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27 février 2021 6 27 /02 /février /2021 10:13

 

La boucle fossile

Herqueville est une commune peuplée de 133 habitants (2018) située dans une boucle fossile de la Seine. En effet, on mesure vers Daubeuf-près-Vatteville, que la dénivellation est forte et un arc de cercle se dessine sur les cartes topographiques, surtout celle retravaillée par le CRIHAN. Longtemps avant, les courbes de Seine étaient moins profondes dans le plateau et se trouvaient à d’autres emplacements. La boucle d’Herqueville se trouve aujourd’hui à quelques dizaines de mètres au-dessus du fleuve, à mi-pente entre la vallée de Seine et le plateau du Vexin. Cette pente douce contraste avec les abruptes falaises d’une part de Connelles aux Deux-amants et d’autre part vers Les Andelys.

 

Extrait de la carte du relief de la France, accessible sur le site Géoportail, et annoté par le CRIHAN. On mesure que Herqueville est situé dans une partie d'un méandre fossile de la Seine.

Extrait de la carte du relief de la France, accessible sur le site Géoportail, et annoté par le CRIHAN. On mesure que Herqueville est situé dans une partie d'un méandre fossile de la Seine.

Le domaine d’Hareke

Cette introduction à la manière de Paul Vidal de Lablache, historien devenu quelque peu père de la géographie physique à force d’expliquer les faits historiques en relation avec les lieux, n’est pas anodine pour Herqueville. En effet, le village s’est développé entre la rive droite de Seine, face à Portejoie, et la terrasse aux alentours de 40 mètres d’altitude, là où a dû couler un ru qui a un peu creusé le sol. Au Moyen Âge déjà, ce décor semble en place. MM. Charpillon et Caresme, dans le Dictionnaire historique de toutes les communes de l’Eure, rapportent que le premier seigneur connu d’Herqueville est Enguerrand de Marigny, né à Lyons-la-Forêt vers 1260 et conseiller du roi Philippe IV le Bel. Le nom d’Herqueville sert déjà à désigner cette paroisse, nom qui semble issu d’un seigneur scandinave. Herqueville proviendrait de l’expression romane “Harekevilla” qui signifie “domaine de Hareke”. Ce nom est d’origine anglo-scandinave. C’est-à-dire qu’il provient de Scandinaves tout d’abord installés en Angleterre et ayant ensuite migré en Normandie. Leur langue subit une déformation que l’on retrouve assez fréquemment dans la région. Le fait que l’on ne retrouve cette forme de nom qu’en Normandie, surtout dans La Manche (Herquetot et Herquemoulin), semble confirmer l’origine scandinave

Extrait de carte d'état major des années 1840 accessible sur le site Géoportail. On mesure que la commune d'Herqueville était plus liée à l'eau et qu'un chemin de halage était encore utilisé.

Extrait de carte d'état major des années 1840 accessible sur le site Géoportail. On mesure que la commune d'Herqueville était plus liée à l'eau et qu'un chemin de halage était encore utilisé.

Extrait du plan cadastral d'Herqueville, accessible sur le site des Archives départementales de l'Eure, qui montre le cœur de cette petite paroisse au début du XIXe siècle.

Extrait du plan cadastral d'Herqueville, accessible sur le site des Archives départementales de l'Eure, qui montre le cœur de cette petite paroisse au début du XIXe siècle.

 

Un fief entre vallée et plateau

Le pouillé, c’est-à-dire inventaire réalisé par Eudes Rigaud au milieu du XIIIe siècle, révèle que vingt-huit feux animaient la paroisse. À raison peut-être de cinq personnes par foyer, cela représente près de 150 âmes. Le seigneur était alors Renaud (sic) de Muids qui avait le droit de nommer le curé de la paroisse. Ce fief resta la propriété des seigneurs de Muids jusqu’au début du XIVe siècle. Les seigneurs de Saint-Martin leur succédèrent aux XIVe et XVe siècles. Puis, la domination anglaise profita à Jean Bohier qui se maintint malgré le départ des Britanniques. En 1482, Nicolas Bohier déclara posséder deux manoirs et deux colombiers, “un sault de moulin et deux pescheries”, deux acres d’iles et deux acres de vignes. La famille Bohier, dont le nom était devenu Bréhier, était encore présente au XVIIe siècle. En 1662, Jean de Tiremois, conseiller au parlement de Rouen, était seigneur d’Herqueville. Enfin, en 1785, ce n’est rien moins que le chancelier Maupeou, personnage d’État et grand réformateur des institutions de justice, qui était seigneur d’Herqueville avec Muids et, surtout, Le Thuit où il céda l’âme.

 

Saint-Germain d’Herqueville

Le décor actuel était là depuis longtemps avec un village le long d’un chemin de halage entre Connelles et Andé. Le moulin d’Andé était dans la paroisse et l’on peut présager qu’il existait ici un service de franchissement de la Seine vers Portejoie, une halte pour les haleurs, des passeurs et, qui sait, un petit port avec dépôt de bois issus des coteaux. Des fermes se trouvaient sur le plateau près de l’église Saint-Germain qui constitue assurément un point central de la paroisse. Il semble que le château du seigneur herquevillais se trouvât près de l’église. L’édifice actuel date essentiellement de deux campagnes de construction du XVe et du XVIIe siècles. Cependant, les contreforts de la nef et son ancien vocable, Saint-Germain, montrent qu’elle est l’héritière d’une précédente église. Si elle n’est pas protégée par la conservation régionale des Monuments historiques, quelques-unes de ses œuvres le sont au titre d’objets : 

- la poutre de gloire sur bois, du XIVe siècle, représentant donc le Christ en croix, a été classée le 20 mai 1931 ; 

- le tabernacle et deux petits tableaux du maitre-autel représentant des anges adorateurs (XVIIe siècle), ont été classés le 10 juin 1907 ; 

- le retable du maitre-autel, datant de la première moitié du XVIIe siècle, a été classé le 20 mai 1931.

 

Le tabernacle et ses deux petits tableaux classés Monuments historiques au titre d'objets en 1907. Photographie issue de la Plateforme ouverte du patrimoine (POP) proposée par le Ministère de la culture.

Le tabernacle et ses deux petits tableaux classés Monuments historiques au titre d'objets en 1907. Photographie issue de la Plateforme ouverte du patrimoine (POP) proposée par le Ministère de la culture.

Renauville ? 

Louis Renault (1877-1944), patron et fondateur du groupe Renault, constructeur de voitures, devint un imposant propriétaire à Herqueville et en modifia le paysage. Le blason de la commune a même été pourvu du losange qui constitue le logotype de cette marque. Autant les nobles d’Ancien Régime tiraient leurs revenus de leurs fiefs, autant Louis Renault acquit son domaine d’Herqueville grâce à ses revenus industriels et ses capitaux. Comme les premiers capitalistes normands du XIXe siècle, il choisit d’investir dans la terre, dans la pierre, peut-être nostalgique de l’aristocratie des temps passés. Ainsi, à partir de 1906, il acquit 1 700 hectares dans les communes d’Andé, Connelles, Daubeuf, Herqueville, Muids et Portejoie… Le domaine d’Herqueville, le premier acquis, était tourné vers la Seine, devenue depuis quelques décennies un lieu de villégiature prisé des parisiens et qui permettait des promenades sur l’eau dont était très amateur Louis Renault. 

Carte postales des années 1910, disponible sur le site des Archives départementales de l'Eure, et montrant une des entrées du domaine de Louis Renault, domaine alors en début de constitution.

Carte postales des années 1910, disponible sur le site des Archives départementales de l'Eure, et montrant une des entrées du domaine de Louis Renault, domaine alors en début de constitution.

Louis Renault construisit son domaine en acquérant d’anciennes fermes et en construisant de nouveaux bâtiments. Le chemin de halage, dont les abords furent privatisés, tomba en désuétude et depuis lors l’on prend la côte, bien connue des cyclistes, qui contourne le domaine Renault. La mairie fut privatisée pour agrandir le domaine et Louis Renault fit construire un nouveau bâtiment que l’on voit toujours, excentré et un peu au milieu de nulle part. Elle serait une belle illustration de l’intérêt privé qui relègue la maison commune loin dans les champs comme si la notion d’intérêt général n’était pas cardinale, c’est-à-dire au cœur du développement de chaque groupe humain. Cette mairie fut réalisée dans un style architectural commun à la majeure partie des constructions de Louis Renault, comme pour en revendiquer l’origine ou marquer une tutelle. Elle est donc réalisée dans un style semi-traditionnel qui reprend des matériaux locaux mais selon des volumes, des toitures, des ouvertures et des décorations qui se veulent modernes et, par cette rupture voulue, disharmonieuses. Même l’église a été largement dotée par le seigneur Louis à côté de laquelle demeure sa tombe depuis 1944. Cette étonnante et imposante présence de l’industriel Renault a été étudiée par Yvette Petit-Decroix, avec la rigueur qu’on lui connait, dans un ouvrage paru en 2016 et intitulé Louis Renault et son domaine agricole en Normandie (photographies d’Éric Catherine). De plus, un article intitulé “Les fermes du domaine Renault d’Herqueville dans l’Eure” a été rédigé par Yvette Petit-Decroix et Bernard Bodinier. Il est disponible en ligne parmi les publications d’”In situ : revue des patrimoines”.

Le château Renault, sur le rebord du plateau d'Herqueville, au-dessus de la Seine. Elle est la partie la plus visible du vaste domaine Renault qui englobait la majeure partie des communes avoisinantes (photographie extraite de Wikipédia).

Le château Renault, sur le rebord du plateau d'Herqueville, au-dessus de la Seine. Elle est la partie la plus visible du vaste domaine Renault qui englobait la majeure partie des communes avoisinantes (photographie extraite de Wikipédia).

 

Mais où est le village ? 

De cette histoire résulte une étrange impression : où est le village ? Circuler dans Herqueville constitue une belle balade parmi ses quartiers épars : on contourne le domaine Renault ; la mairie est bien seule dans son triangle de bifurcation ; le stade est au milieu des champs ; une cité pavillonnaire appelée La Plante a été construite par Jean-Louis Renault, héritier de Louis, dans les années soixante et va être agrandie prochainement ; une zone industrielle appelée La Houssette, près d’Andé, est occupée par une entreprise du groupe Pierre Henry fabriquant des armoires métalliques et du mobilier en tôle. Il parait, mais nous n’avons pas trouvé de source, que cette usine serait elle aussi une création de Louis Renault, en son temps... 

 

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

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22 février 2021 1 22 /02 /février /2021 19:54
Carte postale animée des années 1910 où les fillettes s'amusent sur la grand' route, chose inimaginable quelques décennies après.

Carte postale animée des années 1910 où les fillettes s'amusent sur la grand' route, chose inimaginable quelques décennies après.

 

Un carrefour ? 

Riantes ruelles des beaux jours, morne plaine des cieux gris, Quatremare est une charmante commune du plateau du Neubourg, près de Louviers, au-dessus du vallon d’Acquigny. Ses maisons s’étendent selon un axe nord-est sud-ouest, entre, d’un côté, Elbeuf et Pont-de-l’Arche, et de l’autre côté, la vallée de l’Iton vers Évreux. Quatremare était un carrefour. C’est aujourd’hui bien plutôt un village coupé en deux par la création de la rectiligne voie entre Louviers et Le Neubourg et son flot de véhicules. Les cartes anciennes montrent que la voie venant du Neubourg, moins droite, arrivait par Le Londel puis bifurquait, d’une part, vers Louviers en longeant le sud du village, d’autre part, vers Pont-de-l’Arche, voie autour de laquelle se regroupent beaucoup de maisons quatremaroises. Le cœur de Quatremare, avec son église Saint-Hilaire, était un réel carrefour.

 

 

Un paysage autrefois plus varié ? 

Quatremare n’est pas qu’un seul village et son église. Cette commune regroupe des fermes-hameaux telles que Le Hazé, Le Coudray (lieu planté de noisetiers, à moins que ce soit le nom d’un propriétaire qui ait servi à dénommer le lieu), Le Londel (semblant indiquer une londe, une forêt en normand médiéval) et Damneville, ancienne commune rattachée en 1844. On trouve en ce lieu une émouvante église désaffectée. Elle était placée sous le vocable de Saint-Amand et sert aujourd’hui de silo à grain, sans clocher, à la ferme locale. 

