une forte singularité par son patrimoine roman. Celui-ci a été mis en valeur sur la Toile par Antoine Garnier, impressionnant recenseur du patrimoine roman qui anime le blog atlas-roman et qui a publié des photographies sur l’église nous intéressant. Dans une démarche de divulgation et vulgarisation des connaissances, il les a aussi publiées sur Wikimedia. Nous nous servons de ces documents, avec son aval et l’en remercions. L’élément le plus précieux se trouve sur la façade principale. Constituée d’un mur pignon, elle est percée par un portail en plein cintre. Les clés qui composent son arc sont merveilleusement travaillées. Trois séries de pierres calcaires forment l’arc. Ces pierres sont sculptées de lignes. Quatre lignes incrustent la pierre alors que la dernière, celle qui couvre le portail, est en saillie. Ces éléments semblent être le plus ancien vestige conservé de l’édifice. Il est estimé au XIe siècle. Sans être spécialiste, nous nous étonnons de cette affirmation tant la façade semble avoir été remaniée au XVIIe siècle avec du matériau de réemploi qui peut tout aussi bien dater du XIIe siècle, c’est-à-dire la fin du roman. Notons une porte murée qui semble aussi dater du XVIIe siècle et qui pourrait avoir succédé à une plus ancienne porte des morts, par laquelle on sortait les dépouilles après l’office funèbre et avant leur enterrement dans l’enclos paroissial. Notons aussi, étant donné le thème abordé, une croix de cimetière en calcaire, aussi photographiée par Antoine Garnier et qui présente un socle hexagonal datant, vraisemblablement, du XVe ou du XVIe siècle, avec une colonne plus récente. À la base de cette colonne se trouve un décor d’épis surmontés de cœurs ; le tout symbolisant le renouveau par l’amour montré et enseigné par le Christ. 

Autres parties intéressantes de Saint-Germain, une baie romane murée dans le mur gouttereau sud ; le mur gouttereau nord et le soutènement à pans de bois de la nef qui semblent témoigner de la pauvreté des dons durant une période de la vie de l’édifice. De plus, la ressemblance est frappante entre le chevet de Saint-Germain et celui de la romane église de Saint-Cyr-la-campagne.

Enfin, le site de la Fondation du patrimoine publie une photographie de l’intérieur de l’édifice. On y voit un mur séparant la nef, constituée d’un vaisseau unique, et le chœur. Il est percé par un arc en plein cintre qui a remplacé un arc roman dont il reste les premières clés, au-dessus des chapiteaux. Le haut de ce nouvel arc montre des restes de polychromie. Le site Monvillagenormand précise qu’on peut y voir une “litre seigneuriale représentant une armoirie de trois étoiles”.

Les élus ont lancé une souscription avec le soutien de la Fondation du patrimoine : il s’agit de “rejointoyer les pierres à la chaux aérienne afin de consolider l’édifice et lui redonner son allure d’antan. La sauvegarde de l’église consiste également à restaurer la toiture de la flèche en ardoises, et à assainir l’édifice par la révision de l’ensemble des gouttières et descentes d’eaux pluviales.” Les dons sont les bienvenus sur cette page

Vue extraite du site de la Fondation du patrimoine permettant d'apprécier une partie de l'intérieur de l'église paroissiale.

Vue extraite du site de la Fondation du patrimoine permettant d'apprécier une partie de l'intérieur de l'église paroissiale.

Vue de l'intérieur de l'église Saint-Germain avec le maire Laurence Laffilé. Photographie de Mathilde Carnet publiée en mai 2021 dans Le Courrier de l'Eure afin de soutenir l'appel aux dons sur le site de la Fondation du patrimoine.

Vue de l'intérieur de l'église Saint-Germain avec le maire Laurence Laffilé. Photographie de Mathilde Carnet publiée en mai 2021 dans Le Courrier de l'Eure afin de soutenir l'appel aux dons sur le site de la Fondation du patrimoine.

Un mobilier partiellement inscrit aux Monuments historiques

Le mobilier de Saint-Germain est connu de la Conservation régionale des monuments historiques. En effet, sur la base POP du ministère de la culture recensant les bâtiments et les œuvres connues, voire protégées, treize œuvres saint-germanoises sont décrites. Inscrites au titre d’objets le même jour, le 21 mars 1977, il s’agit de neuf lithographies et de quatre statues. 

Les neuf lithographies datent du XIXe siècle et furent créées à Paris chez divers imprimeurs. Elles représentent un Évangéliste ; l'Agneau du sacrifice ; la Crucifixion ; le lavement des pieds ; la Pentecôte ; la Présentation au temple ; Saint-Rose de Lima ; Notre-Dame du Mont-Carmel avec son scapulaire et, enfin, l’Adoration des bergers. Le thème de cette dernière œuvre est-il à relier au nom pastoral de Pasquier ? Quoi qu’il en soit, ces lithographies indiquent un renouveau de l’utilisation de l’église, assurément postérieur au témoignage en 1878 de MM. Charpillon et Caresme. 

Quant aux statues, deux d’entre elles sont en bois polychrome et datent du XVIIe siècle : il s’agit de la Vierge à l’Enfant-Jésus et de saint Éloi l’évêque. Deux statues sont en pierre et datent du XVIIIe siècle. Il s’agit de sainte Clotilde et, surtout, de saint Germain bénissant. Nous notons qu’il s’agit de deux saints tardigrades, c’est-à-dire anciens. Ce sont deux personnages issus de Bourgogne et ayant beaucoup compté dans l’évangélisation du nord de la Gaule sous la dynastie mérovingienne. Clotilde a été la femme de Clovis et a contribué à son baptême. Il n’est donc pas étonnant qu’on la retrouve comme protectrice d’une fontaine locale que nous étudions ci-après. En attendant, peut-on voir dans le culte de ces saints très royaux et très francs, comme saint Éloi itou, la preuve d’une structuration de la paroisse Saint-Germain dans les premiers siècles du Moyen Âge, avant l’arrivée des Normands ? C’est très probable, même en l’absence de preuves objectives.  

 

Quelle est la plus petite mairie de France ? Ou la célébrité de Saint-Germain-de-Pasquier et sa chapelle Sainte-Clotilde 

Article à lire sur notre blog en cliquant sur cette phrase ou en copiant ce lien :

http://pontdelarche.over-blog.com/2021/06/quelle-est-la-plus-petite-mairie-de-france-ou-la-celebrite-de-saint-germain-de-pasquier-et-sa-chapelle-sainte-clotilde.html

 

Armand Launay

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26 juin 2021 6 26 /06 /juin /2021 10:23
L'histoire d'Igoville (MM. Charpillon et Caresme)

Charpillon Louis-Etienne, Caresme Anatole, Dictionnaire historique de toutes les communes du département de l’Eure, Les Andelys : Delcroix, 1879, 960 p., t. II, p. 398-399.  

 

IGOVILLE  

 

Paroisse des : Doy. de Periers. – Vic. et Élec. de Pont-de-l’Arche. – Dioc. et Gén. de Rouen. 

La paroisse dédiée à saint Pierre a été formée au moyen d’un démembrement de celle de Pîtres ; le trésorier de la cathédrale de Rouen présentait à la cure. 

Le 17 juillet 1198, Richard Cœur de Lion étant au château Gaillard, donne aux moines de Saint-Ouen, le village de Poses, en échange de Limaye, près Pont-de-l’Arche, l’étang de Martainville et la dîme des moulins de Rouen. 

Vers 1245, Igoville contenait 117 paroissiens, le revenu de la cure s’élevait à 36 l. Jean de la Champagne, chanoine de Rouen, était patron ; le curé d’alors avait été présenté par Henri d’Andely, prédécesseur de ce chanoine dans la prébende[1].  

Jean de Poissy était, vers 1260, seigneur de Gouy, les Authieux, Sotteville, Igoville, etc….[2]. À la même date, un sieur Roger, dit Simon de Limaye, de la paroisse Saint-Pierre d’Igoville faisait une vente à Abraham, bourgeois de Pont-de-l’Arche. 

En 1289, le prieuré du Mont-aux-Malades donna en échange, à Laurent le Chambellan un fief de haubert, sis à Sotteville et Igoville dit : le Fief aux Malades.  

À la même époque, le forestier des moines de Saint-Ouen, à Sotteville-sous-le-Val, avait la moitié du pain fetis recueilli à Noël dans la paroisse d’Igoville, la moitié des œufs, à Pâques et des gerbes en septembre[3].  

Laurent le Chambellan mourut en 1304 et fut inhumé dans l’église du Mont-aux-Malades ; sa fille unique Lucie avait épousé Pierre de Poissy, auquel elle porta le fief aux Malades dont elle hérita à la mort de son père.  

Jean de Poissy, leur fils, obtint en 1323 la confirmation de la charte de Odon de Malpalu, grand panetier de Normandie.  

En 1470, le trésorier de la cathédrale de Rouen confère les cures d’Igoville et de Sotteville-sous-le-Val[4].  

Au commencement du XVIIe siècle, Barthélemy Selles tenait le fief aux Malades, situé sur Sotteville et Igoville, qu’il vendit le 27 mai 1621 à Jean Le Cornu, esc., seigneur de Bimorel, conseiller au Parlement de Rouen et commissionnaire aux requêtes du palais.  

Jean Le Cornu, marié à Madeleine Restout, mourut le 18 janvier 1641, laissant entre autres enfants : François, Laurent, Nicolas, etc. ; il fut inhumé à Sainte-Croix-Saint-Ouen.  

Il y avait à Igoville, en 1647, une confrérie de la Saint-Vierge et une autre de Saint-Pierre et Saint-Paul.

Laurent Le Cornu, deuxième fils de Jean, sieur d’Igoville, trésorier de France à Rouen, donna tant à l’hôpital qu’à l’Hôtel-dieu et à d’autres maisons pieuses, plus de 100,000 écus, en sorte qu’il est regardé à Rouen comme le père des pauvres[5] ; il vendit le fief aux Malades à Barthélemy Boivin, sieur de Bonnetot, conseiller aux comptes.  

 

Le Cornu : d’argent, à deux fasces de sable.  

Boivin : d’azur à trois croix d’or.  

 

En 1747, la chapelle du manoir de Claude-François d’Esmangard à Igoville fut bénite par M. Esmangard, vicaire général de l’archevêque.  

En 1783, Marie-Françoise Groullard de Torcy, veuve de Henri-Alexandre du Moncel, habitait le château d’Igoville.  

 

Groullard : d’azur à trois château d’or, 2 et 1.  

Du Moncel : d’azur au chevron d’or, accompagné de trois merlettes d’argent.  

 

Alexandre-Marie du Moncel de Torcy épousa Marie-Louise des Marets de Saint-Aubin, qui devint veuve et épousa en secondes noces Jean Firmin, comte de Vieux, dont elle eut Édouard-Marie Firmin, comte de Vieux.  

 

De Vieux : burelé d’argent et d’azur à l’aigle d’azur brochante sur le tour.  

 

Le fief d’Igoville appartenant aux moines de Saint-Ouen, était un membre de la baronnie de ce nom.  

La haute justice d’Igoville fut aliénée en fief en 1706, moyennant une somme de 990 l. ; elle passa successivement dans les mains de François Baudouin, Louis Baudouin ; et du sieur Esmangard.  

Le 26 août 1860, Mme la comtesse de Vieux fut marraine à Igoville d’une cloche que bénit Mgr Devoucoux, évêque d’Évreux ; cette dame et son fils vendirent le domaine d’Igoville le 26 septembre 1872 à Louise-Jeanne-Adélaïde de Clisson, fondatrice de l’orphelinat de Saint-François-Xavier.  

Les débris de l’ancienne forteresse de Pont-de-l’Arche et l’écluse qui occupe une partie de son emplacement, sont compris sur le territoire d’Igoville.  

Le château avait une chapelle dédiée à saint Étienne, à la présentation des chanoines de Cléry[6].   

 

IGOVILLE. – Cant. de Pont-de-l’Arche à 14 m. d’alt. – Sol : alluvions contemporaines, alluvium, craie blanche. – St chem. de fer de Pont-de-l’Arche. – R. nat. n° 154 d’Orléans à Rouen. – Surf. terr. 566 hect. – Pop. 432 hab. – 4 cont. 4558 fr. en ppal. – Rec. ord. budg. 2967 fr. – * Percep. et Rec. cont. ind. de Pont-de-l’Arche. – Paroisse. – École mix. de 30 enfants tenue par une religieuse – 11 débits de boissons. – 10 perm. de chasse. – Dist. en kil. aux ch.-l. de dép. 36, d’arr. 14, de cant. 2. 

 

Dépendances : Le Fort.  

Agriculture : Céréales, bois.  

Industrie : four à chaux. – 23 patentés.  

 

[1] Notes Le Prévost, p. 274, t. 2.  

[2] Hist. d’Harcourt.  

[3] Dom. Pommeraye, Hist. de la cathédrale de Rouen.  

[4] Dom Pommeraye, Histoire de la cathédrale de Rouen.  

[5] Dom T. Duplessis.  

[6] Notes, Le Prévost, t. 2, p. 275. 

 

Armand Launay

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22 juin 2021 2 22 /06 /juin /2021 10:14
Carte postale imprimée à l'occasion de l'animation intitulée "Les chemins de la randonnée" qui eut lieu le 26 avril 1997. On y voit l'Oison au premier plan devant la mairie de Saint-Germain-de-Pasquier, avant sa restauration. La carte porte aussi le titre de l'ouvrage "Jadis le Dué, aujourd'hui l'Oison" édité en 1989 par l'Association pour la valorisation du patrimoine normand et dirigé par Annie Leseigneur.

Carte postale imprimée à l'occasion de l'animation intitulée "Les chemins de la randonnée" qui eut lieu le 26 avril 1997. On y voit l'Oison au premier plan devant la mairie de Saint-Germain-de-Pasquier, avant sa restauration. La carte porte aussi le titre de l'ouvrage "Jadis le Dué, aujourd'hui l'Oison" édité en 1989 par l'Association pour la valorisation du patrimoine normand et dirigé par Annie Leseigneur.

 

La vallée de l’Oison est très belle et les visiteurs aiment observer une halte près d’une de ses curiosités : la mairie de Pasquier et ses 8 m², record de France enregistré dans le livre Guiness des records. Mais si plusieurs articles du Net signalent cette singularité, peu proposent une étude de cette mairie, son bâtiment et son histoire catholique. C’est ce que nous proposons ici. 

 

L’église paroissiale désaffectée

Auguste Le Prévost écrivit avant 1859 que l'église paroissiale Saint-Germain, à Pasquier, fut dévastée en 1793, sûrement par des hommes de l’armée révolutionnaire de passage par ces lieux. Vers 1840, Léon-Louis Gadebled, dans son Dictionnaire historique, topographique et statistique du département de l’Eure, écrivit que le culte catholique de Pasquier était réuni au Bec-Thomas, la paroisse voisine. Selon le tome II paru en 1878 du Dictionnaire historique de toutes les communes de l’Eure, de MM. Charpillon et Caresme, l’église paroissiale était “devenue une simple chapelle.” Il semble évident que les paroissiens saint-germanois aient souhaité le retour du culte catholique à Pasquier. Ceci peut expliquer la fondation et l’émergence de la chapelle Sainte-Clotilde qui symbolise, toujours aujourd’hui, l’identité de la commune. En effet, la fondation de cette chapelle en 1851 semble pallier la fermeture de l’église paroissiale.

 

La source Sainte-Clotilde, objet du pèlerinage d'antan, ici sur une photographie de 2017 signée "Clione" et issue du blog "Routard en vadrouille".

La source Sainte-Clotilde, objet du pèlerinage d'antan, ici sur une photographie de 2017 signée "Clione" et issue du blog "Routard en vadrouille".

Le pèlerinage Sainte-Clotilde

Auguste Le Prévost affirma, dans le tome III de ses Mémoires et notes, qu’“Il existait depuis un temps immémorial un pèlerinage très fréquenté [début juin] à une source de Sainte-Clotilde, sur laquelle une chapelle a été érigée par souscription en 1851.” On retrouve-là une pratique courante du catholicisme qui a souvent occupé les lieux où la vie se manifeste, généreuse, opulente, sous la forme d’une source ou d’un arbre remarquable. Ces pratiques ont peut-être succédé à des cultes païens ou, tout du moins, à l’esprit qui animait ces cultes comme au hêtre du Petit-Saint-Ouen à Léry. Les propos d’Auguste Le Prévost semblent corroborés par la présence d’une statue du XVIIe siècle portant les traits de sainte Clotilde dans l’église ; présence qui témoigne donc d’un culte local bien vivace. Une erreur est née à l’endroit de cette chapelle. MM. Charpillon et Caresme indiquèrent sa construction en 1851 à la suite du paragraphe portant sur le prieuré de Saint-Germain-le-Gaillard. Cela a laissé croire, dans l’esprit de certains lecteurs, que ce prieuré était à Pasquier même alors que, comme nous l’avons étudié, il était en amont du chef-lieu de paroisse.

"Saint-Germain-de-Pasquier. La chapelle Sainte-Clotilde" d'après une carte postale illustrée des années 1910 issue des fonds numérisés des Archives de l'Eure (cote : 8 Fi 545-1).

"Saint-Germain-de-Pasquier. La chapelle Sainte-Clotilde" d'après une carte postale illustrée des années 1910 issue des fonds numérisés des Archives de l'Eure (cote : 8 Fi 545-1).

 

1851 : construction de la chapelle Sainte-Clotilde

Comme le montre une carte postale illustrée des années 1910, un édicule fut bâti en brique et mis hors d’eau grâce à deux pans couverts d’ardoise. L’entrée se faisait du côté de la route, par le nord-ouest donc, grâce à une ouverture couronnée d’un arc en plein cintre au-dessus duquel, dans une niche, se trouvait une statuette ‒ très dix-neuvième ‒ de sainte Clotilde. L’ouverture était conditionnée par une porte et, sous l’arc, un élégant assemblage de bois et de verre formant une demi-rose, voire un soleil-levant. On peut aussi y voir une coquille Saint-Jacques et ce aux abords de ce chemin de Compostelle, dit des Anglais, que nous avons étudié dans un article consacré à Saint-Cyr-la-campagne. La source Sainte-Clotilde eût-elle une fonction particulière sur ce chemin de Compostelle ? La question est ouverte.    

 

La mairie dans les années 1960 d'après une photographie de presse retrouvée sur le Net.

La mairie dans les années 1960 d'après une photographie de presse retrouvée sur le Net.

 

1910 : la chapelle fut reconvertie en mairie

Le culte catholique reprit vigueur par la restauration de l’église Saint-Germain, après 1878, et la chapelle Sainte-Clotilde fut abandonnée. En effet, comme nous l’apprend le blog “Routard en vadrouille” animé par Clione : “Elle fut aménagée en 1910 sur décision de Monsieur Marsollet, maire de l’époque qui en avait marre de recevoir ses conseillers dans sa salle à manger, donc il décida d’utiliser comme mairie l’ancienne chapelle Sainte-Clotilde, alors désaffectée de tout exercice de culte et qui avait été érigée au-dessus de la fontaine du même nom.” C’est ce que l’on voit sur une carte postale des années 1910 où l’édifice est maculé d’affiches profanes. C’est depuis lors que cette chapelle constitue la plus petite mairie de France avec ses 8 m². Le bâtiment fut modifié comme le montre une carte postale des années 1960 : la demi-rose au-dessus de la porte fut bouchée, la statuette remisée et les murs extérieurs crépis et couverts de blanc. Mais cette réaffectation, toute symbolique en cette époque de lutte pour ‒ ou contre ‒ la séparation des Églises et de l’État, permit l’entretien et donc la pérennité de l’édicule. 

 

Cette carte postale des années 1960 démontre l'intérêt touristique que représente la mairie de Pasquier à côté, et à plus forte échelle, de son église romane.

Cette carte postale des années 1960 démontre l'intérêt touristique que représente la mairie de Pasquier à côté, et à plus forte échelle, de son église romane.

 

Vers l’an 2000 : la mairie renoue avec Sainte-Clotilde

Devenant une carte postale touristique de la commune et de toute la vallée de l’Oison, la mairie bénéficia d’une restauration de gout entre 1997 et 2004. Sa brique fut redécouverte et mis en valeur par un joint clair, sûrement à la chaux, et la statuette de Sainte-Clotilde fut reposée dans une niche refaite pour elle. Certaines personnes durent pousser des cris d’effroi en imaginant qu’ici on blasphémait la loi de 1905 laïcisant plus fermement l’État, mais cette modeste statue rappelle que l’histoire est une filiation. La République n’efface pas ses assises culturelles et civilisationnelles ; elle valorise une partie de son héritage.

 

La statuette de Sainte-Clotilde a retrouvé place dans sa niche, bien protégée ce coup-ci, grâce à la restauration qui eut lieu entre 1997 et 2004. Photographie de 2017 signée "Clione" et issue du blog "Routard en vadrouille".

