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21 mars 2021 7 21 /03 /mars /2021 14:42
Paroisse de Sotteville-sous-le-Val, extrait du plan terrier du XVIIIe siècle. Sotteville "Le bas". Anonyme. Conservé aux Archives de Seine-Maritime (cote 12Fi107).

Paroisse de Sotteville-sous-le-Val, extrait du plan terrier du XVIIIe siècle. Sotteville "Le bas". Anonyme. Conservé aux Archives de Seine-Maritime (cote 12Fi107).

 

Sotteville sous les monts

Sotteville-sous-le-val est une charmante commune de 774 habitants (en 2018) située en Seine-Maritime. Il s’agit plus précisément de hameaux qui s’égrènent au pied du coteau de la presqu’ile de Freneuse, autrement sous des monts. D’est en ouest se trouvent donc, à l’abri des crues de Seine, La cour à Monnier, Sotteville, Les Bocquets, Le Val-Renoux, La Ferme du val et le château du val-Freneuse. 

Sotteville désigne, à l’origine, quelques habitations regroupées autour de l’église Saint-Baudile, ou Baudèle, siège de la paroisse. La Révolution française et la création des communes ne changea pas la donne qui établit ici le chef-lieu de commune où la mairie fut bâtie, ensuite. Il faut dire que le lieu est propice à l’installation humaine avec la côte Moulinière, nom de ce vallon riche en eaux comme le démontre l’installation de la station de pompage actuelle et son château d’eau près du bois Bocquet. D’après le nom, il y eut peut-être ici un moulin. On peut aussi imaginer, d’antan, de l’élevage, des arbres fruitiers, voire des vignes comme il y en avait à Freneuse et de nouveau depuis quelques années grâce à Édouard Capron. Ces espaces sont occupés aujourd’hui par une résidence pavillonnaire autour de la rue Hyacinthe-Langlois. Signe aussi d’une certaine centralité de Sotteville parmi ses hameaux, c’est en lieu, face à l’église, que se trouvait naguère le café de l’Europe, hériter assurément de la principale épicerie-café de la commune.   

 

Vues diverses sur Sotteville-sous-le-val (photographies d'Armand Launay, 2004).Vues diverses sur Sotteville-sous-le-val (photographies d'Armand Launay, 2004).

Vues diverses sur Sotteville-sous-le-val (photographies d'Armand Launay, 2004).

 

Parmi les activités ancestrales de Sotteville et ses hameaux devaient vraisemblablement figurer le maraichage dans la plaine alluviale, la culture comme l’indique le toponyme “les petites coutures” (les cultures en normand), près de l’eau, ainsi que la pêche, le transport fluvial et le halage. C’est ce que semble indiquer l’une des rues centrales de Sotteville qui descend droit vers le sud et l’ancien port de Saint-Martin de Maresdans (aujourd’hui Bonport) et une autre voie qui descend droit du Val-Renoux vers Criquebeuf-sur-Seine. Ce lien entre Sotteville, la plaine et l’eau a été partiellement rompu avec l’arrivée du chemin de fer (entre 1840 et 1843) puis, surtout, au XXe siècle où d’immenses carrières de sable ont creusé la plaine laissant derrière elles des étangs un peu mornes. Un circuit de karting, dit de l’Europe, occupe aussi un peu ces anciens espaces.

 

Autres vues sur le chef-lieu de commune (photographies d'Armand Launay, 2019).Autres vues sur le chef-lieu de commune (photographies d'Armand Launay, 2019).
Autres vues sur le chef-lieu de commune (photographies d'Armand Launay, 2019).Autres vues sur le chef-lieu de commune (photographies d'Armand Launay, 2019).

Autres vues sur le chef-lieu de commune (photographies d'Armand Launay, 2019).

 

Sotteville la scandinave ? 

Les seuls vestiges antiques trouvés sur le territoire communal se trouvent au-dessus de l'entrée du tunnel ferroviaire. Ils semblent liés au hameau de la Nos Robin, à Tourville-la-rivière, et sont à ce titre intégrés parmi l'étude de la commune limitrophe, comme nous l'avons nous-même fait dans un article à lire ici. On peut suspecter que d'autres vestiges existent près de l’eau, lieu très utilisé par les hommes comme l’ont révélé les vastes fouilles récentes d’Alizay et celles plus anciennes de la Gritte, même lieu.

L’élément le plus ancien attestant la présence de l’homme est, pour l’heure, le nom de Sotteville. Il s’agit d’un toponyme que l’on ne retrouve qu’en Normandie, dans La Manche, à Sotteville-sur-mer en Seine-Maritime, à Sotteville-lès-Rouen et dans des lieux-dits de l’Eure à Breteuil et Dampierre. “Sóti”, en vieux danois, désigne “celui qui est noir comme de la suie”. L’on traite donc d’une personne à la peau mate et aux cheveux noirs, à moins que ce soit un sobriquet hérité d’une anecdote. Le suffixe “ville” vient du roman “villa” qui désigne, non une ville ou une somptueuse villa romaine, mais un domaine rural. Ce suffixe permet donc de transformer le nom “Le Noir” en “Domaine du Noir”. Un autre toponyme scandinave a existé, que l’on retrouve dans Le livre des jurés de l’abbaye de Saint-Ouen, d’Henri Dubois : Houlegate. Ce nom signifie en scandinave le “chemin creux”. Nous ne savons précisément quelle partie de la paroisse il désignait, que ce soit le terrain appelé sur le plan cadastral les “Gattes”, en bordure de Seine, ou le Val-Renoux lui-même, ou encore ailleurs ? Quoi qu’il en soit, le domaine de Sotteville a été attribué à un scandinave, comme ceux de Tourville, Ymare, Igoville, Criquebeuf, Martot… L’organisation médiévale en fiefs nobles était installée durablement. MM. Charpillon et Caresme nous apprennent, dans leur excellent Dictionnaire historique de toutes les communes de l’Eure, que “Jean de Poissy était, vers 1260, seigneur de Gouy, les Authieux, Sotteville, Igoville.” Ces mêmes auteurs, à l’article d’Igoville, citent l’existence d’un “fief aux Malades” qui était peut-être autour de l’ancienne ferme sise entre Igoville et Sotteville et connue dans la base Mérimée sous le nom de Maladrerie. Ce fief fut la propriété du prieuré du Mont-aux-malades, sur les hauts de Rouen, mais nous n’en savons pas assez pour développer ce point. 

 

La croix hosannière du XIIe siècle, décrite plus bas dans le texte, est le plus ancien patrimoine de la commune. La première illustration provient des fonds numériques des Archives de Seine-Maritime (cote 6Fi9) ; la seconde est issue du riche site MonVillageNormand.fr que nous conseillons et remercions pour son existence et ses documents.La croix hosannière du XIIe siècle, décrite plus bas dans le texte, est le plus ancien patrimoine de la commune. La première illustration provient des fonds numériques des Archives de Seine-Maritime (cote 6Fi9) ; la seconde est issue du riche site MonVillageNormand.fr que nous conseillons et remercions pour son existence et ses documents.

La croix hosannière du XIIe siècle, décrite plus bas dans le texte, est le plus ancien patrimoine de la commune. La première illustration provient des fonds numériques des Archives de Seine-Maritime (cote 6Fi9) ; la seconde est issue du riche site MonVillageNormand.fr que nous conseillons et remercions pour son existence et ses documents.

 

Pourquoi sous le val ? 

Il semble qu’on ait voulu distinguer notre Sotteville de celui de Rouen en le désignant sous le nom de Sotteville-sous-le-val. Est-ce une référence au val de la Moulinière ? Non. Le val le plus proche est celui par lequel passe l’autoroute A13 depuis 1967 avec son étrange sculpture de Georges Saulterre, “Sur la trace des vikings” (et datant de 1990). Nous avons établi dans un autre article que, étonnamment, le val en question est celui qui sépare Les Authieux d’Ymare. Dans le plan terrier de la paroisse sont distingués Sotteville dans la vallée et les hauts de Sotteville. Ces hauts se trouvent dans un val particulier, situé à 80 mètres d’altitude et qui correspond au passage ancien de la Seine qui forme une boucle surélevée dans le paysage local.

Différentes vues sur Saint-Baudèle de Sotteville (photographies d'Armand Launay, 2004 pour la première et 2019 pour les suivantes). Différentes vues sur Saint-Baudèle de Sotteville (photographies d'Armand Launay, 2004 pour la première et 2019 pour les suivantes).
Différentes vues sur Saint-Baudèle de Sotteville (photographies d'Armand Launay, 2004 pour la première et 2019 pour les suivantes). Différentes vues sur Saint-Baudèle de Sotteville (photographies d'Armand Launay, 2004 pour la première et 2019 pour les suivantes).

Différentes vues sur Saint-Baudèle de Sotteville (photographies d'Armand Launay, 2004 pour la première et 2019 pour les suivantes).

 

Saint-Baudile, ou Baudèle, de Sotteville et sa croix hosannière

L’élément religieux le plus notable de Sotteville est sans conteste la croix hosannière, croix centrale du cimetière médiéval, qui est datée du XIIe siècle et qui fut classée Monument historique le 27 décembre 1913. Il s’agit d’un monolithe calcaire dans lequel une croix a été taillée à son sommet. C’est, à notre connaissance, la plus ancienne croix hosannière de la région de Pont-de-l’Arche. 

Rares sont les lignes, à notre connaissance, sur Sotteville. Mais l’inépuisable curé-historien havrais Jean-Benoit-Désiré Cochet, dit l’abbé Cochet, a rédigé quelques lignes sur l’église dans le Répertoire archéologique du département de la Seine-Inférieure, paru en 1871 : “L’église, dédiée à saint Baudèle, est une construction du XIe siècle, dont il ne reste guère que l’appareil en feuilles de fougère et en arête de poisson. Les fenêtres ont été agrandies au XVIIIe siècle.”  

Selon le site “Mon village normand”, l’église avait été “restaurée en 1862” mais cela ne suffit pas. Le clocher et la toiture semblent s’être effondrés. L'édifice fut “complètement reconstruit en 1880.” Malgré les affres de la Seconde guerre mondiale, l’église semble se présenter telle qu’elle fut alors : un vaisseau unique, rectangulaire et orienté. Sans transept, le vaisseau est élégamment ajouré de sept paires de baies voutées en piers-point. Le chainage et les contreforts sont réalisés en brique rouge et le remplissage est fait de moellon calcaire local scié, caractéristique de cette époque. Le toit à deux pans est couvert d’ardoise. Un clocher massif couronne le portail et donne un aspect austère à l’édifice qui serait, autrement, une harmonieuse et lumineuse chapelle néogothique, qui plus est avec ses briques blanches dessinées sur la façade du portail.

Sur Gallica, la Semaine religieuse du diocèse de Rouen n° 44 du 3 novembre 1894 nous apprend, aux pages 1071 et 1072, que les deux nouvelles cloches furent récemment bénies. Le site de l’Institut national de l’histoire de l’art nous apprend l’existence, au XIXe siècle, d’une “confrérie de saint Baudèle, de la Sainte Vierge et de saint Éloi établie à Sotteville-sous-le-Val.” 

 

Vues sur les colonnes et pierres bonportoises à Sotteville-sous-le-val (photographies d'Armand Launay, 2019).Vues sur les colonnes et pierres bonportoises à Sotteville-sous-le-val (photographies d'Armand Launay, 2019).
Vues sur les colonnes et pierres bonportoises à Sotteville-sous-le-val (photographies d'Armand Launay, 2019).Vues sur les colonnes et pierres bonportoises à Sotteville-sous-le-val (photographies d'Armand Launay, 2019).

Vues sur les colonnes et pierres bonportoises à Sotteville-sous-le-val (photographies d'Armand Launay, 2019).

 

Sotteville et les colonnes bonportoises

En face de l’église, le long de la route reliant Igoville à Freneuse (la rue du village), se voient deux colonnes entièrement dégagées et une troisième à moitié engagée dans un bâtiment d’habitation. Elles sont couronnées de chapiteaux sculptés comme dans des églises. Une photographie de cette maison datant de 1939, un cliché d’Emmanuel-Louis Mas (1891-1979) reproduit ci-dessous montre l’édifice. Il s’agit de colonnes de l’ancienne abbaye de Bonport qui servit partiellement de carrière de pierre entre 1791 et au moins 1820. Sur la façade sud du bâtiment d’habitation une pierre sculptée avec un “M” vient aussi de Bonport, comme les colonnes de deux propriétés du centre-village, colonnes qui servent de piliers de portail.  

 

Le château de Val-Freneuse par @nika de Norm@ndie, aimable bloggeuse de Tourville-la-rivière que nous remercions pour la photographie ci-dessus, datant de 2018.

Le château de Val-Freneuse par @nika de Norm@ndie, aimable bloggeuse de Tourville-la-rivière que nous remercions pour la photographie ci-dessus, datant de 2018.

 

Château de Freneuse-Sotteville

Ce château se confond avec la Ferme du Val sur la carte d’état major de 1840. Il constitue un fief d’Ancien Régime, celui des Le Cornier dont certains membres furent officiers du roi et siégèrent au parlement de Rouen. Le “château de Val-Freneuse” se trouve essentiellement dans la commune de Sotteville, seuls son parc et une aile de bâtiment sont à Freneuse. L’édifice fut bâti au XVIIe siècle et respire le classicisme architectural français fait de symétrie à défaut peut-être d’harmonie parfaite. Nous pensons à la rupture de hauteur entre les fenêtres des deux premiers niveaux et celles du troisième niveau, très ramassées. Le chainage est en brique de pays, reconnaissables à leur clarté, leur chaleur, et qui laisse peu de place au remplissage entre les contours des fenêtres et les lignes de chainage. Au fronton de la façade principale, côté est, se trouve le blason selon toute vraisemblance des Le Cornier.   

Ce château a été partiellement inscrit sur la liste supplémentaire des Monuments historiques le 21 décembre 1977, du moins les façades et toitures du château et des communs, la grille d'entrée, les petit et grand salons et bureau-bibliothèque au rez-de-chaussée, la chambre nord-ouest au premier étage et la chapelle aménagée dans les espaces communs. Différents appartements sont désormais aménagés et loués dans une partie de la résidence. 


Enfin, c’est à Sotteville que des véhicules allemands de la Première guerre mondiale furent neutralisés, eux qui cherchaient à dynamiter les ponts de la région et donc à perturber le ravitaillement du front français.

 

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

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14 mars 2021 7 14 /03 /mars /2021 13:52

 

Avec ses 1008 habitants en 2018, Quévreville-la-poterie est un modeste village accolé aux bois qui démarquent la Seine-Maritime de l’Eure, en bordure du plateau de Boos. Avec La Forge, Le Fresnay et la zone pavillonnaire des Caillets, Quévreville est une commune qui, nous le pensons, est principalement connue de l’extérieur pour sa vaste bouquinerie appelée DTR.

 

Le clocher de Notre-Dame de Quévreville émergeant des champs ensoleillés, oui c'est possible, de mai 2021 par Frédéric Ménissier.

Le clocher de Notre-Dame de Quévreville émergeant des champs ensoleillés, oui c'est possible, de mai 2021 par Frédéric Ménissier.

Vue sur le rondpont de la Forge, aux confins de Quévreville-la-poterie et Ymare, par Frédéric Ménissier (février 2021).

Vue sur le rondpont de la Forge, aux confins de Quévreville-la-poterie et Ymare, par Frédéric Ménissier (février 2021).