Si le paysage quatremarois est largement dévolu aux champs ouverts, il n’en a pas toujours été ainsi dans toute la commune, comme le démontrent deux informations rapportées par MM. Charpillon et Caresme dans Le Dictionnaire historique de toutes les communes de l’Eure. Quatremare comptait 18 000 arbres à cidre, pratique qui a repris ces dernières décennies au Mesnil-Jourdain, et une briquèterie, comme le permet le filon d’argiles résiduelles à silex grâce au ravin de Damneville, véritable entaille dans le limon de plateau, et début du vallon d’Acquigny. Ce ravin démontre que les eaux du plateaux résurgeaient ici, offrant assurément l’eau nécessaire au développement de communautés humaines. Un reste de bois près du Coudray semble indiquer aussi la présence de bois épars et nécessaires à l’équipement et au fonctionnement de chacune des fermes et des manoirs. Enfin, le nord de la commune semble avoir été plus largement réservé à la culture céréalière, comme en témoigne l’ancien moulin, sans vestiges, situé sur un des points culminants du plateau, à 156 mètres, vers Surtauville.  

 

Sur cette capture d'écran du site Géoportail, on voit que vers 1840 où cette carte d'état major fut dressée les vergers étaient plus nombreux à Quatremare.

Sur cette capture d'écran du site Géoportail, on voit que vers 1840 où cette carte d'état major fut dressée les vergers étaient plus nombreux à Quatremare.

 

Des vestiges gallo-romains

Fait rare, Quatremare a bénéficié de fouilles archéologiques qui ont, de plus, donné du matériau. Vincent Dartois est l’auteur d’un article consultable en ligne et intitulé “Quatremare – Les Forières du Sud, chemin du Moulin, opération préventive de diagnostic (2015)”. Il s’agit d’un espace au sud de la route de Louviers, au nord du ravin de Damneville. Un fanum, petit temple rural, y a été identifié “sans doute visible depuis les deux voies qui traversaient le paysage environnant, celle reliant Évreux et Caudebec-lès-Elbeuf et celle reliant Le Neubourg au Val-de-Reuil”. Selon l’auteur, ce carrefour a aidé à fixer un petit vicus, un village, c’est-à-dire un habitat plus dense qu’ailleurs. Si une occupation gauloise est probable, avec notamment la découverte de potins, monnaies en usage au nord de la Gaule, c’est la période gallo-romaine du IIe, voire du IIIe siècle, qui fournit surtout des preuves d’occupation avec une série de “pièces romaines d’argent et de bronze”, de la céramique et des “objets au lieu-dit “Les Terres noires” à proximité de la voie principale.” Vincent Dartois a retrouvé trace de bâtiments liés “à la vie quotidienne et sans doute à des activités particulières comme la métallurgie du fer. Le four, les fosses et les trous de poteaux ne constituent qu’une part de (...) l’occupation du site.” On peut donc aisément imaginer des constructions à pans de bois entourées de haies et de fossés. Le site a-t-il toujours été occupé durant le haut Moyen Âge ? Nous l’ignorons, seul le nom du lieu fournit, éventuellement, un indice. 

 

Capture d'écran d'un plan de l'article de Vincent Dartois. Pour une compréhension pleine et entière, merci de cliquer sur l'hyperlien dans mon texte afin de consulter l'article de l'auteur.

Capture d'écran d'un plan de l'article de Vincent Dartois. Pour une compréhension pleine et entière, merci de cliquer sur l'hyperlien dans mon texte afin de consulter l'article de l'auteur.

 

Un fief notable ? 

En effet, Quatremare apparait sous la forme de “Guitric mara”, d’après Les Mémoires et notes d’Auguste Le Prévost, dans une charte de 1011 par laquelle Raoul, comte d’Ivry, donna des droits aux moines de l’abbaye Saint-Ouen de Rouen. Guitric mara semble être devenu “Quatremare” et l’on comprend que le nom de la paroisse n’est pas le résultat d’un nombre de mares, pourtant nombreuses il est vrai, mais le nom du fief d’un personnage au nom germanique Widric. Qui était ce personnage ? Nous l’ignorons mais il semble indiquer une présence avant la colonisation scandinave qui a donné tant de noms norrois aux villages du plateau. Il est même possible que la mention “mare” permettait de distinguer cette propriété de Widric par d’autres possessions de ce noble. 

En effet, de nos jours Quatremare et ses communes voisines sont comparables que ce soit par leurs populations, réduites par la mécanisation de l'agriculture et l’exode rural, et par leurs petites mairies qui rassemblent hameaux et habitants autour de chefs-lieux de communes depuis que les républicains ont réorganisé rationnellement la France. Mais cette apparence semble trompeuse ici car la paroisse de Quatremare était plus importante que ses voisines avant 1789. 

Identifié dès 1011 donc, le fief de Quatremare était uni à celui de Routot. Selon MM. Charpillon et Caresme, en 1225, Louis XIII fit don à Jean de la Porte du village de Quatremare avec terres labourables, manoir, forêt, jardin et justice avec le fief. C’était donc une baronnie, c’est-à-dire ‒ dans le droit un peu tordu d’Ancien Régime ‒ un fief militaire et juridique dépendant du roi qui constituait une première subdivision d’un duché ou d’un comté (un canton, pour parler très improprement). En 1258, on apprend la présence de “la vigne du Gode” dans “la vallée Davin”, soit Damneville et Adam du Bosc était curé de la paroisse Saint-Hilaire. Entre héritages et contestations d’héritages, puis les troubles de la guerre de Cent-ans, le fief de Quatremare appartint aux familles d’Alençon, puis d’Harcourt et, à la fin du XVe siècle aux ducs de Lorraine-Elbeuf et ce jusqu’en 1789. Il exista un manoir seigneurial, avec une chapelle dédiée à Saint-Louis qui fut transférée dans l’église en 1512. En 1562, le château de Quatremare fut brulé et les Quatremarois massacrés par des protestants en armes. Nous ignorons où était ce château. On peut émettre l’hypothèse d’une proximité avec l’église, près de la mare centrale actuelle qui constitue un espace libre au centre du village, non loin du carrefour cardinal. Jusqu’à la Révolution, le fief quatremarois était le siège d’une haute justice, avec avocats et tabellions (percepteurs de la taille, un impôt). Cette justice dépendait du duché d’Elbeuf. Quatremare, par sa localisation assez centrale sur le plateau, avait donc une importance administrative qu’elle a depuis perdue, voire oubliée. 

 

 

Résistants et martyrs : les Hazard

Enfin, nous ne pouvons traiter de Quatremare sans en rappeler ses héros et martyrs de la Seconde guerre mondiale : Jean et Raymond Hazard. L’école porte leur nom en hommage à ce père et son fils, résistants du groupe “Action M” qui ont été déportés en avril 1944. Jean Hazard, le fils, naquit à Quatremare en 1912. Il fut instituteur public et militant radical-socialiste à Pont-de-l’Arche. Il mourut en déportation en 1944 à Flossenburg. Une plaque ravive sa mémoire au cimetière de Pont-de-l’Arche. Son père, Raymond Hazard, décéda en 1953. Nous leur avons consacré une recherche : Les méconnus déportés de Pont-de-l’Arche…, à lire sur notre blog.  

 

Jean Hazard d'après une photographie disponible en ligne parmi les documents commémorant les martyrs de la Seconde guerre mondiale. Avec son fils Raymond, il fait l'honneur de Quatremare en tant que résistant français, radical-socialiste, à la barbarie nazie.

Jean Hazard d'après une photographie disponible en ligne parmi les documents commémorant les martyrs de la Seconde guerre mondiale. Avec son fils Raymond, il fait l'honneur de Quatremare en tant que résistant français, radical-socialiste, à la barbarie nazie.

 

L’église Saint-Hilaire

Dans le village, Saint-Hilaire est sertie dans son enclos et quelques arbres qui créent une image pittoresque. Cette église rurale présente des éléments remontant au premier quart du XIIIe siècle. Elle s’inscrit parfaitement dans le type d’églises rurales du pays avec un toit à deux pans et un clocher en flèche de charpente couronnant la ligne de toit. Une touche gothique a été ajoutée par les baies du transept, plus vastes que les autres. Cependant, ce transept saillant rompt l’harmonie de la nef avec le chœur. Les murs gouttereaux de la nef et la chapelle nord sont datés du XVIe siècle, nous apprend la généreuse fiche du site patrimoine-religieux.fr. 

L’intérieur est harmonieux, avec des voutes et des colonnes rappelant presque le style cistercien. La clarté y pénètre par les vitraux et jette le jour sur un riche mobilier. Parmi quelques dizaines de meubles et statues répertoriés par la conservation régionale des Monuments historiques, service du Ministère de la culture, seulement cinq sont classés ou inscrits, c’est-à-dire protégés. Un magnifique lutrin en bois sculpté en forme d’aigle, celui de l’apôtre Saint-Jean, et datant de la seconde moitié du XVIIIe siècle a été classé au titre d’objet le 22 juillet 1932. Plus ancienne, une cuve baptismale octogonale sur pied, taillée dans la pierre et datant du XIVe siècle, a été classée au titre d’objet le 22 juillet 1938. Parmi les éléments inscrits sur l’inventaire supplémentaire (et pourquoi pas complémentaire ?), la scène de l’exorcisme de Saint-Mathurin sur Théodora, jeune fille possédée. Il s’agit de plusieurs blocs calcaires sculptés, peints, badigeonnés et dorés au XVIe siècle. Ils ont été inscrits le 22 juin 1992. De plus, une représentation de Saint-Hilaire, semble-t-il, se trouve en la présence d’une sculpture sur pierre calcaire peinte et dorée, datant de la toute fin du XVe siècle ou du début du XVIe siècle. Elle fut inscrite le 23 avril 1991, en même temps que l’autel latéral sud, du milieu du XVIIIe siècle. 

 

Photographie de Gabriel Bretocq (1873-1961) disponible sur la base POP du Ministère de la culture et montrant le côté sud de l'église Saint-HIlaire de Quatremare. Les autres vues sont issues des Archives départementales de l'Eure (version numérique).
Photographie de Gabriel Bretocq (1873-1961) disponible sur la base POP du Ministère de la culture et montrant le côté sud de l'église Saint-HIlaire de Quatremare. Les autres vues sont issues des Archives départementales de l'Eure (version numérique). Photographie de Gabriel Bretocq (1873-1961) disponible sur la base POP du Ministère de la culture et montrant le côté sud de l'église Saint-HIlaire de Quatremare. Les autres vues sont issues des Archives départementales de l'Eure (version numérique).

Photographie de Gabriel Bretocq (1873-1961) disponible sur la base POP du Ministère de la culture et montrant le côté sud de l'église Saint-HIlaire de Quatremare. Les autres vues sont issues des Archives départementales de l'Eure (version numérique).

 

Patrimoine divers

La commune est riche, cela ne fait aucun doute. Elle compte dans ses hameaux le manoir de Damneville, daté du XVIIIe siècle, avec colombier, grange, étable à vaches, pressoir à cidre et four à pain. Le Londel a aussi son manoir portant le millésime de 1816. Il comprend grange, étable à vaches, four à pain, cellier, remise et colombier. Le Coudray a aussi son manoir. Le pavillon nord du logis est estimé du troisième quart du XVIe siècle. Le reste du corps de bâtiment a été reconstruit dans le troisième quart du XVIIIe siècle comme le prouve la date “1762” gravée sur le pavillon sud. 

 

Allez, préparez votre sortie et allez manger à midi au restaurant-épicerie bien nommé “Le Quatremare” !

 

 

Armand Launay

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22 février 2021 1 22 /02 /février /2021 19:16

Avec nos remerciements à Frédéric Ménissier pour ses photographies. 


Tostes réunit 447 habitants en 2014 ‒ un record dans son histoire ‒ répartis dans cinq hameaux : Les Treize-livres, La Cramponnière, La Couture, une partie de La Vallée et... Tostes ! La commune semble contraster avec la forêt de Bord dont on a dit, souvent, qu’elle constitue une clairière.

Vue du centre de Tostes, le chef-lieu de l'ancienne commune, par Frédéric Ménissier (photographie de novembre 2020).

Vue du centre de Tostes, le chef-lieu de l'ancienne commune, par Frédéric Ménissier (photographie de novembre 2020).