La statuette de Sainte-Clotilde a retrouvé place dans sa niche, bien protégée ce coup-ci, grâce à la restauration qui eut lieu entre 1997 et 2004. Photographie de 2017 signée "Clione" et issue du blog "Routard en vadrouille".

Sainte-Clotilde a donc modestement rejoint le Panthéon et sa croix chrétienne au nombre, sûrement réduit, des édifices républicains partiellement rechristianisés. C’est ainsi que la représentation de la République sous les traits de Marianne, buste statuaire de nos mairies, s’inscrit dans la lignée de la statuette de la reine Clotilde, elle-même précédée par les œuvres païennes des Romains et des Grecs. En tout cas, le tourisme comprend ce choix et ne s’en offusque pas, au contraire. Ce qui est rare à Pasquier n’est pas qu’un édifice catholique serve de maison commune, de mairie. En effet, les églises étaient aussi les lieux de réunion des habitants durant l’Ancien Régime et elles ont été républicanisées à la Révolution comme le prouvent toujours les inscriptions sur les églises, par exemple, Notre-Dame de Caudebec-lès-Elbeuf ou Saint-Martin d’Ivry-la-bataille. Ce qui est étonnant, à Pasquier, est la permanence d’une mairie dans un ancien lieu de culte, ce qui a été rendu possible par la désaffection de la chapelle dont l’édicule était, somme toute, peu catholique… d’un point de vue architectural.  

 

A lire sur ce blog, L'histoire de Saint-Germain-de-Pasquier.

La mairie de Saint-Germain-de-Pasquier telle que présentait en 2004. Photographie du poète Lionel Droitecour publiée avec un poème sur le blog : lesvieilleslettres.over-blog.com.

La mairie de Saint-Germain-de-Pasquier telle que présentait en 2004. Photographie du poète Lionel Droitecour publiée avec un poème sur le blog : lesvieilleslettres.over-blog.com.

Armand Launay

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22 juin 2021 2 22 /06 /juin /2021 05:55
La vallée de l'Oison dans la commune de Saint-Cyr-la-campagne par Frédéric Ménissier en mai 2021.

La vallée de l'Oison dans la commune de Saint-Cyr-la-campagne par Frédéric Ménissier en mai 2021.

Avec nos remerciements à Frédéric Ménissier

pour ses photographies qui illustrent et instruisent cet article.

 

Entrez dans l’Eure, entrez dans l’Oison

On pénètre dans la vallée de l’Oison par Saint-Pierre-de-Liéroult, quartier de Saint-Pierre-lès-Elbeuf qui fut une commune de l’Eure avant 1837. Après un tunnel, on entre dans une véritable carte postale : celle de la Normandie joyeuse, verte et vallonnée. Passé le hameau de la Bidaudière, on entre dans la commune de Saint-Cyr-la-campagne comme si on entrait dans le pays d’Auge. En effet, cette commune valléenne de 413 habitants (en 2018) est boisée et constituée d'hameaux épars alors que le plateau du Neubourg étale non loin ses mornes plaines ponctuées de mignons villages. Saint-Cyr et la vallée de l’Oison contrastent avec les plats champs du plateau et la vallée de Seine urbanisée et constellée de sablières. Saint-Cyr est préservé des grands axes routiers et son environnement semble plus naturel, plus varié qu’ailleurs. Sorte de poumon d’Elbeuf, dont la forêt borde les coteaux nord de la commune, Saint-Cyr est le lieu rêvé de vastes propriétés, parfois secondaires, entrecoupées de quelques maisons anciennes, quelques pans de bois ou maisons de brique plus récentes. Si le chef-lieu de commune se voit nettement avec sa mairie et son église Saint-Cyr, les Saint-Cyriens se répartissent dans plusieurs hameaux : Le Mont-Hamel et Le Neuf-Moulin, les plus peuplés, et Le Valanglier, Le Moulin Vorins.

 

Signalisation du chemin de Compostelle sur une photographie de Frédéric Ménissier de mai 2021.

Signalisation du chemin de Compostelle sur une photographie de Frédéric Ménissier de mai 2021.

 

Cette remarquable entrée de vallée a été récemment mise en valeur par la restauration et le balisage d’un chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. C’est ce qu’a narré le journaliste Jean-Paul Adam dans une version numérique en date du 16 octobre 2016 d’un article paru dans Le Courrier de l’Eure. L’auteur nous apprend que les départements de l'Eure et de la Seine-Maritime, ainsi que 57 communes ont œuvré pendant trois ans à la mise en valeur de la “voie des Anglais” reliant Dieppe à Tours en direction de Saint-Jacques. Parmi ce cheminement chrétien et spirituel se trouve la belle église romane de Saint-Cyr. 

 

Cartes postales illustrées des années 1910 portant sur l'église Saint-Cyr (archives de l'Eure en ligne).
Cartes postales illustrées des années 1910 portant sur l'église Saint-Cyr (archives de l'Eure en ligne).

Cartes postales illustrées des années 1910 portant sur l'église Saint-Cyr (archives de l'Eure en ligne).

 

Le beau roman de l’église Saint-Cyr et Saint-Julitte

Le point central du chef-lieu de commune est l’église paroissiale Saint-Cyr-et-Sainte-Julitte. Orientée, elle se trouve, bien visible, au tournant d’un des méandres dessinés par l’Oison. Si elle remplace assurément un plus ancien édifice, ses parties les plus antiques remontent au XIIe siècle. On les voit nettement car les remaniements plus récents ne les ont pas toutes éliminées (au niveau du chevet) et les ont même restaurées (au niveau du portail). 

Une photographie d’Antoine Garnier, publiée dans la fiche Wikipédia de la commune et sur le blog atlas-roman.blogspot.com, montre le chevet, c’est-à-dire la partie extérieure située au-delà du chœur. C’est un chevet roman de plein cintre, c’est-à-dire de forme semi-circulaire, couvert par un toit en croupe arrondie. Bien que remanié au XIVe siècle (selon le site monvillagenormand.fr), ce chevet conserve une baie étroite, romane, sur le contrefort central, de petits moellons de silex sombre en remplissage et des modillons, c’est-à-dire de petites consoles carrées sculptées sous la corniche du toit. 

 

Le chevet roman de l'église Saint-Cyr sur une photographie d'Antoine Garnier, que nous remercions, datant de juillet 2015.

Le chevet roman de l'église Saint-Cyr sur une photographie d'Antoine Garnier, que nous remercions, datant de juillet 2015.

Voici deux photographies extraites du tome II de l'ouvrage du chanoine Bonnenfant paru en 1937 et intitulé Églises rurales du département de l'Eure. Il s'agit de la planche CXV dévolue à l'église Saint-Cyr conservée aux Archives de l'Eure et publiée en ligne (cote :  37 Fi 3532).

Voici deux photographies extraites du tome II de l'ouvrage du chanoine Bonnenfant paru en 1937 et intitulé Églises rurales du département de l'Eure. Il s'agit de la planche CXV dévolue à l'église Saint-Cyr conservée aux Archives de l'Eure et publiée en ligne (cote : 37 Fi 3532).

 

Selon les photographies du riche site monvillagenormand.fr, le mur gouttereau nord conserve, en sus de ses contreforts, une porte romane menant au chœur qui était encore en fonction vers 1910 comme le montre une carte postale illustrée de ce temps. Le soubassement de ce mur est constitué d’un réemploi de petits moellons de silex sombre. Une autre voute de porte se voit dans le mur gouttereau sud près du chevet, non loin d’une petite baie romane elle aussi murée. 

Le portail de l'église Saint-Cyr est caractéristique du roman malgré des remaniements du XIXe siècle. Celui-ci est surmonté par trois voussures en plein cintre, formant une archivolte et reposant sur des piédroits sculptés en colonnettes. Les voussures sont enrichies de sculptures à motifs géométriques ou en dents de scie typiques du roman. Un visage, sorte de Dieu le père, couronne l’ensemble et accueille le visiteur. La façade est percée de deux baies étroites à son deuxième niveau. 

Un début de clocher carré, de construction plus récente, rompt l’harmonie du mur pignon en s’adossant au pan sud du toit. Celui-ci est couronné par une flèche de charpente polygonale couverte d'essentes d'ardoise. 

 

Église de Saint-Cyr-la-Campagne (Eure), façade et portail ouest sur une photographie des années 1950 (?) conservée aux Archives de l'Eure et publiée en ligne.

Église de Saint-Cyr-la-Campagne (Eure), façade et portail ouest sur une photographie des années 1950 (?) conservée aux Archives de l'Eure et publiée en ligne.

 

Le mobilier de Saint-Cyr

Une campagne de protection des éléments patrimoniaux de l’église a été entreprise par les élus au nom de la commune, propriétaire des lieux. Ainsi, des œuvres ont été inscrites au titre d’objets sur la liste supplémentaire des Monuments historiques le 21 mars 1977. Il s’agit de :  

- fonts baptismaux du XVe siècle, en pierre taillée et situés dans la nef, côté nord ; 

- une statue de la Vierge à l’Enfant au chardonneret (un petit oiseau). En pierre sculptée, sa datation est estimée dans la base POP du Ministère de la culture entre la fin du XVe siècle et le début du XVIe siècle. Elle se trouve dans le chœur, contre le mur sud ;

- une statue de poutre de gloire en bois polychrome représentant donc le Christ en croix et datée du XVIe siècle ;  

- un aigle-lutrin sculpté sur bois polychrome du XVIIIe siècle situé dans le chœur, côté nord. Son socle est contemporain ;  

- quatre stalles du XVIIIe siècle qui proviendraient de l'ancienne abbaye Notre-Dame-de-Bonport. L’église de cette abbaye cistercienne, à Pont-de-l’Arche, servit de carrière suite à sa vente en tant que bien national à la Révolution. On estime aussi que le maitre-autel de Saint-Pierre-de-Liéroult provient de Bonport.

 

Saint-Augustin rédigeant son œuvre : à gauche le tableau présent dans l'église Saint-Cyr (vue extraite de la base POP), une vue de l'œuvre originale de Philippe de Champaigne (Wikimedia) et le détail des armes de la famille Le Monnier, donatrice des fonds ayant permis de réaliser l'œuvre saint-cyrienne (Base POP itou). Saint-Augustin rédigeant son œuvre : à gauche le tableau présent dans l'église Saint-Cyr (vue extraite de la base POP), une vue de l'œuvre originale de Philippe de Champaigne (Wikimedia) et le détail des armes de la famille Le Monnier, donatrice des fonds ayant permis de réaliser l'œuvre saint-cyrienne (Base POP itou). Saint-Augustin rédigeant son œuvre : à gauche le tableau présent dans l'église Saint-Cyr (vue extraite de la base POP), une vue de l'œuvre originale de Philippe de Champaigne (Wikimedia) et le détail des armes de la famille Le Monnier, donatrice des fonds ayant permis de réaliser l'œuvre saint-cyrienne (Base POP itou).

Saint-Augustin rédigeant son œuvre : à gauche le tableau présent dans l'église Saint-Cyr (vue extraite de la base POP), une vue de l'œuvre originale de Philippe de Champaigne (Wikimedia) et le détail des armes de la famille Le Monnier, donatrice des fonds ayant permis de réaliser l'œuvre saint-cyrienne (Base POP itou).

 

Mais l'objet majeur de l’église est un tableau représentant Saint-Augustin rédigeant son œuvre. Ce docteur de l'Église, qui fut aussi penseur romain et évêque d’Hippone, est figuré touché par la lumière de la vérité divine. Celle-ci lui inspire l’amour de Dieu comme le symbolisent, d'abord, la lumière issue du ciel et qui engendre le cœur enflammé par la foi tenu dans sa main gauche et, ensuite, la plume par laquelle se crée une partie de la doctrine chrétienne, dans sa main droite. Si l’artiste qui réalisa ce tableau du XVIIIe siècle nous est inconnu, il eut le mérite de reproduire une œuvre majeure de Philippe de Champaigne (1602-1674), artiste peintre et sculpteur français classique. Cette peinture à l’huile fut classée par le Conservatoire régional des monuments historiques le 25 juin 1990. On peut voir, dans l'œuvre, le blason des Le Monnier, famille donatrice saint-cyrienne. MM. Charpillon et Caresme citent un dénommé François Le Monnier, sieur de La Hayette, marié en 1643 à Gabrielle Belleau, héritière du fief de “Valengelier”. Les Le Monnier blasonnaient de gueules au lion rampant d’or. 

On peut donc mesurer que le patrimoine liturgique saint-cyrien est plutôt riche, mis en rapport avec la taille de la paroisse. Il est dommage que les parties romanes de son église ne fassent pas l’objet d’une inscription aux Monuments historiques. Mais qui étaient les nobles de la paroisse ?  

 

 

Le roi Philippe II Auguste et sa maison de Saint-Cyr

Les origines romanes du XIIe siècle de l’édifice chrétien précèdent de quelques décennies les premières archives qui éclairent un peu l’histoire saint-cyrienne. On lit dans Scripta, base des actes normands médiévaux publiée sur le site de l’université de Caen sous la direction de Pierre Bauduin, que le roi de France Philippe Auguste dota en 1217 son sergent Tencrius de toutes ses terres et biens saint-cyriens : 

 

“Philippus, Dei gratia, etc. Noverint universi, presentes pariter et futuri, quod nos Tencrio, servienti nostro, propter ejus fidele servitium, et heredi suo masculo de uxore sua desponsata, dedimus in perpetuum illud quod habebamus apud Sanctum Cyricum, videlicet viginti libras turonensium in novo molendino, decem solidos turonensium in quodam jardino, septem capones et septem denarios turonenses, et septuaginta tres gallinas et tres solidos et unum denarium turonensem, et unum anserem, et octinginta et triginta ova, et septem solidos turonensium uno denario minus, et de censibus ville Sancti Cyrici octo libras et quatuor solidos et duos denarios turonenses, et ducentos pinpenellos apud Pontem Arche, que predicta sunt annui redditus, et preterea triginta quatuor acras terre et dimidiam, et septem acras broscie, et unam acram prati, et domum quam habebamus apud Sanctum Cyricum. Hec autem omnia tenebit ad usus et consuetudines Normannie dictus Tencrius et heres suus masculus de uxore sua desponsata, reddendo consuetudines et servicia que terra predicta debere dinoscitur. Quod ut perpetue stabilitatis, etc. Actum Compendii, anno Domini Mº CCº XVIIº, mense aprilis.” Acte 4084. 

 

Copie du plan cadastral de Saint-Cyr, section A dite "du Village". Première vue de 2 feuilles cotées 3PL/1026/2 et conservées aux Archives de l'Eure. Le chef-lieu de paroisse semble avoir particulièrement pris de l'importance aux XIIe et XIIIe siècles parmi les autres hameaux locaux, ce dont témoignent la construction de l'église actuelle et une charte du roi Philippe Auguste.

Copie du plan cadastral de Saint-Cyr, section A dite "du Village". Première vue de 2 feuilles cotées 3PL/1026/2 et conservées aux Archives de l'Eure. Le chef-lieu de paroisse semble avoir particulièrement pris de l'importance aux XIIe et XIIIe siècles parmi les autres hameaux locaux, ce dont témoignent la construction de l'église actuelle et une charte du roi Philippe Auguste.

 

On y apprend principalement que le roi donna sa maison (domum), c’est-à-dire un fief, de Saint-Cyr et les impôts sur les foyers (censibus), ainsi que divers droits en nature, un pré et 20 livres tournois à prendre sur le nouveau moulin, celui qui a dû donner son nom au hameau de Neuf-moulin. 

Le nom du sergent est problématique. Il est dénommé Tencrius dans Scripta, Teneer le Champion selon Le Dictionnaire historique de toutes les communes de l’Eure de MM. Charpillon et Caresme et, enfin, Teucerio selon Les Mémoires et notes d’Auguste Le Prévost. Cependant, selon MM. Charpillon et Caresme, son nom semble s’identifier au fief dénommé Gilles-Tauquiers à Saint-Cyr même. Le nom a-t-il été mal rédigé en 1217 ? A-t-il connu une longue déformation les siècles suivants ? Gilles était-il le prénom de baptême du sergent de Philippe Auguste ? Nous l’ignorons. Nous savons en revanche qu’il s’agissait d’un fief de haubert, c’est-à-dire un domaine réservé aux chevaliers qui, en retour, devaient fournir un chevalier en arme à leur seigneur en cas de nécessité. Il était placé sous la tutelle d’un baron et ne devait revenir, dans l’idéal, qu’au fils ainé. Dans les faits, les fiefs de haubert furent peu à peu divisés entre les sœurs héritières, en l’absence de fils. L’église Saint-Cyr démontre que c’était-là le fief majeur de la paroisse ; les seigneurs ayant sûrement largement contribué aux dons permettant le déploiement puis l’entretien du temple local. 

Le fief dénommé Gilles-Tauquiers faisait partie des trois fiefs de la paroisse avec le Valanglier, déjà cité, et celui de Neuf-moulin. Ce dernier fief possède sa part de mystère et mérite quelques réflexions.

 

Saint-Cyr-la-campagne. Le Neuf-moulin. Carte postale illustrée des années 1910 disponible sur le site des Archives de l'Eure (cote : 8 Fi 529-8).

Saint-Cyr-la-campagne. Le Neuf-moulin. Carte postale illustrée des années 1910 disponible sur le site des Archives de l'Eure (cote : 8 Fi 529-8).

 

Les fortifications du Neuf-moulin

Le Neuf-moulin est le second hameau de la paroisse, après Saint-Cyr. Il semble avoir eu une importance qui a décliné au XIIIe siècle et qui revenait aux seigneurs du lieu : les Troussebout, aussi appelés Troussebot ou Trussebut. Nous sommes tenté de leur attribuer les vestiges de fortifications à contremont de Neuf-moulin. Mais de quelles fortifications s’agit-il ? 

Auguste Le Prévost les avait déjà localisées et décrites dans son ouvrage du milieu du XIXe siècle : “Sur la pointe sud d’une colline, entre deux vallons, sont les ruines à ras de terre d’un ancien château, dont les fondements présentent une extrême solidité. Au sud du château est la butte du castel, butte fort élevée, sous laquelle est taillé un puits profond, taillé dans le roc. La butte et les ruines sont protégées par un fossé, et entourées de fosses beaucoup plus larges.”

La lecture de la carte topographique actuelle fournit aussi de précieuses informations. À l’ouest de Neuf-Moulin existe une singulière formation géologique en forme de cercle (circus, en latin). Elle culmine à 111 mètres d’altitude et forme une colline, entre deux vallées. Il s’agit en fait d’un éperon dont l’attache au plateau a été érodée par deux anciens affluents de l’Oison, celui qui a formé la vallée Barrée et celui de la vallée du bois de Troussebout. La partie sud de l’éperon descend à 84 mètres d’altitude. La colline centrale a une forme arrondie et est appelée, sur la carte topographique, “le cirque - ancien retranchement”. Un panneau la dénomme aussi ainsi à Saint-Cyr. Notons que le puits se trouve au sud. Il devait sûrement rendre possible l’installation d’une garnison dans un châtelet protégeant la partie la plus vulnérable de la colline. Peut-on imaginer en ce lieu des fortifications plus anciennes, comme un oppidum gaulois ? Nous n’avons aucun élément pour affirmer quoi que ce soit.

 

La carte topographique de l'IGN (ici sur une capture d'écran réalisée à partir du site Géoportail) montre une butte prononcée dans l'espace le plus sinueux de la vallée de l'Oison et portant des noms énigmatiques : le Cirque (ancien retranchement) et le Puits Castel.

La carte topographique de l'IGN (ici sur une capture d'écran réalisée à partir du site Géoportail) montre une butte prononcée dans l'espace le plus sinueux de la vallée de l'Oison et portant des noms énigmatiques : le Cirque (ancien retranchement) et le Puits Castel.

Le Cirque, petit retranchement circulaire selon la carte topographique. Ici les photographies de Frédéric Ménissier, prises en mai 2021, laissent apparaitre un talus et un fossé au dénivelé assez modeste (moins de deux mètres).Le Cirque, petit retranchement circulaire selon la carte topographique. Ici les photographies de Frédéric Ménissier, prises en mai 2021, laissent apparaitre un talus et un fossé au dénivelé assez modeste (moins de deux mètres).Le Cirque, petit retranchement circulaire selon la carte topographique. Ici les photographies de Frédéric Ménissier, prises en mai 2021, laissent apparaitre un talus et un fossé au dénivelé assez modeste (moins de deux mètres).

Le Cirque, petit retranchement circulaire selon la carte topographique. Ici les photographies de Frédéric Ménissier, prises en mai 2021, laissent apparaitre un talus et un fossé au dénivelé assez modeste (moins de deux mètres).

Le pied de la butte du Puits Castel, au Neuf-Moulin, d'après une photographie de Frédéric Ménissier datant de mai 2021.

