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21 septembre 2011 3 21 /09 /septembre /2011 09:53

Si l’industrie du drap a marqué l’histoire de Louviers, d’Elbeuf et de Rouen, Pont-de-l’Arche a aussi participé à la production textile en Normandie. Nous avons consulté les travaux d’Alain Becchia, auteur de la thèse La Draperie d’Elbeuf, que nous avons enrichis avec d’autres sources historiques afin de faire un état des lieux de nos connaissances dans ce domaine.

 

Tisseurs (Encyclopédie Diderot)Des tisseurs (L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert)

 

Une première tentative d’implantation en 1680

L’industrie drapière était en plein essor quand, en 1680, M. Chéron (officier du bailliage de Pont-de-l’Arche) et M. Le Bailly (du Vaudreuil) demandèrent aux autorités le droit d’ouvrir une manufacture de draps à Pont-de-l'Arche. Malgré le poids d’un officier du roi, leur demande fut refusée. Ces messieurs ne furent cependant pas pris au dépourvu car M. Chéron avait des intérêts dans une manufacture de Louviers[1]. Dès cette époque, les projets concernant Pont-de-l'Arche provenaient de personnes établies dans le milieu manufacturier et politique. Il ne pouvait en être autrement car le libéralisme économique n’était pas près de faire surface – il fallu attendre Turgot sous le règne de Louis XVI[2] – et chaque création de boutique ou de manufacture était soumise à l’autorisation du roi et des corporations[3]. Ils fixaient les prix de vente, les salaires et donnaient le droit ou non d’exercer ce métier. Qui plus est, la majeure partie des draps fabriqués était destinée à l’État, conférant à celui-ci un grand pouvoir sur la production.

 

1690-1712, une manufacture elbeuvienne s’implante

En 1690, une manufacture de drap obtint l’autorisation de s’implanter à Pont-de-l’Arche. L’habile travail de pression revint à deux fabricants elbeuviens, M. Delarue et M. Bourdon, qui associèrent leurs finances et leurs réseaux de relations pour accroitre leur production de draps de fine qualité, comme en Hollande et en Angleterre. Ces hommes installèrent, dès le début, 24 métiers à tisser et construisirent peu après deux relais dans des villages voisins[4]. Où se trouvait la manufacture de draps dans Pont-de-l’Arche ? Nous n’avons aucun document pour le préciser. Néanmoins, nous nous interrogeons sur une maison à pans de bois de la rue Julien-Blin (entre l’hôpital et l’encoignure de la rue du Président-Roosevelt). En effet, cette maison possède un toit débordant au-dessus de la rue. Ce type d’encorbellement servit, dans la rue Eau-de-Robec à Rouen, mais aussi à Louviers, à sécher les toiles en les suspendant à l’abri des intempéries. Cette maison serait-elle le seul témoin d’une rue occupée, un temps et pour partie, au travail du drap ?

 

Maison rue BlinTout au fond, sur la maison à pans de bois colorés, un toit déborde au-dessus de la rue sans raison apparente. Peut-être séchait-on ici des draps comme on le faisait avec le type d'architecture à Rouen, par exemple, dans la rue Eau-de-Robec. 

 

La manufacture de Pont-de-l’Arche misait sur un travail de qualité. Ses propriétaires avaient fait venir de la main d’œuvre qualifiée de Hollande comme le note l’Intendant de Normandie en 1698 : Au Pontdelarche, six mestiers de draps très fins façon d’Angleterre dont les sillages sont conduits par des silleurs et des silleuses d’Hollande[5]. D’après les chiffres avancés par ce même intendant, M. Vaubourg de la Boudonnaye, nous avons dressé un tableau rassemblant les lieux de travail du drap en Normandie ; le total des métiers de chaque site ; le nombre de personnes employées ainsi que les pourcentages de ces données. 

 

Répartition des métiers à tisser et des personnes employées dans le textile en Haute-Normandie en 1698

 

 

nombre

de métiers

métiers (en %)

personnes occupées

personnes occupées

(en %)

La Bouille

23

2 %

?

?

