Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
10 juin 2019 1 10 /06 /juin /2019 08:58

 

À tonton Miguel;)

 

Avec nos remerciements à Édouard Capron, vigneron normand qui a instillé en nous l’idée et la motivation de créer cet article. Remerciements itou à notre ami Laurent Ridel, historien de la Normandie, pour les pistes bibliographiques. Remerciements enfin au blanc Entre-deux-mers qui a su m’encourager dans les parties les plus ardues de la rédaction.


 

À première vue, la présence de la vigne en Normandie étonne ou fait sourire étant donné le manque de soleil légendaire de notre contrée. Pourtant, on connait tous une vigne vierge sur la façade d’une maison d’un ami ; on se souvient avoir lu quelques lignes sur la vigne en Angleterre ; mieux, quand on consulte une carte, on mesure que la Champagne viticole n’est pas située plus au sud que notre bonne Normandie. Ce n’est donc pas l’existence de quelques pieds de vigne qui est étonnante en Normandie, mais l’idée de la cultiver sous forme de vignobles. Est-il approprié de parler de vignobles de la région de Pont-de-l’Arche ou est-ce une exagération, voire une illusion ?

 

Le vignoble renait depuis mars 2016 où Édouard Capron a planté 3000 pieds à Freneuse. Ici sur la photographie de Paris Normandie (document 1) se voient deux vendangeurs en action en septembre 2018. Les autres documents (clichés d'Armand Launay) montrent le domaine Saint-Expédit et son propriétaire.
Le vignoble renait depuis mars 2016 où Édouard Capron a planté 3000 pieds à Freneuse. Ici sur la photographie de Paris Normandie (document 1) se voient deux vendangeurs en action en septembre 2018. Les autres documents (clichés d'Armand Launay) montrent le domaine Saint-Expédit et son propriétaire.
Le vignoble renait depuis mars 2016 où Édouard Capron a planté 3000 pieds à Freneuse. Ici sur la photographie de Paris Normandie (document 1) se voient deux vendangeurs en action en septembre 2018. Les autres documents (clichés d'Armand Launay) montrent le domaine Saint-Expédit et son propriétaire.
Le vignoble renait depuis mars 2016 où Édouard Capron a planté 3000 pieds à Freneuse. Ici sur la photographie de Paris Normandie (document 1) se voient deux vendangeurs en action en septembre 2018. Les autres documents (clichés d'Armand Launay) montrent le domaine Saint-Expédit et son propriétaire.

Le vignoble renait depuis mars 2016 où Édouard Capron a planté 3000 pieds à Freneuse. Ici sur la photographie de Paris Normandie (document 1) se voient deux vendangeurs en action en septembre 2018. Les autres documents (clichés d'Armand Launay) montrent le domaine Saint-Expédit et son propriétaire.

Apéritif

Dans un article passionné l’abbé Cochet exposa, en 1866, que “La vigne prit heureusement racine dans les Gaules, car l’historien de Julien l’Apostat nous dit qu’à Lutèce on recueillait de meilleurs vins qu’ailleurs parce que, ajoutait-il, les hivers y sont plus doux que dans le reste du pays.” Il s’agit donc du IVe siècle de notre ère. Il y a tout lieu de penser que le vin lutétien était meilleur que les autres vins de la vallée de Seine et donc de la région de Rouen, le Vexin, et au-delà vers l’estuaire de la Seine. Puis, l’abbé Cochet établit un lien entre les sources textuelles religieuses et la culture de la vigne durant le haut Moyen Âge dans la vallée de la Seine. Il traite de l’importance des abbayes de Fontenelle, Jumièges et de Rouen en matière de plantation et de culture de la vigne. Pierre Brunet est plus précis qui trouve une première mention écrite de la présence de la vigne à Lisieux en 584 (page 185). Les religieux étaient, semble-il, très actifs en matière de viticulture en tant que propriétaires et consommateurs. Nous retrouvons cet intérêt pour la vigne dans notre région, à Léry, au XIe siècle...

 

1.1. Un premier verre : le vignoble de Léry, les religieux de Caen, puis de Bonport.

Charpillon et Caresme ont cité un acte approximant 1077 par lequel Guillaume le Conquérant donna “aux moines de Saint-Étienne de Caen quatre arpents et demi de vigne à Léry, et trois aux religieux de la Trinité.” Le duc leur permit aussi de créer deux moulins sur “la rivière d’Eure à la condition de laisser librement passer les poissons et les bateaux”. Un lien est fait entre la vigne et les moulins. Ceux-ci devaient assurément servir ‒ entre autres fonctions ‒ à écraser le raisin. Notons que deux moulins étaient toujours visibles sur le plan cadastral de 1834, signé par Le Fébure et Charpentier : l’un était sur la rive gauche de l’Eure, près de l’église Saint-Ouen et l’autre était appelé l’Aufrand, plus en amont sur la rive droite, vers l’actuelle prison des Vignettes.    

Puis, cette présence des moines et moniales caennais nous échappe. Seuls demeurent, à notre connaissance, les moines de l’abbaye Saint-Ouen de Rouen. Richard II, nous apprennent Charpillon et Caresme, leur avait donné l’église de Léry vers 1018. Entre 1130 et 1160 ils firent bâtir des parties ‒ toujours visibles ‒ de l’église actuelle. Ils conservèrent leurs droits à Léry, notamment la dime, jusqu’à la Révolution.

Un édifice témoigne aussi de la présence de religieux à Léry : l’église Saint-Patrice, le long de l’Eure, au n° 10 de la rue des Émotelles. Elle présente une entrée voutée en tiers point ce qui la rattache plutôt au style gothique et la daterait du XIIe siècle. En 1260, elle jouxtait le “cimetière Saint-Patrice” (Jules Andrieux, page 255). A-t-elle servi de lieu de culte pendant que les moines de Saint-Ouen faisaient construire l’église paroissiale ? Est-ce un vestige de la présence des moines et moniales de Caen ou, déjà, le signe de la prise de possession par les moines de Bonport du “clos de Léry” donné en 1189 par le roi d’Angleterre et duc de Normandie Richard Cœur-de-Lion ?

Les deux moulins de Léry sont mentionnés dans la même charte de 1077 par laquelle Guillaume le Conquérant dota en vignobles les moines de l'abbaye aux moines et les moniales de l'abbaye aux dames, de Caen donc. Il semble donc que les moulins servissent, en partie, à écraser le raisin d'une ample viticulture locale. Ici, sur une carte postale des années 1910, le moulin situé près du pont de l'église Saint-Ouen.

Les deux moulins de Léry sont mentionnés dans la même charte de 1077 par laquelle Guillaume le Conquérant dota en vignobles les moines de l'abbaye aux moines et les moniales de l'abbaye aux dames, de Caen donc. Il semble donc que les moulins servissent, en partie, à écraser le raisin d'une ample viticulture locale. Ici, sur une carte postale des années 1910, le moulin situé près du pont de l'église Saint-Ouen.

 

1.2. Le vignoble lérysien dans le cartulaire de Bonport

Le cartulaire désigne l’ensemble des chartes possédées par les moines d’une abbaye afin de défendre leur droit à la propriété ou à des redevances. Le cartulaire de Bonport, abbaye construite à Pont-de-l’Arche à partir de 1190, a été minutieusement étudié et compilé par Jules Andrieux. Nous avons sélectionné les passages les plus instructifs en lien avec le vignoble que nous avons compilés dans un article accessible ici. Mais que retenir de tout cela ?

En 1198, Richard Cœur-de-Lion, confirma sa donation aux moines bonportois et, notamment : “totum closum de Lere cum suis pertinentiis, et omnes vineas et vina que habebamus in Valle-Rodolii.” Les moines étaient donc fieffés à Léry, notamment de vignes et vignobles proches du Vaudreuil. Mais cela ne leur suffit pas.  

De 1190 à 1296, les moines bonportois acquirent ‒ environ ‒ 14 parcelles de vignes à Léry, 7 rentes sur des vignes lérysiennes et 8 parcelles de vignes dans 8 autres lieux distincts les uns les autres. Notons qu’à sa fondation l’abbaye de Bonport acquit trois parcelles en France conformément au souhait de Philippe II, roi de France, cofondateur de cette abbaye avec Richard Cœur-de-Lion. Léry apparait donc comme le lieu du vignoble bonportois par excellence. Nous apprenons que le vignoble servait notamment à l’hospice devant accueillir les pauvres à l’abbaye de Bonport, d’où la précision, en 1248, de la vente par Guillaume le Duc d’une pièce de vigne “au gardien de l'hospice des pauvres”. Une autre vigne est dite “sacriste”. Elle était donc réputée servir au sacriste, celui qui prépare l’office religieux et donc le vin de messe. Cela semble suggérer que le reste du produit des vignes allait à la consommation des moines, voire à la vente. Il nous est malheureusement impossible d’apprécier la superficie des vignes, les actes ne donnant pas cette précision. Ils évoquent, simplement, des “pièces” de terre. Cependant, les surfaces devaient être considérables car elles semblent couvrir une large partie du territoire paroissial.  

 

 

L'abbaye de Bonport était enclose. Une porte en permettait le ravitaillement depuis la berge de Seine. On peut imaginer les tonneaux de vin arrivant ici en vue de sa consommation par les moines, notamment dans le réfectoire, et par les personnes accueillies dans l'hospice, situé presque au-dessus de la cave (clichés Armand Launay, avril 2011).
L'abbaye de Bonport était enclose. Une porte en permettait le ravitaillement depuis la berge de Seine. On peut imaginer les tonneaux de vin arrivant ici en vue de sa consommation par les moines, notamment dans le réfectoire, et par les personnes accueillies dans l'hospice, situé presque au-dessus de la cave (clichés Armand Launay, avril 2011).

L'abbaye de Bonport était enclose. Une porte en permettait le ravitaillement depuis la berge de Seine. On peut imaginer les tonneaux de vin arrivant ici en vue de sa consommation par les moines, notamment dans le réfectoire, et par les personnes accueillies dans l'hospice, situé presque au-dessus de la cave (clichés Armand Launay, avril 2011).

 

Où était situé le vignoble lérysien ?

Le terme de “Vignettes”, petites vignes, est aujourd’hui connu qui désigne la prison de Val-de-Reuil, construite sur des terres de Léry (cédées en 1972 à la naissante commune de Val-de-Reuil). Le plan cadastral de 1834 montre le terme de “Vignettes”. Il se trouve sur la rive droite de l’Eure, du côté de l’Offrand. C’est un diminutif suggérant que les vignes étaient moins nombreuses de ce côté-ci. Elles étaient cependant suffisamment notables pour servir de toponyme. Le diminutif permettait de les distinguer des autres vignes lérisiennes. Celles-ci sont localisables dans le plan cadastral où l’on trouve la mention de “rue des vignes Potou” vers le Torché, ancien hameau existant déjà dans les chartes du XIIIe siècle, c’est-à-dire vers l’actuel Val-de-Reuil. Potou sonne comme le surnom d’une personne, si ce n’est pas son réel nom de famille.   

Un nom d’espace nous intéresse : “Le Camp l’abbé” qui signifie, en dialecte local, le champ de l’abbaye. L’abbaye est celle de Bonport, à n’en pas douter. Le nom d’abbé pour désigner un lieu semble déjà utilisé en 1291 dans une charte de vente par Guillaume Langleis d’une pièce de vignes aux moines de Bonport.

Les chartes bonportoises mentionnent rarement les lieux des vignobles mais le nom des propriétaires. Cependant, des vignes sont situées expressément en 1280 près de “Albe vie” qui se traduit du latin des chartes par “Voie blanche”, espace bien connu des hauts de Léry et, dans le français courant, par Aubevoye que l’on retrouve à côté de Gaillon. Un autre lieu est cité en 1288 : “queminum domini regis”, c’est-à-dire le “quemin le roy”, soit le chemin royal : la voie principale. C’est la voie de Rouen à Mantes que l’on retrouve sur le plan cadastral. D’autres noms nous intéressent : le Mont Béjout, qui indique une hauteur ; et Esmaiart, Esmeart, Maiart, qui nous fait songer ‒ même très lointainement ‒ aux mystérieux noms de “Grand-Neuf-Mare” et “Petit-Neuf-Mare” sur les hauts de Léry, là où il n’y a pas de mares. D’autres noms encore sont explicites : la rive de l’Eure, la garenne, le “nemus domini regis” c’est-à-dire la forêt du roi…   

Il ressort de ce paragraphe que de nombreux vignobles se trouvaient partout autour de Léry, surtout sur les pentes douces entre la voie principale et la Voie blanche. Mais nous nous étonnons de la présence de vignobles sur la rive droite de l’Eure et la plaine inondable...   

 

1.3. Les vignobles de la rive droite de l’Eure, dans la plaine inondable ?

Un autre nom de lieu de Léry, noté sur plan cadastral, intéresse notre étude : “le chemin des vignes de Léry à Poses”. Existait-il d’autres vignobles de ce côté-ci ? C’est ce que semble exprimer ce nom ou le mot “vignes” sonne comme un synonyme, dans l’usage local, de vignobles. Ce n’est pas qu’un nom de voie, le plan cadastral montre que c’est le nom d’un espace. Cela signifie donc qu’un vignoble occupait ce lieu.

Mais le fond de la vallée était-il favorable à cette culture ? C’est étonnant car il est connu que la vigne ne supporte pas l’excès d’eau. Or le fond de la vallée est submersible en cas de crues décennales et, à fortiori, centennales. Un indice nous est encore fourni par la toponymie : les différents espaces nommés “Les sablons”. Le fond de la vallée est composé de dépôt d’alluvions sablonneux. Ils attirent d’ailleurs les cimentiers qui l’exploitent depuis les années 1970. Les plaies béantes de leurs carrières ont été mis en eau afin d’être reconvertis en base de loisirs nautique : celle de Léry-Poses.

Édouard Capron, vigneron dont nous exposons le travail plus bas dans cette étude, nous a confirmé que “Les sols sablonneux sont propices à la culture : Les vignobles avec un sol sableux ont presque toujours une maturité précoce. Ce qui n’est pas un maigre avantage chez nous. Ils permettent un bon drainage des sols et évitent certaines maladies qui ne peuvent se développer. De plus le sable se réchauffe vite sous les rayons du soleil et diffuse cette chaleur en dessous de la surface. Ils le sont un peu moins (à mon gout) sur l’aspect qualitatif mais c’est une autre histoire. Ce type de sol donnera des vins légers et peu colorés mais parfois avec une grande finesse. Si la pluviométrie est suffisante (ce qui je pense était le cas), ce type de sol peut produire de grands vins rouges et blancs.” Nous buvons ses paroles.

Il fallait donc prévoir des années sans récoltes, après les crues, voire un remplacement des vignes. Ce qui devait nécessiter d’en posséder du côté insubmersible de la rive. Autrement, il est possible d’imaginer que les vignes fussent plantées sur des motillons, c’est-à-dire des ilôts légèrement plus élevés que le reste du fond de la vallée. Nous pensons que le raisin du chemin des vignes et des vignettes devaient être pressés au moulin de l’Offrand. L’Eure devait servir à acheminer le vin vers ses propriétaires et ses clients. C’est ce expliquerait le don de Guillaume le Conquérant qui confia le vignoble de part et d’autre de l’Eure, à Léry, pour deux grandes abbayes caennaises. C’est peut-être ce qui expliquerait, en partie, l’impressionnante place de la viticulture à Léry.  

Mais la culture du vignoble était-elle propre à Léry ou était-elle pratiquée ailleurs dans la région ?

 

Détail du cadastre de Léry où se voient la partie de plaine nommée "Les Vignettes", actuellement occupée par la prison, et l'ancien moulin de l'Aufrand, sur la rive droite de l'Eure. Il dût servir à presser le raisin lors des vendanges estivales (crédit : Archives départementales de l'Eure).

Détail du cadastre de Léry où se voient la partie de plaine nommée "Les Vignettes", actuellement occupée par la prison, et l'ancien moulin de l'Aufrand, sur la rive droite de l'Eure. Il dût servir à presser le raisin lors des vendanges estivales (crédit : Archives départementales de l'Eure).

 

2. Un troisième et même un quatrième verre : le vignoble était-il répandu dans les coteaux de la région de Pont-de-l’Arche ?

Ayant repéré un “chemin des vignes” entre Léry et Poses, nous avons laissé notre regard se promener sur les plans cadastraux, les vues satellitaires et les cartes toponymiques. Des indices de la présence de la vigne durant l’Ancien Régime sont visibles dans de nombreux villages que nous énumérons par village ci-dessous. Nous ajoutons les sources écrites médiévales et renaissantes dont nous disposons.

 

Poses

Le plan cadastral de Poses de 1834, signé par Le Fébure et Longlet, section de l’église, montre un dénommé “clos des vignes” proche d’un espace baptisé “Les sablons”. Cet espace était donc plutôt sec. Le clos des vignes est limitrophe de la commune de Tournedos. Une forme carrée se voit assez aisément sur le plan qui nous permet, sûrement, de retracer ce “clos”, c’est-à-dire un espace enclos. Il est situé au nord de l’ancien moulin à vent, ce qui devait être pratique pour écraser le raisin. Il n’est pas très éloigné de l’église de Poses, à l’ouest du clos.

 

Détail du cadastre de Poses (Archives départementales de l'Eure) où l'on voit apparaitre le "clos des vignes" à côté des "Sablons" et non loin de l'église.

Détail du cadastre de Poses (Archives départementales de l'Eure) où l'on voit apparaitre le "clos des vignes" à côté des "Sablons" et non loin de l'église.

 

Tournedos-sur-Seine

“Un clos de la vigne”, comme à Poses ou presque, apparait sur le plan cadastral de Tournedos, signé en 1834 par Le Fébure et Gondevin, à l’ouest de Pampou. Il est situé près d’un espace nommé “Les Pérelles”, pré formé de petites pierres et donc plutôt sec.

 

 

Le clos de la vigne de Tournedos, sur la gauche, limitrophe de Portejoie, au-dessus de Pampou (détail du plan cadastral, archives départementales de l'Eure).

Le clos de la vigne de Tournedos, sur la gauche, limitrophe de Portejoie, au-dessus de Pampou (détail du plan cadastral, archives départementales de l'Eure).

Connelles

Situé dans le creux d’un vallon, sur les berges de la Seine, entre deux coteaux crayeux du plateau du Vexin, Connelles concentre des paysages variés. Le plan cadastral de 1834, signé par Le Fébure et Gondouin, désigne un espace sous le nom de “La vigne Madame”, au nord de la partie la plus orientale du village (le long de la route de Daubeuf). Cet espace est un peu élevé et tourné vers le sud. Un autre toponyme nous intéresse : “Les vignes Servant” situé plus au nord, bien exposé au soleil, à contremont de la route longeant la Seine entre Amfreville et Connelles. Ces toponymes démontrent que les vignes permettaient de localiser des espaces. Elles n’étaient donc pas omniprésentes mais suffisamment nombreuses pour qu’il faille les singulariser. Servant sonne comme un nom de famille et Madame comme un sobriquet ou la marque de respect, peut-être, pour une noble propriétaire.

 

Le plan cadastral de Connelles (Archives départementales de l'Eure) montre "La vigne Madame", presque au centre ici, et "Les Vignes Servant" tout en haut à droite.

Le plan cadastral de Connelles (Archives départementales de l'Eure) montre "La vigne Madame", presque au centre ici, et "Les Vignes Servant" tout en haut à droite.

Le Mesnil-d’Andé

Le plan topographique du Mesnil-d’Andé montre une “rue des vignes” dans la partie haute du hameau.  Le plan cadastral de 1823, signé par Hautier et Roger, mentionne “les grandes vignes” à contremont du hameau. Cela indique qu’elles étaient impressionnantes pour leurs contemporains. De même, cela indique l’existence d’autres vignes, moins nombreuses, par différence avec ces “grandes” vignes.  

 

Saint-Pierre-du-Vauvray

De nos jours, les côtes de Seine de Saint-Pierre et de Vironvay font penser aux régions viticoles, les vignes en moins. Léopold Delisle mentionna, page 427, la présence de vignes à Saint-Pierre-du-Vauvray en 1333. Jules Andrieux fait état, page 405, de la propriété des moines de Bonport en 1340 : “en la ville du Vauvray, en la viconte du Pont de l’Arche, un hostel, vignes, terres labourables, prés, rentes en deniers, corvées, oyseaulx et autres redevances.

 

Le Vaudreuil

Jules Andrieux fait état, comme nous l’avons vu plus haut, de la confirmation en 1198 des dons consentis par Richard Cœur-de-Lion aux moines de Bonport et, notamment : “totum closum de Lere cum suis pertinentiis, et omnes vineas et vina que habebamus in Valle Rodolii.” Le clos de Léry ne se confondait pas avec les vignobles et le vin du Vaudreuil mais y était suffisamment lié pour être traité avec. Les vignobles du Vaudreuil devaient donc se trouver dans la plaine du Val-de-Reuil actuel et le long du coteau de la forêt de Bord.

Jules Andrieux expose, page 290, un acte par lequel Raoul le Meteer vendit aux religieux de Bonport 9 deniers de rente à prendre sur sa vigne de Landemare (en décembre 1274) située à Notre-Dame-du-Vaudreuil (“Beate Marie de Valle Rodolii”).

Jules Andrieux, toujours, fait état, page 405, de la propriété des moines de Bonport en 1340 : “en la ville de Vaudreul et viconte du Pont de l’Arche, ung hostel nomme Landemare, et ung moulin, vignes, prés, terres labourables.” Pierre Brunet écrivit qu’autour du Vaudreuil le vignoble disparut dès le XVIIIe siècle.

Les hauteurs de Pont-de-l'Arche, sur la route de Tostes, se seraient bien prêtées au vignobles durant le Moyen Âge, mais nous ne pouvons pas le prouver (cliché Armand Launay, mai 2013).

Les hauteurs de Pont-de-l'Arche, sur la route de Tostes, se seraient bien prêtées au vignobles durant le Moyen Âge, mais nous ne pouvons pas le prouver (cliché Armand Launay, mai 2013).

 

Pont-de-l’Arche

Léopold Delisle écrivit (page 427) que “Dans le compte des vins du roi pour 1227, Pont-de-l’Arche figure pour 88 muids 11 setiers et demi. Ces 88 muids concernent la production de toute l’élection (circonscription administrative). En effet, si un muid équivalait à 274 litres comme au XIXe siècle, cela eût représenté 24 112 litres soient 241 hectolitres. C’est bien au-delà de la production d’une seule paroisse.  

Jules Andrieux reproduisit (page 165) une charte bonportoise, datée de mai 1247, par laquelle Guillaume Helluin de Limaie vendit à Jean Durand une pièce de terre à Pont-de-l'Arche : “et hoc presenti scripto confirmavi, Johanni Durant, de Ponte-Arche, unam peciam terre ad campos, cultibilem, sitam videlicet in parrochia Sancti Vigoris Pontis-Arche, inter terram Roberti Le Conteor, ex una parte, et vineam Gaufridi Estordi, ex altera…” Le terrain vendu se trouvait à côté de la vigne de Geffroy Estordi. On entend presque "estourdi", étourdi, ce qui ne serait pas étonnant si le vigneron consommait une partie de sa production.