 

L’essart ou le brulis ? 

Il est vrai que le nom du village renvoie à l’idée de conquête humaine sur la forêt. En effet, que ce soit la thèse de l’origine latine du nom de Tostes, “tostus”, qui signifie le brulis, ou la thèse scandinave matinée d’anglo-saxon, toft, qui désigne l’essart, cette commune est le terminus des défrichements du plateau du Neubourg au-dessus de la vallée de la Seine. Tostes est d’ailleurs depuis le Moyen Âge une partie de Montaure, plus gros hameau, fief local dans la mouvance directe d’une grande famille normande, scandinave d’ascendance, les Stigand. Ceux-ci avaient fait construire leur château et une église (du XIe siècle) en face : Notre-Dame de Montaure.  

 

L’ancien bocage 

Le paysage, aujourd’hui largement composé de champs ouverts, est loin d’avoir toujours été le même comme en témoignent les hameaux épars. Il faut concevoir le Tostes de l’Antiquité comme un ensemble de fermes-hameaux, sans rupture frontale entre les bois, les champs et les prairies. Il faut imaginer une sorte de bocage, y compris dans la forêt de Bord, comme le démontrent les villas gallo-romaines retrouvées en forêt aujourd’hui au Testelet, aux Buis, à La Vallée… Ces villas devaient être entourées de vergers, d’espaces de cultures, de prairies, de petits bâtiments agricoles, de temples ruraux... 

 

La culture de la betterave à sucre, à Tostes, devant une des dernières haies, non loin de l'ancien château d'eau (photographie de Frédéric Ménissier, novembre 2020).r

La culture de la betterave à sucre, à Tostes, devant une des dernières haies, non loin de l'ancien château d'eau (photographie de Frédéric Ménissier, novembre 2020).r

 

La formation d’une forêt royale

La fin de l’Antiquité a dû modifier le paysage tostais. La diminution générale de la démographie, en Gaule romaine, le climat plus austère ont favorisé une reconquête de terres par la forêt, les landes, les terres délaissées… Il semble que les espaces boisés se reformèrent surtout dans les parties plus pentues, moins riches en sol sûrement et plus difficiles à cultiver. Quand les sources écrites nous parviennent, une forêt du roi s’est formée qui épouse les pentes des coteaux de la Seine. D’ailleurs, le terme de forêt désigne ce qui est exclu… de l’usage libre des habitants. La forêt est l’espace réservé du roi, lui qui a besoin de bois en grande quantité. La forêt de Bord est le domaine royal ou, au mieux, la paissance des animaux est tolérée. Cependant, les terres du plateau sont toujours ponctuées d’exploitations fermières, sûrement animées par l’entretien des vergers, des cochons, des vaches, autour de rus coulant dans les vallons devenus secs depuis lors. 

 

Le fief de Bonport

Puis, en dehors des parties royales, c’est l’abbaye de Bonport qui prit possession, au moins à partir de 1255, des terres agricoles de Tostes. Le petit Bonport est la ferme principale, semble-t-il, de l’abbaye sise à Pont-de-l’Arche. C’est la ferme située entre la mairie et l’église. Les moines bonportois ont aussi acquis la ferme de la Cramponnière, nom d’une terre qui colle, Les Treize-livres, nom issu de la quantité de son rendement, la Couture et son moulin dont il reste aujourd’hui un somptueux vestige : sa tour cylindrique du XVe siècle, semble-t-il. La Couture en normand désigne la culture, preuve s’il en est que cet espace était déjà dévolu à une exploitation céréalière quand d’autres parties de la paroisse restaient plus proches de la forêt, des vergers, des haies bocagères, de la vigne et de l’élevage assurément. Bonport a aussi possédé le manoir de la Corbillière (XVe siècle), à La Vallée, dont il reste un bel édifice, près de la “sente aux moines”, et son enclos de haies. Les propriétés de Bonport comprenaient aussi Blacquetuit dont il subsiste deux magnifiques édifices du XVe siècle itou, près de Montaure.

 

Le manoir de la Corbillière, à la Vallée, par Frédéric Ménissier (novembre 2020).

Le manoir de la Corbillière, à la Vallée, par Frédéric Ménissier (novembre 2020).

 

Sainte-Anne de Tostes

Cette mainmise de Bonport, avec toutes ses constructions en ce lieu, s’est traduite en 1687 par l’érection de la chapelle Sainte-Anne de Tostes en paroisse distincte, désormais, de celle de Notre-Dame de Montaure. Cette opération permit à Bonport, dont l’abbé était alors Louis Colbert, le fils de l’homme d’État, d’économiser la dime. L’église fut construite en 1680 à côté du “petit Bonport”, vaste ferme où se trouvait la grange dimière. Celle-ci a été remplacée par le bâtiment que l’on voit encore de nos jours le long de la route, près de l’église vers la mairie. Sainte-Anne se dresse aujourd’hui, somme toute modeste, mais ô combien élégante avec son alternance d’assises en silex sombre et en calcaire et son clocheton en flèche de charpente couvert de tuile. Si l’église n’est pas protégée par les Monuments historiques, ses deux retables latéraux sont classés au titre d’objets depuis le 10 juin 1907. Ils comportent deux toiles : le Paralytique ou Jésus guérissant les malades et la Résurrection de Lazare. 

 

Sainte-Anne de Tostes émergeant des toitures et des arbres de l'ancienne chef-lieu de commune par Frédéric Ménissier (photographie de novembre 2020).

Sainte-Anne de Tostes émergeant des toitures et des arbres de l'ancienne chef-lieu de commune par Frédéric Ménissier (photographie de novembre 2020).

 

Le retour dans le giron montaurois ? 

La Révolution française a chassé les ordres religieux de leurs propriétés car l’Église, tutelle et puissance étrangère, se retrouvait premier propriétaire de France. Les Tostais qui l’ont pu sont devenus propriétaires des anciennes terres bonportoises. Blacquetuit a fait partie de la naissante commune de Montaure en 1790 alors que Tostes était reconnu comme commune à part entière. Cela démontre la vitalité des habitants et leur appétit pour la souveraineté. Ce n’est que le 1er janvier 2017 que Tostes et Montaure fusionnèrent dans une nouvelle commune dénommée “Terres de Bord”. Mais est-ce une nouvelle commune ou le retour, un peu indirect et avec d’autres fonctions, de l’ancienne paroisse de Montaure ?

 

Notre-Dame de Montaure, émergeant de l'horizon, et son clocher romand du XIe siècle qui rassembla durant longtemps les hameaux de Montaure et de Tostes (photographie de Frédéric Ménissier datant de novembre 2020).

Notre-Dame de Montaure, émergeant de l'horizon, et son clocher romand du XIe siècle qui rassembla durant longtemps les hameaux de Montaure et de Tostes (photographie de Frédéric Ménissier datant de novembre 2020).

Armand Launay

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2 février 2021 2 02 /02 /février /2021 12:30
Comparaison entre la carte d'état major des années 1840 et la carte topographique contemporaines (captures d'écrans du site Géoportail, consulté le 2 février de l'an de grâce 2021).
Comparaison entre la carte d'état major des années 1840 et la carte topographique contemporaines (captures d'écrans du site Géoportail, consulté le 2 février de l'an de grâce 2021).

Comparaison entre la carte d'état major des années 1840 et la carte topographique contemporaines (captures d'écrans du site Géoportail, consulté le 2 février de l'an de grâce 2021).

 

Pinterville se trouve aujourd’hui dans le prolongement de Louviers, tel un de ses quartiers, le long de beaux coteaux dirigeant le regard vers Pacy-sur-Eure. En ce sens, Pinterville est la porte d’entrée vers les charmants villages de pierre qui s’égrènent le long de la rivière d’Eure. Se promener dans les rues pintervillaises permet de mesurer combien nous avons affaire à un paisible village de la vallée. Il ne lui manque que le vignoble que l’on imagine aisément sur ses doux coteaux. 

Avec seulement 752 habitants en 2018, notre commune est augmentée d’un hameau, Le Hamelet, que l’on voit sur la carte d’état major de 1840. Il est depuis largement devenu le nom d’un quartier et collège de Louviers, hormis une résidence pavillonnaire située dans le territoire pintervillais. 

Il existait aussi, sur les lointaines hauteurs exposées au vent, le Moulin Lequeux, sur le plateau vers Vironvay. On le voit encore sur la carte de 1840 qui démontre, s’il le fallait, l’importance de la culture céréalière sur les hauts. Dans la vallée, au moins un autre moulin devait être exploité sur l’Eure. 

 

Extrait de la carte de Cassini (de la fin du XVIIIe siècle) où se voit très nettement la ferme appelée Le Parc (capture d'écran du site Géoportail, consulté le 2 février 2021).

Extrait de la carte de Cassini (de la fin du XVIIIe siècle) où se voit très nettement la ferme appelée Le Parc (capture d'écran du site Géoportail, consulté le 2 février 2021).

 

Pinterville est aussi constituée par Le Parc de la Garenne, dénommée “ferme de Pinterville” sur la carte de Cassini de la fin du XVIIIe siècle. Un château, sur lequel nous n’avons pas d’information, l’accompagne de nos jours, non loin de la Croix du Buis-Morieux (XVIIe siècle). Plus au sud de cette ferme, se trouve l’étonnante vallée de la porte blanche, couleur de la craie qui y affleure. Mystérieuse et tortueuse, entre Acquigny et Heudebouville, elle est cachée par un beau couvert forestier. Elle dût être en eau naguère et donc propice à l’installation humaine comme en témoigne l’allée couverte… découverte en 1942 et classée Monument historique trois ans plus tard. Cette allée couverte était le tombeau collectif d’une trentaine de personnes. Sa présence témoigne de l’implantation d’une communauté, c’est-à-dire d’un processus de sédentarisation. Cette allée couverte est classée dans la civilisation Seine-Oise-Marne et datée dans une fourchette allant de 3 400 à 2 700 ans avant Jésus-Christ. Avec l’enceinte préhistorique de Cambremont, à Acquigny, elle témoigne d’un peuplement précoce mais aussi d’une riche exploitation de ces lieux qui tranche avec la relative désertification, depuis le XIXe siècle, de ces espaces intermédiaires entre vallée et plateaux. 

L’étymologie de Pinterville est incertaine. Elle évoque néanmoins le domaine d’un seigneur au nom d’origine franque. Selon MM. Charpillon et Caresme, cette paroisse fait partie du domaine royal à partir, au moins, de Philippe Auguste. Malgré des changements de propriétaires, on retrouve quelques principales familles fieffées en ce lieu. En 1248, Guillaume d’Aubergenville, seigneur, avait des droits sur le bois pour refaire son manoir et son port. En 1260, c’est le célèbre Eudes Rigaud, zélé archevêque de Rouen, qui acheta le fief de Pinterville. En 1601, un archevêque vendit son bien à Gabriel Le Page, receveur de la cour des aides (un impôt d’alors). 

 

Couleurs d'hiver sur Pinterville par Frédéric Ménissier (janvier 2021).
Couleurs d'hiver sur Pinterville par Frédéric Ménissier (janvier 2021).

Couleurs d'hiver sur Pinterville par Frédéric Ménissier (janvier 2021).

 

Le château de l’économiste Pierre de Boisguilbert

C'est en 1677 que l’écrivain et économiste normand Pierre Le Pesant de Boisguilbert (1646-1714) lia sa vie à Pinterville en se mariant avec Suzanne Le Page, descendante de Gabriel Le Page. Pierre de Boisguilbert compte parmi les grands précurseurs de la science économique. En effet, ses études sur la justice sociale se firent à travers le prisme de la fiscalité et des échanges marchands. De Boisguilbert souhaitait assoir une meilleure égalité devant l'impôt à hauteur de 10 % des revenus, devant aider les plus pauvres à consommer et donc à accroitre la production. Il établit, le premier, une théorie des échanges marchands et promut une certaine liberté du commerce. 

C’est en 1680 qu’il fit bâtir le corps principal du château, qui existe de nos jours au sud du village, dans un pur style classique français, aussi symétrique qu'harmonieux. Situé dans un parc arboré caressé par le cours de l’Eure, le château fut construit avec de la brique, en chainage, et du moellon calcaire en remplissage. Il remplaça un ancien manoir du XIIIe siècle, peut-être celui de Guillaume d’Aubergenville. Au XVIIIe siècle, les descendants de De Boisguilbert érigèrent les galeries, les pavillons d'angle et les ailes. Le pavillon central fut rehaussé en 1840. Ce château fut acquis par Jean-Luc et Édith de Feuardent en 1997 qui œuvrent depuis à sa restauration et son rayonnement. En 2015, le domaine fut classé Monument historique. 