Vues aériennes sur Quévreville permettant de mesurer l'urbanisation entre les années 1950 et 2018 (captures d'écran issues du site Géoportail).  Vues aériennes sur Quévreville permettant de mesurer l'urbanisation entre les années 1950 et 2018 (captures d'écran issues du site Géoportail).

Vues aériennes sur Quévreville permettant de mesurer l'urbanisation entre les années 1950 et 2018 (captures d'écran issues du site Géoportail).

 

Quévreville… la poterie ? 

Quévreville est un nom rare mais pas unique. Il existe un étrange Queffreville, autrefois Quévreville, près de Caudebec-en-Caux à Carville-la-Folletière. Il existe surtout, plus près, un Quévreville-la-milon à Saint-Jacques-sur-Darnétal. Il est possible qu’on ait voulu les distinguer en leur donnant chacun un qualificatif. La milon peut désigner la mi-longueur, l’équidistance, entre Saint-Jacques et Roncherolles-sur-le-vivier. La poterie révèle, quant à elle, une activité bien réelle de la commune qui nous intéresse ici. En effet, en sus des limons du plateau propices à l’agriculture, le sol de Quévreville est entaillé par la vallée de la Galantine, qui débouche sur Pîtres et la vallée de la Seine. Cette entaille révèle des filons de calcaire coniacien (comme nos falaises de Seine), des argiles résiduelles à silex et, surtout en matière de poterie, des sables, calcaires et micacés. Ce filon se trouve près du cimetière actuel, entre Quévreville et Le Fresnay. Est-ce rare dans la région ? Non, comme le prouve le proche filon de Saint-Aubin, Incarville et Celloville. Mais cela a suffit, semble-t-il, à distinguer nos deux Quévrevilles locaux. À ce propos, en 1879 Joseph Prudent Bunel nota dans sa Géographie du département de la Seine-Inférieure : Arrondissement de Rouen, que Quévreville connaissait une activité de “poterie grossière.”

 

La ville de la chèvre ou le domaine de Kever ? 

Quévreville, curieux nom ! La quèv(re) en normand désigne la chèvre et le blason quévrevillais comporte ainsi trois chèvres. Mais, en Normandie le terme de ville provient généralement du roman “villa” qui désigne le domaine rural, le fief. Le radical des noms en -ville désigne le nom du propriétaire noble du VIIIe au XIe siècles. Il s’agit, le plus souvent, de noms latins, germaniques puis scandinaves. Le linguiste Raymond Schmittlein a développé un argumentaire en ce sens dans un article intitulé “L’anthroponyme germanique employé d’une façon absolue en fonction toponymique (suite), IV, les faux amis” et paru dans La Revue internationale d'onomastique en 1961. Selon l’auteur, Quévreville, mais aussi les Chèvrevilles de La Manche et de l’Oise, dériveraient d’un nom germanique Kever, voire Kiefer (page 119), comme la ville belge de Quiévrain. Les formes anciennes de “Capravilla” seraient des latinisations fantaisistes de Kevervilla. Même si nous ne sommes pas en mesure de trancher pour l’une ou l’autre thèse, l’idée est convaincante d’autant plus qu’une présence franque a été attestée dans ce lieu, ou juste à côté.

Le blason de Quévreville (disponible dans Wikipédia) est fondé sur la toponymie. Ainsi, il porte une poterie et des chèvres. Ce deuxième élément est discutable.

Le blason de Quévreville (disponible dans Wikipédia) est fondé sur la toponymie. Ainsi, il porte une poterie et des chèvres. Ce deuxième élément est discutable.

 

Une présence franque

En 1871, le célèbre curé-archéologue havrais Jean-Benoît-Désiré Cochet, dit l’abbé Cochet, publia quelques lignes sur Quévreville dans le Répertoire archéologique de la France : Département de la Seine-Inférieure. Dans le premier volume, il fit état des découvertes archéologiques réalisées “dans un taillis appelé la vente de Thémare, vers la fin de 1863, par les ouvriers du service vicinal traçant (la départementale) 13 de Grand-Couronne à Forges.” Des sépultures de la période franque furent mises au jour ainsi que des vases. L’abbé Cochet procéda ensuite, en mars 1864, à des fouilles avec M. de Girancourt, le propriétaire semble-t-il. Ils identifièrent au total une vingtaine de squelettes, dont deux avec des vases francs aux pieds et, sur un autre, “deux fibules ansées en bronze liées par une chainette de même métal”. De plus, un squelette accompagné par un grand bronze de Postume (IIIe siècle) fut trouvé sur la colline qui fait face à la vente de Thémare. Enfin, un quinaire en or d’Anastase fut trouvé en 1867 et recueilli par le musée de Rouen. 

Le volume 2 des Procès-verbaux de la Commission départementale des antiquités de la Seine-Inférieure de l’année 1867 comporte quelques précisions et différences aussi aux pages 265 et 266. Il est question d’un vase entier, remis par M. Fouché, constitué de terre blanchâtre et passé au feu. Les fouilles de M. Girancourt ont donné deux vases cerclés en terre et “un scramasaxe avec quatre rainures bien conservées.” 

Que retenir de ces informations ? Il y eut sûrement une continuité de peuplement de ce vallon entre la fin de l’Antiquité et le haut Moyen Âge. Ces vestiges sont humbles tout comme les découvertes de cette période en général. Peut-être sont-elles à relier à Pîtres, vicus gallo-romain qui resta habité au haut Moyen Âge et situé en aval de la vallée Galantine qui, elle, constituait un axe de circulation à faible déclivité vers Boos puis Rouen.

 

Détail de l'article des Procès verbaux de la Commission des antiquités de la Seine inférieure. On y voit une représentation des vases et des fibules franques découvertes à Quévreville.

Détail de l'article des Procès verbaux de la Commission des antiquités de la Seine inférieure. On y voit une représentation des vases et des fibules franques découvertes à Quévreville.

 

Le Quévreville du Moyen Âge : église et grange dimière de Saint-Ouen

Les quelques lignes de l’abbé Cochet sont restées la principale référence des quelques textes actuels sur l’histoire de Quévreville, notamment sur Wikipédia. Celui-ci nous apprend que l’église Notre-Dame fut bâtie au XIe siècle et avance que “au midi du chœur est une chapelle que l‘on croit être celle des moines de Saint-Ouen, dont la ferme voisine passe pour avoir été l’ancien prieuré.” Il est vrai que le registre des visites d’Eudes Rigaud, le franciscain archevêque de Rouen de 1248 à 1275, mentionne une douzaine de fois Capravilla, Quévreville, et rappelle les possessions de l’abbaye Saint-Ouen de Rouen en ce lieu. Cela fait penser que cette immense abbaye, bras droit administratif du pouvoir normand puis français, avait installé un prieuré, sorte de dépendance religieuse rurale avec des hommes y résidant en permanence. Cependant, Eudes Rigaud écrit n’avoir été reçu que par le fermier des moines de Saint-Ouen. Il n’est pas certain qu’il existât un prieuré mais, en revanche, Saint-Ouen percevait bien des dimes sur la région, surtout à Ymare, Sotteville et Les Authieux.
Dans son introduction au Répertoire numérique des archives départementales antérieures à 1790, du moins celui de la série ecclésiastique, le conservateur Alain Roquelet présente la construction administrative de l’abbaye Saint-Ouen de Rouen. De la page 7 à la page 9, il montra que les biens fonciers audoniens se répartissaient, essentiellement, en cinq baronnies : celle de Grâce, au sud de Gaillon, celles de Quicampoix, de Perriers-sur-Andelle et de Saint-Ouen, à proprement parler, entre Rouen et Pont-de-l’Arche. De manière ambigüe, le conservateur semble faire de Quévreville une sous-baronnie regroupant “les paroisses suivantes : Les Authieux, Amfreville-la-Mivoie, Celloville, Cléon, Franquevillette, Le Manoir-sur-Seine, Igoville, Gouy, Orival, Port-Saint-Ouen, Saint-Aubin-la-Campagne, Sotteville-sous-le-Val, Tourville et Ymare. La modestie actuelle de Quévreville ne traduit pas cette importance passée, mais l’on comprend mieux la présence d’une grange dimière aussi importante en ce lieu.

Le plan terrier du XVIIIe siècle montre, ici sur un détail, l'église et le fief Saint-Ouen, idéalement situé entre les terres agricoles et les vergers (document disponible sur le site des archives de Seine-Maritime sous la cote 12Fi101).

Le plan terrier du XVIIIe siècle montre, ici sur un détail, l'église et le fief Saint-Ouen, idéalement situé entre les terres agricoles et les vergers (document disponible sur le site des archives de Seine-Maritime sous la cote 12Fi101).

 

L’église Notre-Dame se trouve toujours au côté d’une belle grange dimière connue, mais non protégée, par la Conservation régionale des Monuments historiques comme le prouve une belle série de photographies datant de 1985, environ, et signée par Michel Miguet. L’élément le plus notable est le mur pignon nord, ses pierres de taille, son contrefort et sa meurtrière d’aération près du faîte du toit. Il s’agit, à n’en pas douter, d’une grange aux dimes remontant au moins au XIVe siècle, voire au XIIIe siècle. Un manoir et un colombier existaient aussi en 1287, d’après la fiche de la base Mérimée. Le colombier se voit encore sur le plan terrier du XVIIIe siècle conservé aux Archives de Seine-Maritime. Notons que l’église est admirablement située entre les limons du plateau, propices aux céréales, et le début de descente vers la vallée, propice aux vergers et à l’élevage. Enfin, ce lieu de naissance des vallons est le signe de la résurgence des eaux du plateau et donc d’une installation plus aisée des hommes.   

 

Vue sur l'entrée de la propriété où se trouve la grange dimière, au chevet de l'église (cliché d'Armand Launay, aout 2020).

Vue sur l'entrée de la propriété où se trouve la grange dimière, au chevet de l'église (cliché d'Armand Launay, aout 2020).

La grange dimière selon une série de photographies datant de 1985, environ, et signée par Michel Miguet (base Mérimée du Ministère de la culture, disponible par la Plateforme ouverte du patrimoine).
La grange dimière selon une série de photographies datant de 1985, environ, et signée par Michel Miguet (base Mérimée du Ministère de la culture, disponible par la Plateforme ouverte du patrimoine). La grange dimière selon une série de photographies datant de 1985, environ, et signée par Michel Miguet (base Mérimée du Ministère de la culture, disponible par la Plateforme ouverte du patrimoine).
La grange dimière selon une série de photographies datant de 1985, environ, et signée par Michel Miguet (base Mérimée du Ministère de la culture, disponible par la Plateforme ouverte du patrimoine).

La grange dimière selon une série de photographies datant de 1985, environ, et signée par Michel Miguet (base Mérimée du Ministère de la culture, disponible par la Plateforme ouverte du patrimoine).

 

Notre-Dame de Quévreville

L’église a été “complètement défigurée aux XVIe et XVIIe siècles” affirma l’abbé Cochet. C’est vrai si on la compare au type d’églises rurales de la région avec petit clocher en flèche de charpente. Les murs du chœur, en appareil mixte, ont été mieux conservés. Quant à ses ouvertures en plein cintre, elles semblent témoigner des remaniements cités et datés par l’abbé Cochet des XVIe siècle et XVIIe siècles. De ce siècle date aussi la chapelle sud couverte par des pans distincts de ceux du chœur. L’imposant clocher carré, couvert d’ardoise, et couronnant le transept non saillant fut reconstruit, ou érigé, entre 1830 et 1831. L’abbé Cochet indique que le mur sud de la nef, vaisseau unique, fut refait en 1874. Le mur nord, la façade occidentale et la sacristie furent refaits en brique en 1890 qui achevèrent d’arracher Notre-Dame à ses origines médiévales. Le cimetière sur le parvis fut désaffecté et laisse place aujourd’hui à une vue pittoresque sur Notre-Dame, une belle maison à pans de bois qui servait de cellier et le Monument aux morts agréablement peint et entretenu. Si Notre-Dame n’est pas classée aux Monuments historiques, plusieurs de ses éléments mobiliers sont inscrits au titre d’objets sur la liste supplémentaire des Monuments historiques. Ils l’ont été tardivement et d’un seul geste le 10 juin 1988 :

- une statue d’un saint évêque, sculpture sur pierre, dorée, du XVIe siècle ;

- le maitre-autel, son retable, son gradin, son tabernacle, l'exposition et trois statues (deux Vierges-à-l'Enfant et Saint-Sébastien), œuvres en bois datant de la seconde moitié du XVIIe siècle et de première moitié du XIXe siècle ;

- une statuette de la Vierge-à-l’Enfant, sculpture sur bois, de la seconde moitié du XVIIe siècle ;

- une peinture à l’huile sur toile représentant la Remise du Rosaire à Saint-Dominique et datant de la seconde moitié du XVIIe siècle ; 

- une peinture à l’huile sur toile représentant Saint-Jean-Baptiste et datant de la seconde moitié du XVIIe siècle.

 

Le plan de l'église Notre-Dame de Quévreville. Cliché sur verre d'Robert Eudes conservé aux archives de Seine-Maritime (cote 11Fi1625).

Le plan de l'église Notre-Dame de Quévreville. Cliché sur verre d'Robert Eudes conservé aux archives de Seine-Maritime (cote 11Fi1625).

L'église Notre-Dame en septembre 1957 (sic) d'après un cliché sur verre de Robert Eudes conservé aux archives de Seine-Maritime sous la cote 11Fi1627.

L'église Notre-Dame en septembre 1957 (sic) d'après un cliché sur verre de Robert Eudes conservé aux archives de Seine-Maritime sous la cote 11Fi1627.

Le chœur de l'église Notre-Dame en septembre 1947 (sic) d'après un cliché sur verre de Robert Eudes consultable sur le site des archives de Seine-Maritime sous la cote 11Fi1628.

Le chœur de l'église Notre-Dame en septembre 1947 (sic) d'après un cliché sur verre de Robert Eudes consultable sur le site des archives de Seine-Maritime sous la cote 11Fi1628.

L'église Notre-Dame en aout 2020 (clichés d'Armand Launay). L'église Notre-Dame en aout 2020 (clichés d'Armand Launay).

L'église Notre-Dame en aout 2020 (clichés d'Armand Launay).

 

Le mystérieux Champ de pierre

Au nord du Fresnay, qui semble avoir été un fief nobiliaire avec manoir et colombier selon le plan terrier, se trouve un curieux Champ de pierre. En effet, des pierres jonchent la prairie aujourd’hui et la carte d’état major de 1840 dénomme ce lieu le “château de pierre”... De plus, Joseph Prudent Bunel affirma dans un article référencé ci-après qu’il y avait des “débris d’armes au camp des pierres.” Cependant, nous sommes en peine d’affirmer quoi que ce soit. En effet, ce champ était référencé à la fin du XVIIIe siècle sur la carte de Cassini qui n’y reconnait qu’un champ et non un château. De plus, Xavier Hénaff entreprit des fouilles diagnostiques en 2011 sur une surface de 13 400 m². Sans que nous sachions précisément de quelle surface il s’agit, nous rapportons les propos de l’archéologue “ Une parcelle archéologiquement stérile”. Enfin, nous n’avons pas de sources écrites sur ce lieu. Nous sommes déjà limitrophes de la commune de Boos et d’un étonnant éperon boisé au-dessus du val Armand (quel beau nom !). Cet éperon laisse l’apparence d’un enclos d’après la vue aérienne contemporaine. Ce débouché de la vallée Galantine était-il fortifié il y a longtemps ? Le mystère perdure.