Dans le même cartulaire, une charte de confirmation, datée de 1340, rappelait les nombreux droits bonportois sur les habitants de la ville, parmi lesquels (page 396) : “xxx soulz que doit Guy Benoit, pour la vigne Estourmy en la dicte parroisse, du don dudict maistre Guillaume…” Bien que les terres les plus sèches de la ville soient celles de la route de Tostes, en pente, nous ne pouvons pas situer le vignoble Estordi ou Estourmy ; nom de famille qui n’apparait plus, à notre connaissance, dans l’histoire plus récente de la ville. Ce nom est difficile à lire et traduire. Il n’a pas dû rester plus longtemps usité. Cela doit prouver que le vignoble de Pont-de-l’Arche a été abandonné avant la fin du Moyen Âge.

 

Tostes

Près de la mairie se dessinent les premières pentes du ravin de la vallée d’Incarville. Celles-ci se creusent en un vallon qui s’approfondit à mesure qu’il se rapproche de la vallée de l’Eure. Avant d’entrer dans la forêt de Bord, au creux de ce vallon, on aperçoit un bois, sur la droite, en direction de l’ancien moulin à vent : c’est le “bois des vignes”. Bien que nous n’ayons pas de preuve textuelle, il semble que les moines de Bonport soient à l’origine de ces vignes. En effet, ils étaient propriétaires d’une très grande partie de Tostes au point d’avoir érigé les hameaux de Tostes en paroisse en 1687. Ils possédaient le moulin à vent proche des vignes qui nous intéressent. Ils étaient représentés localement dans la ferme de Bonport, où se trouvait une grange aux dimes, à côté de l’église paroissiale Sainte-Anne, en haut du ravin de la vallée d’Incarville. Ce nom apparait sur le plan cadastral de 1834 signé par Le Fébure et Lefebvre.  

 

 

Le vignoble du Domaine Saint-Expédit, à Freneuse, lors de son premier hiver entre 2016 et 2017 (clichés d'Edouard Capron)..
Le vignoble du Domaine Saint-Expédit, à Freneuse, lors de son premier hiver entre 2016 et 2017 (clichés d'Edouard Capron)..

Le vignoble du Domaine Saint-Expédit, à Freneuse, lors de son premier hiver entre 2016 et 2017 (clichés d'Edouard Capron)..

 

Oissel et Freneuse

Léopold Delisle exposa (page 427) qu’“Au XIIIe et au XIVe siècle, le territoire d’Oissel renfermait des vignobles assez considérables”.

L’abbé Cochet cita ces deux communes faisant partie depuis 1790 de la Seine-Maritime : “On le voit, les bords de la Seine étaient riches en vignobles, et si nous remontons un moment le fleuve, nous verrons les vins d’Oissel et de Freneuse mentionnés dans les anciens tarifs des droits d’entrée de la ville de Rouen. Noël de la Morinière, qui a bu du vin d’Oissel en 1791, assure qu’il était encore potable (16). Mais celui de Freneuse était regardé comme le meilleur ; il est question de ce vin dans un ancien cahier de remontrances faites, vers la fin du dernier siècle, sur la liberté des foires de Rouen.”

 

Alizay

Une carte toponymique d’Alizay montre une “rue du clos des vignes”, située en contrebas du coteau. La lecture du plan cadastral de 1834, signé par Le Fébure et Drouet, montre un espace sobrement nommé “les vignes”. Il est situé derrière le château (qui accueille aujourd’hui la mairie) et, peut-être surtout, l’église ; tant le vignoble était précieux aux membres de clergé.

 

Quant à Igoville, ses douces pentes vers le Pré-Cantuit et son ensoleillement en ferait un lieu de viticulture idéal. Nous n’avons cependant trouvé aucune preuve qu’il existât du vignoble en ce lieu, malgré ce nom de “Grand clos” qui peut désigner bien des activités (clichés Armand Launay, avril 2014)..
Quant à Igoville, ses douces pentes vers le Pré-Cantuit et son ensoleillement en ferait un lieu de viticulture idéal. Nous n’avons cependant trouvé aucune preuve qu’il existât du vignoble en ce lieu, malgré ce nom de “Grand clos” qui peut désigner bien des activités (clichés Armand Launay, avril 2014)..

Quant à Igoville, ses douces pentes vers le Pré-Cantuit et son ensoleillement en ferait un lieu de viticulture idéal. Nous n’avons cependant trouvé aucune preuve qu’il existât du vignoble en ce lieu, malgré ce nom de “Grand clos” qui peut désigner bien des activités (clichés Armand Launay, avril 2014)..

 

Pîtres

MM. Charpillon et Caresme citent, dans leur article sur cette commune, un " Roger de Beaumont donna, vers 1070, à la Madeleine de Rouen, entre autres biens la terre de Pistres, pour fournir le pain et le vin du Saint-Sacrifice de la Messe." 

 

Pont-Saint-Pierre

Il existe à Pont-Saint-Pierre une route dite de “la vigne” qui passe au-dessus de l’ancienne abbaye de Fontaine-Guérard. Le plan cadastral de 1836, signé par Le Fébure et Legrain, montre qu’un lieu-dit se nommait “La vigne”. On la voit dans Section A dite “du Cardonnet et de Fontaine-Guérard”, sur la 7e des 8 feuilles.

 

Amfreville-sous-les-Monts

Le vignoble a été largement cultivé dans cette commune jusque très récemment, au point que nous nous en servons pour bâtir une partie de notre troisième partie sur l’évolution du vignoble du XVIIe siècle au début du XXe siècle.

Précisions ici, néanmoins, que la présence du vignoble a été accrue à Amfreville grâce à la présence du prieuré des Deux-amants. Les moines deuxamantins cultivaient directement leur vignoble sur les pentes de la côte devant leur monastère et étaient propriétaires des grandes fermes de la paroisse, qui cultivaient aussi partiellement le vignoble. Le vignoble des Deux-amants, joli nom, est visible sur une gravure ancienne, que nous reproduisons à côté de ce paragraphe, et sur une carte postale des années 1910 où elle semble toujours s’épanouir.  

 

Voici la plus ancienne gravure, connue, du prieuré des Deux-amants. Elle date d'entre 1685 et 1722. On y voir nettement son vignoble cultivé en carrés sur les pentes hautes de la côte.

Voici la plus ancienne gravure, connue, du prieuré des Deux-amants. Elle date d'entre 1685 et 1722. On y voir nettement son vignoble cultivé en carrés sur les pentes hautes de la côte.

 

Pour conclure ce rapide inventaire que constitue cette deuxième partie : bien que de nombreux espaces plantés de vignes n’apparaissent pas sur les plans cadastraux, nous avons localisé de nombreux toponymes en rapport avec la viticulture. Le vignoble concernait au moins un village sur deux de la région de Pont-de-l’Arche. Sans surprise il s’agit des villages aux pentes bien exposées au soleil. Il s’agit aussi de villages situés au fond de la vallée, ce qui est plus surprenant.

 

3. Un dernier verre pour la route, hips ! Le vignoble local entre essor et déclin du XVIIIe siècle au XXe siècle.

3.1. Le déclin du vignoble normand hormis celui de l’Eure.

Les auteurs sur le vignoble normand lèvent tous leur verre à l’âge d’or du vin régional, qu’ils situent avant le “petit âge glaciaire”. Celui-ci dura de 1350 à 1855. L’abbé Cochet livre une information précieuse sur la date des vendanges : “Au XIIIe siècle, Eudes Rigaud, archevêque de Rouen, faisant la visite de son diocèse, vint au prieuré de Saint-Aubin, près Gournay, le 9 septembre 1267 ; il y trouva treize religieuses, dont trois étaient pour l’heure aux vendanges (27). On voit ici à quel moment se faisait la récolte. En 1842, année très chaude, nous avons vu publier le ban de vendanges à Orléans, le 19 septembre seulement, tandis que, chez nous, il y a 600 ans, on le publiait dix jours plus tôt. Il s’ensuit de là, qu’au XIIIe siècle, sur les bords de l’Epte et de la Bresle, le raisin mûrissait plus vite qu’il ne mûrit au XIXe, sur les bords de la Loire.” Les variations du climat ne sont donc pas une vue de l’esprit.

Le petit âge glaciaire ne signifie cependant pas que la vigne disparut, loin de loin. Elle régressa pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les importations s’accrurent depuis des régions plus méridionales, aux vins plus fins, et ce à mesure que grandirent le royaume Plantagenêt puis le royaume de France. Puis, le climat rendit plus couteux l’entretien de la vigne et en fit baisser la quantité et la qualité. C’est ce qui explique la raréfaction de la viticulture d’ouest en Est : exit la vigne de l’Avranchin (Manche) à la fin du Moyen Âge, puis celle du Perche (Orne) au XVIe siècle, celle d’Argences (Calvados) au XVIIe siècle et, enfin, celle de Rouen (Seine-Maritime) au XVIIe siècle. Qui plus est, une source concurrente de sucre fut de plus en plus privilégiée : la pomme avec laquelle on fait le cidre et le Calvados.

Pour l’heure, au XVIIe siècle, le vignoble de l’Eure se maintenait. Il se développa même un temps durant.

 

 

Le vignoble de la région de Pont-de-l'Arche se développa encore à la fin de l'Ancien régime et perdura jusqu'au début du XXe siècle, bien qu'ayant été supplanté par les pommeraies. Ici une carte postale des années 1910 montre le vignoble des Deux-amants au premier plan d'une belle perspective sur la vallée.

Le vignoble de la région de Pont-de-l'Arche se développa encore à la fin de l'Ancien régime et perdura jusqu'au début du XXe siècle, bien qu'ayant été supplanté par les pommeraies. Ici une carte postale des années 1910 montre le vignoble des Deux-amants au premier plan d'une belle perspective sur la vallée.

 

3.2. Le vignoble eurois : vignoble en progression aux XVIIe et XVIIe  siècles.

Pierre Brunet nota (page 188) qu’un arrêt du Parlement de Paris du 14 aout 1577 eut un effet positif sur la production euroise des vallées de l’Eure et de l’Iton, de la rive gauche de la Seine entre Vernon et Gaillon et la vallée inférieure de l’Epte. Cet arrêt interdit “aux marchands de vin de la ville de Paris d’acheter leur vin en deçà d’une ligne passant par Chartres, Mantes, Meulan, Clermont-en-Beauvaisie, Senlis, Meaux, Moret et Pithiviers.” Elle s’appelait “la règle des 20 lieues” et avait pour finalité de faire vivre les cabarets qui, seuls, pouvaient s’approvisionner sur place. Pierre Brunet écrit (page 189) que cet arrêt a renforcé la commande de vins en Normandie, le long des voies navigables. Il fait état de “mentions de “grands vignobles” dans les textes du début du XVIIe pour les élections (circonscriptions administratives) des Andelys et de Pont-de-l’Arche. “La descente partielle des vignes vers les plus basses pentes et la substitution des rouges médiocres aux blancs plus vins découlent de cette opportunité.” Ce vignoble normand alors en vogue concerna largement celui de Longueville, entre Vernon et Gaillon. Celui-ci était tellement réputé qu’on le disait “vin français”. Cependant un édit de 1776 sur la libre circulation des vins annula ces restrictions et accentua le recul déjà amorcé du vignoble local.

 

3.3. Le déclin du vignoble eurois au XIXe et XXe siècles.

Dans une monographie sur Amfreville-sous-les-monts, André Pilet consacra un chapitre intitulé : “La vigne dans notre commune”, de la page 49 à 52.

Il observa que la plus ancienne gravure connue du prieuré des Deux-amants présentait un vignoble. L’original de cette gravure date d’entre 1685 et 1722. On y voit de larges espaces pentus consacrés au vignoble sur la partie haute de la côte des Deux-amants. En ce temps, on n’utilisait pas de tuteurs qui créent les alignements si caractéristiques, aujourd’hui, des vignobles. On voit néanmoins se dessiner des carrés de culture, assurément pour le passage des charrettes ; les vendangeurs devant se faufiler à travers les plants pour récolter le maximum de fruits.

André Pilet consulta et commenta un document daté de 1760 et intitulé "rôle des vingtièmes, paroisse d'Amfreville sur les monts". Les vingtièmes étaient un impôt foncier sur les cultures. Sur les 18 personnes citées, 12 déclarèrent des vignes. Selon l’auteur les vignobles totalisaient un hectare, soit 10 000 m². C’est impressionnant pour nous aujourd’hui. C’était déjà en baisse, écrit l’auteur, pour nos ancêtres qui avaient subi de durs hivers. André Pilet donne ensuite des statistiques départementales : en l’An IX, 34 238 hectolitres de vin furent produits contre 18 530 hectolitres en 1837. La production de cidre était alors de 879 000 hectolitres, 47 fois plus que le vin. Le phylloxéra toucha aussi le vignoble eurois. D’autres informations éclairent les causes du déclin du vignoble : “En 1898, il y avait dans l'Eure, 24 pépiniéristes produisant de la vigne.” En 1913 il en restait 4. L’abandon de la recherche et de la sélection des variétés de vignes les plus résistantes, productives et, en un mot, adaptées à notre région a sonné le glas de la production. Malgré cela, en 1916, une production locale est toujours déclarée aux autorités : “10 hectolitres de vin à Daubeuf-Vatteville, 8 à Pressagny l'Orgueilleux. Fleury sur Andelle déclare 2,5 hectolitres en bouteilles (...). Par contre 140 hectolitres de cidre sont mentionnés. Amfreville-sous-les-Monts déclare 6 hectolitres de vin récolté, et donc pas encore bu, ainsi que 189 hectolitres de cidre.”

Le vignoble n’a donc pas disparu d’un coup. Son maintien ou son abandon a fait l’objet de choix délibérés de la part des cultivateurs qui étudiaient sa rentabilité parmi d’autres productions. Il a aussi, semble-t-il, été préféré un temps durant aux boissons nouvelles. C’est ce que nota Charles de Beaurepaire, dans L’état des campagnes normandes. À la page 90, il écrivit qu’il existait dans les trois siècles précédant la Révolution une boisson dominante et quasi-exclusive selon les pays de Normandie : cervoise, vin ou cidre… Dans le bocage et ses vergers le cidre dominait. À Eu et Aumale, comme la Picardie et le Nord, les habitants restaient fidèles à la cervoise de nos ancêtres. Aux Andelys, Louviers, Vernon, Pont-de-l’Arche, Breteuil et Évreux, la consommation de vin résistait. C’est cette habitude qui a dû maintenir quelques décennies encore la production locale à des fins de consommation directe. À Rouen, la cervoise dominait mais en laissant une large place aux deux autres boissons.  

 

Conclusion

La vigne n’a pas été qu’une simple plante présente le long des murs des vieilles demeures. On peut raisonnablement parler de vignobles de la région de Pont-de-l’Arche.

Le vignoble a concerné durant le Moyen Âge et l’Ancien Régime au moins une paroisse sur deux. Le vin servait beaucoup à l’exercice du culte religieux. On peut citer l’ancienne abbaye de Bonport et sa domination sur le vignoble de Léry. Citons aussi le prieuré des Deux-amants et son vignoble d’Amfreville.

Un temps durant, le vin de notre région a alimenté Paris malgré le durcissement du climat. Ce fut le temps des vignobles dans les basses pentes et le fond sablonneux de la vallée, plantée de cépages blancs. Puis, les vignerons locaux ont choisi de se reconvertir, décennie après décennie, vers de plus lucratives activités : les arbres fruitiers, au premier rang desquels la pomme à cidre. Les importations se sont aussi accrues, rendant accessible le vin des régions du sud, puis de l’étranger. Il faut donc imaginer que durant l’Ancien régime notre contrée ne se présentait pas encore sous l’image d’Épinal d’une Normandie uniquement faite de pommeraies mais aussi de vignobles.  

 

 

À quand le digestif ?

La vigne a toujours vécu en Normandie mais la viticulture renait depuis trois décennies. Le climat semble changer et devenir plus propice à une production plus large et meilleure. Ainsi, la viticulture renait. Citons Gérard Samson et les Arpents du soleil à Saint-Pierre-sur-Dives, près de Lisieux, Ludovic Messiers au Havre et à Étretat, Camille Ravinet à Giverny, un collectif de micro-producteurs à Gaillon... Surtout, en ce qui concerne les coteaux qui nous intéressent, citons l’initiative à Freneuse d’Édouard Capron qui a planté 3000 pieds de vigne en mars 2016 et qui espère faire gouter au public le fruit de ses efforts en juillet 2019. Il a nommé son vignoble : domaine Saint-Expédit, du nom d’un des saints de la paroisse. Cela rappelle l’importance des moines dans la viticulture. Cela évoque aussi la difficulté de l’initiative puisque Saint-Expédit est le saint des causes désespérées. Un site Internet existe pour en savoir plus : http://domaine-saint-expedit.fr

 

À vot’ santé !

 

Page d'accueil du site Internet du Domaine Saint-Expédit, d'Edouard Capron, qui fait revivre le vignoble local.

Page d'accueil du site Internet du Domaine Saint-Expédit, d'Edouard Capron, qui fait revivre le vignoble local.

 

Sources

- Archives départementales de l’Eure, les : les plans cadastraux et les cartes postales en ligne sur www.archives.eure.fr ;

- Beaurepaire, Charles de, Notes et documents concernant l'état des campagnes de la Haute Normandie dans les derniers temps du Moyen âge, 1865, 790 pages. Consultable sur Google livres ;

- Brunet, Pierre, “Un vignoble défunt : la Normandie”, in Collectif, Des vignobles et des vins à travers le monde : hommage à Alain Huetz de Lemps, voir les pages 183 à 191, presses universitaires de Bordeaux, 1996 ; Disponible, par passages, dans Google livres ;

- Cochet, Jean-Benoît-Désiré, abbé, Culture de la vigne en Normandie, 1844, accessible sur le site de la bibliothèque municipale de Lisieux : http://www.bmlisieux.com/normandie/cochet01.htm ;

- Charpillon, Louis-Étienne, Caresme, Anatole, Dictionnaire historique de toutes les communes du département de l’Eure, 1868, 960 pages, tome II, voir les pages 398-399 reproduites sur notre blog ici ;

- Delisle, Léopold, Études sur la condition de la classe agricole et l'état de l'agriculture en Normandie au moyen-âge, in Société libre d'agriculture, sciences, arts et belles-lettres de l'Eure, 1903. Accessible sur Gallica ;

- Pilet, André, Terre des Deux-Amants. Amfreville-sous-les-monts : son histoire, des silex taillés à l’ordinateur, éditions Bertout, Luneray, 1996, 179 pages.  ;

- Ridel, Laurent, “Une culture oubliée : les vignobles de Normandie”,

http://www.histoire-normandie.fr/une-culture-oubliee-les-vignobles-de-normandie

- Viel, Jean-Claude, “On buvait sec dans les monastères”, sur le site Vins de Normandie : histoire et actualités.

 

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

Bando 13x9 (1)

 

Partager cet article

Repost0
7 juin 2019 5 07 /06 /juin /2019 16:21
Le blason de Léry présente une serpe rappelant le travail agricole de nos ancêtres, notamment les vendanges du vignoble lérysien (source : Wikipédia).

Le blason de Léry présente une serpe rappelant le travail agricole de nos ancêtres, notamment les vendanges du vignoble lérysien (source : Wikipédia).

 

Cartulaire de l'abbaye royale de Notre-Dame de Bon-Port de l'Ordre des Citeaux au diocèse d'Evreux / recueilli et publié par Jules Andrieux en 1862. Le document est accessible sur Gallica, la partie numérique de la Bibliothèque nationale de France :  https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1119197

Cet article sert d'annexe à une étude sur le vignoble de la région de Pont-de-l'Arche à lire ici

Extraits (certains noms de lieu ont été mis en gras par nos soins) :

 

Page 4 : Le chapitre de l'église de Saint-Martin de Montmorency vendit aux religieux de Bonport deux pièces de vignes (1190, à Montmorency.)

 

Page 12 :

Robert, comte de Meulent, donna aux religieux de Bonport quatre arpents de vignes pris entre Vaux et la Seine, avec usage du pressoir (1192, à Meulent).

 

Page 52 :

Henri, abbé de Saint-Denis, et ses religieux consentirent que l'abbaye de Bonport tienne d'eux, moyennant 6 sous et 2 deniers de cens, trois arpents et demi de vignes qu'elle possède dans leurs censives de Deuil (1218, mars).

 

Page 58 :

Maheude, veuve Renoud du Montier, reconnut avoir donné aux religieux de Bonport la cinquième partie de ses vignes sur le territoire de Louviers (mai 1222) : “quintam partem suarum vinearum quas habebat in territorio de Levreriis.”

 

Page 106 : Eustache de Dreux vendit à Jourdain du Mesnil, chevalier, une pièce de vignes sise à Ménilles (décembre 1235). Cette charte se trouvant dans le cartulaire de Bonport, nous en déduisons que cette pièce de terre dut revenir plus tard aux moines bonportois.

 

Page 117 :

Nicolas le Waleis vendit aux religieux de Bonport une pièce de vignes, à Léry (1238, février) : “Sciant presentes et futuri quod ego Nicholaus Le Waleis, de assensu et voluntate Thecie, uxoris mee, vendidi et omnino quitavi monachis BoniPortus, pro quatuor libris et quatuordecim solidis turonensium, quas ipsi mihi pagaverunt, quandam pechiam vinee, sitam in parrochia de Lereio, de feodo dictorum monachorum , inter vineam Petri Crassi, ex una parte, et vineam Gaufridi dicti Caponis, ex altera… Et poterunt dicti monachi de predicta vinea facere voluntatem suam tanquam de suo proprio tenemento , salvis viginti et quinque solidis turonensium et duabus gallinis supradictis, quos dicti monachi reddent annuatim predictis Willelmo, Auvreio, et Petro et eorum heredibus ad terminos consuetos. Et si contigerit quod uxor mea supervixerit me et debuerit habere dotem in dicta vinea, assigno ei post decessum meum dimi-diam acram terre, sitam juxta pontem de Lereio, pro excambio dotis dicte vinee.”

 

Page 118 :

Etienne Havart confirma la vente faite aux religieux de Bonport par Jean, fils de Lucas, d'une pièce de vignes, à Léry (avril 1239) : “de quadam petia plante vinee, que sita est inter plantam vine[e] dictorum monachorum et haiam de Leire”.

 

Page 170 :

Erard Mustel vendit aux religieux de Bonport une pièce de terre en la garenne de Léry (1247) : 

"quandam petiam terre, sitam in warana de Leire, juxta terram Thome Bertin, ex una parte, et terram Guillelmi Boterel, ex altera, juxta viam de Laquesnee..." 

Puis il est question de vignobles : "Et in contraplegium tradidi eisdem religiosis quandam peciam vinee, sitam juxta vineam Bogeri Bollie, ex una parte, et vineam Gaufridi, filii Poulein, ex altera...'  

  

Page 172 :

Guillaume le Duc vendit au gardien de l'hospice des pauvres de Bonport une pièce de vignes à Léry (juillet 1248) : “quamdam peciam vinee sitam inter vineam Galteri d'Arsel, ex una parte, et vineam Guillelmi Le Napier, ex altera ; tenendam et habendam libere et quiete in perpetuum dicto hospicio, cum omni jure et dominio quod habebam et habere poteram in eadem…”

 

Page 173 :

Guillaume Napier et Roche, sa femme, vendirent aux religieux de Bonport une pièce de vignes, sise au Mont Béjout (septembre 1248). Il est fait référence à la pièce de terre précédente ce qui localise le Mont Béjout à Léry aussi.

 

Page 180 :

Guillaume Fordin vendit aux religieux de Bonport 8 sous « deniers de rente sur une pièce de vignes à Léry (28 octobre 1249) : “pro quadam pecia vinee, sita in territorio de Esmaiart.”

