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9 novembre 2012 5 09 /11 /novembre /2012 22:22

Dans la même étude :  

 

L’invasion prussienne de 1870-1871 aux Damps

L'occupation de Pont-de-l'Arche par l'armée prussienne en 1870-1871

La guerre de 1870-1871 aux Damps et à Pont-de-l’Arche (conclusion)

 

 

 

"Renseignements fournis par M. Morel, ancien Maire.

 

            M. Géfrotin. 

            Vous m’avez demandé, il y a déjà bien longtemps, quelques renseignements sur l’occupation prussienne dans notre localité ; je me serais empressé de répondre à votre invitation, si depuis trois mois, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire, je n’avais pas été atteint d’un rhumatisme au bras droit qui ne m’a pas permis d’écrire depuis ce moment. Je vous les donne tout autant que ma mémoire peut me les fournir, car je n’ai rien écrit. Je n’en avait pas le temps.

            Les Prussiens sont arrivés à Pont-de-l’Arche le 7 décembre 1870, au nombre de 1400 environ, ils se sont logés, comme vous le savez, en désignant eux mêmes leurs logements au moyen de la craie.

            Leur premier acte dut de faire retirer la mine qui avait été préparée pour faire sauter le pont, afin de se ménager un passage qui était pour eux de toute nécessité.

            Le 9 le commandant donna l’ordre que tous les chevaux de la ville fussent réunis sur la place pour qu’il pût faire son choix.

            Le 16 ils formèrent un camp composé de deux compagnies d’infanterie et d’un détachement de cavalerie à l’extrémité du pont vers Igoville ; aussitôt les arbres qui bornent la route près du canal furent abattus (le fort), de grosses pierres, des bateaux pêcheurs, planches etc. ont été apportés et ont servi à faire, en moins de deux heures, trois barrières en avant de la première vers la ville, la chaussée du pont était obstruée au moyen de fils de fer entrelacés qui ne permettaient pas de circuler ; de ce côté, par conséquent, Pont-de-l’Arche était bloqué. Une porte fut établie à l’entrée du pont avec des factionnaires de distance en distance, pour empêcher toute espèce de circulation. C’est là où ces gredins, sûrs de l’impunité, se livrèrent à des actes de pillage, que l’autorité locale était impuissante à réprimer.

            Le Conseil municipal se tenait en permanence, il fallait lutter pied à pied avec ces coquins là qui ne vous parlaient que l’injure à la bouche et le sabre à la main pour obtenir les énormes réquisitions de chaque jour ; une fois l’on demanda 100 kilos de café, autant de sucre, cognac etc.

            Le 25 décembre, il nous fallut trouver tout ce qu’ils demandaient pour célébrer le Réveillon. Ce jour là, la ville dut payer au moins la somme de 1000 F.

            Le 1er janvier, un sieur Hédouin, contrarié de ne pouvoir passer le pont, insulte une sentinelle ; un coup de fusil le blesse grièvement, le lendemain, il succombait à sa blessure.

            Le 2 l’inhumation d’une femme ne put avoir lieu à l’heure indiquée, malgré l’intervention de l’autorité, il fallut admettre que le moment fût choisi par le commandant. C’était au moment du combat des Moulinaux, la ville était enfermée comme dans un cercle de fer ; personne ne pouvait en sortir ; toutes les maisons furent fermées, et quand venait cinq heures on ne circulait plus dans les rues. Quand aussi l’habitant avait une pièce sue le derrière, il l’occupait de préférence dans la crainte que la lumière ne fût aperçue du dehors.

            Le 4 janvier, malgré toutes les réquisitions en natures, le commandant du fort exigea une somme de 10 000 F ; en présence d’une demande aussi sévère, je dus me rendre au camp, escorté comme toujours par des Prussiens, accompagné de MM. Romain et Delapotterie, nous plaidâmes chaleureusement notre cause pour ne pas payer cette nouvelle réquisition, nous fîmes ressortir la malheureuse situation du pays, les ouvriers sans travail, plongés dans la plus affreuse misère ; nous gagnâmes notre procès en leur livrant du cognac, leur liqueur favorite.