 

Carte postale des années 1910 représentant le château de De Boisguilbert et vue actuelle de Frédéric Ménissier (janvier 2021).
Carte postale des années 1910 représentant le château de De Boisguilbert et vue actuelle de Frédéric Ménissier (janvier 2021).

Carte postale des années 1910 représentant le château de De Boisguilbert et vue actuelle de Frédéric Ménissier (janvier 2021).

 

L’église de la Sainte-Trinité

L’église est plus proche de l’Eure que le cœur du village. Cela témoigne assurément des activités anciennes de Pinterville autour de son port et du franchissement de l’Eure vers la rive gauche. L’église est située à la limite des zones inondables. Placée sous le patronage de la Sainte-Trinité, elle est constituée d’un vaisseau rectangulaire protégé de deux pans de toit couverts de tuile plate et d’un petit clocher couvert d’ardoise. L’essentiel de ce bâtiment date du XVIe siècle comme en témoignent les régulières ouvertures gothiques perçant des murs en belle pierre de taille calcaire. Une tourelle menant au clocher rompt l’harmonie générale mais présente la beauté de ses pans de bois. La sacristie fut construite au XVIIIe siècle. Le mobilier, particulièrement riche, retient l’attention quand on entre dans la Sainte-Trinité qui fut classée Monument historique en 1927. Ce mobilier est décrit dans la base POP du Ministère de la culture et comprend plusieurs dizaines d’objets classés ou inscrits sur la liste supplémentaire des Monuments historiques. Un presbytère de la moitié du XVIIIe siècle enrichit le tout qui fut inscrit Monument historique en 1975.

 

L'église de la Sainte-Trinité de Pinterville sur une carte postale des années 1910.

L'église de la Sainte-Trinité de Pinterville sur une carte postale des années 1910.

 

Les immenses Charpillon et Caresme

Deux monuments ‒ intellectuels ‒ de l’Eure sont attachés à la commune de Pinterville : MM. Charpillon et Caresme, auteurs, avec l’aide de Stéphane de Merval, du Dictionnaire historique de toutes les communes du département de l'Eure ‒ histoire, géographie, statistique. Cette somme de connaissances fut rédigée par le bourguignon Louis-Étienne Charpillon (1817-1894), juge de paix à Gisors. Inspirée des travaux Louis-Léon Gadebled (1840) et d'Auguste Le Prévost (1864), elle fut publiée en deux volumes en 1868 et 1879 et bénéficia d’une préface du célèbre écrivain Alexandre Dumas, ami de Louis-Étienne Charpillon.

Sans qu’on en sache précisément la cause Louis-Étienne Charpillon s’installa à Pinterville où il s’associa à son curé, le lovérien Anatole Caresme (1815-1876), qui lui apporta la richesse de ses notes (accumulées durant près de 30 années de lecture des archives) ainsi qu’une solide connaissance de l’administration religieuse et civile de l’Ancien Régime. Il est resté connu sous le nom d’abbé Caresme, comme en témoigne une rue de Louviers.  

 

La paroisse du père Laval 

Un autre curé, déjà cité par MM. Charpillon et Caresme, a honoré la paroisse de Pinterville : il s’agit du père Désiré Laval. Ce docteur en médecine s’est fait aimer pour son dévouement à la santé des Mauriciens de 1847 à 1849. En héritier de Saint-Luc, il a curé les corps et les âmes. Il participa à l’évangélisation de cette ile de l’Océan indien, ancienne colonie française, où l’on pratique toujours avec ferveur le catholicisme et où le père Laval y est honoré. La présence d’une communauté mauricienne, en France, a impulsé et animé un pèlerinage annuel, début septembre, à Pinterville pour honorer, par sa paroisse d’origine, le père Laval. Cet homme a été béatifié en 1979 par le pape Jean-Paul II.

 

Quelle riche histoire pintervillaise que nous ne faisons qu’entrevoir ! 

 

Armand Launay

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19 janvier 2021 2 19 /01 /janvier /2021 11:34
Extrait de la carte topographique de l'IGN disponible sur le site Géoportail.

Extrait de la carte topographique de l'IGN disponible sur le site Géoportail.

 

A Jocelyne et Christian Mansuy

 

Surville c’est aussi Le Parc et La Vacherie : trois villages sur le rebord du plateau du Neubourg, au-dessus de Louviers. C’est ce que montre l’observation de la carte IGN où La Neuville, hameau de La Haye-le-comte, montre un chemin d’antan descendant par les bois vers Louviers. Quant à Surville, chef-lieu de commune, il constitue un village-rue sur l’ancienne et plus fréquentée voie reliant Vraiville à Acquigny. Surville est situé à la naissance du vallon de Trifondouille et son nom aussi loufoque qu’énigmatique à nos yeux. C’est sûrement en ce lieu, près de l’église et de la mare que l’eau émergeait offrant ainsi un lieu plus accueillant aux quelques familles paysannes installées ici. À ce propos, le château d’eau situé à côté de l’église de nos jours rappelle la richesse en eau de ce bord de plateau.  

 

Carte postale illustrée des années 1910.

Carte postale illustrée des années 1910.

Surville a surtout vécu de la plaine, bien que quelques vergers dussent encore exister, assez nombreux, avant le remembrement des terres et la mécanisation de leur exploitation. C’est ce dont témoignent les toponymes : Le fond de la pommeraie vers Le Mesnil-Jourdain et les six poiriers. Quelques éléments naturels ponctuaient aussi un paysage plus riche qu’aujourd’hui : L’Ormet, le petit champ près d’un orme, à Écrosville les longues raies (les haies en normand), la sente du Coudray (une noiseraie), le buisson Collet… Surville, c’est aussi la “vieille forge”, vers Louviers, avant le bois. Il faut donc surtout imaginer les Survillais aux champs. D’ailleurs MM. Charpillon et Caresme nous apprennent que ses habitants étaient soumis au ban du moulin du Mesnil-Jourdain. 

"Surville, vues sur l'intérieur du pays" comme on eût écrit sur ce type de cartes postales illustrées des années 1910."Surville, vues sur l'intérieur du pays" comme on eût écrit sur ce type de cartes postales illustrées des années 1910.
"Surville, vues sur l'intérieur du pays" comme on eût écrit sur ce type de cartes postales illustrées des années 1910."Surville, vues sur l'intérieur du pays" comme on eût écrit sur ce type de cartes postales illustrées des années 1910.

"Surville, vues sur l'intérieur du pays" comme on eût écrit sur ce type de cartes postales illustrées des années 1910.

 

Ces mêmes auteurs, dans leur Dictionnaire historique de toutes les communes de l’Eure, montrent que Surville dépendait de la baronnie de Quatremare. Celle-ci, sorte de canton d’Ancien Régime qui regroupait des paroisses, appartint aux Harcourt puis aux ducs d’Elbeuf. Ces seigneurs possédaient des droits sur la paroisse comme nommer le curé. Cela explique sûrement pourquoi de nombreux ecclésiastiques provinrent de Surville. Depuis le XIIIe siècle, où le nom de la paroisse apparait dans les archives, existent plusieurs fiefs : le fief de Bœufs ou de Marbeuf, Le Parc et La Vacherie. Quant au sens du nom de Surville, Ernest Nègre a noté d’anciennes formes : Saarvilla en 1216, Souarville en 1220, Soarvilla en 1221, Soarville en 1455. Il semble que ce soit le nom d’un seigneur, ville désignant un domaine rural et non un village comme nous l’entendons de nos jours. 

 

Revenons aux fiefs. Il reste de ces propriétés d’Ancien Régime du beau patrimoine. Ainsi, près de la mare, une ferme des XVIe et XVIIe siècles a été classée Monument historique, plus précisément ses façades et toitures du bâtiment d'habitation, le 30 juillet 1951. Elle accueille aujourd’hui un bel hôtel avec restaurant et spa. 

Non loin, existe le “manoir d'Annebont”. Son logis fut construit au XVIIIe siècle. Sa façade principale porte des armoiries sculptées : "d'or à trois marteaux de gueule qui est Martel, et d'argent à trois bandes de gueules, non identifié", nous apprend le site de la commune. Près de la mare, toujours, un manoir portant le millésime de 1702 existe toujours qui est recensé, mais non protégé, par le Ministère de la culture. Enfin, citons, sans prétendre à l’exhaustivité, le manoir du hameau du Parc. 

 

L'intérieur de l'église Saint-Christophe sur une carte postale illustrée des années 1910 (Archives de l'Eure en ligne - 8 Fi 624).

L'intérieur de l'église Saint-Christophe sur une carte postale illustrée des années 1910 (Archives de l'Eure en ligne - 8 Fi 624).

 

Comme bien souvent, le plus riche élément de patrimoine communal est l’église. En effet, la silhouette de Saint-Christophe est discrète, exceptée sa flèche de charpente élancée. Selon Marcel Baudot, ancien archiviste du département de l’Eure, certaines parties dateraient du XIIe siècle, fin de la période romane. Après quelques remaniements, dont il demeure une lancette du XIIIe siècle, la partie est de la nef fut reconstruite au milieu du XVIe siècle. L’édifice a la beauté des modestes églises rurales : ses murs latéraux sont bas et couverts de toits à longs pans que couronne la flèche de charpente élégamment couverte d’ardoises. Celle-ci est supportée par des contreforts qui adjoignent leurs forces aux murs. Quelques baies cintrées percent la nef et, surtout, le transept, lui apportant un peu plus de lumière là où le sanctuaire le requiert. On entre dans l’église par un porche puis, dans la nef, l’on évolue sous un berceau lambrissé et quelques entraits, ces vastes poutres qui relient les murs latéraux. 

Le mobilier de Saint-Christophe est riche ! Nous ne faisons que citer les éléments classés aux Monuments historiques au titre d’objets le 24 mars 1977 : 

- le maître-autel et son tableau peint figurant la Résurrection du Christ, la statue de saint Christophe et celle de saint Jacques, dit le Majeur. Le tableau d'autel est une copie réalisée d'après Charles Van Loo et date du 3e quart du XVIIIe siècle ; 

- une verrière du XIXe siècle signée de l’atelier Duhamel-Marette ;

- une statue en bois polychrome du XVIe siècle ou du début du XVIIe siècle figurant sainte Véronique ;

- un groupe sculpté dans du calcaire taillé et peint du XVIe siècle et figurant la Vierge de pitié ;

- une statue en bois taillé, peint et doré du XVIe siècle et figurant saint Nicolas ; 

- deux statuettes de bâtons de procession en bois du XIXe siècle figurant la Vierge à l'Enfant Jésus et saint Christophe ;

- une statue de poutre de gloire en bois taillé et peint du XVIIe siècle et figurant le Christ en croix ; 

- une statue en pierre taillée et peinte du XVIe siècle figurant sainte Julitte plongée à mi-corps dans une marmite au-dessus de flammes. Cet élément, contrairement aux autres, fut classé le 29 avril 1976. 

 

Vue sur l'église Saint-Christophe disponible sur le site municipal www.surville27400.fr

Vue sur l'église Saint-Christophe disponible sur le site municipal www.surville27400.fr

La Croix-blanche d'après un dessin de Léon Coutil.

La Croix-blanche d'après un dessin de Léon Coutil.

 

Enfin, signalons le “dolmen de la Croix blanche”, sur la route du Neubourg. Il s’agit d’un autel composé de trois pierres et qui sert de croix de chemin. Ces trois pierres évoquent la forme d’un dolmen mais il s’agit, tout simplement, d’un banc portant une croix. Beaucoup de personnes, à la suite de l’érudit local Léon Coutil, ont vu ou souhaité voir dans ce type de constructions chrétiennes d’anciens mégalithes qui auraient été christianisés. C’est ce que l’on peut observer aussi à la croix d’Ymare appelée depuis “la tombe du druide” et même autour de l’autel de Saint-Mauxe à Acquigny. 

Enfin, Surville, après avoir subi l’exode rural, se peuple. Ainsi la population croit. Elle est passée de 320 habitants en 1946 à 904 en 2017. À croire que la commune est devenue l’un des plus beaux quartiers de Louviers ! 