 

Page 198 :

Guillaume Petit et Osane, sa femme, vendirent aux religieux de Bonport 2 sous de rente sur une vigne appelée les Carriaux, à Léry (avril 1252) : “super quamdam vineam que vocatur Les Carriaus, sitam in parrochia de Leri, in feodo dictorum religiosorum, inter terram Gilleberti Florie, ex una parte, et terram Ansquetilli dicti Marchaant, ex altera…”

 

Page 221 :

Guillaume de Boos vendit à Robert de Bardouville une pièce de vignes à Léry (janvier 1257) : “inter vineam Bogeri Ool, ex una parte, et vineam Baudrici dicti Archidiaconi…” Cette charte se trouvant dans le cartulaire de Bonport, nous en déduisons que cette pièce de terre dut revenir plus tard aux moines bonportois.

 

Page 245 :

Gilbert Florie vendit aux religieux de Bonport 6 sous de rente sur une pièce de vignes (1259) : “sitos super quandam pechiam vinee, videlicet, inter vineam Bogeri Bollie, ex una parte et vineam Johannis Boterel, ex altera, aboutantem ad Campos-Marius in uno capite, et ad vineam Nicholai Papei…”

 

Page 252 :

Robert, fils de Richard, vendit aux religieux de Bonport 20 sous de rente, à Léry, sur deux vignobles (mars 1260) :  "viginti solidos annui redditus, sitos in dicta parrochia de Leri, super unam vineam, sitam inter vineam Ameline La Bourgoise, ex una parte, et vineam Nicholai Godart, ex altera, sicut se proportat longitudine et latitudine a vico nemoris, per ante, usque ad vineam Gaufridi dicti Capon, per retro..."

 

Page 255 :

Robert le Sueur, de Léry, vendit aux religieux de Bonport 4 sous 6 deniers de rente à prendre sur "la vigne Basquet" (mars 1260). 

 

Page 266

Simon du Moutier vendit à maitre Hylaire 13 sous de rente à Léry à prendre sur une vigne (février 1265) : "que vinea sita est juxta vineam Nicholai Heudebert, abotans ad nemus domini regis et ad keminum de Locoveris..." Cette charte se trouvant dans le cartulaire de Bonport, nous en déduisons que cette pièce de terre dut revenir plus tard aux moines bonportois.

 

Page 321 :

Gilles Gobelin vendit aux religieux de Bonport une pièce de vignes à Léry (12 novembre 1280) : “inter vineam que vocatur vinea Sacriste, ex una parte, et vineam Johannis Gobelin, ex altera, et aboutat ad queminum Albe-Vie, ex uno capite, et ad vineam Johannis Le Petit…”

 

Page 327 :

Guillaume le Mansel vendit aux religieux de Bonport une pièce de vignes à Léry (1282) : "in parrochia de Lereio, sitam... maiart juxta vineas predictorum religiosorum, ex uno latere, et vineam... heredum Le Mansel, ex altero : tenendam et possidendam dictam vineam sicut se proportat in longum et latum dictis religiosis..."

 

Page 337 :

- Mathieu de la Warenne vendit aux religieux de Bonport une vigne à Léry (février 1284) : “pechiam vinee sitam in parrochia supradicta, in Esmeart, inter vineas dictorum religiosorum, ex uno latere, et masagium domini Johannis Venatoris, ex altero, et aboutat ad vineam Nicholai Mansol.”

- Mathieu de la Warenne vendit, de plus, une rente annuelle de 18 deniers aux religieux de Bonport à prendre sur la vigne Julien sur la rive de l'Eure : "Item vendidi eisdem decem et octo denarios annui redditus, quos percipiebam, annis singulis, ad festum Sancti Michaelis, super vineam Juliane desuper rippam..." 

 

Page 347 :

Richard le Couturier prit en fief de maitre Hylaire, ancien curé de Léry, une pièce de vignes contre 7 sous tournois de rente annuelle (15 février 1288) : “unam petiam vinee quam idem magister Hylarius habebat apud Ler[iacum], videlicet inter vineam monachorum Boni-Portus, ex una parte, et vineam Thome Germani ex alia, et aboutat ad queminum domini régis.” Cette charte se trouvant dans le cartulaire de Bonport, nous en déduisons que cette pièce de terre, ou sa rente, dut revenir plus tard aux moines bonportois.

 

Page 353 :

Guillaume Langleis et sa femme vendirent aux religieux de Bonport une pièce de vignes à Léry (1291) : “chest assavoir une pieche de vigne assise jouste le dit abbé et le couvent, d'une part, et Roullant de Leri, d'autre, et aboute au quemin le roy des deux bouts.”

 

Page 360 :

Nicolas Boterel et sa femme vendirent à l'abbaye de Bonport une pièce de vignes à Léry (1296) : “une pieche de vigne assise en la dite parroisse jouxte la vigne as diz religieus, d'une part, et la Jehanne Le Camus d'autre, et aboute à l’eritage Nichole Papeil, d'un bout, et au Pierres Lengleis et Johan Gobelin…”

 

Page 392 :

“Jean, duc de Normandie, décide que les religieux de Bonport, moyennant le payement de 400 livres tournois, jouiront à l'avenir paisiblement de leurs possessions, rentes et héritages situés dans les fiefs, juridiction et seigneurie du roi, sans qu'on puisse les obliger à les vendre ou à en payer finance (juin 1340, à Paris.)”

 

S’en suit une longue liste de droits… jusqu’au passage ci-dessous qui nous intéresse concernant Pont-de-l’Arche :

 

Page 396 :

“item, une masure en la parroisse du Pont de l’Arche, en la rue Saint Jehan, de la vente Johan Muset dit de Villaines, mise a vii soulz ii deniers de rente ; item, xxx soulz que doit Guy Benoit, pour la vigne Estourmy en la dicte parroisse, du don dudict maistre Guillaume…”

 

Page 405 :

“Item, en la ville du Vauvray, en la viconte du Pont de l’Arche, un hostel, vignes, terres labourables, près, rentes en deniers, corvées, oyseaulx et autres redevances.

Item, en la ville de Vaudreul et viconte du Pont de l’Arche, ung hostel nomme Landemare, et ung moulin, vignes, prés, terres labourables.”

 

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

Bando 13x9 (1)

Partager cet article

Repost0
18 décembre 2013 3 18 /12 /décembre /2013 11:45

« … la forêt de Bord n’est rien d’autre que celle du Pont-de-l’Arche. »

 

Eustache-Hyacinthe Langlois, La Croix-Sablier, page 308.

 

 

La forêt de Bord-Louviers est un beau massif de 45 km² situé dans la vallée de la Seine, dans l’Eure. Elle se prête aux loisirs, aux rêveries et aux questions historiques. Cet article dresse un petit panorama de richesses offertes aux curieux…

Le hêtre Tabouel, une des figures tutélaires de la forêt de Bord (cliché Armand Launay, 2011).

Le hêtre Tabouel, une des figures tutélaires de la forêt de Bord (cliché Armand Launay, 2011).

Des origines au Moyen Âge…

Un coup d’œil sur une carte ou une vue satellitaire de la vallée de la Seine montre que la dénivellation a joué un rôle non négligeable dans la préservation de surfaces boisées, lointaines héritières de la grande forêt couvrant l’Europe au néolithique. Si la forêt de Bord n’est plus un espace naturel sauvage, elle constitue néanmoins le poumon vert de la boucle de Louviers où l’Eure et la Seine se rapprochent peu à peu avant leurs fiançailles à Pont-de-l’Arche et leur union à Martot. Elle se trouve à l’extrémité nord-Est du plateau du Neubourg.

 

L’arrivée de l’Homme…

Comme nous l’avons écrit dans un article consacré à Tostes, les traces de l’Homme en forêt de Bord remontent au néolithique. C’est ce que l’on peut lire dans l’ouvrage dirigé par Bernard Bodinier, L’Eure de la préhistoire à nos jours, qui fait état (pages 33 et 40) de poignards du Grand-Pressigny retrouvés en « forêt de Pont-de-l'Arche » et conservés au Musée des Antiquités de Rouen. Il localise aussi à Pont-de-l’Arche (page 41) une épée à lame pistilliforme du bronze final II (page 42) et des pointes de lance d'influence britannique du bronze final III (page 43). On peut cependant penser que l’Homme a commencé à exploiter la forêt auparavant car Léry et la boucle de Seine qui l’entoure était déjà habités dès 5 000 ans avant notre ère.

Léon Coutil écrivit dans « Ateliers et stations humaines néolithiques du département de l’Eure » que « Le Musée d'Elbeuf possède plusieurs belles haches trouvées à la Vallée, près Tôtes, au triage des Routis. Au triage des Treize-Livres, hache plate en silex rosé, trouvée en 1859 (Musée de Louviers) » (page 177).

Dans un autre article de 1893, « Résumé des recherches préhistoriques en Normandie (époque paléolithique) », Léon Coutil a fait état d’une autre découverte : « Dans les champs, à la surface, M. Noury a recueilli une large hache plate taillée à grands éclats des deux côtés ; cette pièce, un peu triangulaire et à patine ocreuse, mesure environ 0m15. On peut la voir au musée d'Elbeuf, ainsi que des lames moustériennes trouvées dans les mêmes conditions, au même endroit » (page 66).

Dans un article intitulé « Inventaire des menhirs et dolmens de France (département de l’Eure) » le même Léon Coutil expose que « sur la limite de la forêt, entre Tostes et Saint-Pierre-lès-Elbeuf, au triage de la Cramponnière, se trouve un grès d'environ un mètre de hauteur, que l'on désigne sous le nom de : Pierre du Gain » (pages 108-109). Ce monument désormais disparu doit vraisemblablement être un mégalithe préceltique attestant la présence de l’Homme, voire sa sédentarisation.

 

Des traces gallo-romaines

La Carte archéologique de la Gaule, éditée par Dominique Cliquet, fait état (page 227) de fouilles réalisées entre 1894 et 1904 par Léon de Vesly et Victor Quesné. Celles-ci eurent lieu à la Butte des Buis, en forêt, près de La Vallée. Elles ont restitué les bases d’un fanum (13 m de côté) à cella carrée (un sanctuaire) de 4,35 m de côté entourée d’une galerie. Les murs de cette dernière étaient recouverts d’une couche de gypse rose et surmontés d’un portique. Plus de 60 monnaies ont été retrouvées sur les lieux allant du début du Ier siècle avant notre ère au IVe siècle : Tibère, Claude, Néron, Marc-Aurèle, Lucille, Dèce, Gallien, Salonine, Postume, Claude II, Tétricus I et II, Probus, Constance Chlore, Maximien Hercule et Daia, Constantin, Licinius, Crispus, Constantin II.

D’autres vestiges sont signalés par la carte d’état-major de l’IGN en forêt de Bord, près du carrefour des Quatre-bancs, entre La Couture et Louviers. La carte IGN les considère comme des restes de villa avec son puits. Nous n’avons pas trouvé de rapport de fouille sur ces vestiges situées aujourd’hui dans le périmètre administratif de Louviers.

 

Les défrichements entre l’Antiquité et le Moyen Âge

Les éléments archéologiques laissent entrevoir un habitat gallo-romain dispersé dans des friches au sein d’une forêt de Bord aux contours différents de ceux que nous lui connaissons depuis le Moyen Âge. Au Moyen Âge, certaines clairières étaient refermées alors que d’autres avaient donné naissance à La Haye-Malherbe, Montaure et Tostes.

 

Bord : un nom mystérieux

C’est Edouard Jore, auteur de « La chasse en forêt de Bord », qui nous fournit (page 14) la plus ancienne référence du nom « Bord » : « il s’agit d’une charte du 11e jour des calendes d’octobre de l’an 1014, par laquelle Richard II, dit « le Bon Duc de Normandie » pour réparer les dommages que son armée avait causés aux possessions de la Cathédrale de Chartres, fait don à cette Basilique notamment de Vraiville entre Louviers et Elbeuf avec la dîme de la chasse dans la forêt appelée Bord ». Wikipédia, sans citer ses sources, donne le mot « Bortis » désignant en latin médiéval la forêt de Bord. Cette même encyclopédie avance que ce mot dériverait du celtique borto « ayant un sens forestier ».

En 1130, le grand rôle de l’Echiquier de Normandie cite notre forêt « … et de 4 lib. 14 sol. de pasnagio foreste de Bort ». » (Léopold Delisle, Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie, page 29, membrane 8).

Par ailleurs, Léopold Delisle cite des chartes royales présentes dans le cartulaire de Bonport sous Louis IX. En aout 1256, la forêt qui nous intéresse est nommée « in foresta nostra Bortis » (page 105, charte n° 567). En mars 1256 ou 1257, elle devient « foresta Bordi » (page 107, charte n° 574). En avril 1257, elle est nommée « in foresta silicet de Borz » (page 107, charte n° 578). Notons que les moines de Bonport, habitant à l’orée de la forêt et y étant bien possessionnés, étaient parmi les mieux placés pour connaitre ce massif.

Que ce soit Bort ou Bord, il semble que la dernière lettre reste muette. Nous conservons la forme « Bor » comme nom de la forêt. Si le terme de Bort a été identifié, il est difficile de lui donner un sens précis. Nous avons voulu connaitre l’origine des toponymes lui ressemblant. Ainsi, selon Stéphane Gendron, auteur de L’origine des noms de lieux en France, le toponyme germanique « borde » désignait une cabane, une maisonnette, une métairie. Il serait issu du francique « bort », désignant une planche, qui a donné le latin tardif « borda », cabane (page 146). Cependant, à la page 188, le même auteur avance que Bort-les-Orgues (Corrèze) est construit sur le mot prélatin « borna » signifiant « source », « trou ».

Quant à Ernest Nègre, auteur de Toponymie générale de la France, il cite deux formes anciennes de Bort-les-Orgues : « boort » datée de 944 et « bort » datée de 1315. Selon lui, ce toponyme est à rapprocher des mots gaulois « borduo » qui désigne la corneille et « ritum », le gué. Le « Gué de la corneille » est l’étymologie que l’auteur donne aussi à Bourth, dans l’Eure, écrit « boort » en 1131.

Nous n’avons pas d’éléments probants pour expliquer le sens du nom de la forêt de Bord.

 

Une forêt du pouvoir central

 

Propriété du pouvoir depuis le haut Moyen Âge

Si la forêt de Bord n’est pas explicitement mentionnée dans les archives antérieures au XIe siècle, trois sites qui l’entourent ont fait partie du domaine royal, appelé le fisc. C’est ce que note Lucien Musset (page 23) : « Parmi les fiscs, certains paraissent avoir fait, de toute antiquité, partie du patrimoine du souverain ; ce sont les grands axes de la vallée de la Seine, groupés autour des résidences royales : Arelaunum, en forêt de Brotonne ; Gemmeticum, Jumièges ; Pistae, Pitres ; Veteres Domus qui est sans doute Louviers ; Rotoialum, Le Vaudreuil, ce dernier même remonte peut-être à l’époque gallo-romaine... » L’historien se fonde (page 25) sur la lecture de Grégoire de Tours qui cite la villa royale de Rotoialum en 584. Lucien Musset détaille (page 24) les fiscs et y insère les communes actuelles de Pont-de-l’Arche, Léry, Pinterville et, pour le fisc du Vaudreuil, « un secteur de la forêt de Bord (dans laquelle le fisc de Veteres Domus devait aussi comporter des dépendances). » Enfin, Lucien Musset écrit aussi (page 50) que « Les ducs Normands ont hérité des domaines Carolingiens [avec] régularité ».

 

Une « forêt de Louviers » ?

Autre preuve que la forêt de Bord était une propriété du pouvoir, l’échange réalisé par Richard Cœur de Lion le 16 octobre 1197. Celui-ci donna à l’archevêché de Rouen la forêt de Bord proche de Louviers contre la ville des Andelys où le monarque construisait le Château-Gaillard. Ainsi naquit une « forêt de Louviers ». Le 2 novembre 1789, la forêt de Bord fut incorporée au domaine de l’Etat. La forêt de Louviers fut nationalisée en tant que bien religieux. Ce n’est qu’en 1983 que ces deux domaines furent réunis en une seule entité administrative : la forêt de Bord-Louviers. Preuve ultime que la forêt de Bord était un fief direct du roi, l’installation d’une administration contrôlant ce bien au nom du roi… à Pont-de-l’Arche.

Le siège de la Maitrise des eaux et forêt de Pont-de-l'Arche vu depuis le premier étage du bailliage (cliché Armand Launay, 2013).

Le siège de la Maitrise des eaux et forêt de Pont-de-l'Arche vu depuis le premier étage du bailliage (cliché Armand Launay, 2013).

La maitrise des eaux et forêts

Les forêts comptent parmi les ressources nécessaires au maintien d’un pouvoir. Cependant, les posséder ne suffit pas ; il faut contrôler l’usage qui en est fait. C’est pourquoi, dès que les archives le permettent, on voit apparaitre des gardes en charge de la forêt. Louis-Etienne Charpillon et Anatole Caresme citent une charte de 1327 mentionnant « Jean de Commeny, Jean de Vilaines, Jean de Guinemaut et Gaufroy Le Grieu » comme « gardes en la forêt de Bord ».

Puis nous utilisons les travaux de Pascal Le Berre, auteur de Délinquants et forestiers dans les bois du Roi, qui a retracé la mise en place et la vie d’une administration régissant les eaux et forêts. Police et tribunal, le corps des Eaux et forêts fut mis en place par Philippe IV Le Bel (1291) et surtout par l’ordonnance de Brunoy signée par Philippe VI de Valois en 1346. Ce corps hérita de la compétence judiciaire détenue jusqu’alors par le bailli. Louis-Etienne Charpillon et Anatole Caresme nous apprennent que « Le roi d’Angleterre étant à Pont-de-l’Arche, en 1418, donna l’office de verdier de la forêt de Bord, à Etienne Louvel, et nomma sergents de cette même forêt, Robin Le Tailleur, Jean Aubrée, Thomas Foucault et Simon de Daubeuf. » Le roi d’Angleterre a maintenu l’organisation hiérarchique autour du verdier et de ses adjoints, les sergents, en charge de secteurs particuliers de la forêt.

L’administration se précisa encore. A partir de 1555, les maitrises des eaux et forêts furent créées dans le royaume afin de contrôler, surveiller et juger en première instance des délits liés à l’exploitation des bois, de la chasse et de la pêche. Une maitrise fut créée à Pont-de-l'Arche. Sa juridiction, différente de celle du bailliage, comprenait les forêts de Bord, de Longboël et de Louviers. Elle incluait aussi les bois seigneuriaux et ecclésiastiques, ces propriétaires assurant eux-mêmes le contrôle de leurs propriétés. La maitrise de Pont-de-l’Arche dépendait de la Grande maitrise de Rouen (seconde instance), elle-même dépendante de la Table de marbre du Parlement de Normandie. Au XVIIIe siècle, les forêts de la Grande maitrise de Rouen étaient les plus rémunératrices du royaume. Cependant, Pont-de-l’Arche faisait partie des petites maitrises de la généralité de Rouen. En 1573, les offices forestiers furent institués et on lit qu'en 1613 « Jean Le Tellier, sieur des Hauguettes, était maître particulier aux Eaux et Forêts de Pont-de-l’Arche ; Louis de la Faye était lieutenant » (Louis-Etienne Charpillon et Anatole Caresme).

Pascal Le Berre détaille la profession d’officier des eaux et forêts : « Lors du décès de l’officier, il n’y a que quelques semaines de vacances le temps que la famille lui trouve un successeur et que celui-ci règle les formalités administratives. Les acquéreurs des charges ont quasiment tous moins de trente ans. Cette activité est, le plus souvent, la principale et la seule activité professionnelle de ces hommes. C’est une profession qui détermine non seulement l’individu mais aussi sa famille. L’hérédité est très fréquente. Presque tous sont des avocats, à la base. Leur métier est moins celui de forestier que de juriste. Ils font partie d’une élite locale bien enracinée ».

Les greffiers sont nos secrétaires actuels (tenue des archives et traitement des courriers) mais de luxe. C’est une bonne charge. Un commis accompagne souvent le greffier. Tout en apprenant le travail il accumule un pécule qui lui permettra d’acheter la charge à la mort du titulaire, assurant ainsi la pérennité de l’emploi et de sa qualité.

Les huissiers-audienciers sont censés transmettre les documents issus du greffe. Ils étaient trois à Pont-de-l'Arche avant 1690 et deux après. Ils pallient souvent le manque de gardes. Ce sont des personnages secondaires qui évoluent dans le même univers socioculturel.

Pascal Le Berre détaille un autre personnage : « A la fin du règne de Louis XIV encore, les gardes généraux-collecteurs des amendes de la maîtrise (…), de simples gardes, font plutôt figure d’aventuriers peu scrupuleux. La perception des amendes est leur principal gagne-pain et il leur faut parfois arracher les deniers de haute lutte ». Puis, vers 1750, son profil change. Il est un bourgeois rouennais ou archépontain respecté. La collecte gagne en importance. Les gardes forestiers de la maitrise devinrent plus nombreux : de 7 en 1685 à 17 en 1785. Cela fit suite à une longue période de stagnation des effectifs. Précaires car nommés par le Grand Maitre, les gardes ont souvent comme activité le travail de la terre ou l’élevage et passent pour être parmi les premiers à enfreindre les lois quant aux nombre d’animaux emmenés dans les bois. C’est une fonction très peu populaire qui attire, en conséquence, des personnes très pauvres. Ce travail peu rémunérateur en soi a favorisé la débrouille en défendant un peu moins la cause du roi. Leurs conditions de vie vont de l’aisance à la pauvreté.

Pascal Le Berre a constaté que 4 à 500 amendes étaient données chaque année, en moyenne, dans le ressort de la maitrise. Le montant variait de 4 à 6 livres en moyenne.

 

Répartition des délits dans la forêt de Bord en 1716 et en 1786 (Pascal le Berre)

 17161786
Vol de bois97 %92,8 %
Pâturage illégal3 %7,2 %

Les animaux concernés en 1716 : 562 ; en 1786 : 386.

 

Les gardiens de bétail en 1786 sont de jeunes garçons (50,5 %), de jeunes filles (10,6 %), des domestiques (23 %) et des femmes (3,5 %). Pour l’essentiel, les animaux concernés sont des bovins. La rareté des porcs peut s’expliquer par la règlementation de la glandée. Les propriétaires déclarent leurs bêtes à la Maitrise qui, à l’automne, orchestre la paisson.

 

Répartition des essences faisant l’objet de délit dans la forêt de Bord en 1716 et 1786 (Pascal Le Berre)

Essences17161786
Chêne46,7 %13,6 %
Hêtre29 %38 %
Bouleau14,2 %36,8 %
Tremble6,9 %10,4 %
Autres3,2 %1,2 %

 

L’auteur précise que ces délits reflètent moins un changement de gout qu’une évolution des essences. La délinquance est souvent le fait d’une personne, voire deux. C’est une délinquance familiale. En 1716, elle impliquait 75,6 % d’hommes et 2,7 % de valets et de servantes En 1786, elle concernait 84,1 % d’hommes et 3,9 % de valets et de servantes.