Louviers

60

5 %

1 900

10 %

Darnétal

102

8 %

3 000

15 %

Rouen

398

30 %

3 500

18 %

Orival

8

1 %

?

?

Elbeuf

370

28 %

8 500

44 %

Pont-de-l'Arche

6

1 %

?

?

Gournay

40

3 %

500

3 %

Bolbec

300

23 %

2 000

10 %

Totaux

1 309

100 %

19 400

100 %

 

Pont-de-l'Arche était un site de production secondaire avec seulement 6 métiers soit 1 % de ces machines à tisser. Cependant, nous notons que l’Intendant déclara 6 métiers dans la ville alors qu’Alain Becchia s’est fondé sur des documents qui en avancent 24. Les 18 métiers manquants étaient-ils implantés dans d’autres villages ? Avaient-ils été arrêtés depuis 1690 ? Combien de personnes travaillaient à Pont-de-l’Arche ? Avec seulement 6 métiers, Pont-de-l'Arche représentait le 10e des métiers de Louviers qui occupaient 1 900 personnes. Si les métiers de Pont-de-l’Arche occupaient le 10e des tisseurs de Louviers cela représenterait tout de même près de 190 personnes ! Mais Pont-de-l’Arche était spécialisé dans le drap de haute qualité. Il devait produire en petite quantité avec moins de main-d’œuvre ce qui expliquerait les silences de l’Intendant sur les travailleurs de Pont-de-l’Arche et de La Bouille et Orival. Si nous reprenons les chiffres de Rouen, où il y avait 8 à 9 personnes pour un métier, Pont-de-l’Arche aurait occupé moins de 70 personnes.  

Cet essor archépontain ne dura pas. En 1712, M. Delarue et M. Bourdon durent demander le renouvèlement de leurs privilèges. Mais, le vent qui fut favorable à leurs voiles en 1690 avait tourné : les corporations d’Elbeuf, Orival et Louviers, avaient obtenu des autorités le non renouvèlement des privilèges d’exploitation de la manufacture archépontaine. Voulant néanmoins ménager les deux entrepreneurs elbeuviens, un arrêt du 29 mars 1715 permit à Jacques et Thomas Bourdon frères, le déménagement de leur production aux Andelys ainsi que le dédommagement d’une partie des sommes investies. La concurrence locale était désormais amoindrie et la main d’œuvre plus abondante pour Elbeuf et Louviers.

 

Métier à tisser

Un métier à tisser (L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert)

 

Après 1715, Louviers et Elbeuf étouffent les projets archépontains

En 1715, un procès engagé par la corporation d’Elbeuf parvint à empêcher l’implantation d’une nouvelle manufacture à Pont-de-l’Arche[6]. En 1755, le cas se présenta de nouveau, à la différence près que – bel élan de solidarité – la corporation de Louviers prêta main forte[7]. Dans cette même période, il y aurait peut-être eu une manufacture de cotonnades à Pont-de-l'Arche suite au travail de John Holker, ancien manufacturier de Manchester réfugié en France où il fut nommé inspecteur général des manufactures[8]. Ensuite, le travail textile se réduisit dans notre ville à une manufacture de couvertures de coton pluchées et non pluchées fondée en 1754 par M. Davoust et autorisée le 30 juillet par arrêt du Conseil. Cet établissement se maintint au moins trois ans mais n’a guère laissé de traces[9]. Enfin, une dernière tentative d’implantation a été enregistrée dans les archives. Il s’agit d’un certain M. Chevalier, d’Elbeuf, qui interrogea les autorités en 1790 pour fonder à Pont-de-l’Arche une manufacture de draps. Cette demande fut vaine[10]. Enfin, si aucune fabrique de drap n’existait à Pont-de-l’Arche en 1788, le textile occupait 37 personnes, comme le nota Bénédicte Delaune dans un mémoire de maitrise. Elle écrivit que « Le secteur textile apparaît assez faible à côté de villages comme Elbeuf et Louviers, grands centres manufacturiers. En fait, les principaux sont des cardeurs, cordiers, tailleurs ou basestaniers. Quelques marchands drapiers ou de toileries subsistent en l’an VI [1797-1798]. Ils disparaissent en l’an IX [1800-1801].[11] » 