 

Vue proche du Champ de pierre d'après un cliché de Frédéric Ménissier de février 2021.

Vue proche du Champ de pierre d'après un cliché de Frédéric Ménissier de février 2021.

 

La légende du méchant seigneur

Nous sortons de l’histoire pour les histoires avec Joseph Prudent Bunel qui publia en 1879 la Géographie du département de la Seine-Inférieure : Arrondissement de Rouen. À la page 125, l’auteur narre l’histoire suivante : “Vers le temps des croisades, raconte la tradition locale, le seigneur de Quévreville ayant tué sa femme d’un coup de clé dans un accès de colère, donna en expiation tout son fief aux moines de Saint-Ouen. On croit que l’église actuelle était la chapelle des religieux. Le vieux manoir seigneurial existe encore, mais vient d’être entièrement transformé. Il est habité par les marquis de Cairon qui descendent des premiers possesseurs.” Espérons que l’auteur était en bon terme avec les marquis de Cairon.  

 

Cadre furtif d’un roman

En 1901 parut le roman d’Abel Hermant, Le cavalier Miserey. À la page 224, Quévreville constitue le cadre de l’histoire avec, en sus, une illustration fantaisiste d’un clocher censé être celui de la paroisse : “... un clocher revêtu d’ardoises regardait par dessus le mur : le clocher de Quévreville-la-Poterie, village si pauvre, si déshérité, que le curé, mort depuis quatre mois, n’avait pas encore de successeur, et que les habitants allaient entendre la messe à Ymare, à plus d’un kilomètre de là. Le premier escadron occupait Ymare, le deuxième s’était installé tant bien que mal dans les quatre fermes de Quévreville, où les chevaux avaient trouvé des hangars, des étables mais où il n’y avait pour les hommes que des fours et de la paille.” S’il est vrai que les campagnes n’ont jamais apporté le grand luxe aux paysans, on appréciera la modération de l’auteur dans sa description misérabiliste de la contrée. 

 

Cartes postales illustrées des années 1910 retrouvées sur le Net. Cartes postales illustrées des années 1910 retrouvées sur le Net.
Cartes postales illustrées des années 1910 retrouvées sur le Net. Cartes postales illustrées des années 1910 retrouvées sur le Net.

Cartes postales illustrées des années 1910 retrouvées sur le Net.

Détails du plan terrier du XVIIIe siècle d'après des captures d'écran réalisées sur le site des archives de Seine-Maritime (cote 12Fi101). La première vue concerne le sud de l'église. La deuxième concerne l'église et le fief Saint-Ouen. La troisième représente la hameau de La Forge et la quatrième illustre Le Fresnay. Détails du plan terrier du XVIIIe siècle d'après des captures d'écran réalisées sur le site des archives de Seine-Maritime (cote 12Fi101). La première vue concerne le sud de l'église. La deuxième concerne l'église et le fief Saint-Ouen. La troisième représente la hameau de La Forge et la quatrième illustre Le Fresnay.
Détails du plan terrier du XVIIIe siècle d'après des captures d'écran réalisées sur le site des archives de Seine-Maritime (cote 12Fi101). La première vue concerne le sud de l'église. La deuxième concerne l'église et le fief Saint-Ouen. La troisième représente la hameau de La Forge et la quatrième illustre Le Fresnay. Détails du plan terrier du XVIIIe siècle d'après des captures d'écran réalisées sur le site des archives de Seine-Maritime (cote 12Fi101). La première vue concerne le sud de l'église. La deuxième concerne l'église et le fief Saint-Ouen. La troisième représente la hameau de La Forge et la quatrième illustre Le Fresnay.

Détails du plan terrier du XVIIIe siècle d'après des captures d'écran réalisées sur le site des archives de Seine-Maritime (cote 12Fi101). La première vue concerne le sud de l'église. La deuxième concerne l'église et le fief Saint-Ouen. La troisième représente la hameau de La Forge et la quatrième illustre Le Fresnay.

Armand Launay

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27 février 2021 6 27 /02 /février /2021 10:13

 

La boucle fossile

Herqueville est une commune peuplée de 133 habitants (2018) située dans une boucle fossile de la Seine. En effet, on mesure vers Daubeuf-près-Vatteville, que la dénivellation est forte et un arc de cercle se dessine sur les cartes topographiques, surtout celle retravaillée par le CRIHAN. Longtemps avant, les courbes de Seine étaient moins profondes dans le plateau et se trouvaient à d’autres emplacements. La boucle d’Herqueville se trouve aujourd’hui à quelques dizaines de mètres au-dessus du fleuve, à mi-pente entre la vallée de Seine et le plateau du Vexin. Cette pente douce contraste avec les abruptes falaises d’une part de Connelles aux Deux-amants et d’autre part vers Les Andelys.

 

Extrait de la carte du relief de la France, accessible sur le site Géoportail, et annoté par le CRIHAN. On mesure que Herqueville est situé dans une partie d'un méandre fossile de la Seine.

Extrait de la carte du relief de la France, accessible sur le site Géoportail, et annoté par le CRIHAN. On mesure que Herqueville est situé dans une partie d'un méandre fossile de la Seine.

Le domaine d’Hareke

Cette introduction à la manière de Paul Vidal de Lablache, historien devenu quelque peu père de la géographie physique à force d’expliquer les faits historiques en relation avec les lieux, n’est pas anodine pour Herqueville. En effet, le village s’est développé entre la rive droite de Seine, face à Portejoie, et la terrasse aux alentours de 40 mètres d’altitude, là où a dû couler un ru qui a un peu creusé le sol. Au Moyen Âge déjà, ce décor semble en place. MM. Charpillon et Caresme, dans le Dictionnaire historique de toutes les communes de l’Eure, rapportent que le premier seigneur connu d’Herqueville est Enguerrand de Marigny, né à Lyons-la-Forêt vers 1260 et conseiller du roi Philippe IV le Bel. Le nom d’Herqueville sert déjà à désigner cette paroisse, nom qui semble issu d’un seigneur scandinave. Herqueville proviendrait de l’expression romane “Harekevilla” qui signifie “domaine de Hareke”. Ce nom est d’origine anglo-scandinave. C’est-à-dire qu’il provient de Scandinaves tout d’abord installés en Angleterre et ayant ensuite migré en Normandie. Leur langue subit une déformation que l’on retrouve assez fréquemment dans la région. Le fait que l’on ne retrouve cette forme de nom qu’en Normandie, surtout dans La Manche (Herquetot et Herquemoulin), semble confirmer l’origine scandinave

Extrait de carte d'état major des années 1840 accessible sur le site Géoportail. On mesure que la commune d'Herqueville était plus liée à l'eau et qu'un chemin de halage était encore utilisé.

Extrait de carte d'état major des années 1840 accessible sur le site Géoportail. On mesure que la commune d'Herqueville était plus liée à l'eau et qu'un chemin de halage était encore utilisé.

Extrait du plan cadastral d'Herqueville, accessible sur le site des Archives départementales de l'Eure, qui montre le cœur de cette petite paroisse au début du XIXe siècle.

Extrait du plan cadastral d'Herqueville, accessible sur le site des Archives départementales de l'Eure, qui montre le cœur de cette petite paroisse au début du XIXe siècle.

 

Un fief entre vallée et plateau

Le pouillé, c’est-à-dire inventaire réalisé par Eudes Rigaud au milieu du XIIIe siècle, révèle que vingt-huit feux animaient la paroisse. À raison peut-être de cinq personnes par foyer, cela représente près de 150 âmes. Le seigneur était alors Renaud (sic) de Muids qui avait le droit de nommer le curé de la paroisse. Ce fief resta la propriété des seigneurs de Muids jusqu’au début du XIVe siècle. Les seigneurs de Saint-Martin leur succédèrent aux XIVe et XVe siècles. Puis, la domination anglaise profita à Jean Bohier qui se maintint malgré le départ des Britanniques. En 1482, Nicolas Bohier déclara posséder deux manoirs et deux colombiers, “un sault de moulin et deux pescheries”, deux acres d’iles et deux acres de vignes. La famille Bohier, dont le nom était devenu Bréhier, était encore présente au XVIIe siècle. En 1662, Jean de Tiremois, conseiller au parlement de Rouen, était seigneur d’Herqueville. Enfin, en 1785, ce n’est rien moins que le chancelier Maupeou, personnage d’État et grand réformateur des institutions de justice, qui était seigneur d’Herqueville avec Muids et, surtout, Le Thuit où il céda l’âme.

 

Saint-Germain d’Herqueville

Le décor actuel était là depuis longtemps avec un village le long d’un chemin de halage entre Connelles et Andé. Le moulin d’Andé était dans la paroisse et l’on peut présager qu’il existait ici un service de franchissement de la Seine vers Portejoie, une halte pour les haleurs, des passeurs et, qui sait, un petit port avec dépôt de bois issus des coteaux. Des fermes se trouvaient sur le plateau près de l’église Saint-Germain qui constitue assurément un point central de la paroisse. Il semble que le château du seigneur herquevillais se trouvât près de l’église. L’édifice actuel date essentiellement de deux campagnes de construction du XVe et du XVIIe siècles. Cependant, les contreforts de la nef et son ancien vocable, Saint-Germain, montrent qu’elle est l’héritière d’une précédente église. Si elle n’est pas protégée par la conservation régionale des Monuments historiques, quelques-unes de ses œuvres le sont au titre d’objets : 

- la poutre de gloire sur bois, du XIVe siècle, représentant donc le Christ en croix, a été classée le 20 mai 1931 ; 

- le tabernacle et deux petits tableaux du maitre-autel représentant des anges adorateurs (XVIIe siècle), ont été classés le 10 juin 1907 ; 

- le retable du maitre-autel, datant de la première moitié du XVIIe siècle, a été classé le 20 mai 1931.

 

Le tabernacle et ses deux petits tableaux classés Monuments historiques au titre d'objets en 1907. Photographie issue de la Plateforme ouverte du patrimoine (POP) proposée par le Ministère de la culture.

Le tabernacle et ses deux petits tableaux classés Monuments historiques au titre d'objets en 1907. Photographie issue de la Plateforme ouverte du patrimoine (POP) proposée par le Ministère de la culture.

Renauville ? 

Louis Renault (1877-1944), patron et fondateur du groupe Renault, constructeur de voitures, devint un imposant propriétaire à Herqueville et en modifia le paysage. Le blason de la commune a même été pourvu du losange qui constitue le logotype de cette marque. Autant les nobles d’Ancien Régime tiraient leurs revenus de leurs fiefs, autant Louis Renault acquit son domaine d’Herqueville grâce à ses revenus industriels et ses capitaux. Comme les premiers capitalistes normands du XIXe siècle, il choisit d’investir dans la terre, dans la pierre, peut-être nostalgique de l’aristocratie des temps passés. Ainsi, à partir de 1906, il acquit 1 700 hectares dans les communes d’Andé, Connelles, Daubeuf, Herqueville, Muids et Portejoie… Le domaine d’Herqueville, le premier acquis, était tourné vers la Seine, devenue depuis quelques décennies un lieu de villégiature prisé des parisiens et qui permettait des promenades sur l’eau dont était très amateur Louis Renault. 

Carte postales des années 1910, disponible sur le site des Archives départementales de l'Eure, et montrant une des entrées du domaine de Louis Renault, domaine alors en début de constitution.

Carte postales des années 1910, disponible sur le site des Archives départementales de l'Eure, et montrant une des entrées du domaine de Louis Renault, domaine alors en début de constitution.

Louis Renault construisit son domaine en acquérant d’anciennes fermes et en construisant de nouveaux bâtiments. Le chemin de halage, dont les abords furent privatisés, tomba en désuétude et depuis lors l’on prend la côte, bien connue des cyclistes, qui contourne le domaine Renault. La mairie fut privatisée pour agrandir le domaine et Louis Renault fit construire un nouveau bâtiment que l’on voit toujours, excentré et un peu au milieu de nulle part. Elle serait une belle illustration de l’intérêt privé qui relègue la maison commune loin dans les champs comme si la notion d’intérêt général n’était pas cardinale, c’est-à-dire au cœur du développement de chaque groupe humain. Cette mairie fut réalisée dans un style architectural commun à la majeure partie des constructions de Louis Renault, comme pour en revendiquer l’origine ou marquer une tutelle. Elle est donc réalisée dans un style semi-traditionnel qui reprend des matériaux locaux mais selon des volumes, des toitures, des ouvertures et des décorations qui se veulent modernes et, par cette rupture voulue, disharmonieuses. Même l’église a été largement dotée par le seigneur Louis à côté de laquelle demeure sa tombe depuis 1944. Cette étonnante et imposante présence de l’industriel Renault a été étudiée par Yvette Petit-Decroix, avec la rigueur qu’on lui connait, dans un ouvrage paru en 2016 et intitulé Louis Renault et son domaine agricole en Normandie (photographies d’Éric Catherine). De plus, un article intitulé “Les fermes du domaine Renault d’Herqueville dans l’Eure” a été rédigé par Yvette Petit-Decroix et Bernard Bodinier. Il est disponible en ligne parmi les publications d’”In situ : revue des patrimoines”.

Le château Renault, sur le rebord du plateau d'Herqueville, au-dessus de la Seine. Elle est la partie la plus visible du vaste domaine Renault qui englobait la majeure partie des communes avoisinantes (photographie extraite de Wikipédia).

Le château Renault, sur le rebord du plateau d'Herqueville, au-dessus de la Seine. Elle est la partie la plus visible du vaste domaine Renault qui englobait la majeure partie des communes avoisinantes (photographie extraite de Wikipédia).

 

Mais où est le village ? 

De cette histoire résulte une étrange impression : où est le village ? Circuler dans Herqueville constitue une belle balade parmi ses quartiers épars : on contourne le domaine Renault ; la mairie est bien seule dans son triangle de bifurcation ; le stade est au milieu des champs ; une cité pavillonnaire appelée La Plante a été construite par Jean-Louis Renault, héritier de Louis, dans les années soixante et va être agrandie prochainement ; une zone industrielle appelée La Houssette, près d’Andé, est occupée par une entreprise du groupe Pierre Henry fabriquant des armoires métalliques et du mobilier en tôle. Il parait, mais nous n’avons pas trouvé de source, que cette usine serait elle aussi une création de Louis Renault, en son temps... 

 

Vue sur Herqueville lors d'une belle journée de mars 2021 et par le regard de Frédéric Ménissier (avec nos remerciements).

Vue sur Herqueville lors d'une belle journée de mars 2021 et par le regard de Frédéric Ménissier (avec nos remerciements).

Armand Launay

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22 février 2021 1 22 /02 /février /2021 19:54
Carte postale animée des années 1910 où les fillettes s'amusent sur la grand' route, chose inimaginable quelques décennies après.

Carte postale animée des années 1910 où les fillettes s'amusent sur la grand' route, chose inimaginable quelques décennies après.

 

Un carrefour ? 

Riantes ruelles des beaux jours, morne plaine des cieux gris, Quatremare est une charmante commune du plateau du Neubourg, près de Louviers, au-dessus du vallon d’Acquigny. Ses maisons s’étendent selon un axe nord-est sud-ouest, entre, d’un côté, Elbeuf et Pont-de-l’Arche, et de l’autre côté, la vallée de l’Iton vers Évreux. Quatremare était un carrefour. C’est aujourd’hui bien plutôt un village coupé en deux par la création de la rectiligne voie entre Louviers et Le Neubourg et son flot de véhicules. Les cartes anciennes montrent que la voie venant du Neubourg, moins droite, arrivait par Le Londel puis bifurquait, d’une part, vers Louviers en longeant le sud du village, d’autre part, vers Pont-de-l’Arche, voie autour de laquelle se regroupent beaucoup de maisons quatremaroises. Le cœur de Quatremare, avec son église Saint-Hilaire, était un réel carrefour.