 

 

Paroisses d’origine des auteurs de délits en forêt de Bord en 1716 (Pascal le Berre, page 135)

ParoissesNombre de feux en 1716Foyers délinquants
Romilly7548 (64 %)
Pont-de-l'Arche273151 (55,3 %)
Les Damps6631 (47 %)
La Neuville274112 (41,1 %)
Saint-Cyr-du-Vaudreuil12448 (38,7 %)
Notre-Dame-du-Vaudreuil11644 (37,9 %)
Pont-Saint-Pierre8330 (36,1 %)
Léry20167 (33,3 %)
Incarville4512 (26,6 %)
Criquebeuf14635 (24,5 %)
Martot398 (20,5 %)
Montaure16026 (16,3 %)
Pîtres14823 (15,5 %)
La Haye-Malherbe15620 (12,8 %)
Caudebec40048 (12 %)
Tostes534 (7,5 %)
Saint-Etienne-du-Vauvray604 (6,6 %)
Louviers95718 (1,9 %)


En 1790, dans un contexte de pillage généralisé, l’Assemblée constituante confia les attributions judiciaires des maitrises des Eaux et forêts aux tribunaux de district.

 

La cartographie : un outil du pouvoir

Louis-Etienne Charpillon et Anatole Caresme ont noté que « Vers 1508, le procureur du roi de Pont-de-l’Arche fit dresser une nouvelle carte de la forêt de Bord ». Ce document a, semble-t-il, disparu. Il témoigne de la volonté du pouvoir d’organiser le contrôle et l’exploitation forestière. La Bibliothèque nationale de France a numérisé une partie de ses collections (base Gallica) où figurent à ce jour trois cartes de la forêt de Bord. Nous les reproduisons ci-dessous. Les deux premiers documents semblent dater du XVIIe siècle et sont peu ou prou intitulés « Forêt de Bord de la maîtrise du Pont-de-l'Arche ». Mesurant 39 cm sur 26 cm, ils sont calqués l’un sur l’autre. Le premier constitue une présentation générale des propriétés royales et le second détaille leurs limites et leurs surfaces réparties en six gardes différentes. Il semble assez évident que ces cartes furent dessinées après l’ordonnance de Colbert, datant de 1669, qui constitue un point de départ dans le renouveau de la législation ainsi que dans l’organisation des eaux et forêts.

« Forest de bord de la Maistrise du Pont-de-l'Arche », fin XVIIe siècle (Bibliothèque nationale de France, GED-4526 : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb40722977n).

« Forest de bord de la Maistrise du Pont-de-l'Arche », fin XVIIe siècle (Bibliothèque nationale de France, GED-4526 : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb40722977n).

« Forest de bord de la Maistrise du Pontdelarche », fin XVIIe siècle (Bibliothèque nationale de France, GED-4529 : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb407229780).

« Forest de bord de la Maistrise du Pontdelarche », fin XVIIe siècle (Bibliothèque nationale de France, GED-4529 : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb407229780).

La troisième carte porte le titre de « Plan de la forest du Pont de l'Arche, autrement de Bord... faict à Paris de l'ordonnance de Monsr Le Feron, par Jean Fleury, arpenteur ». Ce document au 1/26 000e est daté de 1674. Il mesure 48 cm sur 67 cm.

« Plan de la forest du Pont de l'Arche, autrement de Bord... faict à Paris de l'ordonnance de Monsr Le Feron, par Jean Fleury, arpenteur » (Bibliothèque nationale de France, GECC-4945(12RES) : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb407682728).

« Plan de la forest du Pont de l'Arche, autrement de Bord... faict à Paris de l'ordonnance de Monsr Le Feron, par Jean Fleury, arpenteur » (Bibliothèque nationale de France, GECC-4945(12RES) : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb407682728).

Nous insérons aussi une reproduction de faible qualité de la carte dressée par Hyacinthe Langlois le 25 juillet 1796 pour son père Gérard. Celui-ci était garde-marteau en la maitrise des eaux et forêts du bailliage de Pont-de-l’Arche. Officier du roi, sa fonction consistait à contrôler les essences à vendre et à s’assurer de la légalité de leur vente. C'est lui qui détenait le marteau avec lequel on marquait les arbres à abattre. On y voit clairement les gardes publiques de Bord et Longboël et les bois privés de Bord : Martot, Bonport et Louviers. Cette carte a été reproduite en noir et blanc dans L’Eure de la préhistoire à nos jours (page 223).

La forêt de Bord par Eustache Hyacinthe Langlois (1796).

La forêt de Bord par Eustache Hyacinthe Langlois (1796).

En conclusion de cette partie, la forêt de Bord est donc pleinement une forêt, c’est-à-dire un domaine relevant de la cour de justice du roi, bois ou non, si l’on reprend le sens du mot bas latin forestis.

 

Les derniers défrichements du Moyen Âge

Le fait que la forêt de Bord ait été une propriété royale a largement protégé ses frontières. Cependant, les monarques n’ont pas possédé l’ensemble des bois et ont conféré des droits à des vassaux ayant défriché. Ainsi dans L’Eure de la préhistoire à nos jours on peut lire (page 122) : « Au début du règne de Saint-Louis (1226-1270), beaucoup [d’hôtes, de colons] furent lotis par le châtelain du Vaudreuil d'une parcelle de la forêt de Bord à défricher. Les défrichements dans cette forêt prirent d'ailleurs une telle extension que le roi dut, en 1246, dédommager les moines cisterciens de Bonport, qui y possédaient des droits ». Ces parcelles sont impossibles à localiser même s’il serait vraisemblable qu’elles désignent l’espace entre Le Vaudreuil et la forêt actuelle. Ce même ouvrage avance (page 130) que « quelques bourgs seulement eurent avoir avec les défrichements, et tardivement, au XIIIe siècle, comme La Haye-Malherbe, en forêt de Bord... » Les moines de Bonport ont aussi, semble-t-il, défriché sans que nous puissions localiser les terres concernées. Il semble donc qu'à partir du XIIIe siècle le massif de Bord ait stabilisé ses frontières. 

 

 

Activités anciennes

 

La coupe du bois

La proximité de la Seine a certainement favorisé le flottage des bois. Ce dernier compte peut-être parmi les raisons de la sauvegarde d’un massif forestier royal en ce lieu en plus d'une dénivellation moins propice à la culture. Naguère, la forêt était au cœur de toute industrie. Son bois fournissait le matériau nécessaire aux outils des artisans, aux maisons, aux véhicules, au chauffage...

Sans être en mesure de présenter ici une étude complète sur la coupe du bois en forêt de Bord, il nous plait de citer des passages d’une étude de Jean Boissière mettant en lumière l’importance de ce massif dans l’approvisionnement de Rouen et surtout de Paris : « Les forêts de la vallée de la Seine entre Paris et Rouen d’après l’enquête de 1714 ». Cette étude se fonde sur le procès verbal d’Hector Bonnet chargé par l’hôtel de Ville de Paris de comprendre pourquoi le bois ne parvenait pas suffisamment dans une période de disette de combustible. Cet homme voyagea de Paris à Rouen du 27 septembre au 18 octobre 1714. Il résida à Pont-de-l'Arche du 10 au 15 octobre. Il nous apprend que la forêt seigneuriale était composée en moyenne et uniquement d'un tiers de futaie, le reste n'étant que des taillis. L'état des forêts était donc médiocre du fait de son intense exploitation. 25 ports fluviaux existaient sur la Seine et ses affluents immédiats dont Les Damps, Pont-de-l'Arche et Bonport. Certains massifs avaient jusqu'à trois débouchés fluviaux ce qui laisse apparaitre l'émiettement du commerce du bois. Le flottage du bois existait sur l'Andellle et sur le cours supérieur de la Seine et de ses affluents. Hector Bonnet nota scrupuleusement les obstacles humains à la livraison du bois : les travailleurs de la voie d'eau qui tentaient d'améliorer leur revenu. L'auteur fait référence à un projet présenté au roi afin de rendre flottable l'Eure jusqu'aux Damps (tome 6, page 23). Voici la reproduction du procès verbal d'Hector Bonnet qui concerne Les Damps et Pont-de-l'Arche et qui cite des ventes encore connues sous les mêmes noms :

« ... nous nous sommes rendus au port appellé Les damps qui est l'embouchure de la rivière d'Eure sur lequel nous avons trouvé quinze milliers de cotterets appartenant a la dame Veuve Bouret provenant de la Vente de Cocaigne forest de Bord appellée communement de pont de l'arche, exploitation de mil sept cent treize, plus trente cinq milliers appartenant au Sr Lemire provenant du Recepage desd. Bois de Cocaigne exploitation de mil sept cent quatorze Et ensuite nous nous sommes rendus au port du pont de l'arche sur lequel nous aurions trouvé le nommé garde dud. port qui nous auroit dit y avoir sur iceluy quatre carterons de Bois de compte appartenant au Sr Carcillier provenant de la Vente Glajoleuse forest de Bord exploitation de 1713 quatre autres carterons de Bois d'andelle provenant de la Vente aud. Sieur, plus trois carterons de Bois d'andelle au Sr Roblasre provenant de l'exploitation de 1713 treize cartrerons de pareille Bois appartenant à lad. Veuve Bouret provenant des Ventes de Mollier et Glajoleuse plus a elle appartenant deux cent vingt milliers de cotterets compris quatre vingt dix mil restent dans celle de Glazoleuse, soixante huit milliers de cotterets appartenant au Sr le Cerf demeurant pres d'Elbeuf provenant de la Vente de Cocagne exploitation de 1714 trente huit autres milliers appartenant aux Srs marie freres provenant de la Vente Maigremont exploitation de 1713 et encore vingt huit milliers de cotterets appartenant au Sr Carcillier provenant de la Vente de la Glajoleuse exploitation de mil sept cent treize..."" (page 9, tome 7).

Enfin, nous aimons à rappeler que les pins sylvestres du rez-de-jardin de la Bibliothèque nationale de France ont été déracinés de la forêt de Bord. Sur 200 arbres prélevés, la moitié ne survit pas au transfert comme l'écrit Marie-Hélène Devillepoix suivant les propos du technicien forestier de Pont-de-l'Arche, Didier Lebogne.

 

Le droit de ramage

Dans « Promenez-vous en forêt » l’Archépontain Jean Mallet retrace, assurément avec des souvenirs d’enfance, une pratique ancestrale consistant à ramasser du menu bois en forêt (page 40) : « L'ouvrier allait souvent se fournir sur place et moyennant un droit dit de « soumission » acquitté au garde, il pouvait aller ramasser du bois mort et faire des fagots pendant un certain temps et dans des parcelles bien désignées. Pendant ce temps là, les « gamins » se battaient à coup de « sapinettes » pour finir par les ramasser dans des gros sacs appelés « pouches » heureux à la pensée de faire « péter » un peu plus tard, dans le poêle en fonte, émaillée ou non. On utilisait la brouette en bois avec parfois deux petites roues en fer sur le devant ou encore, soulevée à l'aide de sangles, afin de pouvoir prendre un plus grand chargement, ce n'était pas une mince affaire de la retenir dans les descentes, le dispositif ne comportant aucun système de freinage. Ce bois avait le privilège de chauffer trois fois, comme me l'avait rapporté naguère un Ancien, avec une pointe d'ironie : en allant le chercher, en le sciant et pour finir en le brûlant bien sûr ! Aujourd'hui, on ne se chauffe plus au bois que pour le plaisir et à la cheminée. »

Cette pratique rappelle le médiéval droit de ramage qui consistait à ramasser le bois mort pour se chauffer ou pour offrir un tuteur à certaines cultures comme celles de la vigne et du lin (André Plaisse, pages 24 et 25).

Un parquet nommé "Vestiges d'enceinte" sur la carte IGN au 1/25 000e.

Un parquet nommé "Vestiges d'enceinte" sur la carte IGN au 1/25 000e.

L’élevage et les parquets

La forêt a longtemps servi à faire paitre le troupeau. Cette pratique ne coutait rien et permettait de réserver de plus larges terres à la culture. Ainsi les prospecteurs de métaux anciens ont retrouvé d'importantes quantités de grelots qui permettaient de retrouver les animaux au son. Ils ont aussi retrouvé nombre de dés à coudre qui occupaient les longues heures des personnes chargées de la surveillance des bêtes. Dans le droit coutumier, le panage autorisait certaines personnes, moyennant une redevance le plus souvent, à faire manger les porcs dans la forêt (André Plaisse, page 20), surtout les glands et les faines. Plus largement, la forêt médiévale a servi de pâturage aux vaches et aux chevaux grâce à ses herbages, ses jeunes pousses, ses landes et bruyères et ses buissons (André Plaisse, page 21).

La carte IGN désigne des retranchements de la forêt de Bord sous le nom de « Vestiges d’enceinte » et même de « Vestiges d’enceinte antique ». Cependant, en 1903 Henri Guibert rédigea un bel article intitulé « Note au sujet de retranchements aux environs de Louviers » qui nous éclaire sur ces aménagements entourés de fossés et de talus. Tout d’abord, il en distingue quatre : celui de la Mare-au-coq dans une enclave du Vaudreuil (67 m sur 60 m avec un fossé de 1,5 m de largeur sur 0,8 de profondeur), celui du Testelet (Tostes), celui du Fort-aux-Anglais (Mesnil-Jourdain) et celui de la Mare-courante (Louviers, près de Montaure). Henri Guibert nous apprend que le retranchement de la Mare-au-coq est appelé « Le parquet » par les professionnels exerçant en forêt. Il rejette la thèse de camps militaires puisque ces retranchements sont situés parfois à mi-pente et donc exposés aux éventuels assaillants.

Plus précisément, Henri Guibert rappelle un ancien droit dont bénéficiaient au Moyen Âge les habitants des communes voisines de la forêt : le droit de pâturage. Des parties de la forêt étaient exclues de ces zones de pâturages (les « deffens ») et nécessitaient la présence de verdiers et de sergents, agents de la maitrise particulière des Eaux et forêt (bailliage de Pont-de-l’Arche) qui pouvaient saisir les animaux et les parquer dans des enclos réalisés à cette intention. On nommait ces agents des « parquiers ». C’est ce qui explique la présence régulière de parquets dans la forêt. Henri Guibert cite le très intéressant Léopold Delisle : « Le parc était plus ordinairement placé aux environs du château. Il paraît qu’on le fermait surtout avec des palissades de pieux. Le parc servait à la chasse, à la pâture et à la garde des bestiaux saisis pour dettes ou pour délits forestiers. S’il n’avait qu’une contenance assez bornée, on employait pour le désigner le diminutif Parquet » (Etudes sur la condition de la classe agricole et l’état de l’agriculture en Normandie au Moyen-Âge, page 347). Nous sommes tentés d’ajouter à la liste des parquets de la forêt de Bord un ancien enclos de la commune des Damps (au pied de la Crute, sur un monticule). Qui plus est, étant donnée la taille des parquets, nous nous demandons s'ils n'ont servi qu'à parquer les animaux paissant dans les défens. Ils auraient bien pu parquer les bêtes durant les nuits par trop incertaines. Vue la répartition des parquets, nous serions tentés d’écrire qu’il en existait un par garde forestière.

Cependant, le Fort-aux-Anglais sort de notre terrain d'étude. Nous sommes plus réservé quant à son origine et son emploi malgré les écrits d'enri Guibert.  

Les carrières

Les promeneurs en forêt de Bord pourront s’étonner des reliefs parfois torturés des sols de la forêt de Bord. Ceux-ci s’expliquent par les nombreuses carrières de craie, de sable, de silex et d’argile qui servaient à nos ancêtres, à la fin du XIXe siècle encore, pour l’agriculture ou la construction. Comme s’en font l’écho les archives départementales (7 M 297), l’administration accordait au nom de l’Etat des concessions à divers particuliers pour un espace et un temps donnés. Ces carrières se présentent à ciel ouvert (par exemple près de la maison forestière de Léry ou, à Pont-de-l’Arche, le chemin de la Borde et le long du chemin des Epinières) mais aussi sous forme de puits comme « le puits du roi » au Testelet (Jean Mallet, « Etude de la forêt », page 31).

 

 

Peurs et légendes et croyances

 

L'agonie du loup

Un nom comme « Le val à loups », vers Louviers en sortant de Pont-de-l’Arche, nous rappelle l’existence pas si lointaine de cet animal qui fit peur et qui alimente encore les imaginaires. Max Masson rapporte (folio 33) les battues organisées par la sous-préfecture de Louviers afin d’éradiquer le loup. Il y en eut en 1816, 1820 et surtout en 1835 où 2 000 hommes furent réquisitionnés en tant que tireurs et rabatteurs. Ils couvrirent 34 communes « sur un arc de cercle passant à Pont de l'Arche, Tostes, La Haye Malherbe, Hondouville, La Chapelle du Bois des Faulx, Ailly, Heudebouville, Venables et aboutissant à la Seine en face de Muids ». Dirigés par des gardes forestiers et des gendarmes, ils fondirent vers la Seine où d’autres chasseurs attendaient les animaux susceptibles de traverser.

Il y eut cependant des rescapés. Ainsi Max Masson note que le 5 septembre 1836 le garde Morlet fils abattit un loup à Tostes. Mais la question n’était pas réglée. Paul Petit témoigne de la survie de l’animal honni dans un ouvrage intitulé Sangliers dans l'arrondissement de Louviers et les vautraits… : « M. le marquis de Montalembert avait eu, en 1861, l'occasion de diriger une battue aux loups dans la forêt de Bord. Une louve, accompagnée d'un grand loup, était venue établir son liteau dans les parages de Criquebeuf ; leur présence se manifesta d'une façon soudaine. Pendant la nuit du 4 au 5 juillet, plusieurs loups attaquèrent le troupeau de M. Micaux, fermier à Blacquetuit, commune de Montaure. Les moutons étaient parqués sur le chemin de Montaure aux Fosses ; vingt-et-un furent étranglés, et le reste du troupeau se trouva disséminé dans la campagne. A cette nouvelle, M. de Montalembert envoya immédiatement ses hommes en forêt pour reconnaitre la demeure des loups ; le mauvais temps, presque continuel, et l'état de la plaine couverte de récoltes rendaient cette opération très difficile ; mais tout portait à croire qu'ils faisaient leur fort dans les sapins de Criquebeuf, près du Rond-de-Bord. Une battue fut ordonnée pour le 25 juillet : rendez-vous au carrefour Sainte-Anne, route de Tostes, à neuf heures du matin. M. le sous-préfet avait prié les maires des communes limitrophes de la forêt de réunir le plus de monde qu'ils pourraient. « Malgré les travaux urgents de la campagne, lisons-nous dans le Publicateur de Louviers du 31 juillet, les populations ont eu à cœur de répondre à cet appel, et les chasseurs se trouvaient en assez grand nombre pour qu'il devint impossible à aucun loup de sortir de l'enceinte sans être vu. « M. Lemaire, sous-inspecteur des forêts, et M. le marquis de Montalembert, lieutenant de louvèterie, avaient pris toutes les dispositions nécessaires pour assurer le silence sur la ligne des tireurs postés par leur soin. « Le héros de la chasse a été M. Béranger, de Saint-Pierre-lès-Elbeuf. Il a tué le premier loup (louveteau). Une demi-heure après, un second est mis en joue par deux tireurs ; l'animal, déviant de sa route, passe à M. Béranger qui le tire : blessé grièvement, il est achevé par le garde forestier Aubry, " M. Boulenger, de Louviers, a atteint un troisième loup qui a disparu, mais a été trouvé mort le lendemain. Un quatrième, que sa forte taille a fait supposer être le père ou la mère, a été tiré et blessé. Enfin, M. Gustave Dufossé, de Saint-Cyr-du-Vaudreuil, en avait tiré un autre en arrivant au rendez-vous ; le croyant mort, il se disposait à aller le relever, mais l'animal, qui s'était rasé probablement, s'est enfui rapidement à son approche. » La question du loup n’était donc toujours pas résolue en 1861 et nous n'avons pas trouvé la date de son extinction dans le domaine de Bord.

 

La Croix-Sablier

La Croix-Sablier est une nouvelle écrite par Eustache-Hyacinthe Langlois, parue en 1835, et qui explique la présence d’un calvaire en pierre « à égale distance », « près de l’ancienne route du Pont-de-l’Arche à Louviers ». Jean Mallet situe cet emplacement au rond Royal, ce qui est très probable puisque l'ancienne et la nouvelle route de Louviers étaient proches à cet endroit comme le montre une version de la carte de Cassini. Ce calvaire portait le nom de Croix-Sablier, « riche négociant du XVIIe siècle » qui fut assassiné au début du siècle par « un jeune homme dont il avait protégé l’enfance » et qui l’aidait dans ses tâches quotidiennes. Lors d’un énième déplacement, « par une journée de juillet », le négociant souhaita se reposer dans la fraicheur d’un sous-bois. Cet isolement fit naitre « de diaboliques pensées » dans l’esprit du jeune homme qui dit à son maitre : « … l’un de nous deux qui tuerait ici l’autre, n‘aurait pas de témoin à redouter. » Monsieur Sablier répondit : « ne vois-tu pas que nous sommes entourés de témoins vivants. Ces témoins, tu les vois dans ces moucherons qui nous importunent, et que le ciel exciterait à appeler sur ta tête la vengeance des lois. » L’argument ne fit pas mouche chez le jeune homme qui profita de l’isolement du sous-bois pour l’abattre son maitre d’un « coup de pistolet » et partir avec une « valise qui regorgeait d’or. » « Pendant qu’une croix expiatoire s’élevait sur le lieu du crime », le jeune homme changea de nom et fit commerce « dans une de nos villes frontières les plus éloignées ». Il se maria avec « une jeune personne bien née, dont les excellentes qualités eussent dû faire son bonheur, s’il était du bonheur pour une âme bourrelée de remords. » En effet, chaque été les moucherons rappelaient au jeune homme son crime, telles des « Euménides », de petites divinités persécutrices de la mythologie grecque. Le jeune homme révéla à sa femme la raison de son angoisse. Puis, il eut des revers commerciaux, s’appauvrit, sombra dans l’alcool, frappa sa femme… Victime de violence féroce, celle-ci révéla le crime de son mari aux voisins : « Misérable, assassine-moi plutôt comme tu assassinas ton maitre ! » Le meurtrier de la forêt de Bord fut « arrêté le lendemain, et bientôt le bourreau [va] écrire, en caractères de sang, la péripétie de cet épouvantable drame. »

 

Le Val Richard

Près de La Plaine de Bonport un espace boisé est nommé Le Val Richard, surtout connu de nos jours pour la zone d’activités qui a repris ce nom. D’aucuns se plaisent à lire ici une trace du passage de Richard Cœur de Lion, parmi lesquels Eustache-Hyacinthe Langlois (La Croix-Sablier, page 309 : « le Vau-Ricard », en normand). Cependant, les noms de lieux ont des origines bien plus pragmatiques. Ainsi Louis-Etienne Charpillon et Anatole Caresme citent une charte datée vers 1230 qui nous apprend que « Raoul de Criquebeuf et Richard du Val, tenaient dans la forêt de Bord, 3 vergées et ¾ de vergée pour 12 s. 9 d. de rente. » Il y a de fortes chances que ce Richard du Val ait marqué de son nom un espace criquebeuvien, bien plus que Richard Cœur de Lion même s’il fut cofondateur de l’abbaye de Bonport en 1190. Le Val Richard ne désignerait donc pas – non plus – Richard Jacquet.

 

Les galeries souterraines

Nous avons consacré un article sur les légendes avançant que le sous-sol de Pont-de-l’Arche était troué de voies de circulation. Ces légendes veulent que des tunnels souterrains aient relié Bonport à Pont-de-l’Arche ; Pont-de-l’Arche à la maison de la Dame-blanche, aux Damps ; Les Damps à l’ancien château du Vaudreuil en passant sous la forêt ; Bonport à Argeronne en passant sous la forêt de Bord… Dans notre étude, nous avons remarqué que des éléments normaux du patrimoine, tels que les caves, suffisaient à alimenter les légendes. Nous avons cependant observé nos limites d’investigation, bloqués par notre incapacité à visiter de prétendues galeries situées derrière des parties murées bien existantes, elles. En forêt, les trous que l’on trouve de-ci de-là pourraient être interprétés comme des effondrements ou des sorties de galeries (près de la mare Planco, du chemin du Renard…). Nous penchons plus vers une explication faisant de ces trous des vestiges de marnières comme celle nommée le « puits du roi » à Tostes.