Le pied de la butte du Puits Castel, au Neuf-Moulin, d'après une photographie de Frédéric Ménissier datant de mai 2021.

 

Qui étaient les Troussebout ? 

MM. Charpillon et Caresme nous apprennent qu’en 1257 Renaud Troussebot, seigneur de Saint-Cyr, donna des droits aux moines de Bonport sur son moulin de Vorins. Ce moulin est aussi appelé Varyn (1272), Warin et Garin selon les documents et les périodes. Il porte le nom d’un de ses propriétaires qui a pu être l’évêque d’Évreux, Garin, dont Auguste Le Prévost écrivit qu’il fut propriétaire du proche prieuré de Saint-Germain-le-Gaillard (tome III, page 125 du volume III). Un membre de la famille Troussebot était donc devenu seigneur de Saint-Cyr mais cette famille semble avoir été possessionnée principalement plus au sud et en amont de l’Oison. En effet, outre le moulin Garin, on retrouve un bois de Troussebout sur les cartes actuelles. Auguste Le Prévost nous apprend (à la page 100) que ce bois faisait partie de la paroisse de La Harengère et constituait un fief dénommé la Troussebotière, au sud de Neuf-Moulin. À la page 166, notre auteur nous apprend que le fief de Troussebout relevait d’un fief de la paroisse de Saint-Nicolas du Bosc-Asselin où se trouvait son chef-mois (le manoir principal, ici des Troussebout). 

Comme le mentionne Auguste Le Prévost, cette “famille [était] mêlée à tous les événements de la contrée, alliée à la maison d’Harcourt et souvent mentionnée dans les donations faites aux églises. Dès 1138, Guillaume Troussebout était un personnage.” Page 100, l’auteur nomme Gaudfridus Trossebot, cité dans les Grands rôles des ducs de Normandie. Il était “chargé de la défense du château de Bonavilla”. Nous ne savons de quelle Bonneville il s’agit, mais la fonction militaire des Troussebout est nette. Ainsi certains Troussebout ont accompagné Guillaume le Bâtard dans sa conquête puis son administration de l’Angleterre. Auguste Le Prévost cite (page 167) un Guillaume Trussebut, fils de Geoffroy, fils de Payen et marié à Alberède d’Harcourt. Le Net anglais s’en fait l’écho en quête de ses racines nobiliaires. 

Le passage qui nous intéresse le plus, toujours chez Auguste Le Prévost (page 125), fait état d’un don, en 1193, établi par l’évêque d’Évreux Garin au bénéfice de Sainte-Barbe. Il céda le prieuré de Saint-Germain-le-Gaillard, sur les hauteurs de Pasquier, avec divers biens, dont 15 acres de terre au “monte Crostele” qui lui avaient été donnés par Roger Troussebout. Nous pensons que le Crostele en question est la forme ancienne de Castel. Il nous parait probable d’attribuer aux Troussebout des fortifications sur la colline qui nous intéresse. Cependant, la fonction militaire ayant beaucoup perdu de sa valeur, on voit décliner cette puissance locale au point que le fief de la Troussebotière, tenu par Geoffroy du Framboisier, relevait de celui de Saint-Cyr en 1290. Il est probable que les donations du roi à Gilles Tauquiers aient déplacé le point de gravité de la paroisse. Mais que signifie le nom de la paroisse ? 

 

Vue générale sur Saint-Cyr depuis le chemin de Compostelle par une photographie de Frédéric Ménissier de mai 2021.

Vue générale sur Saint-Cyr depuis le chemin de Compostelle par une photographie de Frédéric Ménissier de mai 2021.

 

Saint-Cyr-la-campagne et son riche nom

Le nom de la localité est attesté sous les formes Sanctus Cyricus en 1218. François de Beaurepaire, dans Les noms des communes et anciennes paroisses de l'Eure, rapporte à la page 172 la mention de Sanctus Cyricus in campania en 1380, soit Saint-Cyr-la campagne. On pourrait croire – et beaucoup s’en contentent – que l’élément “la campagne” accolé à Saint-Cyr est une simple référence aux champs, les camps en normand. Dans quel cas, cette épithète permettrait de différencier notre Saint-Cyr, éventuellement, de Saint-Cyr-du-Vaudreuil, voire Saint-Cyr-de-Salerne, près de Brionne. C’est probable comme le démontrent les noms de communes proches : Amfreville-la-campagne qui se distingue d’Amfreville-sous-les-monts, Amfreville-les-Champs et Amfreville-la-mi-voie : Tourville-la-campagne qui se distingue de Tourville-la-rivière et Criquebeuf-la-campagne qui se distingue de Criquebeuf-sur-Seine. Cette référence à la campagne désigne le nom d’un pays, au sens premier du terme : la campagne du Neubourg, aussi appelé plaine ou, plus récemment, plateau du Neubourg. En ce sens, le nom de Saint-Cyr est révélateur de la mentalité de nos ancêtres qui classaient la vallée de l’Oison dans le pays neubourgeois. 

Quant à Saint-Cyr, l’attache catholique est évidente avec le nom de ce saint martyr tué à trois ans, selon la légende, par l’empereur païen Dioclétien et ce avec sa mère Saint-Julitte (ou Juliette) en raison de sa foi chrétienne. Il est difficile de savoir quelles personnes ont choisi de placer la paroisse sous le patronage de ce saint et pour quelles raisons. Nous nous étonnons cependant des analogies entre la forme latine du nom Sanctum Cyricum (1217) et la présence d’un cirque géologique formé par une boucle encaissée de l’Oison. Il s’agit de la formation géologique en forme de cercle (circus, en latin) que nous avons traitée ci-dessus à la recherche des fortifications des Troussebout. La carte topographique nomme le nord de cette colline “le cirque - ancien retranchement”. Il est vrai que cette partie de la vallée est plus proche du Neuf-Moulin, mais Saint-Cyr et ses hameaux se trouvent à l’endroit où la vallée forment des demi-cercles. Nos ancêtres auraient-ils christianisé un nom préexistant ou joué sur les sonorités circus et Cyricus ? C’est en quête de réponse à cette théorie que nous nous sommes aperçu que Nicolas Hurou avait déjà exploré cette hypothèse, à bien plus vaste échelle, dans son blog intitulé patrimoine-rural qui mêle et démêle les jeux de mots et l’ouverture sur des interprétations nouvelles et probables. 

 

Captures d'écran des passages du tome III des Mémoires et notes d'Auguste Le Prévost (paru en 1869) se rapportant à Saint-Cyr-la-campagne.
Captures d'écran des passages du tome III des Mémoires et notes d'Auguste Le Prévost (paru en 1869) se rapportant à Saint-Cyr-la-campagne.
Captures d'écran des passages du tome III des Mémoires et notes d'Auguste Le Prévost (paru en 1869) se rapportant à Saint-Cyr-la-campagne.
Captures d'écran des passages du tome III des Mémoires et notes d'Auguste Le Prévost (paru en 1869) se rapportant à Saint-Cyr-la-campagne.
Captures d'écran des passages du tome III des Mémoires et notes d'Auguste Le Prévost (paru en 1869) se rapportant à Saint-Cyr-la-campagne.
Captures d'écran des passages du tome III des Mémoires et notes d'Auguste Le Prévost (paru en 1869) se rapportant à Saint-Cyr-la-campagne.
Captures d'écran des passages du tome III des Mémoires et notes d'Auguste Le Prévost (paru en 1869) se rapportant à Saint-Cyr-la-campagne.

Captures d'écran des passages du tome III des Mémoires et notes d'Auguste Le Prévost (paru en 1869) se rapportant à Saint-Cyr-la-campagne.

Captures d'écran des passages du tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l'Eure de Louis-Étienne Charpillon et Anatole Caresme (paru en 1878) se rapportant à Saint-Cyr-la-campagne.
Captures d'écran des passages du tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l'Eure de Louis-Étienne Charpillon et Anatole Caresme (paru en 1878) se rapportant à Saint-Cyr-la-campagne.
Captures d'écran des passages du tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l'Eure de Louis-Étienne Charpillon et Anatole Caresme (paru en 1878) se rapportant à Saint-Cyr-la-campagne.
Captures d'écran des passages du tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l'Eure de Louis-Étienne Charpillon et Anatole Caresme (paru en 1878) se rapportant à Saint-Cyr-la-campagne.
Captures d'écran des passages du tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l'Eure de Louis-Étienne Charpillon et Anatole Caresme (paru en 1878) se rapportant à Saint-Cyr-la-campagne.

Captures d'écran des passages du tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l'Eure de Louis-Étienne Charpillon et Anatole Caresme (paru en 1878) se rapportant à Saint-Cyr-la-campagne.

Cartes postales diverses des années 1910 issues des fonds numérisés des Archives de l'Eure. Cartes postales diverses des années 1910 issues des fonds numérisés des Archives de l'Eure.
Cartes postales diverses des années 1910 issues des fonds numérisés des Archives de l'Eure.

Cartes postales diverses des années 1910 issues des fonds numérisés des Archives de l'Eure.

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

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11 juin 2021 5 11 /06 /juin /2021 10:03
La Bidaudière, hameau de Saint-Pierre, un peu amont dans la vallée de l'Oison. Cliché de Frédéric Ménissier (mai 2021).

La Bidaudière, hameau de Saint-Pierre, un peu amont dans la vallée de l'Oison. Cliché de Frédéric Ménissier (mai 2021).

Avec nos remerciements à Patrick Redon, président de l’Association culture et loisirs (ACL), pour les documents apportés et à Frédéric Ménissier pour ses photographies.



 

De l’Oison à la plaine alluviale

Saint-Pierre-lès-Elbeuf est une commune de 8 305 habitants (en 2018) qu’on appelle les Pierrotins ou, selon les convenances, les Saint-Pierrais. Cette commune constitue la partie est de l’agglomération d’Elbeuf, en Seine-Maritime. Elle témoigne d’une urbanisation récente et massive qui n’a pas entièrement effacé le passé rural. Bien des gens y cherchent et savourent les charmes de “la campagne à la ville”, notamment dans le nouveau quartier du Bosc-Tard. De plus, cette urbanisation folle a permis de mettre au jour des richesses archéologiques insoupçonnées sur lesquelles nous reviendrons plus bas. 

Le tunnel sous la voie de chemin de fer par lequel on change d'univers : verte vallée de l'Oison en amont et plaine alluviale urbanisée en aval (cliché de Frédéric Ménissier de mai 2021 et carte postale illustrée des années 1910).Le tunnel sous la voie de chemin de fer par lequel on change d'univers : verte vallée de l'Oison en amont et plaine alluviale urbanisée en aval (cliché de Frédéric Ménissier de mai 2021 et carte postale illustrée des années 1910).

Le tunnel sous la voie de chemin de fer par lequel on change d'univers : verte vallée de l'Oison en amont et plaine alluviale urbanisée en aval (cliché de Frédéric Ménissier de mai 2021 et carte postale illustrée des années 1910).

Oisonville ou la ville de l’Oison

Un axe sud-nord offre à lire le paysage pierrotin en suivant le cours de l’Oison. Cette rivière de 15 km de long nait à Saint-Amand-les-Hautes-terres et se jette dans la Seine à Saint-Pierre, après avoir arrosé la majorité des anciens hameaux de la commune : La Bidaudière, toujours à l’état de hameau dans la vallée de l’Oison ; Saint-Pierre-de-Liéroult au débouché de la vallée et, dans la plaine alluviale parmi les constructions contemporaines : La Bretèque, La Haline, Griolet et La Villette. Sur cette liste ne manquent que la chapelle Saint-Nicolas, aux confins de Martot et Le Bout-de-la-ville qui, comme son nom l’indique, était à l’extrémité d’une ville, en l’occurrence Caudebec.  

Viaduc en brique portant une voie piétonne au-dessus du chemin de fer depuis 1875 et barrant l'entrée de la vallée de l'Oison (cliché de Frédéric Ménissier de mai 2021).

Viaduc en brique portant une voie piétonne au-dessus du chemin de fer depuis 1875 et barrant l'entrée de la vallée de l'Oison (cliché de Frédéric Ménissier de mai 2021).

Le point central du nom de la commune mais aussi de son espace naturel est Saint-Pierre-de-Liéroult où convergent trois vallées : celle de l’Oison donc, et celles du Grand ravin vers Argeronne et Saint-Didier-des-bois et celle de La Vallée vers Montaure. L’église se trouve au départ d’un coteau entre la vallée de l’Oison et celle du Grand ravin. C’est le siège de la paroisse et il serait étonnant qu’il n’y eût aucune fortification protégeant ce carrefour dans ce lieu naturellement protégé. En effet, nous sommes ici sur la route de Louviers, à l’entrée de l’Oison et de l’agglomération d’Elbeuf. Une propriété nobiliaire, appelée Le Parc, témoigne sûrement d’une implantation seigneuriale non loin de l’église paroissiale. 

De même, et pour souligner la singularité du lieu, nous sommes dans un espace de transition entre les paysages du Roumois, le pays de Rouen, et ceux de l’Évrecin, le pays d’Évreux. La vallée de l’Oison et ses villages limitrophes peuvent se rattacher à cette partie de l’Eure qu’on appelle le Roumois et qui est plus boisée, plus bocagère que les vastes étendues agricoles de la région d’Évreux. Preuve aussi que nous sommes aux confins des pays : lors de la création des départements en 1790, il fut question de rattacher Elbeuf à l’Eure, ce qui fut refusé par sa concurrente industrielle : Louviers. Saint-Pierre est donc à cheval entre ces paysages et ces limites administratives et sa récente histoire s’en fait l’écho.  

Sur ces captures d'écran réalisées à partir du site Géoportail, on peut mesurer le contraste entre l'urbanisation de la plaine alluviale et les coteaux boisés de l'Oison et du plateau du Neubourg. Saint-Pierre-de-Liéroult apparait à la croisée des chemins et des vallées.
Sur ces captures d'écran réalisées à partir du site Géoportail, on peut mesurer le contraste entre l'urbanisation de la plaine alluviale et les coteaux boisés de l'Oison et du plateau du Neubourg. Saint-Pierre-de-Liéroult apparait à la croisée des chemins et des vallées.

Sur ces captures d'écran réalisées à partir du site Géoportail, on peut mesurer le contraste entre l'urbanisation de la plaine alluviale et les coteaux boisés de l'Oison et du plateau du Neubourg. Saint-Pierre-de-Liéroult apparait à la croisée des chemins et des vallées.

Un toponyme témoignant de l’urbanisation galopante

Saint-Pierre-lès-Elbeuf est un nom limpide. C’est par un décret du 19 mai 1857 que ce nom fut acté en même temps que la fusion de hameaux et de faubourgs de Caudebec avec la petite commune de Saint-Pierre-de-Liéroult. C’est ce que nous apprend Pierre Largesse dans un article intitulé “Décret du 19 mai 1857 : création de la nouvelle commune de Saint-Pierre” paru dans Le P’tit Pierrotin de juin 2010. Le “lès” provient du latin latus et désigne ce qui est proche, relié, relatif. Le nom de Saint-Pierre fut conservé bien qu’il ait failli être remplacé par Saint-Louis-lès-Elbeuf, du nom d’un nouveau hameau sis Caudebec. Mais pourquoi cette fusion ? Par souci d’homogénéité entre communes car Saint-Pierre-de-Liéroult et les locaux hameaux caudebécais, somme toute éloignés, étaient appelés à croitre et faire partie de l’agglomération elbeuvienne à l’industrie débordante. Ainsi, la population pierrotine passa de 207 habitants en 1856 à 3 238 en 1861. Caudebec était amputé et l’on comprend mieux pourquoi aujourd’hui il est difficile, pour un profane, de délimiter les communes et de localiser le centre de Saint-Pierre.

La concurrence autour du choix entre le nom de Saint-Pierre et celui de Saint-Louis n’est pas anodine. Elle démontre la volonté d’une communauté rurale de ne pas être englobée, annexée, par la ville explosant en ce début de révolution industrielle et d’exode rural. Le compromis aura été forgé autour du nom pluriséculaire et conforme à la tradition de Saint-Pierre mais avec la mention du chef-lieu d’agglomération : Elbeuf. 

Mais que signifiait le Liéroult ? L’étymologie la plus simple et la plus courante est celle de lierru, ancien adjectif, de Normandie et au moins de Mayenne, désignant le lierre. C’est la thèse défendue par Alexandre Auguste Guilmeth en 1842 dans Elbeuf et ses environs (voyez la note en bas de la page 12) : “Liéroult viendrait du lierre car le sol est humide.” L’auteur nous apprend par ailleurs une forme ancienne mais qu’il ne date pas du nom de la paroisse : “Saint-Pierre aux lierres”. Il affirma aussi qu’au début du XIIe siècle existait en ce lieu un prieuré Saint-Pierre et Saint-Paul dont on retrouve trace dans le Pouillé général de Normandie, datant 1648. Guilmeth avance que le patron du prieuré était l’abbé de Notre-Dame du Parc, près d’Harcourt. Cette famille aurait fait d’importants dons de terres à ce prieuré entre les XIIIe et XVe siècle. Notre consultation dans Gallica du Pouillé général de Normandie indique plutôt que le patronage de la paroisse revenait à la puissante abbaye Saint-Ouen de Rouen, comme bien des terres locales. Cette étymologie autour du lierre a séduit les esprits et constitue l’interprétation officielle, comme en témoigne le blason de la commune, qui doit être assez récent, qui comporte, notamment “Trois feuilles de lierre”. Cependant, nous ne sommes pas convaincus par cette étymologie. Si le lierre est une plante européenne et si son nom est attesté au moins dès 1382 dans le lexique français, ce végétal constitue-t-il un point notable et incontournable du paysage ? Ne devrait-il pas y avoir plus de toponymes en lierre ? Nous nous sommes plu à chercher des étymologies analogues à celles de Léry, Lieurey, Lieure ; des étymologies celtiques, voire préceltiques et évoquant l’eau, voire son franchissement. Mais nous n’avons pas suffisamment d’occurrences anciennes du nom de Liéroult pour pouvoir infirmer ou affirmer quoi que ce soit. 

Plaque rappelant la loi et démontrant qu'on entre bien, à La Bidaudière, dans le département de Seine-Inférieure, aujourd'hui dite maritime (cliché de Frédéric Ménissier de mai 2021).

Plaque rappelant la loi et démontrant qu'on entre bien, à La Bidaudière, dans le département de Seine-Inférieure, aujourd'hui dite maritime (cliché de Frédéric Ménissier de mai 2021).

Saint-Pierre-de-Liéroult : un quartier-village singulier

Ce nom désigne un quartier actuel de la commune mais aussi une commune de l’Eure avant 1837… En effet, avec La Bidaudière, le petit centre autour de l’église Saint-Pierre était une commune euroise depuis 1790 donc. L’entrée de la vallée de l’Oison se trouvait donc dans le département voisin et, plus précisément, dans le canton de Pont-de-l’Arche. Il est amusant que saint Pierre, personnage qui détient les clés de l’entrée dans la vraie religion et donc au Paradis, ait été choisi pour patronner l’entrée de la vallée de l’Oison. Très symbolique aussi, un viaduc en brique ainsi qu’une imposante digue barrent la vallée depuis 1875. C’est depuis cette année qu’une ligne de chemin de fer relia Saint-Georges-Motel à Grand-Quevilly. Fermée depuis 1972, cette voie barre toujours la vallée et l’on passe de la ville à la campagne, ou inversement, par un petit tunnel routier franchi en quelques secondes. Le contraste est saisissant et fait de La Bidaudière comme la réserve rurale de Saint-Pierre-lès-Elbeuf ; réserve à laquelle on peut ajouter les bois alentour dont le petit conservatoire naturel sis aux Communaux, dans l’Eure. En effet, le long de la route de Saint-Didier, une ancienne marnière à ciel ouvert, devenue décharge sauvage, a été reconvertie dans les années 1990 par Michel Démares, président de l’ACL, en lieu de conservation naturel où l’on peut mirer, par exemple, la violette de Rouen, espèce endémique. 

Rencontre insolite sur la route de Saint-Didier-des-Bois, à quelques centaines de mètres de Saint-Pierre, non loin de la petite mais précieuse réserve naturelle initiée et entretenue par l'ACL (cliché de Frédéric Ménissier en mai 2021)..

Rencontre insolite sur la route de Saint-Didier-des-Bois, à quelques centaines de mètres de Saint-Pierre, non loin de la petite mais précieuse réserve naturelle initiée et entretenue par l'ACL (cliché de Frédéric Ménissier en mai 2021)..

Saint-Pierre-de-Liéroult, ses maisons à pans de bois et ses crêtes forestières : image d'une ruralité pas si lointaine imprimée sur une carte postale des années 1910.

Saint-Pierre-de-Liéroult, ses maisons à pans de bois et ses crêtes forestières : image d'une ruralité pas si lointaine imprimée sur une carte postale des années 1910.

1837 : Saint-Pierre-de-Liéroult change de département...