 

 

Un paysage autrefois plus varié ? 

Quatremare n’est pas qu’un seul village et son église. Cette commune regroupe des fermes-hameaux telles que Le Hazé, Le Coudray (lieu planté de noisetiers, à moins que ce soit le nom d’un propriétaire qui ait servi à dénommer le lieu), Le Londel (semblant indiquer une londe, une forêt en normand médiéval) et Damneville, ancienne commune rattachée en 1844. On trouve en ce lieu une émouvante église désaffectée. Elle était placée sous le vocable de Saint-Amand et sert aujourd’hui de silo à grain, sans clocher, à la ferme locale. 

Ancienne église Saint-Amand de Damneville qui, bien que réaffectée en grange, conserve de nets éléments patrimoniaux religieux avec une croix latine en pierre de taille sur le mur pignon, des ouvertures comblées et un millésime du XVIIe siècle sur une pierre d'un chainage (clichés de Frédéric Ménissier, que nous remercions, d'avril 2021).
Ancienne église Saint-Amand de Damneville qui, bien que réaffectée en grange, conserve de nets éléments patrimoniaux religieux avec une croix latine en pierre de taille sur le mur pignon, des ouvertures comblées et un millésime du XVIIe siècle sur une pierre d'un chainage (clichés de Frédéric Ménissier, que nous remercions, d'avril 2021). Ancienne église Saint-Amand de Damneville qui, bien que réaffectée en grange, conserve de nets éléments patrimoniaux religieux avec une croix latine en pierre de taille sur le mur pignon, des ouvertures comblées et un millésime du XVIIe siècle sur une pierre d'un chainage (clichés de Frédéric Ménissier, que nous remercions, d'avril 2021).

Ancienne église Saint-Amand de Damneville qui, bien que réaffectée en grange, conserve de nets éléments patrimoniaux religieux avec une croix latine en pierre de taille sur le mur pignon, des ouvertures comblées et un millésime du XVIIe siècle sur une pierre d'un chainage (clichés de Frédéric Ménissier, que nous remercions, d'avril 2021).

Si le paysage quatremarois est largement dévolu aux champs ouverts, il n’en a pas toujours été ainsi dans toute la commune, comme le démontrent deux informations rapportées par MM. Charpillon et Caresme dans Le Dictionnaire historique de toutes les communes de l’Eure. Quatremare comptait 18 000 arbres à cidre, pratique qui a repris ces dernières décennies au Mesnil-Jourdain, et une briquèterie, comme le permet le filon d’argiles résiduelles à silex grâce au ravin de Damneville, véritable entaille dans le limon de plateau, et début du vallon de Becdal aboutissant à Acquigny. Ce ravin démontre que les eaux du plateaux résurgeaient ici, offrant assurément l’eau nécessaire au développement de communautés humaines. Un reste de bois près du Coudray semble indiquer aussi la présence de bois épars et nécessaires à l’équipement et au fonctionnement de chacune des fermes et des manoirs. Enfin, le nord de la commune semble avoir été plus largement réservé à la culture céréalière, comme en témoigne l’ancien moulin, sans vestiges, situé sur un des points culminants du plateau, à 156 mètres, vers Surtauville.  

Sur cette capture d'écran du site Géoportail, on voit que vers 1840 où cette carte d'état major fut dressée les vergers étaient plus nombreux à Quatremare.

Sur cette capture d'écran du site Géoportail, on voit que vers 1840 où cette carte d'état major fut dressée les vergers étaient plus nombreux à Quatremare.

 

Des vestiges gallo-romains

Fait rare, Quatremare a bénéficié de fouilles archéologiques qui ont, de plus, donné du matériau. Vincent Dartois est l’auteur d’un article consultable en ligne et intitulé “Quatremare – Les Forières du Sud, chemin du Moulin, opération préventive de diagnostic (2015)”. Il s’agit d’un espace au sud de la route de Louviers, au nord du ravin de Damneville. Un fanum, petit temple rural, y a été identifié “sans doute visible depuis les deux voies qui traversaient le paysage environnant, celle reliant Évreux et Caudebec-lès-Elbeuf et celle reliant Le Neubourg au Val-de-Reuil”. Selon l’auteur, ce carrefour a aidé à fixer un petit vicus, un village, c’est-à-dire un habitat plus dense qu’ailleurs. Si une occupation gauloise est probable, avec notamment la découverte de potins, monnaies en usage au nord de la Gaule, c’est la période gallo-romaine du IIe, voire du IIIe siècle, qui fournit surtout des preuves d’occupation avec une série de “pièces romaines d’argent et de bronze”, de la céramique et des “objets au lieu-dit “Les Terres noires” à proximité de la voie principale.” Vincent Dartois a retrouvé trace de bâtiments liés “à la vie quotidienne et sans doute à des activités particulières comme la métallurgie du fer. Le four, les fosses et les trous de poteaux ne constituent qu’une part de (...) l’occupation du site.” On peut donc aisément imaginer des constructions à pans de bois entourées de haies et de fossés. Le site a-t-il toujours été occupé durant le haut Moyen Âge ? Nous l’ignorons, seul le nom du lieu fournit, éventuellement, un indice. 

 

Capture d'écran d'un plan de l'article de Vincent Dartois. Pour une compréhension pleine et entière, merci de cliquer sur l'hyperlien dans mon texte afin de consulter l'article de l'auteur.

Capture d'écran d'un plan de l'article de Vincent Dartois. Pour une compréhension pleine et entière, merci de cliquer sur l'hyperlien dans mon texte afin de consulter l'article de l'auteur.

 

Un fief notable ? 

En effet, Quatremare apparait sous la forme de “Guitric mara”, d’après Les Mémoires et notes d’Auguste Le Prévost, dans une charte de 1011 par laquelle Raoul, comte d’Ivry, donna des droits aux moines de l’abbaye Saint-Ouen de Rouen. Guitric mara semble être devenu “Quatremare” et l’on comprend que le nom de la paroisse n’est pas le résultat d’un nombre de mares, pourtant nombreuses il est vrai, mais le nom du fief d’un personnage au nom germanique Widric. Qui était ce personnage ? Nous l’ignorons mais il semble indiquer une présence avant la colonisation scandinave qui a donné tant de noms norrois aux villages du plateau. Il est même possible que la mention “mare” permettait de distinguer cette propriété de Widric par d’autres possessions de ce noble. 

En effet, de nos jours Quatremare et ses communes voisines sont comparables que ce soit par leurs populations, réduites par la mécanisation de l'agriculture et l’exode rural, et par leurs petites mairies qui rassemblent hameaux et habitants autour de chefs-lieux de communes depuis que les républicains ont réorganisé rationnellement la France. Mais cette apparence semble trompeuse ici car la paroisse de Quatremare était plus importante que ses voisines avant 1789. 

Identifié dès 1011 donc, le fief de Quatremare était uni à celui de Routot. Selon MM. Charpillon et Caresme, en 1225, Louis XIII fit don à Jean de la Porte du village de Quatremare avec terres labourables, manoir, forêt, jardin et justice avec le fief. C’était donc une baronnie, c’est-à-dire ‒ dans le droit un peu tordu d’Ancien Régime ‒ un fief militaire et juridique dépendant du roi qui constituait une première subdivision d’un duché ou d’un comté (un canton, pour parler très improprement). En 1258, on apprend la présence de “la vigne du Gode” dans “la vallée Davin”, soit Damneville et Adam du Bosc était curé de la paroisse Saint-Hilaire. Entre héritages et contestations d’héritages, puis les troubles de la guerre de Cent-ans, le fief de Quatremare appartint aux familles d’Alençon, puis d’Harcourt et, à la fin du XVe siècle aux ducs de Lorraine-Elbeuf et ce jusqu’en 1789. Il exista un manoir seigneurial, avec une chapelle dédiée à Saint-Louis qui fut transférée dans l’église en 1512. En 1562, le château de Quatremare fut brulé et les Quatremarois massacrés par des protestants en armes. Nous ignorons où était ce château. On peut émettre l’hypothèse d’une proximité avec l’église, près de la mare centrale actuelle qui constitue un espace libre au centre du village, non loin du carrefour cardinal. Jusqu’à la Révolution, le fief quatremarois était le siège d’une haute justice, avec avocats et tabellions (percepteurs de la taille, un impôt). Cette justice dépendait du duché d’Elbeuf. Quatremare, par sa localisation assez centrale sur le plateau, avait donc une importance administrative qu’elle a depuis perdue, voire oubliée. 

 

 

Résistants et martyrs : les Hazard

Enfin, nous ne pouvons traiter de Quatremare sans en rappeler ses héros et martyrs de la Seconde guerre mondiale : Jean et Raymond Hazard. L’école porte leur nom en hommage à ce père et son fils, résistants du groupe “Action M” qui ont été déportés en avril 1944. Jean Hazard, le fils, naquit à Quatremare en 1912. Il fut instituteur public et militant radical-socialiste à Pont-de-l’Arche. Il mourut en déportation en 1944 à Flossenburg. Une plaque ravive sa mémoire au cimetière de Pont-de-l’Arche. Son père, Raymond Hazard, décéda en 1953. Nous leur avons consacré une recherche : Les méconnus déportés de Pont-de-l’Arche…, à lire sur notre blog.  

 

Jean Hazard d'après une photographie disponible en ligne parmi les documents commémorant les martyrs de la Seconde guerre mondiale. Avec son fils Raymond, il fait l'honneur de Quatremare en tant que résistant français, radical-socialiste, à la barbarie nazie.

Jean Hazard d'après une photographie disponible en ligne parmi les documents commémorant les martyrs de la Seconde guerre mondiale. Avec son fils Raymond, il fait l'honneur de Quatremare en tant que résistant français, radical-socialiste, à la barbarie nazie.

 

L’église Saint-Hilaire

Dans le village, Saint-Hilaire est sertie dans son enclos et quelques arbres qui créent une image pittoresque. Cette église rurale présente des éléments remontant au premier quart du XIIIe siècle. Elle s’inscrit parfaitement dans le type d’églises rurales du pays avec un toit à deux pans et un clocher en flèche de charpente couronnant la ligne de toit. Une touche gothique a été ajoutée par les baies du transept, plus vastes que les autres. Cependant, ce transept saillant rompt l’harmonie de la nef avec le chœur. Les murs gouttereaux de la nef et la chapelle nord sont datés du XVIe siècle, nous apprend la généreuse fiche du site patrimoine-religieux.fr. 

 

Photographie de Gabriel Bretocq (1873-1961) disponible sur la base POP du Ministère de la culture et montrant le côté sud de l'église Saint-HIlaire de Quatremare.

Photographie de Gabriel Bretocq (1873-1961) disponible sur la base POP du Ministère de la culture et montrant le côté sud de l'église Saint-HIlaire de Quatremare.

L’intérieur de l'église est harmonieux, avec des voutes et des colonnes rappelant presque le style cistercien. La clarté y pénètre par les vitraux et jette le jour sur un riche mobilier. Parmi quelques dizaines de meubles et statues répertoriés par la conservation régionale des Monuments historiques, service du Ministère de la culture, seulement cinq sont classés ou inscrits, c’est-à-dire protégés. Un magnifique lutrin en bois sculpté en forme d’aigle, celui de l’apôtre Saint-Jean, et datant de la seconde moitié du XVIIIe siècle a été classé au titre d’objet le 22 juillet 1932. Plus ancienne, une cuve baptismale octogonale sur pied, taillée dans la pierre et datant du XIVe siècle, a été classée au titre d’objet le 22 juillet 1938. Parmi les éléments inscrits sur l’inventaire supplémentaire (et pourquoi pas complémentaire ?), la scène de l’exorcisme de Saint-Mathurin sur Théodora, jeune fille possédée. Il s’agit de plusieurs blocs calcaires sculptés, peints, badigeonnés et dorés au XVIe siècle. Ils ont été inscrits le 22 juin 1992. De plus, une représentation de Saint-Hilaire, semble-t-il, se trouve en la présence d’une sculpture sur pierre calcaire peinte et dorée, datant de la toute fin du XVe siècle ou du début du XVIe siècle. Elle fut inscrite le 23 avril 1991, en même temps que l’autel latéral sud, du milieu du XVIIIe siècle. 

Intérieur de l'église Saint-Hilaire de Quatremare d'après une carte postale illustrée des années 1910 conservée aux Archives de l'Eure (version numérique cotée : 8 Fi 483-1).

Intérieur de l'église Saint-Hilaire de Quatremare d'après une carte postale illustrée des années 1910 conservée aux Archives de l'Eure (version numérique cotée : 8 Fi 483-1).

Pour le plaisir voici quelques cartes postales illustrées des années 1910 disponibles sur le Net et portant sur le républicanisme quatremarois.
Pour le plaisir voici quelques cartes postales illustrées des années 1910 disponibles sur le Net et portant sur le républicanisme quatremarois. Pour le plaisir voici quelques cartes postales illustrées des années 1910 disponibles sur le Net et portant sur le républicanisme quatremarois.

Pour le plaisir voici quelques cartes postales illustrées des années 1910 disponibles sur le Net et portant sur le républicanisme quatremarois.

 

Patrimoine divers

La commune est riche, cela ne fait aucun doute. Elle compte dans ses hameaux le manoir de Damneville, daté du XVIIIe siècle, avec colombier, grange, étable à vaches, pressoir à cidre et four à pain. Le Londel a aussi son manoir portant le millésime de 1816. Il comprend grange, étable à vaches, four à pain, cellier, remise et colombier. Le Coudray a aussi son manoir. Le pavillon nord du logis est estimé du troisième quart du XVIe siècle. Le reste du corps de bâtiment a été reconstruit dans le troisième quart du XVIIIe siècle comme le prouve la date “1762” gravée sur le pavillon sud. 

 

L'entrée de Damneville en provenance du Mesnil-Jourdain par Frédéric Ménissier, que nous remercions, en avril 2021.

L'entrée de Damneville en provenance du Mesnil-Jourdain par Frédéric Ménissier, que nous remercions, en avril 2021.

Allez, préparez votre sortie et allez manger à midi au restaurant-épicerie bien nommé “Le Quatremare” !

 

 

Armand Launay

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22 février 2021 1 22 /02 /février /2021 19:16

Avec nos remerciements à Frédéric Ménissier pour ses photographies. 


Tostes réunit 447 habitants en 2014 ‒ un record dans son histoire ‒ répartis dans cinq hameaux : Les Treize-livres, La Cramponnière, La Couture, une partie de La Vallée et... Tostes ! La commune semble contraster avec la forêt de Bord dont on a dit, souvent, qu’elle constitue une clairière.

Vue du centre de Tostes, le chef-lieu de l'ancienne commune, par Frédéric Ménissier (photographie de novembre 2020).

Vue du centre de Tostes, le chef-lieu de l'ancienne commune, par Frédéric Ménissier (photographie de novembre 2020).

 

L’essart ou le brulis ? 

Il est vrai que le nom du village renvoie à l’idée de conquête humaine sur la forêt. En effet, que ce soit la thèse de l’origine latine du nom de Tostes, “tostus”, qui signifie le brulis, ou la thèse scandinave matinée d’anglo-saxon, toft, qui désigne l’essart, cette commune est le terminus des défrichements du plateau du Neubourg au-dessus de la vallée de la Seine. Tostes est d’ailleurs depuis le Moyen Âge une partie de Montaure, plus gros hameau, fief local dans la mouvance directe d’une grande famille normande, scandinave d’ascendance, les Stigand. Ceux-ci avaient fait construire leur château et une église (du XIe siècle) en face : Notre-Dame de Montaure.  