 

Petit Saint-Ouen de Léry

Voir notre article consacré à ce pèlerinage ancestral lié au bourg de Léry.

Mise en valeur des arbres remarquables de la forêt de Bord, notamment par l'ONF : ici le hêtre du Petit-Saint-Ouen de Léry (2018).

Mise en valeur des arbres remarquables de la forêt de Bord, notamment par l'ONF : ici le hêtre du Petit-Saint-Ouen de Léry (2018).

Sainte Anne faisant lire la Bible à sa fille, la Vierge Marie. Détail d'une statue en pierre peinte de la fin du XVIe siècle, église Notre-Dame-des-arts, Pont-de-l'Arche (cliché Armand Launay, 2011).

Sainte Anne faisant lire la Bible à sa fille, la Vierge Marie. Détail d'une statue en pierre peinte de la fin du XVIe siècle, église Notre-Dame-des-arts, Pont-de-l'Arche (cliché Armand Launay, 2011).

Sainte Anne

Sainte Anne, la mère de la Vierge Marie, occupe une place importante dans la région de Bord. Elle est la patronne de Tostes et de Pont-de-l’Arche. Dans un article intitulé « Pont-de-l’Arche », Jean Mallet écrit que le nom de la fête communale Sainte-Anne « viendrait d'Anne le Blanc du Rollet, gouverneur de la ville, proche d'Henri IV » (page 65). Nous serions étonnés que cette fête, à l’origine pieuse, ait pris le prénom d’un personnage, fût-il célèbre. Nous nous sommes plutôt intéressés au fait que sainte Anne est la patronne des menuisiers et des ébénistes. Le lien avec la forêt serait confirmé par le lieu où la Sainte-Anne était célébrée avant 1861, c’est-à-dire à l’orée de la forêt, sur un terrain appelé Sainte-Anne (aujourd’hui la déchèterie et le Village des artisans de la lisière). Une procession se faisait dans la ville avec une statue en bois de la mère de la Vierge ; statue malheureusement volée dans les années 1970 sans qu'on ait retrouvé de photographie ou de représentation. Le parcours de cette procession passait devant un calvaire plus tardif et aboutissait sur le terrain Sainte-Anne où se tenait l'assemblée du même nom, ancêtre de la fête patronale. Dans un article consacré au paganisme dans la région, nous nous sommes même demandé si cette célébration religieuse avait une origine préchrétienne étant donné qu'un fanum y a été relevé par des prospecteurs à métaux.

À l’issue de cette présentation, nous pensons que l’exploitation forestière a eu une répercussion sur le culte catholique local.

 

Guerre

La Seconde guerre mondiale a laissé des traces dans notre forêt. Des bombardements ou, plus vraisemblablement, des bombardiers se délestant pour faciliter leur retour, ont déformé certains terrains. La forêt compte aussi au moins un avion américain abattu, celui du chemin du Renard aux Damps.

Vue sur la forêt (cliché Armand Launay, 2011).

Vue sur la forêt (cliché Armand Launay, 2011).

Essences et arbres remarquables

La forêt apparait de nos jours sous forme de futaie dressée par la main de l’Homme de sorte que les arbres produisent de grands troncs. La forêt naturelle était bien différente et toutes ses parties ne se ressemblaient pas. C’est ce que nous avons vu plus haut avec Jean Boissière qui rapporte qu’en 1714 seul un tiers de la forêt était en futaie. La toponymie se fait aussi l’écho de ce changement. Ainsi, une des entrées de la Garde-Châtel est encore appelée « porte de la lande ». Entre la Couture de Tostes et Louviers, une route forestière s’appelle les « longues raies », signifiant les haies en normand. Un bois de Tostes allant vers Louviers s’appelle le « bois des Vignes », une essence bien connue à Léry et aussi un peu à Pont-de-l’Arche en 1340 avec la vigne dite de « l’Estourmy » (Cartulaire de Bonport, page 393). Il semble que les épineux soient arrivés d'Alsace à la fin du XVIIIe siècle comme le note Marie-Hélène Devillepoix d'après le témoignage du technicien forestier Didier Leborgne (Pont-de-l'Arche). Ainsi s’expliquent quelques noms comme l’Epine Enguerrand ou les Epinières (sur le plateau de Pont-de-l’Arche) qui désignaient les parties repérables grâce aux essences nouvelles.

Marie-Hélène Devillepoix a aussi noté les principales essences locales que sont les pins, les hêtres, les merisiers et les chênes. Elle a distingué la variété des essences qui fait de la forêt de Bord un massif original à côté des nombreuses hêtraies normandes. Les 16 km² de pins sont situés sur les terrasses alluviales dont la pauvreté des sols, sableux et caillouteux, convient aux conifères. La hêtraie s'épanouit, elle, sur les plateaux limoneux. Cette essence est privilégiée car, si elle « vit moins longtemps que le chêne », elle « croît plus vite » ce qui est bon pour le rendement.

Comme tout massif, la forêt de Bord comprend des arbres remarquables épargnés par l’Office national des forêts. Le chêne Leguay se trouve dans la commune de Montaure, aux Fosses. Il est réputé avoir 350 ans, fait 510 cm de circonférence à 1,3 m du sol. Il est haut de 30 m. Selon Jean Mallet dans « Promenez-vous en forêt », cet arbre porte le nom d'un « ancien inspecteur des Eaux et Forêts de Louviers » de la fin du XIXe siècle (page 26). Il semble qu’il ait raison car les archives départementales conservent un rapport, daté de septembre 1892, signé par M. Leguay, inspecteur des forêts (7 M 297). Autres arbres remarquables localisés sur les cartes IGN, le chêne des Régales (près du chêne Leguay) et le chêne Nicolas (à La Vallée).

 

La chasse à courre en forêt de Bord représentée sur une carte postale.

La chasse à courre en forêt de Bord représentée sur une carte postale.

Tourisme et loisirs

 

La chasse à courre

À la fois emblème et héritage des privilèges nobiliaires, la chasse à courre a continué à être pratiquée en forêt. Jean Mallet, dans « Promenez-vous en forêt », nous apprend qu’elle était mise en « en adjudication tous les 9 ans par les Eaux et Forêts ». Le même auteur, dans « Etude de la forêt », avance que « Les chenils d'où partaient les chasses à courre étaient au nombre de deux : la Vénerie à Pont-de-l’Arche et à Louviers, rue Saint-Hildevert » (page 35). Celle de Pont-de-l’Arche, en haut de la rue Charles-Cacheleux, est particulièrement impressionnante. Ses immenses locaux furent rachetés vers 1908 par Olympe Hériot (1887-1953), un des fils du Commandant Olympe Hériot et neveu d’Auguste Hériot, fondateur des Grands magasins du Louvre. L’Internet nous apprend que ce bourgeois, très en vue dans le Paris des années folles, était passionné de chasse à courre, comme ses parents. Il réunit à Pont-de-l’Arche une meute de 90 chiens et un équipage de 11 chevaux qui chassa le sanglier puis le cerf jusqu’en 1937 dans les forêts normandes. Les chasses qu’il donna étaient très réputées dans le milieu de la vènerie. Une sonnerie de cor de chasse a même reçu pour nom « la Olympe Hériot ». Il reçut le 26 avril 1951 les insignes de Commandeur de la Légion d'Honneur. Par ailleurs, il se lia d’amitié avec Charles Morel, industriel et maire de Pont-de-l’Arche, et c’est assurément pourquoi il fut conseiller municipal en 1930 sur la liste de Charles Morel. C’est à celui-ci qu’il a souhaité vendre La Vènerie, son immense propriété, en 1938. De la chasse à courre, il reste des noms tels que le Chemin des Cavaliers, le rond de France ou le peu républicain – et anachronique – Rond royal. Il reste itou une stèle en hommage à Paul Vigrare, piqueur décédé le 23 décembre 1950 durant une chasse (au début de la route forestière du ravin de la vallée d'Incarville, à Pont-de-l'Arche).

"Royal car", un véhicule à vocation touristique venu déposer des promeneurs en forêt de Bord (1936).

"Royal car", un véhicule à vocation touristique venu déposer des promeneurs en forêt de Bord (1936).

Le développement des loisirs

Si la forêt de Bord a été le terrain des balades familiales et amoureuses depuis longtemps, les années 1930 nous ont laissé les premiers témoignages touristiques telle cette photographie, ci-dessus, d’un autocar en 1936.

La forêt de Bord est aussi le domaine des randonnées pédestres, des sorties en VTT. Ainsi, à côté du GR 222 et 222A, nous proposons à titre d’exemple la « Balade du hêtre Tabouel ».

Les nombreuses mares qui ponctuent le massif de Bord pour l’équilibre de la faune offrent aussi de bons prétextes à la balade. Autre endroit attrayant, le parcours sportif des Damps qui propose aussi des tables de piquenique à proximité.

De très nombreuses voies de circulation coupent le massif de Bord. Ici la route de Tostes (cliché Armand Launay, 2012).

De très nombreuses voies de circulation coupent le massif de Bord. Ici la route de Tostes (cliché Armand Launay, 2012).

Des routes omniprésentes

Napoléon Bonaparte a laissé sa marque dans notre forêt entre Les Damps et Léry où passe la Voie impériale. En fait, ce chemin est tout simplement un tronçon déclassé d’une des voies qu’on appelle depuis les routes nationales. Jean Mallet avance que la route nationale entre Incarville et Pont-de-l’Arche, celle du Val-à-loup, « fut arrêtée par le Conseil du roi en 1780 » (« Promenez-vous en forêt », page 40). C’est tout à fait probable car une version de la carte de Cassini monte cette voie rectiligne à côté d’un chemin menant au Cavé et qui doit être l’ancien chemin de Louviers.

Le massif de Bord est imposant et, de ce fait, largement percé par des voies de communication. Les routes nationales coupent le massif entre Louviers et Elbeuf et Incarville et Pont-de-l’Arche. Depuis 1967, l’autoroute de Normandie sépare le massif hormis deux passages pour animaux, quelques ponts et tunnels. Enfin, le contournement de Pont-de-l’Arche inauguré en 2010 a encore coupé un peu plus cette belle forêt, limitant ainsi les espaces de refuge des espèces animales et les lieux où l’on peut se reposer du bruit des moteurs. Le projet de contournement Est de Rouen et son raccordement à l’autoroute A13 au niveau d’Incarville n’écarte pas totalement le risque de gâcher un peu plus encore le domaine de Bord.

 

 

A lire aussi…

Le désert de la Garde-Châtel

Un texte de Victor Hugo en forêt de Bord

Aux origines de Tostes

Aux origines de Montaure

 

 

 

Sources

- Bodinier Bernard, L'Eure de la préhistoire à nos jours, Saint-Jean-d'Angély, édition Jean-Michel Bordessoules, 2001, 495 pages ;

- Boissière Jean, « Les forêts de la vallée de la Seine entre Paris et Rouen d’après l’enquête de 1714 », Annales historiques du Mantois, Mantes, Centre régional d’études historiques, 1979, tome 6 (pages 3 à 31) et tome 7 (pages 3 à 20) ;

- Charpillon Louis-Etienne, Caresme Anatole, « Pont-de-l’Arche, pages 662 à 674, Dictionnaire historique de toutes les communes du département de l’Eure, Les Andelys, éd. Delcroix, 1868, 960 pages, voir à la fin de l’article sur Pont-de-l’Arche : « Forêt de Bord » ;

- Cliquet Dominique, Carte archéologique de la Gaule : l’Eure 27, Paris, ministère de la culture, 1993, 285 pages ;

- Coutil Léon, « Résumé des recherches préhistoriques en Normandie (époque paléolithique) », pages 34 à 142, Collectif, Bulletin de la Société normande d'études préhistoriques, Société normande d'études préhistoriques et historiques, Louviers, imprimerie Eugène Izambert, tome I, année 1893, 1894, 151 pages ;

- Coutil Léon, « Inventaire des menhirs et dolmens de France (département de l’Eure) », pages 36 à 122, Collectif, Bulletin de la Société normande d'études préhistoriques, Société normande d'études préhistoriques et historiques, Louviers, imprimerie Eugène Izambert, tome IV, année 1896, 1897, 222 pages ;

- Coutil Léon, « Ateliers et stations humaines néolithiques du département de l’Eure », pages 123 à 211, Collectif, Bulletin de la Société normande d'études préhistoriques, Société normande d'études préhistoriques et historiques, Louviers, imprimerie Eugène Izambert, tome IV, année 1896, 1897, 222 pages ;

- Delisle Léopold (publié par), « Cartulaire normand de Philippe Auguste, Louis VIII, Saint-Louis et Philippe le Hardi », Mémoire de la Société des antiquaires de Normandie, 6e volume, XVIe volume de la collection, Caen, 1852, 390 pages ;

- Devillepoix Marie-Hélène, La forêt de Bord, massif du bord de Seine, pages 36 à 37, Pays de Normandie, hors série « Balades et découvertes », 1999 ;

- Gendron Stéphane, L’origine des noms de lieux en France : essai de toponymie, Paris, éditions Errance, 2008, 340 pages ;

- Guibert Henri, « Note au sujet de retranchements aux environs de Louviers », pages 57 à 62, Bulletin de la Société d'études diverses de Louviers, tome VIII, 1903, 120 pages ;

- Jore Edouard, « La chasse en forêt de Bord avant 1789 », pages 14 à 18, Bulletin de la Société d’études diverses de l’arrondissement de Louviers, tome XVII, années 1923-1924, 134 pages ;

- Langlois Eustache-Hyacinthe, « La Croix-Sablier », pages 306 à 312, Revue de Rouen et de la Normandie, tome 6, Rouen, Nicétas Périaux, 1835. Aussi accessible sur le site de la Bibliothèque numérique de Lisieux : http://www.bmlisieux.com/normandie/croix01.htm (consulté le 28 novembre 2013) ;

- Le Berre Pascal, Délinquants et Forestiers dans les bois du Roi, les archives de la maîtrise des eaux et Forêts de Pont-de-l’Arche, de Colbert à la Révolution, mémoire de DEA préparé sous la direction de Serge Chassagne, Rouen, 1992, 199 pages ;

- Mallet Jean, « Promenez-vous en forêt », pages 25 à 31, Collectif, Louviers et sa Région : Gaillon, Le Vaudreuil, Pont-de-l'Arche, guide touristique, Syndicat d'Initiatives de Louviers, 1974, 87 pages ;

- Mallet Jean, « Etude de la forêt », pages 31 à 41, Collectif, Louviers et sa Région : Gaillon, Le Vaudreuil, Pont-de-l'Arche, guide touristique, Syndicat d'Initiatives de Louviers, 1974, 87 pages ;

- Mallet Jean, « Pont-de-l’Arche », pages 65 à 83, Collectif, Louviers et sa Région : Gaillon, Le Vaudreuil, Pont-de-l'Arche, guide touristique, Syndicat d'Initiatives de Louviers, 1974, 87 pages ;

- Musset Lucien, « Note pour servir d’introduction à l’histoire foncière de Normandie : les domaines de l’époque franque et les destinées du régime domanial du IXe au XIe siècle, pages 7 à 97, Collectif, Bulletin de la société des antiquaires de Normandie, tome XLIX, années 1942 à 1945, Caen, L. Jouan et R. Bigot, 1946, 622 pages ;

- Nègre Ernest, Toponymie générale de la France : étymologie de 35 000 noms de lieux, volume I, Formations préceltiques, celtiques, romanes, Genève, Librairie Droz, 1990, 704 pages ;

- Plaisse André, « La forêt normande à la fin du Moyen Âge », pages 17 à 28, Nouvelles de l'Eure n° 47, Evreux, 1993, 72 pages ;

- Office national des forêts, Département de l’Eure, Randonnées en forêt domaniale de Bprd-Louviers, 2 planches ;

- Petit Paul, Sangliers dans l'arrondissement de Louviers et les vautraits. Forêts, louveterie, équipages chasse, Evreux, C. Hérissey 1881, 126 pages.

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

Bando 13x9 (1)

Partager cet article

Repost0
21 mars 2013 4 21 /03 /mars /2013 17:11

 

… ces âmes dévotes agenouillées devant la Vierge,

 leur adoration ne pouvait aller

à la seule image de marbre.

Elles brûlaient d’une piété sincère…

 

Mohandas Gandhi, lors d’une visite à Paris [1].

 

 

 

A Léry, le "petit Saint-Ouen" désigne une statuette représentant cet évêque nommé à Rouen en 640. Cette statuette passe l’essentiel de l’année dans l’église depuis les années soixante et est l’objet d’un culte, en forêt, le dimanche des Rameaux (quelques temps après l’équinoxe de printemps [2]).

Ce culte est assez populaire dans la région ; nombreuses sont les personnes qui se souviennent d’un après-midi passé en forêt de Bord à l’occasion de ce rendez-vous catholique et profane où la statuette est de nouveau de sortie comme pour honorer et commémorer la tradition.

Les textes qui traitent du petit Saint-Ouen ne sont pas rares, qu’ils soient écrits par des nostalgiques du patrimoine folklorique ou par des fervents, des historiens locaux ou encore des ethnologues.

Nous n’apprendrons rien de révolutionnaire au lecteur concernant le déroulement du culte mais, en revanche, nous allons nous attacher à mettre en valeur la logique qui motive les fidèles, depuis de nombreux siècles, à répéter des gestes similaires. Surtout, nous tenterons de mettre l’accent sur la continuité d’esprit qui unit le catholicisme, en l’occurrence local, au paganisme.  

 

Petit-Saint-Ouen-1.JPG

Le pèlerinage du "Petit Saint-Ouen" au début du XXe siècle.

 

 

I) Origine, évolution et déroulement du culte du "petit Saint-Ouen"

 

1) Déroulement du culte et des différents rituels 

Saint-Ouen n’est pas un saint mineur à Léry : il est le patron de l’église paroissiale ; le patron de l’ancienne confrérie mortuaire des charitons et enfin ; l’effigie de la statuette qui nous intéresse.

Un culte ancestral réunit les habitants de la paroisse et d’ailleurs autour d’un hêtre [3] dans lequel est placée la statuette, en forêt. Ce hêtre se situait juste à côté d’une mare et il est possible que celle-ci ait été creusée afin de remplacer une source tarie qui fut le premier lieu de culte.  

On prête à Saint-Ouen des vertus médicales qui, outre les prières et les pièces déposées dans un tronc, sont favorisées par un ensemble de gestes rituels :

 

-                           Saint-Ouen est propice à la guérison. L’eau de la mare Saint-Ouen était censée faire tomber la fièvre et guérir certaines maladies. D’après Claude Macherel et Jacques Le Querrec [4], le fidèle y allait au petit matin, rapportait de l’eau à la personne malade afin qu’elle en boive. Autrement, le fidèle pouvait utiliser le petit ruban noué au poignet gauche de la statuette : il le trempait dans l’eau de la mare puis le plaçait au cou du malade. Saint-Ouen devait soigner l’eczéma [5]. Selon le même principe, on disposait des pièces de tissu (des mouchoirs blancs, le plus souvent) sur des petits bâtons plantés tout autour de la mare ; on appliquait ensuite ces tissus sur les plaies ;

-                          des brins de buis, de genêt, et des rameaux de sapins tressés en couronne déposés sur un hêtre appelé Arbre de Saint-Ouen, soulagent les nouveaux nés de la fièvre. C’est ce que rapporta Edmond Spalikowski [6], dans les années trente, montrant qu’un rituel propre aux nouveaux nés était appliqué aux malades concernés ;

-                           Saint-Ouen est dit propice à la fertilité. Les couples stériles sont invités à faire sept fois le tour de l’arbre à reculon ;

-                           Saint-Ouen est dit propice au mariage, aidant les demoiselles à trouver un mari dans l’année. Pour cela, il faut que la demoiselle dérobe la statuette quelques semaines avant la cérémonie religieuse ; qu’elle lui confectionne une nouvelle tenue et qu’elle redépose l’objet dans la niche de l’arbre avant le jour du culte.

 

Toutefois, si ces rituels sont traditionnels, la cérémonie du « petit Saint-Ouen » a évolué durant ces dernières décennies.

 

2) L’évolution de la dévotion et de la cérémonie depuis 1900 

Il semble que l’on ne recoure plus aux vertus thérapeutiques du saint depuis les années soixante. Cependant, d’après MM. Macherel et Le Querrec, il n’y avait pas lieu de penser que la croyance fût éteinte en 1974, date de leur observation : cette foi ne se montrait tout simplement plus en public.

Les dévotions se pratiquaient durant toute l’année mais le dimanche des Rameaux était la date d’une procession menée par le curé paroissial, au moins jusqu’aux alentours de la Première Guerre mondiale. La communauté processionnait alors en passant par le cimetière et assistait ensuite à la messe auprès de l’arbre Saint-Ouen. Si le temps s’y prêtait, il semble que les fidèles piqueniquaient et se promenaient dans les bois durant la journée (comme le laisse entendre le témoignage de Hyacinthe Langlois ci-dessous). 

Cependant, cette solennité religieuse a peu à peu cédé le pas à des activités plus profanes. Les marchands sont les premiers acteurs peu catholiques à entrer en scène, comme l’exemplifie un article de L’Elbeuvien du 18 février 1906 : Il n’y a point de danses ; mais de jeunes gens et jeunes filles, voire même vieux et vieilles, désireux de se garantir des fièvres, s’y rendent en foule pour croquer figues, raisins et autres fruits secs, dont les petits marchands sont abondamment fournis ; ancienne coutume qui se perd dans la nuit des temps.

Au fil des ans, cette intrusion du profane a gêné des croyants et en premier lieu le curé, qui décida de ne plus guider de procession et ne célébra plus de messe en forêt depuis les années vingt. Depuis quelques décennies, une petite kermesse s’est installée auprès de l’arbre Saint-Ouen. L’observation de 1974 montre que les animations furent organisées par le comité des fêtes... La fanfare de la Madeleine, les majorettes Philips étaient aussi de la fête. Des jeux (chamboule-tout, casse-bouteilles), une buvette et une friterie investirent les lieux. Et, outre les fruits secs séculaires (figues, raisins secs symbolisant les anciens vignobles de Léry), les cacahouètes, les jouets en plastique se vendaient largement.  

Les fidèles, quant à eux, allaient le plus souvent faire un tour en forêt ou attendaient au village le temps que la kermesse et ses nombreux curieux libèrent les lieux. Tout l’après-midi voyait donc défiler devant l’arbre Saint-Ouen un curieux mélange de festivités et de dévotions.

Malgré l’étiolement de la cérémonie religieuse, on aurait pu penser que la kermesse se maintînt. Or, elle connut quelques années de flottement, dans les années quatre-vingts et quatre-vingt-dix, avant de reprendre il y a peu grâce à l’initiative de l’Association culturelle lérysienne.

