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15 février 2012 3 15 /02 /février /2012 13:31

 

Autres parties de l'étude : 

 

"Les Prussiens au Pont-de-l’Arche", texte du maire Prosper Morel-Dubosc

L'occupation de Pont-de-l'Arche par l'armée prussienne en 1870-1871

La guerre de 1870-1871 aux Damps et à Pont-de-l’Arche (conclusion)

 

 

Les premiers combats et la retraite française jusqu’en Normandie 

Dès les premiers combats (à partir du 19 juillet), l’armée française a essuyé des défaites qui lui firent perdre l’Alsace. Ce n’est pas qu’elle fût nettement moins puissante que l’armée allemande mais ses généraux commirent de nombreuses fautes stratégiques.

En effet, bien que l’armée impériale fût peu préparée et même moins bien organisée que celle de l’ennemi, elle était tout de même considérable et capable de résister. La bataille de Rezonville / Mars-La-Tour (16 aout) fut gagnée par 90 000 Allemands alors que le général Bazaine avait sous ses ordres près de 140 000 hommes. Un tiers des Français n’ont pas combattu ce jour là faute d’un commandement judicieux.

Le 2 septembre 1870, c’est Napoléon III en personne qui capitula avec une des plus grandes armées françaises à Sedan, où les Allemands les avaient encerclés et dont l’assaut final risquait d’être encore plus horrible. Cette date est le signe manifeste que les Allemands ont abattu l’Empire : l’Empereur est capturé, la France n’a plus d’armée régulière. La victoire leur semble acquise.

Or, ce qui n’était pas prévu, ce fut la proclamation de la république à Paris, le 4 septembre. Les Allemands étaient en route pour Paris, c’est pourquoi les républicains, pourtant rétifs à la guerre, mirent en place un Gouvernement de défense nationale. Ce dernier opposa une résistance étonnamment efficace mais pas assez pour imposer la souveraineté française. Le front de guerre se rapprochait inexorablement de Paris. La ville de Toul tomba le 23 septembre ; Orléans le 11 octobre (car le but des Allemands était d’assiéger Paris).

 Les troupes allemandes entrèrent en Normandie le 3 décembre et étaient déjà à Rouen le 5 décembre.

 

Prussiens.JPG

Des Soldats prussiens, photographie, Rouen, 1870.

 

   Les Prussiens aux Damps

Le début de la guerre ne semble pas avoir eu de répercussions sur la vie du village hormis la mobilisation de quelques hommes et des collectes de fonds comme l’atteste la délibération du Conseil Municipal du 30 octobre 1870 :

 Une circulaire de M. le Préfet de l’Eure, en date du 24 septembre 1870, concernant le renvoi momentané des militaires blessés ou malades dans leurs foyers ; aucun militaire de la Commune se trouvant dans le cas prévu, il n’y a rien à faire quant à présent. Une circulaire de M. le préfet de l’Eure, en date du 24 octobre 1870, demandant le concours en argent des communes pour l’achat d’armes et de munitions. M. le Maire complète cette communication en disant qu’une souscription qui a produit 55 francs ayant été ouverte par ses soins pour le même objet, il n’y a pas lieu de demander à la Commune de nouveaux sacrifices…

Cependant, la défense nationale n’ayant pas été à la hauteur, le front de guerre se rapprocha et dépassa Les Damps, vouant ainsi sa population aux exigences de l’occupant. Le document que nous allons utiliser est le témoignage de l’ancien Maire des Damps, M. Charpentier-Grandin, rapporté par M. Géfrotin (Cf. Bibliographie : pages 157 à 159) ce qui explique le ton assez neutre et dénué de spontanéité. 

Le… mercredi 7 décembre, vers trois heures de l’après-midi, une colonne, forte de 4000 hommes environ, sous les ordres du général Strubberg, vint de Rouen pour s’installer à Pont-de-l’Arche.  Comme il était impossible de loger tout ce monde, trois bataillons allèrent s’établir, l’un à Alizay, l’autre à Criquebeuf et le troisième aux Damps. Cette dernière commune, de 300 habitants, ne pouvait se faire à l’idée que cette masse d’hommes et de chevaux qui s’avançait le long de la Seine allait s’abattre sur elle.

Bientôt, néanmoins, le doute ne fut plus possible, car la tête de la colonne fit halte devant la mairie. Le commandant, sans descendre de cheval, demanda le maire, comme d’habitude. M. Charpentier-Grandin, qui était présent, s’avança, et il s’établit entre eux le dialogue suivant : 

 

LE COMMANDANT. – Nous devons stationner ici.

LE MAIRE. – Mais c’est impossible ; car vos hommes ne sauraient y trouver ni logement, ni nourriture.

LE COMMANDANT. – Il nous faut 500 kilogrammes de viande.

LE MAIRE. – Mais nous n’avons pas de boucher.

LE COMMANDANT. – Vous avez des vaches et nous avons des bouchers. Donnez-nous deux vaches.

Il nous faut, en outre, 500 kilogrammes de pain.