C’est encore Pierre Largesse qui nous permet d’étayer ce sujet administratif grâce à un article paru dans Le P’tit Pierrotin de juin 2010 consacré à “1857 : Naissance de Saint-Pierre-lès-Elbeuf”. Ce numéro fut édité par l’Association culture et loisirs de Saint-Pierre-lès-Elbeuf (ACL) et La Société d’histoire d’Elbeuf. L’auteur nous y apprend que dès le 7 mars 1791 les conseillers municipaux de Caudebec avaient alerté les administrateurs du district de Rouen de l'incohérence du projet de découpe territoriale par le législateur. En effet, selon eux puisque Saint-Pierre-de-Liéroult était contigu au Diguet, hameau de Caudebec, il devait donc se trouver en Seine-Inférieure, ancien nom de la Seine-Maritime. Selon eux, la paroisse de Saint-Pierre, avec ses 82 habitants, était enclavée et servait de repaire à des voyous. Ce n’est qu’à partir de 1836 que des consultations eurent lieu qui aboutirent sur le projet de loi présenté par le ministre de l’intérieur Montalivet, à la chambre des députés le 12 juin 1837  et qui entérina le changement de département. Il reste de cette commune son église paroissiale, quelques demeures et le nom de Saint-Pierre qui désigne depuis lors tous les hameaux alentour.

Sur cette carte d'état major disponible sur le site Géoportail se trouve un calque, légèrement en décalage, rappelant les limites administratives actuelles. Le document original porte en lui l'étonnant changement de département de rattachement de Saint-Pierre-de-Liéroult. En effet, les limites de cette ancienne commune sont marquées en bleu, limites départementales, au nord comme au sud où un trait a été épaissi...

Sur cette carte d'état major disponible sur le site Géoportail se trouve un calque, légèrement en décalage, rappelant les limites administratives actuelles. Le document original porte en lui l'étonnant changement de département de rattachement de Saint-Pierre-de-Liéroult. En effet, les limites de cette ancienne commune sont marquées en bleu, limites départementales, au nord comme au sud où un trait a été épaissi...

L’église paroissiale Saint-Pierre-de-Liéroult 

Réhabilitée en 1869 dans un style gothique, l’église a la particularité d’être tournée vers l’ouest alors que les édifices chrétiens sont orientés, c’est-à-dire tournés vers l’orient, l’est. On peut forger le symbole d’une ancienne église rurale bousculée dans son usage par son inclusion dans le tissu urbain ? En effet, un panneau informatif posé sur place, et repris dans Le P’tit Pierrotin n° 13, en 2013, nous apprend que c’est vers 1854 que l’église aurait été rebâtie en lieu et place d’un ancien édifice rural. C’est alors que son entrée fut percée côté est. Le plan reprend la forme d’une croix latine. L’édifice a des volumes harmonieux et se trouve entouré d’un bel espace en herbe avec quelques tombes nobiliaires du XIXe siècle, seuls rappels de l’ancien enclos paroissial. Le principal matériau de Saint-Pierre ‒ porche, église et sacristie ‒ est la brique rouge, traduisant bien son époque de construction. Les murs de l’église sont ornés par d’élégantes lignes de brique blanche formant, par contraste avec la brique rouge, des losanges et autres motifs géométriques. Quelques pierres de taille calcaire apportent des décorations gothiques sur le porche (colonnettes), l’encadrement de baies du clocher, des modillons en dessous des pans du toit et une rose au-dessus du chœur. L’intérieur est lumineux et sobre avec une voute plâtrée, une sorte d’élégant jubé en ferronnerie séparant symboliquement le transept du chœur. Surtout, on y retrouve un maitre-autel réputé provenir de l’ancienne abbaye de Bonport, à Pont-de-l’Arche ; abbaye vendue comme bien national à la Révolution et dont le mobilier liturgique fut partiellement récupéré par les paroisses avoisinantes. Ce maitre-autel semble dater du XVIIe siècle, comme la statue de Saint-Roch datée de 1630 et sensée avoir été taillée dans du poirier. Les lieux méritent une restauration, ce qui est en cours grâce aux passionnés d’”Urgences patrimoine” ayant déjà fait refaire les fonts baptismaux en 2018. Ils vont s’atteler au rafraichissement des peintures murales en arrière-plan du maitre-autel. Il est dommage que la statue de Saint-Roch et le maitre-autel ne soient pas connus de la conservation régionale des Monuments historiques. Ils seraient ainsi partiellement protégés ce qui pallierait, de plus, le fait que l’église Saint-Pierre est l’un des rares édifices religieux locaux à ne bénéficier d’aucune protection.  

L'église de Saint-Pierre-de-Liéroult sur une carte postale des années 1950 (photo Edeline).

L'église de Saint-Pierre-de-Liéroult sur une carte postale des années 1950 (photo Edeline).

Vues extérieures sur l'église Saint-Pierre-de-Liéroult par Frédéric Ménissier en mai 2021.Vues extérieures sur l'église Saint-Pierre-de-Liéroult par Frédéric Ménissier en mai 2021.Vues extérieures sur l'église Saint-Pierre-de-Liéroult par Frédéric Ménissier en mai 2021.
Vues extérieures sur l'église Saint-Pierre-de-Liéroult par Frédéric Ménissier en mai 2021.Vues extérieures sur l'église Saint-Pierre-de-Liéroult par Frédéric Ménissier en mai 2021.

Vues extérieures sur l'église Saint-Pierre-de-Liéroult par Frédéric Ménissier en mai 2021.

Vues intérieures sur l'église Saint-Pierre-de-Liéroult par Frédéric Ménissier en mai 2021.
Vues intérieures sur l'église Saint-Pierre-de-Liéroult par Frédéric Ménissier en mai 2021.Vues intérieures sur l'église Saint-Pierre-de-Liéroult par Frédéric Ménissier en mai 2021.Vues intérieures sur l'église Saint-Pierre-de-Liéroult par Frédéric Ménissier en mai 2021.

Vues intérieures sur l'église Saint-Pierre-de-Liéroult par Frédéric Ménissier en mai 2021.

Des traces d’anciens fiefs

Dans la plaine où ont été bâtis en quelques décennies des quartiers entiers demeurent des maisons à pans de bois et d’anciennes demeures nobiliaires ou bourgeoises. À La Haline se trouve le château du Parc et son domaine. Un plan terrier datant de 1776 est connu qui le représente. Il faisait partie de la paroisse de Caudebec et était alors la propriété du seigneur de Poutrincourt, possessionné à Martot. Ce château faisait partie d’une exploitation agricole dont il reste le vieux puits (inscrit aux Monuments historiques depuis le 14 avril 1930) et le pressoir à pommes dans sa grange. Quelque peu laissé à l’abandon, il revient à Michel Démares, président de l’ACL, de l’avoir remis au jour en 1987 ce qui a provoqué son acquisition par la municipalité en 1990. Celle-ci a fait restaurer le pressoir et son bâtiment où évolue depuis une partie de la vie associative de la commune. Des temps anciens, se lisent aussi les innombrables vestiges de puits qui ont été mis en valeur par l’ACL. Depuis, il est courant que Saint-Pierre-lès-Elbeuf soit nommée, par synecdoque, “la ville aux cent margelles”, ce qui est aussi une évocation de son récent passé rural. 

À la frontière avec Martot, c’est le nom d’un espace qui évoque le passé, révolu ce coup-ci : le bois Saint-Nicolas. Il indique la présence d’une ancienne chapelle détruite en 1896. Ancienne appartenance des moines du Bec-Hellouin, propriétaires de la ferme des Fiefs-Mancels, à Martot, cet édifice accueillait annuellement “l’assemblée Saint-Nicolas” où, début mai, venaient en particulier les filles voulant trouver un mari dans l’année. 

Le pressoir du Parc de la Haline d'après une phhotographie Pressoir à pommes du Liéroult. Touring club de France du Touring club de France estimée 1931 et 1938. et accessible sur la base POP du Ministère de la culture.

Le pressoir du Parc de la Haline d'après une phhotographie Pressoir à pommes du Liéroult. Touring club de France du Touring club de France estimée 1931 et 1938. et accessible sur la base POP du Ministère de la culture.

Le cœur de Saint-Louis ? 

Entre La Bretèque, Le Bout-de-la-ville, La Haline et Griolet, un point cardinal de la nouvelle commune de Saint-Pierre-lès-Elbeuf a été bâti face à un ancien “château” et autour de l’église Saint-Louis. Dans un pur et élégant style néogothique, cet édifice est sorti de terre entre 1852 et 1863 selon les plans de Jacques Eugène Barthélémy, architecte diocésain. Ce n’est qu’en 1875 que les cloches furent suspendues et bénies. Grâce à un terrain donné par Félix Gariel, sa construction commença à Caudebec et finit... à Saint-Pierre, la nouvelle commune ayant été créée en 1857. Cette construction témoigne de l’explosion démographique, les habitants des hameaux locaux désirant bénéficier d’un lieu de culte plus proche que la très belle mais lointaine église Notre-Dame de Caudebec. Depuis, Saint-Louis constitue un point central de la commune renforcé par l’implantation de la mairie et des écoles, vastes constructions très géométriques et harmonieuses qui témoignent du souci d’hygiène et de fonctionnalité du XIXe siècle. Saint-Louis préfigure et illustre, même modestement, ce que seront les villes nouvelles sorties des champs comme Val-de-Reuil. À n’en pas douter, si le cœur de Saint-Louis avait été plus développé et peuplé en 1857, la commune eût été baptisée Saint-Louis-lès-Elbeuf. Ce développement ne tarda pas. 

Vue aérienne des années 1960 éditée sur une carte postale. On  voit l'église Saint-Louis, espace central de la commune avec sa mairie à proximité. On y voit aussi le centre E. Leclerc, un des premiers supermarchés de la région qui s'est installé, vers 1987, à la sortie de la commune, vers Martot où il constitue une nouvelle centralité. Il est courant dans le langage contemporain de désigner l'hypermarché Leclerc par l'expression "aller à Saint-Pierre". Cet hypermarché a dénommé sa galerie : l'espace de l'Oison, ce qui renforce l'impression de centralité de ce lieu commercial où la voiture et le camion sont rois.

Vue aérienne des années 1960 éditée sur une carte postale. On voit l'église Saint-Louis, espace central de la commune avec sa mairie à proximité. On y voit aussi le centre E. Leclerc, un des premiers supermarchés de la région qui s'est installé, vers 1987, à la sortie de la commune, vers Martot où il constitue une nouvelle centralité. Il est courant dans le langage contemporain de désigner l'hypermarché Leclerc par l'expression "aller à Saint-Pierre". Cet hypermarché a dénommé sa galerie : l'espace de l'Oison, ce qui renforce l'impression de centralité de ce lieu commercial où la voiture et le camion sont rois.

Symbole du changement de périodes, la riche demeure en brique de 1910 qui accueille la mairie a été agrandie et maquillée en style néonormand se revendiquant mais rompant avec la tradition. Symbole du changement de périodes, la riche demeure en brique de 1910 qui accueille la mairie a été agrandie et maquillée en style néonormand se revendiquant mais rompant avec la tradition.

Symbole du changement de périodes, la riche demeure en brique de 1910 qui accueille la mairie a été agrandie et maquillée en style néonormand se revendiquant mais rompant avec la tradition.

La Révolution industrielle autour des moulins

La Révolution industrielle n’a pas englobé Saint-Pierre-de-Liéroult et les hameaux caudebécais selon un front d’urbanisation partant d’Elbeuf et progressant décennie après décennie vers l’est. Non, on voit sur une photographie aérienne des années 1950, disponible sur le site Géoportail, qu’il n’y avait pas encore de jonction entre Caudebec et Saint-Pierre. L’urbanisation s’est faite à partir des hameaux existants qui se sont peu à peu rejoints, limitant de plus en plus les parcelles dévolues à la culture ou l’élevage. C’est ce qu’on peut mesurer grâce à la base POP du patrimoine proposée par le Ministère de la culture. Une série de photographies montre des plans des moulins situés le long de l’Oison au milieu du XIXe siècle. Ces plans sont issus des collections des archives de Seine-Maritime et ont été étudiés et commentés par Emmanuelle Le Roy-Real, par ailleurs auteure de Elbeuf, ville drapière, publié en 1994. Celle-ci met en évidence le passage de la force hydraulique traditionnellement apportée par l’Oison à l’énergie thermique créée par le moteur à vapeur. Dans la description du moulin à blé Heullant, elle nous apprend que les eaux de l’Oison étaient insuffisantes (souvent ou parfois ?) et qu’un bassin d’accumulation de ses eaux était nécessaire. En ouvrant des vannes, l’eau apportait l’énergie suffisante à l’alimentation du moulin. C’est en 1877 que l'énergie thermique commença à alimenter le moulin qui cessa “toute activité à la fin du XIXe siècle. Il ne subsiste aujourd'hui que des vestiges.” Un autre plan localise l'usine Maille, sur la rivière d'Oison, vers 1850. Situé au 57, rue Gravetel, cet ancien moulin à blé devint une filature, spécialité elbeuvienne s’il en est. 

Plans de moulins de Saint-Pierre issus des collections des archives de Seine-Maritime (et accessibles sur la base POP du Ministère de la culture). Ils ont été étudiés et commentés par Emmanuelle Le Roy-Real, par ailleurs auteure de Elbeuf, ville drapière, publié en 1994.Plans de moulins de Saint-Pierre issus des collections des archives de Seine-Maritime (et accessibles sur la base POP du Ministère de la culture). Ils ont été étudiés et commentés par Emmanuelle Le Roy-Real, par ailleurs auteure de Elbeuf, ville drapière, publié en 1994.Plans de moulins de Saint-Pierre issus des collections des archives de Seine-Maritime (et accessibles sur la base POP du Ministère de la culture). Ils ont été étudiés et commentés par Emmanuelle Le Roy-Real, par ailleurs auteure de Elbeuf, ville drapière, publié en 1994.

Plans de moulins de Saint-Pierre issus des collections des archives de Seine-Maritime (et accessibles sur la base POP du Ministère de la culture). Ils ont été étudiés et commentés par Emmanuelle Le Roy-Real, par ailleurs auteure de Elbeuf, ville drapière, publié en 1994.

Preuves de l'industrialisation galopante de Saint-Pierre et de l'agglomération elbeuvienne, ces bâtiments en brique qui structurent les rues pierrotines. Ces vues sont disponibles sur la base POP du Ministère de la culture. La première vue date de 1993 et est signée de Christophe Kollmann. Elle montre la filature de laine Saint-Louis. Il s'agit de l'atelier de fabrication ouest, rue de la Villette. La deuxième vue montre l'atelier de tissage de laine construit vers 1850 et attribué, ensuite, à Georges Rivette en 1880. L'édifice est actuellement reconverti en maison. Cette vue semble provenir d'Emmanuelle Leroy-Real et date de 1993. La troisième vue montre la filature de laine des établissements Blin et Blin. Elle est signée de Denis Couchaux et doit aussi dater de 1993.
Preuves de l'industrialisation galopante de Saint-Pierre et de l'agglomération elbeuvienne, ces bâtiments en brique qui structurent les rues pierrotines. Ces vues sont disponibles sur la base POP du Ministère de la culture. La première vue date de 1993 et est signée de Christophe Kollmann. Elle montre la filature de laine Saint-Louis. Il s'agit de l'atelier de fabrication ouest, rue de la Villette. La deuxième vue montre l'atelier de tissage de laine construit vers 1850 et attribué, ensuite, à Georges Rivette en 1880. L'édifice est actuellement reconverti en maison. Cette vue semble provenir d'Emmanuelle Leroy-Real et date de 1993. La troisième vue montre la filature de laine des établissements Blin et Blin. Elle est signée de Denis Couchaux et doit aussi dater de 1993.
Preuves de l'industrialisation galopante de Saint-Pierre et de l'agglomération elbeuvienne, ces bâtiments en brique qui structurent les rues pierrotines. Ces vues sont disponibles sur la base POP du Ministère de la culture. La première vue date de 1993 et est signée de Christophe Kollmann. Elle montre la filature de laine Saint-Louis. Il s'agit de l'atelier de fabrication ouest, rue de la Villette. La deuxième vue montre l'atelier de tissage de laine construit vers 1850 et attribué, ensuite, à Georges Rivette en 1880. L'édifice est actuellement reconverti en maison. Cette vue semble provenir d'Emmanuelle Leroy-Real et date de 1993. La troisième vue montre la filature de laine des établissements Blin et Blin. Elle est signée de Denis Couchaux et doit aussi dater de 1993.

Preuves de l'industrialisation galopante de Saint-Pierre et de l'agglomération elbeuvienne, ces bâtiments en brique qui structurent les rues pierrotines. Ces vues sont disponibles sur la base POP du Ministère de la culture. La première vue date de 1993 et est signée de Christophe Kollmann. Elle montre la filature de laine Saint-Louis. Il s'agit de l'atelier de fabrication ouest, rue de la Villette. La deuxième vue montre l'atelier de tissage de laine construit vers 1850 et attribué, ensuite, à Georges Rivette en 1880. L'édifice est actuellement reconverti en maison. Cette vue semble provenir d'Emmanuelle Leroy-Real et date de 1993. La troisième vue montre la filature de laine des établissements Blin et Blin. Elle est signée de Denis Couchaux et doit aussi dater de 1993.

L’urbanisation qui découvre les sols ?...

Quel paradoxe ! L’urbanisation désigne l’expansion de la ville et donc le recouvrement des sols. Mais pour alimenter en brique les vastes constructions du XIXe siècle, il a fallu trouver de l’argile. Un vaste filon a été exploité à contremont de Saint-Pierre-de-Liéroult où s’est établie la briqueterie de P.-J. Chedeville. Située dans la rue du Mont-Énot et remplacée depuis par la société Witco, cette briquèterie, si elle a bouleversé le sol par endroit, a permis de mettre au jour des sols anciens aujourd’hui situés près du parking de Witco. Le fait principal semble être l’étude de 1968 où Guy Verron, directeur des Antiquités de Normandie, fit dégager une falaise de 19 mètres de hauteur depuis l’ancienne plaine alluviale au sol actuel. Cette falaise a montré des strates remarquablement conservées qui ont servi d’échelle aux géologues afin de dater et caractériser divers sédiments de l’Europe du nord-ouest. Saint-Pierre est depuis une référence internationale, un stratotype, et l’on utilise l’échelle géologique d’Elbeuf I, II, III et IV pour dater diverses découvertes.

Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant le quartier de la briquèterie P.-J. Chedeville et ses terres retournées.
Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant le quartier de la briquèterie P.-J. Chedeville et ses terres retournées. Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant le quartier de la briquèterie P.-J. Chedeville et ses terres retournées. Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant le quartier de la briquèterie P.-J. Chedeville et ses terres retournées.

Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant le quartier de la briquèterie P.-J. Chedeville et ses terres retournées.

 

L’originalité géologique du site de Saint-Pierre

Avec un grand souci de vulgarisation scientifique, Jérôme Tabouelle est l’auteur d’un article relatant les découvertes saint-pierraises intitulé “Géologie, paléontologie et préhistoire de Saint-­Pierre-­lès­-Elbeuf”. Il fut publié dans Le p’tit Pierrotin n° 13, en 2013. Nous en faisons ici un résumé libre. Les plaques continentales bougent à la surface du globe. Le continent africain glisse vers le nord. Il repousse l’Espagne et l’Italie et crée ainsi les Pyrénées et les Alpes. Ces massifs montagneux font aussi pression sur les masses de terre plus au nord et c’est ainsi que le Bassin parisien a repris un peu d’altitude. Il a 2,8 millions d’années, le Bassin parisien a émergé de l’océan. Les eaux de pluie ont donc coulé sur ce friable bassin calcaire et la Seine a commencé à y creuser son lit, d’abord large et peu profond. Durant le quaternaire, vers 2,6 millions d’années, des variations climatiques alternant entre des glaciations et des réchauffements ont fortement érodé les sols. Lorsque les glaciers fondaient, ils déposaient les sédiments, qu’ils avaient charriés, appelés depuis les limons des plateaux et engendraient un puissant débit d’eau qui entaillait profondément le lit des rivières et donc de la Seine. C’est ainsi que le lit de la Seine s’est déplacé vers ses parties les plus profondes, créant des méandres. Certains méandres se sont asséchés car la vallée a encore été creusée. Cela a créé des terrasses alluviales, surélevées entre le plateau et le fond de la vallée. Les limons déposés ont à leur tour été érodés par les vents puissants. Les particules les plus fines ont été déplacées et se sont entassées ailleurs. On les appelle les loess. Ceux-ci ont été particulièrement piégés à Saint-Pierre où un méandre de Seine s’était formé, puis asséché.  