            Le 7 un détachement appelé à remplacer l’un de ceux du fort d’Igoville, commandé par un officier du mon de Lauberlat, de triste mémoire, exigea une fourniture immédiate de pain ; dans l’impossibilité de pouvoir satisfaire ses exigence il fit charger les armes sur la place Langlois et paraissait décidé à tirer sur moi et les quelques personnes qui m’accompagnaient.

            Le 9 le même Lauberlat que l’on appelait vulgairement l’homme à lunette (ne sachant pas son nom) dirigea le vol et le pillage chez un certain nombre d’habitants, notamment les cafetiers et épiciers, il faisait la terreur de notre ville. Pouvions nous l’empêcher ? Nous assurément. Très heureusement un capitaine commandant vint avec un détachement augmenter l’occupation du fort, et par suite des rapports que nous eûmes avec lui pour les réquisitions journalières du camp, j’obtins, sur ma demande, un laissez-passer pour pouvoir communiquer avec lui ; malgré cette autorisation, j’éprouvais souvent, de la part des factionnaires, un refus brutal. J’insistait parfois, mais quand leurs baïonnettes se tournaient vers moi, je jugeais qu’il était prudent de ma retirer. Je pus faire parvenir une plainte et, le lendemain, je fus admis près du commandant à qui je fis part de la conduite ignoble que tenait ce fameux Lauberlat et quelques soldats que je lui désignais. Il affligea 18 heures d’arrêt à ce misérable officier, et les soldats, après avoir reçu force coups de cordes, ont été attachés à des arbres pendant 24 heures. Le commandant a tenu que je les voie dans cette position, en me faisant ressentir que toujours chez eux il y avait bonne discipline et il m’a invité à l’informer s’il se commettait quelque excès en ville, il les punirait. Etaient-ils tous de cette nature ? J’en doute fort.

            Le 11 nous eûmes à loger plus de 1500 hommes, nous fumes en butte aux insolences les plus grossières d’un lieutenant dont le nom m’échappe, et la main, comme toujours, sur la garde de son épée, nous ne savions comment faire pour parvenir à les placer. M. Helloin secrétaire de la Mairie qui pendant cette malheureuse période, a partagé les ennuis et les tribulations de l’Administration avec ce courage vraiment extraordinaire, cherchait par tous les moyens possibles à nous aider de son concours, fut aussi insulté et retenu comme prisonnier quelques instants, mais profitant de l’état d’ivresse du chef et de ses soldats prussiens, il pus se dérober à leur surveillance.

            Tout se continua de la même manière jusqu’au 10 février. Ce jour là on fut contraint de payer les douzièmes des contributions, plus les contributions indirectes.

            Le 16 février, par ordre du général en chef de la 1ère armée allemande, une contribution de 41075 F. était imposée à la ville de Pont-de-l’Arche à raison de 28 F. par chaque habitant, la même contribution fut imposée aux autres communes.

            Le 17 je recevais une autre dépêche signée, comme la précédente du colonel de Légat qui occupait la ville de Louviers, dans laquelle il était dit que si cette somme n’était pas payée au jour indiqué, passé ce délai, on prendrai, comme otages, les personnes les plus distinguées de la commune (ce sont les termes de la lettre). Il partit le lendemain de Louviers, la somme ne fut pas payée.

            Les 19, 20 et 21 du même mois nous avons été complètement débordés, il nous en arrivait de tous les côtés, à tel point que les ouvriers aisés, ceux auxquels nous avions été obligés de d’en donner quelques jours avant n’en voulaient plus recevoir qu’à la condition qu’on leur délivrerait le pain et la viande (ce qui fut fait par l’administration) l’encombrement était tel que nous craignions de grands désordres.

            Enfin, l’armistice arriva et fut salué avec bonheur, nous pûmes un peu respirer, puis le 11 mars au matin le dernier détachement prussien quittait nos murs ne laissant après eux que de très mauvais souvenirs.