 

L’ancien bocage 

Le paysage, aujourd’hui largement composé de champs ouverts, est loin d’avoir toujours été le même comme en témoignent les hameaux épars. Il faut concevoir le Tostes de l’Antiquité comme un ensemble de fermes-hameaux, sans rupture frontale entre les bois, les champs et les prairies. Il faut imaginer une sorte de bocage, y compris dans la forêt de Bord, comme le démontrent les villas gallo-romaines retrouvées en forêt aujourd’hui au Testelet, aux Buis, à La Vallée… Ces villas devaient être entourées de vergers, d’espaces de cultures, de prairies, de petits bâtiments agricoles, de temples ruraux... 

 

La culture de la betterave à sucre, à Tostes, devant une des dernières haies, non loin de l'ancien château d'eau (photographie de Frédéric Ménissier, novembre 2020).r

La culture de la betterave à sucre, à Tostes, devant une des dernières haies, non loin de l'ancien château d'eau (photographie de Frédéric Ménissier, novembre 2020).r

 

La formation d’une forêt royale

La fin de l’Antiquité a dû modifier le paysage tostais. La diminution générale de la démographie, en Gaule romaine, le climat plus austère ont favorisé une reconquête de terres par la forêt, les landes, les terres délaissées… Il semble que les espaces boisés se reformèrent surtout dans les parties plus pentues, moins riches en sol sûrement et plus difficiles à cultiver. Quand les sources écrites nous parviennent, une forêt du roi s’est formée qui épouse les pentes des coteaux de la Seine. D’ailleurs, le terme de forêt désigne ce qui est exclu… de l’usage libre des habitants. La forêt est l’espace réservé du roi, lui qui a besoin de bois en grande quantité. La forêt de Bord est le domaine royal ou, au mieux, la paissance des animaux est tolérée. Cependant, les terres du plateau sont toujours ponctuées d’exploitations fermières, sûrement animées par l’entretien des vergers, des cochons, des vaches, autour de rus coulant dans les vallons devenus secs depuis lors. 

 

Le fief de Bonport

Puis, en dehors des parties royales, c’est l’abbaye de Bonport qui prit possession, au moins à partir de 1255, des terres agricoles de Tostes. Le petit Bonport est la ferme principale, semble-t-il, de l’abbaye sise à Pont-de-l’Arche. C’est la ferme située entre la mairie et l’église. Les moines bonportois ont aussi acquis la ferme de la Cramponnière, nom d’une terre qui colle, Les Treize-livres, nom issu de la quantité de son rendement, la Couture et son moulin dont il reste aujourd’hui un somptueux vestige : sa tour cylindrique du XVe siècle, semble-t-il. La Couture en normand désigne la culture, preuve s’il en est que cet espace était déjà dévolu à une exploitation céréalière quand d’autres parties de la paroisse restaient plus proches de la forêt, des vergers, des haies bocagères, de la vigne et de l’élevage assurément. Bonport a aussi possédé le manoir de la Corbillière (XVe siècle), à La Vallée, dont il reste un bel édifice, près de la “sente aux moines”, et son enclos de haies. Les propriétés de Bonport comprenaient aussi Blacquetuit dont il subsiste deux magnifiques édifices du XVe siècle itou, près de Montaure.

 

Le manoir de la Corbillière, à la Vallée, par Frédéric Ménissier (novembre 2020).

Le manoir de la Corbillière, à la Vallée, par Frédéric Ménissier (novembre 2020).

 

Sainte-Anne de Tostes

Cette mainmise de Bonport, avec toutes ses constructions en ce lieu, s’est traduite en 1687 par l’érection de la chapelle Sainte-Anne de Tostes en paroisse distincte, désormais, de celle de Notre-Dame de Montaure. Cette opération permit à Bonport, dont l’abbé était alors Louis Colbert, le fils de l’homme d’État, d’économiser la dime. L’église fut construite en 1680 à côté du “petit Bonport”, vaste ferme où se trouvait la grange dimière. Celle-ci a été remplacée par le bâtiment que l’on voit encore de nos jours le long de la route, près de l’église vers la mairie. Sainte-Anne se dresse aujourd’hui, somme toute modeste, mais ô combien élégante avec son alternance d’assises en silex sombre et en calcaire et son clocheton en flèche de charpente couvert de tuile. Si l’église n’est pas protégée par les Monuments historiques, ses deux retables latéraux sont classés au titre d’objets depuis le 10 juin 1907. Ils comportent deux toiles : le Paralytique ou Jésus guérissant les malades et la Résurrection de Lazare. 

 

Sainte-Anne de Tostes émergeant des toitures et des arbres de l'ancienne chef-lieu de commune par Frédéric Ménissier (photographie de novembre 2020).

Sainte-Anne de Tostes émergeant des toitures et des arbres de l'ancienne chef-lieu de commune par Frédéric Ménissier (photographie de novembre 2020).

 

Le retour dans le giron montaurois ? 

La Révolution française a chassé les ordres religieux de leurs propriétés car l’Église, tutelle et puissance étrangère, se retrouvait premier propriétaire de France. Les Tostais qui l’ont pu sont devenus propriétaires des anciennes terres bonportoises. Blacquetuit a fait partie de la naissante commune de Montaure en 1790 alors que Tostes était reconnu comme commune à part entière. Cela démontre la vitalité des habitants et leur appétit pour la souveraineté. Ce n’est que le 1er janvier 2017 que Tostes et Montaure fusionnèrent dans une nouvelle commune dénommée “Terres de Bord”. Mais est-ce une nouvelle commune ou le retour, un peu indirect et avec d’autres fonctions, de l’ancienne paroisse de Montaure ?

 

Notre-Dame de Montaure, émergeant de l'horizon, et son clocher romand du XIe siècle qui rassembla durant longtemps les hameaux de Montaure et de Tostes (photographie de Frédéric Ménissier datant de novembre 2020).

Notre-Dame de Montaure, émergeant de l'horizon, et son clocher romand du XIe siècle qui rassembla durant longtemps les hameaux de Montaure et de Tostes (photographie de Frédéric Ménissier datant de novembre 2020).

Armand Launay

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2 février 2021 2 02 /02 /février /2021 12:30
Comparaison entre la carte d'état major des années 1840 et la carte topographique contemporaines (captures d'écrans du site Géoportail, consulté le 2 février de l'an de grâce 2021).
Comparaison entre la carte d'état major des années 1840 et la carte topographique contemporaines (captures d'écrans du site Géoportail, consulté le 2 février de l'an de grâce 2021).

Comparaison entre la carte d'état major des années 1840 et la carte topographique contemporaines (captures d'écrans du site Géoportail, consulté le 2 février de l'an de grâce 2021).

 

Pinterville se trouve aujourd’hui dans le prolongement de Louviers, tel un de ses quartiers, le long de beaux coteaux dirigeant le regard vers Pacy-sur-Eure. En ce sens, Pinterville est la porte d’entrée vers les charmants villages de pierre qui s’égrènent le long de la rivière d’Eure. Se promener dans les rues pintervillaises permet de mesurer combien nous avons affaire à un paisible village de la vallée. Il ne lui manque que le vignoble que l’on imagine aisément sur ses doux coteaux. 

Avec seulement 752 habitants en 2018, notre commune est augmentée d’un hameau, Le Hamelet, que l’on voit sur la carte d’état major de 1840. Il est depuis largement devenu le nom d’un quartier et collège de Louviers, hormis une résidence pavillonnaire située dans le territoire pintervillais. 

Il existait aussi, sur les lointaines hauteurs exposées au vent, le Moulin Lequeux, sur le plateau vers Vironvay. On le voit encore sur la carte de 1840 qui démontre, s’il le fallait, l’importance de la culture céréalière sur les hauts. Dans la vallée, au moins un autre moulin devait être exploité sur l’Eure. 

 

Extrait de la carte de Cassini (de la fin du XVIIIe siècle) où se voit très nettement la ferme appelée Le Parc (capture d'écran du site Géoportail, consulté le 2 février 2021).

Extrait de la carte de Cassini (de la fin du XVIIIe siècle) où se voit très nettement la ferme appelée Le Parc (capture d'écran du site Géoportail, consulté le 2 février 2021).

 

Pinterville est aussi constituée par Le Parc de la Garenne, dénommée “ferme de Pinterville” sur la carte de Cassini de la fin du XVIIIe siècle. Un château, sur lequel nous n’avons pas d’information, l’accompagne de nos jours, non loin de la Croix du Buis-Morieux (XVIIe siècle). Plus au sud de cette ferme, se trouve l’étonnante vallée de la porte blanche, couleur de la craie qui y affleure. Mystérieuse et tortueuse, entre Acquigny et Heudebouville, elle est cachée par un beau couvert forestier. Elle dût être en eau naguère et donc propice à l’installation humaine comme en témoigne l’allée couverte… découverte en 1942 et classée Monument historique trois ans plus tard. Cette allée couverte était le tombeau collectif d’une trentaine de personnes. Sa présence témoigne de l’implantation d’une communauté, c’est-à-dire d’un processus de sédentarisation. Cette allée couverte est classée dans la civilisation Seine-Oise-Marne et datée dans une fourchette allant de 3 400 à 2 700 ans avant Jésus-Christ. Avec l’enceinte préhistorique de Cambremont, à Acquigny, elle témoigne d’un peuplement précoce mais aussi d’une riche exploitation de ces lieux qui tranche avec la relative désertification, depuis le XIXe siècle, de ces espaces intermédiaires entre vallée et plateaux. 

L’étymologie de Pinterville est incertaine. Elle évoque néanmoins le domaine d’un seigneur au nom d’origine franque. Selon MM. Charpillon et Caresme, cette paroisse fait partie du domaine royal à partir, au moins, de Philippe Auguste. Malgré des changements de propriétaires, on retrouve quelques principales familles fieffées en ce lieu. En 1248, Guillaume d’Aubergenville, seigneur, avait des droits sur le bois pour refaire son manoir et son port. En 1260, c’est le célèbre Eudes Rigaud, zélé archevêque de Rouen, qui acheta le fief de Pinterville. En 1601, un archevêque vendit son bien à Gabriel Le Page, receveur de la cour des aides (un impôt d’alors). 

 

Couleurs d'hiver sur Pinterville par Frédéric Ménissier (janvier 2021).
Couleurs d'hiver sur Pinterville par Frédéric Ménissier (janvier 2021).

Couleurs d'hiver sur Pinterville par Frédéric Ménissier (janvier 2021).

 

Le château de l’économiste Pierre de Boisguilbert

C'est en 1677 que l’écrivain et économiste normand Pierre Le Pesant de Boisguilbert (1646-1714) lia sa vie à Pinterville en se mariant avec Suzanne Le Page, descendante de Gabriel Le Page. Pierre de Boisguilbert compte parmi les grands précurseurs de la science économique. En effet, ses études sur la justice sociale se firent à travers le prisme de la fiscalité et des échanges marchands. De Boisguilbert souhaitait assoir une meilleure égalité devant l'impôt à hauteur de 10 % des revenus, devant aider les plus pauvres à consommer et donc à accroitre la production. Il établit, le premier, une théorie des échanges marchands et promut une certaine liberté du commerce. 

C’est en 1680 qu’il fit bâtir le corps principal du château, qui existe de nos jours au sud du village, dans un pur style classique français, aussi symétrique qu'harmonieux. Situé dans un parc arboré caressé par le cours de l’Eure, le château fut construit avec de la brique, en chainage, et du moellon calcaire en remplissage. Il remplaça un ancien manoir du XIIIe siècle, peut-être celui de Guillaume d’Aubergenville. Au XVIIIe siècle, les descendants de De Boisguilbert érigèrent les galeries, les pavillons d'angle et les ailes. Le pavillon central fut rehaussé en 1840. Ce château fut acquis par Jean-Luc et Édith de Feuardent en 1997 qui œuvrent depuis à sa restauration et son rayonnement. En 2015, le domaine fut classé Monument historique. 

 

Carte postale des années 1910 représentant le château de De Boisguilbert et vue actuelle de Frédéric Ménissier (janvier 2021).
Carte postale des années 1910 représentant le château de De Boisguilbert et vue actuelle de Frédéric Ménissier (janvier 2021).

Carte postale des années 1910 représentant le château de De Boisguilbert et vue actuelle de Frédéric Ménissier (janvier 2021).

 

L’église de la Sainte-Trinité

L’église est plus proche de l’Eure que le cœur du village. Cela témoigne assurément des activités anciennes de Pinterville autour de son port et du franchissement de l’Eure vers la rive gauche. L’église est située à la limite des zones inondables. Placée sous le patronage de la Sainte-Trinité, elle est constituée d’un vaisseau rectangulaire protégé de deux pans de toit couverts de tuile plate et d’un petit clocher couvert d’ardoise. L’essentiel de ce bâtiment date du XVIe siècle comme en témoignent les régulières ouvertures gothiques perçant des murs en belle pierre de taille calcaire. Une tourelle menant au clocher rompt l’harmonie générale mais présente la beauté de ses pans de bois. La sacristie fut construite au XVIIIe siècle. Le mobilier, particulièrement riche, retient l’attention quand on entre dans la Sainte-Trinité qui fut classée Monument historique en 1927. Ce mobilier est décrit dans la base POP du Ministère de la culture et comprend plusieurs dizaines d’objets classés ou inscrits sur la liste supplémentaire des Monuments historiques. Un presbytère de la moitié du XVIIIe siècle enrichit le tout qui fut inscrit Monument historique en 1975.

 

L'église de la Sainte-Trinité de Pinterville sur une carte postale des années 1910.

L'église de la Sainte-Trinité de Pinterville sur une carte postale des années 1910.

 

Les immenses Charpillon et Caresme

Deux monuments ‒ intellectuels ‒ de l’Eure sont attachés à la commune de Pinterville : MM. Charpillon et Caresme, auteurs, avec l’aide de Stéphane de Merval, du Dictionnaire historique de toutes les communes du département de l'Eure ‒ histoire, géographie, statistique. Cette somme de connaissances fut rédigée par le bourguignon Louis-Étienne Charpillon (1817-1894), juge de paix à Gisors. Inspirée des travaux Louis-Léon Gadebled (1840) et d'Auguste Le Prévost (1864), elle fut publiée en deux volumes en 1868 et 1879 et bénéficia d’une préface du célèbre écrivain Alexandre Dumas, ami de Louis-Étienne Charpillon.

Sans qu’on en sache précisément la cause Louis-Étienne Charpillon s’installa à Pinterville où il s’associa à son curé, le lovérien Anatole Caresme (1815-1876), qui lui apporta la richesse de ses notes (accumulées durant près de 30 années de lecture des archives) ainsi qu’une solide connaissance de l’administration religieuse et civile de l’Ancien Régime. Il est resté connu sous le nom d’abbé Caresme, comme en témoigne une rue de Louviers.  

 

La paroisse du père Laval 

Un autre curé, déjà cité par MM. Charpillon et Caresme, a honoré la paroisse de Pinterville : il s’agit du père Désiré Laval. Ce docteur en médecine s’est fait aimer pour son dévouement à la santé des Mauriciens de 1847 à 1849. En héritier de Saint-Luc, il a curé les corps et les âmes. Il participa à l’évangélisation de cette ile de l’Océan indien, ancienne colonie française, où l’on pratique toujours avec ferveur le catholicisme et où le père Laval y est honoré. La présence d’une communauté mauricienne, en France, a impulsé et animé un pèlerinage annuel, début septembre, à Pinterville pour honorer, par sa paroisse d’origine, le père Laval. Cet homme a été béatifié en 1979 par le pape Jean-Paul II.