 

Le tuf de Saint-Pierre

La meilleure description du tuf pierrotin se trouve, à notre connaissance, dans l’article collectif dirigé par Dominique Cliquet et Jean‑Pierre Lautridou, “La séquence loessique de Saint‑Pierre‑lès‑Elbeuf, (Normandie, France) : nouvelles données archéologiques, géochronologiques et paléontologiques”, paru dans la revue Quaternaire en 2009 (vol. 20/3, pages 321-343). Le tuf pierrotin a été découvert “il y a un siècle” par P.-J. Chédeville propriétaire des briqueteries de Saint-Pierre. Cette pierre calcaire est vacuolaire, c’est-à-dire qu’elle présente des cavités. Elle a été très prisée afin de fournir du matériau aux constructions. Cette présence étant connue, par effet cliquet le site saint-pierrais a été plusieurs fois étudié ; surtout en 1968 par Guy Verron et Dominique Cliquet. Il présente une singularité : sa faune à mollusques. Sous 17 mètres de loess, le tuf de Saint-Pierre recelait 60 espèces de mollusques fossiles, “dont 47 terrestres incluant 29 forestiers”. Ces espèces sont variées. Certaines sont océaniques et présentent des analogies avec des espèces lusitaniennes et canaries. Elles permettent dans l’ensemble de dater le filon à près de 400 000 ans avant notre ère. Elles témoignent, le plus souvent, d’un âge interglaciaire et terrestre où une forêt très humide prédominait en ce lieu où confluaient la Seine et l’Oison. On peut concevoir une petite plage, une rive, régulièrement inondée située à une trentaine de mètres au-dessus du niveau actuel de la Seine. De l’eau, du bois, des animaux... ce lieu était propice aux activités humaines. 

 

Une présence humaine au paléolithique (- 350 000 ans) !

La meilleure source d’information, à notre connaissance, sur ce sujet est l’article de Dominique Cliquet et Jean-Pierre Lautridou, “Une occupation de bord de berge il y a environ 350 000 ans à Saint-Pierre-lès-Elbeuf (Seine-Maritime)”, publié dans la revue Haute-Normandie Archéologique, n° 11, fascicule 2, en 2006. C’est en voulant compléter l’étude du tuf pierrotin en 2004 que furent mis au jour, dans la strate supérieure, des silex taillés. Il est vrai que des silex avaient été découverts, de temps à autre, depuis la fin du XIXe siècle. Mais pour la première fois une campagne de fouille fut organisée qui démarra en 2005. Celle-ci fut riche en enseignements car le site a été bien conservé malgré les activités de la briquèterie. Les auteurs affirmèrent qu’il s’agit du plus ancien site de peuplement “connu à ce jour en Normandie”, ce qui lui “confère une valeur toute particulière”. Datée de 350 000 ans avant notre ère, une activité de débitage du silex et même un peu de façonnage a été attestée grâce aux 3 400 objets mis au jour. Parmi ces objets, aucun fossile humain n’a été retrouvé, contrairement au très proche site de La Fosse-Marmitaine, connu pour “l'homme de Tourville-la-Rivière”, c’est-à-dire trois restes de bras datés entre 236 000 à 183 000 avant Jésus-Christ. À Saint-Pierre ont été retrouvés trois fragments osseux de grand herbivore. Déjà à la fin du XIXe siècle avaient été retrouvés des restes de marmottes. Quoi qu’il en soit, le site regorge de preuves de la présence humaine au confluent de la Seine et de l’Oison.  

Enfin, nous empruntons de nouveau à la plume de Jérôme Tabouelle des éléments permettant de comprendre le site archéologique de Saint-Pierre et son intérêt. L’auteur expose que le paléolithique désigne la longue période débutée avec la première pierre taillée par l’homme. Elle commence il y a 2,8 millions d’années et constitue la première et plus longue période de la Préhistoire. Les plus anciens outils retrouvés en Normandie sont attribués à “Homo erectus” dont la présence est prouvée en “Europe septentrionale entre 450 000 et 150 000 ans. Ces outils, âgés de 120 000 à 350 000 ans, datent de la fin du Paléolithique inférieur, une période appelée acheuléen. Cette période est celle de l’homme chasseur.” En effet, l’homme suit alors les troupeaux et doit d’adapter aux lieux ainsi qu’au climats variés. L'homme pratique aussi ses premières inhumations avec offrandes. Les vestiges de cette époque sont rares. Ils deviennent plus nombreux à partir de 120 000 ans avant notre ère. Le site de Saint-Pierre correspond donc à une période lacunaire dans nos connaissances. 

 

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

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15 mai 2021 6 15 /05 /mai /2021 14:09

Avec nos remerciements à notre ami Frédéric Ménissier

pour son excellente collection de photographies printanières.

 

À cinq kilomètres du centre de Louviers mais sur le plateau du Neubourg, Le Mesnil-Jourdain a une position singulière dans le paysage local. 

Le Mesnil-Jourdain photographié par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Le Mesnil-Jourdain photographié par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Le ravin de Damneville ou de Becdal

Un ravin a une position centrale dans la commune : le “ravin de Damneville”, à l’ouest dans la commune de Quatremare, appelé ensuite “ravin de Becdal”, en aval. L’ensemble des hameaux mesniljourdanais et leurs 234 habitants (en 2018) se situent autour de ce ravin. En effet, s’il est question de Mesnil-Jourdain au singulier, ce rebord du plateau est occupé par plusieurs hameaux dans ce qui devait ressembler à un bocage le long des bois couvrant les coteaux, sur des sols argileux avec silex. C’est ce qu’entretient le domaine des Vergers du Mesnil-Jourdain dont les haies habillent le chef-lieu de commune autant qu’elles font barrage aux vents balayant le plateau. Ces vergers s’inscrivent dans une activité qui, en 1879, était notée par MM. Charpillon et Caresme signalant, dans la commune, près de “4 000 arbres à cidre”.

Les vergers du Mesnil-Jourdain par Frédéric Ménissier en avril 2021. Les vergers du Mesnil-Jourdain par Frédéric Ménissier en avril 2021.
Les vergers du Mesnil-Jourdain par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Les vergers du Mesnil-Jourdain par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Ainsi, de part et d’autre du ravin, on compte le village de Caillouet, le château de la Croix-Richard, la ferme du Petit-Mesnil, Sainte-Barbe, La Coquetière, Cavoville, Le Mesnil-Jourdain et, plus récemment, le hameau du Perray. Le ravin de Becdal permettait un passage plus aisé de la vallée au plateau à une circulation non motorisée et donc soucieuse d’amoindrir le dénivelé des parcours. Ainsi, Le Mesnil-Jourdain est une voie directe entre Acquigny et Pinterville, c’est-à-dire la vallée de l’Eure, et Quatremare, un point central du plateau du Neubourg. Mais s’il est question de ravin et non simplement de vallée, c’est que le relief est ici abrupt et l’on perd rapidement 100 mètres d’altitude du plateau à la vallée. Il est possible d’imaginer que Le Mesnil-Jourdain eut une fonction défensive à 5 km des portes de Louviers. C’est ce que l’on pourrait faire avec la lecture des vestiges appelés Le Fort-aux-Anglais dans le bois du Mesnil-Jourdain. Nous lui avons consacré une étude dans laquelle nous affirmons qu’il s’agit d’un enclos pour les animaux nécessaires à l’exploitation des ressources forestières. Mais Léon Coutil, archéologue normand de renom, y voit des fortifications antiques. Le nom de Caillouet nous étonne aussi. Il évoque le mot normand de caillou, passé en langue française, et le village se trouve au-dessus de carrières sises dans le ravin, comme le montre la carte géologique accessible sur le site Géoportail. C’est en effet ici que débute un affleurement de roches calcaires dites maastrichtiennes et campaniennes (classées C5 et C6 et datées de 83,6 à 68,2 millions d’années) et, à partir de la Croix-Richard des roches santoniennes plus anciennes et plus solides (classées C4 et datées de 83,6 à 86,3 millions d’années). Il est très probable que ces roches aient servi à constituer le moellon, voire les pierres de taille des constructions locales.

Vues sur le ravin de Becdal par Frédéric Ménissier en mai 2021.Vues sur le ravin de Becdal par Frédéric Ménissier en mai 2021.Vues sur le ravin de Becdal par Frédéric Ménissier en mai 2021.

Vues sur le ravin de Becdal par Frédéric Ménissier en mai 2021.

La Croix-Richard désigne une croix de chemin qui devait marquer l’entrée dans la paroisse du Mesnil-Jourdain. Son nom doit provenir du “bois Richard” dont il est question plus bas dans ce texte dans une charte datant environ de 1192. Les cartes postales illustrées montrent un bel édifice de style néo-Louis XVI. Il fut bâti peu avant la Première guerre mondiale par l’architecte ébroïcien Henri Jacquelin (1872-1940) d’après sa fiche parue dans Wikimonde. Peu documentée, son histoire est à écrire. Dans les recensements de population accessible sur le site des Archives de l'Eure on mesure que personne ne résidait en ce lieu en 1911 alors qu'en 1926 sont inscrits Joseph Levitre, né en 1842, et surtout son fils Joseph Claude et son épouse Emma, tous deux nés en 1871. Cette demeure a été inscrite sur la liste supplémentaire des Monuments historiques le 18 janvier 2021, plus précisément ses “façades et toitures du chalet à la Suisse, le mur d'enceinte et les sols du domaine.”  

La Croix-Richard par Frédéric Ménissier en avril 2021 : la socle de l'ancienne croix, l'allée d'entrée du château, la croix récente en béton et le portail du château.
La Croix-Richard par Frédéric Ménissier en avril 2021 : la socle de l'ancienne croix, l'allée d'entrée du château, la croix récente en béton et le portail du château.La Croix-Richard par Frédéric Ménissier en avril 2021 : la socle de l'ancienne croix, l'allée d'entrée du château, la croix récente en béton et le portail du château.La Croix-Richard par Frédéric Ménissier en avril 2021 : la socle de l'ancienne croix, l'allée d'entrée du château, la croix récente en béton et le portail du château.

La Croix-Richard par Frédéric Ménissier en avril 2021 : la socle de l'ancienne croix, l'allée d'entrée du château, la croix récente en béton et le portail du château.

Cartes postales des années 1910 du château de la Croix-Richard, la seconde étant issue des collections en ligne des Archives de l'Eure. Cartes postales des années 1910 du château de la Croix-Richard, la seconde étant issue des collections en ligne des Archives de l'Eure.

Cartes postales des années 1910 du château de la Croix-Richard, la seconde étant issue des collections en ligne des Archives de l'Eure.

Becdal et Cavoville comme preuves d’une colonisation scandinave ?

Étonnamment, nous n’avons pas trouvé mention de vestiges archéologiques dans le territoire communal. Il est possible que les vestiges aient été dispersés par les engins agricoles ou recouverts par les habitations actuelles. Quoi qu’il en soit, il semble que des défrichements aient eu lieu avant l’an mil car on voit apparaitre dans la toponymie des noms scandinaves. Le ravin de Becdal en est le nom le plus patent. Il provient, d’après l’article “Toponymie normande” de Wikipédia, de “dal” qui signifie vallée en vieux norrois (comme dans l’Allemand thal) et de “bec” qui désigne le ruisseau en vieux norrois itou. La “vallée du ruisseau” est le nom norrois de ce ravin ce qui semble indiquer la présence de scandinaves dans la région. On pourrait penser que le ravin tient son nom d’une personne dénommée ainsi. Après tout, il existe bien un manoir du XVIIe siècle, partiellement inscrit aux Monuments historiques depuis 1978, en bas de la vallée, à Acquigny. Mais c’est plutôt ce manoir qui tire son nom de la vallée car il fut construit plus tard par un certain Denis Le Roux, semble-t-il seigneur d’Acquigny au XVe siècle. De même, Le Mesnil-Jourdain comprend le hameau de Cavoville, où se trouve la mairie et qui dut être le plus peuplé des hameaux de la commune. Cavoville fut même une commune de 1790 à 1826 où elle fut rattachée au Mesnil-Jourdain. Le nom de Cavoville n’a cependant pas été traité par les toponymistes, à notre connaissance. Deux chartes accessibles par le site Scripta, dirigé par Pierre Bauduin, indiquent les formes anciennes de ce nom. Entre 1180 et 1192,  Adam de Kavalvilla (Cavoville) donna à l’église Saint-Taurin d’Évreux 12 acres de terre sise au Bois-Richard qu’il tenait du fief de Gautier de Houlme (acte 5591). Un acte du 11 octobre 1281 montre que Jean Le Veneur, chevalier, fit échange avec Renaud Leschamps, écuyer, de plusieurs rentes qu’il possédait dans différentes paroisses dont la “parrochia de Mesnillio Jordani” distincte de la “parrochia Beate Marie de Cavavilla” (acte 2129). Notons que la paroisse du Mesnil-Jourdain fut aussi placée sous le vocable de Notre-Dame (Beate Marie) et dépendait du chapitre de la cathédrale d’Évreux, selon la fiche de la base POP du Ministère de la culture. Quant à savoir où était l’église de Cavoville ? Cette même fiche annonce qu’elle fut mentionnée en 1220, détruite “après 1823” et qu’elle est “visible sur le cadastre napoléonien”. Nous ne l’avons pas retrouvée en parcourant ce document sur le site des Archives de l’Eure. Quoi qu’il en soit, nous notons cette forme de “Kaval” ou “Cava” pour Cavoville. Il nous fait penser à la forme de nom très courante dans la région où le nom d’un seigneur scandinave précède le suffixe “villa”, désignant le domaine rural. Ainsi Surtauville, Surville, Crasville… Il est probable, sous une forme très modifiée, que “Kaval” soit un nom scandinave. 

Comparaison de deux vues aériennes sur Le Mesnil-Jourdain et ses hameaux, l'une de 2019 et l'autre des années 1950 (captures d'écrans réalisées à partir du site Géoportail).
Comparaison de deux vues aériennes sur Le Mesnil-Jourdain et ses hameaux, l'une de 2019 et l'autre des années 1950 (captures d'écrans réalisées à partir du site Géoportail).

Comparaison de deux vues aériennes sur Le Mesnil-Jourdain et ses hameaux, l'une de 2019 et l'autre des années 1950 (captures d'écrans réalisées à partir du site Géoportail).

 

L’émergence du fief du Mesnil-Jourdain  

Située sur le plateau, au sud du ravin de Becdal, une motte féodale existe toujours un peu au nord de l’église Notre-Dame au chef-lieu de commune, ancien domaine agricole du Mesnil-Jourdain. Un mesnil, en français médiéval, est un diminutif de maison. On retrouve le terme de “mansionile” qui provient du latin ma[n]sionem. Il s’agit donc d’un petit domaine. Le terme de Jourdain est tout aussi intéressant. Il fait référence au fleuve du Proche-Orient, cité dans la Bible, mais qui semble avoir influencé le choix de noms de baptêmes masculins au temps des croisades du XIIe siècle. Citons, par exemple, Jourdain du Hommet (décédé en 1192), seigneur de Cléville et de Sheringham, connétable de Richard Cœur de Lion durant la troisième croisade. Cet homme était évêque de Lisieux. Citons aussi un certain Jourdain de Canteloup qui donna en 123 aux frères du prieuré des Deux-amants un moulin installé sur la Seine (cité par André Pilet, à la page 20 de son ouvrage intitulé Amfreville-sous-les-Monts : son histoire, des silex taillés à l'ordinateur). En ce qui concerne notre paroisse, c’est Louis-Étienne Charpillon et Anatole Caresme qui nous fournissent matière à réfléchir et peut-être comprendre dans le tome II de leur monumental Dictionnaire historique de toutes les communes de l’Eure, paru en 1879. Un généreux article sur Le Mesnil-Jourdain, de la page 526 à la page 529, nous apprend la présence d’un certain Geoffroy du Mesnil en 1190 et un certain Jourdain du Mesnil vers 1200. C’est à cette époque que Le Mesnil va prendre le nom d’un seigneur appelé Jourdain. Celui-ci était propriétaire d’un moulin sur le “pont aux moulins” de Louviers, pont appelé Esperlène d’après MM. Charpillon et Caresme et qui semble correspondre à Épervier d’après la toponymie lovérienne (un bras de l’Eure porte ce nom ainsi qu’un champ, appelé Éprevier, entre Louviers et Le Petit-Mesnil). En 1201, “Étienne du Mesnil, chevalier, confirme à l’archevêque Robert Poulain la vente faite par Guillaume de Foleville à l’archevêque Gautier, de l’ile Jourdain et de la petite ile entre le moulin de la Lande et le pont Esperlène. C’est lui qui vendit à l’archevêque un moulin à foulon près le moulin Jourdain, moyennant 30 livres. Sa fille Jeanne, épouse de Pierre Lhuissier, vendit au même prélat 13 livres 14 sous que son frère Jourdain du Mesnil lui avait assignés en dot sur le moulin dit Jourdain. À la même date Étienne du Mesnil délaisse à l’archevêque le moulin Jourdain, assis sur le pont Esperlène, avec toutes les moutes” (la moute du Parc et de Beauvais, celle du fief de La Vacherie et du fief Saint-Taurin à Louviers).

Un Jourdain du Mesnil était présent à Louviers et au Mesnil qui semble avoir pris de l’importance. Selon MM. Charpillon et Caresme, en 1237, “Jourdain du Mesnil siégea aux assises du Pont-de-l’Arche” et en 1243 “Jourdain du Mesnil fit don d’un moulin aux moines de Bonport.” En 1276, il était question d’un certain “Étienne du Mesnil-Jourdain”. Le nom de la paroisse s’est donc forgé à partir du nom d’un noble ayant pris une importance particulière dans la région, comme le démontre sa présence à Pont-de-l’Arche, ville royale et ville de l’administration royale. 

Nous pensons que les revenus de la famille Jourdain se sont en partie faits grâce à l’Eure, le droit de moute au moulin de Louviers et, pourquoi pas, l’utilisation du ravin de Becdal. En effet, jusqu’à plus ample informé, nous ne connaissons pas de moulin dans cette partie du plateau du Neubourg. Il est possible que le grain fût transporté par Becdal à Louviers, peut-être en embarquant sur l’Eure. Le nom de Jourdain serait-il un sobriquet pour une personne tirant ses revenus de la rivière ?    

Quoi qu’il en soit, ce nom est limpide car la création de la paroisse est relativement tardive par rapport aux paroisses de la région et leurs toponymes normands des IXe et Xe siècles. 

Un bonjour de Mesnil-Jourdain ! Carte postale des années 1910.

Un bonjour de Mesnil-Jourdain ! Carte postale des années 1910.

L’imposant patrimoine bâti du Mesnil-Jourdain

Autour de l’église Notre-Dame se trouve un imposant patrimoine bâti en pierre de taille calcaire et à pans de bois qui campe une admirable carte postale normande, une des plus belles vues de la région de Pont-de-l’Arche grâce aux champs situés au sud et permettant d’avoir cette belle vue. Il faut mesurer avant toute chose que la commune se compose, comme les autres, de corps de fermes plus ou moins imposants et bien conservés. Comme les communes proches de vallons, les fermes se sont installées le plus souvent entre les terres argileuses des vallons, propices aux vergers et à l’élevage, et les terres limoneuses du plateau, propices à la culture en champs ouverts. Le domaine du Mesnil-Jourdain est le principal corps de ferme de la paroisse, situé entre ces deux types d’espaces, et doté d’une grande mare un peu à l’ouest. La Conservation régionale des Monuments historiques a inscrit le 25 octobre 1961 sur la liste supplémentaire des monuments protégés la motte féodale, la façade et les toitures du “bâtiment en pierres et silex attenant à l’église et des bâtiments en pans de bois à sa suite” et les “façades et toitures du bâtiment adossé à la motte féodale”. L’église paroissiale a été classée Monument historique le 14 juin 1961 et la croix de cimetière a été classée le 20 juin 1952.

Localisation des différents bâtiments notables du domaine du Mesnil-Jourdain (vue légendée réalisée sur le site Géoportail).

Localisation des différents bâtiments notables du domaine du Mesnil-Jourdain (vue légendée réalisée sur le site Géoportail).

Vue éloignée, côté sud, sur le domaine du Mesnil-Jourdain d'après une photographie de Frédéric Ménissier prise en avril 2021.

Vue éloignée, côté sud, sur le domaine du Mesnil-Jourdain d'après une photographie de Frédéric Ménissier prise en avril 2021.