 

3) Origines du culte 

On ne peut pas dater avec précision l’origine du culte de Saint-Ouen à Léry, que ce soit le grand (à l’église) ou le petit. Certaines personnes ont pensé que l’origine du culte remontait à la période où vécut saint Ouen, évêque de Rouen, comme en témoigne cet extrait de l’ouvrage de Marcel Mage : Il existait à cet endroit un vieux hêtre que consacraient les traditions gauloises. Saint Ouen, évêque de Rouen, qui rendait souvent visite à l’évêque Taurin d’Evreux, en faisant halte à Léry connaissait bien ce rite autour de l’arbre sacré. Il y annexa le cérémonial de l’Église en bénissant l’arbre et en fondant à proximité un prieuré qui dépendait de l’Évêché de Rouen.

Chaque année l’habitude fut prise de célébrer une messe en forêt. C’est ainsi que s’établit et se perpétua la dévotion à Saint Ouen. Après la disparition du Prieuré la tradition se maintint avec quelques modifications.

M. de Vesly, historien local du début du XXe siècle n’en pensait pas moins, à quelques – notables – différences près, ainsi que le rapporte L’Elbeuvien du 30 mars 1918 : La tradition rapporte que, lors d’une de ses visites pastorales, saint Ouen, ami de saint Eloi, qu’il avait connu à la cour de Clotaire II, se serait reposé en cet endroit à l’ombre d’un arbre qui était l’objet du culte des idolâtres. Saint Ouen avait été nommé évêque de Rouen en 640.

Ces thèses sont artificielles. Les lieux bénits par des évêques sont innombrables et n’ont pas tous engendré des cultes, loin de là. La simple volonté d’un homme, fût-il religieux, n’engendre pas un culte qui investit une communauté pendant des siècles et des siècles. Il faut se méfier des écrits relatifs aux saints (les hagiographies), surtout lorsqu’ils donnent des détails à la fois précis et anodins : ils peuvent se remplacer les uns les autres tant ils n’apportent pas plus de sens aux faits observés. L’idée que Saint-Ouen se soit arrêté à Léry est, toutefois, séduisante étant donnée la présence d’un palais royal au Vaudreuil.

La référence au paganisme semble plus crédible mais reste décrite, à nos yeux, de façon caricaturale : le christianisme aurait remplacé l’ancien culte à 100 % et du jour au lendemain ? Ne l’aurait-t-il pas plutôt fait perdurer sous de nouvelles formes ? et comment ?

 

Petit-Saint-Ouen-2.JPG

 

 

II) Signification du culte au-delà de l’opposition entre paganisme et christianisme

     

1) La régénération et le culte de la vie 

Qu’est-ce qui unit toutes les croyances et tous les rituels attachés au " petit Saint-Ouen ", statuette, arbre et mare compris ?

Il semble, en effet, que les rituels du « petit Saint-Ouen » consistent tous à réparer la vie qui existe : guérison de la fièvre, de certaines maladies et notamment auprès des nourrissons. Ils aident ensuite à engendrer la vie comme le montre l’union mais aussi la fertilité des couples qui sollicitent Saint-Ouen. Enfin, de source sérieuse, ces rituels ont parfois eu la réputation de pouvoir faire renaitre à la vie, comme en témoigne avec une tristesse fort émouvante cet article de L’Elbeuvien du 30 mars 1918 : M. de Vesly vit une pauvre mère présenter à la statuette son bébé déjà touché par la mort ; après avoir prié avec ferveur, elle prit, et plaça sur son enfant un petit rameau d’une couronne qui entoure le tronc de l’arbre et qui est tressée de buis, de genêts et de rameaux de sapins. Cette couronne renouvelée aux Rameaux est bénie par le clergé de Léry le jour de Pâques fleuries.

Qui plus est, la cérémonie du " petit Saint-Ouen " fait écho, dans le calendrier, à la Toussaint, fête qui clôt la belle saison en célébrant les morts, elle aussi et de manière bien plus importante. Entre les deux – tel un point d’orgue – la fête patronale du 26 aout célèbre, quant à elle, le " grand Saint-Ouen ". La communauté de Léry possède donc ses repères dans le calendrier ; repères exprimés  par la spiritualité et observables dans le rythme des saisons.

Par conséquent, le culte du " petit Saint-Ouen " parait être le symbole de la renaissance de la nature et de la vie en général. Comme le notent MM. Macherel et Le Querrec, ce rendez-vous est la première festivité de l’année après l’hiver. Ce sont les premiers beaux jours " où l’espoir renait à l’espérance ", comme on dit en Normandie…

Est-ce propre au catholicisme de célébrer les forces de la nature, même à travers un saint ?

 

2) Liens spirituels avec le paganisme           

Les beaux jours voient les feuilles vert pâle du gui se dorer, d’où son autre nom, plus imagé, de rameau d’or. Or le gui, dans le culte païen, symbolise la régénérescence et l’immortalité. Sa cueillette par les druides coïncide avec la naissance de l’année et a donné pour partie naissance au non même de druide. Ce mot gaulois est composé de deux termes dru-vid, qui signifient force et sagesse (dans le sens de connaissance). Les symboles couramment associés à la force et la sagesse sont respectivement le chêne, déjà, et le gui. Cela signifie que les responsables du culte sont dotés d’un pouvoir sur le temporel, sur les objets et les forces de la nature et qu’ils sont capables de régénérer la vie… Le chef spirituel est toujours censé avoir un rapport privilégié avec les forces qui dépassent les hommes.

            Mais le rameau d’or connait son équivalent dans le culte catholique : le rameau vert, d’olivier ou de palmier. Le dimanche des Rameaux est, à ce propos, le rappel annuel de la dernière entrée de Jésus Christ dans Jérusalem car, dans la tradition orientale, ce végétal célèbre ceux qui triomphent. Dans la liturgie, la prière de bénédiction des Rameaux se prononce en ces termes : Bénissez, Seigneur, ces rameaux de palmier ou d’olivier, et donnez à votre peuple la parfaite piété qui achèvera en nos âmes les gestes corporels par lesquels nous vous honorons aujourd’hui. Accordez-nous la grâce de triompher de l’ennemi et d’aimer ardemment l’œuvre de salut qu’accomplit votre miséricorde. Le lien entre l’attitude (c’est-à-dire le ressenti, le sentiment, la pensée) et le comportement (le geste qui extériorise, qui manifeste quelque chose aux yeux de tous) est particulièrement clair : il y a un double mouvement entre le geste et la foi. Le rituel est censé aider l’accomplissement d’un désir intérieur.

Mais, qu’il y ait des points communs entre le paganisme et le christianisme n’est pas étonnant. Le catholicisme pratiqué par les gens n’est jamais que leur interprétation de cette religion et cette interprétation est basée sur leurs habitudes. Le catholicisme romain est donc une interprétation d’une branche du judaïsme (le pharisaïsme) par d’anciens païens de l'empire romain.

Mais, cette pensée païenne – elle même – était loin d’être imperméable à d’autres cultes (notamment les multiples mystères orientaux) y compris le monothéisme. Regardons le paganisme développé par l’empereur romain Marc Aurèle : les différences ne sont pas frappantes entre la croyance en plusieurs dieux et la foi en une divinité unique. Suivant la conception religieuse que développe l’empereur dans Pensées pour moi-même, les dieux aident les hommes dans leur quête spirituelle, un peu à la manière des saints du christianisme. Et ils les aident non seulement à œuvrer sur les choses extérieures à l’individu mais aussi sur la manière dont ils perçoivent les choses. Marc Aurèle recommande ainsi à sa conscience : Commence donc par les [dieux] en prier et tu verras. (…) Un autre [que toi dira] : « Pussé-je ne pas perdre mon enfant ! » Toi ; « Pussé-je ne pas être affligé de le perdre ! » (137, XL). Et ce ne sont pas des dieux fictifs qui servent à exposer la doctrine stoïcienne ; l’empereur y croit sincèrement : Je n’ai jamais vu mon âme, et pourtant je l’honore. Il en est ainsi pour les Dieux (174, XXVIII). Cela n’empêche pourtant pas Marc Aurèle de considérer qu’il existe un principe commun qui anime l’univers. C’est ce qu’il décrit, avec poésie, en ces termes : que dire de chacun des astres ? Ne sont-ils pas différents tout en collaborant à la même œuvre ? (95, XLI). Ce principe est appelé Dieu : I’intelligence de chacun est Dieu et découle de Dieu (173, XXVI).

Alors, selon cette conception, le passage du paganisme au christianisme ne se fait pas avec la violence qui a pu opposer, parfois, deux camps aux intérêts divergents, mais avec l’émergence progressive d’un principe premier – déifié – qui relègue les dieux au rang d’intermédiaires entre lui et les hommes et qu’on appelle " saints ".

Revenons à nos campagnes : les gaulois, comme maints autres peuples, n’ont pas révolutionné leurs croyances lorsque le christianisme est arrivé dans la province de Rouen, du moins si celui-ci est resté pacifique avec les cultes locaux. Quant au chêne portant le gui, lorsque les rameaux chrétiens l’ont remplacé (buis, genêt…), on a pu le remplacer par une autre essence très répandue, elle aussi ; le hêtre.

 

3) Le mythe et sa valeur sociale   

Les croyances au sein d’un même culte, d’une même idéologie, diffèrent mais partagent certaines valeurs. Dans le cas de Léry, même si les actes sont variés et revêtent de nombreuses significations, ils réunissent une population autour d'une même manière de ressentir la vie et d’appréhender la mort. Le culte du Petit Saint-Ouen fournit un repère connu de tous qui marque un moment de l'année et constitue un mythe.

Nous entendons par mythe, ce que Mircea Eliade a défini dans Aspects du mythe : Notre recherche portera en premier lieu sur les sociétés où le mythe est – ou a été jusqu’à ces derniers temps – « vivant », en ce sens qu’il fournit des modèles pour la conduite humaine et confère par là même signification et valeur à l’existence.

Or, le mythe relatif aux guérisons du " petit Saint-Ouen " n’a pas changé qu’il soit païen ou chrétien si, comme nous le pensons, le rameau de Jésus a pris le relai du rameau d’or païen.

Suivant l’argumentation de Mircea Eliade, nous remarquons que la répétition symbolique par des gestes – même à petite échelle – d’un mythe fondateur de l’univers et de l’humanité est sensée régénérer la vie dans la pensée païenne [7].

L’imitation des gestes fondateurs de l’univers (la cosmogonie) doit aider les hommes à faire un retour en arrière, avant que la vie ne dégénère. Et, ce re-commencement est, à proprement parler, la réplique du commencement absolu, la cosmogonie. La connaissance de l’origine de chaque chose (animal, plante…) confère alors une sorte de maitrise magique sur elle et procure la science de ce qui se passera à l’avenir.

Ce type de rituels a existé dans maintes sociétés et, sans savoir à quel mythe cosmogonique celte le rituel gaulois faisait référence, nous notons que les chrétiens ont dû le remplacer par un équivalent, c’est-à-dire Jésus en pleine gloire et avant qu’il ne meure…

            Le culte du " petit Saint-Ouen " garde donc le même sens pour des chrétiens ou des païens : il célèbre la vie quand elle rayonne et a pour objectif de recréer le monde d’avant le mal, la mort et la dégénérescence. Il semble que nous ayons affaire à un exemple de réappropriation d’un culte païen par les chrétiens. Cette transition a dû se faire au fil des générations sans quoi, un culte païen qui eût survécu trop longtemps à la christianisation eût été frappé d’interdiction pure et simple par les monothéistes.

            Pour les Lérisiens, ce culte a réuni la communauté pendant de longs siècles autour d’une espérance. Notons que cet acte a perdu son importance religieuse en même que les liens sociaux traditionnels se sont délités au cours du XXe siècle et surtout après 1945.

            Les quelques processions et animations actuelles ont désormais pour origine la conscience de la fragilité d’un folklore (dans le sens neutre de connaissance populaire), bien plus que la foi ou la tradition.

 

Conclusion 

Il semble qu’un culte païen de Léry survécut au christianisme en se mélangeant avec les nouvelles croyances.

Alors, quand les moines de l’abbaye Saint-Ouen de Rouen eurent la jouissance des terres lérisiennes, au moins depuis 1018 [8], ils durent avoir à cœur de mieux évangéliser la communauté locale, reconnaissant dans ce culte des éléments pas très catholiques. Ce culte, qui devint celui du petit Saint-Ouen, n’a pas pu être tout à fait païen quand des chrétiens l’ont réinvesti : à tout prendre, ils auraient préféré le détruire, comme partout ailleurs où il restait des fidèles à la foi de nos ancêtres. L’arbre sacré et la source ont dû passer par plusieurs phases de christianisation pour pouvoir être acceptés par les autorités religieuses.

La population, quant à elle, a dû souhaiter perpétuer les actes de ses ancêtres sans concevoir, pour autant, de rupture entre sa manière de vivre le sacré et celle de l’Église. En effet, bien que la religion ait changé, le culte du " petit Saint-Ouen " a continué à célébrer le renouveau de la vie au moment où la nature bourgeonne.

Le rameau d’or païen, le gui, fut remplacé par les rameaux qui accueillirent Jésus, selon la Bible, lors de sa dernière entrée à Jérusalem. Se rappeler le Jésus des rameaux, c’est régénérer la vie avant qu’elle se soit marquée par le péché et qu’elle subisse la crucifixion. Il est toutefois frappant de voir combien le paganisme s’exprime dans ce culte lui qui se soucie du renouveau des forces de la vie alors que le christianisme voit l’histoire d’une manière linéaire et toute tournée vers la question de la mort.

Plus profondément, le paganisme survit encore de nos jours bien que les hommes tendent vers une rationalisation de leur perception de la vie, rationalisation à laquelle le christianisme a, lui-même, beaucoup contribué en refoulant la superstition et en résumant le divin en un dieu.

 

 

Remerciements à Mme David et M. Dorival, de Léry, pour leur témoignage et leurs illustrations.  

 

 

Petit-Saint-Ouen-3.JPG

Voici le lieu encore appelé de nos jours le " petit Saint-Ouen ". En forêt de Bord, il est situé sur les hauteurs quelques lacets plus haut que la maison forestière de Léry-la Voie Blanche.

 

 

A lire aussi...

Le paganisme dans l'histoire de Pont-de-l'Arche et des Damps

 

 

Sources 

- Charpillon L.-E., Caresme Anatole, Dictionnaire historique de toutes les communes du département de l’Eure, Les Andelys : Delcroix, 1868, p. 430 à 432.

- Fournée Jean, L’Arbre et la forêt en Normandie : mythes, légendes et traditions, tome 2, imprimé par Le pays bas-normand, 1985, 302 p.

- Macherel Claude, Le Querrec Jacques, Léry, village normand : un croquis ethnologique, Nanterre : Service de publication du laboratoire d’ethnologie, 1974, 122 p.

- Eliade Mircea, Aspects du mythe, Paris : Gallimard, Folio / essais, 1988, 250 p.

- Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, Paris : Flammarion, 1992, 222 p.

- Mage Marcel (dir.), Léry de la préhistoire à l’aube du 3e millénaire, Léry : mairie, 1998 (réédition en 2010), 102 p.

 

 

 

 

Le hêtre Saint-Ouen

                              vu par Hyacinthe Langlois

 

 

Voyez-vous ce hêtre magnifique sur le tronc duquel est fixé, de temps immémorial, cette petite chapelle de planches, incomplet abri d’une figurine de bois vermoulue ? Cet arbre est le hêtre de Saint-Ouen, et cette image est celle du grand prélat de la Neustrie dont il porte le nom, du référendaire du bon roi Dagobert. Chaque année les bonnes femmes des environs s’empressent de la revêtir dévotement d’une robe et d’une coiffure nouvelles, taillées en forme de fourreau et de béguin d’enfant ; et ce renouvellement de toilette n’a jamais lieu sans glisser, dans la tirelire, suspendue à côté du saint, quelques pièces de monnaies qui doivent plus tard être échangées contre des évangiles. Chargé de sa hotte remplie de bois mort, le pauvre bûcheron lui-même sacrifie souvent, en l’honneur de saint Ouen, son modeste centime. Quant au fastinguant de premier ordre, au voleur de bois de lune, qui vient exploiter imprudemment la forêt de l’État avec une charrette attelée de plusieurs chevaux, celui-ci ne s’occupe guère de pieuses offrandes, et troquerait, contre les coupables bonnes grâces d’un garde-forestier, la protection de tous les sains du paradis.

Un jour, le hêtre séculaire allait, comme un vulgaire arbrisseau, tomber sous le fer d’une hache barbare ; mais un officier des eaux et forêts, destitué depuis, parce qu’un méchant homme l’avait dénoncé comme père d’émigré, étendit une main protectrice, et le mont-joie du bocage resta debout. Cette main était celle de mon digne père, et j’aime d’autant plus à m’en souvenir, qu’il y avait, à cette époque, un certain courage à conserver un objet auquel se ralliaient des coutumes religieuses.

Depuis des siècles, en effet, lorsqu’au chant de la grive, le rossignol d’hiver, succèdent les mélodieux accents de la classique Philomèle, le dimanche des Rameaux ramène autour de l’immense végétal des populations champêtres des environs. Là, se déploient, dans leur modeste éclat, tout le luxe des campagnes, toute la coquetterie villageoise ; mais le ménétrier n’y fait entendre aucun accord profane : tout se borne, dans ce divertissement solennel, à des repas sur l’herbe, à des prières, à explorer les étalages ambulants des petits marchands de joujoux, de gâteaux, et à prêter l’oreille aux vendeurs de complaintes, qui font redire aux échos du bois les malheurs de l’innocente épouse de Siffroy, les miracles de saint Hubert et la pénitence de Julien l’Hospitalier.

 

 

E.-H. Langlois

 

 

Hyacinthe Langlois, " La Croix Sablier ", in La Revue de Rouen, 1835, vol. 6, p. 306.

 

Cité par Duranville (Léon Levaillant de), Essai archéologique et historique sur la ville du Pont-de-l’Arche et sur l’abbaye Notre-Dame-de-Bonport, auto produit, 1856, p. 129 à 131.

 

[1] Autobiographie ou mes expériences de vérité, Paris : Quadrige ; PUF, 2003, 676 p., cf. p. 101.

[2] Les Rameaux sont célébrés sept jours après Pâques, fête qui évolue selon le calendrier lunaire : elle est célébrée le dimanche qui suit le 14e jour de la lune, soit le 21 mars ou immédiatement après.

[3] Cet arbre, rapporté par Eustache-Hyacinthe Langlois, fut remplacé au XIXe siècle (cf. L’Elbeuvien du 30 mars 1918 : Son remplaçant n’a que 1 m 20 de circonférence…).

[4] cf. bibliogr. : Observation du 4 avril 1974.

[5] Bien que Saint-Vulfranc, à la Haye-Malherbe, était dit plus efficace dans ce genre de traitements.

[6] Spalikowski Edmond, La Normandierurale et ignorée, Paris : éd. de Neustrie, 1985, 189 p., cf. p. 77.

[7] La cosmogonie est le modèle exemplaire de toute espèce de « faire » : non seulement parce que le Cosmos est l’archétype idéal de toute situation créatrice et de toute création – mais aussi parce que le Cosmos est une œuvre divine ; il est donc sanctifié sans sa structure même. Par extension, tout ce qui est parfait, « plein », harmonieux, fertile, en un mot : tout ce qui est « cosmisé », tout ce qui ressemble à un Cosmos, est sacré. Faire bien quelque chose, œuvrer, construire, créer, donner forme… tout ceci revient à dire qu’on amène quelque chose à l’existence, qu’on lui donne « vie », en dernière instance, qu’on la fait ressembler à l’organisme harmonieux par excellence, le Cosmos. Or, le Cosmos… est l’œuvre exemplaire des Dieux. cf. p. 49 et 50.

[8] Où le duc Richard II comprit l’église de Léry dans les possessions cette abbaye. Il est toutefois possible que Léry appartînt déjà à Saint-Ouen dès la fondation de cette communauté religieuse. 

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

Bando 13x9 (1)

Partager cet article

Repost0
17 janvier 2013 4 17 /01 /janvier /2013 22:56

Diis manibus

 

 

« Qu’importe par quelle sagesse chacun accède au vrai.

Il est impossible qu’un seul chemin mène à un mystère aussi sublime. »

Quintus Aurelius Symmachus, dit Symmaque, Relatio, III, 10

 

 

Le paganisme regroupe un ensemble de cultes polythéistes pratiqués par les païens, c’est-à-dire les fidèles aux dieux locaux, par différence aux fidèles de cultes extérieurs, principalement les chrétiens qui ont supplanté, interdit, le paganisme. Le choix de ce sujet pour la localité de Pont-de-l’Arche tient plus de la motivation personnelle que de la recherche historique tant les données scientifiques manquent ; ceci exprime donc la partie la plus religieuse, peut-être, de nos valeurs spirituelles. Il nous a néanmoins paru intéressant d’interroger l’histoire locale en reliant des éléments à priori disparates et, quoi qu’il en soit, méconnus. Quant au choix des Damps, il s’impose de lui-même puisque Pont-de-l’Arche a émergé au IXe siècle sur le territoire de cette paroisse plus ancienne.

 

Hetre-Tabouel.JPG

Le paganisme vénère les forces naturelles et leurs manifestations les plus éclatantes. Ici le hêtre Tabouel, sur les hauteurs de Pont-de-l'Arche, peut faire figure d'idole tutélaire du haut de ses 350 ans de vitalité.  

 

 

L’allée couverte des Vauges, première trace de spiritualité

La plus ancienne trace locale de spiritualité a été identifiée par la découverte d’une allée couverte aux Damps, rue des Merisiers. Nous avons rendu compte de cette découverte à la page 36 de notre ouvrage L’Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l’Arche (voir sources). Cette allée couverte a été identifiée par des particuliers lors de la construction des fondations de leur maison au début des années 2000. Sans intervention d’archéologues, une quinzaine de squelettes a été mis au jour entre de vastes pierres de près de 4 mètres de long. Ces pierres rectangulaires formaient une allée d’une dizaine de mètres de longueur et tournée vers l’Est. Les habitants se sont renseignés auprès d'archéologues qui ont identifié des têtes de haches et une hache pendeloque enpierre verte du Jura, objet que l’on mettait au cou des morts. Nous pouvons raisonnablement avancer qu’il s’agit de vestiges d’une allée couverte, type de tombeau collectif du Néolithique final (vers 2300 avant notre ère) courant la région de Val-de-Reuil.

Les allées couvertes étaient composées de deux séries parallèles de menhirs couverts d’autres pierres, on parle alors de cairns, ou de terre, ce qu’on appelle les tumulus. Le tout formait une grotte artificielle protégeant les dépouilles. Les découvertes archéologiques ont parfois mis au jour l’ouverture ronde perçant une pierre condamnant l’entrée. Grâce à cette ouverture taillée, un rayon de soleil touchait le fond de l’allée couverte au solstice d’été. Cette attention toute particulière montre la fonction spirituelle d’un tel édifice. En effet, le soleil est un symbole de renaissance après les ténèbres, la mort. Il démontre que nos ancêtres espéraient une renaissance après la mort. Il était donc crucial que les dépouillent soient touchées par la lumière au matin de la plus longue des journées. C’est pourquoi les allées couvertes étaient orientées, c’est-à-dire tournées vers l’orient. En ce sens, l’orientation des églises chrétiennes est une survivance de cette pratique rituelle. Il en est de même pour les calvaires, comme nous l’avons expliqué dans notre article consacré au cimetière de Pont-de-l’Arche.

Parlant du culte chrétien, nous nous sommes aussi interrogé sur la chapelle Saint-Pierre des Damps et son curieux emplacement.

 

La chapelle Saint-Pierre des Damps héritière d’un temple païen ?