Le textile apparait encore dans l'histoire de la ville dans les déclarations faites en 1817 à l'occasion d'un recensement cantonal qui dénombra 60 broches chez Noël Postel, 360 chez Désiré Brunel et 164 chez Constant Brubel. Il dénombra aussi 240 broches, "soit deux métiers", chez Nicaise Vigor (Igoville) et d'autres broches à Martot, Saint-Pierre-de-Liéroult, Le Vaudreuil… En 1820, Pierre Louis Hédouin possédait 3 métiers à Pont-de-l'Arche où se trouvait aussi et Noël Potel, filateur en coton, propriétaire de 240 broches. Pour finir, en 1834, Alexandre Lequeux, "maître filateur", déclara 10 métiers soit 1 200 broches et Pierre Louis Hédouin, "filateur de coton", deux métiers à filer soit 250 broches[12] .

 

 

Bilan

Un rapide survol de la situation du textile à Pont-de-l’Arche montre que la croissance de cette industrie aurait pu toucher notre cité si le commerce avait été libre. De peur de perdre une main d’œuvre qualifiée, les corporations de Louviers et Elbeuf ont fait pression sur les autorités royales pour écraser la concurrence locale. Ce comportement, aux antipodes des intérêts des ouvriers, a laissé le champ libre au développement de l’industrie du chausson à partir des années 1830. En effet, les Archépontains, sans industrie, se sont engouffrés dans cette activité située à mi-chemin entre la cordonnerie et le textile. Une partie non négligeable des très nombreux cordonniers de la ville (23 en 1788) ont cousu des semelles de cuir sur les chaussons tressés avec des chutes de drap d’Elbeuf par des dizaines puis des centaines de chaussonniers… C’était le cas d’Antoine Ouin qui constitua officiellement la première société de chaussons de Pont-de-l’Arche en 1833, lui qui était cordonnier dans la droite lignée de ses ancêtres. La Société nouvelle Chaussures Marco est aujourd’hui sa digne héritière…

 

 

  

Sources 

Becchia Alain, La draperie d’Elbeuf (des origines à 1870), Rouen, Publications de l’université de Rouen, 2000, 869 pages ;

Delaune Bénédicte, Pont-de-l’Arche, population, pouvoirs municipaux et société à la fin du XVIIIe siècle et pendant la Révolution, mémoire de maitrise dirigé par Claude Mazauric, université de Rouen, 1992, 130 pages ;

Launay Armand, Pont-de-l’Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle, mairie de Pont-de-l’Arche, 2009, 52 pages ;

Lepage Albert, « Essai historique sur le commerce et l’industrie au Pont-de-l'Arche depuis sa fondation jusqu’à nos jours suivi d’une notice sur le chausson de lisière », 1911, in Bulletin de la Société d’études diverses de l’arrondissement de Louviers, tome XIII ;

Vaubourg [l. de la Bourdonnaye] Mémoire de la généralité de Rouen, 1698, 86 folio, 244 x 183 cm, relié. Bibliothèque municipale du Havre : Mss 525. 

 

[1] Becchia Alain, La draperie d’Elbeuf…, page 58 (n 232).

[2] On consultera avec intérêt la biographie écrite par Jean-Pierre Poirier : Turgot, laissez-faire et progrès social, Paris, Perrin, 1999, 459 pages.

[3] Associations institutionnelles de propriétaires de boutiques d’un même secteur d’activité dans une ville (les boulangers de Rouen, les cordonniers de Pont-de-l'Arche…).

[4] Becchia A., La draperie d’Elbeuf, page 58.

[5] Vaubourg, Mémoire de la généralité de Rouen, page 70.

[6] Becchia A., La draperie d’Elbeuf, page 135.

[7] Becchia A., La draperie d’Elbeuf, page 142.

[8] Becchia A., La draperie d’Elbeuf, page 160.

[9] Lepage Albert, « Essai historique sur le commerce et l’industrie au Pont-de-l'Arche… », page 83.