La motte castrale des Jourdains

L’élément de patrimoine le plus ancien est la motte castrale sans douves, invisible depuis la rue, surmontée de nos jours par la base d’un bâtiment en silex, semble-t-il, recouvert de végétation. On le confondrait volontiers avec un colombier à l’abandon s’il n’y avait cette motte caractéristique du Moyen Âge dont la fondation est estimée au XIIe siècle. Cette motte témoigne des Jourdains qui étaient des nobles d’épée. MM. Charpillon et Caresme nous apprennent qu’en 1370 Michel du Mesnil-Jourdain, alors capitaine de Louviers, reçut l’ordre de Charles V de prendre 20 hommes pour la défense de Louviers, alors menacée. De même, vers 1350, l’héritière du Mesnil-Jourdain se maria à Jean de La Héruppe, gouverneur de Pont-de-l’Arche et, en 1395, “Pierre de La Héruppe, avait des quarts de fiefs au Vieux-Rouen, La Villette de Louviers, Montpoignant de Léry et Baignard de Criquebeuf”. Il devait, à ce titre, fournir des hommes au Pont-de-l’Arche en cas de bataille. On mesure que, bien que la ferme du Mesnil-Jourdain ne fut pas située dans un lieu propice aux défenses militaires, les Jourdains ont eu des fonctions martiales sûrement grâce à la proximité de la place forte de Louviers. La motte castrale semble avoir été située au milieu d’une propriété bien plus vaste, aujourd’hui partiellement occupée par des constructions plus récentes. 

La motte castrale (photographie de Jean-Charles Juillard, 2014, avec nos remerciements).

La motte castrale (photographie de Jean-Charles Juillard, 2014, avec nos remerciements).

Les manoirs des Hellenvilliers

Puis, le bâtiment le plus ancien semble se situer le long de la rue de l’église. On attribue ce manoir à la famille de Hellenvilliers. En effet, d’après MM. Charpillon et Caresme, Guillaume de la Champagne, seigneur du Mesnil, fut le dernier des Jourdains. Peu après 1408, semble-t-il, sa fille Agnès se maria à Roger de Hellenvilliers. 

Le manoir est composé au-rez-de-chaussée d’une alternance de silex, de pierre de taille au niveau de la voute de la porte cochère et du contrefort, et de moellon calcaire. Largement remanié, il témoigne tout de même du XVe siècle par ses ouvertures étroites et les quelques assises en silex, au-dessus de la porte piétonne, qui nous rappellent le moulin de la Couture de Tostes et autres propriétés de ce même siècle des moines de Bonport. L’étage à pans de bois et les ouvertures à meneaux (les formes de croix) évoquent le XVIe siècle et le débit de la Renaissance.  

Entre ce manoir et l’église se trouve un beau bâtiment du XVIe siècle avec de beaux chainages en pierre de taille et un remplissage de petits moellons calcaires ponctués de blocs de silex. Ce réemploi de matériaux plus anciens est élégant. Il est probable que ce bâtiment ait servi d’écuries, comme le laissent entendre les petites ouvertures hautes, et qu’il ait remplacé une ancienne grange dimière. En effet, les seigneurs du Mesnil-Jourdain présentaient à la cure, c’est-à-dire qu’ils dirigeaient la paroisse.  

Orienté nord-sud, un imposant manoir à pans de bois est aussi attribué aux Hellenvilliers et estimé du XVIIe siècle. Il présente de riches décorations avec des croix de saint-André, un escalier dans une tourelle hors du corps principal, une galerie au-dessus de la porte d’entrée. 

Le premier manoir des Hellenvilliers (XVe siècle), côté rue, d'après une capture d'écran réalisée à partir du site Google maps et une photographie de Frédéric Ménissier datant d'avril 2021.Le premier manoir des Hellenvilliers (XVe siècle), côté rue, d'après une capture d'écran réalisée à partir du site Google maps et une photographie de Frédéric Ménissier datant d'avril 2021.

Le premier manoir des Hellenvilliers (XVe siècle), côté rue, d'après une capture d'écran réalisée à partir du site Google maps et une photographie de Frédéric Ménissier datant d'avril 2021.

Le second manoir des Hellenvilliers (XVIIe siècle), côté cour, d'après une aquarelle signée Dubourg (avec nos remerciements à Jean-Charles Juillard).

Le second manoir des Hellenvilliers (XVIIe siècle), côté cour, d'après une aquarelle signée Dubourg (avec nos remerciements à Jean-Charles Juillard).

Le second manoir des Hellenvilliers (XVIIe siècle), côté cour, d'après une photographie de Gabriel Ruprich-Robert (1859-1953) et disponible dans la base POP du Ministère de la culture.

Le second manoir des Hellenvilliers (XVIIe siècle), côté cour, d'après une photographie de Gabriel Ruprich-Robert (1859-1953) et disponible dans la base POP du Ministère de la culture.

Le manoir des De Roux

Un dernier manoir doit retenir notre intention. Invisible depuis la route, ce manoir se situe près de la motte castrale. Il semble avoir été bâti pour les Le Roux, seigneurs d’Acquigny devenus seigneurs du Mesnil-Jourdain depuis 1605 où Robin Le Roux, président aux requêtes puis conseiller au parlement, la reçut par décret. Selon MM. Charpillon et Caresme, toujours, vers 1879 la comtesse du Mesnil-Jourdain, héritière des Le Roux, possédait encore la plus grande partie des terres du Mesnil-Jourdain. 

Ce bâtiment est aussi austère qu’harmonieux. Il est austère par ses angles saillants, notamment dans deux corps de bâtiments carrés aux ailes, et par ses ouvertures somme toute réduites, surtout au rez-de-jardin. On peut présumer qu’il servait de stockage à l’étage et de bergerie au rez-de-cour. Il est harmonieux par la blancheur du calcaire de ses moellons et des pierres de taille aux angles et aux chainage. La couleur sable des maçonneries, en remplissage, apportent une appréciable couleur chaude. Les toits à croupe évoquent, romantiquement, les bastides et l’ambiance du sud-ouest. Moins joyeux, on peut regretter avec Jean-Charles Juillard la construction d’un nouveau bâtiment entre la motte castrale, qu’il entaille, et le manoir des Le Roux ; construction sûrement autorisée dans la mesure où il est peu visible. 

Vue sur l'église Notre-Dame du Mesnil-Jourdain, côté sud, d'après une photographie de 1939 prise par Emmanuel-Louis Mas (1891-1979) et disponible dans la base POP du Ministère de la culture.

Vue sur l'église Notre-Dame du Mesnil-Jourdain, côté sud, d'après une photographie de 1939 prise par Emmanuel-Louis Mas (1891-1979) et disponible dans la base POP du Ministère de la culture.

Vue sur l'église Notre-Dame du Mesnil-Jourdain, côté nord, dans le domaine, d'après une photographie de Gabriel Ruprich-Robert (1859-1953) et disponible dans la base POP du Ministère de la culture.

Vue sur l'église Notre-Dame du Mesnil-Jourdain, côté nord, dans le domaine, d'après une photographie de Gabriel Ruprich-Robert (1859-1953) et disponible dans la base POP du Ministère de la culture.

Notre-Dame du Mesnil-Jourdain (XVe siècle)

Les Hellenvilliers étaient les patrons de la paroisse. Ils ont fait édifier le temple actuel vers 1455 à la place de leur chapelle privée, mais ouverte sur l’espace public, vers les quelques habitations d’alors du Mesnil-Jourdain. C’est ainsi qu’elle est adossée au bâtiment du XVe siècle, à l’ouest, qui contraint à placer l’entrée par le sud de la tour-clocher, comme à Pont-de-l’Arche. 

La tour-clocher s’élève sur quatre niveaux, fait rarissime dans la campagne alentour. Elle est massive, avec contreforts, mais non austère comme à Notre-Dame de Freneuse. Sa hauteur la rend élégante, élégance renforcée par la finesse des décorations gothiques des remplages du vitrail de l’entrée, des gargouilles et de sa balustrade en claire-voie qui couronne la tour. Le clocher est constitué d’une harmonieuse flèche pyramidale qui poursuit l’effort d’élévation de Notre-Dame. De ce point de vue, elle ressemble à un temple citadin et démontre à la fois les revenus et la volonté de puissance des Hellenvilliers. Le portail, avec ses voussures en arc brisé, son trumeau et son tympan à remplages gothiques flamboyants fait songer à Notre-Dame-des-arts, à Pont-de-l’Arche, plus tardive de quelques décennies. 

Vue sur le portail de l'église Notre-Dame du Mesnil-Jourdain, côté sud, d'après une photographie de 1939 prise par Emmanuel-Louis Mas (1891-1979) et disponible dans la base POP du Ministère de la culture.

Vue sur le portail de l'église Notre-Dame du Mesnil-Jourdain, côté sud, d'après une photographie de 1939 prise par Emmanuel-Louis Mas (1891-1979) et disponible dans la base POP du Ministère de la culture.

Détail sur une statue et sur les décors floraux des frises de l'encadrement de la porte principale d'après une photographie de Frédéric Ménissier en avril 2021.

Détail sur une statue et sur les décors floraux des frises de l'encadrement de la porte principale d'après une photographie de Frédéric Ménissier en avril 2021.

Plus modeste est la première et unique travée de la nef qui présente des baies gothiques aux dimensions appréciables et laissant passer largement la lumière à l’intérieur du temple. Puis, les autres travées, celles du chœur, sont bien plus modestes, le gros des dépenses ayant déjà été consenti pour la tour-clocher et la nef. Le temple retrouve une taille commune aux églises du plateau du Neubourg et le chœur bénéficie d’une lumière plus mesurée, plus intime et propice au recueillement. Il en résulte une disproportion entre les deux parties de l’édifice mais elle n’entame pas la beauté et l’harmonie d’ensemble de Notre-Dame.     

C’est ainsi que l’église paroissiale a obtenu son classement aux Monuments historiques le 14 juin 1961. Quant à son mobilier, ce sont un peu plus de 20 objets qui sont recensés, et dont les fiches sont accessibles dans la base POP du Ministère de la culture. Plusieurs objets datant du milieu du XVIIIe siècle sont classés sur la liste des Monuments historiques : 

- le 3 février 1958, au chœur du sanctuaire de Notre-Dame, une statue grandeur nature de la Vierge à l’Enfant en calcaire peint polychromé, l’ensemble du maitre-autel (l’autel, le tabernacle, le tabor (pupitre d’autel) et le tableau d’autel représentant la Descente de croix) et une statue grandeur nature de Saint-Nicolas ;

La Vierge à l'Enfant-Jésus, cœur du sanctuaire de Notre-Dame, par Frédéric Ménissier datant de mai 2021.

La Vierge à l'Enfant-Jésus, cœur du sanctuaire de Notre-Dame, par Frédéric Ménissier datant de mai 2021.

Le maitre-autel de Notre-Dame par Frédéric Ménissier datant de mai 2021.

Le maitre-autel de Notre-Dame par Frédéric Ménissier datant de mai 2021.

Saint-Nicolas par Frédéric Ménissier datant de mai 2021.

Saint-Nicolas par Frédéric Ménissier datant de mai 2021.

La Descente de la croix, détail du maitre-autel. On dit que les hermines du rideau couronnant le tableau seraient une référence aux fonctions de justice des Le Roux, ce qui est probable (potographie de Frédéric Ménissier, mai 2021).

La Descente de la croix, détail du maitre-autel. On dit que les hermines du rideau couronnant le tableau seraient une référence aux fonctions de justice des Le Roux, ce qui est probable (potographie de Frédéric Ménissier, mai 2021).

- le 24 mars 1972, le retable partiellement peint en trompe-l'œil sur le mur ; 

- un calice en cuivre et argent classé le 21 janvier 1974. 

En sus, le 4 juillet 1903 ont été classées au titre d’objets trois statues en marbre représentant des angelots nus et ailés. Elles font partie d’un style appelé putto ; putti dans son pluriel italien. Elles proviennent du tombeau de Robert Le Roux de Tilly, conseiller au Parlement de Normandie, mort en 1638, et de son épouse Marie de Bellièvre morte en 1642. Le tombeau a été transféré à l'église paroissiale d'Acquigny en 1779, où il a été saccagé à la Révolution.” La fiche du Ministère de la culture nous apprend que “Ces statues ont été exécutées par Jacques Sarrazin. Elles sont rehaussées par une imposante fresque représentant les défunts. L'angelot central chevauche un crâne comme pour signifier que la vie est plus forte, que cela soit au Paradis tout comme aujourd'hui où les naissances perpétuent la vie.

Vues sur la fresque en hommage à Robert Le Roux de Tilly et son épouse Marie de Bellièvre (XVIIe siècle) (Frédéric Ménissier, mai 2021). Vues sur la fresque en hommage à Robert Le Roux de Tilly et son épouse Marie de Bellièvre (XVIIe siècle) (Frédéric Ménissier, mai 2021).

Vues sur la fresque en hommage à Robert Le Roux de Tilly et son épouse Marie de Bellièvre (XVIIe siècle) (Frédéric Ménissier, mai 2021).

Vue sur le cimetière, le portail et deux bâtiments des Hellenvilliers par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Vue sur le cimetière, le portail et deux bâtiments des Hellenvilliers par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Massives porte charretière et porte piétonne triplement voutées en plein-cintre le long de la rue de l'église, vers Cavoville. La première vue est une aquarelle de Dubourg (merci à Jean-Charles Juillard) et la seconde une photographie de Frédéric Ménissier prise en avril 2021. Elles semblent dater au moins du XVe siècle, à en croire les assises alternées de silex et de pierre de taille, et témoignent de l'entrée d'une imposante propriété nobiliaire.
Massives porte charretière et porte piétonne triplement voutées en plein-cintre le long de la rue de l'église, vers Cavoville. La première vue est une aquarelle de Dubourg (merci à Jean-Charles Juillard) et la seconde une photographie de Frédéric Ménissier prise en avril 2021. Elles semblent dater au moins du XVe siècle, à en croire les assises alternées de silex et de pierre de taille, et témoignent de l'entrée d'une imposante propriété nobiliaire.

Massives porte charretière et porte piétonne triplement voutées en plein-cintre le long de la rue de l'église, vers Cavoville. La première vue est une aquarelle de Dubourg (merci à Jean-Charles Juillard) et la seconde une photographie de Frédéric Ménissier prise en avril 2021. Elles semblent dater au moins du XVe siècle, à en croire les assises alternées de silex et de pierre de taille, et témoignent de l'entrée d'une imposante propriété nobiliaire.

Le couvent de Sainte-Barbe

Nous avons vu que la paroisse était liée à Louviers par la famille Jourdain. Cela se traduit dans la découpe des limites communales qui descendent jusqu’aux rives et de l’Eure et au sud de la boucle fossile de La Haye-le-comte où l’on trouve l’ancien couvent de Sainte-Barbe. Les archives de l’Eure en ligne font état d’une liasse (cotée H1209) où se trouvent des documents allant de 1470 à 1668. On y apprend qu’Artus de Hellenvillier, écuyer, seigneur du Mesnil-Jourdain, fit don en 1470 à frère “Jehan Berthon, prêtre, religieux de la tierce ordre Saint-François” et à ses successeurs, d'une “place et lieu assis ès bois de la dite seigneurie du Mesnil-Jourdain, nommé l'Ermitage.” 

Les bâtiments du couvent Sainte-Barbe sur une carte postale illustrée des années 1910 et vue sur la ferme Sainte-Barbe par Frédéric Ménissier en avril 2021.Les bâtiments du couvent Sainte-Barbe sur une carte postale illustrée des années 1910 et vue sur la ferme Sainte-Barbe par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Les bâtiments du couvent Sainte-Barbe sur une carte postale illustrée des années 1910 et vue sur la ferme Sainte-Barbe par Frédéric Ménissier en avril 2021.

 

Petite par le nombre de ses habitants, Le Mesnil-Jourdain s’avère être une des communes les plus riches en patrimoine bâti et paysager de la région. Saluons le travail des élus et de plusieurs habitants, réunis en association, investis dans la protection et la restauration du patrimoine. En lien avec la Fondation du patrimoine, qui collecte des fonds, ils se sont attelés à un vaste travail de restauration de Notre-Dame dont les gargouilles ont été récemment restaurées. Nous invitons nos lecteurs à se joindre aux dons sur le site de la Fondation du patrimoine.

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

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6 mai 2021 4 06 /05 /mai /2021 12:14
Carte postale illustrée des années 1910 disponible sur le site des Archives de l'Eure (cote (8 Fi 700-1).

Carte postale illustrée des années 1910 disponible sur le site des Archives de l'Eure (cote (8 Fi 700-1).

 

Joli petit coin de Normandie, Vraiville est une commune de 718 habitants en 2018 qui comprend le hameau de Bréholle. Elle est située entre deux types de paysages : 

- celui du plateau du Neubourg et ses limons propices à l'agriculture où des champs ouverts s’étalent à perte de vue et sont ponctués de quelques villages couronnés de clochers et entourés de quelques haies, quelques vergers seulement ; 

- celui des vallons de l’Oison et de la naissance de leurs talwegs. Ici le sol est majoritairement composé d’argile résiduelle à silex qui est favorable aux prairies, aux vergers, aux haies. L’atlas des paysages de la Haute-Normandie, publié en décembre 2011 par le Conseil régional et la DREAL, classe même les vallées de l’Oison dans le Roumois et ce jusqu’aux Bertins de La Haye-Malherbe. Vraiville est donc une commune limitrophe de ce paysage plus végétal qu’on appelle le Roumois, étymologiquement le “pays de Rouen”. Cela n’étonnera guère si l’on retrouve ici, à Vraiville, des vergers alimentant le cidre de la Ferme du Bois-Normand et de l’élevage de canards et d’oies à l’origine de Au bec fin vraivillais, joli jeu de mots. 

 

Deux captures d'écran réalisées sur le site Géoportail. A gauche, la vue de 2019 et à droite celle des années 1950.
Deux captures d'écran réalisées sur le site Géoportail. A gauche, la vue de 2019 et à droite celle des années 1950.

Deux captures d'écran réalisées sur le site Géoportail. A gauche, la vue de 2019 et à droite celle des années 1950.

 

Il est vrai que Vraiville, son centre-village, se situe à la naissance du talweg du vallon descendant vers Saint-Pierre-de-Liéroult. Il était encore en eau vers 1840 où il apparait sur la carte d’état-major disponible sur le site Géoportail. Il alimentait donc la mare centrale, qui existe toujours et qui constitue un cadre pittoresque à cette partie du village. D’ailleurs, le chemin entre cette mare et les bois, au nord et en aval, se  nommait la Ruelle aux vaches. La mare devait abreuver les bêtes avant d’aller paitre dans les prairies ou les bois. C’est dans cette partie du talweg que l’on retrouve un affleurement de craie ou de marne du turonien supérieur (entre 93,9 et 89,8 millions d’années avant notre ère). La Mare, l’église et les fermes du centre-village se trouvent donc sur les premières pentes du talweg, là où l’eau ne manquait pas et là où les champs commencent à s’étendre à perte de vue.

 

La mare centrale de Vraiville sur une carte postale illustrée des années 1910 disponible sur le site des Archives de l'Eure (cote (8 Fi 700-10).

La mare centrale de Vraiville sur une carte postale illustrée des années 1910 disponible sur le site des Archives de l'Eure (cote (8 Fi 700-10).

 

Riches terres agricoles mais pauvres paysans

Comme pour indiquer ce lieu de transition entre le Roumois et les plaines du Neubourg, un champ est dénommé “La porte du Manoir”, près de Surtauville. Une “rue de la Porte du Manoir” existe au sud immédiat de Notre-Dame, l’église vraivillaise. Il doit s’agir du principal manoir seigneurial de la paroisse où s’installa un noble, avec château ; un noble qui dota l’église. Il faut croire que ce manoir avait une plus vaste porte du côté des champs qui constituent toujours une vaste partie des terres vraivillaises. Une rue contigüe, la rue du moulin, rappelle la nécessité de moudre le grain au moulin de Daubeuf ; moulin inconnu mais qui a donné le nom à une parcelle toujours dénommée, à Daubeuf, le “vieux moulin”. Les Vraivillais devaient aussi utiliser, selon l’emplacement de leurs champs et selon leurs obligations, les moulins de La Haye-Malherbe et de Mandeville. 

Le plan cadastral de 1828 est disponible sur le site des Archives de l'Eure. Ici nous reproduisons un détail de la section C dite "du village" (cote 3PL.1039.4).

Le plan cadastral de 1828 est disponible sur le site des Archives de l'Eure. Ici nous reproduisons un détail de la section C dite "du village" (cote 3PL.1039.4).