Armand Launay

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19 janvier 2021 2 19 /01 /janvier /2021 11:08
Le quartier de l'église d'après un détail du plan terrier de la fin du XVIIIe siècle conservé aux Archives de Seine-Maritime (cote 12Fi77) et accessible en ligne.

Le quartier de l'église d'après un détail du plan terrier de la fin du XVIIIe siècle conservé aux Archives de Seine-Maritime (cote 12Fi77) et accessible en ligne.

 

Presque invisible lorsqu’on circule le long de la route Évreux-Rouen “Les Authieux-sur-le-port-Saint-Ouen” est une bien jolie commune résidentielle qui annonce la couronne rouennaise. Les constructions immobilières s’y succèdent depuis les années 1950. De 326 habitants en 1946 à 1 265 habitants en 2017, les résidences pavillonnaires, consommatrices en espace, ont largement remplacé les anciens vergers, surtout aux Quatre-chênes. 

Passées ces constructions nouvelles, voici le cœur du village d’antan : un village-rue dans le sens Gouy-Le Hamel, dans la vallée vers Tourville. Les cartes anciennes le montrent, l’église Saint-Saturnin a été bâtie en haut du val Hamel et, sûrement, là où résurgeait une eau potable ayant creusé et alimenté le vallon. Le clocher de l’église indiquait de loin l’endroit où la voie reliant Rouen à Pont-de-l’Arche, passant donc plus à l’est que celle d’aujourd’hui, formait un carrefour avec le chemin Gouy-Le Hamel. 

Le château de La Haye était donc excentré. D’ailleurs, la “haye” signifiait en ancien français un enclos protégé par des fossés et de la végétation dense. Il a sûrement remplacé un ouvrage défensif plus ancien et plus modeste qui barrait cet éperon au-dessus de la vallée tourvillaise.

 

Vues des Authieux grâce à des cartes postales illustrées des années 1910.Vues des Authieux grâce à des cartes postales illustrées des années 1910.
Vues des Authieux grâce à des cartes postales illustrées des années 1910.Vues des Authieux grâce à des cartes postales illustrées des années 1910.

Vues des Authieux grâce à des cartes postales illustrées des années 1910.

 

Dans le cœur historique des Authieux se trouve le clocher en flèche de charpente de l’église Saint-Saturnin. C’est une architecture typique de la région, au moins dans les villages de Boos et du plateau du Neubourg. L’église est humble et basse mais son clocher est visible depuis bien des points de la paroisse et ailleurs, à commencer par les chemins avoisinant le Pré-Cantui, entre Igoville et Ymare. Pour une église rurale, la nef est étonnante par son ampleur et son soin. Elle tranche, en effet, avec le chœur du XIIIe siècle. Avec le clocher, la nef date du XVIe siècle avec des remaniements du premier quart du XVIIIe siècle. Sa décoration est soignée et s’ancre dans une admirable ambiance gothique du début de la Renaissance. Ses baies sont amples et accueillent de belles verrières, du XVIe siècle itou, figurant de saints personnages. Plusieurs de ces baies sont protégées par un classement aux Monuments historiques depuis le 25 aout 1908, il s’agit de : l’Annonciation (baie 1), des scènes de la vie de la Vierge (baie 3), Sainte Anne, la Vierge, sainte Cécile (baie 4), sainte Barbe, saint Sébastien, sainte Catherine (baie 5), Saint Laurent, la mort de la Vierge (baie 7), saint Pierre et saint Michel (baie 8) et saint Saturnin, la Vierge, saint Nicolas.

 

L'église Saint-Saturnin des Authieux d'après deux cartes postales illustrées des années 1910. L'église Saint-Saturnin des Authieux d'après deux cartes postales illustrées des années 1910.

L'église Saint-Saturnin des Authieux d'après deux cartes postales illustrées des années 1910.

Vue sur Les Authieux depuis le Pré-Cantui, ou presque, entre Igoville et Ymare (photographies d'Armand Launay, aout 2020).Vue sur Les Authieux depuis le Pré-Cantui, ou presque, entre Igoville et Ymare (photographies d'Armand Launay, aout 2020).

Vue sur Les Authieux depuis le Pré-Cantui, ou presque, entre Igoville et Ymare (photographies d'Armand Launay, aout 2020).

 

Que de pieuses références, me direz-vous ? Mais le nom de la commune est doublement pieux : “Altaribus” nom trouvé dans une archive estimée entre 1015 et 1024, signifie les petits autels, les “autilleux” en normand. Ces authieux doivent désigner des oratoires, voire des chapelles, lieux de dévotion populaires autant que modestes étant donné les faibles revenus des quelques familles paysannes résidant ici en ce temps. L’autre partie du nom : Port-Saint-Ouen, provient des vastes propriétés de l’abbaye Saint-Ouen, siège de l’actuelle mairie de Rouen, qu’elles fussent à Ymare, Sotteville ou Les Authieux. Un petit port de Seine fonctionna ici qui alimentait Rouen. C’est même de ce petit port qu’Amfreville-la-mi-voie tient son nom puisque cette paroisse est à mi-chemin entre Rouen et… le Port-Saint-Ouen. La carte de Cassini nous apprend que Les Authieux était le lieu d’un relai postal, c’est-à-dire une poste à chevaux sur la voie Paris-Rouen. Il est vrai que ces pauvres chevaux devaient être bien fatigués par les impressionnantes côtes qu’on vienne d’Igoville ou du Port-Saint-Ouen. Lieu de passage s’il en est, Les Authieux s’est retrouvée sur une des voies majeures entre Rouen et Paris, avec celle du Vexin et celle, sur l’eau, de la Seine. 

 

Les Authieux, c'est aussi le Port-Saint-Ouen, nom du hameau situé le long de la Seine et parcouru par la route départementale entre Evreux et Rouen. Ici d'après des cartes postales illustrées des années 1910.
Les Authieux, c'est aussi le Port-Saint-Ouen, nom du hameau situé le long de la Seine et parcouru par la route départementale entre Evreux et Rouen. Ici d'après des cartes postales illustrées des années 1910. Les Authieux, c'est aussi le Port-Saint-Ouen, nom du hameau situé le long de la Seine et parcouru par la route départementale entre Evreux et Rouen. Ici d'après des cartes postales illustrées des années 1910.
Les Authieux, c'est aussi le Port-Saint-Ouen, nom du hameau situé le long de la Seine et parcouru par la route départementale entre Evreux et Rouen. Ici d'après des cartes postales illustrées des années 1910. Les Authieux, c'est aussi le Port-Saint-Ouen, nom du hameau situé le long de la Seine et parcouru par la route départementale entre Evreux et Rouen. Ici d'après des cartes postales illustrées des années 1910.

Les Authieux, c'est aussi le Port-Saint-Ouen, nom du hameau situé le long de la Seine et parcouru par la route départementale entre Evreux et Rouen. Ici d'après des cartes postales illustrées des années 1910.

 

Le Ministère de la culture a aussi répertorié un logis du XVe siècle, agrandi au XIXe siècle qui dépendait de l'abbaye Saint-Ouen de Rouen. Il répertorie aussi un manoir appelé la Ferme du Clos aux moines et un hôpital placé sous les vocables de Saint-Antoine, Saint-Fabien et Sainte-Madeleine. Celui-ci aurait dépendu de l’abbaye de Bonport. Il aurait existé au XIIIe siècle et aurait perduré en 1499. Nous n’avons pas identifié ces lieux.

L’élément civil notable des Authieux est son château dans son beau parc. Le corps principal, de plan symétrique, est réputé de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Deux bâtiments encadrant le portail sont magnifiques. On en voit les murs pignons avec des parties maçonnées de brique. Ce château fut habité par Maurice Gallouen (1879-1945). Ce médecin installé à Rouen était connu pour son désintéressement et entra dans la Résistance dès 1940. Il cacha des explosifs et des tracts chez lui et soigna des soldats français. Dénoncé, il fut emmené par la Gestapo et déporté à Sachsenhausen en 1943, puis à Bergen-Belsen en février 1945. Malgré sa libération en mars 1945, il resta dans ce camp pour y soigner les survivants dans l’incapacité de se déplacer. Il y mourut du typhus en juin 1945. Les élus ont honoré son dévouement, son humanisme, en donnant son nom à l’un des deux axes principaux de la ville, le second ayant été dénommé rue des Canadiens, les libérateurs venus par Igoville. 
Les Authieux, c’est aussi des hameaux tels que Le Clos du Mouchel, sur les hauteurs de Port-Saint-Ouen et La ferme du Bosc, aujourd’hui appelée Les Pointes. À la lecture du plan terrier de la fin du XVIIIe siècle, archivé par le département de Seine-Maritime, cette ferme tenait son nom des immenses vergers qui l’entouraient. Le bosc, mot normand proche du sens de bois, devait donc signifier, au moins dans son acception locale, le verger.

Détails du plan terrier de la fin du XVIIIe siècle conservé aux Archives de Seine-Maritime (cote 12Fi77) et accessible en ligne. Il s'agit de la ferme du Bosc et de Port-Saint-Ouen.
Détails du plan terrier de la fin du XVIIIe siècle conservé aux Archives de Seine-Maritime (cote 12Fi77) et accessible en ligne. Il s'agit de la ferme du Bosc et de Port-Saint-Ouen.

Détails du plan terrier de la fin du XVIIIe siècle conservé aux Archives de Seine-Maritime (cote 12Fi77) et accessible en ligne. Il s'agit de la ferme du Bosc et de Port-Saint-Ouen.


Pour aller plus loin, les amateurs ont la chance de bénéficier, pour cette commune, des écrits d’Henri Saint-Denis, republiés par l’initiative d’Yves Fache, et même d’une étude d’Albert Soboul, historien marxiste de renom en matière de Révolution française ; article disponible en ligne sur Persée et intitulé “Une communauté rurale de Normandie à la veille de la Révolution : Les Authieux-sur-le-Port-Saint-Ouen”.

 

 

Armand Launay

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10 janvier 2021 7 10 /01 /janvier /2021 08:59
Carte postale des années 1910 (Archives départementales de l'Eure).

Carte postale des années 1910 (Archives départementales de l'Eure).

 

Jolie commune de 1500 habitants, Alizay est un village-rue qui peuple le pied d’un coteau abrupt de la vallée de la Seine. Ses maisons de modeste dimension témoignent de sa récente vocation essentiellement rurale. Faites de moellon calcaire extraits du coteau, elles sont aussi souvent bâties avec des pans de bois et sont entourées de petites cours, les potagers de nos anciens. 

Les curieux gagneront à parcourir les chemins piétons situés entre les dernières maisons et le coteau. On y lit toujours les charmes de la campagne, ses vergers, ses prés, ses lisières des bois et les perspectives sur le clocher Saint-Germain et la vallée, notamment la côte des Deux-amants. Ici, au pied d’un vallon assez abrupt, se trouve l’Alizay ancien. On peut imaginer qu’en ce lieu l’eau, descendant du plateau de Boos par le vallon du Solitaire, abondait et rendait possible l’implantation permanente des hommes. Ce n’est pas pour rien que la station de pompage actuelle est située non loin de cet espace. L’abbé Cochet a découvert vers 1870 des vestiges allant de la période gauloise (La Tène ancienne) aux temps gallo-romains près de Rouville, au champ de la Gritte, dans le prolongement du Manoir. Parmi les objets retrouvés figurent des céramiques, ce qui n’est guère étonnant. En effet, un des hameaux alizéens situé un peu plus au nord de la Gritte, et dénommé la Briquèterie, atteste l’exploitation d’un bon filon d’argile. 

 

Les fouilles archéologiques menées par l'INRAP à Alizay et Igoville constituent la référence la plus vaste d'étude de l'occupation du fond de vallée de la Seine par l'homme et sur une période allant de la dernière glaciation (- 10 000 ans) au Moyen-Âge (photographies aimablement prêtées par l'INRAP en 2011).
Les fouilles archéologiques menées par l'INRAP à Alizay et Igoville constituent la référence la plus vaste d'étude de l'occupation du fond de vallée de la Seine par l'homme et sur une période allant de la dernière glaciation (- 10 000 ans) au Moyen-Âge (photographies aimablement prêtées par l'INRAP en 2011).