LE MAIRE. – Mais nous n’avons pas de boulangers. Les habitants s’approvisionnent à Pont-de-l’Arche, et, cette ville étant elle-même occupée, ils ne trouveront rien.

LE COMMANDANT. – C’est bon. Vous avez de la farine, cela nous suffira, et, si ça ne se trouve pas, mes hommes chercheront. Il nous faut aussi 100 bottes de foin et 12 litres d’avoine par cheval. Nous en avons 43.

LE MAIRE. - Mais…

LE COMMANDANT. – C’est bien. 

 

Le vocabulaire des réquisitions était à peine épuisé que presque tous les hommes étaient casés : 100 dans une maison [vraisemblablement dans la Gentilhommière], 30 ou 40 dans une autre, et chez les plus pauvres 10, 12, 15.  

M. Charpentier-Grandin, qui n’avait pas prévu qu’il aurait cent convives affamés à traiter, et qui ne pouvait les satisfaire sur l’heure, vit sa maison presque pillée et sa cave vidée en un instant. Cela se passait en sa présence, sous les yeux des officiers, qui laissaient faire. Les soldats enlevaient jusqu’aux rideaux de laine de la salle à manger, et les déchiraient par bandes pour se faire des cache-nez !

Pendant ce temps, les réquisitions pleuvaient ; les habitants, ahuris et manquant de tout, accouraient se plaindre. C’était un tableau navrant. La même chose à peu près se produisit à Alizay.

Pont-de-l’Arche fut moins maltraité, comparativement, parce qu’il offrait plus de ressources".

  

En quoi consistaient ces réquisitions et leur montant était-il plus important, en proportion, que celui qui fut perçu à Pont-de-l’Arche ? C’est ce que nous allons aborder grâce aux délibérations du Conseil municipal.  

 

Extraits de délibérations du Conseil municipal des Damps    

Le 18 novembre 1870

 M. le Maire expose que le mercredi 7 et le jeudi 8 novembre 1870 la Commune a eu à loger et à nourrir, pour deux jours, le 2ème bataillon commandé par le Major Von der Mosel, du 28ème régiment de ligne des armées prussiennes, soit environ 960 hommes et 43 chevaux, selon la déclaration du commandant ;

Que cette occupation considérable, qu’on aurait pu croire impossible eu égard au petit nombre de maisons agglomérées (environs 48), les seules qui aient été requises par les soldats pour leur logement, et le peu de ressources que présentaient la plupart, il en est résulté un préjudice important, soit à cause des réquisitions opérées, soit à cause des pertes éprouvées par les habitants ;

Que, pour la conservation des droits de tous, il propose de faire dresser un état estimatif des réquisitions faites ; de faire estimer la dépense de nourriture pour chaque homme… et de demander aux habitants de remettre un état détaillé de toutes les pertes qu’ils ont éprouvées, en outre de la nourriture et du logement.

Que pour faire ce travail estimatif des réquisitions faites et de celles qui pourraient avoir lieu plus tard (puisque la contrée est sans cesse occupée par les troupes ennemies)… il y a lieu de nommer une commission qui s’entourera de tous les renseignements nécessaires puis fera son rapport sur lequel il sera établi par le Conseil ce qu’il appartiendra.

 

Le 15 janvier 1871

Exemple de denrées réquisitionnées et / ou consommées sur place par les Allemands : vaches, poules, bottes de foins, avoine, blé, bijoux, draps, serviettes, barrique de vin, chemises, lapins, eau de vie, sucre, café, bas de laine, beurre, argent, bois à brûler, bottes de luzerne, pommes de terre, bottes de seigle, sel…

 

Le 26 février 1871

 Le 15 février courant, il a été requis par les Prussiens et par l’entremise de M. le Maire 4 hectolitres d’avoine qui ont été fournis par M. Lange…

Que du 20 au 21 courant les habitants de la Commune ont donné la nourriture et le logement à 140 hommes et 140 chevaux composant la 2ème batterie de l’escadron Munich du 1er régiment d’artillerie de l’armée allemande.

 

Le 19 mars 1871

 Pertes d’argent dues à la présence allemande : 

Impôts perçus par le Trésor allemand : 174,2 francs.

Valeur des objets mobiliers enlevés : 4500 francs.

 

 

Les documents que nous avons parcourus ont mis en évidence l’importance des réquisitions, par rapport à la petitesse du village mais aussi leur étendue. En effet, les troupes ennemies ne sont pas contentées de prendre les dentées vitales, elles se sont aussi attelées au vol des biens monétaires et mobiliers. Il en ressort que l’estimation des pertes donne un total de près de 4700 francs. Comparée à l’estimation dressée à Pont-de-l’Arche, cette somme est effectivement colossale car cela revient à dire que chacun des 280 Dampsois s’est vu réquisitionner la valeur de 38 francs alors que chacun des 1640 Archépontains a, lui, perdu, 24 francs. 