Qui était le seigneur de Vraiville ? Nous l’ignorons. Mais le nom de la paroisse semble être une déformation de “Ebrardi villa” en 1014, selon Ernest Nègre, auteur de la Toponymie générale de la France (volume 2, page 952). Traduit, ce nom signifie, le domaine d’Évrard en langue romane d’époque. Peut-être correspond-il au “sarcophage en pierre contenant des ossements (...) retrouvé dans le pavage du chœur de l'église” et datant peut-être de l'époque mérovingienne selon Auguste Le Prévost vers 1850 ? Toujours est-il que Vraiville attira des nobles et fut sûrement aussi colonisée par les Normands. En effet, le nom du hameau de Bréholle semble d’origine scandinave. D’après la page Wikipédia consacrée à la toponymie normande, ce nom proviendrait de de hóll “colline, butte”. Ce nom est assez courant en Normandie. Il est possible que le hameau tienne son nom d’une famille installée ici. Notons aussi un fief dénommé Martot, comme la commune de bord de Seine, qui a aussi une origine scandinave. C’est un document des Archives de l’Eure qui atteste le nom de ce fief de Martot, à Vraiville (cote G275) et dont voici le résumé réalisé par un archiviste : “Déclaration rendue par le chapitre à noble homme M. Robert Cirette, avocat à la Cour, seigneur des deux tiers du fief de Martot situé dans la paroisse de Vraiville (1634).” Il est possible, mais nous n’en avons aucune preuve, que ce fief ait appartenu au seigneur de Martot, d’où son nom. Où était ce fief ? Nous l’ignorons aussi. Vraiville compte plusieurs ensembles qui font songer à des domaines nobles : celui de l’église, celui de la rue Maure, au sud de la mare centrale et celui qui se trouve un peu au nord est de Notre-Dame et qui a été remplacé par un imposant manoir qui, selon nos premières observations, daterait bien du XVIIe siècle. Ce sont ses pans de bois rectilignes et son toit à pavillon qui nous font penser cela.

Un des vestiges des manoirs de Vraiville, sièges des propriétés nobiliaires. Ici sur une carte postale des années 1910 (trouvée sur le Net) un manoir du XVIIe siècle, semble-t-il, et qui existe toujours le long de la rue principale.

Un des vestiges des manoirs de Vraiville, sièges des propriétés nobiliaires. Ici sur une carte postale des années 1910 (trouvée sur le Net) un manoir du XVIIe siècle, semble-t-il, et qui existe toujours le long de la rue principale.

Une possession de Chartres ? 

Le principal seigneur de Vraiville était religieux : il s’agit du chapitre de la cathédrale de Chartres, aussi étrange que cela puisse paraitre. Dans les Mémoires et notes d’Auguste Le Prévost, nous apprenons l’existence d’une “charte du 11e jour des calendes d’octobre de l’an 1014, par laquelle Richard II, dit « le Bon Duc de Normandie » pour réparer les dommages que son armée avait causés aux possessions de la Cathédrale de Chartres, fait don à cette Basilique notamment de Vraiville entre Louviers et Elbeuf avec la dîme de la chasse dans la forêt appelée Bord”. S’agit-il de simples réparations ou de recouvrance, c’est-à-dire le retour, de droits antérieurs ? Qui plus est, dans le Dictionnaire des anciens noms de lieux du département de l'Eure, Auguste Le Prévost cite une charte d'Henri II, datée de 1174, qui mentionne le chapitre de Chartres comme seigneur de Tostes, aussi. 

Le Dictionnaire de toutes les communes de l'Eure, par MM. Charpillon et Caresme, est l'une des rares et donc précieuses sources pour débuter une recherche sur l'histoire de Vraiville. Publié en 1879 le tomme consacre quelques colonnes à Vraiville ; colonnes que nous reproduisons ici.
Le Dictionnaire de toutes les communes de l'Eure, par MM. Charpillon et Caresme, est l'une des rares et donc précieuses sources pour débuter une recherche sur l'histoire de Vraiville. Publié en 1879 le tomme consacre quelques colonnes à Vraiville ; colonnes que nous reproduisons ici.
Le Dictionnaire de toutes les communes de l'Eure, par MM. Charpillon et Caresme, est l'une des rares et donc précieuses sources pour débuter une recherche sur l'histoire de Vraiville. Publié en 1879 le tomme consacre quelques colonnes à Vraiville ; colonnes que nous reproduisons ici.
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Le Dictionnaire de toutes les communes de l'Eure, par MM. Charpillon et Caresme, est l'une des rares et donc précieuses sources pour débuter une recherche sur l'histoire de Vraiville. Publié en 1879 le tomme consacre quelques colonnes à Vraiville ; colonnes que nous reproduisons ici.
Le Dictionnaire de toutes les communes de l'Eure, par MM. Charpillon et Caresme, est l'une des rares et donc précieuses sources pour débuter une recherche sur l'histoire de Vraiville. Publié en 1879 le tomme consacre quelques colonnes à Vraiville ; colonnes que nous reproduisons ici.
Le Dictionnaire de toutes les communes de l'Eure, par MM. Charpillon et Caresme, est l'une des rares et donc précieuses sources pour débuter une recherche sur l'histoire de Vraiville. Publié en 1879 le tomme consacre quelques colonnes à Vraiville ; colonnes que nous reproduisons ici.
Le Dictionnaire de toutes les communes de l'Eure, par MM. Charpillon et Caresme, est l'une des rares et donc précieuses sources pour débuter une recherche sur l'histoire de Vraiville. Publié en 1879 le tomme consacre quelques colonnes à Vraiville ; colonnes que nous reproduisons ici.
Le Dictionnaire de toutes les communes de l'Eure, par MM. Charpillon et Caresme, est l'une des rares et donc précieuses sources pour débuter une recherche sur l'histoire de Vraiville. Publié en 1879 le tomme consacre quelques colonnes à Vraiville ; colonnes que nous reproduisons ici.

Le Dictionnaire de toutes les communes de l'Eure, par MM. Charpillon et Caresme, est l'une des rares et donc précieuses sources pour débuter une recherche sur l'histoire de Vraiville. Publié en 1879 le tomme consacre quelques colonnes à Vraiville ; colonnes que nous reproduisons ici.

Le chapitre de Chartres resta propriétaire de Vraiville jusqu’en 1789. Nous avons la chance que Michel Nortier (1923-2007), conservateur en chef de la Bibliothèque nationale de France et grand collaborateur des Annales de Normandie, se soit penché sur un fonds d’archives concernant les droits du chapitre de Chartres à Vraiville. En 1957, aux pages 331 à 334 des Annales de Normandie, Michel Nortier publia un article aussi bref que précis sous le nom de “Pour l'histoire économique et sociale d'une paroisse normande : Vraiville (Eure).” Nous y apprenons que le collège de Chartres déléguait sa fonction à un “grand prévôt (un préposé) en Normandie en l’église de Chartres”. Ce prévôt payait une rente annuelle à son seigneur et se finançait sur les dimes des paroisses et les fermes (loyers) sur les terres. Le grand prévôt nommait et rétribuait un sénéchal qui habitait à Vraiville, sûrement au “manoir” près de l’église et rendait justice au nom du seigneur. Celui-ci percevait, semble-t-il, les taxes et droits divers au nom de son prévôt. Ce sont les documents de cette prévôté que la Bibliothèque nationale de France a acquis et conservés et que Michel Nortier a étudiés et commentés. L’auteur nous apprend que les terres étaient mises à ferme (louées) à des bourgeois principalement de Rouen, Louviers et Pont-de-l’Arche et, à part égale, à des habitants de Vraiville. Michel Nortier s’étonne que seuls 10 % des tenanciers de terres résidaient à Vraiville. L’auteur note qu’avec le temps les tenanciers ont de plus en plus été des personnes humbles et non des bourgeois. En somme, on mesure un système de sous-locations aussi hiérarchisé qu’injuste où le droit garantit des rentes et taxe le travail réel.  

Le chapitre de la cathédrale de Chartres a été le principal seigneur de Vraiville et ce jusqu'à la Révolution. Ici nous reproduisons une illustration issue de la page Wikipédia de la cathédrale en tant que monument.

Le chapitre de la cathédrale de Chartres a été le principal seigneur de Vraiville et ce jusqu'à la Révolution. Ici nous reproduisons une illustration issue de la page Wikipédia de la cathédrale en tant que monument.

La curieuse église Notre-Dame de style... traditionnel contemporain

Selon Wikipédia et le site Mon village normand, il s’agit de l’église Saint-Barnabé. Selon la mairie et la paroisse, il s’agit de Notre-Dame. La réponse est peut-être dans les Mémoires et notes d’Auguste Le Prévost. Le patronage de l’église est bel et bien Notre-Dame et la fête paroissiale est la Saint-Barnabé, célébré le 11 juin. 

Notre-Dame a subi la Seconde guerre mondiale. La fiche Mérimée des vitraux avance qu’un “incendie volontaire de l'église” eut lieu “en 1940 par des soldats français.” Un article de l’Agglomération Seine Eure semble plus précis qui traite d’un camion de munitions qui aurait explosé à côté de l’église lors de la débâcle. Le site Mon village normand avance qu’un bombardement endommagea l’église au point qu’elle dut être rebâtie. Les archives départementales ont un dossier concernant la “Reconstruction et réparation des bâtiments publics” qui fait état des choix des architectes et des entrepreneurs, des projets, de la participation financière de l'État entre 1944 et 1947. Sous la cote 70 W 14, il est question de l’église de Vraiville avec, notamment, des plans du projet. 

L'église Notre-Dame sur une carte postale illustrée des années 1910 avant sa destruction de 1940 donc...

L'église Notre-Dame sur une carte postale illustrée des années 1910 avant sa destruction de 1940 donc...

Le parti-pris des reconstructeurs est intéressant : il s’est agi de refaire Notre-Dame avec le plus possible de matériaux traditionnels pour conserver au mieux le paysage. Un choix que l’on peut mettre en vis-à-vis de celui du Manoir-sur-Seine où l’église Saint-Martin a été entièrement reconstruite avec du matériau contemporain : le béton. Cela fait pleinement partie des arbitrages réalisés entre la reproduction de l’architecture traditionnelle où une prise de distance vers l’art contemporain qui se lisent dans les centres-villes reconstruits de la Libération. 

Ainsi, nous pouvons faire une comparaison entre les cartes postales de Vraiville des années 1910 et deux copies de photographies prises peu après 1947 qui est la date probable, selon nos quelques informations, de l’achèvement de la nouvelle église paroissiale. 

Notre-Dame a conservé son plan d’ensemble avec un vaisseau central orienté (c’est-à-dire tourné vers l’est) et constitué deux corps de bâtiment de hauteur différente. Le site Mon village normand donne une définition précise qui traite de “chevet plat percé d'une baie brisée moulurée.” La tour clocher a néanmoins été déplacée. Elle couronnait autrefois le pignon ouest, c’est-à-dire l’entrée du temple, et a été rebâtie au nord de la façade antérieure. Elle est “coiffée d'une flèche polygonale en ardoise à deux égouts”. À noter, la façade ouest est épaulée de deux contreforts d’angle en pierre de taille qui semblent être les parties les plus anciennes de l’église (XVIe siècle). Les murs sont constitués en matériaux traditionnels : moellon calcaire et brique. Mais l’absence de lit dans l’empilement des pierres trahit le XXe siècle. Les maçons n’ont pas reproduit le savoir-faire ancestral. Les murs gouttereaux montrent donc ce réemploi quelque peu maladroit. Ils sont percés de baies en plein cintre encadrées de structures en brique dont la régularité participe de l’harmonie d’ensemble de l’édifice. Ce choix de réemployer le matériau ancien et le plan d’ensemble de l’édifice fait de Notre-Dame un rare exemple régional d’architecture traditionnelle contemporaine, bel oxymore ! Elle mérite à ce titre une attention particulière. 

L'église Notre-Dame à la fin de sa reconstruction vers 1947 d'après des cartes postales de la collection "Les beaux sites des environs de Louviers".
L'église Notre-Dame à la fin de sa reconstruction vers 1947 d'après des cartes postales de la collection "Les beaux sites des environs de Louviers".

L'église Notre-Dame à la fin de sa reconstruction vers 1947 d'après des cartes postales de la collection "Les beaux sites des environs de Louviers".

À l’intérieur cependant, ce sont des verrières délibérément contemporaines qui ont été créées par les maitres-verriers Paul Bony et Adeline Hébert-Stevens en 1952. Ces œuvres, récemment restaurées, ont remplacé le seul élément patrimonial vraivillais reconnu par la Conservation régionale des Monuments historiques. En effet, le 10 juin 1907 furent classées au titre d’objets les verrières du XVIe siècle illustrant la Vierge à l'Enfant-Jésus, saint François d'Assise recevant les stigmates, deux donateurs et le Père éternel bénissant. Ainsi, la commune de Vraiville compte parmi les moins dotées de la région en matière de patrimoine protégé. 

Enfin, notons que les élus entretiennent le patrimoine, comme nous l’apprend le bulletin municipal sur le site de la mairie. Aux journées européennes du patrimoine, en 2020, outre la présentation de l’église et un concert notamment avec orgue, la municipalité a organisé un parcours de découvertes des trois calvaires communaux “nouvellement restaurés”. Ces croix de chemin indiquaient l’entrée de la paroisse aux voyageurs. Elles identifient toujours la commune. 

Le patrimoine communal fait l'objet de restaurations régulières par les élus et certains habitants vraivillais. Ici nous reproduisons une photographie de 2020 parue sur le site de l'Agglomération Seine Eure.

Le patrimoine communal fait l'objet de restaurations régulières par les élus et certains habitants vraivillais. Ici nous reproduisons une photographie de 2020 parue sur le site de l'Agglomération Seine Eure.

Le mariage à Vraiville selon Martine Ségalen

En sus de Michel Nortier, Vraiville a fait l’objet d’une étude d’une autre personnalité du monde intellectuel. Il s’agit de l’ethnologue française Martine Ségalen, née en 1940, et qui a réalisé une étude intitulée Nuptialité et alliance. Le choix du conjoint dans une communauté de l'Eure. Elle fut publiée en 1972 et constitue la première œuvre de sa riche bibliographie. Si nous n’avons pu consulter l’ouvrage, nous avons eu la chance d’en lire la recension par Françoise Zonabend parue dans L'Homme : revue française d’anthropologie en 1975 et accessible par Persée (tome 15, n° 1, p. 136-137). Nous nous permettons d’en citer un large extrait tant il est clair et instructif : “Martine Ségalen a étudié le mariage à Vraiville, un village du département de l'Eure, à partir d'un corpus d'actes de 250 ans d'âge. Utilisant la méthode mise au point par le Dr J. Sutter, elle a procédé à une reconstitution des généalogies de tous les individus qui se sont mariés au village. Puis, par traitement mécanographique, elle obtient des tableaux généalogiques à partir desquels elle a retracé l'évolution, tant qualitative que quantitative, des mariages. Entre 1700 et 1800, la croissance démographique constante d'une population relativement homogène renforce l'endogamie et l'homogamie villageoises. Entre 1800 et 1900, se constitue puis disparaît un groupe socio-professionnel : les tisserands. Ceux-ci s'opposent, à la fois par leur mode de vie et leur façon de se marier, au monde paysan, lui-même scindé en deux groupes qui s'ignorent : les possesseurs de la terre d'un côté, les journaliers de l'autre. Entre paysans et tisserands nul mariage possible, mais c'est dans le monde des tisserands que prend naissance le mariage de type actuel, où l'alliance s'accompagne de l'émancipation, économique et sociale, des conjoints. Ce type de mariage prévaut désormais à Vraiville, dès les premières décennies du XXe siècle.” La suite de l’article présente les critiques sur les limites de la méthode et de l’exploitation des données par l’auteur. 

 

Avec Michel Nortier et Martine Ségalen, voici de quoi inciter les chercheurs locaux à exploiter les archives et éveiller notre conscience sur la réalité de ce monde !

 

 

Armand Launay

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21 avril 2021 3 21 /04 /avril /2021 09:46

 

Dans le bois privé du Mesnil-Jourdain, au nord du ravin de Becdal, se trouve le “Fort aux Anglais”. Une sorte de quadrilatère avec fossés et talus de 90 mètres de longueur sur 80 mètres de largeur environ, se trouve presque au bout de cet éperon naturel culminant à 133 m au-dessus du méandre fossile de La Haye-le-comte. Le quadrilatère est entouré d’un espace plus vaste délimité par un petit talus d’un mètre cinquante, presque invisible. 

Le nom de Fort aux Anglais démontre que ce site était notable. On lui a attribué une origine du XVe siècle car il devait sûrement paraitre étranger, loin dans les bois, et tourné contre les habitations. Or, un ennemi situé dans la région et construisant un fort en terre ne pouvait être ‒ dans les consciences façonnées par l’école républicaine et ses images d’Épinal ‒ que l’Anglais de la guerre de Cent-ans. Léon Coutil, infatigable et stimulant archéologue normand, a démenti cela en avançant qu’on a affaire ici à des fortifications antiques, sans plus de précisions toutefois. S’il n’a pas décrit le fort dans son article intitulé “Archéologie gauloise, gallo-romaine, franque et carolingienne de l’arrondissement de Pont-Audemer”, il l’a néanmoins cité et nous a légué un plan finement réalisé. On peut le trouver dans le tome XVIII du Bulletin de la Société d’études diverses de Louviers paru en 1925.

Le Fort-aux-Anglais au Mesnil-Jourdain avait-il une fonction militaire ?

 

Léon Coutil y affirma que ce type de retranchements de pierre, assez courant au-dessus des vallées de l’Eure et de l’Iton, ont pu être occupés par les Normands. Il cita, avec le Fort qui nous intéresse, le Château-Robert à Acquigny et la Motte du Vieux-Rouen près des Monts de Louviers. L’auteur cita aussi le Parc ou Parterre aux Anglais, au Testelet d’Incarville. Nous publions ici un détail du plan réalisé par Léon Coutil. La porte d’entrée se situait à l’est, au-dessus de la vallée, près de la voie menant à Louviers et d’un chemin longeant le rebord de l’éperon occupé par le bois du Mesnil-Jourdain comme le montrent les délimitations cadastrales du site Géoportail. 

 

Que penser de ces vestiges ? Léon Coutil sembla avancer qu’on avait affaire à des fortifications autour de Louviers. Servaient-elles de postes de surveillance ? Logeaient-elles des garnisons prêtes à contre-attaquer des assiégeants ? Les difficultés d’interprétation sont nombreuses et le doute est permis. On peut en effet imaginer des coteaux déboisés, mis en culture et en pâturage, et donc propice à l’observation et aux mouvements de troupes. Mais ces fortifications et ces troupes ne seraient-elles pas, justement, exposées, et n’offriraient-elles pas des places de fortune aux assaillants de Louviers ? 

Qui plus est, nous n’avons pas affaire à de grandes fortifications : tout au plus 3 mètres entre le fond du fossé et le haut du talus, rehaussé sûrement d’une palissade. Le fossé semble avoir surtout servi à fournir le matériau du talus et, sûrement, à avoir drainé les eaux en vue de les récupérer. De plus, le “fort” n’utilise pas le potentiel défensif des reliefs. En effet, à notre connaissance l’éperon du bois du Mesnil-Jourdain n’est pas barré par un premier rempart, à la manière d’un oppidum gaulois. De même, le fort n’est qu’un modeste quadrilatère sur le replat de l’éperon. Il aurait pu être bâti au-dessus des pentes raides, comme au Château-Robert d’Acquigny, de manière à protéger ses flancs et concentrer les fortifications là où les assaillants seraient les plus à même d’attaquer. Enfin, contrairement aux fanas et restes de villas retrouvés dans la forêt de Bord et fouillés par Léon Coutil et Léon de Vesly, il n’y a pas eu, à notre connaissance, de découvertes archéologiques significatives au Fort aux Anglais. Où sont les sépultures, les armes, le puits, les monnaies, les trous de poteau ou les bases de murs des habitations ? Tout au plus, la position du fort, avec une tourelle d’angle au nord-est, constituerait un poste d’observation. Mais, encore une fois, pourquoi ne pas avoir bâti ce poste à l’angle nord-est de l’éperon du bois ? 


Nous sommes inspirés par un écrit d’Henri Guibert : "Note au sujet de retranchements aux environs de Louviers" paru dans le tome VIII du Bulletin de la Société d'études diverses de Louviers, en 1903. De la page 57 à 62, l’auteur démolit la thèse des retranchements à finalité militaire en forêt de Bord.

Article d'Henri Guibert sur les retranchements de la forêt de Bord et du Mesnil-Jourdain (reproduction artisanale).
Article d'Henri Guibert sur les retranchements de la forêt de Bord et du Mesnil-Jourdain (reproduction artisanale).
Article d'Henri Guibert sur les retranchements de la forêt de Bord et du Mesnil-Jourdain (reproduction artisanale).
Article d'Henri Guibert sur les retranchements de la forêt de Bord et du Mesnil-Jourdain (reproduction artisanale).

Article d'Henri Guibert sur les retranchements de la forêt de Bord et du Mesnil-Jourdain (reproduction artisanale).