 

Quelle riche histoire pintervillaise que nous ne faisons qu’entrevoir ! 

 

Armand Launay

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19 janvier 2021 2 19 /01 /janvier /2021 11:34
La mare centrale de Surville sous le bleu printanier et par le regard de Frédéric Ménissier en avril 2021. En point de chute se trouve le clocher de l'église Saint-Christophe.

La mare centrale de Surville sous le bleu printanier et par le regard de Frédéric Ménissier en avril 2021. En point de chute se trouve le clocher de l'église Saint-Christophe.

Extrait de la carte topographique de l'IGN disponible sur le site Géoportail.

Extrait de la carte topographique de l'IGN disponible sur le site Géoportail.

 

A Jocelyne et Christian Mansuy

 

Surville c’est aussi Le Parc et La Vacherie : trois villages sur le rebord du plateau du Neubourg, au-dessus de Louviers. C’est ce que montre l’observation de la carte IGN où La Neuville, hameau de La Haye-le-comte, montre un chemin d’antan descendant par les bois vers Louviers. Quant à Surville, chef-lieu de commune, il constitue un village-rue sur l’ancienne et plus fréquentée voie reliant Vraiville à Acquigny. Surville est situé à la naissance du vallon de Trifondouille et son nom aussi loufoque qu’énigmatique à nos yeux. C’est sûrement en ce lieu, près de l’église et de la mare que l’eau émergeait offrant ainsi un lieu plus accueillant aux quelques familles paysannes installées ici. À ce propos, le château d’eau situé à côté de l’église de nos jours rappelle la richesse en eau de ce bord de plateau.  

 

Carte postale illustrée des années 1910.

Carte postale illustrée des années 1910.

Surville a surtout vécu de la plaine, bien que quelques vergers dussent encore exister, assez nombreux, avant le remembrement des terres et la mécanisation de leur exploitation. C’est ce dont témoignent les toponymes : Le fond de la pommeraie vers Le Mesnil-Jourdain et les six poiriers. Quelques éléments naturels ponctuaient aussi un paysage plus riche qu’aujourd’hui : L’Ormet, le petit champ près d’un orme, à Écrosville les longues raies (les haies en normand), la sente du Coudray (une noiseraie), le buisson Collet… Surville, c’est aussi la “vieille forge”, vers Louviers, avant le bois. Il faut donc surtout imaginer les Survillais aux champs. D’ailleurs MM. Charpillon et Caresme nous apprennent que ses habitants étaient soumis au ban du moulin du Mesnil-Jourdain. 

"Surville, vues sur l'intérieur du pays" comme on eût écrit sur ce type de cartes postales illustrées des années 1910.
"Surville, vues sur l'intérieur du pays" comme on eût écrit sur ce type de cartes postales illustrées des années 1910."Surville, vues sur l'intérieur du pays" comme on eût écrit sur ce type de cartes postales illustrées des années 1910.
"Surville, vues sur l'intérieur du pays" comme on eût écrit sur ce type de cartes postales illustrées des années 1910."Surville, vues sur l'intérieur du pays" comme on eût écrit sur ce type de cartes postales illustrées des années 1910."Surville, vues sur l'intérieur du pays" comme on eût écrit sur ce type de cartes postales illustrées des années 1910.

"Surville, vues sur l'intérieur du pays" comme on eût écrit sur ce type de cartes postales illustrées des années 1910.

 

Ces mêmes auteurs, dans leur Dictionnaire historique de toutes les communes de l’Eure, montrent que Surville dépendait de la baronnie de Quatremare. Celle-ci, sorte de canton d’Ancien Régime qui regroupait des paroisses, appartint aux Harcourt puis aux ducs d’Elbeuf. Ces seigneurs possédaient des droits sur la paroisse comme nommer le curé. Cela explique sûrement pourquoi de nombreux ecclésiastiques provinrent de Surville. Depuis le XIIIe siècle, où le nom de la paroisse apparait dans les archives, existent plusieurs fiefs : le fief de Bœufs ou de Marbeuf, Le Parc et La Vacherie. Quant au sens du nom de Surville, Ernest Nègre a noté d’anciennes formes : Saarvilla en 1216, Souarville en 1220, Soarvilla en 1221, Soarville en 1455. Il semble que ce soit le nom d’un seigneur, ville désignant un domaine rural et non un village comme nous l’entendons de nos jours. 

 

Pour le plaisir des yeux, jeu d'ombre et de lumière au bord de la mare centrale par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Pour le plaisir des yeux, jeu d'ombre et de lumière au bord de la mare centrale par Frédéric Ménissier en avril 2021.

Revenons aux fiefs. Il reste de ces propriétés d’Ancien Régime du beau patrimoine. Ainsi, près de la mare, une ferme des XVIe et XVIIe siècles a été classée Monument historique, plus précisément ses façades et toitures du bâtiment d'habitation, le 30 juillet 1951. Elle accueille aujourd’hui un bel hôtel avec restaurant et spa. 

Non loin, existe le “manoir d'Annebont”. Son logis fut construit au XVIIIe siècle. Sa façade principale porte des armoiries sculptées : "d'or à trois marteaux de gueule qui est Martel, et d'argent à trois bandes de gueules, non identifié", nous apprend le site de la commune. Près de la mare, toujours, un manoir portant le millésime de 1702 existe toujours qui est recensé, mais non protégé, par le Ministère de la culture. Enfin, citons, sans prétendre à l’exhaustivité, le manoir du hameau du Parc. 

La flèche de charpente de Saint-Christophe de Surville émergeant de l'horizon d'après un cliché de Frédéric Ménissier, que nous remercions, en avril 2021.

La flèche de charpente de Saint-Christophe de Surville émergeant de l'horizon d'après un cliché de Frédéric Ménissier, que nous remercions, en avril 2021.

Comme bien souvent, le plus riche élément de patrimoine communal est l’église. En effet, la silhouette de Saint-Christophe est discrète, exceptée sa flèche de charpente élancée. Selon Marcel Baudot, ancien archiviste du département de l’Eure, certaines parties dateraient du XIIe siècle, fin de la période romane. Après quelques remaniements, dont il demeure une lancette du XIIIe siècle, la partie est de la nef fut reconstruite au milieu du XVIe siècle. L’édifice a la beauté des modestes églises rurales : ses murs latéraux sont bas et couverts de toits à longs pans que couronne la flèche de charpente élégamment couverte d’ardoises. Celle-ci est supportée par des contreforts qui adjoignent leurs forces aux murs. Quelques baies cintrées percent la nef et, surtout, le transept, lui apportant un peu plus de lumière là où le sanctuaire le requiert. On entre dans l’église par un porche puis, dans la nef, l’on évolue sous un berceau lambrissé et quelques entraits, ces vastes poutres qui relient les murs latéraux. 

Vue sur l'église Saint-Christophe disponible sur le site municipal www.surville27400.fr

Vue sur l'église Saint-Christophe disponible sur le site municipal www.surville27400.fr

 

Le mobilier de Saint-Christophe est riche ! Nous ne faisons que citer les éléments classés aux Monuments historiques au titre d’objets le 24 mars 1977 : 

- le maître-autel et son tableau peint figurant la Résurrection du Christ, la statue de saint Christophe et celle de saint Jacques, dit le Majeur. Le tableau d'autel est une copie réalisée d'après Charles Van Loo et date du 3e quart du XVIIIe siècle ; 

- une verrière du XIXe siècle signée de l’atelier Duhamel-Marette ;

- une statue en bois polychrome du XVIe siècle ou du début du XVIIe siècle figurant sainte Véronique ;

- un groupe sculpté dans du calcaire taillé et peint du XVIe siècle et figurant la Vierge de pitié ;

- une statue en bois taillé, peint et doré du XVIe siècle et figurant saint Nicolas ; 

- deux statuettes de bâtons de procession en bois du XIXe siècle figurant la Vierge à l'Enfant Jésus et saint Christophe ;

- une statue de poutre de gloire en bois taillé et peint du XVIIe siècle et figurant le Christ en croix ; 

- une statue en pierre taillée et peinte du XVIe siècle figurant sainte Julitte plongée à mi-corps dans une marmite au-dessus de flammes. Cet élément, contrairement aux autres, fut classé le 29 avril 1976. 

 

De plus, signalons le “dolmen de la Croix blanche”, sur la route du Neubourg. Il s’agit d’un autel composé de trois pierres et qui sert de croix de chemin. Ces trois pierres évoquent la forme d’un dolmen mais il s’agit, tout simplement, d’un banc portant une croix. Beaucoup de personnes, à la suite de l’érudit local Léon Coutil, ont vu ou souhaité voir dans ce type de constructions chrétiennes d’anciens mégalithes qui auraient été christianisés. C’est ce que l’on peut observer aussi à la croix d’Ymare appelée depuis “la tombe du druide” et même autour de l’autel de Saint-Mauxe à Acquigny

La Croix-blanche d'après un dessin de Léon Coutil.

La Croix-blanche d'après un dessin de Léon Coutil.

 

Enfin, Surville, après avoir subi l’exode rural, se peuple. Ainsi la population croit. Elle est passée de 320 habitants en 1946 à 904 en 2017. À croire que la commune est devenue l’un des plus beaux quartiers de Louviers ! 

Armand Launay

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19 janvier 2021 2 19 /01 /janvier /2021 11:08
Le quartier de l'église d'après un détail du plan terrier de la fin du XVIIIe siècle conservé aux Archives de Seine-Maritime (cote 12Fi77) et accessible en ligne.

Le quartier de l'église d'après un détail du plan terrier de la fin du XVIIIe siècle conservé aux Archives de Seine-Maritime (cote 12Fi77) et accessible en ligne.

 

Presque invisible lorsqu’on circule le long de la route Évreux-Rouen “Les Authieux-sur-le-port-Saint-Ouen” est une bien jolie commune résidentielle qui annonce la couronne rouennaise. Les constructions immobilières s’y succèdent depuis les années 1950. De 326 habitants en 1946 à 1 265 habitants en 2017, les résidences pavillonnaires, consommatrices en espace, ont largement remplacé les anciens vergers, surtout aux Quatre-chênes. 

Passées ces constructions nouvelles, voici le cœur du village d’antan : un village-rue dans le sens Gouy-Le Hamel, dans la vallée vers Tourville. Les cartes anciennes le montrent, l’église Saint-Saturnin a été bâtie en haut du val Hamel et, sûrement, là où résurgeait une eau potable ayant creusé et alimenté le vallon. Le clocher de l’église indiquait de loin l’endroit où la voie reliant Rouen à Pont-de-l’Arche, passant donc plus à l’est que celle d’aujourd’hui, formait un carrefour avec le chemin Gouy-Le Hamel. 

Le château de La Haye était donc excentré. D’ailleurs, la “haye” signifiait en ancien français un enclos protégé par des fossés et de la végétation dense. Il a sûrement remplacé un ouvrage défensif plus ancien et plus modeste qui barrait cet éperon au-dessus de la vallée tourvillaise.

 

Vues des Authieux grâce à des cartes postales illustrées des années 1910.Vues des Authieux grâce à des cartes postales illustrées des années 1910.
Vues des Authieux grâce à des cartes postales illustrées des années 1910.Vues des Authieux grâce à des cartes postales illustrées des années 1910.

Vues des Authieux grâce à des cartes postales illustrées des années 1910.

 

Dans le cœur historique des Authieux se trouve le clocher en flèche de charpente de l’église Saint-Saturnin. C’est une architecture typique de la région, au moins dans les villages de Boos et du plateau du Neubourg. L’église est humble et basse mais son clocher est visible depuis bien des points de la paroisse et ailleurs, à commencer par les chemins avoisinant le Pré-Cantui, entre Igoville et Ymare. Pour une église rurale, la nef est étonnante par son ampleur et son soin. Elle tranche, en effet, avec le chœur du XIIIe siècle. Avec le clocher, la nef date du XVIe siècle avec des remaniements du premier quart du XVIIIe siècle. Sa décoration est soignée et s’ancre dans une admirable ambiance gothique du début de la Renaissance. Ses baies sont amples et accueillent de belles verrières, du XVIe siècle itou, figurant de saints personnages. Plusieurs de ces baies sont protégées par un classement aux Monuments historiques depuis le 25 aout 1908, il s’agit de : l’Annonciation (baie 1), des scènes de la vie de la Vierge (baie 3), Sainte Anne, la Vierge, sainte Cécile (baie 4), sainte Barbe, saint Sébastien, sainte Catherine (baie 5), Saint Laurent, la mort de la Vierge (baie 7), saint Pierre et saint Michel (baie 8) et saint Saturnin, la Vierge, saint Nicolas.

 

L'église Saint-Saturnin des Authieux d'après deux cartes postales illustrées des années 1910. L'église Saint-Saturnin des Authieux d'après deux cartes postales illustrées des années 1910.

L'église Saint-Saturnin des Authieux d'après deux cartes postales illustrées des années 1910.

Vue sur Les Authieux depuis le Pré-Cantui, ou presque, entre Igoville et Ymare (photographies d'Armand Launay, aout 2020).Vue sur Les Authieux depuis le Pré-Cantui, ou presque, entre Igoville et Ymare (photographies d'Armand Launay, aout 2020).

Vue sur Les Authieux depuis le Pré-Cantui, ou presque, entre Igoville et Ymare (photographies d'Armand Launay, aout 2020).

 

Que de pieuses références, me direz-vous ? Mais le nom de la commune est doublement pieux : “Altaribus” nom trouvé dans une archive estimée entre 1015 et 1024, signifie les petits autels, les “autilleux” en normand. Ces authieux doivent désigner des oratoires, voire des chapelles, lieux de dévotion populaires autant que modestes étant donné les faibles revenus des quelques familles paysannes résidant ici en ce temps. L’autre partie du nom : Port-Saint-Ouen, provient des vastes propriétés de l’abbaye Saint-Ouen, siège de l’actuelle mairie de Rouen, qu’elles fussent à Ymare, Sotteville ou Les Authieux. Un petit port de Seine fonctionna ici qui alimentait Rouen. C’est même de ce petit port qu’Amfreville-la-mi-voie tient son nom puisque cette paroisse est à mi-chemin entre Rouen et… le Port-Saint-Ouen. La carte de Cassini nous apprend que Les Authieux était le lieu d’un relai postal, c’est-à-dire une poste à chevaux sur la voie Paris-Rouen. Il est vrai que ces pauvres chevaux devaient être bien fatigués par les impressionnantes côtes qu’on vienne d’Igoville ou du Port-Saint-Ouen. Lieu de passage s’il en est, Les Authieux s’est retrouvée sur une des voies majeures entre Rouen et Paris, avec celle du Vexin et celle, sur l’eau, de la Seine. 