            J’aurais, cher Monsieur bien d’autres détails qui se passaient un peu partout. Ainsi la ville a été bien des fois menacée d’être incendiée, si un des leurs eût manqué à l’appel. Dans le cours de décembre, un jeune homme a eu l’imprudence de venir au Pont de l’arche avec un pantalon rouge au moment du passage d’une colonne de 10.000 Prussiens ; il fut pris pour un mobile ou un franc tireur. Le colonel le fit mettre en place pour le faire fusiller ; un sergent le tenait en joue à distance d’environ 5 pas, pendant que le colonel s’adressait à M. Mesnil et à moi pour avoir quelques renseignements sur ce jeune homme, qui lui furent donnés aussitôt et qui parurent le satisfaire. Le pauvre garçon eut sa grâce.

            La nuit du 11 au 12 décembre, après avoir hébergé 4 Prussiens d’une manière convenable demandant vins, cognac, comme toujours, avec menace. Ils se sont retrouvés ivres, voulant les envoyer coucher, partent à trois, mais le 4ème, qui était un sous officier et à qui cela ne convenait pas, devint furieux, tira son revolver de sa ceinture, me mit le canon sur la poitrine pendant au moins 4 minutes, lorsqu’appelant à grands cris ses camarades qui s’empressèrent de venir à mon secours et me sauvèrent (il était temps).

            Voilà, mon cher Monsieur, les principales péripéties du séjour des Prussiens dans notre malheureuse ville du Pont de l’arche.

            Permettez-moi, Monsieur, de saisir cette occasion pour me rappeler à votre bon souvenir.

            Agréez, je vous prie, avec le regret que j’éprouve de vous envoyer aussi tardivement ces quelques renseignements, l’expression de mes meilleurs sentiments toujours bien dévoués.

 

Signé : Morel, ancien Maire.

 

Pont de l’arche, le 29 mars 1872.

 

Pour copie conforme, le Maire de Louviers, chevalier de Légion d’honneur, déposé à l’Assemblée Nationale."

 

 

Consulté aux Archives municipales de Louviers (cote : 4 H 13).

 

Prosper Morel-Dubosc est né le 29 novembre 1812 à Pont-de-l'Arche et décédé au même lieu le 15 décembre 1891.


Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Compte LinkedIn.

Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au coeur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte. Gege wanazioni wangu !

Réflexion

Le temps n'est pas. Il n'y a qu'une règle graduée portant les marques "hier, aujourd'hui et demain" ; c'est-à-dire quelques traits issus de la faculté des Hommes à compter le passage des astres ; beautés et mesures à la fois, par Odin !

C'est avec cette règle que les Hommes tentent de mesurer les phénomènes les plus apparents. Ils se donnent des repères parmi l'érosion, véritable mère de la prise de conscience : "ce qui est rare à du prix" écrivait Chateaubriand. 

Il s'agit alors de prendre conscience de l'interdépendance entre tous les phénomènes, leur âme, et leur manière de s'attacher à notre âme. Pont-de-l'Arche où la terre natale... 

Ces phénomènes alimentent notre bonheur : sens du savoir, comment se crée notre notion du bienêtre, d'où vient notre conscience de ce qui est bon, quelles en sont les limites ? 

Bonheur, sens et quête du savoir ; horizon qui donne une orientation à notre cheminement ; orientation vers la naissance de la lumière quelle que soit la saison ; sève de notre arbre généalogique ; doute qui permet de poser peut-être les bonnes questions...

Rabelais quoi qu'il en soit... entre vins, livres et mets sapides : conscience du savoir s'il sait sucrer le faste palais du quotidien et donc là où se rassemblent les gens... érudition en entrée, curiosité en plat principal et conscience en dessert... et inversement, même si c'est moins agréable, pour un étudiant. 

Enfin, n'oubliez pas de poursuivre l'observation dans un verre à dégustation rempli de Calvados du bon bocage normand ! Au-delà des ténèbres de la Genèse, vous y verrez luire les étoiles de l'esprit et des plaisirs...