L’auteur énonce les sites de la mare Courante, à Tostes ; du Testelet d’Incarville où se trouvent deux retranchements ; de la Mare-au-coq sur les hauteurs du Vaudreuil ; et du Mesnil-Jourdain qui nous intéresse ici. On peut au moins y ajouter le retranchement qui surplombe le ravin des Fosses recensé par la carte topographique de l’IGN. Selon Henri Guibert, qui a visité le Fort-aux-Anglais du Testelet avec Louis Vallée, garde-forestier, il s’agirait d’anciens parcs à bestiaux, le site du Testelet étant d’ailleurs appelé le “parquet”, c’est-à-dire le petit parc. Ces parcs, dans la forêt royale, étaient gérés par des parquiers, personnels de l’administration des eaux et forêts. Ils servaient à la chasse, le pâturage et la garde d’animaux saisis après délit. On peut aussi penser que ces parcs servaient à protéger les animaux, la nuit. Notons que le plan de Léon Coutil mentionne une cabane de chasse au Fort-aux-Anglais, dans l’angle nord-est. Henri Guibert, non spécialiste, s’appuie sur les écrits de Léopold Delisle sur les professions forestières au Moyen Âge où l’on retrouve justement la fonction de parquier et l’utilité de ces parcs. L’auteur avance que le parc est placé sous l’autorité d’un seigneur, souvent près de son château. Les parquets de la forêt de Bord devaient être gérés par le personnel royal exerçant au bailliage secondaire de Pont-de-l’Arche. Quant à celui du Mesnil-Jourdain, on pourrait penser que le seigneur le plus à même de l’aménager et l’utiliser était le seigneur de La Haye-le-comte, nom sous lequel Léon Coutil localise d’ailleurs le fort (avec la faute que nous faisons tous, ou presque : La Haye-le-compte).

Capture d'écran de la carte topographique accessible sur le site Géoportail avec trois repères ajoutés par nous.

Capture d'écran de la carte topographique accessible sur le site Géoportail avec trois repères ajoutés par nous.

 

Le manoir seigneurial était à côté de la ferme des Herbages, près du repère orange en haut à gauche de notre carte. Par deux chemins, les hommes pouvaient gagner Le Petit-Mesnil (deuxième repère de notre carte). Ce hameau sis au Mesnil-Jourdain doit sûrement son nom au fait qu’il était orienté, pour les Lovériens, vers  Le Mesnil-Jourdain. En effet, un ancien chemin pédestre allait ensuite au Mesnil-Jourdain par la vallée de Trifondouille et la mare Longue (comme le montre la carte d’état-major de 1840 accessible par le site Géoportail). Le nom du Petit-Mesnil doit être la contraction de “la ferme du petit chemin qui mène au Mesnil-Jourdain”. Or, au-dessus du Petit-Mesnil, un chemin monte vers le Fort-aux-Anglais (notre troisième repère) où converge le chemin de Sainte-Barbe. Ici nous ne sommes pas sur la voie du Mesnil-Jourdain mais bien plutôt dans un espace forestier exploitable où le troupeau était le bienvenu : nous pensons aux chevaux ou boeufs tirant les grumes. Deux mares permettaient d’abreuver les différents animaux : la mare Boissière, non loin du Fort-aux-Anglais, et la mare Longue à l’entrée de l’éperon. 

 

Finement, Henri Guibert écrit qu’il est probable que ces parquets aient été utilisés, un temps durant, par des troupes anglaises ; d’où les noms de forts aux Anglais donnés à au moins deux parquets. Mais le type de construction et l’emplacement du fort du Mesnil-Jourdain semblent aller bien plus dans le sens d’une exploitation forestière autant que de l’entretien des animaux. Quant à cette mystérieuse entrée par l’est, elle pourrait s’expliquer par la pente. En effet, la pente la moins rude est celle qui descend à 87 mètres au col situé en direction de la butte de Becdal. De là, le chemin descend vers le nord, vers Louviers, vers le couvent Sainte-Barbe aussi.

 

Nous battons en brèche la théorie d’une utilisation militaire du bois du Mesnil-Jourdain. Or, une lecture martiale des lieux est possible à l’endroit du Mesnil-Jourdain où se situe une motte castrale et une lignée de seigneurs dont certains étaient chargés de la défense de Louviers et Pont-de-l’Arche…

 

Armand Launay

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20 avril 2021 2 20 /04 /avril /2021 11:58
Carte postale illustrée des années 1910 conservée aux Archives de l'Eure (cote : 8 Fi 623-3).

Carte postale illustrée des années 1910 conservée aux Archives de l'Eure (cote : 8 Fi 623-3).

 

Ce que révèle le paysage

Avec Crasville, Surtauville occupe un point culminant du plateau du Neubourg du haut de ses 160 mètres d’altitude en moyenne. Ici se dégage une vue impressionnante vers les hauteurs de Rouen. Cette altitude se prolonge ensuite vers le nord-ouest, vers Tourville-la-campagne et le bois de la Boissière. On bascule peu à peu vers le pays de Rouen, autrement dit le Roumois. Surtauville surplombe Montaure et La Haye-Malherbe, commune dans laquelle se trouve l’imposant moulin de Beauregard (XVe siècle, semble-t-il), bien exposé, qui semble s’être appelé autrefois Heurtevent, celui qui brise les vents ou qui est heurté par les vents. C’est d’ailleurs le nom de la ferme la plus proche de ce moulin, de nos jours, et qui se situe au nord de Surtauville et ses 488 âmes en 2018. 

Surtauville, comme Crasville, n’est le lieu de départ d’aucun vallon (talweg), ce qui est singulier dans la région. En effet, que ce soit à Vraiville, La Haye-Malherbe, Surville, Quatremare et Daubeuf, toutes les paroisses locales ont des talwegs amorçant les vallons qui, autrefois, déversaient leurs eaux sous formes d’affluents mineurs de l’Iton, l’Oison, l’Eure ou la Seine. Depuis l’anthropisation des espaces, ces petites rivières courent surtout dans le sous-sol où les hommes puisent leurs eaux masquées. Ainsi Surtauville présente un paysage plus sobre qu'aux alentours. Ici l’on ne voit pas de manoirs, de clos-masures comme à Quatremare (Le Hazé, Le Coudray) ou La Haye-Malherbe (Les Hoguettes, Le Défend, Le Mont-Honnier) et Montaure où le paysage confinait au bocage avec ses fermes éparses.  Surtauville semble plus modeste, parmi ses champs ouverts, et l’agglomération a pris la forme d’un village-rue semblant aligner quelques fermes, quelques modestes maisons de journaliers et d’artisans. Il ressort cependant un centre-village autour de sa mare et du clocher de l’église Notre-Dame, un carrefour entre Elbeuf et l’Iton et entre Le Neubourg et Louviers. 

 

Comparaison de deux vues aériennes accessibles sur le site Géoportail (2018 et les années 1950).
Comparaison de deux vues aériennes accessibles sur le site Géoportail (2018 et les années 1950).

Comparaison de deux vues aériennes accessibles sur le site Géoportail (2018 et les années 1950).

Surtauville est un des rares villages de la région archépontaine (relatif à Pont-de-l'Arche) à n'être situé ni en vallée ni près de la naissance d'un vallon, c'est-à-dire un lieu d'émergence des eaux. Il en découle un besoin de creuser des puits comme doit en témoigner cette carte postale illustrée des années 1910 où il est question d'un important puits public.

Surtauville est un des rares villages de la région archépontaine (relatif à Pont-de-l'Arche) à n'être situé ni en vallée ni près de la naissance d'un vallon, c'est-à-dire un lieu d'émergence des eaux. Il en découle un besoin de creuser des puits comme doit en témoigner cette carte postale illustrée des années 1910 où il est question d'un important puits public.

 

Ce que révèlent les plans anciens

Les terres alentour, parcourues de chemins en tous sens, semblent avoir été exploitées plus diversement que de nos jours, ainsi qu’en témoigne la toponymie lisible sur le plan cadastral de 1823 et conservé aux Archives de l’Eure. En effet, les champs ouverts portent toujours des noms permettant de les identifier grâce à des éléments du paysage le plus souvent disparus. Ainsi, La Haye, Les Longues Raies (haie en normand) et Le Tremblay démontrent que les parcelles étaient plus souvent délimitées par des arbres, des arbustes, pour le plus grand bien des espaces animales, du régime des pluies et de l’usage de bois de construction ou de chauffage. Les Marettes, Les Marettes de Daubeuf, La mare du Tremblay témoignent de la nécessité d’entretenir des mares afin d’abreuver le bétail d’élevage ou de labour. Le plan d’état-major des années 1840 (accessible par le site Géoportail) montre aussi une plus vaste présence des vergers autour du village permettant à la fois d’augmenter la production alimentaire mais aussi de couper le vent. Plus rigolo, La fosse aux chats et Le trou au chat (à Daubeuf) sont de proches espaces au nom mystérieux. Étonnant, un chemin des vignes se trouve dans la Section D, dite du Bout de Lignon, du plan cadastral, au sud du chemin de Daubeuf à Louviers. Le chemin de Montfort, à l’ouest du village, semble désigner Montfort-sur-Risle. Enfin, comme dans tous les villages du plateau, ou presque, “Les forrières de Daubeuf” montrent la pratique du forage de marnières dans le sol afin d’alimenter en marne les terres cultivées. 

 

Détails de la carte d'état major de 1840 (accessible sur le site Géoportail) et du plan cadastral accessible sur le site des Archives de l'Eure (la section D, dite du "chemin des vignes").Détails de la carte d'état major de 1840 (accessible sur le site Géoportail) et du plan cadastral accessible sur le site des Archives de l'Eure (la section D, dite du "chemin des vignes").

Détails de la carte d'état major de 1840 (accessible sur le site Géoportail) et du plan cadastral accessible sur le site des Archives de l'Eure (la section D, dite du "chemin des vignes").

 

Un nom bien normand

Le nom de la localité est attesté sous les formes Supertoovilla (latinisation de Surtovilla) et Sortovilla au début du XIIIe siècle. C’est ce que retrace avec précision la fiche Wikipédia de la commune. Le suffixe en villa désigne, en langue romane, un domaine rural. Le radical, comme très souvent en Normandie, est le nom d’un homme, le seigneur des lieux. Il s’agit souvent du nom d’un Scandinave qui s’est vu remettre des terres après la constitution du duché de Normandie, donc après 911. Des toponymes identiques existent mais uniquement en Normandie, dans La Manche : Sortosville-Bocage et Sortosville-en-Beaumont. Des étymologistes y voient l'anthroponyme “Svarthofdi” signifiant “(celui qui à la) tête noire”. Le nom de Surtauville, retrouvé dans des archives plus récentes de 200 ans, aura donc subi une déformation. Cette thèse est crédible étant donné le nombre important de toponymes scandinaves dans la région, jusques et y compris dans cette portion du plateau du Neubourg. 

 

Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant les ruelles surtauvillaises. Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant les ruelles surtauvillaises.
Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant les ruelles surtauvillaises. Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant les ruelles surtauvillaises. Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant les ruelles surtauvillaises.
Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant les ruelles surtauvillaises. Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant les ruelles surtauvillaises.

Diverses cartes postales illustrées des années 1910 montrant les ruelles surtauvillaises.

 

Ce que révèlent les archives écrites

Les publications traitant de l’histoire de Surtauville sont rares. Elles témoignent d’une communauté humaine de taille modeste qui apparait dans les textes au Moyen Âge. Si des vestiges gallo-romains ou francs existent assurément dans la commune, ils n’ont pas été fouillés. Prenant la suite des Mémoires et notes d’Auguste Le Prévost, MM. Charpillon et Caresme publièrent le tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l’Eure en 1879. Il y est question, à la page 889, de Surtauville. Nous publions ici l’intégralité des lignes dévolues à la commune qui nous intéresse. 

On y apprend que Surtauville dépendait de la baronnie de Quatremare, paroisse plus peuplée et plus ancienne où se situait le seigneur. À Quatremare aussi nous notons l’existence de manoirs de différentes familles nobles, ce qui ne se lit pas dans le paysage surtauvillais où seules semblent avoir existé des fermes, plus modestes. La fiche Mérimée de l’église Notre-Dame nous apprend que c’était le seigneur qui avait le droit de nommer le curé. Surtauville, comme Crasville, Surville et Damneville, semble donc bien avoir été une dépendance de Quatremare.  

Les auteurs s’étonnent de l’éclatement des fiefs, c’est-à-dire des redevances dues à des nobles par des tenanciers d’exploitations rurales. Cela semble indiquer que les bénéficiaires ne résidaient pas à Surtauville mais se contentaient de percevoir des rentes. Un résumé en ligne d’un document des archives de l’Eure (cote G271) témoigne de cela : “Sentence de la vicomte de Quatremare rendue entre les chanoines de la Saussaye, d'une part, Robert et Antoine Ferrant, de la paroisse de Surtauville, d'autre part, pour régler les conditions de payement des fermages dus par ces derniers au chapitre.” Il s’agit du chapitre collégial de la Saussaye.

Notons cependant que l’église, plutôt achevée et bien dotée en mobilier, démontre que des dons ont été faits qui témoignent de périodes prospères. Notons aussi que Surtauville s’est plus développée que sa voisine Crasville comme en témoignent son église et mobilier et, plus récemment ses commerces et patentés. C’est ce que montrent les cartes postales des années 1910, éditées par des commerces surtauvillais alors qu’il n’en existe pas, jusqu’à plus ample informé, à Crasville. 

 

L'article concernant Surtauville dans le tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l'Eure, de MM. Charpillon et Caresme, édité en 1879. Cliquez sur la diapositive car il y a quatre vues en tout.
L'article concernant Surtauville dans le tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l'Eure, de MM. Charpillon et Caresme, édité en 1879. Cliquez sur la diapositive car il y a quatre vues en tout.
L'article concernant Surtauville dans le tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l'Eure, de MM. Charpillon et Caresme, édité en 1879. Cliquez sur la diapositive car il y a quatre vues en tout.
L'article concernant Surtauville dans le tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l'Eure, de MM. Charpillon et Caresme, édité en 1879. Cliquez sur la diapositive car il y a quatre vues en tout.

L'article concernant Surtauville dans le tome II du Dictionnaire historique de toutes les communes de l'Eure, de MM. Charpillon et Caresme, édité en 1879. Cliquez sur la diapositive car il y a quatre vues en tout.

Vues extérieures de Notre-Dame de Surtauville (photographies d'Armand Launay, novembre 2013).Vues extérieures de Notre-Dame de Surtauville (photographies d'Armand Launay, novembre 2013).

Vues extérieures de Notre-Dame de Surtauville (photographies d'Armand Launay, novembre 2013).

 

Notre-Dame et sa tour clocher du XIIIe siècle

Comme le nom de la paroisse, l’église Notre-Dame semble avoir émergé au début du XIIIe siècle. C’est ce dont témoignent son imposante tour-clocher et son chœur, datés de ce siècle. Il est vrai qu’on a ici une impression de transition entre l’art roman, déjà dépassé, et le gothique. La tour est massive avec ses contreforts, le clocher est carré avec des ouvertures en tiers-point mais couronnées d’arc en plein cintre, quelques modillons sous la ligne de toit (avec quelques visages sculptés) rappellent les habitudes romanes. Le clocher est coiffé par une flèche de charpente en bois qui confère à l’édifice une harmonie et une visibilité appréciables.   

Les murs montrent un élégant petit appareil de moellon calcaire et de pierre de taille. Ils sont percés de lancettes. La nef et la chapelle sud sont datées de la première moitié du XVIe siècle. La fiche Mérimée précise que des réparations eurent lieu en 1703 et que la façade ouest fut reprise au XVIIIe siècle, la “voûte de la nef (fut) plâtrée en 1874”, la “charpente du clocher (fut) refaite en 1968”. Un proche en brique, semble-t-il du début du XIXe siècle, protège l’entrée de l’édifice.

 

Notre-Dame de Surtauville par Gabriel Bretocq, vers 1950, dans la banque de données en ligne des Archives de l'Eure.

Notre-Dame de Surtauville par Gabriel Bretocq, vers 1950, dans la banque de données en ligne des Archives de l'Eure.

 

Des éléments paysagers protégés

Le premier site classé à Surtauville est le calvaire et les six tilleuls qui l’entouraient avant 2014 où ils durent être abattus. Il s’agit du calvaire de l’intersection des routes du Neubourg à Pont-de-l’Arche et de Montfort à Louviers. Le classement fut entériné le 11 février 1942. 

La croix de cimetière, dite aussi croix hosannière, se trouve dans l’enclos paroissial, autour de l’église Notre-Dame donc. Daté des XVIe et XVIIe siècles, il fut classé aux Monuments historiques le 6 juin 1977. Ce site est rehaussé par une magnifique demeure à pans de bois qui offre un arrière-plan très normand. Une fenêtre à meneau, bouchée depuis, se voit tout de même parfaitement qui rattache le bâtiment au moins au début du XVIe siècle.  

Citons aussi le Monuments aux enfants de la commune morts pour la France. Approuvé par la délibération du 22 décembre 1920 du Conseil municipal présidé par M. Dumontier, maire, il s’agit d’un travail en pierre de Lorraine d’Ernest Duprey, marbrier à Surville, complété par des grilles et chaines de Gaston Huet, de Louviers.

 

Dans l'enclos paroissial se trouvent le Monument aux Morts (ici un document des Archives de l'Eure en ligne (cote : 140 T 22 623) et une croix hosannière du XVIe ou XVIIe siècles, classée monument historique, d'après une photographie d'Armand Launay (novembre 2013). Dans l'enclos paroissial se trouvent le Monument aux Morts (ici un document des Archives de l'Eure en ligne (cote : 140 T 22 623) et une croix hosannière du XVIe ou XVIIe siècles, classée monument historique, d'après une photographie d'Armand Launay (novembre 2013).

Dans l'enclos paroissial se trouvent le Monument aux Morts (ici un document des Archives de l'Eure en ligne (cote : 140 T 22 623) et une croix hosannière du XVIe ou XVIIe siècles, classée monument historique, d'après une photographie d'Armand Launay (novembre 2013).

 

Le mobilier de Notre-Dame

Notre-Dame est le coffre-fort d’un riche patrimoine. Près de 25 objets liturgiques, pour l’essentiel des statues du XVIe siècle et du mobilier en bois du XIXe siècle, ont été recensés par la conservation régionale des Monuments historiques. Ces objets sont décrits dans la base Mérimée accessible par la Plateforme ouverte du patrimoine aux côtés de photographies de Gabriel Bretocq et Philippe Des Forts. 

Parmi les œuvres les plus notables se trouve la Vierge à l’Enfant-Jésus allaitant ce qui n’est pas étonnant dans un temple dédié à Notre-Dame. Il s’agit d’une statue sculptée dans du calcaire au XVe siècle et ayant conservé sa polychromie. Elle fut classée Monument historique au titre d’objet le 15 mai 1938 en même temps qu’une statue de Saint-Barbe du XVIe siècle où est représenté, en miniature, le donateur des fonds nécessaires à la réalisation de cette œuvre. Autre œuvre classée ce jour-là, le lutrin en bois sculpté du XVIIIe siècle représentant un aigle, celui de Saint-Jean et sa révélation l’Apocalypse). Deux autres œuvres méritent d’être citées : le couronnement de la Vierge par Jésus, groupe sculpté en bois du XVe siècle et une statue en bois en ronde-bosse du Christ gisant, datée du XVIe siècle. Elle est en cours de rénovation en ce moment grâce à l’Agglomération Seine-Eure et ce par les bons soins de Delphine Butelet, chargée de la conservation et valorisation du patrimoine culturel.

Le Christ gisant, œuvre du XVIe siècle, photographiée par Gabriel Bretocq avant 1961. Document accessible sur la base POP du Ministère de la culture.

Le Christ gisant, œuvre du XVIe siècle, photographiée par Gabriel Bretocq avant 1961. Document accessible sur la base POP du Ministère de la culture.

La statue du Christ au tombeau, même œuvre que sur l'image précédente, par Philippe Des Forts avant 1940. Document accessible sur la base POP du Ministère de la culture.

La statue du Christ au tombeau, même œuvre que sur l'image précédente, par Philippe Des Forts avant 1940. Document accessible sur la base POP du Ministère de la culture.

Le Couronnement de la Vierge par le Christ, groupe sculpté sur bois, photographié par Philippe Des Forts. Document accessible sur la base POP du Ministère de la culture.

Le Couronnement de la Vierge par le Christ, groupe sculpté sur bois, photographié par Philippe Des Forts. Document accessible sur la base POP du Ministère de la culture.

N'oubliez pas, durant votre balade, de boire un coup au Bistrot du village (photographie de france.tv.fr) !

N'oubliez pas, durant votre balade, de boire un coup au Bistrot du village (photographie de france.tv.fr) !

 

Que conclure ? L’histoire est plus riche que notre curiosité. Celle de Surtauville reste à écrire. Nous n’avons fait qu’une petite balade parmi les reliefs du Net et de nos souvenirs. Mais nous reviendrons dans la ruelle de l’église, le long de la mare centrale et quelque part assis au sein du café L’bistrot, tant il est agréable d’y siroter un jus, notamment quand passent les tracteurs des moissons dans la lumière estivale où les brins de paille virevoltent dans la touffeur. 

Armand Launay

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  • : Pont de l'Arche et sa région histoire, patrimoine et tourisme
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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au cœur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

- Mieux connaitre Pont-de-l'Arche à travers 150 noms de rues et de lieux ! (Autoédité, 2019, 64 pages). 

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte.

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