Les fouilles archéologiques menées par l'INRAP à Alizay et Igoville constituent la référence la plus vaste d'étude de l'occupation du fond de vallée de la Seine par l'homme et sur une période allant de la dernière glaciation (- 10 000 ans) au Moyen-Âge (photographies aimablement prêtées par l'INRAP en 2011).

 

Un village fluvial ? 

On peut se figurer qu’ici, près de Saint-Germain et de la Gritte, étaient les rives de la Seine par l’un de ses bras, au moins, et jusqu’au haut Moyen Âge. En effet, un bras existe toujours le long du coteau nord à Freneuse. L’observation des courbes de niveau, sur la carte topographique, montre qu’un bras partait du Manoir et courait vers Alizay avant, assurément, de poursuivre son cours le long d’Igoville, Sotteville et Freneuse. Alizay a sûrement vécu de la pêche et du transport fluvial. C’est ce qu’attestent, au moins pour le Moyen Âge, la culture du chanvre au bord de la Seine et le petit port de la Maison rouge en face des Damps. 

Plus récemment, en 2011, un immense chantier de fouilles a vu le jour le long de la Seine à Alizay et Igoville. L’INRAP, avant l’ouverture de vastes carrières de sable, a pu retracer l’utilisation humaine de l’ancienne vallée de Seine depuis la dernière glaciation (il y a 12 000 ans) au Moyen Âge. Dans des chenaux depuis asséchés, l’homme a utilisé les ressources du fleuve et chassé le petit gibier. Des habitats réguliers, dès que les eaux le permettaient, montrent l’intérêt domestique de ce fond de  vallée. De très nombreuses découvertes, inédites dans l’ouest de la France et sur une aussi longue période, font d’Alizay une référence pour dater et identifier d’autres découvertes archéologiques. 

On mesure que la sédentarisation des hommes s’est faite au pied des monts mais n’a pas rompu, loin de là, le lien des habitants au fleuve dont les eaux, rappelons-le, étaient potables. 

 

La mairie d'Alizay, ici en cours d'agrandissement, occupe un ancien manoir situé au fief de la Motte. En effet, une motte féodale se trouve toujours un peu à l'est de cette belle demeure, à droite de ce cliché. C'est là le cœur du fief originel d'Alizay, fief qui fut concurrencé et dépassé par celui de Rouville au Moyen-Âge et surtout durant l'Ancien-Régime (photographie d'Armand Launay, 2011).

La mairie d'Alizay, ici en cours d'agrandissement, occupe un ancien manoir situé au fief de la Motte. En effet, une motte féodale se trouve toujours un peu à l'est de cette belle demeure, à droite de ce cliché. C'est là le cœur du fief originel d'Alizay, fief qui fut concurrencé et dépassé par celui de Rouville au Moyen-Âge et surtout durant l'Ancien-Régime (photographie d'Armand Launay, 2011).

 

Un ou deux fiefs seigneuriaux ?

Il existe une continuité d’habitat, semble-t-il, avec la découverte de deux cercueils en plâtre contenant des scramasaxes et vases de l’époque franque (Riquier, 1862). C’est à relier aux mêmes découvertes faites à Igoville au Camp blanc et aux Beaux sites. Au Moyen Âge, Alizay n’apparait tout d’abord pas comme fief mais comme partie du domaine appelé “val de Pîtres”. Ce domaine fut la propriété des rois francs. C’est en ce lieu que Charles II, dit le chauve, fit réunir plusieurs assemblées des grands de son royaume, notamment en 862 pour construire le château fortifié de Pont-de-l’Arche face aux Vikings et pour légiférer en matière de monnaie. Ces assemblées, appelées plaids, eurent lieu dans le palais du roi mais l’on ne sait où cette demeure se trouvait exactement.  

Alizay faisait partie de ce domaine qui dût ensuite être la propriété de Rollon et des ducs de Normandie. D’aucuns pensent que le château de Rouville trouve-là son étymologie : Rollonis villa, le domaine de Rollon. L’ancien palais du roi serait ainsi localisé, au moins en théorie. Le domaine qui nous intéresse fut ensuite la propriété d’importantes familles normandes, issues de la colonisation scandinave. Au XIe siècle, c’est Roger Ier de Tosny, un des plus grands seigneurs de la Normandie, qui en était le maitre. Celui-ci, nous apprend Auguste Le Prévost, en constitua le douaire de sa fille, Adeliza (née vers 1030 et décédée en 1069). Le douaire étant un héritage de la femme en cas de décès de son époux : c’est donc une femme qui était seigneure du lieu. De là à imaginer qu’Alizay est une déformation d’Adeliza, c’est une hypothèse jusqu’alors non formulée. Elle n’est pas délirante étant donné que la première apparition du nom d’Alizay, dans les archives, est de 1180, ce qui est tardif. Adeliza apporta son domaine à son mari, Guillaume Fils Osbern. Le Val de Pîtres revint en partie aux Tosny en 1119 et resta en leur possession jusqu'à la victoire de Philippe Auguste reprenant en main la Normandie en 1204. Mais déjà Alizay était possédée par un seigneur Français. En effet, en 1200, Albéric III, comte de Dammartin, en France, est le premier seigneur connu de ce fief. Peu avant 1200, Renaud, fils d’Albéric et comte de Boulogne, réunit la chapelle de Rouville, qu’il avait fondée, à la cure de Saint-Germain. Plus tard, en 1216, Mathilde, fille de Renaud, se maria à Philippe Hurepel, fils de Philippe Auguste lui-même. Le roi voulait gagner la fidélité des comtes de Boulogne face aux prétentions des Flandres.  

Ce fief d’Alizay semble être celui de la Motte, c’est-à-dire le cœur d’Alizay, près de l’église Saint-Germain. La Motte désigne de nos jours le monticule de terre au nord-est de la mairie alizéenne. Le siège de la mairie est d’ailleurs une belle résidence, agrandie récemment, elle-même héritière d’un château médiéval. L’église Saint-Germain semble témoigner de l’importance de ce fief en ce temps. Quelques vestiges datent du XIIe siècle dans le mur sud du chœur. Même son beau clocher carré semble inspiré des volumes des clochers romans, alors que celui-ci date du XVIe siècle et bénéficie, depuis le 17 avril 1926, d’un classement aux Monuments historiques. Par ailleurs, 5 œuvres sont classées aux Monuments historiques au titre d’objets dans l’église. C’est Mathilde qui, en 1258, donna la cure de cette église à l’archevêque de Rouen. 

 

Façade sud, clocher et transept, côté sud-est, de l'église Saint-Germain d'Alizay. Photographie d'Emmanuel-Louis MAS (1891-1979) datant de 1939 et accessible sur la base POP du Ministère de la culture (notice APMH0195926).

Façade sud, clocher et transept, côté sud-est, de l'église Saint-Germain d'Alizay. Photographie d'Emmanuel-Louis MAS (1891-1979) datant de 1939 et accessible sur la base POP du Ministère de la culture (notice APMH0195926).

 

Alizay ou Rouville ?

Le centre de gravité d’Alizay a basculé vers Rouville. En 1351, le seigneur de Rouville réclama la cure de Saint-Germain. Il semble que cette partie de la commune lui ait échappée et qu’il ait établi ses quartiers dans le château de Rouville. Un jugement arbitral, datant de 1358, donna raison à l’archevêque mais deux chapelles furent confiées au seigneur de Rouville : Saint-Antoine et Saint-Pierre. Ce château fut ensuite la propriété des Gougeul puis des Hallé qui furent les principaux propriétaires d’Alizay et de grandes familles nobles de Normandie. L’ancien château seigneurial est tombé en ruine. Il en reste des bâtiments agricoles et un colombier. Ce n’est qu’en 1882 que le château actuel fut bâti par l’architecte rouennais Loisel. Mais cet édifice subit un incendie en 1949. Outre ses dimensions, il maintient en ce lieu une atmosphère d’Ancien Régime. Il est pourtant devenu une propriété du département de l’Eure en 2012 lors du sauvetage de la papèterie alors appelée Mreal et devenue depuis Double A. C’est au titre des dommages de guerre, qu’en 1951 une industrie allemande fut installée en ce lieu, le château de Rouville étant à vendre. La Sica, son premier nom,  a été rachetée plusieurs fois depuis. C’est l’un des principaux employeurs de la région. Elle a fédéré nombres d’ouvriers communistes qui ont porté à la mairie d’Alizay des maires collectivistes. 

 

L'implantation en 1951 de la SICA, usine produisant de la pâte à papier, a ancré Alizay dans la période industrielle. Maints ouvriers ont composé la population alizéenne qui ont porté au conseil municipal des élus communistes qui ont l'envie et les moyens et développer les services publics. Ici ont peut apprécier deux photographies de Jean Pottier datant de mars 1971. On y voit le parc à bois et une vue générale sur l'ancêtre de ce qu'on appelle de nos jours Double A (base POP du Ministère de la culture).L'implantation en 1951 de la SICA, usine produisant de la pâte à papier, a ancré Alizay dans la période industrielle. Maints ouvriers ont composé la population alizéenne qui ont porté au conseil municipal des élus communistes qui ont l'envie et les moyens et développer les services publics. Ici ont peut apprécier deux photographies de Jean Pottier datant de mars 1971. On y voit le parc à bois et une vue générale sur l'ancêtre de ce qu'on appelle de nos jours Double A (base POP du Ministère de la culture).

L'implantation en 1951 de la SICA, usine produisant de la pâte à papier, a ancré Alizay dans la période industrielle. Maints ouvriers ont composé la population alizéenne qui ont porté au conseil municipal des élus communistes qui ont l'envie et les moyens et développer les services publics. Ici ont peut apprécier deux photographies de Jean Pottier datant de mars 1971. On y voit le parc à bois et une vue générale sur l'ancêtre de ce qu'on appelle de nos jours Double A (base POP du Ministère de la culture).

 

Alizay, petit village normand, est devenu un centre bourg aux nombreux services publics. Il est doté depuis 1840 d’une station de train et risque de subir le passage d’une autoroute contournant Rouen par l’est. 

 

Armand Launay

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2 janvier 2021 6 02 /01 /janvier /2021 15:45
Automne, Pont-de-l'Arche, œuvre impressionniste de Clarence Gagnon peinte aux Damps. Perspective sur le pont de Pont-de-l'Arche et les coteaux de Freneuse (Muséum national des beaux-arts du Québec, 1905, détail de l'œuvre).

Automne, Pont-de-l'Arche, œuvre impressionniste de Clarence Gagnon peinte aux Damps. Perspective sur le pont de Pont-de-l'Arche et les coteaux de Freneuse (Muséum national des beaux-arts du Québec, 1905, détail de l'œuvre).

 

Cela fait bien des années que le Muséum national des beaux-arts du Québec a proposé en ligne les œuvres de Clarence Gagnon (1881-1942), au moins depuis 2005, notamment celles que ce peintre québécois a réalisées sur Pont-de-l’Arche, ville de Normandie. Mais le Muséum a récemment renouvelé son site Internet et proposé de meilleures reproductions d’œuvres conservées dans ses collections. Nous devons à Philippe Bourghart ‒ sûrement le plus Archépontain des Québécois, avec son frère Jean-Pierre ‒ d’avoir attiré notre attention sur ce fait qui nous permet de proposer ce modeste article au grand public. Nous l'avons complété avec des découvertes d'œuvres du même artiste passim sur le Net.

 

Qui était l’auteur ? 

Clarence Gagnon (1881-1942) fait l’objet d’études biographiques sur le site du Muséum national des beaux-arts du Québec et sur une fiche Wikipédia qui semble reposer principalement sur l’ouvrage d’Hélène Sicotte et Michèle Grandbois, Clarence Gagnon, rêver le paysage, édité à Montréal, aux éditions de l'Homme, en 2006. Nous y apprenons que Clarence Gagnon s’est installé à Paris en 1904 pour parachever sa formation de peintre et dessinateur. Il y conserva à partir de 1907 un atelier de peinture à Montparnasse. Il a cependant la réputation de préférer la peinture in situ, c’est-à-dire dans les lieux, et non en atelier, à la manière des impressionnistes donc. Comme ces derniers, Clarence Gagnon se promèna dans les environs de Paris, en Normandie et en Bretagne pour y trouver les paysages, les scènes qui l’animaient, qui l’inspiraient, c’est-à-dire le paysannat, l’artisanat, la campagne. Il voyagea aussi en Espagne, au Maroc et en Italie. Il s’attachait beaucoup aux paysages et aux traditions populaires. En ce sens, il se refusait aux courants artistiques qui se détachaient de plus en plus du classicisme et se voulaient révolutionnaires.