L’allée couverte décrite ci-dessus trahit l’existence d’habitations. En effet, le néolithique est caractérisé par la sédentarisation des hommes qui ont besoin d’entretenir les cultures. La présence humaine aux Vauges rejoint ainsi les nombreuses découvertes archéologiques de Tournedos, Léry et Poses qui attestent une implantation humaine importante et durable autour de ce méandre de Seine. Le vallon des Vauges était, lui aussi, propice à l’implantation humaine. La proche forêt permettait l’élevage, la chasse et l’approvisionnement en bois. Le rebord du coteau, outre l’élevage itou, était propice aux cultures. En bas du vallon, les eaux de la Seine et son proche confluent avec l’Eure étaient propices à la pêche et au transport. Les iles offraient des enclos naturels à certains animaux d’élevage. La forme même du vallon laisse entrevoir que de petits cours d’eau y coulaient paisiblement.

L’éloignement de la chapelle Saint-Pierre du centre historique des Damps, en face de la place du village, nous a étonné. Située en bas du vallon des Vauges, cette chapelle a été bâtie par les fidèles dampsois en 1856 en lieu et place de l’ancienne église paroissiale Saint-Pierre. Cette église fut rattachée à la paroisse Saint-Vigor de Pont-de-l’Arche vers 1780 et démolie par le conseil de fabrique de Pont-de-l’Arche. Depuis le Moyen-Âge, l’église des Damps était mentionnée sous le vocable de Saint-Pierre et rien ne laisse entendre qu’elle ait changé d’emplacement depuis. Selon nous, l’emplacement de Saint-Pierre des Damps indique que le vallon des Vauges rassemblait la majeure partie des habitations à une période reculée. Partant, nous pensons que l’église des Damps, comme tant d’autres, a remplacé un lieu de culte païen situé à proximité directe des habitations d’alors. Pour mémoire, la christianisation eut lieu en Normandie du IVe au VIe siècle.

Par ailleurs, une étude de Georges Dumézil sur le culte de saint Pierre nous conforterait dans la thèse du temple païen. Saint Pierre était le patron des pêcheurs et des agriculteurs. Plus précisément, il était le patron de l’orge car cette céréale monte en épi durant la dernière semaine du mois de juin (entre la saint Jean et la saint Pierre). Alors, pour un village qui a vécu à la fois de la pêche et de l’agriculture, ce patron n’est pas tout à fait étonnant, surtout si l’on considère la position de son ancienne église, entre fleuve et terres agricoles. Georges Dumézil note que saint Pierre, saint de l’économie rurale, a très souvent remplacé un dieu de la fertilité. Si le temple païen des Vauges a bel et bien existé, à quelles divinités celtes puis latines, telle Cérès la déesse de l’agriculture, était-il voué ? La rêverie est permise…  

 

Chapelle-Saint-Pierre-2003.JPG

La chapelle Saint-Pierre durant une de nos visites commentées en 2003 : un édifice remplaçant une église qui, elle-même, pourrait bien avoir remplacé un lieu de culte païen autour de l'ancien hameau des Vauges. A noter, les outils de compagnons sur la pierre devant le public ; outils décrits dans un article consacré aux Amis réunis.   

 

Les établissements gallo-romains des Damps

Une fouille de sauvetage a été réalisée en 1980, aux Damps, sous le court de tennis du Chemin-des-haies (voir Dominique Halbout, sources). Ces fouilles ont mis au jour des bâtiments annexes d’une villa gallo-romaine détruite au bulldozeur. Une cave maçonnée avec soupirail métallique ont été retrouvés parmi du mobilier attestant une présence humaine depuis au moins la fin du 1er siècle jusqu’au IIIe siècle.

Dans notre ouvrage L’Histoire des Damps… nous avons aussi fait état des découvertes archéologiques suivantes : le trésor monétaire près de la maison de la Dame-blanche et de thermes au Vert-Buisson (tous deux dans la rue des Carrières) (page 46). Cependant, c’est à Jean Mathière (voir sources) que nous devons la seule référence au paganisme gallo-romain lui qui cite, page 241, la découverte en 1858 de « statuettes dont une de Vénus » déesse de la beauté et de l’amour.

 

Le fanum de Pont-de-l’Arche

Parmi nos sources non scientifiques, il y a les témoignages des propriétaires de détecteurs à métaux. Si l’inventaire de leurs découvertes est très approximatif, ils apportent de précieux éléments échappant de toute façon aux fouilles scientifiques. L’un d’entre eux m’a ainsi indiqué la présence d’un fanum – un temple rural – près du clos des Cerisiers, sur la route de Tostes. Celui-ci se trouvait à la jonction entre une voie allant vers Caudebec-lès-Elbeuf et Le Vaudreuil et une autre voie allant vers Pont-de-l’Arche et Tostes. Ce petit temple a peut-être fait partie d’une villa établie sur les premiers contreforts du plateau du Neubourg, à l’orée de la forêt.

Peut-être était-il dédié à Faunus, un dieu protecteur des troupeaux contre les loups, d’où son second nom : Lupercus. Ceci ne serait pas délirant étant donnés les nombreux dés à coudre de cette époque retrouvés en forêt de Bord et qui attestent la présence de gardiens de troupeaux dans la forêt ; gardiens qui s’occupaient en cousant… Peut-être que ce fanum honorait Sylvain, dieu de la forêt, notamment pour l’usage des fidèles redoutant la traversée de la forêt.

On peut aussi penser que ce temple était le sanctuaire des dieux tutélaires des habitations situées en contrebas, au futur Pont-de-l’Arche. En ce sens, peut-on établir un lien avec le culte de sainte Anne, patronne de Pont-de-l’Arche depuis le Moyen-Âge ? En effet, le chemin de la Procession, près duquel ont été retrouvés les restes du fanum, doit tenir son nom de la procession qui avait lieu dans le cadre de l’assemblée Sainte-Anne, ancêtre de la fête communale, qui avait lieu à l’orée de la forêt…  

 

Un établissement gallo-romain sur La Plaine de Bonport ?

Léon Coutil écrivit que : « Un peu plus loin, à l’extrémité du village de Criquebeuf, en extrayant du sable et des alluvions caillouteuses, on découvrit en 1888 des vases gallo-romains avec des débris d’incinérations dont nous avons vu deux exemplaires ». Qui plus est, les protecteurs équipés de détecteurs à métaux ont mis au jour de nombreuses monnaies et un pied de statue dans cette zone et, plus précisément, dans le val qui se situe en contrebas du hameau appelé La Plaine de Bonport vers Criquebeuf-sur-Seine. Il semble que ce lieu ait été habité de longue date avant d’être peu à peu déserté.

C’est ce qu’écrivirent en 1898 V. Quesné et Léon de Vesly (voir sources) qui se sont intéressés au village gaulois du Catelier, vraisemblablement appelé Gaubourg « par les envahisseurs du Ve siècle, qui paraissent avoir abandonné la hauteur pour s'établir sur les bords de la Seine en un lieu appelé Maresdans. Il ne reste aujourd'hui de cette station célèbre mentionnée par Guillaume de Jumièges, qu'un tertre couvert de bois : la chapelle, dans laquelle ont été baptisés quelques vieux villageois a disparu et l'image de saint Martin, patron de cette paroisse, a été remplacée dans l'église de Criquebeuf où nous l'avions souvent contemplée. — Quelques pierres et des traces de mortiers qui roulent à la surface des champs, voilà tout ce qui reste de Saint-Martin-de-Maresdans ! »

Cette chapelle a entièrement disparu dans le bois au sud de La Plaine de Bonport et à l’Est du Val-Richard. Seul Maredans [sic] est nommé dans le cadastre de Criquebeuf. Quoi qu’il en soit, ce lieu de culte chrétien a semble-t-il concerné un village. Il est placé sous un vocable ancien, Saint-Martin, et a maintenu le nom de Maresdans, qui signifie « mare des Damps ». Ce nom est donc antérieur à la fondation de Pont-de-l’Arche autour de l’entrée sud du pont bâti entre 862 et 873 par Charles le Chauve. De là à penser qu’un temple païen a été remplacé par une chapelle dédiée à saint Martin, il n’y a qu’un pas que nous serions tenté de franchir, une fois de plus. 

 

Des rituels païens christianisés

Si le catholicisme est héritier du christianisme importé du Proche-Orient, il est né parmi les rites païens de l’Empire romain. A ce titre, bien des pratiques locales ont survécu en étant christianisées.

La statuaire des églises

La riche statuaire accompagnant le culte des saints est un héritage des innombrables statues de dieux, d’empereurs, ou de grands personnages publics de l’Empire romain. Les divinités d’alors, et parmi elles les âmes des morts, étaient des voies plurielles permettant de s’approcher du divin. A ce titre, le recours massif du catholicisme aux statues représentant les saints, Jésus ou Dieu-le-Père n’est pas sans rappeler la Rome antique d’autant plus que les statues étaient interdites par le judaïsme, terreau du christianisme : « Tu ne te feras point d'idole, ni une image quelconque de ce qui est en haut dans le ciel, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux au-dessous de la terre. » (Exode, chapitre 20, verset 3). Le drapé des personnages, d’un point de vue esthétique, et le rappel de la vie des saints, contribuent à faire de l’Antiquité une sorte d’âge d’or où le christianisme a vaincu le paganisme. Cependant, le Moyen-Âge, tout chrétien qu’il fut, n’a vraisemblablement pas dépassé cette époque rêvée. Quelque part, le paganisme était un ennemi tellement important que la victoire contre celui-ci semble constituer la principale réussite du christianisme.

Sainte Marie de Bonport

Léon de Duranville, citant Hyacinthe Langlois (Recueil de quelques sites et monuments de l'ancienne France, 1817) nous renseigne sur un pèlerinage qui avait lieu au bord de l’Eure, en face de la porte de la Vierge donnant accès à l’ancienne abbaye de Bonport : « C’était là que, le 23 juin, veille de la solennité de Saint-Jean-Baptiste, se rassemblait annuellement de toutes parts, dit encore Langlois « une multitude de femmes qui, au premier coup de l’Angelus de midi sonnant au monastère, plongeaient simultanément dans la Seine leurs petits enfants nus. Beaucoup d’adultes des deux sexes se soumettaient eux-mêmes à cette cérémonie pieusement gymnastique, qu’ils considéraient comme le préservatif et la cure de certaines maladies. […] Qui pourrait affirmer que ces coutumes si pleines d’originalité ne sont pas venues de l’époque païenne, qui divinisa les arbres et l’eau ? » (pages 216-217). En 1856, Léon de Duranville précisa que « Ce pèlerinage superstitieux n’est pas encore abandonné à Bonport, malgré la disparition du groupe. On l’a transporté dans l’église du Pont-de-l’Arche… » (page 218). Le « groupe » cité est la statue de Marie et, sur ses genoux, du Christ mort qui ornait la porte de la Vierge à Bonport. Ce groupe enpierre du XVIe siècle, classée Monument historique en 1977, se trouve sur le premier pilier du bas-côté nord de l'église Notre-Dame-des-arts.  

 

Bonport-2012.JPG

Des pratiques païennes ont longtemps survécu sous la forme d'un pèlerinage en face de Bonport, dans les eaux de la Seine. Elles consistaient à donner de la vigueur aux enfants.  

 

Le Hêtre Saint-Ouen de Léry

Bien qu’en dehors de notre aire d’étude, nous aimons à citer le culte de la fertilité célébré sous des airs catholiques à Léry, dans la forêt de Bord, la forêt de Pont-de-l’Arche. Voir notre article. 

 

Le baroque ou le souffle (gréco)-romain

L’arrivée du protestantisme au XVIe siècle a largement concurrencé le catholicisme. Il l'a même remplacé dans des royaumes entiers. Le protestantisme se veut universel et missionnaire, des synonymes des valeurs de l’Eglise qui se dit catholique et apostolique. Symboliquement, l’Eglise a renforcé un point qui ne pouvait lui être contesté : sa romanité. L’église catholique, apostolique et romaine a été fondée dans la capitale de l’Empire romain par saint Pierre.

La lutte contre l’expansion du protestantisme, la Contreréforme, s’est notamment traduite par une imagerie puisant dans les canons artistiques de l’antiquité gréco-romaine. Un nouveau style a émergé, le baroque, qui a remis au gout du jour l’ornementation de la Rome antique. Au premier chef, les colonnes et les frontons des temples. C’est ce qu’on l’on retrouve au chœur de l’église Saint-Vigor, devenue Notre-Dame-des-arts en 1896. Le maitre-autel érigé vers 1630-1640 se présente comme une entrée de temple païen… au chœur du sanctuaire chrétien.

L’histoire est ironique car saint Vigor, évêque de Bayeux, s’était fait connaitre en partie pour la lutte contre le paganisme et les colonnes païennes auront survécu à ce personnage notamment pour laisser place à Notre-Dame des arts, sorte de mère des Muses. Après tout, le Pape n’est-il pas le Souverain pontife ? C’est-à-dire le successeur des Grands pontifes romains, responsables de l’entretien du pont sacré et de la bonne pratique des rituels païens. Parmi ces pontifes, citons Symmaque qui  nous a fourni la citation du début de cet article…  

 

Photo 092Le maitre-autel de l'église Notre-Dame-des-arts (vers 1630-1640) : une oeuvre baroque issue de la Contreréforme et qui puise dans les canons de l'antiquité gréco-romaine et, notamment, ses temples dédiés aux dieux pluriels.      

 

Orientations documentaires

- Dumézil Georges, « Deux petits dieux scandinaves : Byggvir et Beyla, VI, Pekka, Pekko et Saint-Pierre », p. 76, in Mythes et dieux de la Scandinavie ancienne, collection bibliothèque des sciences humaines, Paris : Gallimard, 2000, 373 pages ;

- Duranville Léon Levaillant de, Essai archéologique et historique sur la ville du Pont-de-l’Arche et sur l’abbaye Notre-Dame-de-Bonport, autoproduit, 1856, 231 pages ;

- Halbout Dominique, « Note sur la fouille de sauvetage menée aux Damps (Eure) en juin, juillet, août 1978 », Bulletin du Centre de Recherches Archéologiques de Haute-Normandie n° 5, janvier-février 1979, page 10 ;

- Launay Armand, L’Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l’Arche, Condé-sur-Noireau : Charles-Corlet, 2007, 240 pages, voir les chapitres « Les premières traces des hommes entre Léry et Criquebeuf-sur-Seine depuis la Gaule romaine », pages 35 à 41, et « L’occupation du site des Damps de la Gaule romaine à la période germanique : le poids local d’un village fluvial », pages 42 à 50 ;

- Mathière Jean, La Civitas des Aulerci Eburovices à l’époque Gallo-romaine, Evreux, Librairie A. Drouhet, 1925, 355 pages ;

- Quesné V., de Vesly Léon, « Nouvelles recherches sur Le Catelier de Criquebeuf-sur-Seine (Eure) », in Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques et scientifiques, année 1898, Paris : imprimerie nationale, 1898.

 

                                                                                      

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

Bando 13x9 (1)

Partager cet article

Repost0
7 novembre 2012 3 07 /11 /novembre /2012 22:09

 

Entre lacs et falaises, la serre zoologique Biotropica a pris place en 2012 dans la base de loisirs de Léry-Poses, à deux pas des falaises de la vallée de la Seine et de Pont-de-l'Arche. Un joli petit coin de Normandie où le sport, les loisirs et le patrimoine sont rois…

 

 

Logo Biotropica

 

 

Léry-Poses : sports et loisirs pour tous ! 

 

Entre Poses et Val-de-Reuil, 40 millions de tonnes de granulats ont été extraits pour répondre aux besoins de l’immobilier. La majeure partie des carrières n’est plus exploitée et a laissé place à près de 650 hectares de lacs. Une réserve ornithologique occupe 65 hectares et le reste est dévolu aux loisirs sous la responsabilité de la base de plein air de Léry-Poses. Ce syndicat mixte, associant la région Normandie, les départements de l'Eure et de Seine-Maritime et la CASE, met à la disposition du public de nombreuses activités sportives au lac du Mesnil (golf, voile, kayak, escalade, VTT, tir à l’arc…) et des loisirs pour l’ensemble de la famille au lac des Deux amants (plage, minigolf, téléski, parc de jeux, chalets en location, pédalos et canoë-kayaks…). De quoi passer des weekends aussi agréables qu’occupés !

 

Base de Léry-Poses

27 740 Poses – 02 32 59 13 13 / http://basedeloisirs-lery-poses.fr

 

11

Golf, sports nautiques, escalade et plage…

Léry-Poses a quoi ravir toute la famille.

 

 

 

Le barrage de Poses et les écluses d’Amfreville

 

Le saviez-vous ? La marée se fait sentir sur la Seine jusqu’à Poses, à 160 km de la mer ! C’est le barrage de Poses et les écluses d’Amfreville-sous-les-Monts qui démarquent la haute Seine de la basse Seine, soumise aux marées. Ces éléments ont été construits de 1878 à 1881. Le barrage présente d’impressionnantes poutres métalliques et des bardages de béton. Il est d’autant plus spectaculaire qu’une passerelle permet aux promeneurs de le surplomber et d’apprécier son point de vue imprenable sur les chutes d’eau, leur force, leur bruit et leurs embruns ! Un lieu de promenade idéal pour la famille entre Amfreville et sa célèbre guinguette et le village fluvial de Poses où sont amarrés les remorqueurs accueillant le musée de la Batellerie.

A lire : notre album-photos sur les réparations du barrage de Poses et des écluses d'Amfreville à la Libération.

 

12

Depuis 1881, le barrage de Poses sépare la basse Seine – soumise aux marées –

et la haute Seine. Au fond, la Côté des Deux amants.

 

 

Reine des falaises : la légendaire Côte des Deux amants

 

Avec 140 mètres de dénivelé, les falaises bordant la boucle de Seine à Poses offrent un magnifique paysage où des affleurements de craie entrecoupent des herbages et surtout des bois. La clé de voute de cet ensemble est sans conteste la côte des Deux amants qui domine le confluent de la Seine et de l’Andelle, aux confins du Vexin. Du haut de celle-ci, un très beau point de vue se dégage sur les iles de Seine, la vallée des lacs et vers Pont-de-l’Arche. Cette côté a inspiré la poétesse Marie de France qui écrivit la légende des Deux amants à la fin du XIIe siècle. Première femme à avoir écrit des vers en français et, plus précisément, en anglo-normand, elle a conté l’histoire du roi de Pîtres qui ne voulait pas marier sa fille. Il promit la main de celle-ci à l’homme qui surmonterait l’impossible : gravir la côte en portant la princesse dans les bras. Un homme s’y risqua qui mourut d’épuisement en arrivant en haut de la côte. Sa dulcinée mourut de chagrin sur les lieux qui s’appellent depuis « Côte des Deux amants ». Une hypothèse moins romantique avance que le nom provient de « côte des deux amonts » puisque cette zone de confluence permettait aux mariniers « d’aller amont » vers l’Andelle ou vers la Seine… soit deux amonts !

 

13

La côte des Deux amants, un site naturel classé bien connu des romantiques...

 

 

 

Pont-de-l'Arche, patrimoine médiéval et renaissant...

 

Avec l'ancienne abbaye de Bonport fondée par Richard Coeur de Lion (1190), les remparts de Philippe Auguste (XIIIe siècle), des dizaines de maisons à pans de bois (XVe-XVIIIe siècle), une église flamboyante (1499-1566), on peut lire l'histoire de la Normandie et de la vallée de la Seine à travers le prisme de Pont-de-l'Arche ! Il faut aussi compter sur la forêt de Bord-Louviers, vaste domaine public où chacun trouve son plaisir (balade à pied, VTT, équitation, observation animale, calme...). 

 

Ajoutez à cela de magnifiques berges propices aux piqueniques, une offre de restauration et de services...

 

 

Pour plus d'informations, l'Office de tourisme 

 

Sorties touristiques, agenda des manifestations, offre d’hébergement et de restauration…

Office de tourisme Seine Eure

10, rue Maréchal-Foch
27 400 LOUVIERS
02 32 40 04 41 / www.tourisme-seine-eure.com

14

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2Les falaises vers Connelles vues depuis la Côte des Deux-amants (automne 2011).

 

 

1

Des randonneurs arrivant au sommet de la Côte des Deux-amants avec vue,

en contrebas, sur la Seine et les lacs de Léry-Poses (automne 2012).

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com/

Bando 13x9 (1)

Partager cet article

Repost0
25 avril 2012 3 25 /04 /avril /2012 16:40

Biotropica ? C’est une serre tropicale de 6 000 m² qui ouvre ses portes le 1er septembre sur la butte de la Capoulade à Val-de-Reuil, au milieu des lacs et des falaises normandes. C’est un espace dédié à la préservation des espèces et à l’écologie.

 

Biotropica


A l'origine du projet, on retrouve Anne et Thierry Jardin, les propriétaires du zoo de Cerza (près de Lisieux). La Communuauté d'agglomération Seine Eure (CASE) a proposé un endroit qui a pleinement convenu à Biotropica qui s'est concrétisée après un an de travaux. 

Sur plus de 100 000 m² le public peut se balader dans un vaste parc avec étang où les petits peuvent approcher des pélicans, des chèvres et des cochons nains, des poules autour de la ferme et des kangourous (si si !).

 En haut de la butte de la Capoulade, se trouve la serre et son climat humide et chaud. L’intérieur est composé d’impressionnants dont une cascade de 12 mètres de haut, des aquariums, des terrariums… 

Le public fait deux fois le tour de la serre grâce à une passerelle en hauteur. Ainsi, il observe pleinement les 2 500 animaux de Biotropica parmi lesquels des loriquets de Swainson, des ibis rouges, des pigeons couronnés, des escargots géants, des dendrobates, des tortues géantes, des alligators, des anacondas, des phasmes-feuilles ou encore des poissons aveugles. 

Pour assurer le bon fonctionnement de Biotropica, la direction a été confiée à Alain Le Héritte, qui fut directeur associé du parc zoologique de Pont-Scorff (Morbihan). Celui-ci croit au potentiel de Biotropica : « les Normands peuvent être fiers de leur région tant elle regorge de beautés et d’atouts à partager ». 

Parions que Biotropica saura dynamiser le tourisme local notamment grâce aux millions de parisiens qui vont régulièrement sur la côte normande. C’est ce qu’espèrent la région Haute-Normandie et le Conseil général de l’Eure qui subventionnent 8 % des 4,5 millions d’euros investis pour créer la serre ; le cout total du parc s’élevant à 7 millions d’euros.


Ouverture et tarifs

9h30-18h d’octobre à avril. 9h30-19h de mai à septembre. Le parking de Biotropica est celui de la base de loisirs Léry-Poses : 4 € par véhicule. Biotropica amortit ce cout par des tarifs d’entrée revus à la baisse.

Individuels : 3-11 ans : 7,5 €. Au-delà : 11 €.

Groupes (15 personnes et plus) : 2-11 ans : 5,5 €. Au-delà : 9 €.

Abonnement (offre d'ouverture limitée aux 3 premiers mois). Adultes : 22 €. Enfants : 15 €. Valable de date à date.

 


Contact et accès

  Logo Biotropica


Biotropica – www.biotropica.fr / Butte de la Capoulade, CD 110 / 27 100 VAL-DE-REUIL

 

 

A lire aussi...

Léry-Poses, Amfreville-sous-les-monts : une région bénie des dieux !