 

Les Authieux, c'est aussi le Port-Saint-Ouen, nom du hameau situé le long de la Seine et parcouru par la route départementale entre Evreux et Rouen. Ici d'après des cartes postales illustrées des années 1910.
Les Authieux, c'est aussi le Port-Saint-Ouen, nom du hameau situé le long de la Seine et parcouru par la route départementale entre Evreux et Rouen. Ici d'après des cartes postales illustrées des années 1910. Les Authieux, c'est aussi le Port-Saint-Ouen, nom du hameau situé le long de la Seine et parcouru par la route départementale entre Evreux et Rouen. Ici d'après des cartes postales illustrées des années 1910.
Les Authieux, c'est aussi le Port-Saint-Ouen, nom du hameau situé le long de la Seine et parcouru par la route départementale entre Evreux et Rouen. Ici d'après des cartes postales illustrées des années 1910. Les Authieux, c'est aussi le Port-Saint-Ouen, nom du hameau situé le long de la Seine et parcouru par la route départementale entre Evreux et Rouen. Ici d'après des cartes postales illustrées des années 1910.

Les Authieux, c'est aussi le Port-Saint-Ouen, nom du hameau situé le long de la Seine et parcouru par la route départementale entre Evreux et Rouen. Ici d'après des cartes postales illustrées des années 1910.

 

Le Ministère de la culture a aussi répertorié un logis du XVe siècle, agrandi au XIXe siècle qui dépendait de l'abbaye Saint-Ouen de Rouen. Il répertorie aussi un manoir appelé la Ferme du Clos aux moines et un hôpital placé sous les vocables de Saint-Antoine, Saint-Fabien et Sainte-Madeleine. Celui-ci aurait dépendu de l’abbaye de Bonport. La carte de Cassini le montre, entre le Port-Saint-Ouen et la berge et l'appelle la Madeleine. Le marquis de Belbeuf, auteur de L'histoire des grands panetiers de Normandie et du franc-fief de la grande paneterie, publié en 1856, nous apprend, à la page 22, que c'est Laurent Chambellan, seigneur de Gouy au milieu du XIIIe siècle, qui fonda cet hospice pour les pauvres et les orphelins. Cet hospice a été la propriété des moines de Bonport jusqu'à la Révolution. On n'y disait plus la messe bien avant cet évènement et les bâtiments ont été détruits vers 1836.

L’élément civil notable des Authieux est son château dans son beau parc. Le corps principal, de plan symétrique, est réputé de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Deux bâtiments encadrant le portail sont magnifiques. On en voit les murs pignons avec des parties maçonnées de brique. Ce château fut habité par Maurice Gallouen (1879-1945). Ce médecin installé à Rouen était connu pour son désintéressement et entra dans la Résistance dès 1940. Il cacha des explosifs et des tracts chez lui et soigna des soldats français. Dénoncé, il fut emmené par la Gestapo et déporté à Sachsenhausen en 1943, puis à Bergen-Belsen en février 1945. Malgré sa libération en mars 1945, il resta dans ce camp pour y soigner les survivants dans l’incapacité de se déplacer. Il y mourut du typhus en juin 1945. Les élus ont honoré son dévouement, son humanisme, en donnant son nom à l’un des deux axes principaux de la ville, le second ayant été dénommé rue des Canadiens, les libérateurs venus par Igoville. 
Les Authieux, c’est aussi des hameaux tels que Le Clos du Mouchel, sur les hauteurs de Port-Saint-Ouen et La ferme du Bosc, aujourd’hui appelée Les Pointes. À la lecture du plan terrier de la fin du XVIIIe siècle, archivé par le département de Seine-Maritime, cette ferme tenait son nom des immenses vergers qui l’entouraient. Le bosc, mot normand proche du sens de bois, devait donc signifier, au moins dans son acception locale, le verger.

Détails du plan terrier de la fin du XVIIIe siècle conservé aux Archives de Seine-Maritime (cote 12Fi77) et accessible en ligne. Il s'agit de la ferme du Bosc et de Port-Saint-Ouen.
Détails du plan terrier de la fin du XVIIIe siècle conservé aux Archives de Seine-Maritime (cote 12Fi77) et accessible en ligne. Il s'agit de la ferme du Bosc et de Port-Saint-Ouen.

Détails du plan terrier de la fin du XVIIIe siècle conservé aux Archives de Seine-Maritime (cote 12Fi77) et accessible en ligne. Il s'agit de la ferme du Bosc et de Port-Saint-Ouen.


Pour aller plus loin, les amateurs ont la chance de bénéficier, pour cette commune, des écrits d’Henri Saint-Denis, republiés par l’initiative d’Yves Fache, et même d’une étude d’Albert Soboul, historien marxiste de renom en matière de Révolution française ; article disponible en ligne sur Persée et intitulé “Une communauté rurale de Normandie à la veille de la Révolution : Les Authieux-sur-le-Port-Saint-Ouen”.

 

 

Armand Launay

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10 janvier 2021 7 10 /01 /janvier /2021 08:59
Carte postale des années 1910 (Archives départementales de l'Eure).

Carte postale des années 1910 (Archives départementales de l'Eure).

 

Jolie commune de 1500 habitants, Alizay est un village-rue qui peuple le pied d’un coteau abrupt de la vallée de la Seine. Ses maisons de modeste dimension témoignent de sa récente vocation essentiellement rurale. Faites de moellon calcaire extraits du coteau, elles sont aussi souvent bâties avec des pans de bois et sont entourées de petites cours, les potagers de nos anciens. 

Les curieux gagneront à parcourir les chemins piétons situés entre les dernières maisons et le coteau. On y lit toujours les charmes de la campagne, ses vergers, ses prés, ses lisières des bois et les perspectives sur le clocher Saint-Germain et la vallée, notamment la côte des Deux-amants. Ici, au pied d’un vallon assez abrupt, se trouve l’Alizay ancien. On peut imaginer qu’en ce lieu l’eau, descendant du plateau de Boos par le vallon du Solitaire, abondait et rendait possible l’implantation permanente des hommes. Ce n’est pas pour rien que la station de pompage actuelle est située non loin de cet espace. L’abbé Cochet a découvert vers 1870 des vestiges allant de la période gauloise (La Tène ancienne) aux temps gallo-romains près de Rouville, au champ de la Gritte, dans le prolongement du Manoir. Parmi les objets retrouvés figurent des céramiques, ce qui n’est guère étonnant. En effet, un des hameaux alizéens situé un peu plus au nord de la Gritte, et dénommé la Briquèterie, atteste l’exploitation d’un bon filon d’argile. 

 

Les fouilles archéologiques menées par l'INRAP à Alizay et Igoville constituent la référence la plus vaste d'étude de l'occupation du fond de vallée de la Seine par l'homme et sur une période allant de la dernière glaciation (- 10 000 ans) au Moyen-Âge (photographies aimablement prêtées par l'INRAP en 2011).
Les fouilles archéologiques menées par l'INRAP à Alizay et Igoville constituent la référence la plus vaste d'étude de l'occupation du fond de vallée de la Seine par l'homme et sur une période allant de la dernière glaciation (- 10 000 ans) au Moyen-Âge (photographies aimablement prêtées par l'INRAP en 2011).

Les fouilles archéologiques menées par l'INRAP à Alizay et Igoville constituent la référence la plus vaste d'étude de l'occupation du fond de vallée de la Seine par l'homme et sur une période allant de la dernière glaciation (- 10 000 ans) au Moyen-Âge (photographies aimablement prêtées par l'INRAP en 2011).

 

Un village fluvial ? 

On peut se figurer qu’ici, près de Saint-Germain et de la Gritte, étaient les rives de la Seine par l’un de ses bras, au moins, et jusqu’au haut Moyen Âge. En effet, un bras existe toujours le long du coteau nord à Freneuse. L’observation des courbes de niveau, sur la carte topographique, montre qu’un bras partait du Manoir et courait vers Alizay avant, assurément, de poursuivre son cours le long d’Igoville, Sotteville et Freneuse. Alizay a sûrement vécu de la pêche et du transport fluvial. C’est ce qu’attestent, au moins pour le Moyen Âge, la culture du chanvre au bord de la Seine et le petit port de la Maison rouge en face des Damps. 

Plus récemment, en 2011, un immense chantier de fouilles a vu le jour le long de la Seine à Alizay et Igoville. L’INRAP, avant l’ouverture de vastes carrières de sable, a pu retracer l’utilisation humaine de l’ancienne vallée de Seine depuis la dernière glaciation (il y a 12 000 ans) au Moyen Âge. Dans des chenaux depuis asséchés, l’homme a utilisé les ressources du fleuve et chassé le petit gibier. Des habitats réguliers, dès que les eaux le permettaient, montrent l’intérêt domestique de ce fond de  vallée. De très nombreuses découvertes, inédites dans l’ouest de la France et sur une aussi longue période, font d’Alizay une référence pour dater et identifier d’autres découvertes archéologiques. Une autre campagne de fouilles, réalisée en 2017, eut lieu à Alizay. Très riche, nous la résumons dans notre article dévolu à Igoville.

On mesure que la sédentarisation des hommes s’est faite au pied des monts mais n’a pas rompu, loin de là, le lien des habitants au fleuve dont les eaux, rappelons-le, étaient potables. 

 

La mairie d'Alizay, ici en cours d'agrandissement, occupe un ancien manoir situé au fief de la Motte. En effet, une motte féodale se trouve toujours un peu à l'est de cette belle demeure, à droite de ce cliché. C'est là le cœur du fief originel d'Alizay, fief qui fut concurrencé et dépassé par celui de Rouville au Moyen-Âge et surtout durant l'Ancien-Régime (photographie d'Armand Launay, 2011).

La mairie d'Alizay, ici en cours d'agrandissement, occupe un ancien manoir situé au fief de la Motte. En effet, une motte féodale se trouve toujours un peu à l'est de cette belle demeure, à droite de ce cliché. C'est là le cœur du fief originel d'Alizay, fief qui fut concurrencé et dépassé par celui de Rouville au Moyen-Âge et surtout durant l'Ancien-Régime (photographie d'Armand Launay, 2011).

 

Un ou deux fiefs seigneuriaux ?

Il existe une continuité d’habitat, semble-t-il, avec la découverte de deux cercueils en plâtre contenant des scramasaxes et vases de l’époque franque (Riquier, 1862). C’est à relier aux mêmes découvertes faites à Igoville au Camp blanc et aux Beaux sites. Au Moyen Âge, Alizay n’apparait tout d’abord pas comme fief mais comme partie du domaine appelé “val de Pîtres”. Ce domaine fut la propriété des rois francs. C’est en ce lieu que Charles II, dit le chauve, fit réunir plusieurs assemblées des grands de son royaume, notamment en 862 pour construire le château fortifié de Pont-de-l’Arche face aux Vikings et pour légiférer en matière de monnaie. Ces assemblées, appelées plaids, eurent lieu dans le palais du roi mais l’on ne sait où cette demeure se trouvait exactement.  

Alizay faisait partie de ce domaine qui dût ensuite être la propriété de Rollon et des ducs de Normandie. D’aucuns pensent que le château de Rouville trouve-là son étymologie : Rollonis villa, le domaine de Rollon. L’ancien palais du roi serait ainsi localisé, au moins en théorie. Le domaine qui nous intéresse fut ensuite la propriété d’importantes familles normandes, issues de la colonisation scandinave. Au XIe siècle, c’est Roger Ier de Tosny, un des plus grands seigneurs de la Normandie, qui en était le maitre. Celui-ci, nous apprend Auguste Le Prévost, en constitua le douaire de sa fille, Adeliza (née vers 1030 et décédée en 1069). Le douaire étant un héritage de la femme en cas de décès de son époux : c’est donc une femme qui était seigneure du lieu. De là à imaginer qu’Alizay est une déformation d’Adeliza, c’est une hypothèse jusqu’alors non formulée. Elle n’est pas délirante étant donné que la première apparition du nom d’Alizay, dans les archives, est de 1180, ce qui est tardif. Adeliza apporta son domaine à son mari, Guillaume Fils Osbern. Le Val de Pîtres revint en partie aux Tosny en 1119 et resta en leur possession jusqu'à la victoire de Philippe Auguste reprenant en main la Normandie en 1204. Mais déjà Alizay était possédée par un seigneur Français. En effet, en 1200, Albéric III, comte de Dammartin, en France, est le premier seigneur connu de ce fief. Peu avant 1200, Renaud, fils d’Albéric et comte de Boulogne, réunit la chapelle de Rouville, qu’il avait fondée, à la cure de Saint-Germain. Plus tard, en 1216, Mathilde, fille de Renaud, se maria à Philippe Hurepel, fils de Philippe Auguste lui-même. Le roi voulait gagner la fidélité des comtes de Boulogne face aux prétentions des Flandres.  

Ce fief d’Alizay semble être celui de la Motte, c’est-à-dire le cœur d’Alizay, près de l’église Saint-Germain. La Motte désigne de nos jours le monticule de terre au nord-est de la mairie alizéenne. Le siège de la mairie est d’ailleurs une belle résidence, agrandie récemment, elle-même héritière d’un château médiéval. L’église Saint-Germain semble témoigner de l’importance de ce fief en ce temps. Quelques vestiges datent du XIIe siècle dans le mur sud du chœur. Même son beau clocher carré semble inspiré des volumes des clochers romans, alors que celui-ci date du XVIe siècle et bénéficie, depuis le 17 avril 1926, d’un classement aux Monuments historiques. Par ailleurs, 5 œuvres sont classées aux Monuments historiques au titre d’objets dans l’église. C’est Mathilde qui, en 1258, donna la cure de cette église à l’archevêque de Rouen. 

 

Façade sud, clocher et transept, côté sud-est, de l'église Saint-Germain d'Alizay. Photographie d'Emmanuel-Louis MAS (1891-1979) datant de 1939 et accessible sur la base POP du Ministère de la culture (notice APMH0195926).

Façade sud, clocher et transept, côté sud-est, de l'église Saint-Germain d'Alizay. Photographie d'Emmanuel-Louis MAS (1891-1979) datant de 1939 et accessible sur la base POP du Ministère de la culture (notice APMH0195926).

 

Alizay ou Rouville ?

Le centre de gravité d’Alizay a basculé vers Rouville. En 1351, le seigneur de Rouville réclama la cure de Saint-Germain. Il semble que cette partie de la commune lui ait échappée et qu’il ait établi ses quartiers dans le château de Rouville. Un jugement arbitral, datant de 1358, donna raison à l’archevêque mais deux chapelles furent confiées au seigneur de Rouville : Saint-Antoine et Saint-Pierre. Ce château fut ensuite la propriété des Gougeul puis des Hallé qui furent les principaux propriétaires d’Alizay et de grandes familles nobles de Normandie. L’ancien château seigneurial est tombé en ruine. Il en reste des bâtiments agricoles et un colombier. Ce n’est qu’en 1882 que le château actuel fut bâti par l’architecte rouennais Loisel. Mais cet édifice subit un incendie en 1949. Outre ses dimensions, il maintient en ce lieu une atmosphère d’Ancien Régime. Il est pourtant devenu une propriété du département de l’Eure en 2012 lors du sauvetage de la papèterie alors appelée Mreal et devenue depuis Double A. C’est au titre des dommages de guerre, qu’en 1951 une industrie allemande fut installée en ce lieu, le château de Rouville étant à vendre. La Sica, son premier nom,  a été rachetée plusieurs fois depuis. C’est l’un des principaux employeurs de la région. Elle a fédéré nombres d’ouvriers communistes qui ont porté à la mairie d’Alizay des maires collectivistes. 