[10] Archives municipales de Pont-de-l’Arche.

[11] Delaune Bénédicte, Pont-de-l’Arche, population, pouvoirs municipaux…, page 82.

[12] Archives municipales de Pont-de-l’Arche (2F3).

 

Armand Launay

Pont-de-l'Arche ma ville

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Mes activités

Armand Launay. Né à Pont-de-l'Arche en 1980, j'ai étudié l'histoire et la sociologie à l'université du Havre (Licence) avant d'obtenir un DUT information-communication qui m'a permis de devenir agent des bibliothèques. J'ai ainsi été formateur en recherche documentaire et en rédaction de littérature scientifique. Compte LinkedIn.

Depuis 2002, je mets en valeur le patrimoine et l'histoire de Pont-de-l'Arche à travers :

- des visites commentées de la ville depuis 2004 ;

- la publication de 20 numéros de La Fouine magazine (2003-2007) et d'articles : "Conviviale et médiévale, Pont-de-l'Arche vous accueille", Patrimoine normand n° 75 ; "Pont-de-l'Arche, berceau de l'infanterie française ?", Patrimoine normand n° 76 ; "Bonport : l'ancienne abbaye dévoile son histoire", Patrimoine normand n° 79 ; "Chaussures Marco : deux siècles de savoir-plaire normand !", Pays de Normandie n° 75.

Bibliographie

- L'Histoire des Damps et des prémices de Pont-de-l'Arche (éditions Charles-Corlet, 2007, 240 pages)

- Pont-de-l'Arche (éditions Alan-Sutton, collection "Mémoire en images", 2008, 117 pages)

- Pont-de-l'Arche, cité de la chaussure : étude sur un patrimoine industriel normand depuis le XVIIIe siècle (mairie de Pont-de-l'Arche, 2009, 52 pages)

- Pont-de-l'Arche, un joyau médiéval au coeur de la Normandie : guide touristique et patrimonial (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 40 pages).

- Pont-de-l'Arche 1911 I 2011 : l'évolution urbaine en 62 photographies (mairie de Pont-de-l'Arche, 2010, 32 pages).

De 2008 à 2014, j'ai été conseiller municipal délégué à la communication et rédacteur en chef de "Pont-de-l'Arche magazine".

Depuis 2014, je suis professeur de philosophie à Mayotte. Gege wanazioni wangu !

Réflexion

Le temps n'est pas. Il n'y a qu'une règle graduée portant les marques "hier, aujourd'hui et demain" ; c'est-à-dire quelques traits issus de la faculté des Hommes à compter le passage des astres ; beautés et mesures à la fois, par Odin !

C'est avec cette règle que les Hommes tentent de mesurer les phénomènes les plus apparents. Ils se donnent des repères parmi l'érosion, véritable mère de la prise de conscience : "ce qui est rare à du prix" écrivait Chateaubriand. 

Il s'agit alors de prendre conscience de l'interdépendance entre tous les phénomènes, leur âme, et leur manière de s'attacher à notre âme. Pont-de-l'Arche où la terre natale... 

Ces phénomènes alimentent notre bonheur : sens du savoir, comment se crée notre notion du bienêtre, d'où vient notre conscience de ce qui est bon, quelles en sont les limites ? 

Bonheur, sens et quête du savoir ; horizon qui donne une orientation à notre cheminement ; orientation vers la naissance de la lumière quelle que soit la saison ; sève de notre arbre généalogique ; doute qui permet de poser peut-être les bonnes questions...

Rabelais quoi qu'il en soit... entre vins, livres et mets sapides : conscience du savoir s'il sait sucrer le faste palais du quotidien et donc là où se rassemblent les gens... érudition en entrée, curiosité en plat principal et conscience en dessert... et inversement, même si c'est moins agréable, pour un étudiant. 

Enfin, n'oubliez pas de poursuivre l'observation dans un verre à dégustation rempli de Calvados du bon bocage normand ! Au-delà des ténèbres de la Genèse, vous y verrez luire les étoiles de l'esprit et des plaisirs...