L'église de Pont-de-l'Arche

La forêt de Bord-Louviers

Aperçu de l'histoire de Pont-de-l'Arche


Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com/

Bando 13x9 (1)

Partager cet article

Repost0
8 décembre 2011 4 08 /12 /décembre /2011 16:08

Dès les années 1620, la région du confluent de l’Eure et de la Seine fut gagnée par la culture du tabac, cette plante américaine qui s’adapte à tous les climats chauds et tempérés. Mais comment se fait-il que cette région précise fût particulièrement propice à la culture du tabac ? La réponse est simple : la plaine alluviale et les berges de l’Eure et de la Seine étaient enrichies par le limon des crues survenant chaque hiver, ou presque. Des officiers du bailliage ont su protéger cette culture lucrative malgré la volonté du roi d'en tarir la production métropolitaine. 

Ainsi, certains habitants des Damps, Léry, Saint-Cyr-du-Vaudreuil, Notre-Dame-du-Vaudreuil (1) mais aussi Pîtres et Romilly-sur-Andelle (selon Jules Sion) se mirent à cultiver l’herbe de Nicot. Pour expliquer quelques gestes des planteurs de tabac dans la région, ainsi que leur période de travail, nous reproduisons ici une partie du texte de Georges Dubosc (cf. sources) :

 

Tabac (plant adulte)

Un plant de tabac adulte (source Wikipédia).

 

« Il fallait, dit un adage, que le tabac vît tous les jours son maître ». Sur des couches, par planches, on commençait dans les jardins à procéder à des semis très difficiles car la graine est extrêmement petite.

… Gare aussi, pendant ce temps, aux limaçons, aux vers, aux insectes de nuit, à la lanterne ou aux flambeaux !

A la fin de mai ou de juin, dit Le Plan Général pour la Culture du tabac, dans les terres grasses, labourées et bêchées très soigneusement, amendées grâce aux engrais, par toute la plaine de Léry, on voyait ces travailleurs, femmes, enfants et gens du voisinage accourus de Poses, de Tournedos, planter ou piquer, avec un plantoir, les pieds de tabac.

On les disposait à trois pieds l’un de l’autre, au cordeau, plus souvent en quinconce qu’en carré, le tout  par un temps ni trop sec ni trop chaud.

Peu à peu, la petite plante, n’ayant alors que 13 cm de hauteur, croissait et en étendait ses feuilles. Mais que de soins exigés, que de sarclages attentifs, que de binages répétés ! A la fin de juillet, arrivait l’écimage : femmes et planteurs, d’un coup d’ongle habilement donné, supprimaient la fleur jaunâtre ou rouge du tabac : en même temps on procédait à l’enlèvement des feuilles basses, des feuilles de terre, à celui de tous les bourgeons qui détruisaient la force de la plante et son arôme.

Enfin, une centaine de jours après le repiquage, venait la récolte, vers le mois d’août, quand les larges feuilles conservées commençaient à jaunir et à se marbrer, à s’incliner vers la terre. Soit qu’on les enlevât une à une, en trois fois, soit qu’on coupât la tige entière, on la laissait à terre, pendant une belle journée ensoleillée d’été, toute cette récolte qui séchait sur le sol. Ensuite, suspendue à des cordes ou à des perches, on disposait les feuilles dans les greniers ou des appentis aérés, jusqu’au jour où on les assemblait en "manoques" de 25 à 50 feuilles, ensuite réunies en balles ou ballots que venait acheter le fermier ou les sous-fermiers, pour les envoyer aux manufactures, à Dieppe, à Rouen, où il existait, au XVIIIe siècle, 3 ou 4 fabriques de tabac…

 

Champ de tabac

Un champ de tabac, de nos jours, dans des contrées plus méridionales... (source Wikipédia).

 

La remise en cause du privilège local

Le temps où chacun pouvait cultiver des plants de tabac dans son jardin pour sa consommation personnelle arriva à son terme. En 1674, Louis XIV institua un monopole du tabac qu’il donna à ferme à Jean Breton. Ce dernier espérait gagner près de 500 000 livres chaque année en commerçant avec les colonies.

En 1676, Colbert décida de limiter l’étendue des terres métropolitaines réservées au tabac. Pour quelles raisons ? La production métropolitaine permettait de satisfaire une partie non négligeable de la consommation ce qui contournait, en quelque sorte, les intérêts du fermier général du tabac ainsi que les taxes royales portant sur les importations des colonies. Habilement, et peut-être avec quelque raison, Colbert argumenta son choix par la prévention de toute nouvelle famine : "Il faut retrancher la culture de cette herbe de toute la Normandie, parce qu’elle n’est pas nécessaire, que cette province a plus besoin de blé que de tabac".

Néanmoins, la culture du tabac fut largement proscrite en métropole. Cependant, elle perdura dans les villages du confluent de l'Eure et de la Seine grâce à l’Intendant de Normandie, Louis Le Blanc, une sorte de préfet d'Ancien régime. En fait, d’un côté le gouvernement appuyait le fermier général du tabac et, de l’autre, l’Intendant de Normandie soutenait les producteurs locaux dont il devait obtenir mieux qu’une bonne estime. En effet, et Georges Dubosc le mentionne clairement, ces petites aires de production devenaient de véritables foyers de contrebande au sein du royaume et leurs intérêts étaient immenses. Pour preuve, la ferme du tabac dépensait près de 50 000 livres chaque année afin de surveiller la région du confluent par le biais de ses majors et contrôleurs à cheval. Ces derniers tentaient de mettre au pas, avec leurs fusils, les producteurs de la région.

Cependant, Louis Le Blanc résista à Colbert, dépassant par là-même son domaine de compétence, et empêcha les agents royaux d’arracher les plants de tabacs de nos villages. Ce choix fut heureux pour les habitants de la région car la culture du tabac nécessitait une main-d’œuvre nombreuse dans les contrées européennes (deux hommes par arpent), ce qui procurait une activité au pays.

Mais la limitation devint de plus en plus stricte : en 1677, les autorités royales publièrent une liste désignant toutes les paroisses autorisées à cultiver la riche plante dans tout le royaume. Désormais, les espaces autorisés étaient rares et disséminés dans le royaume. En un mot : contrôlables. La région des Damps, de Léry et des Vaudreuil était encore privilégiée bien que remise en cause.

En 1681, une nouvelle ordonnance obligea toute personne réservant des terres à cette culture à en déclarer la localisation et l’étendue auprès d’un juge, notaire ou autre personne publique. Cette déclaration devait être fournie un mois après le nouveau semis sous peine de 500 livres d’amende.

En 1687, la Compagnie du bail Domergue (qui était la nouvelle détentrice de la ferme du tabac) proposa aux populations des Damps, de Léry et des deux Vaudreuil de leur verser une indemnité afin qu’elles abandonnassent leur droit de cultiver. L’Intendant de Normandie argumenta que ce compromis ne serait avantageux qu’aux propriétaires mais pas aux nombreux journaliers et manouvriers qui, grâce à cette activité, parvenaient à payer leur taille. Suite à cette défense, le Conseil du roi accorda un compromis en décidant de restreindre l’étendue des terres autorisées à être ensemencées de tabac. Ce compromis limita de 100 acres les plantations locales : 13 aux Damps, 55 à Léry, 27 à Notre-Dame-du-Vaudreuil et 5 à Saint-Cyr-du-Vaudreuil.

Cette limitation engendra des plaintes, résistances et litiges. C’est pourquoi, en 1688 le nouvel intendant de Normandie, Feydeau de Brou, vint en personne arpenter les champs de tabac de la contrée afin de répartir les terres autorisées entre les paroisses. Ce fut l’occasion d’une grande mobilisation de la population tant l’enjeu était grand. Les notables, les syndics, les curés et les autres habitants étaient réunis dans un vaste débat.

Outre un nouvel accord en 1704, le coup fatal fut porté en 1719, après la création de la Compagnie des Indes, société détentrice de tous les droits relatifs à la production et à la vente du tabac dans l'ensemble du royaume. Cette société, grâce au monopole à elle conféré par la monarchie, interdit purement et simplement toute culture de tabac en France métropolitaine. Elle rétablit provisoirement le droit jusqu’en 1724, certainement pour calmer les plaignants en leur laissant le temps de se reconvertir dans d'autres activités. Entre temps, en 1723, les habitants de la contrée purent bénéficier d’une baisse de la taille de près de 6 000 livres car leurs récoltes avaient été détruites par des intempéries. 

Quoi qu’il en soit, aucune loi ne put éliminer la totalité des plants de tabac. Ainsi il exista, aux Damps, des plants de tabac dans des cours de particuliers au moins jusque dans les années 1950... et l'on ne parle que de tabac...

Cette histoire du tabac a des analogies étonnantes avec l'actualité : des entrepreneurs et des hommes représentant l'autorité publique protègent leurs intérêts particuliers en délocalisant des activités dans des pays lointains. Ils laissent sans activité la population locale dont ils souhaitent néanmoins toujours tirer des bénéfices par la consommation et les taxes.   

Détail d'une partie de la ferme des Vauges, aux Damps. Une partie de ses pans de bois et certaines pierres de taille (non visibles ici) laissent entendre qu'elle existait déjà au XVIIe siècle. Elle a sûrement été le lieu central de la culture du tabac aux Damps. On peut imaginer que le vallon des Vauges était verdoyant de plants de tabacs et, par conséquent, qu'un ru l'irriguait encore. Cette ferme est aujourd'hui à peine visible, partiellement masquée par un mur en pierre et par un bouquet d'arbres. Elle est enchâssée dans les nouveaux quartiers de la rue des Merisiers et de l'impasse de l'Escarpolette (cliché Armand Launay, aout 2018).

Détail d'une partie de la ferme des Vauges, aux Damps. Une partie de ses pans de bois et certaines pierres de taille (non visibles ici) laissent entendre qu'elle existait déjà au XVIIe siècle. Elle a sûrement été le lieu central de la culture du tabac aux Damps. On peut imaginer que le vallon des Vauges était verdoyant de plants de tabacs et, par conséquent, qu'un ru l'irriguait encore. Cette ferme est aujourd'hui à peine visible, partiellement masquée par un mur en pierre et par un bouquet d'arbres. Elle est enchâssée dans les nouveaux quartiers de la rue des Merisiers et de l'impasse de l'Escarpolette (cliché Armand Launay, aout 2018).

Sources

- Dubosc Georges (1854-1927), «  Le Tabac de Pont-de-l’Arche, 1696-1724 », in le Journal de Rouen du 13 avril 1919 (accès au plein texte sur le site de la Bibliothèque numérique de Lisieux) ;  

- Sion Jules (1879-1940), Les Paysans de la Normandie orientale, pays de Caux, Bray, Vexin normand, vallée de la Seine : étude géographique..., Paris : A. Colin, 1909.

 


(1) Ces deux derniers villages ont formé Le Vaudreuil depuis la construction de Val-de-Reuil.

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

Bando 13x9 (1)

Partager cet article

Repost0
18 novembre 2011 5 18 /11 /novembre /2011 19:31

Généralement, quand les amateurs d’histoire se penchent sur notre passé local ils se réfèrent à ce livre qui est devenu comme la Bible, la référence de base dans l’Eure : Le Dictionnaire historique de toutes les communes du département de l’Eure, dont les auteurs sont MM. Charpillon et Caresme[1].

C’est un vaste ouvrage qui, malgré les années, est resté la référence… faute de mieux. Or, le type d’articles qu’il contient est à prendre avec des pincettes critiques. Nous prendrons l’exemple du fameux "fief de la Barre des Damps" qui concerne Léry.

MM. Charpillon et Caresme placèrent ce terrain aux Damps, comme la logique semble le laisser entendre. Mais, bien que les frontières entre les communes n’existaient pas encore, il faut prendre en compte le fait que cette Barre des Damps se situe aujourd’hui dans l’espace dévolu à la commune de Léry. Mais alors, comment se fait-il qu’elle portait ce nom et où pouvait-elle se situer ?

C’est grâce à un autre vaste ouvrage, dirigé par Henri Dubois, que nous pourrons répondre : Un Censier normand du XIIIe siècle. Le livre des jurés de l’abbaye de Saint-Ouen de Rouen. Cet ouvrage[2] reproduit notamment l’ensemble des documents que nous avons et qui renseignent sur les redevances perçues sur les nombreuses propriétés de l’abbaye, en 1372, et notamment sur celles qui étaient situées à Léry. L’abbaye était un très grand propriétaire régional car les ducs de Normandie, puis les rois de France, appuyèrent leur pouvoir notamment grâce au contrôle exercé par les organisations religieuses. Puis, quand la Normandie devint française, ces droits furent conservés. Alors, ces religieux coopératifs, qui se situaient dans la ville de Rouen, c’est-à-dire au contact direct des souverains, s’étaient vus doter de vastes propriétés et ce depuis le début du XIe siècle, pour les terres de Léry (1018). Il faut d’ailleurs très certainement voir ici un lien entre le saint patron du village et l’abbaye rouennaise.

C’est donc à la page 316 de ce livre que l’on trouve la mention : "Sesyres Dan Nichole et Pierres Dan Nichole tienent 5 verg. de terre a la Barre des Dans"… (ces messieurs Dan Nicole et Pierre Dan Nicole détiennent 5 vergées de terre à la Barre des Damps). Il est amusant de voir que le nom des Damps est devenu leur sobriquet, leur nom, sous la forme de "Dan".

Dès lors, il faut croiser trois variables : Il existe à Léry un champ qui porte le nom de Pré aux Moines (à droite de la route qui relie Pont-de-l’Arche à Val-de-Reuil en descendant le pont) ; ce nom fait très certainement référence aux moines de Saint-Ouen ; et le champ en question se situe en direction des Damps…

Partant, il semble assez logique que les habitants de Léry, pour désigner ce champ, aient fait référence au village en direction duquel il se trouvait ainsi qu’au coteau boisé qui le jouxte et dont la pente contraste nettement avec la plaine alluviale (La Barre)… On a donc bien à faire à une pièce de terre de Léry quand on désigne le fief  de La Barre des Damps…


[1] Charpillon L.-E., Caresme A., Dictionnaire historique de toutes les communes du département de l’Eure, Editions Delcroix, Les Andelys, 1868, 960 pages.

[2]  Dubois Henri (sous la dir. de), Un Censier normand du XIIIe siècle. Le livre des jurés de l’abbaye de Saint-Ouen de Rouen, Paris, CNRS. Editions, 2001, 478 pages.

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

Bando 13x9 (1)

Partager cet article

Repost0
19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 17:21

Charpillon Louis-E., Caresme Anatole, Dictionnaire historique de toutes les communes du département de l’Eure, Les Andelys : Delcroix, 1868, 960 p., t. II, p. 398-399.

 

Léry (32)

 

 

LERY    

 

Paroisse des Dioc. d’Évreux  – Doy. de Louviers. – Vic. et Élec. de Pont-de-l’Arche. – Châtellenie du Vaudreuil. – Parl. et Gén. de Rouen.   

Léry, Liriacum, est un village gaulois, qui partagea le sort du Vaudreuil, dont il était une dépendance.   

L’église dédiée à Saint-Ouen est un monument remarquable du XIe ou du XIIe siècle ; conservé dans son intégrité, il offre une belle porte romane très ornée et une tour carrée en pierre avec modillons[1].   

À côté de la paroisse de Saint-Ouen, Léry en possédait une placée sous le vocable de Saint-Patrice. Bien que cette église serve aujourd’hui de grange et d’habitation, elle mérite cependant de fixer l’attention, sa construction accuse les premières années du XIIIe siècle[2].   

La croix du cimetière de Léry est une œuvre du XIVe siècle, d’un dessin et d’une exécution  très estimés ; elle a été restaurée en 1875 et replacée devant l’église.

Vers 1018, le duc Richard II comprit l’église de Léry dans les possessions de l’abbaye de Saint-Ouen de Rouen[3] ; vers la même époque, ce duc donna au prieuré de Montaure, une charretée de foin à prendre à Léry.   

Guillaume le Conquérant donna, vers 1077, aux moines de Saint-Étienne de Caen quatre arpents de demi de vigne à Léry, et trois au religieux de la Trinité, il permit également d’établir deux moulins sur la rivière d’Eure à la condition de laisser librement passer les poissons et les bateaux[4].   

Le 23 juillet 1194, par le traité fait entre Philippe-Auguste et Richard Cœur-de-Lion, Léry fut cédé à la France, mais il redevint Normand deux ans après.   

Philippe-Auguste étant à Gisors, en 1205, donna à Jourdain son balistaire ce qu’il avait à Léry ; mais le donataire n’ayant eu que des filles, son fief revint à la couronne.   

Au XIIe siècle le pavot était rangé à Léry parmi les récoltes décimables, de même qu’au XIVe la gaude figure parmi les cultures de la riche vallée de Léry.   

En 1285, Mgr Jean Le Veneur avait un manoir à Léry ; Nicolas le Lourain, Verdier de Montfort-sur-Risle avait en 1292 le titre de seigneur de Léry en partie.   

En 1303, les pêcheurs des Damps et de Lormais pouvaient pêcher dans toute la garenne de Léry, quand la Seine était débordée.   

Philippe-le-Bel, pour récompenser Philippe de Villepreuse dit le Convers[5] de ses services, lui donna Léry avec toute justice et une partie de la rivière d’Eure.   

Vers 1320, Philippe le Convers étant mort, Léry revint à la couronne de France.   

Le roi de France Philippe le Long mourut en 1322, à l’âge de 22 ans, et Jeanne de Bourgogne, sa veuve, eut en douaire et à titre d’apanage, le château de Léry[6].   

Au mois de juin 1323, Charles le Bel étant à Léry, chez sa belle-sœur, fit une donation aux religieux de Bonport, du tiers et danger (?) de 21 acres de terre au Bois-Guillaume. Les biens que la veuve de Philippe de Valois possédait à Léry passèrent à sa fille, Blanche de France, qui les donna à Blanche du Galcel, à Mabile et à Marguerite d’Issy, sœurs professes de Longchamps.   

Le 13 janvier 1336, le roi ordonna au vicomte de Pont-de-l’Arche de mettre sa cousine, Blanche de France, demeurant à Longchamps, en possession de la forfaiture, héritages et rentes qui furent à Robert de Gasny ; le 22 du même mois, l’ordre du roi fut transmis aux sergents de Vaudreuil, Léry et Vauvray.   

On a des lettres de Philippe de Valois et de Jean son fils aîné, datées de Léry en 1349 et 1351[7].   

En 1424, Henri IV, roi de France et d’Angleterre, confirma les biens des religieuses de Longchamps à Léry, Poses, etc.   

Jean Passemer, esc., était seigneur de Radepont, Noyon-sur-Andelle, Pont-Saint-Pierre, Bellefosse et Léry.   

En 1553, la terre de Léry, avec une partie du péage de la rivière d’Eure, avait été assignée en usufruit à la reine-mère Catherine de Médicis.   

Charles IX céda Léry, avec le Vaudreuil en échange, pour Noyon-sur-Andelle, à Philippe de Boulainvilliers.   

À partir de ce moment, les seigneurs de Léry sont ceux de N.-D. de Vaudreuil, et nous les donnerons sous ce titre.  

On cultivait le tabac à Léry en 1681 et en 1737.   

En 1780, Léry était un plein fief possédé par le  président   Portail, président à mortier au parlement de Paris.  

 

Fiefs

1° BONPORT. Richard Coeur-de-Lion donna aux religieux de Bonport le clos de Léry, c’est là le point de départ du fief de Bonport.  

C’était un plein fief dont les religieux firent hommage au roi en 1499. Il était passé par suite d’échange, en 1748, au président Portail, qui le transmit à Mlle Portail, sa fille, mariée au marquis de Conflans.

 

2° LA HEUSE. Au mois de mai 1339, Jean Roussel dit de La Heuse,. était propriétaire du fief de La Heuze à Léry[8].

On lit dans un aveu rendu par Jean Gougeul : item je tiens un 8e de fief nommé La Heuse assis, ès paroisses de Léry, Vaudreuil, Poses, etc.

La famille de Gougeul dite de Rouville conserva La Heuse jusqu’au commencement du XVIIe siècle, époque à laquelle Charlotte de Rouville la fit passer à Hélie le Doyen son mari, celui-ci en rendit aveu le 3 octobre 1608.

Hélie le Doyen capitaine des chasses du Roi et commissaire de son artillerie[9] rendit aveu pour La Heuse à Léry , en 1621, il fut remplacé par Laurent le Doyen qui lui-même eut pour héritier son fils du même nom.

Laurent le Doyen, 2e du nom, capitaine des plaisirs du Roi, rendit aveu pour la Heuse, en 1649, et fut maintenu de noblesse le 5 septembre 1666. Le doyen : d’or, à trois têtes de More de sable, 2 et s.

En 1685, Louis Baillet, esc., était seigneur de La Heuse, son fils Jean étant mort sans enfants en 1695, Marie Baillet, sœur de ce dernier, fut son héritière.

Marie Baillet vendit La Heuse avant 1735 à Nicolas-Antoine Baillard esc, sieur de Caumont, conseiller au présidial de Rouen.

Baillard : de sable, au griffon d’hermines.

Le 22 septembre 1746, Jacques Baillard, sieur de Hautot, céda La Heuse au président Jean-Louis Portail.

La Heuse est connue maintenant à Léry sous le nom de Rouville.

 

3° MONTPOIGNANT. Ce fief relevait du Mesnil-Jourdain qui relevait du Vaudreuil.

Le fief de St.-Germain-de-Louviers, Alias, le Montpoignant était une extension du fief de ce nom à Léry.

En 1516, Messire Jean de Rouville, seigneur de Montpoignant, figure au nombre des gentilshommes de la châtellenie du Vaudreuil.

Ce fief suivit dès lors le sort de La Heuse et eut les mêmes seigneurs.

 

4° SAINT-OUEN. Nous avons vu que le duc Richard II avait donné, en 1018, l’église de Saint-Ouen de Léry à l’abbaye Saint-Ouen de Rouen, qui  conservé les droits de présentation jusqu’à la Révolution. Les moines avaient 24 parts des dîmes de la paroisse et le curé la 25e.

Il y eut souvent des procès dans la suite…

  


 

[1] Gadebled.

[2] En 1523 l’église avait encore son curé.

[3] Il est probable que Léry appartenait à Saint-Ouen dès sa fondation.

[4] Ces deux moulins sont celui d’Aufrand et le moulin Le Roi.

[5] Philippe le Convers, archidiacre de Meaux, était maître des eaux et forêts de Normandie.

[6] Cette princesse, sœur de la fameuse Marguerite de Bourgogne, fut accusée d’adultère en 1303 et condamnée à finir ses jours dans le château de Dourdan ; un an après, son mari convaincu de son innocence la rappela.

[7]  D’après M. Gadebled, la reine Blanche, veuve de Philippe de Valois, avait à Léry un château de plaisance détruit, par un incendie, en 1814. C’est une erreur car cette dame habitait Neaufles, où elle est morte en 1398.

[8] Hist. du Vaudreuil, par M. Goujon, p. 73.

[9] M. Le Prévost le nomme Sellin, qui est évidemment une altération. 

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

http://pontdelarche.over-blog.com

Bando 13x9 (1)

Partager cet article

Repost0

  • : Pont de l'Arche histoire, patrimoine et tourisme
  • : Bienvenue sur ce blog perso consacré à Pont-de-l'Arche et sa région (Normandie, Eure). Contactez-moi afin d'étudier ensemble, plus avant, l'histoire et donc de progresser vers la connaissance. Bonne lecture ! armand.launay@gmail.com
  • Contact

Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au cœur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

- Mieux connaitre Pont-de-l'Arche à travers 150 noms de rues et de lieux ! (Autoédité, 2019, 64 pages). 

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte.

Accédez aux articles par Google maps