 

L'implantation en 1951 de la SICA, usine produisant de la pâte à papier, a ancré Alizay dans la période industrielle. Maints ouvriers ont composé la population alizéenne qui ont porté au conseil municipal des élus communistes qui ont l'envie et les moyens et développer les services publics. Ici ont peut apprécier deux photographies de Jean Pottier datant de mars 1971. On y voit le parc à bois et une vue générale sur l'ancêtre de ce qu'on appelle de nos jours Double A (base POP du Ministère de la culture).L'implantation en 1951 de la SICA, usine produisant de la pâte à papier, a ancré Alizay dans la période industrielle. Maints ouvriers ont composé la population alizéenne qui ont porté au conseil municipal des élus communistes qui ont l'envie et les moyens et développer les services publics. Ici ont peut apprécier deux photographies de Jean Pottier datant de mars 1971. On y voit le parc à bois et une vue générale sur l'ancêtre de ce qu'on appelle de nos jours Double A (base POP du Ministère de la culture).

L'implantation en 1951 de la SICA, usine produisant de la pâte à papier, a ancré Alizay dans la période industrielle. Maints ouvriers ont composé la population alizéenne qui ont porté au conseil municipal des élus communistes qui ont l'envie et les moyens et développer les services publics. Ici ont peut apprécier deux photographies de Jean Pottier datant de mars 1971. On y voit le parc à bois et une vue générale sur l'ancêtre de ce qu'on appelle de nos jours Double A (base POP du Ministère de la culture).

 

Alizay, petit village normand, est devenu un centre bourg aux nombreux services publics. Il est doté depuis 1840 d’une station de train et risque de subir le passage d’une autoroute contournant Rouen par l’est. 

 

Armand Launay

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2 janvier 2021 6 02 /01 /janvier /2021 15:45
Automne, Pont-de-l'Arche, œuvre impressionniste de Clarence Gagnon peinte aux Damps. Perspective sur le pont de Pont-de-l'Arche et les coteaux de Freneuse (Muséum national des beaux-arts de Montréal, 1905, détail de l'œuvre).

Automne, Pont-de-l'Arche, œuvre impressionniste de Clarence Gagnon peinte aux Damps. Perspective sur le pont de Pont-de-l'Arche et les coteaux de Freneuse (Muséum national des beaux-arts de Montréal, 1905, détail de l'œuvre).

 

Cela fait bien des années que le Muséum national des beaux-arts du Québec a proposé en ligne les œuvres de Clarence Gagnon (1881-1942), au moins depuis 2005, notamment celles que ce peintre québécois a réalisées sur Pont-de-l’Arche, ville de Normandie. Mais le Muséum a récemment renouvelé son site Internet et proposé de meilleures reproductions d’œuvres conservées dans ses collections. Nous devons à Philippe Bourghart ‒ sûrement le plus Archépontain des Québécois, avec son frère Jean-Pierre ‒ d’avoir attiré notre attention sur ce fait qui nous permet de proposer ce modeste article au grand public. Nous l'avons complété avec des découvertes d'œuvres du même artiste passim sur le Net.

 

Qui était l’auteur ? 

Clarence Gagnon (1881-1942) fait l’objet d’études biographiques sur le site du Muséum national des beaux-arts du Québec et sur une fiche Wikipédia qui semble reposer principalement sur l’ouvrage d’Hélène Sicotte et Michèle Grandbois, Clarence Gagnon, rêver le paysage, édité à Montréal, aux éditions de l'Homme, en 2006. Nous y apprenons que Clarence Gagnon s’est installé à Paris en 1904 pour parachever sa formation de peintre et dessinateur. Il y conserva à partir de 1907 un atelier de peinture à Montparnasse. Il a cependant la réputation de préférer la peinture in situ, c’est-à-dire dans les lieux, et non en atelier, à la manière des impressionnistes donc. Comme ces derniers, Clarence Gagnon se promèna dans les environs de Paris, en Normandie et en Bretagne pour y trouver les paysages, les scènes qui l’animaient, qui l’inspiraient, c’est-à-dire le paysannat, l’artisanat, la campagne. Il voyagea aussi en Espagne, au Maroc et en Italie. Il s’attachait beaucoup aux paysages et aux traditions populaires. En ce sens, il se refusait aux courants artistiques qui se détachaient de plus en plus du classicisme et se voulaient révolutionnaires.

 

Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.

 

“Rue Haute” à Pont-de-l'Arche (1906) 

La première œuvre s’intitule “Rue Haute”. L’auteur l’a située à Pont-de-l’Arche et l’a datée de 1906. Sous sa signature, son logotype presque, se trouve la mention “Pont de l'Arche 03”. Deux autres œuvres ou versions de celle-ci, au moins, doivent être issues de la main de Clarence Gagnon. Elles échappent à nos recherches sur le Net, hormis un dessin au crayon reproduit plus bas. 

Deux notices en ligne permettent de voir “Rue Haute”, avec zoom surtout, en cliquant ici et . Il semble s’agir de deux reproductions de la même œuvre. Celle qui apparait plus nette au premier coup d'œil ne peut pas être agrandie. C’est sûrement la version la plus ancienne qui était déjà lisible en 2005. L'œuvre originale est une eau-forte en brun sur papier japon. L’eau-forte est une technique qui consiste à peindre avec de l’acide une plaque de métal. Le métal se détériore. Il faut ensuite plaquer un papier et l’encre se dépose là où il reste de la matière, c’est-à-dire là où l’acide n’a pas été déposée. Son support mesure 25 x 20 cm et le dessin 21 x 14,1 cm. Elle a été achetée en 1909 par le Musée des beaux-arts du Canada (n° 197).

Quant au sujet représenté, il s’agit de la cour du Lion d’or, de nos jours, qui était alors une rue : la rue aux Rois, ou rue Haute, comme l’auteur l’a noté. Le document original du muséum est lui-même une reproduction inversée du dessin de l’auteur. En effet, c’est ce que démontre la comparaison avec une carte postale des années 1910, reproduite ici, et la lecture de l’enseigne au centre du dessin où, sans pouvoir lire quoi que ce soit, permet de mesurer que les lettres latines sont inversées.

Outre ce défaut technique, le contenu est réaliste. On y voit des dames en tenue habituelle. La dame au second plan descend son seau de nuit, son “Jules” comme on l’appelait, vers la rue Abbaye-sans-toile. La lumière montre qu’il s’agit d’un début d’après-midi. Une œuvre ci-dessous intitulée “automne, Pont-de-l’Arche” indiquerait la saison, d’autant plus qu’une cheminée en usage démontre que la fraicheur était tombée sur la ville, malgré l’ensoleillement. 

 

Rue Haute, détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.
Rue Haute, détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.
Rue Haute, détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.

Rue Haute, détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.

 

Clair de lune à Pont-de-l'Arche (1909)  

Cette œuvre, dans la lignée de la première, date pourtant d’un second séjour puisqu’elle porte la date de 1909 sous la signature de l’auteur. Il faut dire que Pont-de-l’Arche avait une station ferroviaire sur la voie Paris-Le Havre. Elle était donc accessible aux artistes. On connait, à ce titre, des toiles de Camille Pissarro dans la cour d’Octave Mirbeau, aux Damps, à un kilomètre du sujet traité ici. 

Le site du Muséum propose deux notices en ligne, accessibles en cliquant et ici. C’est aussi une eau-forte en brun mais sur papier vergé mesurant 21,9 x 16,8 cm. Le dessin mesure 15,7 x 12,4 cm. Il fut acheté en 1926 par le Musée des beaux-arts du Canada (n° 3469). 

 

Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.

 

Le sujet est la maison à pans de bois du coiffeur J. Gouyé, de nuit, et une dame jetant son pot de chambre. Cette maison se trouve déjà dans la première vue, au centre de la perspective. L’auteur prend plaisir à reproduire l’ambiance créée par le contraste entre la lumière lunaire et artificielle (le lampadaire de la rue Abbaye-sans-toile). Ici est notable le traitement des ombres sur les façades de torchis et les distorsions des pans de bois, surtout sur les pigeards et les sablières en encorbellement. L’auteur montre son attachement à l’architecture traditionnelle, déjà pittoresque en ce temps. Il faut dire que cet édifice, datant vraisemblablement d’avant le début du XVIe siècle, fut démoli juste dans l’année qui suivit de dessin. Comme l'œuvre précédente, cette reproduction est inversée. C’est ce que démontre la comparaison avec une carte postale des années 1910 reproduite ici. La rue principale, la rue Alphonse-Samain, devrait être à gauche et la rue Abbaye-sans-toile, qui descend vers les berges de la Seine (en ce temps), devrait être à gauche. On peut imaginer le peintre, sorti d’un hôtel des rues archépontaines, se poser dans la fraicheur du soir pour dresser un dessin rapide mais précis, avant de regagner sa chambre, bien au chaud.

Clarence Gagnon est réputé, dans sa biographie, pour travailler ses œuvres in situ. Ici, il est clair que l'œuvre a été aussi travaillée après sa reproduction puisque le nom du coiffeur est lisible alors que la vue est inversée. 

De ces deux eaux-fortes de Pont-de-l’Arche, il ressort que l’artiste a campé des paysages déjà pittoresques dans les mentalités. Ce sont des vues que les libraires et cafetiers locaux avaient largement fait photographier et imprimer sur des cartes postales, alors très en vogue. Clarence Gagnon ne s’est absolument pas voulu original dans ce traitement. Il accentue peut-être la ruralité, l'ancienneté de modes de vie qu'il sait appelés à disparaitre. Ou bien seules ces vues, alors considérées comme pittoresques, ont été reproduites par l’auteur et les amateurs ce qui a assuré leur communication jusqu’à nous.

 

Clair de lune, Pont-de-l'Arche. Détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.
Clair de lune, Pont-de-l'Arche. Détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.
Clair de lune, Pont-de-l'Arche. Détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.

Clair de lune, Pont-de-l'Arche. Détails de l'œuvre et carte postale illustrée des années 1910.

 

Le coiffeur J. Gouyé (1908)

ne autre vue, reproduite ci-dessous, existe sur le Net à propos du même sujet. Nous l'avons retrouvée sur le site eterart.com. Il s'agit d'un dessin crayonné en 1908 et vendu par l'"atelier Gagnon". Celui-ci est bien à l'endroit et démontre deux choses :

- l'auteur a commercialisé dans sa boutique parisienne ce genre de vues rurales, anciennes, authentiques qui devaient rencontrer leur public et payer l'artiste ;

- les inversions des deux vues du Muséum proviennent du passage à l'eau-forte.

 

 

 

Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.

 

Automne, Pont-de-l’Arche (1905)

Il s’agit ici d'une huile sur toile datée de 1905 et donnée au Musée des beaux-arts de Montréal par James Morgan en 1909. Elle date donc du premier séjour connu de Clarence Gagnon à Pont-de-l’Arche.

 

Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.

Sur cette œuvre, accessible ici sur le site du Musée des beaux-arts de Montréal et mesurant 65,4 sur 92,3 cm, on voit une dame cueillant vraisemblablement des champignons. En arrière-plan, éclairé par la lumière des rayons matinaux, se voit un des ponts de l’histoire de Pont-de-l’Arche : celui construit sous la direction de MM. Méry et Saint-Yves en 1857. L’auteur s’est promené le long de la rue Morel-Billet, où résida Octave Mirbeau justement. Aux Damps, il a passé le Val qu’on appelait alors les Quatre-vents et a, semble-t-il, grimpé la petite côte du chemin des Haies. De là, il s’est arrêté en haut du coteau d’où il a immortalisé cette scène quotidienne. Derrière le pont se voient les très reconnaissables coteaux de Freneuse, perdant de l'altitude à mesure qu’il s’approchent de Saint-Aubin-lès-Elbeuf. Quelques bouleaux, avec leurs troncs blancs, renforcent la touche ensoleillée de ce paysage. Nul doute qu’ils rappelaient à leur auteur son Québec natal et ses automnes que l’on dit brefs.

 

Brume matinale - Pont-de-l'Arche (1909)

Une autre vue existe dans le traitement du pont de Pont-de-l'Arche par Clarence Gagnon. Il s'agit d'une huile sur toile de 1909 intitulée "Brume matinale - Pont-de-l'Arche". Cette œuvre, très impressionniste, se trouve dans les collection du Muséum du Nouveau-Brunswick. On y voit le chevet de Notre-Dame-des-arts et le pont de 1857 se refléter dans l'eau.

Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.

Pont-de-l'Arche, scène de rue (1909)

Une autre très belle vue est signée de Clarence Gagnon sur Pont-de-l'Arche. C'est une aquarelle de 1909 intitulée "Pont-de-l'Arche, scène de rue". Nous l'avons trouvée sur le site mutalart.com.  Elle présente la rue Sainte-Marie, vue depuis l'est vers la rue Président-Roosevelt. On y voit une maison de la place Rouville. Surtout, se trouvent les femmes cousant sur le pas de porte, assises sur des chaises selon la pratique de l'époque. Quelques années auparavant, elles cousaient des chaussons de lisière qu'un fabriquant récupérait régulièrement. Très émouvant, sur la droite, on devine une grande sœur faisant des papouilles à un bébé.  

Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.
Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.
Le même lieu de nos jours (cliché de Frédéric Ménissier, janvier 2021).

Le même lieu de nos jours (cliché de Frédéric Ménissier, janvier 2021).


Criquebeuf-sur-Seine (1907)

Il s’agit ici d’une huile sur toile datée de 1907 dont les dimensions sont 54,2 x 80,9 cm. Sa notice sur le site du Muséum est accessible ici. L’original est entré dans ses collections par un “don de la succession de l'honorable Maurice Duplessis”.

Clarence Gagnon, artiste québécois, et Pont-de-l’Arche, Les Damps et Criquebeuf-sur-Seine, en France.

 

On y voit Criquebeuf-sur-Seine, commune à 3 kilomètres de Pont-de-l’Arche, vers l’est. Le peintre s’est positionné de l’autre côté du bras de Seine longeant le village. Il est sur la berge de l’ile Launy, juste en amont d’un passage entre cette ile et l’ile de Quatre-âges vers le cours principal de la Seine. On retrouve, timidement mais sûrement, la présence d’une dame, une travailleuse avec sa coiffe traditionnelle. Elle semble reprendre sur son épaule du linge rincé dans le fleuve et remonter vers son foyer, non loin de l’église Notre-Dame. Nous sommes avec l’artiste dans l’ombre alors que le ciel est plutôt clair. Le coteau au-dessus de Freneuse, au loin, est quant à lui sous la lumière de la seconde moitié de l’après-midi. L’ile de Quatre-âge, pourtant proche, est elle aussi illuminée ce qui achève de démontrer que le peintre a voulu mettre en valeur le contraste entre sombreur et clarté. On se retrouve seul, un peu intimidé par cette solitude dans la nature, au bord de l’eau, au bout d’un petit sentier de pêcheurs, alors que le regard est porté par la lumière vers le voyage, la découverte… Mais cet ailleurs qui fait rêver est aussi ce qui crée l’envie de profiter de l’intimité d’un clocher, d’une nature timide mais authentique. De ce contraste ressort l’eau claire du bras de Seine dont les remous sont nets et attirent le regard vers la perspective de l’aval et sa lumière.   




 

Criquebeuf-sur-Seine, détail de l'œuvre.

Criquebeuf-sur-Seine, détail de l'œuvre.

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages) ;

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages) ;

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages) ;

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au cœur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages) ;

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages) ;

- Mieux connaitre Pont-de-l'Arche à travers 150 noms de rues et de lieux ! (Autoédité avec Frédéric Ménissier, 2019, 64 pages) ; 

- Les Trésors de Terres-de-Bord : promenade à Tostes, ses hameaux, Écrosville, La Vallée et Montaure (édité par la mairie de Terres-de-Bord, à paraitre en 2022).

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis enseignant à Mayotte.

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