 

Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.

 

“Rue Haute” à Pont-de-l'Arche (1906) 

La première œuvre s’intitule “Rue Haute”. L’auteur l’a située à Pont-de-l’Arche et l’a datée de 1906. Sous sa signature, son logotype presque, se trouve la mention “Pont de l'Arche 03”. Deux autres œuvres ou versions de celle-ci, au moins, doivent être issues de la main de Clarence Gagnon. Elles échappent à nos recherches sur le Net, hormis un dessin au crayon reproduit plus bas. 

Deux notices en ligne permettent de voir “Rue Haute”, avec zoom surtout, en cliquant ici et . Il semble s’agir de deux reproductions de la même œuvre. Celle qui apparait plus nette au premier coup d'œil ne peut pas être agrandie. C’est sûrement la version la plus ancienne qui était déjà lisible en 2005. L'œuvre originale est une eau-forte en brun sur papier japon. L’eau-forte est une technique qui consiste à peindre avec de l’acide une plaque de métal. Le métal se détériore. Il faut ensuite plaquer un papier et l’encre se dépose là où il reste de la matière, c’est-à-dire là où l’acide n’a pas été déposée. Son support mesure 25 x 20 cm et le dessin 21 x 14,1 cm. Elle a été achetée en 1909 par le Musée des beaux-arts du Canada (n° 197).

Quant au sujet représenté, il s’agit de la cour du Lion d’or, de nos jours, qui était alors une rue : la rue aux Rois, ou rue Haute, comme l’auteur l’a noté. Le document original du muséum est lui-même une reproduction inversée du dessin de l’auteur. En effet, c’est ce que démontre la comparaison avec une carte postale des années 1910, reproduite ici, et la lecture de l’enseigne au centre du dessin où, sans pouvoir lire quoi que ce soit, permet de mesurer que les lettres latines sont inversées.

Outre ce défaut technique, le contenu est réaliste. On y voit des dames en tenue habituelle. La dame au second plan descend son seau de nuit, son “Jules” comme on l’appelait, vers la rue Abbaye-sans-toile. La lumière montre qu’il s’agit d’un début d’après-midi. Une œuvre ci-dessous intitulée “automne, Pont-de-l’Arche” indiquerait la saison, d’autant plus qu’une cheminée en usage démontre que la fraicheur était tombée sur la ville, malgré l’ensoleillement. 

 

Rue Haute, détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.
Rue Haute, détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.
Rue Haute, détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.

Rue Haute, détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.

 

Clair de lune à Pont-de-l'Arche (1909)  

Cette œuvre, dans la lignée de la première, date pourtant d’un second séjour puisqu’elle porte la date de 1909 sous la signature de l’auteur. Il faut dire que Pont-de-l’Arche avait une station ferroviaire sur la voie Paris-Le Havre. Elle était donc accessible aux artistes. On connait, à ce titre, des toiles de Camille Pissarro dans la cour d’Octave Mirbeau, aux Damps, à un kilomètre du sujet traité ici. 

Le site du Muséum propose deux notices en ligne, accessibles en cliquant et ici. C’est aussi une eau-forte en brun mais sur papier vergé mesurant 21,9 x 16,8 cm. Le dessin mesure 15,7 x 12,4 cm. Il fut acheté en 1926 par le Musée des beaux-arts du Canada (n° 3469). 

 

Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.

 

Le sujet est la maison à pans de bois du coiffeur J. Gouyé, de nuit, et une dame jetant son pot de chambre. Cette maison se trouve déjà dans la première vue, au centre de la perspective. L’auteur prend plaisir à reproduire l’ambiance créée par le contraste entre la lumière lunaire et artificielle (le lampadaire de la rue Abbaye-sans-toile). Ici est notable le traitement des ombres sur les façades de torchis et les distorsions des pans de bois, surtout sur les pigeards et les sablières en encorbellement. L’auteur montre son attachement à l’architecture traditionnelle, déjà pittoresque en ce temps. Il faut dire que cet édifice, datant vraisemblablement d’avant le début du XVIe siècle, fut démoli juste dans l’année qui suivit de dessin. Comme l'œuvre précédente, cette reproduction est inversée. C’est ce que démontre la comparaison avec une carte postale des années 1910 reproduite ici. La rue principale, la rue Alphonse-Samain, devrait être à gauche et la rue Abbaye-sans-toile, qui descend vers les berges de la Seine (en ce temps), devrait être à gauche. On peut imaginer le peintre, sorti d’un hôtel des rues archépontaines, se poser dans la fraicheur du soir pour dresser un dessin rapide mais précis, avant de regagner sa chambre, bien au chaud.

Clarence Gagnon est réputé, dans sa biographie, pour travailler ses œuvres in situ. Ici, il est clair que l'œuvre a été aussi travaillée après sa reproduction puisque le nom du coiffeur est lisible alors que la vue est inversée. 

De ces deux eaux-fortes de Pont-de-l’Arche, il ressort que l’artiste a campé des paysages déjà pittoresques dans les mentalités. Ce sont des vues que les libraires et cafetiers locaux avaient largement fait photographier et imprimer sur des cartes postales, alors très en vogue. Clarence Gagnon ne s’est absolument pas voulu original dans ce traitement. Il accentue peut-être la ruralité, l'ancienneté de modes de vie qu'il sait appelés à disparaitre. Ou bien seules ces vues, alors considérées comme pittoresques, ont été reproduites par l’auteur et les amateurs ce qui a assuré leur communication jusqu’à nous.

 

Clair de lune, Pont-de-l'Arche. Détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.
Clair de lune, Pont-de-l'Arche. Détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.
Clair de lune, Pont-de-l'Arche. Détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.

Clair de lune, Pont-de-l'Arche. Détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.

 

Le coiffeur J. Gouyé (1908)

ne autre vue, reproduite ci-dessous, existe sur le Net à propos du même sujet. Nous l'avons retrouvée sur le site eterart.com. Il s'agit d'un dessin crayonné en 1908 et vendu par l'"atelier Gagnon". Celui-ci est bien à l'endroit et démontre deux choses :

- l'auteur a commercialisé dans sa boutique parisienne ce genre de vues rurales, anciennes, authentiques qui devaient rencontrer leur public et payer l'artiste ;

- les inversions des deux vues du Muséum proviennent du passage à l'eau-forte.

 

 

 

Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.

 

Automne, Pont-de-l’Arche (1905)

Il s’agit ici d'une huile sur toile datée de 1905 et donnée au Musée des beaux-arts de Montréal par James Morgan en 1909. Elle date donc du premier séjour connu de Clarence Gagnon à Pont-de-l’Arche.

 

Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.

Sur cette œuvre, accessible ici et mesurant 65,4 sur 92,3 cm, on voit une dame cueillant vraisemblablement des champignons. En arrière-plan, éclairé par la lumière des rayons matinaux, se voit un des ponts de l’histoire de Pont-de-l’Arche : celui construit sous la direction de MM. Méry et Saint-Yves en 1857. L’auteur s’est promené le long de la rue Morel-Billet, où résida Octave Mirbeau justement. Aux Damps, il a passé le Val qu’on appelait alors les Quatre-vents et a, semble-t-il, grimpé la petite côte du chemin des Haies. De là, il s’est arrêté en haut du coteau d’où il a immortalisé cette scène quotidienne. Derrière le pont se voient les très reconnaissables coteaux de Freneuse, perdant de l'altitude à mesure qu’il s’approchent de Saint-Aubin-lès-Elbeuf. Quelques bouleaux, avec leurs troncs blancs, renforcent la touche ensoleillée de ce paysage. Nul doute qu’ils rappelaient à leur auteur son Québec natal et ses automnes que l’on dit brefs.

 

Brume matinale - Pont-de-l'Arche (1909)

Une autre vue existe dans le traitement du pont de Pont-de-l'Arche par Clarence Gagnon. Il s'agit d'une huile sur toile de 1909 intitulée "Brume matinale - Pont-de-l'Arche". Cette œuvre, très impressionniste, se trouve dans les collection du Muséum du Nouveau-Brunswick. On y voit le chevet de Notre-Dame-des-arts et le pont de 1857 se refléter dans l'eau.

Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.

Pont-de-l'Arche, scène de rue (1909)

Une autre très belle vue est signée de Clarence Gagnon sur Pont-de-l'Arche. C'est une aquarelle de 1909 intitulée "Pont-de-l'Arche, scène de rue". Nous l'avons trouvée sur le site mutalart.com.  Elle présente la rue Sainte-Marie, vue depuis l'est vers la rue Président-Roosevelt. On y voit une maison de la place Rouville. Surtout, se trouvent les femmes cousant sur le pas de porte, assises sur des chaises selon la pratique de l'époque. Quelques années auparavant, elles cousaient des chaussons de lisière qu'un fabriquant récupérait régulièrement. Très émouvant, sur la droite, on devine une grande sœur faisant des papouilles à un bébé.  

Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.
Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.
Le même lieu de nos jours (cliché de Frédéric Ménissier, janvier 2021).

Le même lieu de nos jours (cliché de Frédéric Ménissier, janvier 2021).


Criquebeuf-sur-Seine (1907)

Il s’agit ici d’une huile sur toile datée de 1907 dont les dimensions sont 54,2 x 80,9 cm. Sa notice sur le site du Muséum est accessible ici. L’original est entré dans ses collections par un “don de la succession de l'honorable Maurice Duplessis”.

Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.

 

On y voit Criquebeuf-sur-Seine, commune à 3 kilomètres de Pont-de-l’Arche, vers l’est. Le peintre s’est positionné de l’autre côté du bras de Seine longeant le village. Il est sur la berge de l’ile Launy, juste en amont d’un passage entre cette ile et l’ile de Quatre-âges vers le cours principal de la Seine. On retrouve, timidement mais sûrement, la présence d’une dame, une travailleuse avec sa coiffe traditionnelle. Elle semble reprendre sur son épaule du linge rincé dans le fleuve et remonter vers son foyer, non loin de l’église Notre-Dame. Nous sommes avec l’artiste dans l’ombre alors que le ciel est plutôt clair. Le coteau au-dessus de Freneuse, au loin, est quant à lui sous la lumière de la seconde moitié de l’après-midi. L’ile de Quatre-âge, pourtant proche, est elle aussi illuminée ce qui achève de démontrer que le peintre a voulu mettre en valeur le contraste entre sombreur et clarté. On se retrouve seul, un peu intimidé par cette solitude dans la nature, au bord de l’eau, au bout d’un petit sentier de pêcheurs, alors que le regard est porté par la lumière vers le voyage, la découverte… Mais cet ailleurs qui fait rêver est aussi ce qui crée l’envie de profiter de l’intimité d’un clocher, d’une nature timide mais authentique. De ce contraste ressort l’eau claire du bras de Seine dont les remous sont nets et attirent le regard vers la perspective de l’aval et sa lumière.   




 

Criquebeuf-sur-Seine, détail de l'œuvre.

Criquebeuf-sur-Seine, détail de l'œuvre.

Armand Launay

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20 décembre 2020 7 20 /12 /décembre /2020 18:38
Carte postale des années 1910 (archives départementales de l'Eure).

Carte postale des années 1910 (archives départementales de l'Eure).

 

Heudebouville évoque dans les consciences une vaste gare de péage sur l’autoroute de Normandie. Il est vrai que l’autoroute A13 a rejoint cette commune dans les années 1960 avant l'inauguration, en 1970, du tronçon reliant Heudebouville aux Essarts, c’est-à-dire Rouen. La première autoroute de France semble être un développement de l’antique voie Paris-Rouen traversant notamment Vernon, le plateau de Madrie et… Heudebouville. De plus, avec la voie reliant Louviers aux Andelys par la belle route de Venables, Heudebouville était et demeure un important carrefour.  

Cette commune est, du fait de l’autoroute, un lieu attractif. Ainsi, la zone d’activités commerciales, Écoparc se répand-elle sur les terres heudebouvillaises. La commune demeure un lieu de passage et de services, voire de production avec le centre Renault tech adaptant des voitures aux personnes handicapées. Cela se mesure un peu sur sa démographie, les Heudebouvillais passant de 331 personnes en 1936 à... 788 en 2017.