Cette importance du montant des réquisitions est dû au fait que la commune des Damps était enfermée dans le périmètre du pont de Pont-de-l’Arche, placé sous la haute protection des troupes allemandes. C’est ce que nous montre clairement la carte du livre de M. Géfrotin. Des tranchées ont été creusées à hauteur des Damps ainsi que de la forêt et de la route d’Elbeuf car les Allemands, prévoyants, redoutaient un éventuel retour des Mobiles français. La défense du pont était aussi renforcée par des postes de gardes allemands dans les maisons de la place Briand, à l’entrée de la rue de Paris (rue Roosevelt, aujourd’hui) mais aussi dans l’Hôtel de Normandie et dans la zone du Fort, à Igoville, où les envahisseurs avaient levé à la hâte un camp fortifié. 

Par conséquent, Les Damps connut une occupation permanente, pour garder les lieux, et une intrusion passagère mais continue de troupes en mouvement qui passaient par le pont de Pont-de-l’Arche.

Cependant, comme chaque village qui eut à subir des dommages de guerre, Les Damps put bénéficier de dédommagements de l’Etat, comme en témoignent les délibérations suivantes.

 

Le 26 avril 1871

M. le Maire soumet un nouveau questionnaire relatif à l’occupation prussienne et qui a été adressé de l’Assemblée nationale par le Président de la Commission des départements envahis…

  

Le 28 janvier 1872

M. le préfet a fait savoir à M. le Maire que le Ministre de l’Intérieur a accordé la somme de 100 millions de francs, "approuvée par la loi du 6 septembre 1871, à titre de dédommagement provisoire pour réquisitions et dommages causés par l’invasion allemande en 1870–1871. 

 

Le 21 juin 1874 

Dernier versement aux Damps des indemnités de guerre.

 

Vers la fin de la guerre. Bien que les troupes allemandes se soient retirées de la région de Pont-de-l’Arche dès le début du mois de mars, tout le territoire n’était pas libéré et les autorités ennemies demandaient à la France le paiement d’une « indemnité » de guerre de près de 5 milliards de francs (correspondant à peu près à 100 milliards de francs nouveaux et 15 milliards d’euros). Une souscription publique fut alors lancée dans le pays afin de libérer le territoire national. Elle put très rapidement fournir le montant exigé ce qui éveilla le regret, parmi les dirigeants allemands, ne n’avoir pas demandé un montant plus grand encore. La délibération suivante témoigne parfaitement de la situation. 

 

Le 18 février 1872

Souscription patriotique pour la libération du territoire français. M. le Maire ne doute pas que l’œuvre dont il s’agit ne réussisse aux Damps. Les habitants qui ont subi les misères et les hontes de l’occupation étrangère comprendront mieux qu’aucuns le triste et douloureux sort réservé à leurs compatriotes du Nord et de l’Est qui gémissent encore sous la domination prussienne.

 

Sources

- Géfrotin A., L’Arrondissement de Louviers pendant la guerre de 1870–1871, Louviers, 1875, 268 pages.

- L’Elbeuvien du 20 mars 1918.

- Merlier M. (sous la dir. de), La Guerre de 1870-1871 en Haute-Normandie, Rouen, CRDP, 1972, 233 pages.

- Roth F., La Guerre de 1870, Paris, Hachette, 1993, 778 pages.

- Pessiot G., Histoire de Rouen 1850-1900 en 500 photographies, Rouen, Editions du P’tit Normand, 1981, 289 pages. L’illustration de cet article est extraite de la page 61 de ce livre.

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

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Published by Armand Launay - dans Les Damps Guerres
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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Compte LinkedIn.

Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au coeur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte. Gege wanazioni wangu !

Réflexion

Le temps n'est pas. Il n'y a qu'une règle graduée portant les marques "hier, aujourd'hui et demain" ; c'est-à-dire quelques traits issus de la faculté des Hommes à compter le passage des astres ; beautés et mesures à la fois, par Odin !

C'est avec cette règle que les Hommes tentent de mesurer les phénomènes les plus apparents. Ils se donnent des repères parmi l'érosion, véritable mère de la prise de conscience : "ce qui est rare à du prix" écrivait Chateaubriand. 

Il s'agit alors de prendre conscience de l'interdépendance entre tous les phénomènes, leur âme, et leur manière de s'attacher à notre âme. Pont-de-l'Arche où la terre natale... 

Ces phénomènes alimentent notre bonheur : sens du savoir, comment se crée notre notion du bienêtre, d'où vient notre conscience de ce qui est bon, quelles en sont les limites ? 

Bonheur, sens et quête du savoir ; horizon qui donne une orientation à notre cheminement ; orientation vers la naissance de la lumière quelle que soit la saison ; sève de notre arbre généalogique ; doute qui permet de poser peut-être les bonnes questions...

Rabelais quoi qu'il en soit... entre vins, livres et mets sapides : conscience du savoir s'il sait sucrer le faste palais du quotidien et donc là où se rassemblent les gens... érudition en entrée, curiosité en plat principal et conscience en dessert... et inversement, même si c'est moins agréable, pour un étudiant. 

Enfin, n'oubliez pas de poursuivre l'observation dans un verre à dégustation rempli de Calvados du bon bocage normand ! Au-delà des ténèbres de la Genèse, vous y verrez luire les étoiles de l'esprit et des plaisirs...