 

Carte postale des années 1910 (archives départementales de l'Eure).

Carte postale des années 1910 (archives départementales de l'Eure).

Paradoxalement, cette explosion de constructions de routes et de bâtiments, cet arrachement de la commune à ses habitudes villageoises et rurales, a permis de mettre au jour le lointain passé heudebouvillais. Des fouilles archéologiques ont eu lieu dans le cadre de la construction d’Écoparc 2. Un bel article de Dagmar Lukas, Hélène Delnef et Luc Leconte présente et explique les découvertes réalisées. Sur la Butte Colas, à l’ouest de l’autoroute, un habitat continu a existé de La Tène finale (appelée aussi Second âge du fer, période gauloise) au Haut-empire. Grâce à l’argile, au sable, au bois et au minerai de fer, nos ancêtres ont occupé les lieux. Dix fours ont été mis au jour. Un système de double fossés permettait d’isoler un enclos domestique et, en son cœur, un lieu de production artisanale. Différents fossés ont coexisté et se sont succédé. Les archéologues ont pu mesurer leur utilité dans le drainage des eaux et la “volonté d’impressionner” le passant ou le voisin. Des céramiques, du tissage, du stockage dans le sol et dans des bâtiments en bois, du broyage de céréales, des pièces de monnaie : tout démontre que cet enclos agricole et artisanal était actif et tourné vers les échanges extérieurs. Puis la période romaine montre un nouveau parcellaire, plus géométrique, cinq bâtiments en pierre bâtis sur des fondations avec une concentration sur les activités métallurgiques.      

On ne sait s’il y eut une continuité de présence humaine à Heudebouville après l’Antiquité. Mais un seigneur germanique “Hildebold” semble y avoir possédé un domaine rural. C’est ainsi que vers 1025 apparait le nom d’Hildeboldi villa, qui a donné Heudebouville en ancien français. Qui était ce personnage et à quelle époque le rattacher ? Nous l’ignorons. François de Beaurepaire avance que le nom de famille “Hild” a pu se transmettre à des membres de la famille d’Hildebold et qu’il apparaitrait peut-être dans deux autres toponymes locaux : Fontaine-Heudebourg et Heudreville-sur-Eure.

Quoi qu’il en soit, vers 1025 les ducs de Normandie confient le fief d’Heudebouville à l’abbaye de Fécamp, avec droit de haute justice et baronnie, qui y resta jusqu’à la Révolution. La culture de la vigne existait sur les coteaux de Seine. La lecture du relief le fait deviner à bien des promeneurs. De cette époque semble aussi dater la christianisation d’un menhir qu’on appelle la Croix-Roger, monolithe d’un 1,7 mètre de hauteur. 

Carte postale des années 1910 (archives départementales de l'Eure).

Carte postale des années 1910 (archives départementales de l'Eure).

Heudebouville a été chamboulée au XXe siècle mais garde de beaux paysages, avec ses bois près du coteau, ses haies et son patrimoine bâti. Ainsi, sa belle église Saint-Valérien possède une imposante tour-clocher dont la toiture a été récemment restaurée. Avec ses contreforts, elle campe le paysage dans une atmosphère médiévale du XIIIe siècle, comme le montrent ses ouvertures gothiques, les lancettes, encadrées d’une belle alternance de lits de silex noir et de moellon calcaire. La partie haute de la tour, le clocher, évoque encore l’art roman avec ses arcs cintrés et le volume de son ensemble alors qu’il s’agit d’une œuvre gothique. Saint-Valérien et son cimetière ont été classés au titre de paysage naturel en 1926. Il en va de même pour le coteau calcaire qui fut classé en 1981 dans le plus vaste ensemble des falaises de l’Andelle et de la Seine. 

Heudebouville regorge de manoirs, témoignant de l’attrait du lieu parmi les familles nobles. Ainsi le grand salon du manoir du Colombier a fait l’objet d’une inscription au titre des monuments historiques depuis 1984. Le Logis du manoir, avec des parties du XIIIe siècle, a été converti en château après 1746 pour André-Adrien Helot, conseiller au parlement de Rouen. Le manoir du Sang-Mêlé présente un logis du XVIe siècle. Le manoir de Bellengault, du XVIe siècle itou, a été restauré au XVIIIe siècle et remanié vers 1930. Le manoir de Lormais présente des bâtiments du XVIIe siècle.

Ces derniers lieux rappellent qu’Heudebouville est aussi une commune bordée par la Seine et qu’elle recèle bien des surprises, bien des beautés, pour qui veut prendre le temps de la connaitre. 

Carte postale des années 1910 (archives départementales de l'Eure).

Carte postale des années 1910 (archives départementales de l'Eure).

Armand Launay

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14 décembre 2020 1 14 /12 /décembre /2020 14:43
Vue aérienne du Manoir sur une carte postale des années 1950.

Vue aérienne du Manoir sur une carte postale des années 1950.

 

À première vue, Le Manoir est une commune récente et marquée par le XXe siècle. C’est ce que montre l’exploitation de carrières de sable qui encerclent la commune, à Pîtres, Alizay et, naguère de l’autre côté de la Seine, la plaine de Léry. Celles-ci sont nécessaires au boom immobilier qui touche la vallée de la Seine depuis 1945. Ainsi, la commune du Manoir, qui n’est pas en reste, est passée de 514 habitants en 1954... à 1 278 en 2017.

 

Comparaison de deux vues aériennes des années 1950 et 2020 issues de captures d'écran du site Géoportail.  Comparaison de deux vues aériennes des années 1950 et 2020 issues de captures d'écran du site Géoportail.

Comparaison de deux vues aériennes des années 1950 et 2020 issues de captures d'écran du site Géoportail.

 

En plus de quelques immeubles de la reconstruction, les rues rectilignes du Manoir donnent accès à des maisons plutôt humbles et souvent ouvrières. En effet, juste à côté, à Pîtres, se trouve “Manoir industries”. Cette imposante fonderie s’est installée en 1914. Elle fut créée dans les Ardennes et s’installa à Pompey, près de Nancy. C’est sous ce nom, Pompey, qu’on a longtemps appelé cette usine. On peut imaginer que les dirigeants de cette entreprise ont souhaité mettre à l’abri de la guerre contre l’empire allemand une partie de leur production. Une immigration ardennaise et lorraine a alors touché la commune. 

 

Carte postale des années 1910.

Carte postale des années 1910.


L’église aussi évoque le XXe siècle et pour cause : sur la Seine le pont de la voie ferrée Paris-Rouen a attiré les raids aériens des Alliés durant la Seconde guerre mondiale. C’est ainsi que le pont et les quartiers avoisinants ont été détruits à la bombe. L’ancienne église Saint-Martin, datée de 1519, a laissé place à sa petite sœur, érigée de 1951 à 1952. Celle-ci est signée de l’architecte normand Pierre Dupont (1911-1983). Elle bénéficie du label “Patrimoine du XXe siècle”. Créé par le Ministère de la culture, ce label se veut une conservation préventive. L’église en béton a un chevet circulaire et un clocher de plan carré indépendant du corps de bâtiment. Une impressionnante verrière côté ouest, signée du maitre verrier Jean Barillet (1912-1997), constitue l’élément le plus notable.

Carte postale de l'église Saint-Martin, démolie par les bombardements précédant la Libération. Photographie montrant une bombe non explosée et une partie du pont ferroviaire démoli (collection privée).. Carte postale de l'église Saint-Martin, démolie par les bombardements précédant la Libération. Photographie montrant une bombe non explosée et une partie du pont ferroviaire démoli (collection privée)..

Carte postale de l'église Saint-Martin, démolie par les bombardements précédant la Libération. Photographie montrant une bombe non explosée et une partie du pont ferroviaire démoli (collection privée)..

Photographie de l'église du Manoir actuelle (cliché d'Armand Launay, aout 2020) et vue sur le vitrail de Jean Barillet (photographie de la Fondation du patrimoine). Photographie de l'église du Manoir actuelle (cliché d'Armand Launay, aout 2020) et vue sur le vitrail de Jean Barillet (photographie de la Fondation du patrimoine).

Photographie de l'église du Manoir actuelle (cliché d'Armand Launay, aout 2020) et vue sur le vitrail de Jean Barillet (photographie de la Fondation du patrimoine).

 

Le Manoir aurait-il donc perdu trace de tout patrimoine ancien ? 

Outre quelques maisons à calcaire scié du XIXe siècle, une balade le long de la Seine démontre le contraire. En effet, Le Manoir fut un petit port de Seine, entre 10 et 12 m d’altitude, c’est-à-dire insubmersible en cas de crue. D’ailleurs, la commune se prolonge du côté gauche de la Seine où deux iles ‒ la Grande ile et l’ile du Motillon ‒ ont été rattachées à la rive par les travaux de chenalisation du fleuve durant les années 1930. Le Manoir était situé sur le chemin de halage et devait nécessiter l’arrêt des voyageurs dans des auberges, surtout entre le pont de Pont-de-l’Arche et le pertuis de Poses, deux obstacles dans le transport fluvial. Or ‒ nous y venons ‒ le long de ce chemin de halage se trouve le manoir des Hautes-Loges. 

 

Les Hautes-Loges ou l’origine du nom du Manoir ?

On estime que ce manoir date du XIVe étant donné ses dimensions caractéristiques du Moyen Âge (peu de profondeur, forte élévation, toit très pentu), ses imposantes pierres de taille et son millésime ‒ 1352 ‒ au niveau du cadran solaire. Ce manoir bénéficia d’une imposante restauration vraisemblablement au XVIe siècle vu la fenêtre à meneaux et sa corniche sculptée. La façade sud, visible depuis la berge, repose sur une alternance de lits de moellon calcaire et de lits de silex sombre. L’appareillage est plus riche encore à l’endroit du cadran solaire et sous l’appui d’une baie où la brique de pays s’ajoute esthétiquement aux matériaux précités.

Est-ce ce manoir qui a donné son nom à la paroisse ?

C’est probable étant donné que ce fut un fief noble et notable. On sait, grâce à MM. Charpillon et Caresme, que le comte Raoul d’Ivry donna à l’abbaye Saint-Ouen de Rouen le patronage de l’église Saint-Martin d’”Al Maneir” en 1011 ainsi que sa plaine, ses terres cultivables et incultes, ses porcs et ses poissons.

Il reste néanmoins à établir le lien entre les Hautes-Loges et ce Maneir de 1011. En effet, on peut aussi penser que le Manoir a désigné le château de Rouville, situé aujourd’hui à Alizay. Outre l’étymologie, Radulf villae, qui peut référer à Raoul (d’Ivry), ce château était situé le long d’un bras de Seine depuis asséché. C’est ce que montrent les courbes de niveau. La berge du Manoir se poursuivait jusqu’à ce château.  

 

Le manoir des Hautes-Loges sur des cartes postales des années 1910.Le manoir des Hautes-Loges sur des cartes postales des années 1910.

Le manoir des Hautes-Loges sur des cartes postales des années 1910.

Le manoir des Hautes-Loges vu depuis un drone (cliché de Frédéric Ménissier, décembre 2020).

Le manoir des Hautes-Loges vu depuis un drone (cliché de Frédéric Ménissier, décembre 2020).

 

Outre ces fiefs nobles, il existait vers les hauts le fief de l’Essart où se trouve aujourd’hui la ferme du même nom et son beau corps de ferme à pans de bois. Il fut possédé au XVIIe siècle par les Hallé, aussi seigneurs de Rouville et du Manoir. Cette ferme ancre toujours Le Manoir dans l’activité agricole, comme ce fut naguère sa vocation première. À noter aussi et enfin, son coteau boisé montant vers Ymare par une belle ravine, chemin d’antan, et son sapin, ses ifs, ses buis et ses massifs d'arbustes dans le cimetière. Ce dernier site a été classé en 1929 au titre d’espace végétal. 

 

Voyez aussi, sur blog, quelques cartes postales anciennes du Manoir en cliquant ici et l'historique du Manoir par MM. Charpillon et Caresme.

 

Armand Launay

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  • : Pont de l'Arche histoire, patrimoine et tourisme
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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au cœur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

- Mieux connaitre Pont-de-l'Arche à travers 150 noms de rues et de lieux ! (Autoédité, 2019, 64 pages). 

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte.

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